CHAPITRE X
Entretiens de M«« Guyon avec Nicole et l'abbé Boileau. — Courte apologie du Moyen court. — M"« Guyon prend Bossuet pour arbitre et lui remet tous ses écrits. — Long et consciencieux examen. — Première conférence. — Correspondance. — Seconde conférence. — Point de vue de Bossuet dans la discussion. — Sa lettre du 4 mars 1694. — Soumission de M"** Guyon. — Bossuet ne conserve aucun doute sur sa foi. — M™« de Maintenon consulte, au sujet du Moyen court, plusieurs théologiens, Tévèque de Chàlons et Bossuet. — Opinion de Bourdaloue sur les dangers du nouveau mysticisme.
M"'" Guyon était depuis sept ans a Paris, décriée, persécutée par les uns, recherchée, vénérée par les autres, sans que sa doctrine eût été soumise à un véritable examen. Pirot, après une lecture superficielle et quelques explications, s'était montré satisfait; l'archevêque n'avait rien osé dire ; Fénélon, à la suite d'une étude approfondie, se trouva charmé. Nicole, au contraire, désapprouvait le Moyen court. On conseilla à M"'" Guyon de l'aller voir. Voici le récit qu'elle a fait de cette entrevue : « Il me mit d'abord sur le Moyen œurt et me
dit que ce petit livre était plein d'erreurs. Je lui proposai de le lire ensemble, et le priai de me dire avec bonté celles qui l'arrêteraient, et que j'espérais lui lever les difficultés qu'il y trouverait. Il me dit qu'il le voulait bien et commença a lire le petit livre, chapitre par chapitre, avec beaucoup d'attention. Et sur ce que je lui demandais si, en ce que nous venions de lire, il n'y avait rien qui l'arrêtât, ou lui fît de la peine, il me répondait que non, et que ce qu'il cherchait était plus loin. Nous parcourûmes le livre d'un bout à l'autre, sans qu'il y trouvât rien qui l'arrêtât, et souvent il me disait : « Voilà les plus belles comparaisons qu'on « puisse voir. » Enfin, après avoir longtemps cherché les erreurs qu'il croyait y avoir vues, il me dit : « Mate dame, mon talent est d'écrire et non pas de faire de « pareilles discussions ; mais si vous vouliez bien voir (f un de mes amis, il vous fera ses difficultés, et vous « serez peut-être bien aise de profiter de ses lumières. « Il est fort habile et fort homme de bien, et il s'entend « mieux que moi 'a tout cela. C'est M. Boileau, de « l'hôtel de Luynes. »
M"''' Guyon fit quelques difficultés ; mais Nicole y mit tant d'insistance, qu'elle alla voir l'abbé Boileau. « Il me dit qu'il était persuadé de la sincérité de mes intentions, mais que ce petit livre se trouvant entre les mains de beaucoup de monde, pouvait nuire à beaucoup d'âmes pieuses, par des conséquences fâcheuses qu'on en pouvait tirer. Je le priai de vouloir bien me dire les endroits (jui lui faisaient de la peine, et je lui dis que j'espérais lui en lever les difficultés. Nous lûmes le petit livre, et comme il me disait, en lisant, les difficultés
qu'il y trouvait, je lui expliquais la chose de manière qu'il en paraissait content. Nous parcourûmes ainsi tout le livre, lui insistant quelquefois plus ou moins sur les endroits qui l'arrêtaient, et moi lui expliquant simplement et mes pensées et mes expériences, sans disputer sur la doctrine, dont je me rapportais à lui entièrement, comme étant beaucoup plus capable que moi d'en juger.
Cette discussion finie, il me dit : « Madame, il n'y « aurait aucune difficulté a ce petit livre, si vous aviez « expliqué les choses avec un peu plus d'étendue, et « il pourrait être fort bon, en expliquant dans une préce face ce qui ne l'est pas suffisamment dans le livre ; » et il me pressa d'y travailler. Je le fis a quelques jours de là, et je lui envoyai une explication dont il parut fort content (1). »
Cette explication, que M*"® Guyon ne voulut pas faire imprimer, crainte de s'attirer des affaires, fut publiée dans ses Opuscules, en 1720. Elle a pour titre : Courte apologie du Moyen court. M*"" Guyon y proteste qu'au moment où elle écrivit son livre, elle n'avait point entendu parler de Molinos. Si donc quelques passages du Moyen court manquent de précision et peuvent donner lieu a des interprétations dangereuses, c'est aux circonstances qu'il faut s'en prendre, non à l'auteur. Pouvaitelle prévoir, en effet, qu'une doctrine abominable allait paraître, et que les esprits effrayés chercheraient un jour à la retrouver partout ?
M""" Guyon étabfit ensuite une distinction fondamen-
(1) Vie de M^^ Guyon, 3" partie, chap. xi.
taie pour l'intelligence de son livre : c'est que parmi les instructions qui s'y trouvent, il y en a de générales et d'autres qui sont particulières. Les premières sont pour tous les chrétiens ; les autres, pour les âmes arrivées a "im état déterminé. Ainsi, quand il est parlé de l'oubli des fautes et de la tranquillité où l'on doit être a cet égard, il ne s'agit que des personnes accoutumées à une grande pureté de vie, qui ne peuvent point oublier les fautes graves, mais qui perdent quelquefois, au moment de se confesser, le souvenir des fautes légères. « Or, comment trouverait-on à redire sur ce que l'on porte ces âmes à demeurer en repos, en oubliant des fautes que les confesseurs eux-mêmes ne jugent pas suffisantes pour appuyer leur absolution? » Relativement a Vétat passif, M""' Guyon fait d'abord rémarquer qu'elle n'a jamais voulu mettre tout le monde indistinctement dans une disposition passive : cette disposition ne dépend pas de nous, mais de Dieu. D'un autre côté, il ne faut pas entendre par l'état passif un état pareil a celui d'une chose inanimée dont on fait ce que l'on veut, sans qu'elle y contribue. L'âme, au contraire, coopère, puisqu'elle se soumet. N'est-ce pas, en effet, faire un acte volontaire, et par conséquent méritoire, que de se soumettre à la volonté, a la motion de Dieu? Un autre point fondamental de la doctrine, c'est Vétat permanent. « Je m'e\pli(iue, dit M""' Guyon ; j'appelle un étal permanent, poui' l'intérieur, celui ([ui est afl'ranchi des vicissitudes que l'on éprouve dans les commencements de la vie spirituelle ; mais je n'ai jamais entendu par état permanent un état de grâce dont on ne i)ùt déchoir. »
Voici les dernières paroles de la Courte apologie : « J'ai toujours écrit par obéissance, et j'ai soumis tout ce que j'ai écrit, et je le soumets encore, protestant que j'aimerais mieux mourir que de m'écarter le moins du monde de l'esprit de l'Eglise. »
IW"^ Guyon, dans cette disposition d'esprit, n'avait point a reculer devant un examen attentif et sévère (1). D'avance elle se soumettait, tout en conservant la secrète et légitime espérance de satisfaire un nouveau juge, comme elle avait satisfait déjà Pirot, Nicole, Boileau et Fénelon,
Plusieurs raisons engagèrent ses amis à jeter les yeux sur Bossuet.
D'abord, on n'avait point a craindre qu'il fit rien en vue de plaire à Tarchevêque : les deux prélats ne s'aimaient pas (2).
Au point de vue de la doctrine, on savait qiie l'évéque de Meaux ne croyait pas à l'amour pur ; mais on savait aussi qu'il n'était point opposé aux voies intérieures, et qu'il avait autrefois lu le Moyen court, sans manifester aucun déolaisir.
(1) On voit par une lettre inédite de M"» Guyon au duc de Chevreuse, en date du 29 août 1693, que son intention était d'être examinée à loisir et à fond sur sa doctrine et sur ses mœurs.
(2) C'est de 1682 que datait la mésintelligence. Il fut question, à cette époque, d'élever au cardinalat l'archevêque de Reims et Bossuet. M. de Hailai fut blessé de les voir passer avant lui. Il lit donc, en sa qualité de président de rassemblée du clergé de France, charger Bossuet de la rédaction des quatre articles, et Le Tellier du rapport sur l'affaire de la régale. Il réussit par là à les compromettre en cour de Rome et à ruiner irrévocablement leurs espérances. Les deux prélats ne le lui pardonnèrent jamais. Ce fait curieux et peu connu est rapporté par le secrétaire même de l'archevêque de Paris, l'abbé Legendre {Mém., p. 46).
210 MADAME GUVON.
Hossuol l'iail lioiu' un jiiuo sans invvnuidii, hiiMivcillant et iiicorniittihlo. C'olait, (M1 nu'ino temps, la plus liaiile aiiloiitt' (loctriiialc iM coinmc l'oratU' do l'Kulise lie Kraiiee. Qu'il iVil, conune on l'espérail, favorable h M""' (iiiNoiK et il n'y aiirail pins ptM'soinu' (pii osât l'atlaipKM'.
In ami comnnni. le duc de ('.luMr(MiS(\ \nU diuu' di'elarer an i)relat (pie M""' (înycm soumettait a son jugenuMit son oraison el ses éerils. Bossuet, alors oeeupc d'nn yrand onvraj^e sur la i^ràee, lit heaneonp de dilTieultés; ou insista; il S(> rendil. et pour Ncnir en aidi* a une simple lennne. il eut la eliarilé île laisser la sou travail, an ris(pie de ne le publier jamais (1). jtientôt il sut (pu^ 11* conseil de s'adresser il lui vtMKiil de I^MU'bni : il en lu! heureux. Car niu' lirande et toiiclianle intimité résinait alors entre ces deux houuues ; et Hossiiet, (|ni u\'tail pas sans incpiiétnde sur la doeirine dt> son ami, vit naître avec bonheur une occasion naturelle de se voir et de s'(Apli(puM'.
Hossuet l'ut conduit chez M'"" Gnyon par le due de Chevreuse. « Ce pri'lal, écrit M""' Cnyon, nous dit des choses si Ibrlos sur les voies intérieures, (pie jeu fus surprise {"2). » Ou lui remit le Moijai court, le Cautiqw, tous l(>s Commentaires sur l'Ecriture saint(» ot les Torrents. M""' Ciuyon poussa la bonne foi jus(pr;i coulier ii Hossnet l'histoire de sa vie, (jne Ténelon lui-même ne C(nmaissail pas. Hossnet promit nu S(>cret inviolable,
(1) Cest la Diffuse de /a 0-(u/»/i<)m ef des sait}ls Pï-fts, que Uossuet laissa on niaiiusciit cl qui parut pour la proiuiiMO fois dans les <Fnvres pas tint mes, on \~bi\. Le tiiiricme livre n'a nuMno jamais été publié. Le manuscrit est à la bibliothèque du séminaire de Meaux.
(2) Vie de .V"» Guiion, ;<' part., p. U'i.