CHAPITRE IX
M"»* Guyon chez M»* de Miramion. — Elle marie sa fille au frère de la duchesse de Charost. — Commencement de ses relations avec Fénelon. — Les trois filles de Colbert. — Les ducs de Beauvillier et de Chevreuse. — M»* de Maintenon et son entourage. — Réunions mystiques à Versailles. — Faveur de M™« Guyon. — Gravure allégorique de Sébastien Leclerc. — Le commentaire du Cantique des cantiques, — M»» de Maintenon et Saint-Cyr. — Le but de l'institution et les tâtonnements du début. — Premier danger : l'esprit mondain. — Réaction. — Second danger : le mysticisme. — M°»« de La Maisonfort et sa vocation religieuse. — Influence de M"*» Guyon à Saint-Cyr.
I^me Guyon, rendue k la liberté, se retira chez M""® de Miramion, dans sa maison du quai de la Tournelle (1), où elle resta près d'un an. Sa frêle santé se trouva ébranlée par tout ce qu'elle avait souffert; elle tomba malade. Quand elle fut rétablie, elle reprit ses relations avec ses amies, et surtout avec la duchesse de Béthune. La plus étroite amitié s'établit entre ces deux
(1) La maison de M"** de Miramion était contiguë à celle de sa fille, M">* de Nesmond. L'hôtel de Nesmond est au n° 57 du quai de la Tournelle.
saintes, qui s'estimaient et s'aimaient déjà depuis longtemps : rien dans la suite ne put les désunir. Lé 25 août 1689, Jeanne-Marie, fille de M™« Guyon, épousait, h Versailles, Nicolas Fouquet, marquis de Vaux, fils du surintendant et frère de la duchesse (1).
C'est alors que M'"® Guyon quitta M™« de Miramion, pour vivre auprès de sa fille, a qui elle était nécessaire, h cause de son extrême jeunesse (2). Elle y resta deux ans et demi, habitant Paris une partie de Tannée, et le reste du temps la campagne. Elle eut ensuite l'intention de se retirer aux Bénédictines de Montargis, et d'y vivre inconnue. Mais son secret ne fut pas gardé ; ses enfants, ses amis intervinrent, et l'archevêque de Sens empêcha qu'elle ne fût reçue au couvent. Elle prit donc une petite maison éloignée du monde, pour y suivre le penchant qu'elle avait a la solitude, et se borna a voir sa famille, avec un petit nombre d'amis. Ses amis étaient les plus grands personnages ; parmi eux, Fénelon. M™« Guyon l'avait connu peu de temps après sa sortie des Visitandines.
Fénelon avait alors trente-sept ans. 11 était depuis dix ans supérieur des Nouvelles-Catholiques de Paris et avait par conséquent entendu parler de M™« Guyon, au moment où elle était partie, pour fonder l'établissement de Gex. Mais il n'avait point approuvé la conduite de cette mère de famille, (|ui abandonnait ses enfants,
(1) D'HoziER, Armoriai (jénéraly registre 5; Dangeau, Journal^ 29 août 1689, à Ver.>aiUes. « M. le marquis de Vaux, fils de M. F<mquet, épouse ici M"« Guyon, fille très-riche qui n'a qu'un frère, qui vient d'avoir le bras cassé ù Valcour. » Elle avait deux frères, et n'était pas si riche que le dit Dangeau.
(2) Née le 4 juin 1676, la jeune marquise avait treize ans.
pour s'en aller follement dans un [wiys étranger, entreprendre le bien qu'il lui était si aisé de faire atilowr d'elle. Ce qu'il avait appris depuis de M™« Guyon, de ses dons extraordinaires et de ses courses aventureuses, n'avait servi qu'à augmenter son éloigneraent pour elle. Mais la lettre de M. d'Aranthon, que nous avons citée plus haut, et dont il possédait l'original, le fit revenir. « Je voyais, dit4l, que le seul grief de ce prélat était le rèle indiscret d'une femme qui voulait trop conmiuniquer ce qu'elle croyait bon, et qu'à cela près, il V estimait infiniment et honorait au-delà de Ftmagina^ bk (1). »
Enfin, ayant eu occasion d'aller h Montargts, il y parla de M"* Guyon k ceux qui avaient été, pendant plus de trente ans, les témoins de sa vie, et il revint touché des témoignages unanimes qu'il avait entendu rendre k ses vertus (2).
Les premières entrevues eurent lieu chez la duchesse de Béthune. Voici le récit de M*»« Guyon : « Quelques joursaprès ma sortie, ayant ouï parler de M. l'abbé de F..., je fus tout a coup occupée de lui, avec une extrême force et douceur. Il me sembla que Notre-Seigneur me l'unissait très-intimement, et plus que nul autre. Il me fut demandé un consentement : je le donnai ; alors il me parut qu'il se fit de lui à moi comme une filiation spirituelle. J'eus occasion de le \o\r le lendemain; je sentais intérieurement que cette première entrevue ne le satisfaisait pas, qu'il ne me goûtait point, et j'éprouvai
(1) Réponse à la relation, chap. i, n« 1.
(2) Bausset, Hiat. de Fén.j liv. H, chap. XTi j Ramsay, ïlisf. de la vie et des ottv, do Fén., Amsterdam, 1727, p. 20.
un je ne sais quoi qui me faisait tendre k verser mon cœur dans le sien ; mais je ne trouvais pas de correspondance, ce qui me faisait beaucoup souffrir. La nuit, je souffris extrêmement k son occasion. Le matin, je le vis : nous restâmes quelque" temps en silence, et le nuage s*éclaircit un peu ; mais il n'était pas encore comme je le souhaitais. Je souffris huit jours entiers, après quoi je me trouvai unie k lui sans obstacle; et depuis ce temps, je trouve toujours que l'union augmente d'une manière pure et ineffable. Il me semble que mon âme a un rapport entier avec la sienne ; et ces paroles de David pour Jonathas qm son âme était collée à celle de David (1) me paraissaient propres k cette union (2). » « M™« Guyon, dit de son côté Phelipp6aux(3), cherchait depuis longtemps l'ocasion de connaître l'abbé de Fénelon. La duchesse de Charost la lui procura. EHe invita l'abbé k venir dans sa maison de Beyne dans le temps que M'** Gûyon y était. Ils eurent ensemble de longs entretiens sur la spiritualité; il ftat charmé ou plutôt séduit par l'extérieur et les discours éloquents de cette femme. Pour leur donner occasion de parler plus librement de dévotion, on les renvoya ensemble de Beyne k Paris, dans le même carrosse, avec une demoiselle de la dame (4). Pendant le voyage. M»"* Guyon
(1) Anima Jonalhœ conglutinata est animœ David et dilexU eum Jonathas quasi animam ^lam. (I Reg., xviii, v. 1.) (•2) Vie de 3f«« Gu\jon, 3« part., p. 101, 102.
(3) Relation, p. 38.
(4) n est vrai que H. Tabbé de Fénelon revint de Beyne avec M**« Guyon, qui y était depuis quelque temps avec M"« la duchesse de Béthune, et qu'elle leur donna son carrosse pour revenir à Paris. Il la vit là pour la première fois, et elle avait une de ses femmes avec elle. (Lettre de Dupuy au marquis de Fénelon, 3 février 1733.)
s'appliqua a lui expliquer tous les principes de sa doctrine et lui demanda s'il comprenait ce qu'elle lui disait, et si cela lui entrait dans la tête. « Cela y entre, ré- « pondit Tabbé, par la porte cocbère. » Depuis ce tempsla ils furent intimes amis. Fénelon entra désormais dans ses intérêts et dans toutes ses illusions. Jle me souviens ' qu'il blâmait alors ouvertement la conduite de Tarchevêque de Paris. » Et plus loin, parlant de l'estime que Fénelon fit de M™« Guyon : « Il la regardait comme un prodige de sainteté et de doctrine, jusqu'à dire qu'il avait appris d'elle plus que de tous les Pères de l'Église. Il est vrai qu'il ne les avait guères lus (1). » Quoiqu'il en soit, M™« Guyon était pour lui, en matière de vie contemplative, une autorité souveraine ; ce qu'elle disait, elle l'avait éprouvé et, sans étude, elle en savait plus que tous les docteurs. « Si de Paris, disait Fénelon, je voulais aller a Dammartin, et qu'un paysan du lieu s'offrît pour me conduire, je le suivrais, bien que ce ne fût qu'un paysan (2). »
Par Fénelon et par M™e de Béthune, M"™® Guyon entra dans la société des trois duchesses, filles de Colbert. Le roi avait, en effet, procuré aux filles de son ministre des établissements considérables: Tainée avait
(1) n la vit ; leur esprit se plut l'un à l'autre i leur sublime s'amalgama. {Méyyi. de Saitit-Simon^ t. I, p. 313.)
Il fut perverti comme le premier homme par la voix d'une femme, et ses talents, sa fortune, sa réputation même furent sacrifiés non à l'illusion des sens, mais à celle de l'esprit. (D'Aguesseau, Mémoires^ au t. XIII de ses Œuvres cornpl.)
(2) I^HELiPPEAUX, p. 48. Fénelon écrit, en ù'autres termes, la même chose. (Rêp, il la Relation, chap. i, n» 5.)
épousé le duc de Chevreuse, la seconde le duc de Beauvillier (1) et Tautre le duc de Morlemart, neveu de M™** de Montespan. M"« de Béihune-Cliarost était fort liée avec les duchesses ; la religion avait eiTacé dans Tâme des filles de Fouquet et de Colbert tous les ressentiments et tous les mauvais souvenirs. Fénelon était, de son côté, un intime ami de cette famille.
Dès répoque de son installation aux Nouvelles-Catholiques, il avait été présenté par le marquis de Fénelon, son oncle, au duc de Beauvillier. D'autres liens les unissaient encore ; ils avaient à peu près le même âge (2), et ils étaient tous deux tendrement aimés du supérieur de Saint-Sulpice, le vénérable abbé Tronson. Aussi ne tarda-t-il pas à s'établir entre eux une amitié vive et solide, qui subsista jusqu'à la mort. La duchesse partagea l'estime et la confiance de son mari pour l'abbé de Fénelon. Elle lui demanda conseil pour l'éducation de ses enfants, et c'est pour l'y aider que Fénelon écrivit son traité de VÉducation des filles. Fénelon et la duchesse de Charost qe tardèrent pas a faire entrer leur amie commune dans la société des filles de Colbert. La sainte fut accueillie avec un religieux empressement par cette pieuse famille. Le duc de Beauvillier
(1) Charles-Henri d'Albert, duc de Chevreuse, pair de France, épousa le 3 février 1667 Marie-Thérèse Colbert, dame du palais de la reine. — Paul de Beauvillier, duc de Saint-Aignan, pair de France, épousa, le 4 janvier 1671, Henriette Colbert. Les deux mariages avaient été décidés en même temps par le roi, qui dota les filles de son ministre ; mais Henriette n'avait que dix ans. (V. à ce sujet une lettre de Colbert, retrouvée par hasard à Reirns, et publiée pour la première fois au t. XV du Magasin pittoresque. Elle est datée du 14 janvier 1667.)
(2) Beauvillier avait trois ans de plus que Fénelon ; il naquit en 1648, la même année que M™« Guyon.
189 MAPAME GUYON.
conçut pour elle une profonde estime; le duc de ChC" vreuse devint le plug dévoué de ses amis. Ils firent entrer avec euK M">« Guyon dans le plus grand monde, et la mirent en relation avec les personnages les plus con* ^idérables de la cour.
On ne voyait pas de famille plus favorisée du ciel et du monde, plus simple, en même temps, et moins ambitieuse que celle des fdles de Colbert. La plus séduisante était la duchesse de Ghevreuse. C'était une brune, grande, bien faite, la fdle préférée de Colbert, et la plus aimable femme de la cour. Dame du palais do la reine, elle plut a la reine, elle plut au roi, qui ne savait point se passer d'elle ; elle fut bien avec les maîtresses, et mieux encore avec celle qui les remplaça. Tout cela sans empressement, sans bassesses , mais avec beaucoup d'esprit, avec une franchise singulière, et une vertu qui ne se démentit jamais.
M'"'' de Ueauvillier imposait davantage. Son esprit faisait oublier sa laideur. £l)e parlait avec une vivacité, une finesse, une justesse, une facilité incroyables. Elle se contenait d'ordinaire et inspirait de la contrainte ; mais quand il lui arrivait de se laisser aller, elle vous charmait. Pleine de droiture, pieuse et charitable comme sa sœur, elle se joignait h elle pour prier et faire le bien : leursaumônesétaient immenses. Leur jeune sœur, la duchesse de Mortemart, qui avait tant aimé le monde, était veuve alors, et vivait à paris dans la dévotion et la solitude.
On disait des deux beaux-frùres qu'ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme. Ils logeaient ensemble h Marly, tout pn\s Tun <Io Tantro a Vorsaifles, et se voyaionl an uioins
deux ou trois fois par jour. Beauvillier était un homme froid, méthodique, exact au point de faire des excuses a son cocher, quand il lui arrivait de se faire attendre (1). Chevreuse avait incomparablement plus d'esprit et de savoir. Port-Royal le comptait parmi ses plus cbers élèves, et la Logique avait été composée pour lui. Beaucoup d'imagination, de pénétration, de chaleur ; une facilité prodigieuse a concevoir et a s'exprimer : toutes les qualités de l'esprit, s'il avait eu le sens pratique et la justesse de son beau-frère. Beauvillier voyait les choses comme elles étaient ; Chevreuse, comme il les eût voulues ; l'un voulait le bien et s'en contentait ; l'autre cherchait le mieux, et manquait souvent l'un et l'autre. Mais c'était un homme séduisant, doux, modeste, gai dans l'intimité, adoré de sa famille, grand dans ses idées, désintéressé a Fexcès, dévoué jusqu'au sacrifice, et toujours calme : « Jamais homme ne posséda son âme en paix comme celui-là. »
Le mot est de Saint-Simon. C'est lui aussi qui a fait du duc de Beauvillier le-plus bel éloge, et le moins suspect. « Sa vertu, dit-il, sa douceur, sa politesse, tout m'avait épris en lui. » Il lui demanda en mariage une do ses filles, le priant en grâce de faire le contrat comme il l'enteudrait. Beauvillier objecta son peu de fortune et ses nombreux enfants. « Je lui répondis qu'il voyait bien que ce n'était pas le bien qui m'amenait, ni même sa fille, que je n'avais jamais vue; que c'était lui, qui m'avait charmé, et que je voulais épouser, avec M** de Beau-
(1) Ramsay, Uist. de Fénelon, p. 8. — Leqendrb, Vém., p. 134). I^ portrait du duc de Beauvillier se trouve au cbàteau de Yalençay.
villier. » Les négociations furent longues. Beau^îllicr avait huit filles ; il lui fut impossible d'en trouver une h donner k Saint-Simon. L'aînée voulait être religieuse : Saint-Simon trouve qu'elle avait grand tort ; la seconde était contrefaite ; les autres n'étaient que des enfants. € Tout ce qui se peut de douleur, de regret, d'estime, de préférence, de tendre, me fut dit; je répondis de même, et nous nous séparâmes, en nous embrassant, sans pouvoir nous parler. »
Ils ne se revirent, quelques Jours après, que pour se jurer une amitié éternelle, et le duc de Saint-Simon se rendit k la Trappe, pour chercher quelque consolation dans la solitude et la prière (1).
Jamais M'"*' de Montespân, dans les longues années de sa faveur, n'avait pu apercevoir, dans la foule de ses courtisans, les ducs et les duchesses de Beauvillier et de Chevreuse. Aussi, quand M"® de Maintenon eut remplacé la favorite, touma-t-elle naturellement les veux vers cette vertueuse famille qui, malgré tant d'exemples contraires, avait négligé la faveur et dédaigné la fortune, aimant mieux s'exposer k déplaire que de s'abaisser. Peut-êlre aussi entrait-il dans ses vues de fixer de bonne heure l'opinion publique sur la nature de ses rapports avec le roi, en se montrant dans une liaison particulière avec
(1) La famille de Beauvillier (de Bello Villari) est tout orléanaise. Elle tire son nom de Beauvilliers, en Beauce, village situé dans le canton de Voves, entre Chartres et Orléans. Les Beauvillier possédaient des fiefs nombreux dans le pays chartrain, l'Orléanais, le Berri. Leurs titres se sont retrouvés dans les chartriers de Bonne val, de Saint-Mesmin, près Orléans, de Notre-Dame de Baugency, de Tabbaye de Voisins, près Meung, de Saint-Aignan d'Orléans. Ils furent seigneurs de Binas, de Séris, de Luçay, de Baules, des Gachetic^res, près Baugency, etc. (Mss. de la bibl. d'Orléans, M 45i bis, t. Il, f» 27 à 42.)
une société qu'aucune considération n'aurait portée a approuver un attachement équivoque. Elle allait régulièrement dîner un ou deux jours de la semaine k Thôtel de Beauvillier ; d'autres fois, ordinairement le dimanche, k Thôtel de Chevreuse. Il n'y avait qu'elle, les deux sœurs et leurs maris. Tout se passait en famille, avec la sonnette sur la table, afin de n'avoir point de valets autour de soi, et de pouvoir parler sans contrainte. Fénelon y fut admis, et M""*" de Maintenon ne tarda pas k se sentir un goût trùs-vif pour ce spirituel et vertueux abbé, qui lui était recommandé, du reste, par l'abbé Gobelin, son confesseur. On s'entretenait de piété k ces réunions intimes. M"** Guyon y venait quelquefois ; personne ne parlait de Dieu comme elle ; il était impossible de ne la pas admirer. M""* de Maintenon fut sous le charme, comme Beauvillier, Chevreuse et Fénelon, comme les Visitandines et les duchesses ; on ne résistait point k son éloquence, ni k l'ascendant de ses vertus (1).
Le dimanche, sur les deux heures après midi, Fénelon faisait ordinairement une conférence spirituelle, où se rendaient toutes les dévotes de la cour. M*"* Guyon n'y manquait guère, et M*"*" de Maintenon, ayant ainsi occasion de l'entendre et de la voir, conçut en peu de temps une vive amitié pour elle. C'est k ce point qu'un jour qu'elle se trouvait plongée dans une profonde tristesse k Saint-Cyr, elle l'envoya quérir k Paris, n'espérant trouver que dans son entretien quelque consolation et la paix (2).
(1) Mém. de Legendre^ p. 237; D'Avrigny, Mém. chronologtqtteSj à l'année 1694; Saint-Simon, 1. 1, p. 314.
(2) pHELiPPEAUXy Belation, p. 47.
Le Moyen court ne la quittait pas. ce Je Tai lu au roi, écrit-elle a M*"" de Saint-Géran, qui me dit que c étaient des rêveries. Il n'est pas encore assez avancé dans la piété pour goûter cette perfection. »
Honoré depuis longtemps de Testime du roi et de sa confiance, le duc de Beauvillier ne demanda jamais rien : il fallait que la faveur le vînt chercher. Le 16 août 1689, il fut nommé gouverneur du duc de Bourgogne. Le 17, il proposa et fit agréer au roi l'abbé de Fénelon pour précepteur. M'*''' de Maintenon contribua beaucoup au choix qu'on fit de Fénelon, qui lui était recommandé par Tabbé Gobelin et, dit-elle, par tout le monde. Dès qu'il fut h la cour, son esprit, ses talents, la séduction de ses manières lui gagnèrent tous les cœurs. M'"*' de Maintenon lui témoigna une confiance qu'elle n'eut jan^ais au mérue degré pour personne : « Il a de l'esprit, écrivait-elle h M"* de Saint-Géran ; il a encore plus de piété ; c'est justement ce qu'il me faut. » Aussi, peu s'en fallut-il qu'elle ne le prît pour directeur. Mais elle crut, après y avoir réfléchi, qu'il était préférable de choisir un homn^e doqt la vertu fût moins séduisante, et elle s'adressa à Godet des Marais. Godet y gagna l'évéché de Chartres. Fénelon n'en conserva pas moins toute l'estime de M"**" de Maintenon et toute sa confiance ; elle le consultait sur ses défauts (1) et se soumettait à ses conseils.
La confiance qu elle avait en l'abbé de Fénelon était partagée par tout son entourage. M'"'' de Maintenon n'aimait point la cour, tlle s'y était créé une petite société
(I) V. Bausset, Hist. de Fén., liv. Il, chap. in, un curieux écrit alressé à M«« de Maintenon sur ses défauts.
CHAP. IX. - LA ÇOUn ET SAINT-CYR. \i^
iqlime, composée des personnes dont les sentiments se rapprochaient le plus des siens, C était, avec les duchesses de Beauvillier et de Chevreuse, MM"*" d'Haudicourt et de Montchevreuii, ces amies des bons et des mauvais jours, attachées k M'"'' de Maintenon depuis sa jeunesse, et qui ne la quittaient presque pas ; la belle comtesse de Grammont, cette demoiselle d'Hamilton, dont son frère nous a tracé un si délicieux portrait (1) et que Grammont, dans son étourderie, avait presque oublié d'épouser; M'"'' de Saint-Géran, la princesse d'Harcourt, M"*' Dangeau, « qui était, dit Saint-Simon, jolie et vertueuse comme les anges ; » M'"'' d'Haudicourt, autrefois ravissante, et devenue, en perdant sa beauté, piquante et maligne autant que M'"'' Dangeau était douce et bonne. Toutes étaient pieuses, et la plupart s'étaient mises sous la direction de Fénelon. E)l|es se Tarrachaient Tune k l'autre, car ses fonctions de précepteur ne lui laissaient guère de loisir. Le Moyen court était le livre préféré de ces âmes d'élite qui, au milieu des splendeurs et des enivrements de la cour, savaient quitter le monde pour penser k Pieu,
pes réunions intimes avaient lieu pendant le séjour que le roi faisait a Marly. Comme le duc de Bourgogne n'y allait pas encore, Beauvillier et Fénelon restaient près de lui, à Versailles; M'"^ Guyon, M"** de Mortemart, y arrivaient de Paris, et avec elles M"® de Merstein, fille du duc de Chevreuse, La duchesse de Béthune quittait Beynes ; la comtesse de Guiehe, intime amie de M"^^ de
(1) Havilton, ^cm, du chevalier de Grammont^ «a comm. du chap. VII.
Mortemart, se dérobait k la cour, pour se joindre au petit troupeau. L'Echelle et Dupuy, gentilshommes de la manche, y étaient admis. M™« Guyon prenait la parole; on récoutait comme un oracle; on s'attendait a voir fleurir, dans un avenir prochain, la doctrine du pur amour, et l'âge d'or revenir sur la terre.
L'Echelle fit même graver par Sébastien Leclerc une curieuse estampe, dans laquelle on voit un berger debout, la houlette k h main, et autour de lui des animaux de toute espèce, le lion, le tigre, l'ours, l'agneau et la génisse vivant en paix dans le même troupeau. Un enfant, dans un coin, prend un serpent sur la terre ; un autre se joue avec un aspic dans les bras de sa nourrice. Au bas de la gravure sont écrites ces paroles d'Isaïe : Puer parvulus minabit eos (cap. xxi, v. 8) (1).
Le berger, c'était, disait-on, le duc de Bourgogne : avec lui devait régner le pur amour ; le second enfant, c'était le duc d'Anjou, son frère ; l'autre, le duc de Berri ; et la nourrice, M™« Guyon (2).
Les amis de M™« Guyon (3) avaient déjà, à cette époque, publié un de ses plus intéressants écrits : Le Cantique des cantiques de Salomon^ avec des explications et des réflexions qui regardent la vie intérieure. Il parut a Lyon pour la première fois au mois de septembre 1687.
(1) Phelippeaux, Relation, U* partie, p. 223.
(2) Cette gravure se trouve à trois états dans la beUe collection des gravures de Séb. Leclerc, au séminaire de Saint-Sulpice, plus riche ici que la Bibliothèque nationale.
(3) Ce furent les duchesses, ses amies, qui lui conseillèrent de faire imprimer le Cantique. (Le P. Romain Jolt, Hiat. du quiétisme, p. 92, mss. de la BiU. nat.)
« Je suis saisi d admiration, dit l'un des approbateurs du livre, quand je considère que Tautcur a expliqué le Cantique d une manière si aisée, si belle et si édifiante. Il en est redevable aux communications de TËsprit saint, qui souffle où il veut. »
C'est bien d'inspiration, du moins dans un autre sens, que fut écrit ce commentaire : M™® Guyon n'y mit pas deux jours. Elle fit hommage de son travail k l'Enfant Jésus, dans une dédicace en vers. Soyez, y dit-elle.
Soyez, ô sagesse incréée, L'âme de tout ce que je fais, L'unique but de mes souhaits, L'étoile de ma destinée.
L interprétation du texte est originale et hardie ; la doctrine qui s'en dégage n'est autre que celle des Torrents et du Moyen court. M™« Guyon a vu se développer dans le chant nuptial de Salomon les phases successives du mariage mystique.
Dieu nous a donné, en nous créant, une « participalion de son être. )> De là, dans notre nature, une aptitude a être unie à Dieu, et en même temps une tendance k l'union, un besoin du retour.
Au début, c'est l'union des puissances, union extérieure et superficielle, qui est « le toucher, plutôt que l'unir. » C'est comme un embrassement divin, une « union de fiançailles, y» où se trouvent, il est vrai, les aflectious du cœur, les présents, les caresses , mais non la parfaite jouissance de l'objet.
Puis vient l'union essentielle, « le baiser de la bouche. » C'est vraiment le mariage spirituel, où Dieu prend
Tâme pour son épouse, et où il y a union d'essence \i essenee et communication de substance. Ce n'est point une union accidentelle et fugitive, comme celle des créatures, mais une union durable, qui ne finit jamais. Elle n'est point locale et limitée, mais intégrale, absolue. A la différence des corps, qui s(Hit impénétrables, rame, parce qu'elle est spirituelle, peut être unie, mêlée, transformée en Dieu : « C'est comme une eau versée dans une autre eau ; on ne l'en peut distinguer, » bien qu'elle conserve, remarque k propos M"** Guyon, sa matière et sa substance propre.
Le résultat de cette union, c'est la communication du Verbe de Dieu k l'âme. L*âme, dès lors, ne saurait rester stérile ; elle est rendue féconde de la fécondité même de Dieu. De Ri cette maternité spirituelle et cet état apostolique qui tiennent tant de place dans la doctrine mystique de M"** Guyon. « Il y a des personnes, écrit-elle, qui disent que cette union ne se peut fisiire que dans l'autre vie ; mais je tiens pour certain qu'elle se peut faire en celle-d, avec cette différence qu'en cette vie, l'on possède sas» voir et que, dans l'autre, on voit ce que Ton possède. »
Il ne nous plaît pas de suivre M**' Guyon k travers les idées hardies et les vives images dont elle a cru pouvoir, après tant d'autres, semer son interprétation mj'stiquc. A toutes ces choses hasardées ou malsaines, qui exciteront plus tard les réclamations de Bossuet, nous préférons les simples paroles du Cantique et la poésie des chastes amours.
M*"'' de Maintenon est tout entière dans le ravissant
CHAP. IX. - LA COUR ET SAINT-GYK. 19i
émail de Petitot, au musée du Louvre (1). Que de bonté, que de finesse et de grâce naïve, dans cette figure de jeune femme! Et quelle dignité! L'éclat, la fraîcheur, les lis et les roses s'en iront avec les années; mais Fâme qui respire et s'épanouit sur ce beau visage ne se flétrira jamais. Soyons justes pour celte noble femme. Elle s'éleva, mais par ses vertus ; elle disposa des faveurs de la cour, mais sans rien prendre pour ellemême ; elle régna sur le roi, mais pour le charmer, pour le consoler, pour détourner ses regards de tant d'objets séduisants, qui pouvaient l'attirer encore, pour l'empêcher d'être Louis XV, pour venir seule, au milieu du silence et des* adorations de la cour, lui foire entendre la voix et lui montrer les larmes de la France (2).
La grande préoccupation de M*"*' de Main tenon, après le roi, ce fut Saint-Cyr. Heureuse et ftêre de son œuvre, elte venait a peu près tous les jours, au milieu de ses enfants, se reposer de la cour, « par la douce.ur de vivre avec des anges. » Elle se mêlait li leurs conversations et k leurs jeux, comme h leurs travaux; elle répandait sur eux son esprit et son cœur, et recueillait en échange la reconnaissance et l'affection. « Puisse cet établissement, disait-elle, durer autant que la France, et la France autant que le monde ! »
Saint-Cyr fut 'a la fois une rople charité pour la noblesse ruinée h la guerre, et une innovation hardie dans l'éducation des lilies. L'éducation des couvents n'était bonne que pour des religieuses : Féoelon l'a remar-
(1)' No 1455.
(2) V. ses lettres au card. de Noailles, du 3 aQÙt 1696 et du 19 juillet 1698.
que (1); en dehors, il n'y avait rien. Or, ce quil fallait au pays, c'étaient des mères de famille, sensées, chrétiennes et laborieuses. Aussi M""* de Maintenon veut-elle que la religion soit enseignée a ses filles « dans toute sa grandeur, sa beauté, sa solidité et sa simplicité. » « Faites-leur voir, disait-elle, que la vraie piété est de remplir ses devoirs ; qu'elles apprennent celui des femmes, celui des mères, les obligations envers les domestiques (2). » Elle veut que Ton cultive leur esprit, que Ton développe leur raison, « que Ton ne développera jamais trop, ni trop tôt ; j> qu'on les habitue, qu'on les rompe à la fatigue : « Employez-les au service de la maison, sans scrupule ; rendez-les ménagères et laborieuses, qu'elles balaient et qu'elles fassent les lits : elles en seront plus adroites, plus fortes et plus humbles (3). » S'aperçoit-elle qu'on s'écarte du chemin qu'elle a tracé, aussitôt elle y rappelle. « On ne parle chez vous que de couvent ; exhortez les maîtresses des classes a instruire les demoiselles sur les obligations du mariage et sur la piété convenable aux gens du monde (4). » « On m'a dit, écrit-elle a M'"'' de Tourp, maîtresse générale des classes, en 1694, qu'une des petites fut scandalisée au parloir de ce que son père avait parlé de sa culotte ; cela est pitoyable. D'autres ne disent qu'a l'oreille qu'une femme est grosse. Veulent-elles être plus modestes que Notre-Seigneur,
(1) Elles sortent du couvent comme une personne qu'on aurait noui rie dans les ténèbres d*une profonde caverne et qu'on ferait passer tout à coup au grand jour. (De VEducation des filles.)
(2) Instructions atix demoiselles de Saint-Cyr, décembre 1694.
(3) Lettre à M»« du Pérou, septembre 1703.
(4) Lettre à M™* du Pérou, 1711,
qui parle de grossesse, d'enfantement, etc.? Une petite demoiselle s'arrêta avec moi, quand je voulus lui faire dire combien il y a de sacrements. Ne voulant point nommer le mariage, elle se mit k rire, et me dit qu'on ne le nommait point dans le couvent d'où elle sortait* Quoi! un sacrement institué par Jésus-Christ, et qu'il faut apprendre k vos filles, ne pourra être nommé! II y a bien plus d'immodestie k toutes ces façons-lk, qu'il n'y en a k parler de ce qui est innocent. »
Ces sages et larges idées, si neuves alors, si neuves aujourd'hui encore, devaient régner k Saint-Gyr jusqu'k la Révolution française. Mais ce n'est pas du premier coup que le but fut atteint. L'esprit mondain se fit d'abord une trop large place k Saint-Cyr. Une des choses que M»>« de Maintenon cherchait par dessus tout k éviter, en matière d'éducation, c'est l'ennui, tant chez les élèves que chez les maîtresses. Elle y réussit trop : on sait l'empressement, l'admiration, l'enthousiasme qu'il y eut aux représentations A'Esther. On ne tarda pas k s'apercevoir que les demoiselles étaient devenues vaniteuses, fières, jalouses, insupportables. Elles faisaient leur prière dans les coulisses, avant d'entrer en scène; mais elles ne voulaient plus chanter k l'église, crainte de gâter leurs voix avec des psaumes et du latin. « Cet endroit, écrivait M™ de La Fayette, cet endroit qui, maintenant que nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et de la piété, pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, être celui de la débauche et de l'impiété. Car de songer que trois cents jeunes filles, qui y demeurent jusqu'k vingt ans, et qui ont k leur porte une cour de gens éveillés, de croire, dis-je, que
de jennes filles et de jeanes hommes soient si près les ans des autres, sans sauter les murailles, cela n'est presque pas raisonnable (1). »
M">* de Maintenon vit le danger et le conjura. Elle réforma Saint-Gyr : plus de représentations solennelles ; rentrée de la maison interdite aux hommes , même aux tailleurs. « N'y soufirez aucun homme, ni pauvre, ni riche, ni jeune, ni vieux, ni prêtre, ni laïque, je dis même un saint, s'il en est un sur la terre (2). » La réforme fut radicale; pour se garantir du bel esprit, on proscrivit Tesprit et la raison, et une maltresse pouvait quelque temps après écrire k la fondatrice : « Rassurezvous, madame, nos fiUes n'ont plus le sens commun. »
U n'est pas facile d'emprisonner les âmes. Ces esprits jeanes, vifs, passionnés, que l'on veut contenir, s'agitent, quoi qu'on fasse, et cherchent k s'échapper : ils sentent qu'ils ont des ailes. Une issue leur restait ouverte du côté du ciel; ils s'y précipitent : le mysticisme devint le second péril de Saint-€yr.
Le roi, qui voyait tout, s'était aperçu, k l'.une des premières représentations d'Esther, qu'J?^t^e avait pleuré. On s'informa*, et l'on sut que Racine, qui préparait et conduisait tout dans la coulisse, avait grondé Élise^ qvL Élise avait pleuré, et que Racine, craignant qu'elle ne manquât son rôle, lui avait dit, pour la rassurer, de douces paroles, et même avait tiré son mouchoir pour lui essuyer les yeux (3). On rit beaucoup de la bonho-
(1) M. de la FAYBTTSy Mémoires de la cour de France, p. 125.
(S) Lettre à la supérieure, 1701.
(3) Mém. des Dames de StUnt^yr^ chap xvi.
mie de Racine. Or, Élise était la cousine germaine de H*M Guyon ; c'est par elle que le mysticisme fut introduit k Saint-Gyr.
Elle se nommait Marie-Françoise de La Maisoniort; mais on l'appelait communément la Chanoinesse. Son père, en effet, lui avait autrefois obtenu un canonicat k Poussay en Lorraine et, partant pour la guerre, il Ty avait conduite, quand elle n'avait encore que douze ans. Cette jeune fille, bien faite, gracieuse, spirituelle et douce, gagna bientôt l'amitié de son abbesse, qui la mena k Nancy, au passage de M^^ la Dauphine (1680). La princesse la remarqua et lui fit beaucoup d'amitiés.
Hais le revenu de la prébende était fort modique. M. de La Maisoniort, qui s'était remarié, ne pouvant plus suffire k l'entretien de sa fille, la fit venir k Paris en 1686. Son intention était de la faire entrer chez la grande duchesse, en qualité de demoiselle, et de placer sa seconde fille k Saint-Gyr. Chargée de conduire sa jeune sœur, la chanoinesse fut présentée par l'abbé 6obelin. M"^ de Maintenon fut séduite par ses grâces et son esprit. Elle l'engagea k rester, et bientôt, la connaissant mieux, elle conçut pour elle une vive affection et en fit sa confidente : « Quel véritable présent vous m'avez fait, écrivait^elle k l'abbé Gobelin, en me donnant la chanoinesse! et quel dommage qu'elle n'ait pas de vocation ! ji
On lui en donnera.
gfme Guyon allait souvent k Beynes, chez la duchesse de Charost. En allant, ou en revenant, elle s'arrêtait k Saint-Gyr, pour voir sa cousine. M^^ de Maintenon, qui goûtait MiBo Guyon de plus en plus, s'y prétait; elle
était heureuse de faire profiter Saint-Gyr des entretiens d'une femme qui avait le don d'inspirer k tous ceux qui Tentendaient le désir de la perfection chrétienne. Elle Tautorisa d'abord k coucher ; puis, peu à peu, les séjours se rapprochèrent et se prolongèrent. Les visites de la sainte étaient des jours de fête pour les pauvres captives : elle arrivait dans cette triste maison comme la vie elle-même, les mains pleines de fruits et de fleurs. Bientôt il s'éleva dans Saint-Gyr un petit troupeau (1).
« M"^ Guyon, dit l'historienne de Saint-Gyr, charma nos dames par son esprit et par ses discours de piété ; elles crurent y sentir une onction et un accroissement d'amour de Dieu, qui leur donna une haute idée de sa sainteté. Mais, dans ces commencements, c'était un mystère enfermé entre cinq ou six de nos dames; car, selon M'"'' Guyon, il n'y avait que des âmes choisies qui fussent capables d'entendre la vraie manière de s'unir à Dieu, telle qu'elle l'enseignait. Pour la mieux inspirer, elle donna à ces dames les livres dont elle était l'auteur, les porta k les distribuer et k communiquer ainsi sourdement, des unes aux autres, la nouvelle spiritualité... Sa dévotion fut bientôt regardée comme le vrai chemin de la perfection, en sorte que celles qui n'avaient pu encore y atteindre en étaient fort Inimiliées (2). »
Là était, en effet, le suprême attrait de la dévotion
(4) Saint-Swon, I, p. 340; Phelippeaux, Relation, 4" partie, p. 34; Bausset, Hist, de FéneUm, liv. ii, chap. xiii; Lavallée, M»* de Maintenon et la mavBon royale de Saint-Cyr, chap. ix ; Michault, Hist. de France, t. XVI, chap. m.
(2) Mémoires des Dames de Saint'Cyr, chap. xx.
ûoavelle; car « rien n'est plus propre k séduire de jeunes filles que de leur proposer une piété qui nourrit l'amour-propre, en les assurant qu'elles sont des âmes de premier ordre (1). »
jftte Quyon parlait souvent k sa parente de Tabbé de Fénelon, de sa piété et de son expérience dans les voies spirituelles. M"^ de La Maisonfort désira vivement de le connaître, et Fénelon, de son côté, n'avait pas un moindre désir de connaître M°^ de La Maisonfort. M'"*' Guyon leur ménajrea une entrevue k Versailles, dans l'appartement de la duchesse de Béthune. M°^ de La Maisonfort fut charmée. Elle désira revoir l'abbé de Fénelon et prit, sans intention peut-être, le meilleur moyen de s'y faire autoriser : elle tenait k consulter l'abbé sur sa vocation, disait-elle. }i°^^ de Mainienon fut ravie ; elle voulait, k tout prix, attacher la chanoinesse k Saint-Cyr, et elle avait en Fénelon une confiance entière. Soit conviction, soit calcul, comme le veut l'abbé Phelippeaux, et en vue de plaire ; soit plutôt, comme il arrive souvent, un secret mélange de toutes ces choses, le pieux et séduisant abbé conseilla nettement k La Maisonfort de se soumettre k ce que l'on désirait d'elle. M">« de Maintenon vint alors, et la pressa de se déclarer. La pauvre fille, ainsi prise, se débattit, alléguant ses répugnances et ses dégoûts ; on insista ; elle finit par déclarer qu'elle s'en rapporterait k la décision des directeurs de Saint-Cyr. Elle était sûre qu'on ne lui parlerait plus d'engagement, quand ses dispositions seraient connues.
(1) Lettres historiques et édifiantes de M^* de Mcdntenan, t I, p. 473.
198 MADAME GUTON.
Le 11 décembre 1690, M'"'' de Mainténon assembla k Saint-Cyr l'évéqae de Chartres, avec les abbés de FéneloD, Gobelin, Tiberge et Brisacier. Après avoir pesé, examiné, ils décidèrent que Dieu appelait la chanoinesse à être dame de Saint-Louis.
Pendant la délibération. M'"'' de La Maisonfort était devant le saint-sacrement, dans une étrange angoisse. Quand elle connut la décision, elle pensa mourir de douleur. Elle fut toute la nuit dans les larmes. Le lendemain, révéque de Chartres lui écrivit, pour Tencourager : « Ne pensez plus k ce que vous auriez dû dire, ni k ce que vous croirez avoir mal dit. Ne revenez plus k faire des réflexions sur tout cela; songez seulement k vous préparer au sacrifice... Mettez-vous un bandeau sur les yeux, je vous en prie. » M'"'' de Mainténon lui écrivit dans le même sens : « Abandonnez-vous bien k Dieu, ma très-chère ; laissez-vous conduire les yeux bandés. Que vous êtes heureuse de pouvoir taire un sacrifice de tout ce que vous êtes ! Si Ton osait envier les grâces, j'aurais de la peine k me contenir Ik-dessus. »
M'"'' de La Maisonfort, menée brusquement, n'avait pu être mise dans Tétat d'esprit où il faut être pour entrer dans ces pieuses théories. Elle ouvrait les yeux, elle raisonnait encore, elle se demandait sur quoi ces messieurs avaient pu appuyer leur décision ; elle soupçonnait qu'ils avaient eu plus d'égard aux désirs de M*""" de Mainténon qu'k ses dispositions personnelles. Fénelon lui écrivit pour la rassurer (1) : « Tout ce que j'ai k vous dire, madame, se réduit k un seul point, qui
(1) Lettre du 7 décembre 1690.
CHAP. IX. - Là COUR ET SAINT-GYR. 199
est que vous devez demeurer en paix, sivec une pleine confiance... La vocation ne se manifeste pas moins par la décision d'autrui que par votre propre attrait. Quand Dieu ne donne rien au dedans pour attirer, il donne au dehors une autorité qui décide. »
L'évéque de Chartres comprit qu'il y aurait bien des difficultés à vaincre. 11 quitta Saint-Gyr et remit toute la conduite de Tafiaire aux mains de Fénelon. M""*^ de Maintenon comprit, de son côté, que toute la question se réduisait à inspirer à la chanoinesse une confiance et une
docilité absolues « pour ces deux saints, » comme elle les appelle. « Voyez labbé de Fénelon, lui écrit-elle ; accoutumez-vous a vivre avec lui. » L'abbé de Fénelon la vit donc souvent, lui écrivit, et travailla toute une année à la conduire au terme, avec douceur. M'"'' de Maintenon, de son côté, ne ménageait ni conseils, ni délicates flatteries, ni caresses, afin de se l'attacher pour toujours, tant elle avait d'estime et d'afiection pour elle. « C'est la plus aimable sainte qui soit au monde, » écrivait-elle k M"" de Brinon (1).
Au commencement de 1692, on jugea que tout se trouvait suffisamment préparé, et qu'il était temps d'en finir. Le 2 février, une nouvelle conférence eut lieu h Saint-Cyr, et il y fut décidé que M"** de La Maisonfort ferait incessamment ses vœux, à la suite d'une retraite. Dès le lendemain. M®'' de Maintenon, au comble de la joie, lui écrit pour la féliciter : « Que vous êtes heureuse ! lui dit-elle. J'ai bien ^e la peine k ne pas vous envier de voler si haut, pendant que nous nous traînons
(1) Lettredtt 28 juin 1691.
âOO MADAME GUTON.
aa service de Dieu... Bonsoir, ma très-chère; vous allez devenir ma chère fdle, car je deviens tous les jours de plus en plus votre mère, ji Et trois jours après, le 6 février : « Vous êtes destinée, ma très-chère fille, à être une des pierres fondamentales de Saint-Cyr... Embrassez donc avec soumission Dieu qui vous appelle. » « Comme on savait, dit Fabbé Phelippeaux, que La Maisonfort n'était pas insensible aux louanges, on ne les lui épargna pas ». Au bout d'un an de noviciat, Tévéquede Chartres, diocésain de Saint-Cyr, la ilispensa d'une plus longue épreuve (1), et l'autorisa, comme elle l'avait désiré, k prononcer ses vœux entre les mains de Fénelon. Le 28 février, Fénelon écrivit à la chanoinesse que le moment était venu, et le lendemain, tout fut consommé. La professe était plus morte que vive. « 11 n'arrive que trop souvent, remarque k ce sujet Phelippeaux, que Dieu renverse les vains projets des hommes, qui ne sont fondés que sur la prudence de la chair. » M""^ de La Maisonfort ne fiit pas plus heureuse et ne fit pas plus de bien à Saint-Cyr que M"' Guyon au diocèse de Genève (2).
(1) 10 février 1692. L*acte se trouve aux archives de Seine-et-Oise.
(2) C*est diaprés Phbuppea.uX) Relation de Varigine, des progrès et de la condamnation du quiétisme, p. 40 et suiv., que nous avons raconté cette partie de la vie de M»« de La Maisonfort. Il tenait ce qu'il en dit de Thonnéte abbé Le Dieu, qui se porte garant de son récit. Le Dieu avait reçu à Meauz les confidences de La Maisonfort ; il avait eu communication des pièces authentiques, et il avait consigné le tout dans un mémoire qu*il communiqua à Phelippeaux. c C'est là qu'il a pris tout ce qui regarde M*^ de la Maisonfort et sa direction par
M. Tabbé de Fénelon C'est par moi qu'il a eu les lettres de M. de
Cambrai à M*« de la Maisonfort. » {Mém. de Le Dieu, t. II, p. 220.)
Le Dieu nous apprend que Phelippeaux, au mois de septembre 1701, lut à Bossuet sa Relation tout entière, que Bossuet en marqua c toute sorte de satisfaction, n'y trouvant à redire qu'à quelques ûdts peu impor-
FéneloD était persaadë que la direction qu*il donnait k certaines âmes d'élite, utile à ces âmes, pouvait être pernicieuse au grand nombre. Aussi recommandait-il soigneusement de ne point communiquer aux profanes ses entretiens ni ses écrits. Mais M'"'' de La Maisonfort était naturellement communicative et indiscrète. Peutêtre aussi ne comprenait-elle pas que ce qui était bon pour elle put ne Fétre pas pour tous. Elle ne put donc s'empêcher, sur la fin de 1691, de communiquer à ses amies, avec les maximes de M'"'' Guyon, quelques-uns des écrits de l'abbé. M"*'' de Maintenon s'inquiéta : « Vous répandez, écrivit-elle à la chanoinesse, les écrits de M. l'abbé de Fénelon devant des gens qui ne les goûtent point... Quant à M*"* Guyon, vous l'avez trop prônée; il faut nous contenter de la garder pour nous. Il ne lui convient pas, non plus qu'à nous, qu'elle dirige nos dames ; ce serait lui attirer de nouvelles persécutions. Elle m'a paru d'une discrétion admirable et ne vouloir de coiùmerce qu'avec vous ; tout ce que j'ai vu d'elle m'a édifiée, et je la verrai toujours avec plaisir; mais il faut conduire notre maison par les règles ordinaires et tout simplement. » Quelques jours après, il arriva à M"''' de La Maisonfort de dire publiquement qu'il ne fallait se gêner en rien, qu'il fallait s'oublier et ne jamais faire de retour sur soi-même (1). Nouvelle lettre : « Mon peu d'ex-
tants. » c Avec de si bons mémoires, agoute-i-il, et des instructions si sûres, peut-être nVt-on jamais écrit une histoire plus véritable. Elle est en effet si vraie qu'il n'y aurait ni prudence, ni sagesse, ni sftreté de la rendre publique. » (V. Le Dieu, Mém.y t. II, pp. 214 à 226.) Le livre de Phelippeaux ne fut publié qu'après sa mort, en 1733, et il excita les orages présagés par l'abbé Le Dieu. (1) 6 février 1692.
périence en ces matières me révoltait contre M. de Féne- Ion, quand il ne voulait pas que ses écrits fussent montrés. Cependant, il avait raison. On prêche la liberté des enfants de Dieu à des personnes qui ne sont pas encore ses enfants, et qui se servent de cette liberté pour ne s'assujettir à rien. »
Après sa profession. M'"® de La Maisonfort se gêna, parait-il, moins encore. Elle se fit ouvertement Tapôtre de la spiritualité nouvelle, c Presque toute la maison devint quiétiste ; on ne parla plus que de pur amour, d'abandon, de sainte indifférence... Jusqu'aux sœurs converses et aux servantes, il n'était plus question que de pur amour. Et il y en avait qui, au lieu de faire leur ouvrage, passaient leur temps à lire les livres de M"»® Guyon, qu'elles croyaient entendre (1). »
L'évëque de Chartres fut informé de ce qui se passait k Saint-Cyr. Godet des Marais était, « avec son air de cuistre (2), » un habile et vertueux prélat. « Ses mœurs, sa doctrine, tout, dit Saint-Simon, était irréprochable. Il faisait à Paris des voyages courts et rares, logeait au séminaire de Saint-Sulpice, et se montrait encore plus rarement à la cour. ^ Fidèle à tous ses devoirs, il se préoccupa de Saint-Cyr, et voulut tout connaître. La résolution était sage, mais elle ne justifie pas les moyens. L'évëque de Chartres, en effet, crut devoir se servir du procédé que le cardinal d'Estrées se vantait d'avoir suivi à l'égard de Molinos. Ilfs'adressa a deux dames de Saint- Louis, dont il était sûr, et les chargea de s'attacher à
(1) Mémoires des Dames de Saint^Cyr^ chap. xxix.
(2) Saint-Simon. Du reste, on rappelait couramment à la cour, et même devant M"* de Maintenon, le « cuistre violet. »
Mme GnyoD et k La Maisonfort, d'entrer dans tous leurs sentiments, en apparence, de les laisser parler, de bien écouter, de ne rien laisser perdre , mais de tout écrire et de lui tout livrer (1). Quand il fut prêt, il vint trouver M"*^ de Maintenon et lui dit qu'il n'était pas étonnant qu'il y eût des divisions k Saint-Cyr, qu'il y courait de mauvaises doctrines et des livres pernicieux, entre autres le Moyen court. M*"*" de Maintenon le tira de sa poche en riant, lui demandant si c'était celui-là, et soutenant qu'il était fort bon. Depuis deux ans, elle le portait toujours sur elle (2). Frappée cependant de ce que lui avait dit son directeur, elle prit le parti de consulter et fit prier M"*^ Guyon de ne plus aller à Saint- Cyr. € Je ne répondais plus, dit M^^^ Guyon, aux filles qui me consultaient, que par des lettres ouvertes, qui passaient par les mains de M°>« de Maintenon (3). »
Fénelon se sentit atteint. Quelque temps, après eut lieu une scène scandaleuse, qui le mit dans le plus grand embarras. L'évéque de Chartres avait fait pour Saint-Cyr des règles et des constitutions nouvelles. La Maisonfort, en présence de M'°® de Maintenon et de l'évéque, témoigna pour ces règles un profond mépris. Fénelon, craignant qu'on ne lui imputât la faute de la chanoinesse, écrivit k M""*" de Maintenon une longue lettre datée du 20 novembre 1693. « Je ne veux rien, y dit-il, en fait de spiritualité, au-delà de saint François de Sales, de saint Jean de la Croix et des autres semblables, que l'Église a canonisés dans leur doctrine et
(1) Mém. de Saint-Simon y t. I, p. 40-24.
(2) Notes manuscriles de Tabbé Fleury.
(^ Vie de M^ Guyon, 9* part., p. 124; v. aussi p. 141.
dans leurs mœurs. Je condamnerais peut-être plus sévèrement qu'un autre tout ce qui irait au-delk... Quelque respect et quelque admiration que j'aie pour sainte Thérèse, je n'aurais jamais voulu donner au public tout ce qu'elle a écrit. Enân je voudrais tout examiner, faire expliquer rigoureusement jusqu'aux moindres choses susceptibles de deux sens, laisser peu de choses écrites au public; tenir surtout les femmes pieuses et les filles de communautés dans une grande privation des ouvrages de spiritualité élevée, afin que la simple pratique et la seule opération de la grâce leur enseignât ce qu'il plairait à Dieu de leur enseigner lui-même (1). »
Cependant les ennemis de M'"'' Guyon commençaient à relever la tête. La voyant suspecte, ils eurent l'espérance de l'accabler, et Fénelon avec elle. Déjk on avait osé présenter en Sorbonne un cas de conscience où il était demandé si un prince pouvait soufirir auprès de ses enfants un précepteur soupçonné de quiétisme (2).
On voyait donc se former l'orage. Les amis de jime (juyon^ pQiijp conjurer le péril, l'engagèrent a
soumettre sa doctrine à l'examen et au jugement de Bossuet.
(1) Œuvres de Fénelon^ éd. de Tabbé Gosselin, corresp. sur TaOkire du quiétisme, lettre 21.
(2) Ce cas de conscience fût présenté à Tabbé Phelippeaux, qui refusa de le signer (Relation^ p. 63). Venait-il de Tarchevèque de Paris? Phelippeaux le fait un peu entendre, La Beaumelle TafOrme. Ce qui est sûr, c'est que M. de Harlai n*aimait pas Fénelon. (V. Baussbt, Hist, de Fétu, liv. I, chap. xvni et xxvii.)