CHAPITRE XV
Leibniz intervient dans la discussion. — Importance qu'il attache à l'objet du débat. — Ses vues de conciliation. — Sa définition de l'amour. — Son idée hardie de consulter les dames. — Huet n'y veut pas entendre. — L'abbé Nicaise s'adresse à M"'' de Scudéry. — Théorie du P. Larny. — Sa distinction des secours et des motifs. — Malebranche et la Loi de Vamour. — L'antiquaire Morell. — Fléchier et ses Dialogues en vers sur le quiélisme. — La Bruyère et ses dialogues en prose. — Le Pater renversé. — M™'' de Grignan. — L'abbé Testu. — Le duc de Neve'rs. — Boileau.
Pendant que le débat théologique s'agitait en France entre les prélats, et à Rome dans le Saint-Onice, les philosophes s'emparaient de la question de l'amour pur, pour la traiter a un point de vue général.
Leibniz n'était étranger à rien de ce qui se passait, en Europe. C'est par \ Histoire des ouvrages des savants (1), de Basnage, qu'il eut connaissance du livre de Fénelon. « Je crois, dit-il, dans un écrit longtemps
(1) Cet ouvrage fait suite aux Nouvelles de la république des lettres,. de Bayle, et va de septembre 1G87 à juin 1709.
égaré, et que M. Cousin retrouva, que le dessein de Tarchevêque de Cambrai a été d'élever les âmes au véritable amour de Dieu, et à cette tranquillité qui en accompagne la jouissance, en détournant en même temps les illusions d'une fausse quiétude. S'il a bien exécuté son dessein, c'est ce que je ne saurais point encore dire. Cependant, je présume qu'il ne s'y sera point mal pris, et la relation de ce livre que j'ai lue dans \ Histoire du Journal des Savants (i) me conlirme dans cette pensée, car il me semble que tout ce que j'y ai lu pourrait être interprété favorablement (2). »
« J'ai reçu la lettre pastorale de M. de Noyon et la lettre de M. l'abbé de La Trappe au sujet du quiétisme, dit-il ailleurs : la première est savante et éloquente, et la seconde explique fort bien le fond de la cbose, et ce qu'on doit reprendre dans la cpiiétude des faux mystiques. Cependant, il me semble que cela ne touche point M. de Cambrai (3). »
Leibniz attache à la question qui se débat la plus haute importance. « Je crois, dit-il, (ju'il n'y a guère de matière qui mérite mieux d'être prêchée que le véritable amour de Dieu. » iMais il craint que la vérité n'ait à souffrir de la dispute, des passions et des exagérations qui s'y mêlent. 11 regrette le bruit que l'on fait, au lieu de s'attacher à un examen tranquille et impartial de la doctrine. « Il me semble que rien ne sert plus a pro-
(1) C e&iX Histoire des ouvrages des savants qu'il faut lire.
(2) Sentiment de M. de Leibniz sur le livre de M. de Cambrai et sur l'amour de Dieu désintéressé. (Cousin, Fragments phil., 3« édit., t. II, p. 304etsuiv)
(3) Lettre de Leibniz à Nicaise. Cette lettre accompagnait l'écrit mentionné ci-dessus.
CHAP. XV. — PHILOSOPHES ET BEAUX ESPRITS. 383 pager le quiétisme que le bruit qu'on fait pour le sup-
pnmer.
Vidi ego jactatas^ mota face, crescere flammas, Et vidi, nullo conciitiente, mori (1).
« Si on n'avait rien écrit contre le livre de M. de Cambrai, la chose en serait demeurée là, et Tempressement qu'on a de le réfuter réveille la curiosité d'une infinité de gens, qui ne se contiendront pas dans les bornes que M. de Cambrai leur a marquées, et qui donneront peut-être dans les fausses maximes qu'on réfute, dont ils n'auraient rien su sans les réfutations. Il en est de même des piétistes chez nous, qui font pour le moins autant de bruit en Allemagne que les quiétistes en France. Si on avait écouté les conseils de ceux qui voulaient qu'on n'écrivit point contre, il y a longtemps qu'on n'en aurait plus parlé (2). »
Ce calme qu'il eût fallu garder, le grand philosophe cherche 'a le rétablir : il jette une parole de conciliation au milieu de la dispute. Toute la difficulté, suivant lui, serait levée par une bonne définition de l'amour. Cette définition, il l'a donnée dans la préface de son Codex juris gentium. Cherchant la source de la justice, il dit : « La justice, dans le fond, n'est autre chose que la charité réglée par la sagesse ; la charité est une bienveillance universelle ; la bienveillance est une disposition ou inclination a aimer ; elle a le même rapport à l'amour
(1) « J'ai vu la flamme grandir quand on brandissait la torche; je l'ai vue s'éteindre quand personne ne l'agita plus. » (Ces vers sont d'Ovide, Amor. eleg., u, v. 11 et 12.)
(2) Lettre à Nicaise.
que l'habitude a l'acte, et l'amour est cet acte ou état actif de l'âme qui nous fait trouver notre plaisir dans la félicité ou satisfaction d'autrui : amare est felicitate alterius delectari. »
Or, dans cette définition, les deux opinions se rencontrent et se concilient. Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, il y a deux choses dans l'amour : le bonheur de la personne aimée et la satisfaction qu'on y trouve. Ces deux choses sont inséparables : ôter le plaisir, c'est détruire Tamour. On ne peut pas ne point jouir de la félicité de la personne aimée ; on ne peut pas ne point souffrir de sa douleur.
Mais ce qui est inséparable en soi peut se séparer par l'intention. Si c'est sa propre satistaction que cherche directement et par dessus tout celui qui aime, son amour est intéressé. Si, négligeant son intérêt propre, on n'a en vue que le bonheur de la personne aimée, l'amour est désintéressé ; c'est lamour pur. La jouissance existe-elle dans l'amour pur ? Sans doute ; c'est inévitable. L'amour devient-il intéressé pour cela? Non, car la jouissance est la conséquence ; elle n'a pas été le motif de l'amour (1).
Leibniz cite, comme exemple, l'amour que l'on peut avoir pour un tableau : « Celui qui trouve du plaisir à le contenq)ler et (jiii trouverait de la douleur à le voir gâter, quand il apparlienihait même à un autre, l'aimerait, pour ainsi dire, d'un amour désintéressé, ce que ne ferait pas celui qui aurait seulement en vue de gagner
(1) V. sentiment de M. de Leibniz, et aussi lettre de Leibniz à Magliobecchi, juin 16U8.
en le vendant, ou de s'attirer de l'applaudissement en le faisant voir. » Cet exemple, assez mal adapté a ce qui précède, semble avoir amené Leibniz à modifier et a compléter sa déiinition de l'amour : « Aimer véritablement et d'une manière désintéressée n'est autre chose qu'être porté a trouver du plaisir dans les perfections ou dans la félicité de l'objet, et, par conséquent, de la douleur dans ce qui peut être contraire a ces perfections (1). »
Appliquée a l'amour de Dieu, cette notion nous conduit aux conclusions suivantes : aimons-nous Dieu pour ses bienfaits, nous l'aimons d'un amour intéressé. L'aimons-nous pour ses perfections, nous l'aimons d'un véritable amour. 11 est vrai que cet amour est inévitablement accompagné d'une jouissance ; mais cela ne l'empêche point d'être désintéressé, d'être le pur amour : le bonheur de Dieu, la perfection de Dieu sont voulus, sont aimés « pour eux-mêmes et non par la raison de quelques profits qu'ils nous portent (2). »
Leibniz, dans l'écrit retrouvé par M. Cousin, rappelle a l'abbé Nicaise un fait qu'il lui avait déjà signale'; dans une lettre précédente. « Il s'est élevé, dit-il, en Angleterre, une dispute assez semblable sur l'amour de Dieu, s'il doit être désintéressé, entre M. Serlock et M. Norris (5), le dernier voulant (pie ce ne soit pas un amour
(1) Lettre à Nicaise, 4/14 mai 'lti98. Leibniz persista dans ses idées. (V. Epistola ad Hanschium de philosophia plalonica, 1707, éd. Dubens, t II, p. 222 et seq.)
(2) Lettre de Leibniz à Nicaise, 16 juin 1697.
(3) Habile théologien, auteur du Tableau de l'amour sans voile, de L'Idée du bonheur^ de Théorie et lois de l'amour.
de désir, mais de bienveillance. On ajoute ([u'une jeune demoiselle anglaise, de vingt ans, a admirablement bien écrit la-dessus dans des lettres adressées a M. Norris (1). » Leibniz ne s'en étonne pas, « Rien, ajoute-t-il, n'est plus de la juridiction des dames que les notions de Tamour; et comme l'amour divin et lamour humain ont une notion commune, les dames pourront fort bien approfondir cette pensée de la théologie. »
L'idée était hardie. Leibniz, qui envisageait la question non en théologien, mais en philosophe, la ramenait naturellement dans le champ de l'observation psychologique, et il est incontestable que les femmes ont leur mot à dire sur la philosophie du cœur; mais cette pensée, qui aujourd'hui encore paraît neuve devait sembler bien téméraire en France, au temps de Louis XIV. Aussi, le savant évêque d'Avranches, à qui l'abbé Nicaise la communiqua, ne voulut-il pas la prendre au sérieux; il crut que Leibniz avait voulu se divertir. Des femmes juges en matière d'amour ! « C'est aux théologiens qu'il faut s'en rapporter, » dit-il (2).
Nicaise ne se rendit pas. Soit indépendance d'esprit, soit malice, soit peut-être l'une et l'autre a la Vois, il tint à (aire une excursion en dehors de la théologie, et s'adressa à une femme célèbre, amie de Leibniz, et trèsversée dans les questions d'amour : M"" de Scudéry. Il lui demanda son sentiment sur l'amour de Dieu. M"' de Scudéry répondit qu'elle ne se mêlait point de ces choses, qu'elle s'en tenait aux commandements de Dieu,
(1) Cest îlarie Astell. Sa correspondance avec Norris a eu deux éditions, en 1095 et 1703.
(2) Lettre de Huet à Nicaise, 22 janvier 1698.
au Nouveau Testament, et au Pater (1). C'était sage : M'"" Guyon venait d'être mise a la Bastille ; on voyait ce qu'il en coûte aux femmes pour s'occuper de l'amour de Dieu.
Les hommes n'étaient guère plus résolus. Leibniz avait désiré que son écrit fût, par les soins de l'abbé Nicaise, inséré au Journal des Savants. « Mais comme le roi ne veut pas que l'on parle de ces matières, dit Nicaise, il n'est pas à propos d'en entretenir le public (2). » L'évêque d'Avranches n'y met pas moins de réserve : « Cette matière retentit si hautement et si souvent à nos oreilles, qu'il est malaisé de s'empêcher de la méditer. J'ai formé mes pensées, comme M. de Leibniz les siennes ; mais les personnes qui s'intéressent à cette dispute, et la passion avec laquelle elle est agitée, font que ces méditations demeurent méditations et ne passent point aux discours ni aux écrits (5). »
Beaucoup, comme le savant évoque, regardaient, écoutaient, méditaient sans rien dire ; quelques-uns livraient leurs réflexions au public, sans oser y attacher leurs noms ; d'autres consignaient leurs pensées dans des écrits destinés a ne paraître qu'après leur mort.
Le P. Lami, Bénédictin, fut plus hardi. Il avait, dans le troisième volume de son traité De la connaissance de soi-même (1697), fortement soutenu, contre Abbadie, la cause de l'amour pur. Il la défendit plus vigoureusement encore dans les Éclaircissements qui accompagnent
(1) Lettre de Nicaise ;\ Huet, 9 août 1698.
(2) Lettre de Nicaise à Huet, 26 juin 1698.
(3) Huet à Nicaise, 19 août 1698.
son sixième volume, publié en l(i9S. Sa théorie ressemble beaucoup à celle de Leibniz ; elle n'en difl'ère véritablement que dans les termes. Toutes les dii'licultés, selon le P. Lami, disparaissent, si Ton veut bien laire attention a la différence qu'il y a entre les secours ou les instruments d'un acte et son motif. Je suis plus persuadé que personne, dit-il, qu'on ne peut aimer (juoi que ce soit, sans quelque sorte de douceur et d'agrément; en un mot, qu'il ne peut y avoir d'amour sans quelque plaisir. Or, il y a une grande différence entre ces deux choses. Le motif est en dehors de la volonté : il l'attire ; le secours s'attache pour ainsi dire â la volonté : il la pousse. Le motif est toujours plus ou moins distinctement aperçu, au lieu que souvent on ne s'aperçoit pas du secours : on aime sans songer au plaisir d'aimer. Enfin, le motif est ce -pour quoi on fait quelque chose ; le secours, ce au moyen de quoi on agit.
Cela posé, il est facile au P. Lami de prouver que l'on peut aimer Dieu d'un amour désintéressé, e'est-'adire pour lui-même, pour ses perfections infinies et sans aucun égard a notre intérêt propre. Cet amour, du moment qu'il est possible, doit être pratiqué, connue étant évidemment plus parfait (1).
Le P. Lami, dans son troisième volume, avait cité, en faveur de l'amour pur, doux passages empruntés aux Conversations chrétiennes de Malebranche. Malebranche, craignant de se trouver ainsi enveloppé dans lallaire du
(1) Lami, De la connaissance de soi-)nêntc, t. 111, i" part., sect, ii, cliap. II, et t. VI, 2'' Éclaircissement.
quiétisme, composa et publia, la même année 1697, son Traité de V amour de Dieu. Il formula ainsi la Loi de r amour:
Dieu, infiniment parfait, s'aime d'un amour infini. Comme les créatures participent inégalement à son être, a ses perfections, il les aime d'une manière inégale ; il aime chaque chose a proportion des perfections qu'elle renferme, et il aime tout par rapport à lui. Voilà l'ordre immuable, la règle inviolable des volontés divines, la loi éternelle. C'est, en même temps, la loi naturelle et nécessaire de toutes les intelligences. La loi de l'amour, dans les créatures, c'est la conformité à l'ordre, ou, ce qui revient au même, c'est la conformité à l'amour tel qu'il est en Dieu ; c'est d'aimer les choses 'a proportion qu'elles sont aimables, c'est-à-dire en raison de leurs perfections ; c'est d'aimer Dieu par dessus toutes choses, et d'aimer tout par rapport à Dieu.
Mais on ne peut aimer que ce qui plait. Si l'on aime l'ordre, c'est que la beauté de l'ordre plaît ; si l'on aime les objets sensibles, c'est qu'on y trouve de la jouissance ; il est absolument impossible de rien vouloir, si rien ne nous touche ; il est impossible que l'âme soit ébranlée, si rien ne la frappe. Tous les hommes aiment le plaisir, pris en général ; tous veulent être heureux. C'est le motif unique qui les détermine à faire ce qu'ils font. Et il est si vrai que tous les hommes aiment le plaisir, que s'ils s'en privent quelquefois, c'est pour en avoir davantage, ou pour éviter son contraire, la douleur, ou enfin parce que l'inclination qu'ils ont pour la perfection de leur être s'y oppose. Supposez que l'amour de l'ordre ne les touche point, ne leur plaise
point, ou les touche moins que le plaisir sensible qui les attire, ils se laisseront aller au plaisir.
Nous sommes ainsi faits. Le désir de la béatitude, voilà le fond, l'essence de Tamour ; c'est cet amour propre qu'il est impossible de détruire et qui fait faire aux hommes tout ce qu'ils font, soit en bien, soit en mal. Il est donc impossible d'aimer Dieu autrement que par le motif de la béatitude. C'est vrai pour les hommes, sur la terre ; c'est vrai pour les saints, dans le ciel. Ils contemplent les perfections divines ; la beauté de ces perfections leur plaît, fait leur bonheur : voila la cause qui leur fait aimer Dieu. « Otez aux saints l'amour du plaisir ou de la perception agréable, vous ôtez l'amour de Dieu. »
Dire qu'on puisse aimer Dieu en lui-même et sans rapport a soi, c'est réduire la charité à un jugement spéculatif des perfections divines. Or, il y a dans la perception que les saints ont de Dieu, dans le ciel, deux choses qu'il importe de distinguer. Cette perception est claire, et elle est agréable. En tant que claire, ils la connaissent, ils en jugent; en tant qu'agréable, ils l'aiment. C'est confondre tout que de prétendre que la perception, en tant que claire, d'un objet en lui-même et sans rapport à nous, soit le motif de notre amour, comme de prétendre qu'en tant qu'agréable elle le doive être de nos jugements.
Mais aimer Dieu de la sorte, en vue du bonheur présent ou de la béatitude espérée, est-ce se conformer à l'ordre immuable et éternel, est-ce aimer Dieu comme il faut, et comme il veut qu'on l'aime? Oui, puisqu'en ce cas nous aimons Dieu comme noln^ sonv(>rnin bien.
notre unique objet et notre fin dernière ; puisque nous l'aimons uniquement pour lui-même, pour jouir de lui et de lui seul. Quant à ce motif inévitable et intéressé de la béatitude, de qui vient-il? Ce n'est pas de nous; c'est de Dieu, qui nous a faits ainsi. Donc aimer Dieu de la sorte, c'estl'aimer selon l'ordre, c'est l'aimer comme il veut que nous l'aimions : c'est l'amour pur ; il ne faut rien chercher au-delà.
Ni Leibniz, ni le P. Lami n'avaient contesté la jouissance qui s'attache à l'amour ; ils y avaient vu comme un stimulant qui nous porte d'instinct 'a aimer. Malebranche en fait le motif, le fond même et comme l'essence de l'amour.
A une époque où la religion tenait une si grande place dans les études et les préoccupations des gens du monde, les théologiens et les philosophes de profession ne furent pas les seuls à s'occuper de l'amour de Dieu. Grands seigneurs, marquises, poètes, tout s'en mêlait, jusqu'aux antiquaires. « Dites-moi, écrivait 'a Nicaise, de sa retraite d'Arnstadt, le savant Morell, dites-moi, s'il vous plaît, puisque l'amour du prochain doit être sans intérêt, voire contre l'intérêt et la raison, en ce que nous devous aimer nos ennemis et ceux qui nous haïssent, si c'est mal fait de dire que l'amour de Dieu doit être sans intérêt (1). » Cet argument est ingénieux ; les théologiens ne l'avaient pas trouvé.
Ce n'est pas en qualité de théologien, mais plutôt
(1) Lettre de Morell à l'abbé Nicaise. — Cousin, Frarjments phil., 3« édit., t. II, p. 311.
comme bel esprit, qu'un célè!)re prédicateur aborde la question du quiétisnie. Flécbier nous a laissé sur ce sujet quatre curieux dialogues en vers, qui furent discrètement communiqués de son vivant, et parurent en public pour la première fois, dans ses Œuvres mêlées, en 1712.
Fia vie a mené une vie mondaine, et peut-être un peu désordonnée; mais la voilà convertie, et, dans sa ferveur naissante, elle demande a une dévote, a une quiétiste, Clarice, ce qu'il faut faire pour recouvrer sa première innocence. Est-ce a la haire, 'a la discipline, aux jeûnes, aux macérations qu'il faut avoir recours ? Non, dit Clarice, Dieu ne demande pas tout cela.
Il n'ôte pas aux siens la paix ni les plaisirs, Et tous ses serviteurs ne sont pas des martjTS.
Oh ! non. Laissez donc la les mortifications, et tous les instruments de pénitence.
L'oraison, l'oraison, madame, et c'est assez.
Puis elle l'engage a se défaire des vreilles dévotions et des vieilles formules, a ne plus former ni demandes ni désirs, a se tenir, a l'égard du salut éternel, dans une complète indifférence; à ne s'attacher point aux personnes divines, ni aux mystères de la vie et de la mort de Jésus-Christ ; mais a s'élever, d'un sublime élan, jus(|u"a l'essence de Dieu même. Flavie n'y comprend rien ; l'objet de sa piété, de son amour, c'est Jésus-Christ, dont elle se plait a méditer sans cesse la vie et la mori :
Je l'admire au Thabor; je le pleure au Calvaire.
CLARICE
Madame, encore un coup, c'est l'oraison vulgaire.
Telle n'est point l'oraison du contemplatif. Il néglige ces pieuses, mais banales considérations, où s'arrête le commun des hommes.
S'élève comme un aigle, et d'un vol généreux, Va fixer au soleil son regard amoureux.
FLAYIE.
J'honore mon Sauveur.
CLARICE
Nous l'honorons aussi.
FLAYIE.
J'aime à lui consacrer un amour pur et tendre.
CLARICE
Ne pas monter à Dieu, madame, c'est descendre.
.Vprôs le dogme, la morale. Clarice vient de faire une pompeuse description de l'état mystique. Flavie lui demande :
Mais enfin, pour jouir de cet unique bien, Que faut-il que je pense ou que je fasse?
CLARICE
Rien.
On demeure immobile et mort en sa présence, Madame, et tout cela se fait sans qu'on y pense.