CHAPITRE X
Entretiens de M»* Guyon avec Nicole et Fabbé Boileaa. — Courte apologie du Moyen court. — M"» Guyon prend Bossuet pour arbitre et lui remet tous ses écrits. — Long et consciencieux examen. — Première conférence. — Correspondance. — Seconde conférence. — Point de vue de Bossuet dans la discussion. — Sa lettre du 4 mars 1094. — Soumission de M»* Guyon. — Bossuet ne conserve aucun doute sur sa foi. — M»« de Maintenon consulte, au 8i:get du Moyen courte plusieurs théologiens, Tévéque de Chftlons et Bossuet. — Opinion de Bourdaloue sur les dangers du nouveau mysticisme.
I^me Qiiyofi ^i^[i (Jepuis sept ans à Paris, décriée, persécutée par les uns, recherchée, vénérée par les autres, sans que sa doctrine eût été soumise à un véritable examen. Pirot, après une lecture superficielle et quelques explications, s'était montré satisfait ; Tarchevéque n avait rien osé dire ; Fénélon, à la suite d'une étude approfondie, se trouva charmé. Nicole, au contraire, désapprouvait le Moyen court. On conseilla k M'"*' Guyon de Faller voir. Voici le récit qu'elle a fait de cette entrevue : « 11 me mit d'abord sur le Moyen court et me
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dit que ce petit livre était plein d'erreurs. Je lui proposai de le lire ensemble, et le priai de me dire avec bonté celles qui Tarrêteraient, et que j'espérais lui lever les difficultés qu'il y trouverait. Il me dit qu'il le voulait bien et commença k lire le petit livre, chapitre par chapitre, avec beaucoup d'attention. Et sur ce que je lui demandais si, en ce que nous venions de lire, il n'y avait rien qui l'arrêtât, ou lui fit de la peine, il me répondait que non, et que ce qu'il cherchait était plus loin. Nous parcourûmes le livre d'un bout k l'autre, sans qu'il y trouvât rien qui l'arrêtât, et souvent il me disait : € Voilà les plus belles comparaisons qu'on « puisse voir. » Enfin, après avoir longtemps cherché les erreurs qu'il croyait y avoir vues, il me dit : « Ma- « dame, mon talent est d'écrire et non pas de faire de « pareilles discussions ; mais si vous vouliez bien voir « un de mes amis, il vous fera ses difficultés, et vous « serez peut-être bien aise de profiter de ses lumières. « Il est fort habile et fort homme de bien, et il s'entend « mieux que moi à tout cela. C'est M. Boileau, de « l'hôtel de Luynes. »
M""" Guyon fit quelques difficultés ; mais Nicole y mit tant d'insistance, qu'elle alla voir l'abbé Boileau. € Il me dit qu'il était persuadé de la sincérité de mes intentions, mais que ce petit livre se trouvant entre les mains de beaucoup de monde, pouvait nuire à beaucoup d'âmes pieuses, par des conséquences fâcheuses qu'on en pouvait tirer. Je le priai de vouloir bien me dire les endroits qui lui faisaient de la peine, et je lui dis que j'espérais lui en lever les difficultés. Nous lûmes le petit livre, et comme il me disait, en lisant, les difficultés
qu*il y trouvait, je lui expliquais la chose de manière qu'il en paraissait content. Nous parcourûmes ainsi tout le livre, lui insistant quelquefois plus ou moins sur les endroits qui Tarrétaient, et moi lui expliquant simplement et mes pensées et mes expériences, sans disputer sur la doctrine, dont je me rapportais k lui entièrement, comme étant beaucoup plus capable que moi d'en juger.
Cette discussion finie, il me dit : « Madame, il n*y < aurait aucune difficulté à ce petit livre, si vous aviez « expliqué les choses avec un peu plus d'étendue, et « il pourrait être fort bon, en expliquant dans une pré- « face ce qui ne Test pas suffisamment dans le livre ; » et il me pressa d y travailler. Je le fis à quelques jours de là, et je lui envoyai une explication dont il parut fort content (1). »
Cette explication, que M""® Guyon ne voulut pas faire imprimer, crainte de s'attirer des affaires, fut publiée dans ses Opuscules, en 1720. ËQe a pour titre : Courte apologie du Moyen court. M"** Guyon y proteste qu'au moment où elle écrivit son livre, elle n'avait point entendu parler de Molinos. Si. donc quelques passages du Moyen court manquent de précision et peuvent donner lieu à des interprétations dangereuses, c'est aux circonstances qu'il faut s'en prendre, non à l'auteur. Pouvaitelle prévoir, en effet, qu'une doctrine abominable allait paraître, et que les esprits effrayés chercheraient un jour à la retrouver partout ?
M*"* Guyon établit ensuite une distinction fondamen-
(1) Vie de Af">* Guyon, 3« partie, chap. xi.
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taie pour rintelligence de son livre : c'est que parmi les instructions qui s'y trouvent, il y en a de générales et d'autres qui sont particulières. Les premières sont pour tous les chrétiens ; les autres, pour les âmes arrivées k un état déterminé. Ainsi, quand il est parlé de l'oubli des fautes et de la tranquillité où l'on doit être à cet égard, il ne s'agit que des personnes accoutumées k une grande pureté de vie, qui ne peuvent point oublier les fautes graves, mais qui perdent quelquefois, au moment de se confesser, le souvenir des fautes légères. € Or, comment trouverait-on k redire sur ce que l'on porte ces âmes k demeurer en repos, en oubliant des fautes que les confesseurs eux-mêmes ne jugent pas suffisantes pour appuyer leur absolution? » Relativement à Yétat passifs M""* Guyon fait d'abord rémarquer qu'elle n'a jamais voulu mettre tout le monde indistinctement dans une disposition passive : cette disposition ne dépend pas de nous, mais de Dieu. D'un autre côté, il ne faut pas entendre par l'état passif un état pareil à celui d'une chose inanimée dont on fait ce que l'on veut, sans qu'elle y contribue. L'âme, au contraire, coopère, puisqu'elle se soumet. N'est-ce pas, en effet, faire un acte volontaire, et par conséquent méritoire, que de se soumettre à la volonté, à la motion de Dieu? Un autre point fondamental de la doctrine, c'est Yétat permanent. « Je m'explique, dit M'"*' Guyon ; j'appelle un état permanent, pour l'intérieur, celui qui est affranchi des vicissitudes que l'on éprouve dans les commencements de la vie spirituelle ; mais je n'ai jamais entendu par état permanent un état de grâce dont on ne pût déchoir. »
CHAP. X. - EXAMEN DE LA DOCTRINE. â09
Voici les dernières paroles de la Courte apologie : « J'ai toujours écrit par obéissance, et j'ai soumis tout ce que j'ai écrit, et je le soumets encore, protestant que j'aimerais mieux mourir que de m'écarter le moins du monde de l'esprit de l'Église. »
M'"'^ Guyon, dans cette disposition d'esprit, n'avait point k reculer devant un examen attentif et sévère (1). D'avance elle se soumettait, tout en conservant la secrète et légitime espérance de satisfaire un nouveau juge, comme elle avait satisfait déjà Pirot, Nicole, Boileau et Fénelon,
Plusieurs raisons engagèrent ses amis k jeter les yeux sur Bossuet.
D'abord, on n'avait point à craindre qu'il fit rien en vue de plaire à l'archevêque : les deux prélats ne s'aimaient pas (2).
Au point de vue de la doctrine, on savait que l'évéque de Mèaux ne croyait pas à l'amour pur ; mais on savait aussi qu'il n'était point opposé aiix voies intérieures, et qu'il avait autrefois lu le Moyen courte sans manifester aucun déplaisir.
(1) On voit par une lettre inédite de M** Gnyon au duc de Ghevreuse, en date du 29 août 1693, que son intention était d*étre examinée à lomr et à fond sur sa doctrine et sur ses mœurs.
(2) C'est de 1682 que datait la mésintelligence. D (ùt question, à cette époque, d'élever au cardinalat Tarchevéque de Reims et Bossuet. M. de Harlai fut blessé de les voir passer avant lui. D fit donc, en sa qualité de président de l'assemblée du clergé de France, charger Bossuet de la rédaction des quatre articles, et Le Tellier du rapport sur l'affaire de la régale. l\ réussit par là à les compromettre en cour de Rome et à ruiner irrévocablement leurs espérances. Les deux prélats ne le lui pardonnèrent jamais. Ce fait curieux et peu connu est rapporté par le secrétaire même de l'archevêque de Paris, Tabbé Legendre (Ifém., p. 46).
Bossuet était donc un juge sans prévention, bienveillant et incorruptible. C'était, en même temps, la plus haute autorité doctrinale et comme Toracle de TÉglise de France. Qu il fût, comme on 1 espérait, favorable k M*""" Guyoo, et il n'y aurait plus personne qui osât Tattaquer.
Un ami commun, le duc de Chevreuse, vint donc déclarer au prélat que M'"'' Guyon soumettait k son jugement son oraison et ses écrits. Bossuet, alors occupé d'un grand ouvrage sur la grâce, fit beaucoup de difficultés ; on insista ; il se rendit, et pour venir en aide k une simple femme, il eut la charité de laisser Ik son travail, au risque de ne le publier jamais (1). Bientôt il sut que le conseil de s'adresser k lui venait de Fénelon ; il en lut heureux. Car une grande et touchante intimité régnait alors entre ces deux hommes ; et Bossuet, qui n'était pas sans inquiétude sur la doctrine de son ami, vit naître avec bonheur une occasion naturelle de se voir et de s'expliquer.
Bossuet fut conduit chez M*"* Guyon par le duc de Chevreuse. « Ce prélat, écrit M*"® Guyon, nous dit des choses si fortes sur les voies intérieures, que j'en fus surprise (2). » On lui remit le Moyen œurt, le Cantiquey tous les Commentaires sur l'Écriture sainte et les Torrents. M'"*' Guyon poussa la bonne foi jusqu'à confier a Bossuet l'histoire de sa vie, que Fénelon lui-même ne connaissait pas. Bossuet promit un secret inviolable,
(1) C'est la Défetute de la tradition et des saints Pères, que Bossuet laissa en manuscrit et qui parut pour la première fois dans les Œuvres posthumes^ en 1753. Le Imztème livre n'a même jamais été publié. Le manuscrit est à la bibliothèque du séminaire de Meauz.
(2) Vie de M»» Guyon, 3* part., p. 142.
demanda quatre k cinq mois pour tout examiner et tout approfondir, et rentré dans son diocèse, il se retira à Germigny, afin de n'être point interrompu dans son travail (septembre 1693). M*"** Guyon, de son côté, avait promis une entière soumission k tout ce qui serait décidé pat le prélat, et pour en donner des marques par avance, elle proposa de se retirer k la campagne et de ne voir personne. Même elle prit rengagement de ne plus écrire, « ce que j'avais aussi exigé, dit Bossuet, pour Tempécher de se mêler de direction, comme elle faisait avec une autorité étonnante (1). »
« Si on m'avait laissée dans ma petite maison, écrivait-elle au duc de Chevreuse, j*y serais restée sans peine; mais puisque Dieu ne le veut pas, il faut être encore une fois errante, sans feu ni lieu, abandonnée de tout le monde. » Cette lettre est du 10 septembre. Deux jours après. M*"® Guyon quittait Paris, avec l'intention de n'y plus revenir (2).
Ce qui devait, dès l'abord, particulièrement choquer Bossuet, dans les écrits qu'il emportait, c'étaient les prophéties, les miracles, les effusions de grâce, les communications silencieuses, l'état apostolique, la maternité spirituelle, l'autorité que l'auteur prétendait avoir sur les corps et sur les âmes de ses enfants. M*"® Guyon
(1) Bossuet, Relation sur le quiétisme, éd. ov., p. 19. L'abbé Fleory, qui le tenait du duc de Chevreuse, dit que cette entrevue dura sept heures, depuis trois heures jusqu'à dix. c Elle le satisfit; ils convinrent de tout, excepté de l'amour pur, M. de Meaux ne voulant point admettre l'amour de Dieu pour lui-même, sans aucun rapport à notre béatitude, t (Notes de Vabbé Fleury^ publiées pour la première fois par M. Aimé Martin, 1844.)
(2) Lettres inédites des 10, 11, 12 septembre et 20 décembre 1G03. (Mss. du séminaire de Saint-Sulpice.) *
l'avait prévu. Elle savait que Ton ne croit guère à ces choses quand on ne les a pas éprouvées. Aussi avait-elle déclaré k son juge, dès le premier entretien, qu'elle n'attachait qu'une importance secondaire aux circonstances extraordinaires de sa vie, et qu'elle ne les avait écrites que pour obéir. Lie 5 octobre, elle lui écrivit dans le même sens (1): « Ce n'est point par Ik qu'on doit juger d'une âme, dit-elle, mais sur son état intérieur, très-détaché de tout cela, sur l'uniformité de sa vie et sur ses écrits (2). »
M*"*' Guyon savait, dès la fin de septembre 1693, que Bossuet ne lui était point favorable, et que Fénelon se trouvait impliqué dans son affaire. « Je voudrais, écritelle, souffrir mille morts pour l'en garantir. Je sais que M. de M. (M'"'' de Maintenon) ne l'estime pas k beaucoup près comme elle faisait, qu'il lui est même suspect (3). » Nous savons, du reste, par l'abbé Le Dieu, qui le tenait de Bossuet lui-même, que des négociations se trouvaient déj'a engagées entre M""® de Maintenon et M. de Meaux, « qui travailla k cette affaire, dans un secret impénétrable, depuis le mois de septembre 1693, qu'il en fut chargé seul, jusqu'au temps des trente-quatre articles (4). »
« Toute la grâce que je vous demande , écrivait
(1) Les lettres de M** Guyon à Bossuet se trouvent dans la Relation de Phelippeauz. Elles lui ayaient été remises par Le Dieu, secrétaire de Bossuet, qui prenait copie, pour lui-même, des pièces intéressantes adressées à son évêque. (V. Mém, de Le Dieu, t. II, p. 220.)
(2) Telle avait toujours été, du reste, la pensée de M** Guyon. (Cf. Vie de M ">* Guy on , V partie, chap. xx, et lettre au duc de Chevreuse, du 20 janvier 1693.)
(3) Lettre inéd. au duc de Chevreuse, 30 septembre 1693.
(4) Mém. de U Dieu, t. U, p. 216.
Mme Guyon a Bossuet, c'est de suspendre votre jugement jusqu'à ce que vous m'ayez examinée k fond. Pour le faire avec succès, il faut, s'il vous plaît, que vous ayez la charité de me voir plusieurs fois et de m'entendre. » Puis, venant k ses écrits : « Je vous assure déjk par avance, ajoute-t-elle, que je consens que vous les brûliez tous, si Notre-Seigneur vous l'inspire (1). »
11 ne parait pas que Bossuet ait accueilli la proposition que M"»* Guyon lui faisait de s'entretenir avec elle (2); il s'en tint aux textes, sans explications, ni commentaires. « Je les lus, dit-il, avec attention ; j'en fis d'amples extraits, comme on fait des matières dont on doit juger. J'en écrivis au long de ma main les propres paroles; je marquai tout, jusqu'aux pages, et durant l'espace de quatre ou cinq mois, je me mis en état de porter le jugement qu'on me demandait... Je voulais en tout procéder modérément et ne rien condamner k fond, avant que d'avoir tout vu (3). »
Cependant des bruits étranges circulaient au sujet de Mme Guyon. « Il faut pour vous réjouir, écrit-elle au duc de Chevreuse, que je vous raconte ce qui se dit dans le monde, moi qui ne suis pas du monde. L'on dit que l'on travaille k faire mon procès, que Desgrès a ordre de me chercher. Les uns disent que je suis condamnée au pain
(1) Lettre du 5 octobre 1693.
(2) Cétiit sage. « M** Guyon, dit La Baumelle, avait un tel ascendant sur tous les esprits, que les plus savants théologiens, tels que Nicole, Bossuet, Tabbé Boileau, Gaillard, fort prévenus contre elle et plus encore contre son Moyen court, dès qu'ils la voyaient et qu'ils l'entendaient, paraissaient désabusés; l'avaicnt-ils quittée, ils revenaient à leur premier sentiment, qu'ils ne gardaient qu'en ne la voyant plus. 1 (Méjn, pour servir à Vhist. de Jlf"» de Maintenon, t. L)
(3) Relation sur le quiétisme, éd. orig., pp. 11 et 13.
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et k Teau, et k une pénitence perpétuelle; d'autres disent qu'on me tranchera la tête ; mais la plus commune opinion est qu'on me fera faire amende honorable devant Notre-Dame, qu'on me coupera le poignet, qu'ensuite on me tranchera la tête, puis qu'on brûlera mon corps et qu'on jettera les cendres au vent (1). »
Quand son travail fut terminé, Bossuet revint k Paris, au mois de janvier 1694. M™® Guyon, prévenue de son arrivée, lui écrivit, le 23 du même mois, et le pria de lui faire savoir le temps et le lieu où elle pourrait le voir et l'entretenir. Il fut convenu qu'ils se rendraient aux Filles du Saint-Sacrement (2) du faubourg Saint-Germain, et que de Ik, ils iraient dans une maison voisine, car il fallait agir secrètement pour ne donner pas d'ombrage k l'archevêque.
Le 29 janvier, veille de l'entrevue, M™« Guyon écrivit k Bossuet une lettre pleine de soumission : « Permettez-moi, Monseigneur, avant d'être examinée, que je vous proteste que je ne viens point ici pour me justiGer, ni pour me défendre... que je condamne de tout mon cœur, sans aucune restriction, en présence de mon Dieu, tout ce que vous condamnez ou en ma conduite ou en mes écrits... Je suis toute prête k vous éclairer sur toutes mes pensées et du sens auquel j'entends les choses, prête k tout condamner sans examen et con-
(1) Lettre au duc de Chevreuse, 4 janvier 1694.
^) C'étaient des Bénédictines distinguées des autres religieuses du même ordre par une dévotion particulière au saint-sacrement. (V. Sauval, Antiq. de Paris.) Leur couvent était dans la rue Cassette, ce qui fait qu'elles sont souvent désignées sous le mon de religieuses de la rue Cassette. (V. Topographie historique du vieux Paris, par Bbrty, t. m, 1876.)
tente que vous mettiez tout sTu feu. Faites-vous remettre en main les originaux et les copies ; je vous les résigne si absolument que, quoi que vous puissiez faire, je ne m'en informerai jamais. »
Le lendemain avait lieu Tentrevue. « J'accompagnai, dit Tabbé Pbelippeaux, M. de Meaux au monastère des Filles du Saint- Sacrement de la rue Cassette. Le prélat y dit la messe, et M°^ Guyon y communia. Après la messe, ils se retirèrent chez Tabbé Jannon, qui demeurait vis-k-vis le monastère, et ils eurent une longue conférence en particulier. Je ne pus savoir pour lors qui était cette dame, qui avait toujours paru fort voilée, et pour quelles affaires si importantes on avait pris ce rendez-vous. Je me doutais néanmoins que ce n'était pas une simple direction, le prélat n'ayant pas accoutumé d'employer dans ces sortes d'amusement un temps précieux et destiné k des affaires ou à des études plus sérieuses (l). »
Que se passa-t-il dans ce téte-k-tête? Bossuet et M"* Guyon l'ont tous les deux raconté. Leurs récits ne se contredisent pas ; ils se complètent.
« 11 souhaita, dit M™« Guyon, de me voir chez un de ses amis, qui demeurait auprès des Filles du Saint-Sacrement. Il dit la messe en cette communauté et m'y communia. On dîna ensuite. Cette conférence qui, selon lui, devait être si secrète, fut sue de tout le monde (2). Bien des gens l'envoyèrent prier d'aller aux Filles du Saint -Sacrement, afin qu'ils pussent lui parler. Il y
(1) Relation de Vorigine, etc., p. 94-96.
(2) M** Guyon se plaint à plusieurs reprises de Tindtscrétion de Bossuet, qui ne savait pas garder un secret, prétend-elle.
alla, de sorte qu'on prit un soin extrême de le prévenir, ainsi qu'il parut être lorsqu'il revint sur le soir et qu'il me parla. Ce n'était plus le même homme. Il avait apporté tous ses extraits et un mémoire contenant plus de vingt articles, k quoi se réduisaient toutes ses difficultés. Dieu m'aida de sorte que je le satisfis sur tout ce qui avait rapport au dogme de l'Église et k la pureté de la doctrine. Mais il y eut quelques endroits sur quoi je ne le pus contenter. Gomme il parlait avec une extrême vivacité, et qu'il ne me donnait presque pas le loisir de lui expliquer mes pensées, il ne me fut pas possible de le faire revenir sur quelques-uns de ces articles, comme j'avais fait sur les autres. Nous nous quittâmes fort tard, et je sortis de cette.conférence la tête si épuisée et dans un si grand accablement, que j'en fus malade plusieurs jours (1). »
Quels sont les points sur lesquels l'accord ne put s'établir? Bossuet nous les fait connaître dans un écrit où se retrouve encore, au bout de quatre ans, la vivacité qu*il avait apportée k cet entretien. Il y est question d'abord de ce songe mystérieux, dans lequel M>»^ Guyon fut accueillie par l'époux sur la montagne. « Elle m'a toujours répondu : « C'est un songe. — Mais, lui disais-je, « c'est un songe que vous nous donnez comme un grand « mystère... 0 Seigneur, si j'osais, je vous demanderais « un de vos séraphins, avec le plus brûlant de tous ses « charbons, pour puriûer mes lèvres souillées par ce « récit, quoique nécessaire (2). ».
(1) Vie de Af"» Guyon, 3* partie, p. 166.
(2) U me parla d'un songe, et se moquant de moi avec des ris : c Qu*avez-TOus fait dans ce Ut avec Tépoux ? Qu'est-ce qui s'y passa ? >
Bossuet reproche ensuite k M*""^ Guyon Timpossibilité où elle prétendait être de prier les saints, et surtout la raison qu'elle en donne : < C'est, dit-elle, que ce n'est pas k l'épouse, mais aux domestiques, de prier les autres de prier pour eux, comme si toute âme pure n'était pas épouse (1). »
Il faut avouer que la logique est ici du côté de M™« Guyon. On lui a dit qu'elle était l'épouse de Jésus- Christ; elle a pris au sérieux son titre. Pauvre ignorante ! s'écrie Bossuet, s'imagine-t-elle être une âme préférée, choisie par Dieu, parce qu'elle est femme, pour être l'objet d'un plus tendre amour? Toute âme est épouse, du moment qu'elle est pure, que l'on soit un mousquetaire ou une dévote, une belle jeune fille ou un vieux capucin. Arbitraire aussi bien que celle des mystiques, l'interprétation de Bossuet est du moins saine et sage ; l'autre est molle, voluptueuse, pleine de sourires, de séductions et de dangers.
Nous arrivons k un point qui semble avoir particulièrement attiré l'attention du grand évéque. « Je lui montrai dans ses écrits et lui fis répéter plusieurs (ois que toute demande pour soi est intéressée, contraire au pur amour et k la conformité avec la volonté de Dieu, et enfin très-précisément qu'elle ne pouvait rien demander pour elle. « Quoi, lui disais-je, vous ne pouvez rien de- « mander pour vous? — Non, répondit-elle, je ne le puis. »
Je lai dis : «-Monseigneur, c'est un songe que je raconte naïvement. Vous savez que je ne vous ai donné cela que par excès de bonne foy et de confiance et sous le sceau de la confession, t (Lettre inéd. de M** Guyon au duc de Chevreuse, 11 juin 1695, mss. du séminaire Saint-Sulpice.) (1) BelaHon sur le quiétisme, éd. orig., pp. 24 et 25.
Elle s'embarrassa beaucoup sur les demandes particulières de rOraîson dominicale. Je lui disais : « Quoi, « vous ne pouvez pas demander k Dieu la rémission de « vos péchés? — Non, répondit-elle. — Eh bien ! repris- «c je aussitôt, moi que vous rendez l'arbitre de votre « oraison, je vous ordonne. Dieu par ma bouche, de dire « après moi : < Mon Dieu, je vous prie de me pardonner « mes péchés. — Je puis bien, dit-elle, répéter ces < paroles ; mais d'en faire entrer le sentiment dans mon € cœur, c'est contre mon oraison. »
Cette conférence fut suivie d'une autre, plus importante, avec l'abbé de Fénelon, dans son appartement k Versailles, en présence des ducs de Beauvillier et de Ghevreuse. « J'y entrai, dit Bossuet, plein de confiance qu'en lui montrant sur les livres de M""** Guyon toutes les erreurs et tous les excès qu'on vient d'entendre, il conviendrait avec moi qu'elle était trompée et que son état était un état d'illusion. » Bossuet insista sur cette prophétie où, dans son enthousiasme sur les merveilles que Dieu voulait opérer par elle, M*""" Guyon s'écrie : « Il m'a semblé que Dieu m'a choisie en ce siècle pour « détruire la raison humaine, pour établir la sagesse de « Dieu par la destruction de la sagesse du monde... Ce « que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié, » et le reste, dit Bossuet, que j'ai lu moi-même k M. l'abbé de Fénelon. Il sait bien ceux qui assistaient à la conférence, et que c'était lui que je regardais, parce que c'était lui, comme prêtre, qui devait enseigner les autres... Je remportai pour toute réponse que puisqu'elle était soumise sur la doctrine, il ne fallait pas condamner la personne. Sur tous les autres excès, sur ces prodi-
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gieuses communications de grâces, sur ce qu'elle disait elle-même de l'état de son éminente sainteté, qu'elle était la femme enceinte de l'Apocalypse (1), celle k qui il était donné de lier et de délier, la pierre angulaire et le reste de cette nature, on me disait que c'était le lieu de pratiquer ce que dit saint Paul : Éprouvez les esprits^ que c'était cela même qu'il fallait examiner. Dieu me faisait sentir toute autre chose : sa soumission ne rendait pas son oraison bonne , mais faisait espérer seulement qu'elle se laisserait redresser. Le reste me paraissait plein d'une illusion si manifeste qu'il n'était besoin d'aucune autre réponse que de la simple relation des faits (2). »
m^o guyQn écrivit plusieurs lettres k Bossuet, pour s'expliquer (3). C'est sur les demandes qu'il l'avait le plus tourmentée, dit-elle. Elle lui écrivit : « Lorsque vous m'avez dit, Monseigneur, de demander et de désirer, j'ai essayé de le faire, et je n'ai eu qu'un plus grand témoignage de mon impuissance. Je me suis trouvée comme un paralytique, k qui on dit de marcher, puisqu'il a des jambes. Il y a des impuissances spirituelles, comme des corporelles (4). »
M""* Guyon explique longuement ailleurs (5) les cau-
(1) II me parla de la femme de V Apocalypse. (A.poc., xu, 1 et sq.), comme si j'avais prétendu être moi-même cette femme. {Vie de M«« Crtiî/ow, 3* part., p. 154.)
(2) Relation du quiétismej p. 28.
&) Ces lettres ont été communiquées à Tabbé Phelippeaux par le secrétaire de Bossuet, Tabbé Le Dieu. {Métn. de Le Dieu, t. II, p. 220.)
(4) Phelippeaux, Relation, p. 96.
(5) Vie de Af"« Guyon, 2« part., chap. xiii et xiv.
220 • MADAME GUTON.
ses de cette impuissance. Ce qu'elle dit peut se ramener k deux points.
Quand on n'aime que Dieu, quand on met dans cet amour tout son bonheur, il est tout naturel que Ton ne puisse rien désirer. Le désir d'une telle âme, sa demande, sa prière, c'est son amour.
« Je crois encore que ce qui (ait que l'âme ne peut peut plus rien désirer, c'est que Dieu remplit sa capacité. On me dira qu'on dit la même chose du ciel. Il y a cette différence que dans le ciel, non seulement la capacité de l'âme est remplie, mais de plus cette capacité s'est fixée et ne peut plus s'accroitre. Dans cette vie, au contraire. Dieu remplit la capacité de l'âme sainte, et en même temps, il la dilate, pour la remplir toujours.
ff II faut donc conclure qu'il y a deux sortes d'âmes : les unes auxquelles Dieu laisse la liberté de penser k elles, et d'autres que Dieu invite k se donner k lui sans retour. Ces âmes sont comme de petits enfants qui se laissent porter k leurs mères.
« M. de Meaux prétend qu'il n'y a que quatre ou cinq personnes, dans tout le monde, qui aient cette manière d'oraison et qui soient dans cette difficulté de faire des actes. Il y en a plus de cent mille dans le monde : on écrit pour ceux qui sont dans cet état. »
M"'' Guyon proteste qu'elle n'a jamais songé k se faire prendre pour la (cmme de l'Apocalyse (1). Quand elle parle de ces écoulements de grâce qui se font en elle et qui se répandent autour d'elle, elle ne fait que dire sim-
(1) Vie de M»» Gwjon, 3« part., p. 154, et lettre au duc de Chevreuse, du il juin 1694.
plement ce qu'elle croit éprouver (1). Si elle semble , dans sa vie, parler avantageusement d'elle-même, c'est qu'il lui a été ordonné, par son directeur, de tout dire. Et d'ailleurs, où est le mal, du moment que l'on ne s'attribue rien k soi-même? « C'est bien fait de déclarer les grâces du Seigneur son Dieu et de rehausser sa bonté par la bassesse du sujet sur lequel il les exerce. » Quant k l'état apostolique, « il n'y a qu'k ouvrir les histoires de tous les temps, pour faire voir que Dieu s'est servi de laïques et de femmes sans science, pour instruire, édifier, et faire arriver les âmes k une haute perfection. Il a choisi les choses faibles pour confondre les fortes (I Cor., I, 27). Pour ce qui me regarde, je suis prête k croire que mes imaginations sont mêlées comme des ombres k la vérité divine, ce qui peut bien la couvrir, mais non l'endommager. »
Le point délicat était de décider ce qu'il y avait de vrai et ce qu'il y avait d'imaginaire dans les expériences de M*"® Guyon. Mais Bossue t, k cette époque de sa vie, ne connaissait pas les mystiques (2) ; il risquait, en condamnant M'"'' Guyon, de condamner les saints. Aussi chercha-t-il k tout ramener aux dogmes généraux de l'Église, k faire de toutes les questions des questions de théologie dogmatique, et k se maintenir sur ce terrain, où il se sentait fort. « M. de Meaux m'accablait par la vivacité de ses raisonnements, qui se réduisaient tou-
(1) Vie de M°>^ Guyon, p. 156, et lettre au duc de Ghevreuse, du 3 février 1694.
(2) « Il avouait avoir peu étudié la matière juaqu6-là.»(M88. de Tabbé Fleury.)
m MADAME GUTON.
jours k la créance du dogme de l'Église, dont je ne prétendais pas disputer avec lui, au lieu de discuter paisiblement les expériences d'une personne soumise k rÉglise, et qui ne demandait qu'à être redressée, supposé qu'elles ne fussent pas conformes aux règles qu'elle prescrit, ce qui était précisément le fait dont il s'était agi, lorsqu'on avait entrepris cet examen (1). »
Le 20 février eut lieu une seconde entrevue. Le lendemain, M'"*' Guyon écrivait au duc de Chevreuse : « J'ai vu M. de Meaux, et on ne peut être plus reconnaissante que je le suis de sa charité. Je crois qu'il a la tête fendue, non seulement par sa mitre, mais par la peine qu'il a prise ; pour moi, je l'ai, en quatre. La prière que je vous fais est qu'on jette au feu sans retard les originaux et les copies. Comme je ne dois plus parler k personne, les écrits étant brûlés, je ne pourrai plus nuire, et ainsi je n'aurai plus besoin d'examen, car je n'en puis plus soutenir. »
Le 4 mars, Bossuet écrivit une longue lettre k M*"® Guyon. Il lui recommande de se puriûer d'abord de ces grands sentiments qu'elle a d'elle-même , puis de se séquestrer, de ne plus écrire et de renoncer k ces communications de grâce, qui sont sans exemple dans l'Église, «c Je mets encore dans le rang des choses que vous devez déposer toute prédiction, tout miracle, en un mot toutes choses extraordinaires. »
Quant aux écrits, Bossuet n'insiste pas, puisque M"*' Guyon se soumet d'avance k toutes les corrections qu'on y pourra faire, et qu'elle consent même qu'on les
(1) Vie de M"» Guyon, 3« part., p. 154.
brûle, « ce que Ton fera, s'il le faut. » « Vous n'avez, ajoute-t-il, qu'à persister dans ces sentiments. Ma seule difficulté, c est sur la voie, et dans la déclaration que vous faites que vous ne pouvez rien demander pour vous, pas même de ne pécher pas. C'est ce qui me parait opposé au commandement de Dieu, et dont je ne vois aucun exemple dans toute l'Église. »
« Toutes les difficultés qu'il me faisait, dit M""* Guyon, ne venaient, comme je crois, que du peu de connaissance qu'il avait des auteurs mystiques, qu'il n'avait jamais lus, et du peu d'expérience qu'il avait des voies intérieures (1). »
Elle ne s'en soumit pas moins, par esprit d'obéissance, k tout ce que lui prescrivait Bossuet. Elle craignait que sa foi n'eût paru suspecte au grand évoque, et elle écrivit a ce sujet, au duc de Chevreuse, une lettre qui fut montrée à Bossuet. « M. de Meaux répondit que les diliicultés sur lesquelles il avait insisté et quelques-unes sur lesquelles il insistait encore ne regardaient ni la foi, ni la doctrine de l'Église ; qu'il pensait différemment de moi, à la vérité, sur ces articles, mais qu'il ne m'en croyait pas moins catholique ; et que si, pour ma consolation et celle de mes amis, je souhaitais une attestation de ses sentiments, il était prêt à me donner un certificat par lequel il paralti%iit qu'après m'avoir examinée, il n'avait rien trouvé en moi que de catholique, et qu'en conséquence, il m'avait administré les sacrements de l'Église. » M'"'' Guyon remercia Bossuet, disant qu'elle se contentait du témoignage qu'il voulait bien lui rendre.
(1) Vie de Af"« Guyon, 3» part., p. 156.
Ce récit est pleinement confirmé par la conduite et par le langage de Bossuet. Il crut k des illusions; il ne suspecta pas la foi. Voiik pourquoi il communie M'^'' Guyon de sa main, après un long et minutieux examen de ses écrits, et pourquoi il lui écrit, dans sa lettre du 4 mars, ces remarquables paroles : « Et si on demande en quel rang je mets ceux qui douteraient de mon sentiment, ou qui en auraient de contraires, je répondrai que je demeure non seulement en union, mais en union particulière avec eux, conformément k ce que dit saint Paul : « Demeurons dans les choses auxquelles « nous sommes parvenus ensemble, et s'il y a quelque « vérité où vous ne soyez pas encore parvenus. Dieu « vous la révélera un jour. » G*est, madame, ce que je vous dis. Vous avez pris certaines idées sur Toraison ; vous croiriez être propriétaire et intéressée en faisant de certains actes, quoique commandés de Dieu ; vous croyez y suppléer par d'autres choses plus intimement commandées, soit faiblesse, soit habitude ou ignorance, ou aheurtement d'esprit ; je n'en demeure pas moins uni avec vous, espérant que Dieu vous révélera ce qui reste, d'autant plus que vous demandez avec instance qu'on vous redresse de vos égarements, et c'est ce que je tâche de faire avec une sincère charité (1). »
Pendant que M*"* Guyon soumettait k l'examen de Bossuet son oraison et sa doctrine. M'"' de Maintenon, alarmée pour Saint-Cyr, consultait sur le même sujet Bossuet et l'évéque de Châlons. L'avis de ces prélats
(1) Phelippeaux, BelatUm^ p. 113.
fut conforme k celui de Tévêque de Chartres. M"* de Maintenon interrogea encore Joly, supérieur général de Saint-Lazare, les abbés Tiberge et Brisacier, des Missions-Étrangères, et le supérieur de Saint-Sulpice, M. Tronson. Leurs réponses furent uniformes, quant au fond, et d'accord avec le sentiment des trois prélats (1). Ainsi, la doctrine du Moyen courte sans être formellement contraire aux enseignements de TÉglise, était considérée, par les esprits les plus éclairés et les plus sages, comme dangereuse, par les suites qu'elle pouvait avoir. L'auteur était, du reste, considéré^comme une femme de bonne foi, vertueuse, soumise, et édifiante par sa piété. C'est sous ces différents aspects que la question sa présente dans une lettre écrite k cette époque même, par M*"*" de Maintenon. « J'ai bien prié, dit-elle. Madame notre supérieure de ne plus mettre ces livres entre les mains de nos dames. Cette lecture est trop forte pour elles; il leur faut un lait proportionné k leur âge. Cependant M""® Guyon les édifie. Je l'ai priée de cesser ses visites ; mais je n'ai pu leur refuser de lire les lettres d'une personne pieuse et de bonnes mœurs. M. de Paris parait fort animé contre elle ; mais il avoue que ses erreurs sont plus dangereuses par leurs suites que par le principe, et qu'il y a plus a craindre qu'k blâmer (2). »
Il y avait alors dans le clergé de Paris un homme d'un esprit supérieur et en qui M'"^ de Maintenon avait une grande confiance : c'était Bourdaloue. Elle l'avait
(1) Les réponses adressées à M"^* de Maintenon se trouvent dans le recueil de ses lettres.
(2) Lettre de M»« de Maintenon à U^ de Saint-Géran, 12 mai 1694.
choisi, lors de la retraite de Tabbé Gobelin, pour être le directeur de sa conscience ; mais Bourdaloue, tout entier k ses prédications et à ses études, ne voulut point accepter. M""® de Maintenon fut affligée de son refus ; mais elle Ten estima davantage, « car la direction de ma conscience n'était pas, dit-elle, à dédaigner. » Aussi ne manque-t-elle point de la consulter sur la doctrine du Moyen court. Bourdaloue lui répondit par un avis motivé, dans une longue lettre datée du 4 juillet 1694 (1). Il y condamne le Moyen court, et termine par ces paroles : « Ce qui serait à souhaiter dans le siècle où nous sommes, ce serait qu'on parlât peu de ces matières, et que les âmes mêmes qui pourraient se trouver dans Toraison de contemplation ne s'en expliquassent jamais entre elles, et encore même rarement avec leurs pères spirituels.
« C'est ce que j'ai observé à l'égard de certaines personnes, qui se sont adressées a moi pour leur* conduite, et a qui j'ai donné pour première règle de n'avoir, sur le chapitre de leur oi*aison, nulle communication avec d'autres dévotes, sous quelque prétexte que ce soit, pour éviter les abus que l'expérience m'a appris s'ensuivre de ces coniidences. »
Ces sages paroles sont comme le complément de celles que Fénelon adressait k M'"*' de Maintenon, dans cette lettre où il souhaite que les religieuses mêmes soient tenues dans une grande privation des ouvrages
(1j Cette lettre a été publiée par le cardinal de Bausset. {Bist» de Fén,f pièces juâtiiicatives da livre u, n* 3.)
de spiritualité élevée, « afin que la simple pratique et la pure opération de la grâce leur enseignent ce qu'il plaira k Dieu de leur enseigner lui-même (1). »
(1) Lettre du 26 novembre 1683.