‹ Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence; d'après le écrits originaux et des documents inéditsChapitre 108 sur 152 · CHAPITRE XII. — SECONDE CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — SECONDE CAPTIVITÉ

Cependant Farchevéque de Paris, depuis sa censure, faisait rechercher M™'' Guyon, pour l'enfermer (J). Elle eut recours a Bossuet ; elle le pria de la recevoir dans un couvent de son diocèse, offrant de se soumettre a tout ce qu'il 'aurait prescrit. Elle devait échapper par là à la juridiction de l'archevêque. Cette demande fut agréable a Bossuet ; mais il ne se hâta pas d'y répondre : il craignait le ressentiment de M. de Harlai. M"^® de Maintenon, le roi lui-même intervinrent ; Bossuet se rendit et assigna a M'"*' Guyon, pour sa retraite, le couvent des Visitandines, a Meaux. « Auriez-vous cru, écrit M™^ de Maintenon à M. de Noailles, que ce fût par moi qu'elle dût se tirer d'affaire (2)? »

)lmc Guyon se tint aussitôt prête 'a partir ; elle n'attendait plus que les conditions de Bossuet. « J'ai deux filles, écrit-elle au duc de Chevreuse (5); l'une me sert depuis (juatorze ans, et l'autre depuis six. Elles n'ont ni bien, ni retraite. Si M. de Meaux veut bien qu'elles viennent dans le couvent, j'en emmènerai une avec moi, et l'autre me viendra trouver, avec les petits meubles et bardes nécessaires à une personne aussi incommodée que je le suis. Elle amènerait mon lit et de quoi meubler une chambre. J'ai deux petits oiseaux, qui me tiennent compagnie ; je souhaiterais bien de les avoir, si M. de Meaux le veut bien. Pour ma petite chienne, je la donnerai, car je n'ose proposer de l'emmener... Je serais fort aise de porter tous mes petits ouvrages, car c'est toute ma consolation, et quelques livres de la Bible. Si, par votre

(1) Phelippeaux, Relalinn, l'« partie, p. 149.

(2) 31 décembre 1694.

(3) 7 janvier .1095.

moyen, je pouvais avoir ï Histoire ecclésiastique, j'ai fort envie de me la l'aire lire. Du reste, il ne faut point que ces dames se gênent pour me tenir compagnie : la solitude ne m'ennuie jamais. »

« Je partis, dit-elle ailleurs (1), sitôt qu'on me le manda. Ce fut au mois de janvier 1695 (2), dans le plus affreux hiver qu'il y ait eu de longtemps, ni avant, ni après. Je pensai périr dans les neiges, où je restai quatre heures, le carrosse y étant entré, et en étant presque couvert, dans un endroit creux. On m'en tira par la portière, avec une fdle. Nous nous assîmes sur la neige, attendant la miséricorde de Dieu. Cette pauvre fille et moi étions sans inquiétude, sûres de mourir si nous y passions la nuit, et ne voyant nulle apparence de secours. Nous en étions la, lorsqu'il passa des charretiers qui nous retirèrent avec peine. Il était dix heures du soir, quand nous arrivâmes. On ne nous attendait plus, et M. de Meaux, ayant d'abord appris cela, fut étonné et très-satisfait que j'eusse ainsi risqué ma vie, pour lui obéir à point nommé. »

Arrivée au couvent, M™^ Guyon attendit encore plus d'une heure dans le tour, transie et sans feu, parce qu'il fallait avertir l'évêque et (aire lever les religieuses. « M. de Meaux voulut ^que je changeasse de nom (5), afin, dit-il, qu'on ignorât que je fusse dans son diocèse, et qu'on ne le tourmentât pas sur mon compte... Il ordonna qu'on me fît communier autant que les religieu-

(1) Vie de M"" Gmjon, 3" partie, chap. xviii.

(2) Le 13 janvier 1695, M™'= la duchesse de Mortemart la conduisit dans son carrosse. (Phelippeaux, Relation, !"<' partie, p. 250.) t

(3) Elle prit le nom de La Houssaye. (Phelippeaux, p. 150.)

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ses, et même plus, si je voulais. » Ce fait est attesté par Tabbé Phelippeaux.

« Elle eut ordre, ajoute-t-il (1), de ne communiquer avec qui que ce soit au dehors, ni par lettres, ni autrement (2). Dans la maison, elle ne pouvait parler qu'avec la mère Picart, supérieure du monastère, d'un esprit ferme et d'un âge avancé, et avec M. Bobé, chanoine de Meaux, que M. de Meaux lui donna pour confesseur. » M""'' Guyon eût désiré se confesser à Bossuet lui-même : « Vous verriez par là tout mon cœur, » lui écrivait-elle. Bossuet ne crut pas pouvoir répondre à ses désirs.

Les conférences d'Issy, en effet, n'avaient pas fourni tout ce que l'on avait espéré. La foi, les mœurs de Mme Guyon restaient sans atteinte ; et ses amis, tout en condamnant, avec elle, les inexactitudes involontaires échappées à sa plume, dans la composition du Moyen courte pouvaient continuer à la considérer comme une sainte. Ce n'est pas ce que l'on avait voulu. Aussi l'intention de M"^^ de Maintenon et de Bossuet, en donnant à M'"'' Guyon un asile 'a Meaux, était-elle de faire une nouvelle et suprême tentative.

Bossuet , après la clôture des conférences , revint dans son diocèse, pour y célébrer les fêtes de Pâques. Il apporta à M""' Guyon les trente-quatre articles d'Issy.

(1) Relation, p. 150.

(2) Cette sévérité ne tarda guère à s'adoucir, m L'on ne doit avoir nulle peine des lettres que j'ay écrites; car il (Bossuet) me dit la semaine sainte, en présence de la Mère et de deux religieuses, que je n'avais qu'à écrire autant que je voudrais et à qui je voudrais. » (Lettres inédites de M""' Guyon au duc de Chevreuse, avril 1695. Mss. de Saint- Sulpice.)

A la })rcmière lecture, elle s'indigna; il lui sembla (jiron voulait la taire souscrire aux vérités les plus fondamentales du christianisme, pour donner ensuite a entendre qu'elle en avait douté (1). Après quel([ues explications, elle signa. Bossuet revint au couvent le jour de la fête de l'Annonciation, qui se trouvait, cette année-la, remise après Pâques. M"^'' Guyon, presque toujours malade, était au lit, et quelques religieuses chantaient un motet, pour la distraire. Bossuet les fit sortir. Alors eut lieu une scène épouvantable, à laquelle on voudrait ne pas croire, et qu'il faut pourtant raconter.

« Elles étaient à peine sorties de ma chambre, qu'il vint vers mon lit et me dit qu'il voulait que je lui signasse tout a l'heure que je ne croyais pas au Verbe incamé. Plusieurs religieuses, qui étaient dans lantichambre, près de ma porte, rentendirent bien. Je tombai de mon haut a une pareille proposition. Je lui dis que je ne savais point signer de faussetés. Il me répondit qu'il m'en priait, et que si je faisais cela, il rétablirait ma réputation, qu'on tâchait de déchirer, et qu'il dirait de moi tous les biens du monde. Je lui répondis que c'était a Dieu à prendre soin de ma réputation, s'il l'avait agréable, et à moi 'a soutenir ma foi, au péril de ma vie. Voyant qu'il ne gagnait rien, il se retira (2). »

Il revint quelques jours après, avec une profession de foi que M'"'' Guyon devait transcrire et signer. Mais comme elle était trop malade pour le laire, il lui dit de

(1) Voir sa lettre au duc de Ghevrouse, mars 1695, Con'espondanco sur le quiétisme, n» 74.

(2) Vie de M"" Gmjon, 3» partie, chap. xvin.

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