CHAPITRE VII. - LE QUIÉTISME
Le livre se termine par ces mots : « Je soumets humblement cet ouvrage k la censure de la sainte Église catholique romaine (1). »
Molinos jouissait d'un grande réputation a Rome : on le considérait comme un saint. Son livre parut avec cinq approbations élogieuses, données par les plus célèbres docteurs. Quatre d'entre eux étaient qualificateurs du Saint-Oflice.
Grâce k ces hautes recommandations, et aussi k la netteté, k la vigueur du langage, la Guide fut accueillie du public avec une faveur extraordinaire. 11 s'en fît, en six ans, plus de vingt éditions dans toutes les langues (2). Molinos fut consulté de tous côtés comme un oracle; des prêtres, des religieux, venaient k lui, pour se pénétrer de sa méthode et lui demander ses conseils ; ceux qui étaient trop loin de Rome lui écrivaient ; on vit des personnes du premier rang rechercher son amitié, et de savants théologiens adopter publiquement sa doctrine. Les plus illustres étaient, avec les approbateurs du livre, trois pères de l'Oratoire, qui reçurent bientôt après le chapc^au de cardinal : Coloredo, Ciceri et Petrucci. Ce dernier était regardé comme le Timothée de Molinos. Il y avait aussi des cardinaux : Casanata, Odescalchi, Azolini et Carpegna. Créé pape l'année suivante sous le nom d'Innocent XI, Odescalchi ne fut pas plus tôt installé au Vatican, qu'il y fit loger Molinos.
(1) V. Lettre curieune à un ami dans laquelle on fait Vanalyse de la nouvelle théologie mystique du docteur Molinos. Dijon, 1688. (Aux mss. de la Bibl. nat., fonds fir., recueU 13924.)
(S) Lettre de Tarchevéque de Palerme, 7 mars 1687.
Parmi les partisans les plus déclarés du nouveau mystique, se distinguait le cardinal d'Ëstrées, alors ambassadeur de France k Rome. Il voyait dans les idées de Molinos le plus simple et le plus sûr moyen de ramener les protestants, de seconder ainsi les vues de Louis XIV, et de faire sa fortune, en rendant la paix à rÉglisc. Voulant donc contribuer a lavancement de la doctrine, il mit Molinos en rapport avec plusieurs théologiens français, et fit traduire en italien le livre de Maleval, qui avait déjà été publié en France, avec l'approbation des docteurs (1). II fit croire ainsi que les plus habiles directeurs de France étaient d'accord avec ceux d'Espagne et d'Italie.
Les idées de Molinos faisaient des progrès rapides, surtout parmi les femmes, plus dévotes, plus crédules, plus faciles a séduire, entraînées d'ailleurs par le goût de la nouveauté, et par cette vanité secrète que l'on trouve à sortir des voies communes. Des couvents tout entiers laissaient le rosaire pour l'oraison mentale, les pèlerinages cessaient d'être en faveur ; on assiégeait les confessionnaux des contemplatifs, on abandonnait les Dominicains et les Jésuites. Voyant le désert se faire autour d'eux, au milieu de Rome et de Naples, les Jésuites et les Dominicains se recueillirent ; ils jugèrent exécrable une doctrine qui leur faisait tort, et cherchèrent avec ardeur, dans la Guide^ les erreurs qu'elle ne pouvait point ne pas renfermer. Ils trouvèrent que la doctrine de Molinos n'était autre que le quiétisme.
(1) Le traducteur fut dom Lucio Labacci. U fut réfuté par le P. Segneri, Jésuite, dans un écrit intitulé : Isetti prindpii su cui si fenda la nuova orazione di quiète.