‹ Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence; d'après le écrits originaux et des documents inéditsChapitre 106 sur 152 · IC · texte numérisé non relu

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ai2 MADAME GUYON.

l'avait prévu. Elle savait que l'on ne croit guère a ces choses quand on ne les a pas éprouvées. Aussi avait-elle déclaré à sou juge, dès le premier entretien, qu'elle n'attachait qu'une importance secondaire aux circonstances extraordinaires de sa vie, et qu'elle ne les avait écrites que pour obéir. Le 5 octobre, elle lui écrivit dans le même sens (1) : « Ce n'est point par l'a qu'on doit juger d'une âme, dit-elle, mais sur son état intérieur, très-détaché de tout cela, sur l'uniformité de sa vie et sur ses écrits (2). »

M""^ Guyon savait, dès la fin de septembre 1695, que Bossuet ne lui était point favorable, et que Fénelon se trouvait impliqué dans son affaire. « Je voudrais, écritelle, souffrir mille morts pour l'en garantir. Je sais que M. de M. (M""" de Maintenon) ne l'estime pas à beaucoup près comme elle faisait, qu'il lui est même suspect (3). » Nous savons, du reste, par l'abbé Le Dieu, qui le tenait de Bossuet lui-même, que des négociations se trouvaient déjà engagées entre JP*" de Maintenon et M. de Meaux, « qui travailla à cette affaire, dans un secret impénétrable, depuis le mois de septembre 1693, qu'il en fut chargé seul, jusqu'au temps des trente-quatre articles (4). »

« Toute la grâce que je vous demande , écrivait

(1) Les lettres de M"« Guyon à Bossuet se trouvent dans la Relation de Phelippeaux. Elles lui avaient été remises par Le Dieu, secrétaire de Bossuet, qui prenait copie, pour lui-même, des pièces intéressantes adressées à son évèque. (V. ilém. de Le Dieu, t. H, p. 220.)

(2) Telle avait toujours été, du reste, la pensée de M»« Guyon. (Cf. Vie de M"" Gtiyo)}, V partie, chap. xx, et lettre au duc de Chevrouse, du 20 janvier 1G93.)

(3) Lettie inéd. au duc de Chevreuse, 30 septembre 1693.

(4) Mém. de Le Dieu, t. 11, p. 210.

M™^ Guyon a Bossuet, c'est de suspeiKlre votre jugement jusqu'à ce que vous m'ayez examinée à fond. Pour le faire avec succès, il faut, s'il vous plaît, que vous ayez la charité de me voir plusieurs fois et de m'enlendre. » Puis, venant a ses écrits : « Je vous assure déjà par avance, ajoute-t-elle, que je consens que vous les brûliez tous, si Notre-Seigneur vous l'inspire (1). »

Il ne paraît pas que Bossuet ait accueilli la proposition que M"« Guyon lui faisait de s'entretenir avec elle (2); il s'en tint aux textes, sans explications, ni commentaires. « Je les lus, dit-il, avec attention; j'en fis d'amples extraits, comme on fait des matières dont on doit juger. J'en écrivis au long de ma main les propres paroles ; je marquai tout, jusqu'aux pages, et durant l'espace de quatre ou cinq mois, je me mis en état de porter le jugement qu'on me demandait... Je voulais en tout procéder modérément et ne rien condamner 'a fond, avant que d'avoir tout vu (5). »

Cependant des bruits étranges circulaient au sujet de Mme Guyon. « Il faut pour vous réjouir, écrit-elle au duc de Chevreuse, que je vous raconte ce qui se dit dans le monde, moi qui ne suis pas du monde. L'on dit que l'on travaille à faire mon procès, que Desgrès a ordre de me chercher. Les uns disent (juc je suis condamnée au pain

(1) Lettre du 5 octobre 1693.

(2) C'était sage. « M™« Guyon, dit La Baumelle, avait un tel ascendant sur tous les esprits, que les plus savants théologiens, tels que Nicole, Bossuet, l'abbé Boileau, Gaillard, fort prévenus contre elle et plus encore contre son Moyen court, dès qu'ils la voyaient et qu'ils l'entendaient, paraissaient désabusés; l'avaient-ils quittée, ils revenaient à leur premier sentiment, qu'ils ne gardaient qu'en ne la voyant plus. B {Mém. pour servir à l'hist. de M"»» de Maintenoti, t. 1.)

(3) Relation sur le quiétisme, éd. orig., pp. Il et 13.

et à Teau, et a une pénitence perpétuelle; d'autres disent qu'on me tranchera la tête ; mais la plus commune opinion est qu'on me fera faire amende honorable devant Notre-Dame, qu'on me coupera le poignet, qu'ensuite on me tranchera la tête, puis qu'on brûlera mon corps et qu'on jettera les cendres au vent (1). »

Quand son travail fut terminé, Bossuet revint à Paris, au mois de janvier 1694. M™^ Guyon, prévenue de son arrivée, lui écrivit, le 25 du même mois, et le pria de lui faire savoir le temps et le lieu où elle pourrait le voir et l'entretenir.. Il fut convenu qu'ils se rendraient aux Filles du Saint-Sacrement (2) du faubourg Saint-Germain, et que de Ta, ils iraient dans une maison voisine, car il fallait agir secrètement pour ne donner pas d'ombrage à l'archevêque.

Le 29 janvier, veille de l'entrevue, M"^ Guyon écrivit a Bossuet une lettre pleine de soumission : « Permettez-moi, Monseigneur, avant d'être examinée, que je vous proteste que je ne viens point ici pour me justifier, ni pour me défendre... que je condamne de tout mon cœur, sans aucune restriction, en présence de mon Dieu, tout ce que vous condamnez ou en ma conduite ou en mes écrits... Je suis toute prête à vous éclairer sur toutes mes pensées et du sens auquel j'entends les choses, prête à tout condamner sans examen et con-

(1) Lettre au duc de Chevreuse, 4 janvier 1694.

(2) C'étaient des Bénédictines distinguées des autres religieuses du même ordre par une dévotion particulière au sainl-sacrement. (V. Sauval, Antiq. de Paris.) Leur couvent était dans la rue Cassette, ce qui fait qu'elles sont souvent désignées sous le mou de religieuses de la rue Cassette. (V. Topographie historique du vieux Paris, par Berty, t. III, 1876.)

CHAP. X. — EXAMEN DE LA DOCTRINE. 2i5

tente que vous mettiez tout au feu. Faites-vous remettre en main les originaux et les copies ; je vous les résigne si absolument que, quoi que vous puissiez faire, je ne m'en informerai jamais. »

Le lendemain avait lieu l'entrevue. « J'accompagnai, dit l'abbé Phelippeaux, M. de Meaux au monastère des Filles du Saint- Sacrement de la rue Cassette. Le prélat y dit la messe, et M™» Guyon y communia. Après la messe, ils se retirèrent chez l'abbé Jannon, qui demeurait vis-à-vis le monastère, et ils eurent une longue conférence en particulier. Je ne pus savoir pour lors qui était cette dame, qui avait toujours paru fort voilée, et pour quelles affaires si importantes on avait pris ce rendez-vous. Je me doutais néanmoins que ce n'était pas une simple direction, le prélat n'ayant pas accoutumé d'employer dans ces sortes d'amusement un temps précieux et destiné à des affaires ou 'a des études plus sérieuses (l). »

Que se passa-t-il dans ce téte-à-tête? Bossuet et M'"" Guyon l'ont tous les deux raconté. Leurs récits ne se contredisent pas ; ils se complètent.

« Il souhaita, dit M"« Guyon, de me voir chez un de ses amis, qui demeurait auprès des Filles du Saint-Sacrement. Il dit la messe en cette communauté et m'y communia. On dîna ensuite. Cette conférence qui, selon lui, devait être si secrète, fut suc de tout le monde (2). Bien des gens l'envoyèrent prier d'aller aux Filles du Saint -Sacrement, alin qu'ils pussent lui parler. 11 y

(1) Relation de l'oriyine, etc., p. 94-95.

(2) M"' Guyon se plaint à plusieurs reprises de l'indiscrétion de Bossuet, qui ne savait pas garder un secret, prétend-elle.

alla, de sorte qu'on prit un soin extrême de le prévenir, ainsi qu'il parut être lorsqu'il revint sur le soir et qu'il me parla. Ce n'était plus le même homme. 11 avait apporté tous ses extraits et un mémoire contenant plus de vmgt articles, 'a quoi se réduisaient toutes ses difficultés. Dieu m'aida de sorte que je le satisfis sur tout ce qui avait rapport au dogme de l'Eglise et à la pureté de la doctrine. Mais il y eut quelques endroits sur quoi je ne le pus contenter. Comme il parlait avec une extrême vivacité, et qu'il ne me donnait presque pas le loisir de lui expliquer mes pensées, il ne me fut pas possible de le faire revenir sur quelques-uns de ces articles, comme j'avais fait sur les autres. Nous nous quittâmes fort tard, et je sortis de cette conférence la tête si épuisée et dans un si grand accablement, que j'en fus malade plusieurs jours (1). »

Quels sont les points sur lesquels l'accord ne put s'établir? Bossuet nous les fait connaître dans un écrit où se retrouve encore, au bout de quatre ans, la vivacité qu'il avait apportée 'a cet entretien. Il y est question d'abord de ce songe mystérieux, dans lequel M™^ Guyon lut accueillie par l'époux sur la montagne. « Elle m'a toujours répondu : « C'est un songe. — Mais, lui disais-je, « c'est un songe que vous nous donnez comme un grand « mystère... 0 Seigneur, si j'osais, je vous demanderais « un de vos séraphins, avec le plus brûlant de tous ses « charbons, pour purifier mes lèvres souillées par ce « récit, quoique nécessaire (2). ».

(1) Vie de Mm» Gmjon, 3« partie, p. 166.

(2) Il me parla d'un songe, et se moquant de moi avec des ris : ( Qu'avez-vous fait dans ce lit avec l'époux ? Qu'est-ce qui s'y passa ? »

Bossuet reproche ensuite a M'"' Guyoïi l'impossibilité où elle prétendait être de prier les saints, et surtout la raison qu'elle en donne : « C'est, dit-elle, que ce n'est pas à l'épouse, mais aux domestiques, de prier les autres de prier pour eux, comme si toute âme pure n'était pas épouse (1). »

Il faut avouer que la logique est ici du côté de M™® Guyon. On lui a dit qu'elle était l'épouse de Jésus- Christ; elle a pris au sérieux son titre. Pauvre ignorante ! s'écrie Bossuet, s'imagine-t-elle être une âme préférée, choisie par Dieu, parce qu'elle est femme, pour être l'objet d'un plus tendre amour? Toute âme est épouse, du moment qu'elle est pure, que l'on soit un mousquetaire ou une dévote, une belle jeune fille ou un vieux capucin. Arbitraire aussi bien que celle des mystiques, l'interprétation de Bossuet est du moins saine et sage ; l'autre est molle, voluptueuse, pleine de sourires, de séductions et de dangers.

Nous arrivons a un point qui semble avoir particulièrement attiré l'attention du grand évêque. « Je lui montrai dans ses écrits et lui fis répéter plusieurs fois que toute demande pour soi est intéressée, contraire au pur amour et à la conformité avec la volonté de Dieu, et enfin très-précisément qu'elle ne pouvait rien demander pour elle. « Quoi, lui disais-je, vous ne pouvez rien de- « mander pour vous? — Non, répondit-elle, je ne le puis. »

Je lui dis : « Monseigneur, c'est un songe que je raconte naïvement. Vous savez que je ne vous ai donné cela que par excès de bonne foy et de confiance et sous le sceau de la confession. » (Lettre inéd. de M™« Guyou au duc de Chevreuse, 11 juin 1695, mss. du séminaire Saint-Sulpice.) (1) Relation sur te quiétisme, éd. orig., pp. 24 et 25.

Elle s'embarrassa beaucoup sur les demandes particulières de rOraison dominicale. Je lui disais : « Quoi, « vous ne pouvez pas demander à Dieu la rémission de « vos pécbés? — Non, répondit-elle. — Eh bien! repris- « je aussitôt, moi que vous rendez l'arbitre de votre « oraison, je vous ordonne. Dieu par ma bouche, de dire « après moi : « Mon Dieu, je vous prie de me pardonner a mes péchés. — Je puis bien, dit-elle, répéter ces « paroles ; mais d'en faire entrer le sentiment dans mon « cœur, c'est contre mon oraison. »

Cette conférence fut suivie d'une autre, plus importante, avec l'abbé de Fénelon, dans son appartement à Versailles, en présence des ducs de Beauvillier et de Chevreuse. « J'y entrai, dit Bossuet, plein de confiance qu'en lui montrant sur les livres de M""^ Guyon toutes les erreurs et 'tous les excès qu'on vient d'entendre, il conviendrait avec moi qu'elle était trompée et que son état était un état d'illusion. » Bossuet insista sur cette prophétie où, dans son enthousiasme sur les merveilles que Dieu voulait opérer par elle. M""" Guyon s'écrie : « Il m'a semblé que Dieu m'a choisie en ce siècle pour « détruire la raison humaine, pour établir la sagesse de « Dieu par la destruction de la sagesse du monde... Ce « que je lierai sera lié, ce que je délierai sera délié, » et le reste, dit Bossuet, que j'ai lu moi-même h M. l'abbé de Fénelon. 11 sait bien ceux qui assistaient à la conférence, et que c'était lui que je regardais, parce que c'était bii, comme prèlro, (|ui devait enseigner les autres... Je remportai pour toute réponse que puiscju'elie élail soumise sur la doctrine, il ne l'allait pas condamner la personne. Sur tous les autres excès, sur ces |)ro(li-

gieuses communications de grâces, sur ce qu'elle disait elle-même de Tétat de son éminente sainteté, qu'elle était la femme enceinte de l'Apocalypse (1), celle a qui il était donné de lier et de délier, la pierre angulaire et le reste de cette nature, on me disait que c'était le lieu de pratiquer ce que dit saint Paul : Eprouvez les esprits, que c'était cela même qu'il fallait examiner. Dieu me faisait sentir toute autre chose : sa soumission ne rendait pas son oraison bonne, mais faisait espérer seulement qu'elle se laisserait redresser. Le reste me paraissait plein d'une illusion si manifeste qu'il n'était besoin d'aucune autre réponse que de la simple relation des faits (2). »

M"" Guyon écrivit plusieurs lettres à Bossuet, pour s'expliquer (5). C'est sur les demandes qu'il l'avait le plus tourmentée, dit-elle. Elle lui écrivit : « Lorsque vous m'avez dit. Monseigneur, de demander et de désirer, j'ai essayé de le faire, et je n'ai eu qu'un plus grand témoignage de mon impuissance. Je me suis trouvée comme un paralytique, à qui on dit de marcher, puisqu'il a des jambes. Il y a des impuissances spirituelles, comme des corporelles (4). »

M""^ Guyon explique longuement ailleurs (5) les cau-

"(1) Il me parla de la femme de YApocahjpse. (A.poc., xii, 1 et sq.), comme si j'avais prétendu être moi-même cette femme. {Vie de M^» Gwjon, 3« part., p. 154.)

(2) Relation du quiélisme, p. 28.

(3) Ces lettres ont été communiquées à l'abbé Phelippeaux par le secrétaire de Bossuet, l'abbé Le Dieu. (Mé))i. de Le Dieu, t. Il, p. 220.)

(4) Phelippeaux, Relation, p. 98.

(5) Vie de A/""^ Guyon, 2« part., chap. xiii et xiv.

ses de celte impuissance. Ce qu'elle dit peut se ramener a deux points.

Quand on n'aime que Dieu, quand on met dans cet amour tout son bonheur, il est tout naturel que l'on ne puisse rien désirer. Le désir d'une telle âme, sa demande, sa prière, c'est son amour.

« Je crois encore que ce qui fait que l'âme ne peut peut plus rien désirer, c'est que Dieu remplit sa capacité. On me dira qu'on dit la même chose du ciel. Il y a cette différence que dans le ciel, non seulement la capacité de l'âme est remplie, mais de plus cette capacité s'est fixée et ne peut plus s'accroître. Dans cette vie, au contraire. Dieu remplit la capacité de l'âme sainte, et en même temps, il la dilate, pour la remplir toujours.

« Il faut donc conclure qu'il y a deux sortes d'âmes : les unes auxquelles Dieu laisse la liberté de penser à elles, et d'autres que Dieu invite a se donner à lui sans retour. Ces âmes sont comme de petits enfants qui se laissent porter 'a leurs mères.

« M. de Meaux prétend qu'il n'y a que quatre ou cinq personnes, dans tout le monde, qui aient cette manière d'oraison et qui soient dans cette difficulté de faire des actes. Il y en a plus de cent mille dans le monde : on écrit poiu' ceux qui sont dans cet état. »

M"'" Guyon proteste qu'elle n'a jamais songé a se faire prendre pour la lemme de l'Âpocalyse (1). Quand elle parle de ces écoulements de grâce qui se fout en elle et (pii se répandoiil auloiir d'elle, elle ne lait cjne dire sini-

(t) Vie de M""' Guijon, 3" pari., p. loi, et lettre au duc de Chevreuse, du 11 juin 1694.

plement ce qu'elle croit éprouver (1). Si elle semble, dans sa vie, parler avantageusement d'elle-même, c'est qu'il lui a été ordonné, par son directeur, de tout dire. Et d'ailleurs, où est le mal, du moment que l'on ne s'attribue rien a soi-même? « C'est bien fait de déclarer les grâces du Seigneur son Dieu et de rehausser sa bonté par la bassesse du sujet sur lequel il les exerce. » Quant à l'état apostolique, « il n'y a qu'à ouvrir les histoires de tous les temps, pour faire voir que Dieu s'est servi de laïques et de femmes sans science, pour instruire, édifier, et faire arriver les âmes à une haute perfection. Il a choisi les choses faibles 'pour confondre les fortes (I Cor., I, 27). Pour ce qui me regarde, je suis prête à croire que mes imaginations sont mêlées comme des ombres à la vérité divine, ce qui peut bien la couvrir, mais non l'endommager. »

Le point délicat était de décider ce qu'il y avait de vrai et ce qu'il y avait d'imaginaire dans les expériences de M""' Guyon. Mais Bossuet, à cette époque de sa vie, ne connaissait pas les mystiques (2) ; il risquait, en condamnant M""' Guyon, de condamner les saints. Aussi chercha-t-il à tout ramener aux dogmes généraux de l'Eglise, a faire de toutes les questions des questions de théologie dogmatique, et à se maintenir sur ce terrain, où il se sentait fort. « M. de Meaux m'accablait par la vivacité de ses raisonnements, qui se réduisaient tou-

(1) Vie de M°"' Guyon, p. 155, et lettre au duc de Chevreuse, du 3 février 1694.

(2) s II avouait avoir peu étudié la matière jusque-là.» (Mss. de l'abbé Fleury.)

jours à la créance du dogme de TEglise, dont je ne prétendais pas disputer avec lui, au lieu de discuter paisiblement les expériences d'une personne somnise a rÉglise, et qui ne demandait qu'à être redressée, supposé qu'elles ne fussent pas conformes aux règles qu'elle prescrit, ce qui était précisément le fait dont il s'était agi, lorsqu'on avait entrepris cet examen (1). »

Le 20 février eut lieu une seconde entrevue. Le lendemain, M*"® Guyon écrivait au duc de Chevreuse : « J'ai vu M. de Meaux, et on ne peut être plus reconnaissante que je le suis de sa charité. Je crois qu'il a la tête fendue, non seulement par sa mitre, mais par la peine qu'il a prise; pour moi, je l'ai en quatre. La prière que je vous fais est qu'on jette au feu sans retard les originaux et les copies. Comme je ne dois plus parler à personne, les écrits étant brûlés, je ne pourrai plus nuire, et ainsi je n'aurai plus besoin d'examen, car je n'en puis plus soutenir. »

Le 4 mars , Bossuet écrivit une longue lettre à M*"^ Guyon. Il lui recommande de se purifier d'abord de ces grands sentiments qu'elle a d'elle-même , puis de se séquestrer, de ne plus écrire et de renoncer à ces communications de grâce, qui sont sans exemple dans l'Église. « Je mets encore dans le rang des choses que vous devez déposer toute prédiction, tout miracle, en un mot toutes choses extraordinaires. »

Quant aux écrits , Bossuet n'insiste pas , puisque M'"" Guyon se soumet d'avance 'a toutes les corrections qu'on y pourra faire, et qu'elle consent même qu'on les

(1) Vie de M'^" Guyon, "S" part., p. 154.

brûle, « ce que l'on fera, s'il le iaiit. » « Vous n'avez, ajoute-t-il, qu'à persister dans ces sentiments. Ma seule difficulté, c'est sur la voie, et dans la déclaration que vous faites que vous ne pouvez rien demander pour vous, pas même de ne pécher pas. C'est ce qui me paraît opposé au commandement de Dieu, et dont je ne vois aucun exemple dans toute l'Église. »

« Toutes les difficultés qu'il me faisait, dit M*"^ Guyon, ne venaient, comme je crois, que du peu de connaissance qu'il avait des auteurs mystiques, qu'il n'avait jamais lus, et du peu d'expérience qu'il avait des voies intérieures (1). »

Elle ne s'en soumit pas moins, par esprit d'obéissance, 'a tout ce que lui prescrivait Bossuet. Elle craignait que sa loi n'eût paru suspecte au grand évêque, et elle écrivit a ce sujet, au duc de Chevreuse, une lettre qui fut montrée a Bossuet. « M. de Meaux répondit que les difficultés sur lesquelles il avait insisté et quelques-unes sur lesquelles il insistait encore ne regardaient ni la foi, ni la doctrine de l'Eglise; qu'il pensait dilïéremment de moi, à la vérité, sur ces articles, mais qu'il ne m'en croyait pas moins catholique; et que si, pour ma consolation et celle de mes amis, je souhaitais une attestation de ses sentiments, il était prêt à me donner un certificat par lequel il paraîtrait qu'après m'avoir examinée, il n'avait rien trouvé en moi que de catholique, et qu'en conséquence, il m'avait administré les sacrements de rÉghse. » M"" Guyon remercia Bossuet, disant qu'elle se contentait du témoignage qu'il voulait bien lui rendre.

(1) Vie de M™e Guyon, 3^ part., p. 156.

Ce récit est pleinement confirmé par la conduite et par le langage de Bossuel. Il crut à des illusions; il ne suspecta pas la foi. Voilà pourquoi il communie M""" Guyon de sa main, après un long et minutieux examen de ses écrits, et pourquoi il lui écrit, dans sa lettre du 4 mars, ces remarquables paroles : « Et si on demande en quel rang je mets ceux qui douteraient de mon sentiment, ou qui en auraient de contraires, je répondrai ({ue je demeure non seulement en union, mais en union particulière avec eux, conformément a ce que dit saint Paul : « Demeurons dans les choses auxquelles « nous sommes parvenus ensemble, et s'il y a quelque « vérité où vous ne soyez pas encore parvenus, Dieu « vous la révélera un jour. » C'est, madame, ce que je vous dis. Vous avez pris certaines idées sur l'oraison ; vous croiriez être propriétaire et intéressée en faisant de certains actes, quoique commandés de Dieu ; vous croyez y suppléer par d'autres choses plus intimement commandées, soit faiblesse, soit habitude ou ignorance, ou aheurtemeut d'esprit ; je n'en demeure pas moins uni avec vous, espérant que Dieu vous révélera ce qui reste, d'autant plus que vous demandez avec instance (|u'on vous redresse de vos égarements, et c'est ce que je tâche de faire avec une sincère charité (1). »

Pendant que M'"*" Guyon soumettait à l'examen de Bossuet son oraison et sa doclrine, M'"" de Maintenou, alarmée pour Sainl-Cyr, consultait sur le même sujet Bossuet et lévéque de Châlons. L'avis de ces prélats

(1) PiiELiPPEAUX, Relation, p. 113.

fut conforme a celui de Tévêque de Chartres. M'"' de Maintenon interrogea encore Joly, supérieur général de Saint-Lazare, les abbés Tiberge et Brisacier, des Missions-Étrangères, et le supérieur de Saint-Sulpice, M. Tronson. Leurs réponses furent uniformes, quant au fond, et d'accord avec le sentiment des trois prélats (1). Ainsi, la doctrine du Moyen court, sans être formellement contraire aux enseignements de l'Eglise, était considérée, par les esprits les plus éclairés et les plus sages, comme dangereuse, par les suites qu'elle pouvait avoir. L'auteur était, du reste, considéré comme une femme de bonne foi, vertueuse, soumise, et édiliante par sa piété. C'est sous ces différents aspects que la question sa présente dans une lettre écrite à cette époque même, par M"'" de Maintenon. « J'ai bien prié, dit-elle, Madame notre supérieure de ne plus mettre ces livres entre les mains de nos dames. Cette lecture est trop forte pour elles; il leur faut un lait proportionné a leur âge. Cependant M'"*" Guyon les édifie. Je l'ai priée de cesser ses visites ; mais je n'ai pu leur refuser de lire les lettres d'une personne pieuse et de bonnes mœurs. M. de Paris paraît fort animé contre elle; mais il avoue que ses erreurs sont plus dangereuses par leurs suites que par le principe, et qu'il y a plus a craindre qu'à blâmer (2). »

Il y avait alors dans le clergé de Paris un liomme d'un esprit supérieur et en qui M"'" de Maintenon avait une grande confiance : c'était Bourdaloue. Elle lavait

(1) Les réponses adressées à M"»' de Maintenon se trouvent dans le recueil de ses lettres.

(2) Lettre de M"' de Maintenon à M"' de Saint-Géran, 12 mai 1694.

clioisi, lors de la retraite de Tabbé Gobelin, pour être le directeur de sa conscience ; mais Bourdaloue, tout entier à ses prédications et a ses études, ne voulut point accepter. M""* de Maintenon l'ut affligée de son refus ; mais elle Ten estima davantage, « car la direction de ma conscience n'était pas, dit-elle, a dédaigner. » Aussi ne manque-t-elle point de la consulter sur la doctrine du Moyen court. Bourdaloue lui répondit par un avis motivé, dans une longue lettre datée du 4 juillet 1694 (1). Il y condamne le Moyen court, et termine par ces paroles : « Ce qui serait a souhaiter dans le siècle où nous sommes, ce serait qu'on parlât peu de ces matières, et que les âmes mêmes qui pourraient se trouver dans l'oraison de contemplation ne s'en expliquassent jamais entre elles, et encore même rarement avec leurs pères spirituels.

« C'est ce que j'ai observé à l'égard de certaines personnes, qui se sont adressées a moi pour leur conduite, et a qui j'ai donné pour première règle de n'avoir, sur le chapitre de leur oraison, nulle communication avec d'autres dévotes, sous quelque prétexte (pie ce soit, pour éviter les abus que l'expérience ma appris s'ensuivre de ces conlidences. »

Ces sages paroles sont comme le complément de celles (|ue Fénelon adressait à M""" de Maintenon, dans celte lettre où il souhaite que les religieuses mêmes soient tenues dans une grande privation des ouvrages

(1) Cette lettre a été publiée par le cardinal de Bausset. {Hist. de Fé))., pièces jublilicatives du livre il, n» 3.)

de spiritualité élevée, « afin que la simple pratique et la pure opération de la grâce leur enseignent ce qu'il plaira à Dieu de leur enseigner lui-même (1). »

(1) Lettre du 26 novembre 1693.

CrfAPlTRE XI.

M"» Guyon calomniée demande un jugement. — M"'^ de Maintenon décide que l'examen ne portera que sur la doctrine. — Nomination des commissaires. — M"« Guyon se soumet à leur jugement et leur livre tous ses écrits. — Ses justifications. — Censure de l'archevêque de Paris. — Déclaration du P. Paulin d'Aumale. — Lettre du cardinal Le Camus. — Témoignage de dom Richebraque. — M"« Guyon insiste pour qu'on informe sur les mœurs. — Conférence avec les deux évêques. — Conférence avec M. Tronson. — Sentiment de M. Tronson. — Il se renseigne auprès de l'évêque de Genève et du marquis de Pruney. — Du rôle de Fénelon aux conférences d'issy. — Sa nomination à l'archevêché de Cambrai. — Les trente-quatre articles.

M""' Guyon, après sa soumission, rompit tout commerce avec ses amis, les avertissant que toutes les l'ois i\n\\ serait question de rendre témoignage de sa foi, elle reparaîtrait au premi«M* signal. M. Fouquet, Irère du surintendant, était le seul qui sût le lieu de sa retraite.

Elle n"v l'ut pas trois mois en- repos. Ce qui s'était passé n'était un secret pour personne. Ses ennemis comprirent (pi'elle était désormais sans appui, et (|u"ils allaient Iroiiver des alliés dans ceux mêmes qui lavaient

autrefois protégée. Avec Bossuet pour la doctrine, et M'"" (le Maintenon pour le crédit, ils étaient, cette fois, sûrs de vaincre.

Un des plus acharnés fut le curé de Versailles, Tabbé Hébert. Autrefois ami de M"'" Guyon, on le vit tout à coup se tourner contre elle. 11 croyait pouvoir lui attribuer l'infidélité de deux nobles pénitentes, la comtesse de Guiche et la duchesse de Mortemart, qui l'avaient quitté, pour s'adresser au P. AUeaume. AI"^ Guyon proteste qu'elle n'y fut pour rien. Elle peut avoir raison, sans que les soupçons du curé fussent, pour cela, téméraires. Les deux dames, en effet, avaient jusque-la mené une vie mondaine. Entrées dans la famille spirituelle de M'"" Guyon, elles ciuittèrent le monde, pour aller a Dieu. Changeant de voie, elles changèrent de directeur. L'abbé Hébert pouvait se réjouir de voir ses dévotes devenues plus sages; loin de là, il en fut blessé. Il trouva mauvaise une conversion qu'il n'avait pas faite, et se laissa aller a de malins propos. M""' Guyon trouve a lui répondre. « Lorsque ces dames, dit-elle, aimaient la vanité, portaient des mouches, qu'elles mettaient du ronge, ({u'elies ruinaient leurs familles par le jeu et la dépense des habits, ion n'y trouvait point 'a redire, et on les laissait faire. Dès qu'elles ont eu quitté tout cela, on a crié comme si je les eusse perdues. Si je leur avait lait quitter la piété pour le luxe, on ne ferait pas tant de bruit (1). » Cela peut être, mais ainsi va le monde; il semble qu'il faille expier le bien qu'on fait, et plus encore le mal (ju'on

(1) Première lettre de M"» Guyon aux commissaires d'Issy.

empêche: c'est souvent avec des épines (jue nous couronnons la vertu.

L'abbé Boileau, que M*"*^ Guyon croyait avoir satisfait par son explication du Moyen court, s'était aussi déclaré contre elle. Il était alors sous l'influence d'une sœur Rose, qui faisait la sainte, s'enricbissait par la piété, et décriait M"'' Guyon, crainte que M'"'' Guyon, qui l'avait connue, ne parlât la première, et ne la perdît (1).

Mais les pires ennemies, c'étaient les Filles du P. Vautier. Ce P. Vautier était un Jésuite, mystique et madré, qui passait pour un saint, et ne l'était pas. Il avait autour de lui un troupeau de dévotes hypocrites, qu'on appela, quand tout fut connu, les Filles du P. Vautier. Personne n'avait autant contribué que M"'" Guyon à dévoiler l'affreux mystère. Elle le paya cher. Ces dévotes la décriaient publiquement par la ville, disant qu'elle était elle-même une fille du P. Vautier. D'autres allaient de confesseur en confesseur s'accuser de péchés énormes^ qu'elle disaient avoir commis d'après les principes de M"'*" Guyon (2).

Ce procédé sacrilège était particulièrement exploité par la femme Gauthier, qui s'était mise encore une

(i) Vie de Af™« Guyon, 3« partie, chap. xii. Saint-Simon parle en plusieurs endroits de la sœur Rose. M™' Guyon la connut sous quatre noms différents. On finit par 'îe\chasser de Paris. (V. au n" '20973 des mss. de la Bibl. nat., fonds fr., l'aflaire de Catherine d'Almeyrac, dite sœur Rose.)

(2) Il fut question du P. Vautier dans la conférence de M»'' Guyon avec les deux évèques, et dans celle qu'elle eut avec M. Tronson. Voir aussi une lettre de Nicole à la duchesse de Noailles, 8 octobre 1694; une lettre de M"» Guyon au duc de Chevreuse, 2 juillet 1G93 : on y voit l'histoire de la des Rousseaux et de l'abbé Guyfon ; une autre lettre de Mme Guyon à la duchesse de Noailles, 16 octobre 1694, aux mss. de la Bibl. nat.

fois en campagne. Sous le nom d'une des femmes de service de M""" Guyon, elle s'adressait a tous les confesseurs de Paris. « Elle se confessait à plusieurs en un jour, afin de n'en point laisser échapper. Elle leur disait qu'elle m'avait servie seize ou dix-sept ans , mais qu'elle m'avait quittée, ne pouvant vivre en conscience avec une si méchante (emme; qu'elle m'avait quittée pour mes abominations. En moins de huit jours, je fus décriée dans tout Paris, et je passai, sans contredit, pour la plus méchante femme du monde. Ceux qui le disaient de la sorte croyaient en être bien instruits et le savoir d'une voie très-sûre. Il arriva que cette fille, qui me servait, fut a confesse a un chanoine de Notre-Dame. Elle lui parla des peines que l'on faisait 'a sa maîtresse, qui était, disait-elle, très-innocente. Le chanoine la pria de lui dire son nom ; elle le lui dit. Il lui réplicjua : ce Vous me surprenez étrangement ; car il en est venu « une, qui ne vous ressemble point du tout, qui se dit « être vous, et qui m'a dit des choses horribles. » Elle le désabusa et lui fit voir la noirceur de ce procédé. Il arriva la même chose à quatre ou cinq autres. Mais pouvait-elle désabuser tous les confesseurs ? Et je ne voulus jamais permettre qu'elle se servît de la confession pour faire connaître la vérité (I). » « J'avoue ingénument, dit ailleurs M'"'' Guyon, (pie la persécution des méchants n'est rien au prix de celle des serviteurs de Dieu, trompés et animés d'un zèle qu'ils croient juste (2). » « Chacun à l'envi inventa de nouvelles fables contre

(1) Vie de M»» Guyon, 3« part., chap. xviii.

(2) Vie de Af"» Gwjo>i, 3« part., chap. xii.

moi ; qui inventait le mieux était le mieux venu. On croyait contre moi les choses les plus incroyahles, et on ne croyait pas en ma faveur les personnes les plus dignes de foi (1). »

M™» Guyon prit le parti de demander des juges, et au mois de juin 1649, elle adressa a M™^ de Maintenon une lettre qu'elle confia au duc de Beauvillier , pour être sûre qu'elle fût remise.

« Tant qu'on ne m'a accusée que de faire oraison, y disait-elle, je me suis contentée de demeurer cachée, et j'ai cru, ne parlant ni n'écrivant à personne, que je satisferais tout le monde. Mais 'a présent que j'apprends qu'on m'accuse de crimes, je crois devoir a TEglise, aux gens de bien, à mes amis, a ma famille et à moi-même, la connaissance de la vérité. C'est pourquoi, madame, je vous demande une justice qu'on n'a jamais refusée a personne, qui est de me faire donner des commissaires, moitié ecclésiastiques et moitié laïques, tous gens d'une probité reconnue et sans aucune prévention ; car la seule probité ne suffit pas, dans une affaire où la calomnie a prévenu une infinité de gens. Si l'on veut bien m'accorder cette grâce, je me rendrai dans telle prison (ju'il plaira à Sa Majesté et à vous, madame, de m'indiquer... Si Dieu fait connaître la vérité, vous verrez, madame, que je n'étais pas tout à fait indigne des bontés dont vous m'honoriez autrefois. Si Dieu veut que je succombe sous Teffort de la calomnie, j'adore sa justice, et m'y soumets de tout mon cœur, demandant même la puni- Ci) Vie de M™» Guyon, 'à* part., chap. xil.

tion que ces crimes méritent. Des grâces de celte nature ne se refusent pas, madame (1)... »

Cette grâce, cette justice lui fut refusée, et M™^ de Maintenon, conseillée par l'evêque de Chartres, répondit au duc de Beauvillier qu'elle n'avait rien cru des bruits que Ton faisait courir; que les mœurs étaient bonnes, la doctrine mauvaise ; qu'en justifiant les mœurs, on risquait d'accréditer l'erreur; qu'il valait mieux, par conséquent, procéder à un examen approfondi des livres de M"^^ Guyon et de ses maximes ; après quoi, le reste tomberait de soi même (2).

« Je fus extrêmement touchée, dit M™« Guyon, du refiis que fît M""® de Maintenon de me donner des commissaires. Je connus bien qu'on voulait m'ôter la seule ressource par où je pouvais faire connaître mon innocence, et qu'on ne voulait faire ce nouvel examen que pour imposer au public, et rendre la condamnation plus authentique (3). »

Cette réllexion est juste; la conduite de M"™» de Maintenon ne l'est pas. Dans ces choses, encore mal défînies, et surtout après Molinos, il y avait une solidarité incontestable entre la doctrine et les mœurs. Justifier les mœurs, c'était, comme le remarque M"e de Maintenon, accréditer jusqu'à un certain point la doctrine; mais, pour la même raison, n'était-ce pas discréditer la doc-

(1) Cette lettre, altérée par La Baumelle, a été rétablie, d'après une copie authentique, par le consciencieux éditeur de Fénelon, l'abbé Gosselin. (V. Correspondance sur Vaffaire du quiétisme, lettre 30.)

(2) Vie de M^« Gtujon, 3«. part., chap. xv; Ramsay, Hist. de la vie et des ouvrages de Fénelon, Amsterdam, 1627, p. 29; Bausset, Hist. de Fénelon, liv. ii, chap. xvii.

(3) Vie de Af™^ Cruyon, 3» partie, chap. xv.

Iriiio que de calomnier la vie? M^e de Maintenon ne le voyait-elle pas? Et puisqu'il était impossible d'isoler la question doctrinale, inévitablement mêlée a la réputation de l'auteur, quel parti restait-il a prendre? C'était simple : aller droit, faire justice, chercher, en tout, la vérité.

Mais M""« de Maintenon, préoccupée comme elle était alors, ne voyait qu'un côté des choses. Convaincue que les maximes du Moyen court étaient mauvaises, elle voulait une condamnation plutôt (ju'un examen. Et il ne lui déplaisait pas que cette condamnation fût appuyée sur la réprobation publique, afin de désabuser plus sûrement les amis de M""" Guyon, qui étaient les siens, et de mieux réparer le mal quelle avait laissé faire. Elle fît donc à l'égard de M"* Guyon ce qu'elle avait déj'a fait pour M™e de Brinon, à Saint-Cyr, ce qu'elle va bientôt faire pour Fénelon et )\^^ de La Maisonfort, Prompte a s'éprendre des personnes et des choses, elle avait, dès qu'elle croyait s'être trompée, d'impitoyables retours , et n'hésitait guère à venger sur autrui les torts qu'elle avait partagés, et ceux même dont elle était cause. L'honnêteté du but, la bonne foi, l'ardeur qu'elle mettait a le poursuivre, lui faisaient illusion, comme a tant d'autres, sur l'indélicatesse ou l'iniquité des moyens. Elle n'eût jamais lancé la calomnie ; mais l'ayant sous les yeux et la croyant utile, elU^ semble avoir peur qu'on ne l'écrase; elle écarte, sans |)ilié, la victime (pii demande justice, et laisse la calomnie courir.

D'antres raisons, (jue M'"" de Maintenon ne disait pas, empêchaient d'accorder a M'"' Guyon sa demande. Lue enquête, après tout ce qui s'était passé, ne pouvait

manquer de compromettre bien des gens, et de révéler bien des hontes. Qu'y faire? et que peut-il y avoir de plus scandaleux que l'oppression du faible dans le silence des lois? Si la justice a ses inconvénients, la connivence du pouvoir en a d'autres : il n'y a rien qui enhardisse au mal, comme l'assurance de l'impunité.

Du moment que l'on s'était arrêté à l'idée de procéder a un examen authentique de la doctrine, Bossuet, par sa science profonde et par la connaissance qu'il avait du sujet , se trouvait naturellement indiqué comme juge. M""" de Maintenon ne le voyait plus depuis plusieurs années; cette affaire les rapprocha (1). Tous deux condamnaient la nouvelle spiritualité et en redoutaient les conséquences. M"'" de Maintenon voulait l'étouffer dans son berceau ; Bossuet lui promit d'en linir. Fiton luire a ses yeux de séduisantes espérances? Fut-il ({ueslion de l'archevêché de Paris ou d'un chapeau de cardinal? On l'a dit, sans le prouver.

M'"'' Guyon ne répugnait point à accepter Bossuet pour juge. Elle avait eu avec lui de longs entretiens, et l'avait satisfait en partie. Si Bossuet, pour le reste, lui était contraire, elle était sûre, du moins, qu'il ne doutait pas de sa foi. De son c<Ué, elle croyait avoir îi lui reprocher une connaissance trop superficielle des voies intérieures et des écrivains mystiques. 11 semblait donc assez difficile qu'il fût appelé 'a juger seul. M'"- (ùiyon demanda qu'on lui adjoignit M. de Noailles, évêque de Châlons et le supérieur de Saint-Sulpice : elle avait une

(1) Notes manuscrites de l'abbé Fleury.

entière confiance dans leurs lumières, leur droiture et leur piété. Peut-être avait-elle aussi la secrète espérance de trouver en eux des juges bienveillants : la comtesse de Guiche était nièce de M. de Noailles, et le supérieur de Saint-Sulpice, Tami dévoué de Fénelon. M"^*" de Maintenon répondit au duc de Beauvillier qu'elle ne croyait pas (jue cette demande fût refusée.

L'évêque de Chalons, en effet, s'était déjà nettement l)rononcé contre la spiritualité nouvelle (1) : on était sûr de lui. M. Tronson s'était moins engagé. « L'on n'a point été content de votre réponse, lui écrit l'évêque de Chartres (2) ; voifa plusieurs fois qu'on m'en écrit de suite. Je crois que vous pourriez écrire plus précisément a M""" de Maintenon. » En même temps, il lui envoie un modèle de ce qu'on désire. « Je vous envoie deux censures, très-bien faites, de deux personnages que vous estimez très-fort, l'un évêque et l'autre qui en vaut bien un. Si vous jugez 'a propos d'examiner les mêmes livres, et d'en écrire plus décisivement votre sentiment 'a M""" de Maintenon, vous ne serez pas le seul qui l'aurez fait. »

M. Tronson résista. 11 n'était pas partisan des décisions précipitées, et dans sa réponse à l'évêque de Chartres, il montre, par des exemples pris dans les deux censures, combien il est périlleux de mettre le jugement avant l'examen. M"''' de Maintenon s'inclina devant les scrupules et la sagesse du supérieur de Saint-Sulpice, et le roi l'associa aux deux évêcpu^s.

Dès que les commissaires furenl nommés, M'"' Guyon

(1) Lettre à M"" de Maintenon, du 6 juillet 1694.

(2) Lettre du 4 juillet 1694.

leur écrivit (1). « J'avais pris, dit-elle, la liberté de demander a Sa Majesté de joindre des juges laïques, afin qu'ils approfondissent ce qui regarde mes mœurs, parce que je croyais qu'il était impossible qu'on pût juger favorablement des écrits d'une personne qui passe pour coupable... J'offre plus : c'est de faire voir que je n'ai ni (ait ni pu faire les choses dont on m'accuse. Je n'entends pas que ceux qui m'accusent prouvent ce qu'ils avancent, quoique ce soit l'ordinaire; mais je m'offre de prouver que cela n'est pas. Si vous voulez bien avoir la charité d'examiner ce qui regarde le criminel avant l'examen des livres, je vous en aurai une obligation infinie. Il est aisé d'informer 'a charge et a décharge de toute ma vie. Je vous dirai, Messeigneurs, avec la dernière ingénuité, les choses dont on m'accuse, et le caractère des gens qui m'accusent. Je suis prête à souffrir toute sorte de confrontation, et je suis sûre qu'il vous sera aisé, avec la grâce de Dieu, de démêler une malignité peu commune. \'ous verrez le caractère de ceux qui m'accusent, et peut-être sera-ce un grand bien pour l'Église qu'on examine qui sont les vrais coupables, de ceux qui m'accusent ou de celle qui est accusée. » Découvrir les coupables, proclamer l'innocence, c'étaient deux choses qu'on ne voulait pas.

Passant a la question de doctrine. M'"" Guyon soumet ses livres purement et simplement. Elle les a écrits dans une entière bonne foi, sur l'ordre de son directeur, et sans autre intention que de les lui remettre. Les expériences qu'elle y raconte sont réelles. Quant au reste,

(1) 25 juillet, Œuvres complètes de Fcnelon, éd. Gosselin, Correspondance sur le quiéiisme.

â38 MADAME GUYON.

si elle s'est mal expliquée, c'est l'effet de son ignorance. Elle prie les commissaires de ne rien précipiter, d'examiner à fond les choses, de l'interroger et de l'entendre. « Ayez la bonté, s'il vous plaît, dit-elle, de vous informer, non 'a ceux qui ne me connaissent pas, mais a ceux qui me connaissent, si mon cœur n'est pas sur mes lèvres. »

Puis M*"" Guyon introduit dans la discussion un élément nouveau, dont il n'avait pu être question avec Bossuet, et dont Fénelon fera plus tard le fond même de la controverse. « Je vous conjure, écrit-elle, de vouloir bien examiner 'a fond si ce que j'écris ne se trouve pas dans les auteurs mystiijues et saints approuvés depuis longtemps. Je m'offre de vous le faire voir, si vous me faites la grâce de m'entendre. Vous ne me refuserez pas cette justice. Elle est même nécessaire, pour appuyer votre jugement. »

Enfin désirant que tout ne fût pas enseveli dans l'ombre, comme la procédure de l'official et de l'abbé Pirot : V Je vous demande encore une grâce, Messeigneurs, au nom de Jésus-Christ, mort pour vous et pour moi, qui est d'écrire les demandes, et les réponses que je ferai. Cela est nécessaire, parce que la mémoire des choses se perd, et que vous serez bien aises de voir sur quoi vous m'aurez condamnée ou approuvée. Cela m'est nécessaire pour moi-même, afin que, reconnaissant mes méprises, je m'éloigne de ces sentiments. »

M""" Guyon envoyait en même temps aux commissaires ses deux livres imprimés, le Moyen Court et le Can- Hqtie, son manuscrit des Torrents el ses Commentaires sîir l'Éciitiire sainte. Puis elle se mit, sur leur de-

mande, à rassembler mi grand nomlire de passages tirés des mystiques approuvés, afin de montrer la conformité de sa doctrine avec la leur. Dans Toccasion, elle expliquait les endroits obscurs de ses livres. Comme elle les avait écrits avant qu'il fût question de Molinos, elle ne s'était point imaginé qu'on pût les prendre dans un mauvais sens.

Les infirmités de M. Tronson l'obligeaient de demeurer a la campagne, et ne lui permettaient pas de venir souvent à Paris. Il fut décidé que les réunions auraient lieu a Issy, dans la maison de campagne du séminaire de Saint-Sulpice. Les deux évoques s'y résolurent d'autant plus volontiers qu'ils tenaient a travailler en secret, afin de ne porter point ombrage 'a l'archevêque de Paris; « car enfin cette hérésie est née dans son diocèse, et c'est à lui à en décider, » écrivait dès le début M™^ de Maintenon (4). Or il {if\'ait*allu l'écarter: sa conduite a l'égard de M""" Guyon le rendait suspect, et d'ailleurs comment le faire siéger dans une affaire dont Bossuet entendait diriger les débats?

M'"" Guyon ne mit que cinquante jours a rédiger les quinze ou seize gros cahiers (2), où elle montre la conformité de sa doctrine avec celle des saints auteurs. L'ouvrage « paraissait, dit-elle, fort capable d'éclaircir la matière; mais M. de Meaux ne voulait jamais ni lire, ni laisser voir aux autres ces justifications (5). » « Il s'é-

(1) Lettre à M"»" de Saint-Géran.

(2) Bossuet, Relation, 1698, p. 31. Ce travail fut publié en 1722, sous le titre de Justifications, 4 vol. in-12.

(3) Vie de M™' Guyon, 3« partie, chap. xvi .

lait tellement rendu maître de l'affaire (1) qu'il fallait absolument que tout pliât 'a ce qu'il voulait. Il n'était plus le même qu'il avait été six ou sept mois auparavant, dans le premier examen... Je lui avais confié, comme je l'ai déjà dit, l'histoire de ma vie, sous le sceau de la confession : mes dispositions les plus secrètes y étaient marquées ; cependant j'ai su qu'il l'avait montrée et en avait fait des railleries (2). Il voulut m'obliger à la montrer a ces autres messieurs, et il insista si fort la-dessus (quoique cela n'eût rien de commun avec l'examen dont il s'agissait) que je me vis obligée d'en passser par où il voulut : je la leur lis donner. Il avait dit qu'on y verrait un orgueil de dial)le (5). »

Il était plus difficile que ne le croyaient les deux évêques d'échapper aux regards de l'archevêque de Paris, li avait, de tous côtés, des gens sûrs, chargés de tout entendre et de tout voir (4). Le curé de Saint-Jacquesdu-Iiaut-Pas l'informa de ce qui se passait à Issy. Il en fut profondément blessé et fît dire à M""" Guyon qu'elle vînt le trouver et qu'il la tirerait de toutes ses peines. ]\|me Guyon inclinait a se rendre à l'invitation de l'archevêque ; elle en fut empêchée par ses amis. C'est alors que M. de Harlai , mécontent de tout le monde, rappela a lui une cause dont il se considérait connue le juge naturel, et rendit, le 16 octobre 1094, une ordon-

(1) Il avait préparé la matière, tenait la plume et conduisait tout. (Le Dieu, Mém., t. II, p. 227.)

(2) Une fois au moins, devant Fénelon, Beauvillier et Chevreuse. Plus tard, il en fera des railleries publiques dans sa Relation.

ÇA) Vie de M""" Guijon, 3'^ partie, chap. xvii. (4) Mcm. de Legendre, 1863, p. 22.

nance (1) qui condamnait avec les qualifications les plus sé\èresV Analyse de V Oraison mentale du P. La Combe, ainsi que le Moyen court et le Cantique de M™e Guyon. C'est Nicole, selon Tabbé Legendre, qui rédigea la censure (2) ; « elle fut, ajoute-t-il, retouchée bien des fois, afin qu'on ne pût y mordre. » On y mordit pourtant, et l'on dit que l'archevêque avait condamné l'amour de Dieu, sans savoir ce que c'était (3).

M. (le Harlai alla quelque temps après a Versailles se plaindre au roi de ce qui se faisait à Issy. Il représenta que M™« Guyon étant dans son diocèse, c'est à lui qu'il appartenait de prononcer, qu'il avait rendu son ordonnance, et que les conférences étaient désormais sans objet. Le roi lui répondit qu'il pouvait être tranquille, que tout irait bien.

L'habile conduite de l'archevêque de Paris ne laissa pas que d'embarrasser les commissaires. Ils se décidèrent, sur l'avis de Bossuet, a ne point prononcer sur la personne de M"« Guyon, ni sur sa doctrine, mais à formuler quelques principes exacts et précis sur les matières de spiritualité. Ainsi compris, le travail des commissaires n'était plus un acte de juridiction ; c'était une consultation de docteurs, et M. de Harlai n'avait plus à se plaindre que l'on empiétât sur son autorité. C'est Bossuet qui se chargea de présenter ainsi la chose à l'archevêque. Il le complimenta sur son ordonnance, et l'assura que l'on ne ferait rien (pii ne fût conforme au

(1) L'édition originale. (Bibl. nat., mss., fonds fr., n» 13924.)

(2) Nicole avait dès lors composé sa Réfutation des principales erreurs des quiétistes, qu'il publia l'année suivante, 1695.

(3) C'est aussi ce que dit Bossuet, mais en d'autres termes et dans un autre esprit. (Lettre à l'évèque de Mirepoix, 24 novembre 1695.)

jugement qu'il avait prononcé. L'archevêque sembla satisfait (1).

Cependant la calomnie allait son train, appuyée sur des témoignages qui paraissaient irrécusables. C'est ainsi qu'on faisait circuler dans Paris une déclaration du P. Paulin d'Aumale, religieux du couvent de Nazareth. Il y était dit, parmi d'autres détails, que M™« Guyon, dans une conversation qu'elle avait eue avec le P. Paulin, chez la duchesse de Bétbune, lui avait dit en confidence que l'on faisait parfois, dans l'état %nystique, des choses véritablement extraordinaires, comme de se découvrir jusqu'à la ceinture (2).

i\[me Guyon, quand elle eut connaissance de ce libelle, n'y comprit rien. Le P. Paulin, quelle connaissait, à (jui elle s'était confessée pendant près de deux ans, avait toujours été fort bon pour elle. « Plus je pense à la lettre du P. Paulin, écrit-elle au duc de Chevreuse, plus je suis convaincue (ju'il se méprend et confond toutes choses , car je suis certaine de ne lui avoir jamais dit ce qu'il dit. Je me souviens fort bien que m'ajant parlé lui-même d'une religieuse de Saint-Avoie, fort peinée, je lui contai l'histoire d'une fille dont le directeur m'avait écrit et qui, dans ses grandes peines, courait la nuit dans les neiges et revenait mouillée jusqu'à la ceinture... Voilà le fait que j'ai dit à beaucoup de personnes ; mais je n'ai jamais dit qu'elle troussât sa jupe (5). »

(1) Phelippeaux, Relation, 1" partie, p. 141.

(2) Œuvres compl. de Fénelon, Correspondance sur le quictisme, 11» 36.

(3) Lettre de M""« Guyon au duc de Clievreuse, Correspondance sur le ijuiéiisme, n» 5G.

Le duc de Chevreuse eut une explication avec le Père Paulin, et il en consigna le résultat. La lettre originale de M™e Guyon porte ces mots écrits de la main du duc : « Sur une lettre du P. Paulin, qu'il a depuis désavouée, assurant M. le duc de Chevreuse qu'il n'a jamais écrit ni celle-là, ni aucune autre sur ce sujet. »

Mais on colportait en même temps un écrit authentique, et d'un plus grand personnage. Etienne Le Camus, évêque de Grenoble, avait donné un éclatant démenti à la théorie du P. La Chaise, qui prétendait que les dévots ne sont bons a rien (1). Les Chartreux étaient dans l'admiration d'un évêque qui mangeait, comme eux, des racines et couchait sur la planche ; ils résolurent d'en faire un cardinal. Le Camus s'y prêta, persuadé qu'un cardinal fait plus de bien qu'un simple évêque. 11 manœuvra avec une habileté sans égale, tendant amoureusement sa voile à tous les vents qui lui venaient de Rome, et abaissant, jusqu'à le cacher, le pavillon des libertés gallicanes, sur le vaisseau qui portait sa fortune. De temps en temps il faisait passer au Pape de petits présents, qui ne gâtaient rien ; puis il imagina un procédé admirable, qui lui valut tout. Innocent XI ne passait point pour être théologien, ni canoniste. Le Camus se mit à le consulter souvent sur des points de dogme ou de discipline (2), pour s'éclairer de ses lumières et se guider sur ses conseils. On n'est pas plus adroit dans l'art délicat de flatter un vieux Pape. Innocent XI fut

(1) « Ne tàcherez-vous point, Monseigneur, de guérir le P. de La Chaise, ou du moins de le faire rougir de cette maxime que les dévots ne sont bons à rien? etc. » (Lettre de M™' de Maintenon à M. de Noailles, 1695.)

(2) Mém. de l'abbé Legendre.

frappé du discernement de l'évêque de Grenoble, autant que de ses vertus, et le fit cardinal, sans consulter la cour de France. Le Camus resta longtemps sans pouvoir obtenir du roi la permission d'aller a Rome ; mais on ne lui fit pas attendre la défense absolue de se présenter à la cour.

M""" Guyon, quelques mois après son arrivée a Paris, lui avait demandé une lettre de recommandation pour le lieutenant civil, Jean Le Camus, frère du cardinal. Elle reçut les deux lettres suivantes, datées du même jour, 28 janvier 1687 (1) :

A Madame Guyon. — « Je souhaiterais d'avoir plus souvent que je n'ai des occasions de vous faire connaître combien vos intérêts temporels et spirituels me sont chers. Je bénis Dieu que vous vous soyez bien trouvée des avis que je vous avais donnés pour ceux-ci, et je n'oublie rien pour engager M. le lieutenant civil a vous rendre la justice (jui vous est due pour les premiers, vous priant de croire que vous me trouverez toujours disposé à vous marquer partout que je suis véritablement, etc. « Le card. Le Camus. »

Au lieutenant civil de Paris. — « Je ne saurais refuser h la vertu et a la piété de M™» de La Motte (2) la recommandation qu'elle demande que je vous fasse, Monsieur, en laveur de sa famille, dans une affaire qui est par devant vous. J'en ferais scrupule, si je ne con-

(1) Correspondance sur le quiétisme, n°' 1 et 2.

(2) M"»» Guyon, durant son veuvage, signait quelquefois Jeanne de La Motte (Arch. du Loiret), et ordinairement J. de La Motte Guyon.

naissais la droiture de ses intentions et votre intégrité, etc. »

Or, au commencement de décembre 1694, le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, évidemment inspiré par Tarchevêque, demanda au cardinal des renseignements conlidentiels sur le séjour de M™^ Guyon a Grenoble. Le cardinal, qui ne se doutait de rien, écrivit ingénument les choses comme il se les rappelait au bout de neuf h dix ans. L'abbé Phelippeaux nous a conservé sa lettre (1). « Par son éloquence naturelle, y est-il dit, et par le talent qu'elle a de parler de la piété de manière à gagner tous les coeurs, elle avait effectivement fait beaucoup de progrès ; elle s'était attiré beaucoup de gens de distinction, des ecclésiastiques, des religieux, des conseillers du Parlement... De là, elle s'en alla dans des monastères de Chartreuses, où elle se fit des disciples. Elle était toujours accompagnée d'une jeune fille, qu'elle avait gagnée, et qu'elle faisait coucher avec elle ; elle la mena à Turin, a Gênes, a Marseille et ailleurs ; et ses parents s'étant venus plaindre a moi de l'enlèvement de leur fille, j'écrivis qu'elle la renvoyât, et cela fut exécuté. Par cette fille on a découvert d'affreux mystères. On s'est convaincu que M™« Guyon a deux manières de s'expliquer : aux uns elle ne débite que des maximes d'une piété solide ; mais aux autres, elle dit tout ce qu'il y a de plus pernicieux dans son livre des Torrents, ainsi qu'il en a été à l'égard de Gâteau Barbe : c'est le nom de cette fille dont l'esprit et l'agrément lui plaisaient. »

(1) Relation, !'• partie, p. 21.

Cette Ictlre, répandue de tons côtés, excita inie vive émotion dans la capitale. La duchesse de Noailles, in- (piiète pour la comtesse de Gniche, sa fdlc, s'adressa au premier président de la cour des aides, frère du cardinal. M™« Guyon écrivit immédiatement a Tévèque de Grenoble (1). « Je n'ai point cru, dit-elle, que la lettre fût de Votre Eminence. Je pouvais même faire voir qu'elle n'en pouvait être, par les lettres pleines de bonté que Votre Eminence m'a lait l'honneur de m'écrire et que je garde avec un profond respect... Votre Eminence se souviendra, s'il lui plaît, que ce fut une fdle qui, par un dépit, me fit accuser; que Votre Eminence n'ajouta point de foi 'a ce que lui dit cette fille, et qu'elle eut la charité d'en écrire à Verceil, où j'étais pour lors; que j'eus l'honneur de lui répondre 'a cette lettre par la parabole du loup et de l'agneau, dont vous fûtes. Monseigneur, pleinement content, ^'ous le fûtes néanmoins beaucoup davantage, ainsi que vous m'avez fait l'honneur de me le dire à moi-même, après me l'avoir fait dire par M. Giraut, conseiller, lorsque cette fille écrivit une lettre de rétractation à Votre Eminence, où elle lui marquait que le dépit lui avait fait avancer une chose fausse. Elle m'écrivit a moi-même une lettre très-forte, j)Our me demander pardon, m'assurant qu'elle avait été rigoureusement pimie de son péché et de sa calomnie. J'envoyai cette lettre. Monseigneur, a M. Giraul, pour la faire voir à Votre Eminence, qui assura en avoir reçu une pareille. J'ai cru. Monseigneur, devoir faire souvenir >'otre Eminence de toutes ces choses, étant persuadée de sa jus- Ci) Lettre du 27 décembre 1694.

tice et (le sa charité, pour ne refuser pas un témoignage a la vérité, en faveur d'une personne qui ne s'est jamais écartée un moment du profond respect, etc. »

Le duc de Chevreuse, de son côté, voulut s'éclairer (1). Il fait remarquer au cardinal la contradiction qu'il seml)le y avoir entre la lettre qui court dans Paris et d'autres lettres de Son Eminence. Dans l'une, M™^ Guyon est convaincue de choses abominables; dans les autres, le cardinal rend hommage 'a sa droiture, a sa piété, à sa vertu. « M™e la duchesse de Noailles a un intérêt particulier d'être éclaircie sur cette apparente contradiction , parce que M™« la comtesse de Guiche, sa fdle, est amie de M™« Guyon. Plusieurs personnes de beaucoup d'esprit et de piété, qui connaissent cette dame, rendent un témoignage très-avantageux de sa vertu... J'ajouterai ici, de mon côté, (jue je connais cette dame, que j'ai trouvé en elle beaucoup de solide, piété et de grâce, et que je n'ai rien remarqué qui puisse tenter en aucune manière aux erreurs qu'on lui impute. Mais, comme tout le monde peut se tromper, et moi plus qu'un autre, et que d'ailleurs la vérité m'est plus chère que tout autre intérêt, Votre Eminence me fera un très-sensible plaisir de m'éclairer de ses pures et fermes lumières en cette occasion, et de vouloir bien me marquer si, par l'aveu que M^^e Guyon vous aurait fiut d'une doctrine erronée, ou par d'autres faits clairs et certains, vous êtes sûr qu'elle enseigne ou praticjue des choses mauvaises ; ou si, au contraire, vous devez quelque témoignage a la vérité en sa faveur, nonobstant le grand mouvement ([ui

(1) Lettre du 10 janvier 1695, Correspondance aur le quiclisme, no66.

s'est renouvelé contre elle depuis quelque temps. La décision de Votre Eminence sera importante dans une conjoncture où il s'agit d'éclaircir plusieurs personnes de piété, qui ne cherchent et ne veulent que là vérité, et (lui ont vu avec étonnement que votre nom fût employé en des témoignages si différents. »

Les lettres qu'il recevait de Paris mirent dans un grand emharras l'évêque de Grenoble. Il ne répond pas a M""" Guyon; à la lettre si franche, si nette, si pressante du duc de Chevreuse, il répond par quelques explications embarrassées, comme quelqu'un qui a besoin d'excuses. Mais il prie le duc de s'en rapporter a la lettre qu'il vient d'écrire au premier président de la cour des aides, Nicolas Le Camus, son frère (1).

Le cardinal déclare, dans cette lettre (2) : « qu'il n'a jamais rien vu ni connu de mauvais en M""" Guyon ; » que, dans ses deux voyages 'a Grenoble, « il avait trouvé en elle beaucoup de vertu et de piété ; qu'elle faisait de grandes aumônes. » Il ajoute, il est vrai, pour se donner un peu raison, « qu'a son dernier voyage, le père prieur de Saint-Robert (3) , religieux Bénédictin, l'assura que M™^ Guyon lui avait soutenu la quarante-deuxième proposition de Molinos (i) ; que le cardinal l'ayant ap-

(1) Lettre du cardinal Le Camus au duc de Chevreuse, 18 janvier 1 695.

(2) CorrespomJance sur le qiciclisme, n" 80.

(3) Saint-Robert de Cornillon, à trois quarts de lieue de Grenoble.

(4) 41. Dieu permet et veut, pour nous humilier, que le démon fasse violence dans le corps, etc.

42. Ces violences à des actions charnelles peuvent arriver en même temps entre deux personnes de difl'érent sexe, etc.

pris a M'"^ Giiyon, elle l'avait nié formellement, en affirmant qu'elle n'avait jamais dit ni pensé une chose si abominable ; que lui, cardinal, l'avait redit au prieur, qui avait toujours persisté 'a le soutenir. »

Ce prieur, dom Richebraque, était alors 'a Blois. M'"^ Guyon lui écrit. « Est-il possible, répond-il, qu'il faille me chercher dans ma solitude pour fabriquer une calomnie contre vous, et qu'on m'en fasse l'instrument? Je ne pensai jamais a ce qu'on me fait dire. Je déclare, au contraire, et je l'ai déj'a déclaré plusieurs fois, que je n'ai jamais rien entendu de vous que de très-chrétien et de très-honnête. Je me serais bien gardé de vous voir, madame, si je vous avais crue capable de dire ce que je n'oserais pas écrire, et que l'apôtre défend de nommer. S'il est pourtant nécessaire que je le nomme à voire décharge, je le ferai au premier avis, et je dirai nettement qu'il n'en est absolument rien, c'est-'a-dire que je ne vous ai jamais ouï dire rien de semblable, ni rien qui en approche le moins du monde , et que, de ma part, je n'ai rien dit (jui puisse faire croire (|ue je l'aie entendu de vous. On m'a déjà écrit la-dessus, et j'ai répondu de même. Je le ferais encore mille fois, si j'en étais mille fois requis (1). »

Le même jour, dom Richebraque écrit dans le même sens au duc de Chevreuse. Le duc insiste ; il presse le révérend Père de lui dire tout ce qu'il a pu a[)prendre, notamment au sujet de Gâteau Barbe. Richel)ra([ue répond qu'il n'a connu cette affaire que par les bruits publics. « Ces bruits étaient, autant que ma mémoire peut en- Ci) Lettre de dom Richebraque à M"»» Guyon, Blois, 14 avril 1695

core fournir, que cette fille, après le départ pour Verceil de M™^ Guyon, avec laquelle elle était demeurée, avait dit de la dame, a un père Siméon, Augustin déchaussé, bien des choses qui ressentaient la turpitude, et desquelles on avait cru devoir avertir le seigneur évêque, ce qui fit grand bruit dans Grenoble, et principalement au palais épiscopal, où je l'appris; mais le bruit s'apaisa bientôt, parce que, disait-on, la fille s'était rétractée, ayant, par les remords de sa conscience, reconnu (juc le seul dépit de n'avoir pas fait le voyage l'avait fait parler si mal 'a propos. On disait aussi (]ue cette fille avait eu quelque temps l'esprit égaré. C'est ce que l'on disait.

« Vous voulez. Monseigneur, que j'ajoute s'il ne m'est rien revenu d'ailleurs de mauvais des mœurs de cette (lame. Je le fais, en vous assurant que non. On disait, au contraire, beaucoup de bien de sa grande retraite, de ses charités, de son édifiante conversation, etc. Un M. Giraut, entre autres, conseiller, que l'on m'a mandé être mort, depuis quelques mois, en odeur de sainteté, ne pouvait s'en taire. »

Voila donc 'a quoi aboutissaient les charges les plus accablantes produites contre M""^ Guyon. Les auteurs se cachaient sous un nom emprunté, pour donner cours îi leurs calomnies ; d'autres, de meilleure foi, étaient obligés de se rétracter ; sur les points où ils insistaient, ils recevaient des démentis formels. On a vu quels soins se donna le duc de Chevreuse, pour connaître la vérité. Ni lui, ni Fénelon, ni Beauvillicr, ni les duchesses, après cette minutieuse enquête , ne se refroidirent pour Mme Guyon.

Avant d'avoir reçu les témoignages qui lui vinrent de Blois et de Grenoble, M"™^ Guyon avait écrit de nouveau aux commissaires d'Issy (i). Elle proteste qu'elle n'a rien ^ait de ce qu'on lui impute, que c'est elle qui a découvert les fdles du P. Vautier et d'autres ; que les uns l'accusent sans la connaître ; les autres, pour se mettre 'a couvert; d'autres, pour se venger. Mais comme on n'est pas obligé de s'en rapporter 'a elle, elle demande encore, et prie ses examinateurs de demander avec elle des juges laïques, pour tout éclaircir.

« La fausseté des accusations ne peut jamais, dit-elle, paraître que dans une justice réglée, où, quelque hardiesse qu'aient de faux témoins, des juges éclairés pénètrent aisément la vérité. Tous les gens qui parlent et qui soutiennent des choses malicieusement controuvées , parce qu'ils croient qu'ils ne seront pas obligés de les soutenir, ne laissent pas d'être embarrassés dans une confrontation, parce que l'innocence a une certaine droiture qui se laisse aisément remarquer par des juges expérimentes... Quoi qu'il en soit, messieurs, si ma justification est nécessaire a l'intérêt de la vérité, je vous conjure de vous joindre à moi pour demander des juges laïques, qui me fassent mon procès en forme, et je me mettrai en prison.

« En attendant, je crois que ce serait un grand bien, si ces messieurs voulaient bien examiner en particulier toutes les personnes que j'ai vues, pour connaître si, directement ou indirectement, je leur aurai dit des choses qui puissent tendre a aucune des erreurs (ju'on

(1) 1" décembre 1694, Correspondance sur l'affaire du quiétisme, noSS.

m'impute (1). Je crois cela doublemenl nécessaire ; car enfin, si j'ai pensé ces choses, j'ai dû les dire à ceux que j'ai vus depuis si longtemps. Si je ne leur ai jamais rien dit de tel, comment puis-je l'avoir dit a des gens avec qui je n'ai jamais eu de commerce, ou a d'autres que je n'ai vus que pour tâcher a les tirer du désordre, ainsi qu'il est aisé de le prouver? »

Ni procès en forme, ni enquête ouverte et loyale, jyjme Guyon, pour les raisons que nous avons dites, ne put rien obtenir. Ce n'est pas l'accusée qui a peur de la vérité, ce sont les juges. Ils chercheront, en secret, des témoignages, pour en accabler M"^*^ Guyon, s'ils lui sont contraires ; et pour se taire, si leur enquête n'aboutit qu'à la justifier.

C'est le lundi 6 décembre 1694 que M"^*' Guyon comparut pour la première fois devant ses juges. Cette conférence eut lieu a Paris, dans l'appartement de Bossuet. M. Tronson n'y était pas. Bossuet se fût trouvé peut-être embarrassé par la présence de cet homme simple, droit et sage, dont l'opinion n'était pas faite, qui semblait lent a se décider, et auprès de qui la vivacité des paroles et l'autorité du geste ne remplaçaient pas les raisons. L'évêque (le Chàlons gênait moins : c'était un homme médiocre, honnête et faible, qui semblait fait pour être dominé.

« M. de Chevreuse s'y trouva, dit M"^*^ Guyon (2),

■ (1) Voici, sur ce point, le témoignage de M. Tronson : « Ses amis en disent merveille ; et il est vrai que sa conversation a opéré des effets de grâce si extraordinaires en plusieurs personnes fort qualifiées de la cour, qu'il serait diffirile, à n'en juger que par cet endroit, de ne pas croire qu'elle est bien remplie de l'esprit de Dieu. » (M. Tronson à l'abbé de La Pérouse, 27 avril ItiOl.) (2) Vie de M™» Gwjon, 3» partie, chap. xvii.

comptant d'être présent a la conférence, comme je l'avais demandé. M. de Châlons y arriva de bonne heure. Je lui parlai avec beaucoup d'ingénuité, et comme il n'était point rempli des impressions qu'on lui a données depuis, j'eus tout lieu d'être contente. J'eus la consolation de le voir entrer avec bonté dans ce que je lui dis.

« M. de Meaux, après s'être longtemps fait attendre, arriva sur le soir, et après un moment de conversation générale, il ouvrit un portefeuille, qu'il avait apporté, el dit à M. de Chevreuse que, s'agissant de doctrine et d'une matière purement ecclésiastique, dont le jugement regardait les seuls évêques, il ne croyait pas qu'il fût à propos qu'il y demeurât présent, et que cela les pourrait gêner. »

]y[me Guyon remarque qu'il ne s'agissait point d'une discussion de foi, puisqu'elle avait cent fois protesté qu'elle n'entendait pas disputer, et qu'elle se soumettait aveuglément a tout ce que les évêques lui diraient être la doctrine de l'Église. « Il s'agissait d'une discussion paisible de mes sentiments, qu'il était question d'éclaircir, pour voir en quoi j'excédais, et si mes expressions sur les matières de la vie intérieure étaient contraires ou non 'a celles des auteurs mystiques approuvés. » Or, « quoi de plus naturel que la présence d'une personne du caractère du duc de Chevreuse, qui avait le mérite, la probité, le fond de savoir que tout le monde sait, par le canal duquel tout avait passé, et qui avait un si grand intérêt a l'éclaircissement dont il s'agissait, pour se détromper, lui et les autres, supposé mes méprises, et que je leur eusse, contre mon intention, inspiré des sentiments contraires 'a la pureté de la foi? Quoi, dis-je, de

plus naturel que d'avoir un témoin de ce caractère, qui n'aurait s^rvi qu'à me confondre, si j'avais parlé différemment de ce qu'il m'avait entendu dire dans tous les temps, ou qui aurait pu se désabuser lui-même et désabuser les autres, dans une conférence paisible, où l'on *1H^m'aurait fait voir mes égarements? C'était même la fin qu'on s'était proposée, lorsqu'on avait commencé 'a parler de cette affaire. »

M'"^ Guyon resta donc seule avec les deux évêques. Elle reproche à Bossuet l'ardeur extrême qu'il mit dans la discussion. « 11 tâchait d'obscurcir et rendre galimatias tout ce que je disais, surtout lorsqu'il voyait M. de Chàlons touché, pénétré et content de ce que je disais... Il me reprocha quantité de fois mon ignorance. Je ne répondais rien : il est impossible de répondre 'a un homme qui vous terrasse, qui ne vous entend pas, et qui écrase incessamment. »

L'évêque de Chalons y mit plus de douceur. « Dans les emportements de M. de Meaux, il abaissait le coup le plus (ju'il pouvait; il me fit voir dans cette occasion que lorsqu'il agissait par lui-même, il le faisait avec toute la bonté et l'équité possible. Tout ce (piil put l'aire, ce fut d'écrire quelques réponses (pie je lui faisais, m'adressant 'a lui, parce que M. de Meaux, dans la chaleur de sa prévention, m'injuriait sans vouloir m'entendre. »

Mme Guyon eut lieu d'être plus satisfaite de l'entretien qu'elle eut quelques jours plus lard (1), à Issy, avec M. Tronson. Elle était, cette fois encore, accompagnée

(1) Le dimanche 12 décembre.

du duc de Chevreuse. M. Tronson, qui ne voulait point maltraiter, ne craignit pas d'avoir un témoin. Le duc de Chevreuse put donc assister à la conférence. Même ce lut lui qui écrivit les demandes et les réponses, et qui rédigea le procès-verbal (1). L'entretien dura depuis une heure jusqu'à sept. Aussi M™^ Guyon trouve-t-elle que M. Tronson l'examina avec plus d'exactitude que les autres. « Je lui parlai, dit-elle, avec toute la franchise possible. Le duc de Chevreuse lui dit : « Vous voyez bien « qu'elle est droite, » Il répondit : « Je le sens. » Et en effet, huit jours après, il écrivait a l'abbé de la Pérouse, en parlant de M""^ Guyon : « Elle a depuis peu expliqué sa doctrine d'une manière que je ne sais pas si Ton y trouvera beaucoup à redire (2). »

Ne trouver guère à redire n'est pas ce que l'on cherchait. En écartant la discussion des mœurs, on espérait bien, sur la parole de Bossuet, avoir a mordre sur la foi. Or voici ce qui avait lieu. M'"^ Guyon soumettait purement et simplement ses livres, pour qu'on en fit ce que l'on voudrait ; elle protestait de la pureté de ses intentions et de l'orthodoxie de sa pensée. Interrogée, elle avait, par ses explications, satisfait ses juges. Sur quelques points, elle s'était mal exprimée et en convenait loyalement (5). Le texte des livres était donc, par

(1) Lettre de M. Tronson à M. de Noailles, 13 décembre 1694.

(2) Lettre du 21 décembre 1694. [Correspondance sur le quietisme, n» 63.) M. de Noailles semble avoir été dans les mêmes sentiments que M. Tronson. [Vie de M^^ Guijon^ 3« partie, chap. xvii; Ramsay, Hist. de Fénelon, 1717, p. 33.)

(3) V. réponses de M"^ Guyon aux demandes qui lui ont été faites par MM. de Meaux et de Ghàlons ; réponses de M"*- Guyon aux articles qui lui ont été proposés par M. Tronson. (Œuvres de Fénelon, correspondance sur le quietisme, nos 55 et 57.)

endroits, censurable, et M'^^Guyon acceptait d'avance la censure des commissaires, comme elle s'était déjà soumise à celle de Tarchevêque de Paris ; mais la personne, avec sa docilité, sa bonne foi, son orthodoxie, restait innocente : on ne pouvait pas la flétrir. « Elle ne laisse pas de passer pour une très-grande dévote, dit M. Tronson dans la même lettre ; car il est vrai qu'à l'entendre parler, elle est telle, et on a peine, 'a n'en juger que par ce qu'elle dit, et par la manière soumise dont elle parle, d'en avoir d'autre sentiment. » Or c'était un grand mal, aux yeux de M"'^ de iMaintenon et de Bossuet. Le but, c'était de ruiner l'influence de M™^ Guyon à la cour et à Saint-Cyr ; le moyen, pour eux, c'était de la rendre méprisable; sans quoi, comme le remarque encore M. Tronson, « l'attache 'a la personne demeurant toujours, on ne remédierait qu'à une partie du mal. » Il fallait donc que M™® Guyon fût trouvée coupable. Sa fci étant inattaquable, on se rabattit sur les mœurs, k La soumission de la dévote à la censure (1) est si grande, et elle donne des explications si catholiques aux difticultés qu'on lui propose, qu'il ne sera pas aisé de condamner la personne touchant la doctrine, à moins qu'on ne voie du dérèglement dans les mœurs (2). »

C'était le cas d'accorder enlin à M'"^ Guyon ce jugement qu'elle avait jusqu'alors si inutilement réclamé, et avec tant d'insistance. Mais on avait à craindre que les mœurs ne fussent trouvées aussi pures que la foi, et alors comment espérer d'arracher jamais à, linfluence

("1) Celle de l'archevêque de Paris.

(2) M. Tronson à l'abbé de La Pérouse, 26 janvier 1695.

de M™*^ Guyon les dames de Saint-Louis, Beauvillier, Chevreuse, Fénelon et les duchesses?

On informa donc secrètement. Nous ne trouvons aucune trace des démarches faites par les deux évêques. M. Tronson y mit moins de mystère : toute sa correspondance nous est restée (1). 11 étend son enquête a tous les lieux, à peu près, où M'°® Guyon avait vécu. Pour Grenoble, il reçoit du général des Chartreux (2) un billet où se trouve « un fait terrible. » Seulement, la chose est communiquée sous le sceau d'un secret tellement absolu, qu'il est impossible d'en faire usage (5). C'est de l'histoire de Cateau Barbe qu'il s'agit Ta (4); nous savons assez a quoi nous en tenir.

M™^ Guyon avait demeuré a Turin, chez la marquise de Pruney. Le marquis de Pruney, consulté dès le mois d'octobre 1694, écrit, en date du 6 novembre : « J'ai eu un entretien avec ma mère, pour avoir des renseignements sur M'"® Guyon. Elle m'a dit qu'elle n'en pouvait donner que de bons, et que pendant tout le temps qu'ont duré ses relations avec cette dame, elle l'a connue pour une femme d'une grande vertu (5) . »

De Verceil, nous n'avons rien : on connaît les sentiments de l'évéque. Restait le diocèse de Genève. M'"'^ Guyon y avait passé trois ans de sa vie. C'est la qu'elle s'était

(1) Elle est précieusement conservée au séminaire de Saint-Sulpice.

(2) Dom Innocent Marson, auteur de la Vie de M. cVAranthon.

(3) Lettre du 26 janvier 1695.

(4) Lettre du P. Innocent Marson à l'abbé de La Pérouse, Correspondance sur le quiétisme, n° 52.

(5) Mi disse che non poteva dure se non buone, mentre che in lutto il tempo che ha pratticata detta signora, V ha conosciula per una dama di r/ran virlù. {Corrcspondancf sur le qui/'lisme, \\° 48.)

lice si étroilcmciil avec le V. La Coml)e; la que se trouvait la cause de tous ses malheurs. M. dAraïUhon vivait encore, et Tabbé de La Pérouse se trouvait en Savoie, pour le rétablissement de sa santé. Dès le 24 juin 1094, M. Tronson écrit à La Pérouse, afin de connaître par lui le sentiment de M. d'Aranthon, sur la doctrine de M""*^ Guyon et sur ses mœurs. Point de réponse. M. Tronson craignit d'avoir l'ait une question trop générale et trop vague, et croyant qu'il aurait quelque chose en demandant moins, il envoya confidenticllenient en Savoie une page de M""^ Guyon, dans laquelle elle dit :

« 1° Que M. de Genève ne l'a jamais accusée d'aucun crime ; que le seul intérêt temporel les a divisés.

« 2" Que c'est l'évéque de Genève qui lui a donné le Père La Combe pour directeur, en disant « qu'il lui doii- « naît un autre lui-même. » Ce sont ses propres paroles, dit M™° Guyon. Est-ce vrai? Est-ce faux (1)?

Tant de précision embarrasse. M. d'Aranthon répond qu'il ne croit pas devoir répondre, et renvoie a la lettre pastorale qu'il a faite contre le quiétisnie en 1687 (2). C'est bien de cela qu'il s'agit ! M. Tronson insiste ; il montre l'intérêt qu'il y a à éclaircir ces faits si simples, et sur lesquels il est impossible de se tromper. « L^ témoignage de M. de Genève ferait un grand elfet, si les faits que je vous ai mandés et qu'elle avance comme véritables se trouvaient supposés ; car ce mensonge, réconnu i)ar un si digne prélat, convaincrait de tromperie

(1) M. Tronson à l'abbé de La Pérouse, 11 novembre 1694.

(2) La Pérouse à M. Tronson, 12 décembre 1094.

ceux qui ont pour elle quelque estime, ce que ne fera pas ai)paremmeiit la censure (1). »

M. Tronson était fort embarrassé ; il était plus embarrassant encore. N'est-ce pas le sort de tout liomme simple et droit qui vient jeter dans une situation ténébreuse et compliquée sa simplicité et sa droiture? M. d'Aranthon ne répond pas; M. Tronson ne comprend pas; il écrit encore : « Je souhaite que M. de Genève puisse nous donner un bon éclaircissement sur les faits. » Pourquoi tourmenter ce pauvre évêque? Pourquoi remuer ainsi dans son cœur tant d'espérances trompées et d'amers souvenirs? M. d'Aranthou avait pu se laisser entraîner trop loin par son zèle épiscopal, et surtout par son entourage ; mais ce n'était pas un méchant homme : il ne se serait point pardonné d'avoir, par son silence, contribué à opprimer la vertu. Aussi le voyons-nous, le 8 février, sans répondre aux questions indiscrètes de M. Tronson, rendre 'a M"'° Guyon un précieux et éclatant témoignage. « Je ne vous ai jamais ouï parler d'elle qu'avec beaucoup d'estime et de respect, et ma mémoire ni ma conscience ne me reprochent pas d'en avoir jamais parlé autrement... Quelque éloignement que je lui aie toujours témoigné d'avoir pour cette doctrine et pour les livres du P. La Combe, j'ai toujours parlé de la piété et des mœurs de cette dame avec éloge (2). »

Ce fut comme le dernier mot de l'enquête. Les commissaires durent reconnaître que les mœurs de M"*^ Guyon, malgré tant de bruits contraires, étaient inattaquables, comme sa foi. Ils se renfermèrent donc dans l'exauien

(i) Lettre du 21 décembre.

(2) Correspondance sur le quiélisme, n" 70.

t>60 MADAME GUYON.

des textes, et s'appliquèrent a lormuler avec précision la doctrine de l'Église, en matière de spiritualité (1). L'entreprise était difficile. 11 fallait, d'un côté, condamner le quiétisme ; de l'autre, il fallait prendre garde de loucher aux mystiques approuvés et aux saints. Les com'missaires étaient peu compétents. Elevés dans l'école, ils ignoraient la théologie mystique, qui n'est point contraire 'a la scolastique, mais qui est en dehors. Bossuet même, qui semblait tout savoir, n'avait jamais lu saint François de Sales, ni le bienheureux Jean de La Croix, ni les autres (2). Une autre chose encore, l'expérience personnelle, semblait leur manquer. C'est ce que leur reprochait, de sa prison de Lourdes, le P. La Combe. « Pour juger des voies intérieures, disait-il, il faut les connaître; et comment se prononcer sur l'oraison, si l'on n'est pas consommé dans la pratique de l'oraison?... Ce fut la réponse que fit le savant et saint cardinal Ricci h. un qui voulait disputer avec lui sur ces matières : « Allez, lui dit-il, faire oraison durant vingt ans, puis vous « viendrez en raisonner avec moi (5). »

L'abbé de Fénelon s'était livré, dans ces derniers temps, a l'élude approfondie des écrivains mystiques. Bossuet eut recours a ses lumières et lui demanda des extraits. Il espérait arriver parla a connaître deux choses : la vraie doctrine des mystiques, et les vrais sentiments de l'abbé de Fénelon. Car il était inquiet; M'^^ de Main- Ci) Bossuet, lust. sur les états d'oraison, liv. x, 6.

(2) Ce fait, avancé par Fénelon dans sa réponse à la Rclatio)i, n'a point été contredit ])ar Bossuet.

(3) Lettre du P. Lacombe à U'^" Guyon, 10 novembre 1094, Conespnndance, n" 50.

GlIAP. XI. — LES CONFERENCES D'ISSY. 261

tenon était inquiète. Elle destinait Fénelon aux charges et aux honneurs de l'Église ; mais si sa foi n'eût pas été trouvée pure, elle aurait impitoyablement mis tout son crédit a l'en écarter. Parvenir à savoir la pensée de Fénelon, sans le mettre en cause, était son secret désir et le premier fruit qu'elle espérât retirer des conférences (1). Fénelon le comprit. Dès le 22 juin 1694, avant la nomination des commissaires, il signa, entre les mains de M. Tronson, un billet par lequel « il déclare, devant Dieu, comme s'il allait comparaître a son jugement, qu'il souscrira, sans équivoque ni restriction, à tout ce que deux personnes, auxquelles il me joint, décideront sur les matières de spiritualité (2). » « Tout ce que vous ne trouverez pas bon ne sera pas mon sentiment, » écrivait-il quelques jours plus tard a Bossuet(3).

C'est dans cet esprit de soumission qu'il fit des extraits de Clément d'Alexandrie, de saint Grégoire de Nazianze, de Cassien et du Trésor ascétique. Il y mêla des analyses et des réflexions, « pour vous éviter de la peine, » écrit-il a Bossuet. Bossuet, peu familiarisé avec cette doctrine et ce langage, laissa percer son étonnement de toutes ces suppositions impossibles, de tous ces transports exagérés, (ju'il traita dans la suite de pieux excès et d'amoureuses extravagances. Il eut peur que son ami ne partageât des illusions dangereuses (4). Fénelon le rassura. « Ne soyez point en peine de moi, lui dit-il; je suis dans vos mains comme un petit en-

(.1) Mém. de Le Lieu, t. II, p. 216.

(2) Lettre de M. Tronson à l'évèque de Chartres, 23 juin 1694.

(3) 14 juillet 1G94.

(4) Bossuet, Relation sur le quiétisrne, éd. orig., pp. 33, 38.

fant... Vous avez la charité de me dire que vous souhaitez que nous soyons d'accord, et moi je dois vous dire davantage : nous sommes par avance d'accord, de quelque manière que vous décidiez (1). Bossuet fut rassuré ; M"^^ de Maintenon n'eut plus d'inquiétude. « Je me repose sur sa parole, écrivait-elle a M""® de Saint-Géran, parce que j'ai connu peu d'hommes aussi francs que lui ; et vous pouvez le dire. »

Bossuet était l'âme des conférences et en dirigeait les travaux (2). « Nous commençâmes, dit-il, a lire avec plus de prières que d'étude, et dans un gémissement que Dieu sait, tous les écrits qu'on nous envoyait, surtout ceux de M. l'abbé de Fénelon, à conférer tous les passages et souvent à relire les livres entiers, quelque longue et laborieuse qu'en fût la lecture. Les longs extraits que j'ai encore font voir quelle attention nous apportions a une affaire, où il y allait en effet de tout pour l'Église, puisqu'il ne s'agissait de rien moins que d'empêcher la renaissance du quiétisrae, que nous voyions recommencer en. ce royaume , par les écrits de M'"'' Guyon (5). »

Le 4 février 1005, Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambrai. M"^^ de Maintenon et l'évêque de Chartres eurent alors l'idée de se l'associer aux conférences. C'était le moyen de le mettre 'a même de faire prévaloir ses idées dans ce (lu'olles avaient de juste, et de les modifier en ce (|u'elles avaient d'excessif. Le but de Fénelon, dans

(1) Lettre de Fénelon ù Bossuet, 28 juillet K'/Ji.

(2) Mém. de Le Dieu, t. II, p. 227.

(3) Relation fnir le quiétismCy',^' section. n° 2.

la part qu'il avait indirectement prise aux conférences, avait été de défendre contre les opinions trop absolues de Bossuet les principes de la vie spirituelle, tels qu'il les trouvait dans les saints auteurs. « Ceux qui ont vu notre discussion, disait-il plus tard, savent que M. de Meaux, qui voulait d'abord tout foudroyer, a été contraint d'admettre pied à pied des choses qu'il avait cent fois rejetées comme très-mauvaises (I). »

La discussion avait porté sur trois points principaux : l'amour pur, la contemplation passive par état, et les épreuves de l'état passif (2). Bossuet restait ferme dans ses idées ; mais arrêté par les autorités imposantes qui parlaient en faveur de l'opinion contraire, il sentait qu'il ne pouvait pas qualifier iVerreurs les sentiments de Fénelon. Fénelon, comme il l'avait promis, était prêt a s'incliner, mais devant une décision dogmatique ; il employa les moyens les plus pressants pour la provoquer; Bossuet ne la formula jamais. Ni lui, ni l'évêque de Cliàlons, ni l'évêque de Chartres ne regardaient alors les opinions de Fénelon comme des erreurs, ni même comme des sentiments assez inquiétants pour s'opposer aux vues que l'on avait sur lui.

Au moment où Fénelon fut adjoint aux commissaires, Bossuet avait terminé son examen. Il rédigea un projet de trente articles. « Nous les présentâmes tout dressés au nouveau prélat, M. de Châlons et moi, dans mon appartement 'a Versailles (5). » Fénelon n'était plus un

(1) Mém. de Fénelon à M^is de Maintenon, août 1696. Ce mémoire fut approuvé par M. Ti'onson, et présenté à M™» de Maintenon par un autre des commissaires d'Issy, M. de Noailles.

(2) Lettre de Fénelon à Bossuet^ 28 juillet 1694.

(3) Relation, éd. orig., p. 22.

simple prêtre, (|ui n'eût qu'a s'incliner et à ol)éir : c'était un juge. L'article 27 lui sembla inexact; Bossuet trouva l'observation juste et changea sa rédaction. Le reste du projet parut à Fénelon correct, mais insuffisant. Il lui sembla que Bossuet, obligé par ses collègues d'admettre la doctrine de l'amour pur, ne l'avait pas assez franchement introduit dans les articles. Il crut en outre (jue l'oraison passive, qu'on autorisait, avait besoin d'une définition.

Au bout de deux jours, on lui communiqua quatre nouveaux articles, destinés 'a être intercalés dans les autres, pour les développer et les éclaircir : ce sont les articles 12, 15, 55 et 54 de la rédaction définitive. Fénelon déclara alors qu'il était prêt à signer de son sang. Ainsi les quatre commissaires, entièrement d'accord sur les principes et sur les expressions, signèrent h Issy les trente-quatre articles, le 10 mars 1695.

Lés deux évêques, de retour dans leurs diocèses, y publièrent les articles d'Issy, et en même temps ils condamnèrent les ouvrages de Molinos, de Malaval, du P. La Combe, ainsi que ceux de M'"" Guyon, qu'ils eurent la délicatesse de ne pas nommer. L'ordonnance de Bossuet parut le 10 avril 1695; celle de M. de Noailles quelques jours plus tard (1).

Cette ordonnance de l'évêquc de Châlons fut un événement dans sa vie. Il ne craint cpiune chose : c'est que l'on n'en parle pas ; mais dès le 1" juin il se rassure : « Les censeurs commencent a la critiquer; rien ne fait

(1) Le 25 avril.

mieux vendre un ouvrage. » En attendant il la donne, et a profusion : il l'envoie à tous les dignitaires de l'Eglise, a l'abbé Pirot, qui en reçut un paquet, 'a Bourdaloue, au P. La Chaise, 'a cent autres, à tout le monde; pour ne l'avoir pas, il fallut n'en pas vouloir. « Vous en aurez tant que vous voudrez, écrit-il, le 16 mai, à l'abbé de Noailles, son frère ; je n'en refuserai à personne (1). » Pourtant un personnage considérable avait été oublié, et à dessein : le nonce du pape. Bossuet montra plus de déférence au Saint-Siège. L'évêque de Châlons en eut du dépit : « Puisque ce prélat a porté son ordonnance a M. le nonce, il faut bien qu'il ait aussi la mienne. » Malheureusement l'ordonnance n'avait point été faite pour être portée au-del'a des montagnes. « J'ai fait réflexion que M. le nonce n'aurait pas été content de voir que j'y suis qualifié d'évêque de Châlons par lapermission divine seulement ; aussi j'en ai fait imprimer quelques exemplaires où j'ai ajouté par la grâce du Saint- Siège apostolique (2). » Il y eut ainsi deux éditions : l'une pour la cour de France, et l'autre pour la cour de Rome.

(1) Mss. de la Bibl. nat. Ces lettres ont été récemment publiées par M. Ravaisson, au t. IX des ArcJtives de la Bastille.

(2) Lettre à l'abbé de Noailles, IG mai 1695.

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