‹ Madame GuyonChapitre 92 sur 156 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LES CONFÉRENCES lyiSST.

M"« Guyon calomniée demande un jugement. — M"* de Maintenon décide que Texamen ne portera que sur la doctrine. — Nomination des commissaires. — M^* Guyon se soumet à leur jugement et leur livre tous ses écrits. — Ses justifications. — Censure de TarcheTéque de Paris. — Déclaration du P. Paulin d*A.umale. — Lettre du cardinal Le Camus. — Témoignage de dom Richebraqu^ — M^"* Guyon insiste pour qu'on informe sur les mœurs. — Conférence avec les deux évéques. — Conférence avec M. Tronson. — Sentiment de M. Tronson. — Il se renseigne auprès de Tévéque de Genève et du marquis de Pruney. — Du rôle de Fénelon aux conférences dlssy. — Sa nomination à rarchevéché de Cambrai. — Les trente-quatre articles.

M'"'' Guyon, après sa soumission, rompit tout commerce avec ses amis, les avertissant que toutes les fois qu'il serait question de rendre témoignage de sa foi, elle reparaîtrait au premier signal. M. Fouquet, frère du surintendant, était le seul qui sût le lieu de sa retraite.

Elle n'y fut pas trois mois en repos. Ce qui s'était passé n'était un secret pour personne. Ses ennemis comprirent qu'elle était désormais sans appui, et qu'ils allaient trouver des alliés dans ceux mémos qui l'avaient

autrefois protégée. Avec Bossuet pour la doctrine, et M*"* (le Maintenon pour le crédit, ils étaient, cette fois, sûrs de vaincre.

Un des plus acharnés fut le curé de Versailles, Tabbé Hébert. Autrefois ami de M*"* Guyon, on le vit tout à coup se tourner contre elle. Il croyait pouvoir lui attribuer rinfidélité de deux nobles pénitentes, la comtesse de Guiche et la duchesse de Mortemart, qui Tavaienl quitté, pour s'adresser au P. Alleaume. M"*'' Guyon proteste qu'elle n'y fut pour rien. Elle peut avoir raison, sans que les soupçons du curé fussent, pour cela, téméraires. Les deux dames, en effet, avaient jusque-là mené une vie mondaine. Entrées dans la famille spirituelle de M"'' Guyon, elles quittèrent le monde, pour aller a Dieu. Changeant de voie, elles changèrent de directeur. L'abbé Hébert pouvait se réjouir de voir ses dévotes devenues plus sages; loin de la, il en fut blessé. Il trouva mauvaise une conversion qu'il n'avait pas faite, et se laissa aller 'a de malins propos. M""" Guyon trouve a lui répondre. « Lorsque ces dames, dit-elle, aimaient la vanité, portaient des mouches, qu'elles mettaient du rouge, qu'elles ruinaient leurs familles par le jeu et la dépense des habits, l'on n'y trouvait point k redire, et on les laissait faire. Dès qu'elles ont eu quitté tout cela, on a crié comme si je les eusse perdues. Si je leur avait fait quitter la piété pour le luxe, on ne ferait pas tant de bruit (1).* » Cela peut être, mais ainsi va le monde; il semble qu'il faille expier le bien qu'on fait, et plus encore le mal qu'on

(i) Première lettre de M*« Guyon aux commifsaires d^Issf»

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empêche : c'est souvent avec des épines que nous couronnons la vertu.

L'abbé Boileau, que M'"'' Guyon croyait avoir satisfait par son explication du Moyen courte s'était aussi déclaré contre elle. Il était alors sous Tinfluence d'une sœur Rose, qui faisait la sainte, s'enrichissait par la piété, et décriait M"'' Guyon, crainte que M"** Guyon, qui l'avait connue, ne parlât la première, et ne la perdit (1).

Mais les pires ennemies, c'étaient les Filles du P, Vautier. Ce P. Vautier était un Jésuite, mystique et madré, qui passait pour un saint, et ne l'était pas. Il avait autour de lui un troupeau de dévotes hypocrites, qu'on appela, quand tout fut connu, les Filles du P. Vautier. Personne n'avait autant contribué que M'"*' Guyon k dévoiler l'affreux mystère. Elle le paya cher. Ces dévotes la décriaient publiquement par la ville, disant qu'elle était elle-même une fille du P. Vautier. D'autres allaient de confesseur en confesseur s'accuser de péchés énormes^ qu'elle disaient avoir commis d'après les principes de M"'' Guyon (2).

Ce procédé sacrilège était particulièrement exploité par la femme Gauthier, qui s'était mise encore une

(4) Vie de Af»« Guyon, 3» partie, chap. xii. Saint-Simon parle en plusieurs endroits de la sœur Rose. M°^* Guyon la connut sous quatre noms différents. On finit par le chasser de Paris. (V. au n» 20973 des mss. de la Bibl. nat., fonds fr., l'affaire de Catherine d'Âlmeyrac, dite sœur Rose.)

(3) n fut question du P. Vautier dans la conférence de M»* Guyon arec les deux évéques, et dans celle qu'elle eut avec M. Tronson. Voir aussi une lettre de Nicole à la duchesse de Noailles, 8 octobre 1604 ; une lettre de M"* Guyon au duc de Chevreuse, 2 juillet 1693 : on y voit l'histoire de la des Rousseaux et de l'abbé Guyfon ; une autre lettre de M«* Guyon à la duchesse de Noailles, 16 octobre 1694, aux mss. de la Bibl. nit.

fois en campagne. Sous le nom d'une des femmes de service de M*"® Guyon, elle s'adressait à tous les confesseurs de Paris. « Elle se confessait k plusieurs en un jour, alin de n'en point laisser échapper. Elle leur disait (|u'elle m'avait servie seize ou dix-sept ans , mais qu'elle m'avait quittée, ne pouvant vivre en conscience avec une si méchante femme; qu'elle m'avait quittée pour mes abominations. En moins de huit jours, je fus décriée dans tout Paris, et je passai, sans contredit, pour la plus méchante femme du monde. Ceux qui le disaient de la sorte croyaient en être bien instruits et le savoir d'une voie très-sûre. Il arriva que cette fille, qui me servait, fut a confesse k un chanoine de Notre-Dame. Elle lui parla des peines que l'on faisait k sa maîtresse, qui était, disait-elle, très-innocente. Le chanoine la pria de lui dire son nom ; elle le lui dit. Il lui répliqua : « Vous me surprenez étrangement ; car il en est venu « une, qui ne vous ressemble point du tout, qui se dit « être vous, et qui m'a dit des choses horribles. » Elle le désabusa et lui fit voir la noirceur de ce procédé. 11 arriva la même chose k quatre ou cinq autres. Mais pouvait-elle désabuser tous les confesseurs ? Et je ne voulus jamais permettre qu'elle se servit de la confession pour faire connaître la vérité (1). » « J'avoue ingénument, dit ailleurs M"'' Guyon, que la persécution des méchants n'est rien au prix de celle des serviteurs de Dieu, trompés et animés d'un zèle qu'ils croient juste (2). » « Chacun à l'envi inventa de nouvelles fables contre

(1) Vie de Af"» Guyon^ 3» part., chap. xviii. (%) Vie de Af»* Guyon, 3* part., chap. xu.

moi ; qui inventait le mieux était le mieux venu. On croyait contre moi les choses les plus incroyables, et on ne croyait pas en ma faveur les personnes les plus dignes de foi (1). »

Mmo Guyon prit le parti de demander des juges, et au mois de juin iol^, elle adressa à M^"^ de Maintenon une lettre qu'elle conûa au duc de Beauvillier , pour être sûre qu'elle fût remise.

€ Tant qu'on ne m'a accusée que de faire oraison, y disait-elle, je me suis contentée de demeurer cachée, et j'ai cru, ne parlant ni n'écrivant k personne, que je satisferais tout le monde. Mais k présent que j'apprends qu'on m'accuse de crimes, je crois devoir à l'Église, aux gens de bien, k mes amis, k ma famille et a moi-même, la connaissance de la vérité. C'est pourquoi, madafbe, je vous demande une justice qu'on n'a jamais refusée a personne, qui est de me faire donner des commissaires, moitié ecclésiastiques et moitié laïques, tons gens d'une probité reconnue et sans aucune prévention ; car la seule probité ne suffit pas, dans une affaire où la calomnie a prévenu une infinité de gens. Si l'on veut bien m'accorder cette grâce, je me rendrai dans telle prison qu'il plaira k Sa Majesté et a vous, madame, de m'indiquer... Si Dieu fait connaître la vérité, vous verrez, madame, que je n'étais pas tout a fait indigne des bontés dont vous m'honoriez autrefois. Si Dieu veut que je succombe sous l'effort de la calomnie, j'adore sa justice, et m'y soumets de tout mon cœur, demandant même la puni-

(1) Vie de M"« Guyon, 3» part., chap. xii.

lion que ces crimes méritent. Des grâces de cette nature ne se refusent pas, madame (1)... »

Cette grâce, cette justice lui fut refusée, et M"** de Maintenon, conseillée par Tevêque de Chartres, répondit au duc de Beauvillier qu'elle n'avait rien cru des bruits que Ton faisait courir; que les mœurs étaient bonnes, la doctrine mauvaise; qu'en justifiant les mœurs, on risquait d'accréditer l'erreur; qu'il valait mieux, par conséquent, procéder k un examen approfondi des livres de M™« Guyon et de ses maximes ; après quoi, le reste tomberait de soi même (2).

« Je fus extrêmement touchée, dit M™« Guyon, du refus que fil M"« de Maintenon de me donner des commissaires. Je connus bien qu'on voulait m'ôter la seule ressource par où je pouvais t^ire connaître mon innocence, et qu'on ne voulait faire ce nouvel examen que pour imposer au public, et rendre la condamnation plus authentique (3). »

Cette réflexion est juste; la conduite de M"« de Maintenon ne l'est pas. Dans ces choses, encore mal définies, et surtout après Molinos, il y avait une solidarité incontestable entre la doctrine et les mœurs. Justifier les mœurs, c'était, comme le remarque M"« de Maintenon, accréditer jusqu'à un certain point la doctrine ; mais, pour la même raison, n'était-ce pas discréditer la doc-

Ci) Cette lettre, altérée par La Baamelle, a été rétablie, diaprés une copie authentique, par le consciencieux éditeur de Fénelon, Tabbé Go6selin. (V. Correspondance sur Vaffaire du quiétisme, lettre 30.)

(2) Vie de 3f"« Guyon, 3» part., chap. xv; Hamsay, Hist. de la vie et des ouvrages de Fénelon, Amsterdam, 1627, p. 29; Bausset, Hist, de Fénelon, liv. ii, chap. xvii.

(^ Vie de Af"* Guyon j 3* partie, chap. xv.

trine que de calomnier la vie? M°^ de Maintenon ne le voyait-elle pas? Et puisqu'il était impossible d'isoler la question doctrinale, inévitablement mêlée a la réputation de fauteur, quel parti restait-il a prendre? C'était simple : aller droit, faire justice, chercher, en tout, la vérité.

Mais M>^® de Maintenon, préoccupée comme elle était alors, ne voyait qu'un côté des choses. Convaincue que les maximes du Moyeti court étaient mauvaises, elle voulait une condamnation plutôt qu'un examen. Et il ne lui déplaisait pas que cette condamnation fût appuyée sur la réprobation publique, afin de désabuser plus sûrement les amis de M'"^ Guyon, qui étaient les siens, et de mieux réparer le mal qu'elle avait laissé faire. Elle fit donc à l'égard de M"*"" Guyon ce qu'elle avait déjà fait pour M™« de Brinon, a Saint-Cyr, ce qu'elle va bientôt faire pour Fénelon et M"® de La Maisonfort. Prompte a s'éprendre des personnes et des choses, elle avait, dès qu'elle croyait s'être trompée, d'impitoyables retours , et n'hésitait guère à venger sur autrui les torts qu'elle avait partagés, et ceux même dont elle était cause. L'honnêteté du but, la bonne foi, l'ardeur qu'elle mettait 'a le poursuivre, lui faisaient illusion, comme h tant d'autres, sur l'indélicatesse ou l'iniquité des moyens. Elle n'eût jamais lancé la calomnie ; mais l'ayant sous les yeux et la croyant utile, elle semble avoir peur qu'on ne l'écrase; elle écarte, sans pitié, la victime qui demande justice, et laisse la calomnie courir.

D'autres raisons, que M""** de Maintenon ne disait pas, empêchaient d'accorder a M'"'' Guyon sa demande. Une enquête, après tout ce qui s'était passé, ne pouvait

manquer de compromettre bien des gens, et de révéler bien des hontes. Qu'y faire? et que peut-il y avoir de plus scandaleux que l'oppression du faible dans le silence des lois? Si la justice à ses inconvénients, la connivence du pouvoir en a d'autres : il n'y a rien qui enhardisse au mal, comme l'assurance de l'impunité.

Du moment que l'on s'était arrêté à l'idée de procéder à un examen authentique de la doctrine, Bossuet, par sa science profonde et par la connaissance qu'il avait du sujet , se trouvait naturellement indiqué comme juge. M"® de Maintenon ne le voyait plus depuis plusieurs années; cette affaire les rapprocha (1). Tous deux condamnaient la nouvelle spiritualité et en redoutaient les conséquences. M"* de Maintenon voulait l'étouffer dans son berceau ; Bossuet lui promit d'en finir. Piton luire 'a ses yeux de séduisantes espérances? Fut-il question de l'archevêché de Paris ou d'un chapeau de cardinal? On l'a dit, sans le prouver.

M"* Guyon ne répugnait point a accepter Bossuet pour juge. Elle avait eu avec lui de longs entretiens, et l'avait satisfait en partie. Si Bossuet, pour le reste, lui était contraire, elle était sûre, du moins, qu'il ne doutait pas de sa foi. De son côté, elle croyait avoir à lui reprocher une connaissance trop superficielle des voies intérieures et des écrivains mystiques. Il semblait donc assez difficile qu'il fût appelé a juger seul. M*"' Gùyon demanda qu'on lui adjoignît M. de NoaiHes, évêque de Ghâlons et le supérieur de Saint-Sulpice : elle avait une

(1) Notes manuscrites de Tabbé Fleory.

entière confiance dans leurs lumières, leur droiture et leur piété. Peut-être avait-elle aussi la secrète espérance de trouver en eux des juges bienveillants : la comtesse de Guiche était nièce de M. de Nôailles, et le supérieur de Saint-Sulpice, Tami dévoué de Fénelon. M"® de Maintenon répondit au duc de Beauvillier qu'elle ne croyait pas que cette demande fût refusée.

L'évéque de Chalons, en effet, s'était déjk nettement prononcé contre la spiritualité nouvelle (1) : on était sûr de lui. M. Tronson s'était moins engagé. « L'on n'a point été content de votre réponse, lui écrit l'évêque de Chartres (2) ; voilk plusieurs fois qu'on m'en écrit de suite. Je crois que vous pourriez écrire plus précisément k M""*" de Maintenon. » En même temps, il lui envoie un modèle de ce qu'on désire. « Je vous envoie deux censures, très-bien faites, de deux personnages que vous estimez très-fort, l'un évêque et Tautre qui en vaut bien un. Si vous jugez k propos d'examiner les mêmes livres, et d'en écrire plus dccisivement votre sentiment k M"® de Maintenon, vous ne serez pas le seul qui l'aurez fait. »

M. Tronson résista. Il n'était pas partisan des décisions précipitées, et dans sa réponse k l'évêque de Chartres, il montre, par des exemples pris dans les deux censures, combien il est périlleux de mettre le jugement avant l'examen. M"*' de Maintenon s'inclina devant les scrupules et la sagesse du supérieur de Saint-Sulpice, et le roi l'associa aux deux évêques.

Dès que les commissaires furent nommés. M"*" Guyon

(1) Lettre à M"* de Maintenon, du 6 juillet 1694.

(2) Lettre du 4 juUlet 1694.

leur écrivit (1). « J'avais pris, dit-elle, la liberté de demander k Sa Majesté de joindre des juges laïques, afin qu'ils approfondissent ce qui regarde mes mœurs, parce que je croyais qu'il était impossible qu'on pût juger favorablement des écrits d'une personne qui passe pour coupable... J'offre plus : c'est de faire voir que je n'ai ni fait ni pu faire les choses dont on m'accuse. Je n'entends pas que ceux qui m'accusent prouvent ce qu'ils avancent, quoique ce soit l'ordinaire ; mais je m'offre de prouver que cela n'est pas. Si vous voulez bien avoir la charité d'examiner ce qui regarde le criminel avant l'examen des livres, je vous en aurai une obligation infinie. Il est aisé d'informer k charge et a décharge de toute ma vie. Je vous dirai, Messeigneurs, avec la dernière ingénuité, les choses dont on m'accuse, et le caractère des gens qui m'accusent. -Je suis prête k souffrir toute sorte de confrontation, et je suis sûre qu'il vous sera aisé, avec la grâce de Dieu, de démêler une malignité peu commune. Vous verrez le caractère de ceux qui m'accusent, et peut-être sera-ce un grand bien pour l'Église qu'on examine qui sont les vrais coupables, de ceux qui m'accusent ou de celle qui est accusée. » Découvrir les coupables, proclamer l'innocence, c'étaient deux choses qu'on ne voulait pas.

Passant k la question de doctrine. M"**" Guyon soumet ses livres purement et simplement. Elle les a écrits dans une entière bonne foi, sur l'ordre de son directeur, et sans autre intention que de les lui remettre. Les expériences qu'elle y raconte sont réelles. Quant au reste,

(1) 25 juillet, Œuvres complètes de Fénelon, éd. Gosselin, Correspondance sur le quiétisme.

si elle s'est mal expliquée, c'est Teffet de son ignorance. Elle prie les commissaires de ne rien précipiter, d'examiner k fond les choses, de l'interroger et de l'entendre. « Ayez la bonté, s'il vous plalt, dit-elle, de vous informer, non à ceux qui ne me connaissent pas, mais k ceux qui me connaissent, si mon cœur n'est pas sur mes lèvres. »

Puis M'"'' Guyon introduit dans la discussion un élément nouveau^ dont il n'avait pu être question avec Bossuet, et dont Fénelon fera plus tard le fond même de la controverse. « Je vous conjure, écrit-elle, de vouloir bien examiner k fond si ce que j'écris ne se trouve pas dans les auteurs mystiques et saints approuvés depuis longtemps. Je m'offre de vous le faire voir, si vous me faites la grâce de m'entendre. Vous ne me refuserez pas cette justice. Elle est même nécessaire, pour appuyer votre jugement. »

Enfin désirant que tout ne fût pas enseveli dans l'ombre, comme la procédure de l'oflicial et delabbé Pirot : <r Je vous demande encore une grâce, Messeigneurs, au nom de Jésus-Christ, mort pour vous et pour moi, qui est d'écrire les demandes, et les réponses que je ferai. Gela est nécessaire, parce que la mémoire des choses se perd, et que vous serez bien aises de voir sur quoi vous m'aurez condamnée ou approuvée. Cela m'est nécessaire pour moi-même, afin que, reconnaissant mes méprises, je m'éloigne de ces sentiments. »

jfme Guyon envoyait en même temps aux commissaires ses deux livres imprimés, le Moyen Court et le Cantique, son manuscrit des Torrents et ses Commentaires sur l'Écriture sainte. Puis elle se mit, sur leur de-

mande, k rasseml)ler un grand nombre de passages tirés des mystiques approuvé^, afin de montrer la conformité de sa doctrine avec la leur. Dans l'occasion, elle expliquait les endroits obscurs de ses livres. Gomme elle les avait écrits avant qu'il fût question de Molinos, elle ne s'était point imaginé qu'on pût les prendre dans un mauvais sens.

Les infirmités de M. Tronson l'obligeaient de demeurer à la campagne, et ne lui permettaient pas de venir souvent k Paris. Il fut décidé que les réunions auraient lieu a Issy, dans la maison de campagne du séminaire de Saint-Sulpice. Les deux évêques s'y résolurent d'autant plus volontiers qu'ils tenaient k travailler en secret, afin de ne porter point ombrage k l'archevêque de Paris; « car enfin cette hérésie est née dans son diocèse, et c'est k lui k en décider, » écrivait dès le début M«« de Maintenon (1). Or il ^vait allu l'écarter: sa conduite k l'égard de M*"" Guyon le rendait suspect, et d'ailleurs comment le faire siéger dans une affaire dont Bossuet entendait diriger les débats?

M"' Guyon ne mit que cinquante jours k rédiger les quinze ou seize gros cahiers (2), où elle montre la conformité de sa doctrine avec celle des saints auteurs. L'ouvrage « paraissait, dit-elle, fort capable d'éclaircir la matière; mais M. de Meaux né voulait jamais ni lire, ni laisser voir aux autres ces justifications (3). » « Il s'é-

(1) Lettre à M">« de Saini-Géran.

(2) Bossuet, Relation, 1698, p. 31. Ce trayail ftit publié en 1732, sous le titre de JustifieaHons, 4 toI. in-12.

(3) Vie de M"« Guyon, 3* partie, chap. xvi.

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tait tellement rendu maître de Taffaire (1) qu'il fallait absolument que tout pliât k ce qu'il voulait. Il n'était plus le même qu'il avait été six ou sept mois auparavant, dans le premier examen... Je lui avais confié, comme je l'ai déjà dit, l'histoire de ma vie, sous le sceau de la confession : mes dispositions les plus secrètes y étaient marquées ; cependant j'ai su qu'il l'avait montrée et en avait fait des railleries (2). Il voulut m'obliger k la montrer k ces autres messieurs, et il insista si fort Ik-dessus (quoique cela n'eût rien de commun avec l'examen dont il s'agissait) que je me vis obligée d'en passser par où il voulut : je la leur lis donner. Il avait dit qu'on y verrait un orgueil de diable (3). »

Il était plus difficile que ne le croyaient les deux évéques d'échapper aux regards de l'archevêque de Paris. Il avait, de tous côtés, des gens sûrs, chargés de tout entendre et de tout voir (4). Le curé de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas l'informa de ce qui se passait a Issy. Il en fut profondément blessé et fit dire k M'"*' Guyon qu'elle vînt le trouver et qu'il la tirerait de toutes ses peines. Mme Guyon inclinait k se rendre k l'invitation de l'archevêque ; elle en fut empêchée par ses amis. C'est alors que M. de Harlai , mécontent de tout le monde, rappela k lui une cause dont il se considérait comme le juge naturel, et rendit, le 16 octobre 1694, une ordon-

(1) n avait préparé la matière, tenait la plume et conduisait tout. (Le Dieu, Mëm., t. II, p. 227.)

(2) Une fois au moins, devant Fénelon, Beauvillier et Chevreuse. Plus tard, il en fera des railleries publiques dans sa Relation.

(3) Vie de M»« Guyon, 3« partie, chap. xvii.

(4) Mém. de Legendre, 1863, p. 22.

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nance (1) qui condamnait avec les qualifications les plus sévères Y Analyse de l'Oraison mentale du P. La Combe, ainsi que le Moyen court et le Cantique de M"^^ Guyon. C'est Nicole, selon Tabbé Legendre, qui rédigea la censure (2) ; « elle fut, ajoute-t-il, retouchée bien des fois, afin qu'on ne pût y mordre. » On y mordit pourtant, et Ton dit que Tarchevéque avait condamné Tamour de Dieu, sans savoir ce que c'était (3).

M. de Harlai alla quelque temps après k Versailles se plaindre au roi de ce qui se faisait k Issy. Il représenta que M"** Guyon étant dans son diocèse, c'est k lui qu'il appartenait de prononcer, qu'il avait rendu son ordonnance, et que les conférences étaient désormais sans objet. Le roi lui répondit qu'il pouvait être tranquille, que tout irait bien.

L'habile conduite de l'archevêque de Paris ne laissa pas que d'embarrasser les commissaires. Ils se décidèrent, sur l'avis de Bossuet, k ne point prononcer sur la personne de M»« Guyon, ni sur sa doctrine, mais k formuler quelques principes exacts et précis sur les matières de spiritualité. Ainsi compris, le travail des commissaires n'était plus un acte de juridiction ; c'était une consultation de docteurs, et M. de Harlai n'avait plus k se plaindre que l'on empiétât sur son autorité. C'est Bossuet qui se chargea de présenter ainsi la chose à l'archevêque. Il le complimenta sur son ordonnance, et rassura que Ton ne ferait rien qui ne fût conforme au

(1) L*édition originale. (Bibl. nat., mss., fonds fir., n* 13824.)

(2) Nicole avait dès lors composé sa Réfutation des princ^xiles erreurs des quiétistes, qu*il publia Tannée suivante, 16U5.

(3) C'est aussi ce que dit Bossuet, mais en d'autres termes et dans un autre esprit. (Lettre à Tévéque de Mirepoix, 24 novembre 1685.)

jugement qu'il avait prononcé. L'archevêque sembla satisfait (1).

Cependant la calomnie allait son train, appuyée sur des témoignages qui paraissaient irrécusables. Cest ainsi qu'on faisait circuler dans Paris une déclaration du P. Paulin d'Aumale, religieux du couvent de Nazar reth. Il y était dit, parmi d'autres détails, que M"^ Guyon, dans une conversation qu'elle avait eue avec le P. Paulin, chez la duchesse de Béthune, lui avait dit en confidence que l'on faisait parfois, dans l'état mystique, des choses véritablement extraordinaires, comme de se découvrir jusqu'à la ceinture (2).

Mme Guyon, quand elle eut connaissance de ce libelle, n'y comprit rien. Le P. Paulin, qu'elle connaissait, k qui elle s'était confessée ' pendant près de deux ans, avait toujours été fort bon pour elle. « Plus je pense k la lettre du P. Paulin, écrit-elle au duc de Chevreuse, plus je suis convaincue qu'il se méprend et confond toutes choses , car je suis certaine de ne lui avoir jamais dit ce qu'il dit. Je me souviens fort bien que m'ayant parlé lui-même d'une religieuse de Saint-Avoie, fort peinée, je lui contai l'histoire d'une fille dont le directeur m'avait écrit et qui, dans ses grandes peines, courait la nuit dans les neiges et revenait mouillée jusqu'à la ceinture... Voilà le fait que j'ai dit à beaucoup de personnes ; mais je n'ai jamais dit qu'elle troussât sa jupe (3). »

(1) Phkuppeaux, Relation, !'• partie, p. 141.

(^ Œuvres compL de Fénelon, Correspondance sur le quiétisme^ n«36.

(3) Lettre de M»* Guyon au duc de Chevreuse, Correspondance sur le quiétisme, n9 56.

Le dac de Ghevreuse eut une explication avec le Père Paulin, et il en consigna le résultat. La lettre originale de W^^ Guyon porte ces mots écrits de la main du duc : c Sur une lettre du P. Paulin, qu'il a d^uis désavouée, assurant M. le duc de Ghevreuse qu'il n'a jamais écrit ni celle-là, ni aucune autre sur ce sujet. »

Mais on colportait en même temps un écrit authentique, et d'un plus grand personnage. Etienne Le Gamus, évéque de Grenoble, avait donné un éclatant démenti k la théorie du P. La Ghaise, qui prétendait que les dévots ne sont bons k rien (1). Les Ghartreux étaient dans l'admiration d'un évéque qui mangeait, comme eux, des racines et couchait sur la planche ; ils résolurent d'en faire un cardinal. Le Gamus s'y prêta, persuadé qu'un cardinal fait plus de bien qu'un simple évéque. Il manœuvra avec une habileté sans égale, tendant amoureusement sa voile à tous les vents qui lui venaient de Rome, et abaissant, jusqu'à le cacher, le pavillon des libertés gallicanes, sur le vaisseau qui portait sa fortune. De temps en temps il faisait passer au Pape de petits présents, qui ne g&taient rien ; puis il imagina un procédé admirable, qui lui valut tout. Innocent XI ne passait point pour être théqlogien, ni canoniste. Le Gamus se mit k le consulter souvent sur des points de dogme ou de discipline (2), pour s'éclairer de ses lumières et se guider sur ses conseils. On n'est pas plus adroit dans l'art délicat de flatter un vieux Pape. Innocent XI fut

(1) « Ne tâcherei-Tous point, Monseigneur, de gaérir le P. de La Chaise, ou du moins de le faire rougir de cette maxime que les dévots ne sont bons à rien? etc. » (Lettre de M"* de Maintenon à If. de NoaiUes, 1605.)

(2) Mém. de l'àbbi Legendre.

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frappé du discernement de Tévéque de Grenoble, autant que de ses vertus, et le fit cardinal, sans consulter la cour de France. Le Camus resta longtemps sans pouvoir obtenir du roi la permission d'aller k Rome ; mais on ne lui fit pas attendre la défense absolue de se présenter k la cour.

Hme Guyon^ quelques mois après son arrivée k Paris, lui avait demandé une lettre de recommandation pour le lieutenant civil, Jean Le Camus, frère du cardinal. Elle reçut les deux lettres suivantes, datées du même jour, 28 janvier 1687 (1) :

A Madame Guyon, — « Je souhaiterais d'avoir plus souvent que je n'ai des occasions de vous faire connaître combien vos intérêts temporels et spirituels me sont chers. Je bénis Dieu que vous vous soyez bien trouvée des avis que je vous avais donnés pour ceux-ci, et je n'oublie rien pour engager M. Je lieutenant civil k vous rendre la justice qui vous est due pour les premiers, vous priant de croire que vous me trouverez toujours disposé k vous marquer partout que je suis véritablement, etc. «Le card. Le Camus. »

Au lieutenant civil de Paris. — « Je ne saurais refuser k la vertu et k la piété de M»>« de La Motte (2) la recommandation qu'elle demande que je vous fasse, Monsieur, en faveur de sa famille, dans une affaire qui est par devant vous. J'en ferais scrupule, si je ne con-

(1) Correspondance sur le quiétisme, n» 1 et 2.

(2) M»* Guyon, darant son veavage, signait quelquefois Jeanne de La Motte (Arch. du Loiret), et ordinairement J. de La Motte Guyon.

GHAP. XI. - LES CONFÉRENCES D'ISST. 245

naissais la droiture de ses intentions et votre intégrité, etc. »

Or, au commencement de décembre 1694, le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, évidemment inspiré par Tarchevéque, demanda au cardinal des renseignements confidentiels sur le séjour de W^^ Guyon k Grenoble. Le cardinal, qui ne se doutait de rien, écrivit ingénument les choses comme il se les rappelait au bout de neuf k dix ans. L'abbé Phelippeaux nous a conservé sa lettre (1). c Par son éloquence naturelle, y est-il dit, et par le talent qu'elle a de parler de la piété de manière k gagner tous les cœurs, elle avait effectivement fait beaucoup de progrès ; elle s'était attiré beaucoup de gens de distinction, des ecclésiastiques, des religieux, des conseillers du Parlement... De Ik, elle s'en alla dans des monastères de Chartreuses, où elle se fit des disciples. Elle était toujours accompagnée d'une jeune fille, qu'elle avait gagnée, et qu'elle faisait coucher avec elle ; elle la mena k Turin, k Gènes, k Marseille et ailleurs ; et ses parents s'étant venus plaindre k moi de l'enlèvement de leur fille, j'écrivis qu'elle la renvoyât, et cela fut exécuté. Par cette fille on a découvert d'affreux mystères. On s'est convaincu que M™« Guyon a deux manières de s'expliquer : aux uns elle ne débite que des maximes d'une piété solide ; mais aux autres, elle dit tout ce qu'il y a de plus pernicieux dans son livre des Torrents^ ainsi qu'il en a été k l'égard de Gâteau Barbe : c'est le nom de cette fille dont l'esprit et l'agrément lui plaisaient. »

(1) Relation, i^ partie, p. 31.

246 MADAME GUTON.

Cette lettre, répandue de toos cAtés, excita une vite émotion dans la capitale. La duchesse de Noailles, inqoiète pour la comtesse de Gnicbe, sa fille, s'adressa an premier président de la coar des aides, frère da cardinal. M"* Gayon écrivit immédiatement à lëTéqne de Grenoble (1). « Je n*ai point cm, dit-elle, qae la lettre fût de Votre Éminence. Je ponvais même faire voir qu'elle n en pou^-ait être, par les lettres pleines de bonté que Votre Éminence ma fait Thonneur de m*écrire et que je garde avec un profond respect... Votre Éminence se souviendra, s'il lui plaît, que ce fut une fille qui, par un dépit, me fit accuser; que Votre Éminence n'ajouta point de foi k ce que lui dit cette fille, et qu'elle eut la charité d'en écrire k Verceil, où j'étais pour lors; que j*eus l'honneur de lui répondre k cette lettre par la parabole du loup et de Tagneau, dont vous fûtes. Monseigneur, pleinement content. Vous le fûtes néanmoins beaucoup davantage, ainsi que vous m'avez fait l'honneur de me le dire k moi-même, après me l'avoir fait dire par M. Giraut, conseiller, lorsque cette fille écrivit une lettre de rétractation k Votre Éminence, où elle lui marquait que le dépit lui avait fait avancer une chose fausse. Elle m'écrivit k moi-même une lettre très-forte, pour me demander pardon, m'assurant qu'elle avait été rigoureusement punie de son péché et de sa calomnie. J'envoyai cette lettre. Monseigneur, k M. Giraut, pour la faire voir k Votre Éminence, qui assura en avoir reçu une pareille. J'ai cru. Monseigneur, devoir faire souvenir Votre Éminence de toutes ces choses, étant persuadée de sa jus- Ci) Lettre du 37 décembre 1694.

Uee et de sa eharilé, pour ne refuser pas un témoignage k la vérité, en faveur d'une personne qui ne s'est jamais écartée un moment du profond respect, etc. »

Le duc de Chevreuse, de son côté, voulut s'éclairer (1). Il fait remarquer au cardinal la contradiction qu'il semble y avoir entre la lettre qui court dans Paris et d'autres lettres de Son Éminence. Dans Tune, W^ Guyon est convaincue de choses abominables ; dans les autres, le cardinal rend hommage k sa droiture, k sa piété, k sa vertu. « W^ la duchesse de Noailles a un intérêt particulier d'être éclaircie sur cette apparente contradiction , parce que W^ la comtesse de Guiche, sa fille, est amie de W^^ Guyon. Plusieurs personnes de beaucoup d'esprit et de piété, qui connaissent cette dame, rendent un témoignage très-avantageux de sa vertu... J'ajouterai ici, de mon côté, que je connais cette dame, que j'ai trouvé en elle beaucoup de solide piété et de grâce, et que je n'ai rien remarqué qui puisse tenter en aucune manière aux erreurs qu'on lui impute. Mais, comme tout le monde peut se tromper, et moi plus qu'un autre, et que d'ailleurs la vérité m'est plus chère que tout autre intérêt. Votre Éminence me fera un très-sensible plaisir de m'éclairer de ses pures ^et fermes lumières en cette occasion, et de vouloir bien me marquer si, par l'aveu que M°^ Guyon vous aurait fait d'une doctrine erronée, ou par d'autres faits clairs et certains, vous êtes sûr qu'elle enseigne ou pratique des choses mauvaises ; ou si, au contraire, vous devez quelque témoignage k la vérité en sa faveur, nonobstant le grand mouvement qui

(1) Lettre du 10 janvier 1605, Correspondance sur le qaiétisme, n«66.

8*est renouvelé contre elle depuis quelque temps. La décision de Votre Éminence sera importante dans uoe conjoncture on il s'agit d'éclaircir plusieurs personnes de piété, qui ne cherchent et ne veulent que la vérité, et qui ont vu avec étonnement que votre nom fût employé en des témoignages si différents. »

Les lettres qu'il recevait de Paris mirent dans on grand embarras Tévéque de Grenoble. Il ne répond pas k M'"'' Guyon ; a la lettre si franche, si nette, si pressante du duc de Ghevreusc, il répond par quelques explications embarrassées, comme quelqu'un qui a besoin d'excuses. Mais il prie le duc de s'en rapporter k la lettre qu'il vient d'écrire au premier président de la cour des aides, Nicolas Le Camus, son frère (1).

Le cardinal déclare, dans cette lettre (2) : « qu'il n'a jamais rien vu ni connu de mauvais en M""* Guyon ; > que, dans ses deux voyages k Grenoble, « il avait trouvé en elle beaucoup de vertu et de piété ; qu'elle faisait de grandes aumônes. > Il ajoute, il est vrai, pour se donner un peu raison, « qu'à son dernier voyage, le père prieur de Saint-Robert (3) , religieux Bénédictin, Tassura que M™^ Guyon lui avait soutenu la quarante-deuxième proposition de Molinos (4) ; que le cardinal l'ayant ap-

(1) Lettre du cardinal Le Camus au duc de Chevreuse, 18 janvier 1695.

(2) Correspondance sur le quiétismCy n» 80.

(3) Saint-Robert de Comillon, à trois quarts de lieue de Grenoble.

(4) 41. Dieu permet et Teut, pour nous humilier, que le démon fasse violence dans le corps, etc.

4S. Ces violences à des actions chamelles peuvent arriver en même temps entre deux personnes de différent sexe, etc.

pris k M"^® Guyon, elle Tavait nié formellemeDt, en affirmant qu'elle n'avait jamais dit ni pense une chose si abominable ; que lui, cardinal, Tavait redit au prieur, qui avait toujours persisté k le soutenir. »

Ce prieur, dom Richebraque, était alors k Blois. M™® Guyon lui écrit. « Est-il possible, répond-il, qu'il faille me chercher dans ma solitude pour fabriquer une calomnie contre vous, et qu'on m'en fasse l'instrument? Je ne pensai jamais k ce qu'on me fait dire. Je déclare, au contraire, et je l'ai déjk déclaré plusieurs fois, que je n'ai jamais rien entendu de vous que de très-chrétien et de très-honnéte. Je me serais bien gardé de vous voir, madame, si je vous avais crue capable de dire ce que je n'oserais pas écrire, et que l'apôtre défend de iiommer. S'il est pourtant nécessaire que je le nomme k votre décharge, je le ferai au premier avis, et je dirai nettement qu'il n'en est absolument rien,- c'est-k-dire que je ne vous ai jamais ouï dire rien de semblable, ni rien qui en approche le moins du monde , et que, de ma part, je n'ai rien dit qui puisse faire croire que je l'aie entendu de vous. On m'a déjk écrit Ik-dessus, et j'ai répondu de même. Je le ferais encore mille fois, si j'en étais mille fois requis (1). »

Le même jour, dom Richebraque écrit dans le même sens au duc de Ghevreuse. Le duc insiste ; il presse le révérend Père de lui dire tout ce qu'il a pu apprendre, notamment au sujet de Gâteau Barbe. Richebraque répond qu'il n'a connu cette affaire que par les bruits publics, c Ges bruits étaient, autant que ma mémoire peut en- Ci) Lettre de dom Richebraque à If"* Guyon, Blois, 14 avril 1605

core fournir, que cette fille, après le départ pour Verceil de M"^ Guyon, avec laquelle elle était demeurée, avait dit de la dame, k ud père Siméon, Augustin déchaussé, bien des choses qui ressentaient la turpitude, et desquelles on avait cru devoir avertir le seigneur évéque, ce qui fit grand bruit dans Grenoble, et principalement au palais épiscopal, où je Tappris; mais le bruit s'apaisa bientôt, parce que, disait-on, la fille s*était rétractée, ayant, par les remords de sa conscience, reconnu que le seul dépit de n'avoir pas fait le voyage Tavait fait parler si mal k propos. On disait aussi que cette fille avait eu quelque temps Tesprit égaré. C'est ce que Ton disait.

c Vous voulez, Monseigneur, que j'ajoute s'il ne m'est rien revenu d'ailleurs de mauvais des mœurs de cette dame. Je le fais, en vous assurant que non. On disait, au contraire, beaucoup de bien de sa grande retraite, de ses charités, de son édifiante conversation, etc. Un M. Giraut, entre autres, conseiller, que Ton m'a mandé être mort, depuis quelques mois, en odeur de sainteté, ne pouvait s'en taire. »

Voila donc h quoi aboutissaient les charges les plus accablantes produites contre M*^^ Guyon. Les auteurs se cachaient sous un nom emprunté, pour donner cours k leurs calomnies ; d'autres, de meilleure foi, étaient obligés de se rétracter ; sur les points où ils insistaient, ils recevaient des démentis formels. On a vu quels soins se donna le duc de Chevreuse, pour connaître la vérité. Ni lui, ni Fénelon, ni Beauvillier, ni les duchesses, après cette minutieuse enquête , ne se refroidirent pour M™« Guyon.

CHAP. XI. - LES CONFÉRENCES D'ISSY. S&l

Avant d'avoir reçu les témoignages qui lui vinrent de Blois et de Grenoble, M°^^ Guyon avait écrit de nouveau aux commissaires dlssy (1). Elle proteste qu'elle n'a rien ^ait de ce qu'on lui impute, que c'est elle qui a découvert les filles du P. Vautier et d'autres ; que les uns l'accusent sans la connaître ; les autres, pour se mettre k couvert ; d'autres, pour se venger. Mais comme on n'est pas obligé de s'en rapporter k elle, elle demande encore, et prie ses examinateurs de demander avec elle des juges laïques, pour tout éclaircir.

« La fausseté des accusations ne peut jamais, dit-elle, paraître que dans une justice réglée, où, quelque hardiesse qu'aient de faux témoins, des juges éclairés pénètrent aisément la vérité. Tous les gens qui parlent et qui soutiennent des choses malicieusement controuvées , parce qu'ils croient qu'ils ne seront pas obligés de les soutenir, ne laissent pas d'être embarrassés dans une confrontation, parce que Finnocence a une certaine droiture qui se laisse aisément remarquer par' des juges expérimentés... Quoi qu'il en soit, messieurs, si ma justification est nécessaire k l'intérêt de la vérité, je vous conjure de vous joindre k moi pour demander des juges laïques, qui me fassent mon procès en forme, et je me mettrai en prison.

« En attendant, je crois que ce serait un grand bien, si ces messieurs voulaient bien examiner en particulier toutes les personnes que j'ai vues, pour connaître si, directement ou indirectement, je leur aurai dit des choses qui puissent tendre k aucune des erreurs qu'on

(1) l*' décembre 1694, Correspondance sur l'affaire du quiétisme, no 53.

m'impute (1). Je crois cela doublement nécessaire ; car enfin, si j'ai pensé ces choses, j'ai dû les dire à ceux que j'ai vus depuis si longtemps. Si je ne leur ai jamais rieo dit de tel, comment puis-je l'avoir dit h des' gens avec qui je n'ai jamais eu de commerce, ou k d'autres que je n'ai vus que pour tâcher k les tirer du désordre, ainsi qu'il est aisé de le prouver? »

Ni procès en forme, ni enquête ouverte et loyale, ]^me Guyon, pour les raisons que nous avons dites, ne put rien obtenir. Ce n'est pas l'accusée qui a peur de la vérité, ce sont les juges. Ils chercheront, en secret, des témoignages, pour en accabler M™® Guyon, s'ils lui sont contraires ; et pour se taire, si leur enquête n'aboutit qu'à la justifier.

C'est le lundi 6 décembre 1694 que M™® Guyon comparut pour la première fois devant ses juges. Cette conférence eut lieu k Paris, dans l'appartement de Bossuet. M. Tronson n'y était pas. Bossuet se fût trouvé peut-être embarrassé par la présence de cet homme simple, droit et sage, dont l'opinion n'était pas faite, qui semblait lent k se décider, et auprès de qui la vivacité des paroles et l'autorité du geste ne remplaçaient pas les raisons. L'évéque de Châlons gênait moins : c'était un homme médiocre, honnête et faible, qui semblait fait pour être dominé.

« M. de Chevreuse s'y trouva, dit M"^® Guyon (2),

'. (1) Voici, sur ce point, le témoignage de M. Tronson : c Ses amis en disent menreille ; et il est vrai que sa conversation a opéré des effets de grâce si extraordinaires en plusieurs personnes fort qualifiées de la cour, qu*il serait difficile, à n'en juger que par cet endroit, de ne pas croire qu'elle est bien remplie de l'esprit de Dieu. » (M. Tronson à l'abbé de La Pérouse, 27 avril 1091.) (2) Vie de M»« Guyon, 3« partie, chap. xvn.

GHÂP. XI. - LES CONFÉRENCES D'ISST. 253

comptant d'être présent à la conférence, comme je Tavais demandé. M. de Ghâlons y arriva de bonne heure. Je lui parlai avec beaucoup d'ingénuité, et comme il n'était point rempli Mes impressions qu'on lui a données depuis, j'eus tout lieu d'être contente. J'eus la consolation de le voir entrer avec bonté dans ce que je lui dis.

« M. de Meaux, après s'être longtemps fait attendre^ arriva sur le soir, et après un moment de conversation générale, il ouvrit un portefeuille, qu'il avait apporté, el dit k M. de Chevreuse que, s'agissant de doctrine et d'une matière purement ecclésiastique, dont le jugement regardait les seuls évêques, il ne croyait pas qu'il fût k propos qu'il y demeurât présent, et que cela les pourrait gêner. »

]^me Guyon remarque qu'il ne s'agissait point d'une discussion de foi, puisqu'elle avait cent fois protesté qu'elle n'entendait pas disputer, et qu'elle se soumettait aveuglément k tout ce que les évêques lui diraient être la doctrine de l'Église. « 11 s'agissait d'une discussion paisible de mes sentiments, qu'il était question d'éclgircir, pour voir en quoi j'excédais, et si mes expressions sur les matières de la vie intérieure étaient contraires ou non k celles des auteurs mystiques approuvés. » Or, « quoi de plus naturel que la présence d'une personne du caractère du duc de Chevreuse, qui avait le mérite, la probité, le fond de savoir que tout le monde sait, par le canal duquel tout avait passé, et qui avait un si grand intérêt k l'éclaircissement dont il s'agissait, pour se détromper, lui et les autres, supposé mes méprises, et que je leur eusse, contre mon intention, inspiré des sentiments contraires k la pureté de la foi? Quoi, dis-je, de

plus naturel que d^avoir un témoin de ce caractère, qui n'aurait servi qu'à me confondre, si j'avais parlé différemment de ce qu'il m'avait entendu dire dans tous les temps, ou qui aurait pu se désabuser lui-même et désabuser les autres, dans une conférence paisible, où l'on l'on m'aurait fait voir mes égarements? C'était même la fin qu'on s'était proposée, lorsqu'on avait conmiencé ^ parler de cette affaire. >

Urne Guyon resta donc seule avec les deux évéques. Elle reproche k Bossuet l'ardeur extrême qu'il mit dans la discussion. « Il tâchait d'obscurcir et rendre galimatias tout ce que je disais, surtout lorsqu'il voyait M. de Ghâlons touché, pénétré et content de ce que je disais... Il me reprocha quantité de fois mon ignorance. Je ne répondais rien : il est impossible de répondre k un homme qui vous terrasse, qui ne vous entend pas, et qui écrase incessamment. »

L'évéque de Ghalons y mit plus de douceur. « Dans les emportements de M. de Meaux, il abaissait le coup le plus qu'il pouvait; il me fit voir dans cette occasion que lorsqu'il agissait par lui-même, il le faisait avec toute la bonté et l'équité possible. Tout ce qu'il put faire, ce fut d'écrire quelques réponses que je lui faisais, m'adressant k lui, parce que M. de Meaux, dans la chaleur de sa prévention, m'injuriait sans vouloir m'entendre. »

Mme Guyon eut lieu d'être plus satisfaite dç l'entretien qu'elle eut quelques jours plus tard (1), k Issy, avec M. Tronson. Elle était, cette fois encore, accompagnée

(1) Le dimanche 12 décembre.

du duc de Chevreuse. M. Tronson, qui ne voulait point maltraiter, ne craignit pas d'avoir un témoin. Le duc de Chevreuse put donc assister k la conférence. Même ce fut lui qui écrivit les demandes et les réponses, et qui rédigea le procès-verbal (1). L'entretien dura depuis une heure jusqu'à sept. Aussi M™® Guyon trouve- 1- elle que M. Tronson l'examina avec plus d'exactitude que les autres. « Je lui parlai, dit-elle, avec toute la franchise possible. Le duc de Chevreuse lui dit : « Vous voyez bien « qu'elle est droite. » Il répondit : « Je le sens. » Et en effet, huit jours après, il écrivait k l'abbé de la Pérouse, en parlant de M"^^ Guyon : « Elle a depuis peu expliqué sa doctrine d'une manière que je ne sais pas si l'on y trouvera beaucoup k redire (2). »

Ne trouver guère k redire n'est pas ce que l'on cherchait. En écartant la discussion des mœurs, on espérait bien, sur la parole de Bossuet, avoir k mordre sur la foi. Or voici ce qui avait lieu. U^^ Guyon soumettait purement et simplement ses livres, pour qu'on en fit ce que l'on voudrait ; elle protestait de la pureté de ses intentions et de l'orthodoxie de sa pensée. Interrogée, elle avait, par ses explications, satisfait ses juges. Sur quelques points, elle s'était mal exprimée et en convenait loyalement (3). Le texte des livres était donc, par

(1) Lettre de M. Tronson à Bi. de Noailles, 13 décembre 1694.

(2> Lettre du 21 décembre 1694. (Correspondance sur le quiétisme, n« 63.) M. de Noailles semble avoir été dans les mêmes sentiments que M. Tronson. (Vie de M^* Guyon , 3* partie, chap. xvn; Ramsay, HisL de FéneUm, 1717, p. 33.)

(3) V. réponses de M"^« Guyon aux demandes qui lui ont été faites par MM. de Meaux et de Chàlons ; réponses de M*' Cruyon aux articles qui lui ont été proposés par M. Tronson. (Œuvres de FéneUm^ correspondance sur le quiétisme, n^ 56 et 57.)

356 MADAME GUTON.

endroits, censurable, et Vl^^ Guyon acceptait d'avance la censure des commissaires, comme elle s'était déjk^ soumise k celle de Tarchevéque de Paris ; mais la personne, avec sa docilité, sa bonne foi, son orthodoxie, restait innocente : on ne pouvait pas la flétrir. « Elle ne laisse pas de passer pour une très-grande dévote, dit M. Tronson dans la même lettre ; car il est vrai qu'à Tentendre parler, elle êst telle, et on a peine, k n'en juger que par ce qu'elle dit, et par la manière soumise dont elle parle, d'en avoir d'autre sentiment. » Or c'était un grand mal, aux yeux de M'"® de Maintenon et de Bossuet. Le but, c'était de ruiner l'influence de M°^® Guyon k la cour et k Saint-Cyr ; le moyen, pour eux, c'était de la rendre méprisable; sans quoi, comme le remarque encore M. Tronson, « l'attache k la personne demeurant toujours, on ne remédierait qu'k une partie du mal. > U fallait donc que M<°® Guyon fût trouvée coupable. Sa foi étant inattaquable, on se rabattit sur les mœurs. « La soumission de la dévote k la censure (1) est si grande, et elle donne des explications si catholiques aux difficultés qu'on lui propose, qu'il ne sera pas aisé de condamner la personne touchant la doctrine, k moins qu'on ne voie du dérèglement dans les mœurs (2). »

C'était le cas d'accorder enfin k M™® Guyon ce jugement qu'elle avait jusqu'alors si inutilement réclamé, et avec tant d'insistance. Mais où avait k craindre que les mœurs ne fussent trouvées aussi pures que la foi, et alors comment espérer d'arracher jamais k l'influence

(1) Celle de TarcheTéque de Paris.

(2) M. Tronson à Fabbé de U Pérouse, 26 janvier 1G95.

de M™® Guyon les dames de Saint-Louis, Beauvillier, Chevreuse, Fénelon et les duchesses?

On informa donc secrètement. Nous ne trouvons aucune trace des démarches faites par les deux évêques. M. Tronson y mit moins de mystère : toute sa correspondance nous est restée (1). Il étend son enquête k tous les lieux, k peu près, où M™« Guyon avait vécu. Pour Grenoble, il reçoit du général des Chartreux (2) un billet où se trouve ^ un fait terrible. » Seulement, la chose est communiquée sous le sceau d'un secret tellement absolu, qu'il est impossible d'en faire usage (3). C'est de l'histoire de Cateau Barbe qu'il s'agit Ik (4); nous savons assez k quoi nous en tenir.

M™® Guyon avait demeuré k Turin, chez la marquise de Pruney. Le marquis de Pruney, consulté dès le mois d'octobre 1694, écrit, en date du 6 novembre : « J'ai eu un entretien avec ma mère, pour avoir des renseignements sur M™® Guyon. Elle m'a dit qu'elle n'en pouvait donner que de bons, et que pendant tout le temps qu'ont duré ses relations avec cette dame, elle l'a connue pour une femme d'une grande vertu (5). »

De Verceil, nous n'avons rien : on connaît les sentiments de l'évêque. Restait le diocèse de Genève. M"*® Guyon y avait passé trois ans de sa vie. C'est Ik qu'elle s'était

(1) Elle est précieusement conservée au séminaire de Saint-Sulpice.

(2) Dom Innocent Marson, auteur de la Vie de M, d'Aranthon,

(3) Lettre du 26 janvier 16%

(4) Lettre du P. Innocent Marson à Fabbé de La Pérouse, CorreS' pondance sur le quiétisme, n® 52.

(5) Mi disse che non poteva dare se non huone, inentre che in tutto il tempo cfie ha pratticata detta signora, l'ha conosciiUa per una dama di gran virtù, {Correspondnncp sur le quiétisme, n» 48.)

liée si étroitement avec le P. La Combe; là que se trouvait la cause de tous .ses malheurs. M. d'Aranthoe vivait encore, et l'abbé de La Pérouse se trouvait çn Savoie, pour le rétablissement de sa santé. Dès le 24 juin 1694, M. Tronson écrit k La Pérouse, afin de connaître par lui le sentiment de M. d'Aranthon, sur la doctrine de M"*® Guyon et sur ses mœurs. Point de réponse. M. Tronson craignit d'avoir fait une question trop générale et trop vague, et croyant qu il aurait quelque chose en demandant moins, il envoya confidentiellement en Savoie une page de M°^ Guyon, dans laquelle elle dit :

« 1° Que M. de Genève ne la jamais accusée d'aucun crime ; que le seul intérêt temporel les a divisés.

« 2° Que c'est Tévéque de Genève qui lui a donné le Père La Combe pour directeur, en disant « qu'il lui don- « nait un autre lui-même. » Ce sont ses propres paroles, dit M™® Guyon. Est-ce vrai? Est-ce faux {!)?

Tant de précision embarrasse. M. d'Aranthon répond qu'il ne croit pas devoir répondre, et renvoie h la lettre pastorale qu'il a faite contre le quiétisme en 4687 (2). C'est bien de cela qu'il s'agit! M. Tronson insiste; il montre l'intérêt qu'il y a h éclaircir ces faits si simples, et sur lesquels il est impossible de se tromper. « Le témoignage de M. de Genève ferait un grand effet, si les faits que je vous ai mandés et qu'elle avance comme véritables se trouvaient supposés ; car ce mensonge, reconnu par un si digne prélat, convaincrait de tromperie

(1) M. Tronson à Tabbé de La Pérouse, 11 novembt^ 1694.

(2) La Pérouse à M. Tronson, 43 décembre 16î)4.

ceux qui ont pour elle quelque estime, ce que ne fera pas apparemment la censure (1). »

M. Tronson était fort embarrassé ; il était plus embarrassant encore. N'est-ce pas le sort de tout homme simple et droit qui vient jeter dans une situation ténébreuse et compliquée sa simplicité et sa droiture? M. d'Aranthon ne répond pas; M. Tronson ne comprend pas; il écrit encore : « Je souhaite que M. de Genève puisse nous donner un bon éclaircissement sur les faits. » Pourquoi tourmenter ce pauvre évéque? Pourquoi remuer ainsi dans son cœur tant d'espérances trompées et d'amers souvenirs? M. d'Aranthon avait pu se laisser entraîner trop loin par son zèle épiscopal, et surtout par son entourage ; mais ce n'était pas un méchant homme : il ne se serait point pardonné d'avoir, par son silence, contribué k opprimer la vertu. Aussi le voyons-nous, le 8 février, sans répondre aux questions indiscrètes de M. Tronson, rendre k M""° Guyon un précieux et éclatant témoignage. « Je ne vous ai jamais ouï parler d'elle qu'avec beaucoup d'estime et de respect, et ma mémoire ni ma conscience ne me reprochent pas d'en avoir jamais parlé autrement... Quelque éloignement que je lui aie toujours témoigné d'avoir pour cette doctrine et pour les livres du P. La Combe, j'ai toujours parlé de la piété et des mœurs de cette dame avec éloge (2). »

Ce fut comme le dernier mot de l'enquête. Les commissaires durent reconnaître que les mœurs de M™® Guyon, malgré tant de bruits contraires, étaient inattaquables, comme sa foi. Ils se renfermèrent donc dans l'examen

(1) Lettre du 21 décembre.

(2) Correspondance sur le (luiétisme^ n® 70.

des textes, et s appliquèrent a formuler avec précision la doctrine de TÉglise, en matière de spiritualité (1). L'eatreprise était difficile. Il fallait, d'un côté, condamner le quiétisme ; de Tautre, il fallait prendre garde de toucher aux mystiques approuvés et aux saints. Les commissaires étaient peu compétents. Élevés dans Fécole, ils ignoraient la théologie mystique, qui n'est point contraire k la scolastique, mais qui est en dehors. Bossuet même, qui semblait tout savoir, n'avait jamais lu saint François de Sales, ni le bienheureux Jean de La Croix, ni les autres (2). Une autre chose encore, Texpérience personnelle, semblait leur manquer. C'est ce que leur reprochait, de sa prison de Lourdes, le P. La Combe. « Pour juger des voies intérieures, disait-il, il faut les connaître; et comment se prononcer sur Toraison, si Ion n'est pas consommé dans la pratique de loraison?... Ce fut la réponse que fit le savant et saint cardinal Ricci à un qui voulait disputer avec lui sur ces matières : « Allez, lui dit-il, faire oraison durant vingt ans, puis vous « viendrez en raisonner avec moi (3). »

L'abbé de Fénelon s'était livré, dans ces derniers temps, a l'étude approfondie des écrivains mystiques. Bossuet eut recours k ses lumières et lui demanda des extraits. Il espérait arriver par la k connaître deux choses : la vraie doctrine des mystiques, et les vrais sentiments de l'abbé de Fénelon. Car il était inquiet; M™« de Main- Ci) Bossuet, Inst, sur les états d'oraison^ liv. x, 6.

(2) Ce fait, avancé par Fénelon dans sa réponse à la Relation, n'a point été contredit par Bossuet.

(3) Lettre du P. Lacombe à M"»« Guyon, 10 novembre 1(594, Carres^ pondance, n« 50.

tenon était inquiète. Elle destinait Fénelon aux charges et aux honneurs de TÉglise ; mais si sa fcû n*eût pas été trouvée pure, elle aurait impitoyablement mis tout. son crédit k Ten écarter. Parvenir k savoir la pensée de Fénelon, sans le mettre en cause, était son secret désir et le premier fruit qu'elle espérât retirer des conférences (1). Fénelon le comprit. Dès le 22 juin 1694, avant la nomination des commissaires, il signa, entre les mains de M. Tronson, un billet par lequel « il déclare, devant Dieu, comme s'il allait comparaître k son jugement, qu'il souscrira, sans équivoque ni restriction, k tout ce que deux personnes, auxquelles il me joint, décideront sur les matières de spiritualité (2). » « Tout ce que vous ne trouverez pas bon ne sera pas mon sentiment, » écrivait-il quelques jours plus tard k Bossuet (5).

C'est dans cet esprit de soumission qu'il fit des extraits de Clément d'Alexandrie, de saint Grégoire de Nazianze, de Cassien et du Trésor ascétique. Il y mêla des analyses et des réflexions, « pour vous éviter de la peine, » écrit-il k Bossuet. Bossuet, peu familiarisé avec cette doctrine et ce langage, laissa percer son étonnement de toutes ces suppositions impossibles, de tous ces transports exagérés, qu'il traita dans la suite de pieux excès et d'amoureuses extravagances. U eut peur que son ami ne partageât des illusions dangereuses (4). Fénelon le rassura. « Ne soyez point en peine de moi, lui dit-il; je suis dans vos mains comme un petit en-

(i) Afém. de Le Dieu, t. II, p. 216.

(2) Lettre de M. Tronson à Tévéque de Chartres, 23 juin 1694.

(3) 14 juiUet 1694.

(4) Bossuet, Relation sur le quiétisme, éd. orig., pp. 33, 38.

fdnt... Vous avez la charité de me dire que votts souliaH tez que nous soyons d'accord, et moi je dois vous dire davantage : nous sommes par avance d'accord, de quelque manière que vous décidiez (1). Bossuetfut rassuré ; M"^ de Maintenon n'eut plus d'inquiétude. « Je me repose sur sa parole, écrivait-elle k M"^^ de Saint-Géran, parce que j'ai connti peu d'hommes aussi francs que lui ; et vous pouvez le dire. »

Bossuet était Tàme des conférences et en dirigeait les travaux (2). « Nous commençâmes, dit-il, k lire avec plus de prières que d'étude, et dans un gémissement que Dieu sait, tous les écrits qu'on nous envoyait, surtout ceux de M. l'abbé de Fénelon, k conférer tous les pas- ' sages et souvent k relire les livres entiers, quelque longue et laborieuse qu'en fût la lecture. Les longs extraits que j'ai encore font voir quelle attention nous apportions k une affaire, où il y allait en effet de tout pour l'Église, puisqu'il ne s'agissait de rien moins que d'empêcher la renaissance du quiétisme, que nous voyions recommencer en ce royaume , par les écrits de M*"" Guyon (5). »

Le 4 février 1095, Fénelon fut nommé k l'archevêché de Cambrai. M'"« de Maintenon et l'évêque de Chartres eurent alors l'idée de se l'associer aux conférences. C'était le moyen de le mettre a même de faire prévaloir ses idées dans ce qu'elles avaient de justc^ et de les modifier en ce qu'elles avaient (rexccssif. Le but de Fénelon, dans

(1) Lettre de Fénelon à Bossuet, 28 juillet 1694.

(2) Mém. de Le Dieu, t. II, p. 2'27.

(3) Reiation aur te f/MïV7/>me, .*!« section, n* 2.

la part qu'il avait indirectement prise aux conférences, avait été de défendre contre les opinions trop absolues de Bossuet les principes de la vie spirituelle, tels qu'il les trouvait dans les saints auteurs. « Ceux qui ont vu notre discussion, disait-il plus tard, savent que M. de Meaux, qui voulait d'abord tout foudroyer, a été contraint d'admettre pied k pied des choses qu'il avait cent fois rejetées comme très-mauvaises (1). j>

La discussion avait porté sur trois points principaux : l'amour pur, la contemplation passive par état, et les épreuves de l'état passif (2). Bossuet restait ferme dans ses idées ; mais arrêté par les autorités imposantes qui parlaient en faveur de l'opinion contraire, il sentait qu'il ne pouvait pas qualifier d'erreurs les sentiments de Fonelon. Fénelon, comme il Tavait promis, était prêt h s'incliner, mais devant une décision dogmatique ; il employa les moyens les plus pressants pour la provoquer; Bossuet ne la formula jamais. Ni lui, ni l'évêque de Châlons, ni l'évêque de Chartres ne regardaient alors les opinions de Fénelon comme des erreurs, ni même comme des sentiments assez inquiétants pour s'opposer aux vues que l'on avait sur lui.

Au moment où Fénelon fut adjoint aux commissaires, Bossuet avait terminé son examen. Il rédigea un projet de trente articles. « Nous les présentâmes tout dressés au nouveau prélat, M. de Châlons et moi, dans mon appartement 'a Versailles (3). » Fénelon n'était plus un

(1) Mém. de Fénelon à M™« de Maint enon, août 1696. Ce mémoire fut approuvé par M. Tronson, et présenté à M™« de Maintenon par un autre des commissaires d'Issy, M. de Noailles.

(2) Lettre de Fénelon à Bossuet, 28 juillet 1694.

(3) Relation, éd. orig., p. 22.

simple prélre, qui n'eût qu'à s'incliner et k obéir : c'était un juge. L'article 27 lui sembla inexact; Bossuet trouva l'observation juste et changea sa rédaction. Le reste du projet parut k Fénelon correct, mais insuffisant. H lui sembla que Bossuet, obligé par ses collègues d'admettre la doctrine de l'amour pur, ne l'avait pas assez franchement introduit dans les articles. 11 crut en outre que l'oraison passive, qu'on autorisait, avait besoin d'une définition.

Au bout de deux jours, on lui communiqua quatre nouveaux articles, destinés k être intercalés dans les autres, pour les développer et les éclaircir : ce sont les articles 12, 13, 33 et 34 de la rédaction définitive. Fénelon déclara alors qu'il était prêt a signer de son sang. Ainsi les quatre commissaires, entièrement d'accord sur les principes et sur les expressions, signèrent k Issy les trente-quatre articles, le 10 mars 1695.

Les deux évêques, de retour dans leurs diocèses, y publièrent les articles d'Issy, et en même temps ils condamnèrent les ouvrages de Molinos, de Malaval, du P. La Combe, ainsi que ceux de M™® Guyon, qu'ils eurent la délicatesse de ne pas nommer. L'ordonnance de Bossuet parut le 16 awil 1695 ; celle de M. de Noailles quelques jours plus tard (1).

Cette ordonnance de l'évêque de Ghàlons fut un événement dans sa vie. Il ne craint qu'une chose : c'est que l'on n'en parle pas ; mais dès le l^*" juin il se rassure : « Les censeurs commencent k la critiquer ; rien ne fait

(i) Le 25 avril.

mieux vendre un ouvrage. » En attendant il la donne, et a profusion : il l'envoie k tous les dignitaires de FÉglise, k labbé Pirot, qui en reçut un paquet, k Bourdaloue, au P. La Chaise, k cent autres, k tout le monde; pour ne ravoir pas, il fallut n'en pas vouloir. « Vous en aurez tant que vous Voudrez, écrit-il, le 16 mai, k Tabbé de Noailles, son frère ; je n'en refuserai k personne (1). » Pourtant un personnage considérable avait été oublié, et k dessein : le nonce du pape. Bossuet montra plus de déférence au Saint-Siège. L'évéque de Chàlons en eut du dépit : « Puisque ce prélat a porté soq ordonnance k M. le nonce, il faut bien qu'il ait aussi la mienne. » Malheureusement l'ordonnance n'avait point été faite pour être portée au-delk des montagnes. « J'ai fait réflexion que M. le nonce n'aurait pas été content de voir que j'y suis qualifié d'évêque de Chàlons parlapermission divine seulement ; aussi j'en ai fait imprimer quelques exemplaires ou j'ai ajouté par la grâce du Saint- Siège apostolique (2). » Il y eut ainsi deux éditions: l'une pour la cour de France, et l'autre pour la cour de Rome.

(1) Mss. de la Bibl. nat. Cet lettres ont été récemment publiées par M. Ravaisson, au t. IX des ArcJiives de la BtisHlle.

(2) Lettre à Tabbé de Noailles, 16 mai 1696.

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