CHAPITRE VIII. — PREMIÈRE CAPTIVITÉ
ment. H s'agissait d'un gentilhomme rainé, et qui n'avait pas plus de religion que de fortune. Ce gentilhomme, que M"® Guyon évite de nous faire connaître, était le marquis de Chanvalon, neveu de Tarchevêque de Paris (1). M"* Guyon répondit que ce n'était point à ce prix qu'elle achèterait sa liberté, et qu'elle resterait en prison tant qu'il plairait h Dieu.
• N'ayant plus d'espérance, elle se résigna, et fit des cantiques :
N'ayant p<mit d'autre affaire, Je chante tout le jour.
Elle ne conservait, du reste, aucun ressentiment contre ses persécuteurs, parce qu'elle les considérait comme les instruments de la conduite de Dieu sur elle : « Aimant les coups que Dieu donne, on ne peut haïr la main dont il se sert. »
Cependant, depuis que Sf"^ Guyon avait la liberté de voir et d'entretenir les Visitandines, toutes les préventions avaient disparu. Ce n'était plus une héritique, une hypocrite, mais une sainte (2) ; et les religieuses ne pouvaient s'empêcher de parler d'elle aux personnes qui les venaient voir. Une dame, par l'entremise d'un Jésuite, fit tout savoir au P. La Chaise.
Le P. La Chaise et l'archevêque ne s'estimaient guère
(1) Prelippeaux, Relation de l'origine, des progrès et de la condamnation du qniétismCf i^ partie, p. 33.
(2) 1 M** Guyon possédait au suprême degré le talent d*éblouir ceux qui la fréquentaient. Les religieuses de la Visitation avaient été enchantées de sa conversation et édifiées de sa conduite. % (Le P. Romain JoLY, Histoire manuscrite du quiétisme, p. 90, Bibl. nat.)
et ne s'aimaient pas ; mais ils se ménageaient, dans rimpuissance de se renverser. Satisfait d'avoir accaparé la distribution des bénélices, La Chaise abandonnait libéralement k l'archevêque les lettres de cachet, et, comme il disait, le pouvoir de nuire : a chacun son département (1). Aussi eurent-ils, au sujet de M'"* Guyon, un entretien fort amical; l'archevêque assura qu'elle était criminelle, qu'elle ne méritait aucun intérêt, et tout fut dit.
Mais l'éveil était donné ; la vérité pouvait apparaître : M. de Harlai comprit qu'il fallait se donner raison. Un évêque de ses amis fut donc envoyé aux Visitandines, pour offrir k M°*® Guyon la liberté. On ne lui demandait qu'une chose, et bien facile : c'était d'écrire k M. l'archevêque une lettre de politesse et de soumission, dans laquelle elle lui demanderait pardon de ses erreurs et de ses torts. « On n'avait aucune envie de me délivrer, dit M"*" Guyon, mais bien d'avoir une preuve incontestable contre moi, pour me renfermer le reste de mes jours (2). »
M*"* Guyon évita le piège ; elle n'évita pas la persécution. On la traita plus durement que jamais. « Le tuteur de mes enfants, dit-elle, fut voir M. l'archevêque. « Monseigneur, lui dit-il, qu'a donc fait ma cousine de « nouveau? — Quoi, dit-il, vous ne le savez pas? Elle a « fait des choses effroyables. » Lui, fort surpris, demanda ce que c'était. Il lui dit : « Après avoir dit qu'elle était a innocente, elle a écrit depuis un mois avec larmes, et
(1) V. Mém. de Legendre, p. 178, comment la conférence du roi était partagée entre le P. La Chaise et rarchevéque de Paris.
(2) Viç de M»« Guyon, 3« partie, p. 68.