‹ Madame GuyonChapitre 57 sur 156 · CHAPITRE VI. - LA DOCTRINE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. - LA DOCTRINE

s'arrêteraient jamais dans leur course, si elles ne rencontraient des obstacles. Ces obstacles, ce sont les péchés. Ce sont aussi quelquefois les vertus. Les âmes saintes, en effet, sont exposées k avoir une estime extraordinaire de leur propre justice; si elles sont vierges, elles sont idolâtres de leur pureté, et ainsi du reste. Les vertus sont même alors un obstacle plus diflicile k franchir que les péchés. Car on ne peut avoir pour le péché une attache aussi forte que celle que Ton a pour sa propre justice ; et Dieu, qui ne violente pas la liberté des âmes, laisse les saints jouir de leur justice, et prend plaisir k purifier les pécheurs.

La voie passive en foi présente plusieurs degrés. Chaque degré renferme des variétés nombreuses, et se rattache par Ik au degré qui précède, et au degré suivant.

Au moment où un envoyé de la Providence l'avertit de chercher en elle-même ce qu'elle a vainement cherché au dehors, l'âme fait son entrée dans la voie : elle est au premier degré. Tout étonnée de trouver en soi des trésors qu'elle cherchait si loin, elle éprouve un je ne sais quoi qui la ravit et la transporte, et qui est plus doux que toutes les douceurs de la terre ; elle se croit déjk en paradis. Son amour grandit d'heure en heure, au milieu d'un calme et d'un recueillement infinis ; il devient si ardent qu'elle ne peut plus le contenir ; elle voudrait n'être point interrompue et pouvoir aimer toujours.

L'âme, k cet état, goûte et savoure les dons de Dieu en elle ; elle se les approprie, elle s'aime. De Ik un fond d'orgueil, un secret besoin de se produire qu'elle dissi-

mule, tant qu'elle peut, sous les dehors d'un maintien composé, recueilli, et d'une modestie affectée; en même temps, le dédain, le mépris des autres, une étonnante facilité a se scandaliser, la dureté pour les pécheurs, « un zèle de saint Jean avant la venue du Saint-Esprit, qui voulait faire descendre sur les Samaritains le feu du ciel ; » uue certaine confiance en soi et en sa vertu, en sorte qu'il semble qu'on soit impeccable ; une attache k ses dévotions, qui fait qu'on les préfère k ses devoirs ; une sévérité et un silence trop austère, quand il n'en faut pas ; et quand il s'agit des choses de Dieu, un babil qui ne finit jamais. « Une femme fera scrupule de plaire à son mari, de se promener et de se divertir avec lui, et n'en fera point de parler deux heures, sans nécessité, avec des dévots et des dévotes. C'est un abus horrible (1). ^

Quant aux vertus, il semble qu'elles soient venues sans peine ; car l'àme dont je parle n'y pense pas ; toute son occupation est un amour général, sans motif ni raison d'aimer. « Demandez-lui ce qu'elle fait k l'oraison et durant le jour, elle vous dira qu'elle aime. Mais quel motif avez-vous d'aimer? Elle n'en sait rien. — Sont-ce les souffrances de votre bien-aimé ? —Hélas! dira-t-elle, elles ne me viennent pas dans l'esprit. — Mais est-ce donc le désir d'imiter ce que vous voyez en lui ? — Je n'y pense pas. — N'est-ce pas la vue de la beauté de votre amant qui enlève votre cœur ? — Je ne regardepas celte beauté. — Maisque faites-vous donc? — J'aime (2). »

L'âme est-elle donc arrivée déjk k ce sublime et par-

(1) Les Torrents, 1'» partie, chap. v.

(2) Les Torrents, chap. v.

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