CHAPITRE XIV
Accueil fait au livre de Fénelon. — Attitude de Bossuet. — Les deux camps. — Habileté des Jésuites. — Fénelon soumet son livre au Pape. — Tentative de conciliation. — Rupture. — Fénelon relégué dans son diocèse. — Dcclaration des trois évêques et Sommaire de la doctrine de l'archevêque de Cambrai. — Réponses de Fénelon. — Répliques de Bossuet. — État des esprits en France. — Le cardinal de Janson ambassadeur de France à Rome. — Son attitude dans l'affaire de l'archevêque de Cambrai. — Le cardinal de Bouillon le remplace. — L'abbé Bossuet et l'abbé Phelippeaux chargés de poursuivre la condamnation du livre. — Fénelon représenté par l'abbé de Chantérac. — Examen du livre des Maximes par les consulteurs du Saiut-Oflice.
P'énelon avait pu croire que sou livre ne déplairait pas a Bossuet (2). Il n'y avait rien dit, en efl'et, qui pût blesser le grand évêque ; et s'il se trouvait que l'opinion des deux prélats ne fut pas la même sur tous les points, Bossuet n'avait-il pas dû reconnaître qu'il nv avait rien,
(1) 11 faudrait tout un volume pour raconter ce grand débat. Nous l'écrirons peut-être un jour. Obligé de nous restreindre, afin de ne pas compromettre l'unité du présent ouvrage, nous nous sommes attaché à faire connaître des circonstances et dos écrits jusqu'à présent négligés ou inconnus. Notre récit, dans ce chapitre et les suivants, s'ajoute à ceux qu'on peut lire ailleurs et les complète : il ne les reproduit pas.
(2) Mémoire de Fénelon à M™« de Maintonon.
dans les idées de son confrère, qui pût porter atteinte a la foi? In cluhiis lihertas, en matière douteuse, on est libre: c'est un principe de l'école. Malheureusement, les théologiens l'oublient trop dans la pratique. Ils souffrent malaisément qu'on les contredise, et s'ils n'osent pas soutenir ouvertement que l'opinion contraire soit une hérésie, ils le disent souvent tout bas, et ils le pensent presque toujours. Bossuet surtout, fort et lier de ses longs travaux, de sa gloire et de son génie, accoutumé a être obéi comme un dictateur et vénéré comme un oracle, Bossuet n'admettait guère qu'on lui résistât. A Issy, il avait pu se laisser attendrir par la docilité de Fénelon, qui se plaisait a reconnaître en lui la plus haute autorité doctrinale de l'Église de France ; mais déjà les concessions qu'il avait dû faire, lors de la signature des articles, lui avaient laissé au cœur un je ne sais quoi qui [le tourmentait fort. Qu'on refuse, à présent, d'approuver son livre et sa doctrine; qu'on ait l'air d'approuver en public ce qu'il a publiquement condamné ; il éclatera, il combattra sans relâche, sans ménagements et sans pitié ; il faudra que tout cède et qu'il triomphe ; car il avait le tempérament des dominateurs du monde :
Parcere subjectis et debellare superbos.
Aussi, dès que Bossuet apprit, malgré le soin que l'on mit 'a le lui cacher, que Fénelon faisait un livre, il n'hésita point a déclarer qu'il allait y avoir un grand scandale (1).
(1) Lettres de Bossuet à l'abbé de Maulevrier. — Lettres de M. de La Chétardie à M. Tronson du 4 et du 27 janvier 1697.
C'est le duc de Beauvillier qui fut chargé de présenter au roi le livre des Maximes. Le même jour, il en remit un exemplaire a Bossuet. Ce prélat resta encore deux jours a Versailles, sans en parler a personne. Il revint ensuite a Paris, où il persista quinze jours entiers dans le même silence, a l'égard de ses meilleurs amis, lisant cependant le livre avec une grande attention (1).
Si Bossuet ne parlait pas, il écoutait beaucoup ; car dès le 15 lévrier, il écrivait à Tévêque de Chartres : « Le livre fait grand bruit, et je n'ai pas ouï nommer une personne qui l'approuve. Les uns disent qu'il est mal écrit, les autres qu'il y a des choses très-hardies, les autres qu'il y en a d'insoutenables. » Chacun raisonnait, discutait, s'emportait, et M™^ de Maintenon écrit à l'archevêque de Paris qu'on n'avait jamais vu un « pareil vacarme. »
« Ce déchaînement si subit Ht soupçonner à bien des gens qu'il avait été préparé par les ennemis de l'auteur (2). » Le P. d'Avrigni croit, de son côté, que beaucoup crièrent parce qu'on les lit crier ; et il sait que ceux qui n'avaient pas lu le livre criaient encore plus fort que les autres (3).
Les amis de Fénelon furent consternés ; ses ennemis triomphèrent. Deux camps se formèrent aussi t(»t à la cour. Dans l'un, le grand nombre, Bossuet a la tête ; h ses côtés l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres :
(1) Journal de Le Dieu. — Lettres de Bossuet ;i son neveu du 14 et du 24 février, du 14 et du 24 mars 1697.
(2) Legendre, Mémoires, p. 237-238.
(3) D'Avrigni, à l'année 1G99. — Cf. S.mnt-Simon, t. I, p. 466. — Lettres de Brisacier à Fénelon, 28 février 1697. — Bossuet, Relation (h( (juit'tintuc, vi« section, in-4''. — Fénei.on, réponse à la Rdalion, § 88. — Ramsav, Hislnirr (h- Fénelon. p. 45.
c'est ce que Ion aj>pela le triumvirat du quiétisme; avec eux M""^ de Maintenon, les envieux, les ambitieux, tous ceux qui voulaient plaire, c'est-à-dire près jue toute la cour; dans le clergé, les admirateurs de Bossuet, les amis des trois évêques, les amis de leur laveur, ceux qui avaient reçu, ceux qui attendaient encore : c'était presque tout l'épiscopat français. La plupart restèrent en silence, quelques-uns se prononcèrent, aucun ne fut plus ardent que l'archevêque de Reims. C'était le frère de Louvois, Maurice Le Tellier, prélat avide et fastueux, qui aimait tout ce qui raessied à un évêque : les équipages, la table et le reste (1). Il n'avait rien de ce quil faut pour s'élever 'a l'idée du pur amour ; mais ce qu'il haïssait dans Fénelon, c'était moins sa doctrine que son désintéressement et ses vertus ('2). Tout le parti janséniste fut avec Bossuet.
Que restait-il à l'archevêque de Caml)rai? Quelques amis dévoués, mais rares, et les ennemis de ses ennemis. Les Jésuites n'aimaient pas les triumvirs : l'évêque de Chartres leur préférait Saint-Sulpice ; de Noailles était arrivé sans eux; Bossuet criait contre leur morale (5), les contenait par son crédit, et balançait leur influence. Du reste, ils ne pouvaient })as être d'un jiarti où se trouvaient les jansénistes. Ils se rangèrent donc en corps
(1) V. Mém. de Vabhé lerjendre. — M'"^ DE La Fayette, Méra. de la cour de France, etc.
(2) Lettre de M^^ de Coulanges à M""» de Sévigné, 22 février 1695.
(3) Il avait voulu faire condamner la morale des casuistes à l'assemblée de 1682. Le temps manqua. Il s'y reprit, et réussit à l'assemblée de 1700. La censure ne désigna ni les livres, ni les auteurs; mais l'abbé Le Dieu avait rédigé une clé dont le manuscrit se trouve au séminaire de Meaux.
autour de Fénelon, et lormèrent presque a eux seuls le j)artl cambrésien. Quelques-uns cVentre eux cependant penchaient du côté des Meldistes. C'étaient surtout des prédicateurs : Bourdaloue, qui s'était prononcé dès l'origine ; le P. Gaillard, et le P. La Rue, ami personnel de Bossuet.
Avec les Jésuites, Fénelon eut pour lui un personnage considérable, le cardinal de Bouillon (1). C'était, dit Saint-Simon, l'homme le plus chimérique et le plus vaniteux du royaume. Il ne pouvait se résigner a rinlUience (ju'avait prise à la cour l'évêque de Chartres, ce cuistre violet, comme il l'appelait couramment. Parce que Turenne avait haï Louvois, il haïssait l'archevêque de Reims ; il haïssait l'archevêque de Paris et tous les Noailles, parce que de tout temps sa famille les avait détestés. Toutes ces haines, son amitié pour Fénelon, l'espérance qu'il avait d'arriver à une ambassade par les Jésuites, firent du cardinal le plus chaud partisan de l'archevêque de Cambrai.
Les Jésuites se mirent immédiatement en campagne. Dès le 16 mars 1697, M™e de Maintenon écrit h M. de Noailles : « La cabale devient de jour en jour plus grande et plus hardie... C'est h vous, Monseigneur, li soutenir la cause de l'Église et M. de Meaux, que le P. de La Chaise attaque auprès du roi. » Le P. de La Chaise disait, a cette époque, qu'il déliait tout le genre humain de. trouver dans le livre de M. de Cambrai la moindre
(1) Neveu de Turenne, cardinal à vingt-cinq ans et paraissant plus jeune encore, ce qui le lit appeler Vot/'aiit rouge.
chose cligne de censure. Le P. Le Valois, confesseur des princes, n'était pas moins aflirmatif (1).
Mais tout allait changer de face. Le roi, qui n'avait rien su jusque-ia, fut tout a coup instruit par Pontchartrain. Il accueillit Pontchartrain, « comme David aurait écouté un prophète envoyé de Dieu pour lui donner un avis salutaire. » Aussi surpris qu'affligé de cette nouvelle, il alla d'abord chez W^^ de Maintenon et lui dit : « Eh quoi ! madame, que deviendront donc mes petits enfants ? En quelles mains les ai-je mis (2) ? »
Le grand coup était porté. L'archevêque de Reims vint alors. Il entretint plusieurs fois le roi du livre des Maxi- 7nes, en signala, en exagéra les défauts, afin de perdre Fénelon, et d'étaler son zèle. M™^ de Maintenon agit de son côté. « On mit le roi en colère,, dit Saint-Simon, et il s'en expliqua durement avec les deux Pères confesseurs. Bossuet acheva, quand, en présence de toute la cour, a genoux, les larmes aux yeux, la calotte à la main, il demanda pardon au roi de ne lui avoir pas révélé plus tôt le fanatisme de son confrère. Ce spectacle parut risible à la plupart des courtisans. Mais le roi fut vivement frappé, dit Fénelon, « de l'air pénitent avec lequel M. de Meaux lui demanda pardon de ne lui avoir pas révélé mon fanatisme (o). »
Les Jésuites étaient allés trop vite : ils avaient pris parti, dans une question de doctrine, sans savoir la pen-
(1) Phelippeaux, Relation, !« partie, p. 248, etl^ partie, p. 132.
(2) Discours sur la vie et la mort de M. d'Aguesseau, conseiller d'État, par M. d'Aguesseau, chancelier de France, son fils.
(3) Réponse à la Relation, ch. vu, — Phelippeaux, l'^ partie, p. 248. — Mém. de l'abbé Legendre, p. 240.
sée du roi. Le roi, en se prononçant, les mit dans un embarras extrême. Ils voyaient leur échapper, avec le confessionnal, tout leur crédit, tout leur prestige: la nomination aux bénéfices, qui mettait, pour ainsi dire, rÉglisc de France dans leurs mains, sans compter les avantages matériels, dont ils étaient comblés par la libéralité du prince, et par l'avidité des solliciteurs (1).
Les supérieurs inquiets '« consultèrent, dit Saint- Simon, les gros bonnets à quatre vœux, et il fut résolu qu'il fallait céder à l'orage (2). » Le P. de La Rue prêchait devant le roi. Le jour de l'Annonciation, après avoir fini son sermon, il en commença un autre, qui ne dura pas moins d'une demi-heure, contre le fanatisme et les extravagances des nouveaux mystiques, « et parla avec le zèle d'un Jésuite commis par la Société pour lui parer un mauvais coup (5). » Le même jour, Bourdaloue et le P. Gaillard lirent retentir des mêmes plaintes les chaires de Paris ; un autre Jésuite lit comme eux, a l'église paroissiale de Versailles. « Les Jésuites font le plongeon, » écrit Bossuet (4). Que leur importe? La situation était sauvée: ils conservaient tout ce qu'ils avaient cru perdre.
(1) Le P. de La Chaise ne parait pas avoir été accusé de vendre ses services : c'eût été de la simonie ; mais le bruit courait que dans la distribution des bénéfices, les bienfaiteurs des Jésuites n'étaient pas les derniers servis, et que les gros bénéfices étaient pour les gros bienfaiteurs. Vraie ou fausse, cette opinion n'était pas de nature à compromettre les intérêts temporels de la Compagnie. (Voir à ce sujet de curieux détails dans les Mémoires de l'abbé Blache, passim.)
("2) Mémoires de Sai)it-Si))ion, t. I, p. 471-472.
(3) La sortie du P. de La Rue fut un événement. (V. lettre xvi de Racine à son fils.) — Les ambassadeurs étrangers en entretinrent leurs gouvernements. (V. Ardiivcs de la Basl., t. IX, lettre de l'ambassadeur Erizzio au doge de Venise.)
(4) Lettre à son neveu, 31 mars 1G97.
Le P. de La Cliaise, particulièrement compromis, se lit particulièrement remarquer. Après être resté quelque temps en silence, il se déclara ouvertement contre le livre des Maximes, où il y avait, dit-il au roi, d'après un père de la Compagnie, (juarante-trois propositions à rélormer. Il dit la même chose à Bossuet (1). Mais en même temps qu'il décriait le livre à la cour, il l.e soutenait à Rome. L'abbé Bossuet en informe son oncle, qui lui répond : « Je ne doute point que ce que vous pensez du P. de La Chaise ne soit véritable : il est Jésuite autant que les autres (2). »
Bossuet, avant l'apparition du livre des Maximes^ avait déclaré qu'il le combattrait. Toutefois, le premier feu passé, il avait annoncé « qu'il donnerait en secret ses remarques à Fénelon comme à son ancien ami. » Mais, se voyant tout 'a coup soutenu par l'opinion publique et par le roi, il ne garda plus aucun ménagement, et manifesta hautement l'intention darracher a l'archevêque de Cambrai une rétractation absolue. Les remarques secrètes furent communiquées à des tiers ; Fénelon ne put jamais les obtenir (3).
Avec des adversaires nombreux, puissants, déterminés ; des amis réduits a se cacher et à se taire ; sans crédit, sans secours, l'archevêque de Cambrai comprit qu'il n'avait rien 'a espérer en France. Il j)rit donc le parti de soumettre son livre au Pape, et demanda l'autorisation du roi. Le roi hésita : cette démarche portait
(1) Lettre de Bossuet i son neveu, 24 mars 1697.
(2) Lettre de Bossuet à son neveu, 7 avril 1697.
(3) Lettre de Fénelon au roi, 11 mai 1697.
atteinte aux libertés de l'Église gallicane, habituée à juger, en première instance, les questions de doctrine qui s'élevaient dans son sein. D'un autre C(3té, qui pouvait dire dans quel sens le Pape allait prononcer? Bossuet garantit la condamnation comme infaillible. Quant a l'atteinte portée aux libertés gallicanes, on saurait recevoir la décision du Saint-Siège de manière à tout réparer. Fénelon obtint donc l'agrément du roi, et le 27 avril 1697, il déféra son livre au Pape, promettant une soumission absolue au jugement qui serait prononcé (1).
Il semble qu'il n'y eût plus qu'à rester en paix, en attendant la décision de Rome. Bossuet continua d'agir. Il proposa 'a l'archevêque de Paris et 'a l'évêque de Chartres de s'assembler pour examiner le livre de Fénelon, en extraire les propositions dignes de censure, et attacher 'a chacune d'elles les qualifications qu'elle paraîtrait mériter. Quand ce travail fut terminé, on invita Fénelon a assister aux conférences.
L'état de la question se trouve nettement déterminé dans le mémoire que Bossuet remit, a cette occasion, à M. de Noailles, pour être communiqué à l'archevêque de Cambrai. Le nombre des propositions jugées dignes de censure y est porté h quarante-huit. Bossuet les représente, en grande partie, comme autant iV erreurs daiis la foi, et un très-grand nombre comme contraires à la foi, induisant tout le quiétisme, des choses abominables, des conséquences affreuses, désavouées à la vérité par l'auteur, mais dont il posait le principe. Il conclut que
(1) Mémoires de Le Dieu, t. II, p. 228 — D'Aguksseau, Mémoires sur les affaires de l'Église de Fj'ance.
CHAP. XIV. — LA GRANDE CONTROVERSE. ySS
tout le livre des Maximes n'est du commencement à la fin qu'une apologie du quiétisme. Quant aux explications que lautcur pourrait donner, Bossuet disait « qu'elles n'étaient pas recevables, parce qu'elles n'étaient pas sincères. »
« Il déclarait dès lors, et il a déclaré encore plus solennellement depuis, que lui et ses collègues ne mettaient point en question la fausseté de la doctrine, qu'ils la tenaient déterminément mauvaise et insoutenable. » « Rien n'est plus clair que ces paroles, dit encore Fénelon ; il ne voulut m'attirer dans l'assemblée que pour décider, que pour parler au nom de l'Église. Quoi! ne pouvait-on pas craindre de se tromper en me condamnant? Non, on ne mettait pas en question que je ne fusse dans l'erreur, et que je ne dusse me dédire (1). »
Mais de quel droit les trois évêques v'enaient-ils s'ériger ainsi en juges de la doctrine de leur collègue, au moment où il venait de la soumettre au Souverain-Pontife, leur supérieur commun? « Devais-je, dit-il, tenter ces conférences, ou plutôt subir la correction de ce tribunal? » Et non seulement c'étaient des juges sans autorité, mais des juges prévenus, dont l'opinion était arrêtée, la sentence prête, et qui déclaraient n'avoir aucune explication à recevoir. Fénelon faisait observer : « qu'il n'y avait point de particulier à qui on refusât la liberté de s'expliquer, et qu'il était étonnant qu'on la refusât à un évêque. » Il rapportait un fait curieux, et vraiment embarrassant pour ses adversaires : c'est que le cardinal Cajétan fut universellement blâmé à Rome, pour n'avoir pas voulu recevoir l'explication de Lutber.
(1) FÉNELON, réponse à la Rela tion
Moins prévenus que Bossuet, dont ils ne partageaient pas toutes les idées, ni surtout Tintolérance, M. de Noailles et révêque de Chartres se rendaient aux raisons de l'archevêque de Cambrai. Ils restaient en correspondance avec lui, recevaient ses explications, lui soumettaient leurs difficultés et leurs doutes, et cherchaient a tout concilier. Leur cœur les entraînait vers Fénelon, dès que Bossuet n'était plus la. L'archevêque de Paris avait d'ailleurs quelque intérêt 'a ne pas trouver si pernicieux un livre qui n'eût point paani, s'il ne l'avait trouvé correct et utile. « Il faut, disait en riant M™^ Guyon, que ce soit un iort bon livre, puisqu'on prend tant de soin de me le cacher. » « Je vous en conjure par les entrailles de Jésus- Christ, écrivait-elle au duc de Chevreuse, qu'on n'abandonne pas le livre, mais qu'on l'éclaircisse ; dites-le au B. (1). »
C'est le moyen qu'avait, de son côté, imaginé févêque de Chartres. Il proposa donc a Fénelon de s'expliquer, auprès des fidèles, dans une instruction pastorale, et en même temps d'éclaircir les passages douteux de son livre, et d'en adoucir les endroits trop durs, dans une seconde et meilleure édition i'i). L'instruction pastorale parut. Fénelon se mit aussitôt a corriger son livre, et on conserve a la Bibliothèque nationale le précieux exemplaire sur lequel il travailla. Les marges en sont chargées d'une écriture Une et serrée, i)artie au crayon, partie 'a l'encre, car le texte l'ut lu et examiné plusieurs
^1) Lettre inédite au duc de Chevreuse, avril 1697.
(2) V. à ce sujet la lettre de l'abbé Guinot à Fénelon, 12 août 1697, et la réponse de Fénelon du 16 août. — V. aussi Fénelon, réponse à la Relation, chap. vu. ^
fois. Mais à la page 57, les annotations s'arrêtent : révêqiie de Chartres, Bossuet aidant, s'était ravisé. « Si vous soutenez le livre par des explications, écrit-il a Fénelon, on le tiendra bon et utile, sain dans la doctrine ; on le réimprimera ; on accusera de peu d'intelligence ou de mauvaise intention ceux qui le condamnent (1). »
Fénelon n'eût éprouvé aucune répugnance a conférer avec les évêques de Paris et de Chartres. « Pourquoi donc, demanda Bossuet, M. de Cambrai voulait-il me séparer d'eux? » — « Pourquoi? répondit Fénelon. Parce qu'ils ne veulent pas, comme M. de Meaux, m'arracher une rétractation sous un titre plus spécieux ; parce qu'ils ne m'ont point tendu de piège, pour me réduire a approuver leurs livres ; parce qu'ils ne me revient point qu'ils parlent de moi a leurs amis, comme d'un fanatique ; parce que, loin d'être blessés de mon refus pour l'approbation du livre de M. de Meaux, ils ont cru mes raisons concluantes pour ne le pas approuver (2). »
Les deux évêques ne consentirent point a se séparer de Bossuet. Fénelon voulut alors leur donner une preuve de sa déférence et de son amour pour la paix : il consentit 'a conlérer avec son terrible adversaire ; mais il y mit trois conditions :
La première, qu'il y aurait des théologiens et des évê- (|ues présents a la conférence;
La seconde, que l'on parlerait tour a tour, el (jue
(1) Lettre du 28 mai 1697.
(2) Réponse à la Relation sur le quiétisme.
les demandes et les réponses seraient écrites sur le champ ;
La troisième, c'est que Bossuet ne se servirait point du prétexte de ces conférences pour se rendre examinateur du livre des Maximes, et que cet examen demeurerait, selon un premier projet approuvé du roi, entre l'archevêque de Paris, M. Tronson et M. Pirot.
On répondit 'a Fénelon que ces conditions rendaient, selon les vues de M. de Meaux, les conférences inutiles, et les négociations furent irrévocablement rompues (1).
C'était une seconde occasion (jui se présentait de se taire, et d'attendre en paix le jugement du Pape. Ce fut le commencement de la guerre. On déhuta par des rigueurs. Déj'a, au mois de mai, on avait renvoyé de Saint- Cyr trois des religieuses que l'on soupçonnait d'être les plus attachées aux maximes de la spiritualité nouvelle ; et Louis XIV était venu déclarer lui-même, devant la communauté assemblée, qu'elles ne rentreraient jamais. Parmi ces religieuses était M'"^ de La Maisonfort, que M'"*" de Maintenon avait tant aimée, et dont elle avait espéré faire la pierre fondamentale de Saint-Cyr. On lui permit de se retirer 'a Meaux, sous la direction de Bossuet (2).
Fénelon désirait aller a Rome, pour y défendre son livre et répondre aux diflicullés des examinateurs. 11 en demanda l'autorisation au roi. Louis XIV lui répondit, le 1" août 1C97, « qu'il ne jugeait point a propos de
(1) Bausset, Histoire de Fénelon, liv. ni, chap. xxi.
(2) Lettre de Bossuet à son neveu, du l'J mai 1097.
lui permettre d'aller à Rome ; qu'il lui enjoignait, au contraire, de se rendre dans son diocèse, et qu'il lui défendait d'en sortir. » Dès le lendemain, Fénelon quittait la cour, pour n'y plus jamais reparaître.
Il est juste, 'a présent, d'écouter la voix de Bossuel. Voici comment il s'explique, dans un écrit intitulé : Mémoire de M. Vévesque de Meaux à M. l'archevesque de Cambrai), envoyé par les mains de M. l'archevesque de Paris, le lundi 15 de juillet i697 (1).
1" Les trois prélats ne sont point les accusateurs et ne se donnent point pour les juges de l'archevêque de Cambrai. Ce sont des témoins qu'il a invoqués lui-même, et qu'il a mis dans l'impossibilité de se taire, puisqu'il a déclaré, dès son avertissement, page 16, qu'il ne prétendait, dans cet ouvrage, qu'expliquer avec plus d'étendue la doctrine renfermée dans les articles d'Issy.
« Si, au lieu d'expliquer ces principes, il les détruit, et que la doctrine qu'il enseigne soit mauvaise, ces prélats, qu'il appelle ainsi en garantie, a la tête de son livre, sont indispensablement obligés a parler, à moins de vouloir que toute l'Eglise leur impute cette mauvaise doctrine et de se déclarer prévaricateurs de leur ministère. »
2° Ils n'ont fait aucun éclat ; tout s'est passé en silence. On a proposé h rarchevê(jue de Cambrai des conférences, pour traiter tout amiablcment. Il n'a pas voulu les accepter.
(1) Ce mémoire fut imprimé en janvier 1698, dans les Divers écrits ou mémoires sur le livre intitulé > « Explication des Maximes des saints. »
5" Il se plaint (|iron ne veuille pas recevoir ses explications; mais ses explications sont connues. Il les a suffisamment détaillées dans un écrit adressé a l'évêque de Chartres, et qui est trois lois plus long que son livre. Or, « nous sommes prêts a lui faire voir que son explication est pleine d'erreurs, et que, loin de purger celles du livre, elle y en ajoute d'autres ; enfin, que le système, très-mauvais en soi. Test encore plus avec l'explication. »
4" Ce qu'on demande à M. de Cambrai, c'est une rétractation de son livre. On le fait, parce que « c'est le seul parti a prendre. » L'auteur trouvàt-il une explication bonne en elle-même, (ju'elle ne serait pas recevable, parce qu'alors elle ne s'accorderait pas avec le livre ; « le peuple ne saurait a quoi s'en tenir entre une explication qui serait orthodoxe et un livre qui ne le serait pas. »
5° Bossuet termine par ces paroles : « Si l'auteur se résout enfin, comme on l'en conjure de nouveau, de venir a des conférences, de vive voix, nous aurons vu en un moment ce que nous pouvons attendre les uns des autres : je lui répondrai ;i tout ce qu'il voudra. Ce que je puis lui dire, en attendant, c'est que, lorsqu'il s'agit de la foi, je ne fais aucun cas de mes opinions particulières, si j'en ai ; que je ne rejette aucune des (ipinions de l'école, el (|ue, pourvu (pion sache bien prendre le fond commun dont elles conviennent toutes, je n'ai rien a demander davantage. »
Ces dernières paroles sont conciliantes; le reste du mémoire n'y ressondde pas : il fait durement entendre a l'archevêque de Cambrai (piil n'y a pas d'explications
possibles, et qu'il ne lui reste qu'a se rétracter. Quoi qu'il en dise, ce n'est pas comme témoin que Bossuet parait ici, mais comme accusateur et comme juge. Appelés, de bonne foi, par Fénelon, en témoignage de sa doctrine, les commissaires d'Issy, en attendant le jugement du Pape, n'avaient qu'a déclarer ({u'ils ne la partageaient pas. Et si Bossuet voulait des conférences, pourquoi refusa-t-il de les accepter, simple témoin qu'il prétendait être, aux conditions posées par l'archevêque de Cambrai?
Fénelon se trouvait donc placé dans cette alternative : ou de s'engager, si on l'attaquait, dans un débat public, et d'encourir une éclatante disgrâce ; ou de se rendre à l'ultimatum de Bossuet, de venir incliner devant un collègue impérieux sa dignité épiscopale et ses convictions, et recevoir, en secret, devant trois évêques qui n'avaient aucune autorité sur lui, une correction fraternelle qui n'eût pas manqué d'être portée, le lendemain, 'a la connaissance de toute l'Eglise. Sûr de la droiture de ses intentions et de l'orthodoxie de sa pensée, 'a couvert devant sa conscience et devant Dieu, par l'examen sévère qu'il avait fait subir à son livre, et les approbations qu'on y avait données ; soumis par avance, d'esprit et de cœur, a la décision de son véritable juge, il accepta la disgrâce et le débat public. On lui avait refusé un tribunal de théologiens et d'évêques ; c'est à la face de la France, de l'Église entière qu'il se défendra.
M""' de Maintenon, si prévenue contre lui a cette épocjue, ne put s'empêcher de rendre hommage a son
caractère et a sa l)onn^ foi. « Il croit, écrit-elle a M. (le Noailles, soutenir la religion en esprit et en vérité. S'il n'était pas trompé, il pourrait revenir, par des raisons d'intérêt. Je le crois prévenu de bonne foi : il n'y a plus d'espérance. »
Cette lettre est du 15 juillet 1G97. Deux jours après, on remit a Fénelon le mémoire de l'évêque de Meaux, et l'on attendit sa réponse. Il déclara, au bout de quinze jours, qu'il n'avait rien autre chose a faire qu'a attendre le jugement du Pape. C'est alors que Louis XIV lui donna l'ordre de quitter la cour.
Avant de se retirer, il écrivit à M""" de Maintenon une lettre remplie d'une résignation simple et digne. « Il ne me reste, Madame, dit il en terminant, qu'à vous demander pardon de toutes les peines que je vous ai causées. Je serai toute ma vie aussi pénétré de vos anciennes bontés, que si je ne les avais point perdues ; et mon attachement respectueux pour vous, Madame, ne diminuera jamais. » Cette lettre, qui rappelait à M""" de Maintenon tant de souvenirs, la jeta dans une profonde tristesse : sa santé en fut altérée. « Je voudrais bien accorder ce que je dois à la religion avec ce que je dois 'a l'amitié, » écrivait-elle 'a M. de Noailles (1). C'était bien simple : s'en rapporter au chef de l'Eglise, et ne ne se mêler de rien. Mais Bossuet, pour tenir le roi dans sa main, avait besoin d'elle ; par l'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres, on lui laisail une obligation de conscience de s'employer à i»erdrc Fénelon.
(1) Août 1697.
Aussitôt que le duc de Bourgogne connut la disgrâce de son maître, il courut se jeter aux pieds du roi. « Mon fils, lui dit Louis XIV, je ne suis pas maître de faire de ceci une affaire de faveur; il s'agit de la pureté de la foi. » Tous les amis de l'archevêque de Cambrai lui restèrent fidèles, et Versailles fut témoin d'un spectacle qui ne se voit guère à la cour. Le roi, dans un entretien qu'il eut avec le duc de Beauvillier, lui fit pressentir le sort qui le menaçait lui-même. Beauvillier répondit « qu'il se rappelait avoir engagé Sa Majesté à nommer Fénelon précepteur du duc de Bourgogne, et qu'il ne pourrait jamais se repentir de l'avoir fait ; qu'il avait été son ami, et qu'il l'était encore. » Les courtisans admiraient que l'on exposât ainsi sa fortune. « Sacrifiez-moi, lui écrivait cependant Fénelon, et soyez persuadé que mes intérêts ne me sont rien, en comparaison des vôtres (1).» C'est dans cette lettre qu'il dit : « Vous savez qu'on a refusé de me laisser expliquer, et on veut absolument m'imputer des erreurs que je déteste, autant que ceux qui me les imputent. Je ne respire. Dieu merci, que sincérité et soumission sans réserve ; après avoir présenté au Pape toutes mes raisons, je n'aurai qu'a me taire et 'a obéir. »
Le plus docile des instruments de Bossuet, c'était le roi. Il lui avait persuadé « qu'il y allait de toute la religion, » et que la condamnation des Mcmtnes ne pouvait rencontrer aucune difficulté à Rome. Il eut soin pourtant de prévenir l'esprit du Pape, et de lui faire
(l) Lettre de Fénelon au duc de Beauvillier, 12 août 1697.
entendre ce que le clergé de France et le roi même attendaient de lui. Il rédigea à cet effet une lettre, que le roi transcrivit de sa main, et qu'il adressa au Pape le 26 juillet 1697. Le roi y dénonçait le livre de Féndon « comme très-mauvais et très-dangereux, comme déjà réprouvé par un grand nombre de docteurs et de savants religieux. » Il ajoutait que « les explications données par l'archevêque de Cambrai n'étaient pas soutenables, » et Unissait par assurer le Pape « qu'il emploierait toute son autorité pour l'aire exécuter la décision du Sainl- Siége. »
L'archevêque de Paris et Tévêque de Chartres n'étaient pas si faciles a mettre en mouvement. « Ils n'agissent qu'autant qu'ils sont poussés, » écrivait Bossuet (1). '11 les poussait donc, il les entraînait dans sa marche ardente et passionnée ; il les malmenait, dès qu'ils paraissaient hésiter. « Prenez, leur disait-il, le parti qu'il vous i)laira; je vous déclare que j'élèverai ma voix jusqu'au ciel contre des erreurs que vous ne pouvez plus ignorer (2). »
Il fallut courber !a tête, et, le 6 août 1607, les trois prélats signèrent une Déclaration de leurs sentiments sur le livre des Maximes des saints, et la remirent, avec l'autorisation du roi, entre les mains de M. Delphini, nonce du PajjC. Puis ils la lircnl imprimer en latin et en français, pour la répandre dans toute l'Europe (.1).
C'est Bossuet qui rédigea la déclaration des trois évêques. Obligé d'en adoucir quelques endroits et d'en
(1) A son neveu, 10 juin 1697.
(2) Phemppeaux, lîclalion, l" partie, p. 297.
(3) V. l'édition originale, Bibl. nat.. manusc, fonds fr., n" 13924.
GHAP. XIV. — LA GRANDE GOiNTROVERSE. 365
supprimer crautrcs, par déférence pour ses collègues, il voulut se donner libre carrière dans un travail (pii lui iVit personnel. Il l'écrivit en latin, pour le Pape, et en Irançais, pour le public. C'est le Sitmme dodrince, le Sommaire de la doctrine du livre qui a 'pour litre : Explication des mciximes des saints. Bossuet l'écrivit à Germigny et le termina le 20 août 1697.
Cet écrit, très-méthodique, se partage en trois parties : l'exposition sommaire de la doctrine, les consé- (piences de la doctrine, et la discussion des explications de l'auteur.
La clef du système, c'est l'amour pur. De ce principe résultent, selon Dossuet, trois maximes, qui sont des erreurs : l'indifférence par rapport au salut; l'inaction, qui résulte de l'indifférence ; et le sacrifice du bonheur éternel. Les conséquences, les voici : on ne pratique plus les vertus, on acquiesce a sa réprobation éternelle, on consent a la haine éternelle de Dieu, on se laisse aller a toutes les folies d'un fanatisme « plus pernicieux encore. »
L'archevêque de Cambrai avait, sans empressement et sans peur, accepté le débat sur le terrain où lavaient transporté ses adversaires. A son tour, il s'adresse au public, d'abord dans des lettres <jue le duc de Beauvillier publia, sous le titre de Lettres ii un ami, ensuite dans une instruction pastorale datée du là septembre 1697 (1). « En lisant cette explication, répondit Bossuet, malgré les douces et coulantes insinuations
(l) Édition originale,- Bibl. nat., manusc, fonJs fi'., n» 1392'k
dont elle est remplie, on n'est pas longtemps sans s'apercevoir qu'en effet cette explication est un autre livre, construit sur d'autres principes directement opposes à ceux du premier, et qui ont eux-mêmes besoin d'explication (1). »
C'est ainsi que Bossuet croyait pouvoir rejeter toutes les justifications de l'archevêque de Cambrai. Ou bien, selon lui, ces justifications étaient des erreurs nouvelles; ou bien, étrangères 'a la question, elles démontraient ce qui n'était pas contesté ; ou bien, si elles avaient rapport au livre, elles n'aboutissaient qu'a le contredire.
Fénelon prétendait, de son côté, que si l'évêque de Meaux se montrait si sévère pour son livre, c'est qu'il l'entendait mal ; et que, s'il l'entendait mal, c'est qu'il le voulait bien. Il a trois choses surtout à reprocher a son adversaire : d'abord, des altérations de son texte ; puis ce procédé, si commun dans les discussions, et si injuste, qui consiste h découper dans un livre les passages susceptibles d'être pris en mal, et a les considérer en eux-mêmes, sans égard a tout ce que l'auteur peut dire, soit avant, soit après, pour les adoucir ou les expliquer; enfin, une préoccupation constante a profiter des facilités que ce procédé fournit, a tout prendre à la rigueur, dans le plus mauvais sens, et a tirer des textes ainsi entendus des conséquences aussi abominables qu'elles sont éloignées de la pensée de l'auteur.
Or, est-ce ainsi (piil convient d'interpréter un livre? Est-ce dans des propositions isolées, séparées des expli-
(1) Préface à YJnsIntctio)» pastorale de M. de Cambrai.
cations, des correctifs qui les accompagnent, qu'il faut chercher la pensée d'un auteur? Est-ce que l'auteur eût jamais consenti a les écrire, sans les précautions qui les tempèrent? Et si le lecteur les prend autrement qu'on ne les lui donne; si, contre l'intention de l'auteur, il les détache de ce qui les rend bonnes pour les rendre mauvaises, et trouve ainsi que le livre est pernicieux, à qui est-il juste de s'en prendre ? Est-ce à l'auteur ? Peut-on citer un livre, même le plus saint, qui, ainsi entendu, n'offre pas le même péril?
Que si l'on veut bien, comme il est juste, s'en tenir à la suite du texte, Fénelon se croit à même de prouver que toutes les propositions qu'on incrimine se renferment dans les limites de la vérité ; ou bien, ce qui revient au même, que le mauvais sens qu'on lui donne est en opposition formelle avec la doctrine de son livre. Il va plus loin ; il cite trois cents textes empruntés aux mystiques approuvés et aux saints Pères, et il déclare qu'il en tient cinq cents autres à la disposition de ses contradicteurs. Sur quoi il s'explique ainsi : « Voulezvous raisonner sur des propositions isolées ? Il est clair que les textes des saints mystiques sont beaucoup plus forts que tout ce que vous avez repris dans mon Explication des maximes; il n'est pas moins incontestable que les livres de ces mystiques sont universellement considérés, et par vous-mêmes, comme les sources les plus pures de la vie spirituelle ; comment venez-vous dire, après cela, que le mien est pernicieux ?» Dira-t-on qu'il n'est point raisonnable de procéder de la sorte, et que les propositions des saints ne doivent pas être séparées de leurs correctifs? <f Oui, dit Fénelon, il faut être juste
pour les saints ; pourquoi ne l'être pas envers moi? Y a-t-il deux poids et deux mesures dans la maison de Dieu? Mon livre est-il le seul où Ton soit en droit de deviner des impiétés (pie le texte condamne clairement dans toutes les pages? Mon livre sera-t-il le seul dans lequel il sera permis de tronquer des morceaux, pour leur faire dire ce qu'ils ne peuvent jamais dire, quand on ne les ôte point de leur place naturelle, hors de laquelle je ne les reconnais plus (1) ? »
Quant a l'amour pur, la ciel du système, d'après Bossuet, il était facile a Fénelon de montrer que ses idées étaient, en ce point, conformes à la doctrine la plus répandue dans les écoles de théologie (2). »
Au tour que prenaient les choses, avec l'habileté, la vigueur, l'éloquence entraînante que déployait l'archevêque de Camhrai, il était a craindre que les théologiens ne se missent avec lui, a cause de lamour pur, et les ordres religieux, 'a cause des mystiques. Or, les ordres religieux avaient une grande inlluence a Rome; c'est là que le Saint-Office allait prendre ses consulteurs (5).
(.1) Fénelon, Les principales propositions du livre des Maxityics des saints, justifiées par des expressions plus fortes des saints auteurs.
(2) On fit contre Bossuet le quatrain suivant :
Si Bossuot, sur le divin amour.
A Fénelon se montre si contraire, 11 pense, il parle en évoque de cour Oui ne connaît qu'un amour mercenaire.
(Manusc. de Saint-Sulpice, liecucil sur le quiétisme, n» 49.)
(3) A cause de l'ignorance proverbiale alors des évèques d'Italie. On disait qu'ils étaient confits dans la politique et saupoudrés de théo. jOgie, infarinati di leologia. Piielippeaux dit avoir connu un vieil
Bossuet écrivit Schole in tuto, pour tranquilliser l'école, et un autre petit traité, également en latin, Mystici in tuto, pour bien taire entendre aux mystiques qu'il ne voulait pas troubler leur sommeil. Mais 'a peine avait-il fait paraître un ouvrage, que Fénelon, par sa réponse, en détruisait a peu près tout l'efîet.
Le public était avec lui, quand il écrivait à son terrible adversaire : « Plût 'a Dieu, Monseigneur, que vous ne m'eussiez pas contraint de sortir du silence que j'ai gardé jusqu'à la dernière extrémité! Dieu, qui sonde les cœurs, sait avec quelle docilité je voulais me taire, jusqu'à ce que le Père commun eût parlé, et condamner mon livre, au premier signal de sa part. Vous pouvez, Monseigneur, tant qu'il vous plaira, supposer que vous devez être contre moi le défenseur de FEglise, comme saint Augustin le l'ut contre les hérétiques de son temps. Un évêque qui soumet son livre, et (pii se tait après l'avoir soumis, ne peut être comparé ni a Pelage, ni 'a Julien (1). »
Et ailleurs (2) : « Voici vos paroles sur votre confrère qui vous a toujours aimé et respecté singulièrement : Ses amis répandent pariout que cest un livre victorieux, et qu'il y remporte sur moi de grands avantages ; nous verrons. — Non, Monseigneur, je ne veux rien voir que votre triomphe et ma confusion, si Dieu en doit être glorifié... Je vous cède tout pour la science, pour le génie, pour tout ce qui peut mériter l'estime. Je ne voudrais qu'être vaincu par vous, en cas que je me
évêque qui ne savait pas ce que c'était que saint Cyprien : il n'en avait jamais entendu parler.
(1) Première lettre à Bossuet.
(2) Quatrième lettre à Bossuet.
trompe. Je ne voudrais que finir le scandale, en montrant la pureté de ma foi, si je ne me trompe pas. Il n'est donc pas question de dire : Nous verrons. Pour moi, je ne veux voir que la vérité et la paix : la vérité qui doit éclairer les pasteurs, et la paix qui doit les réunir... Vous dites : La nouvelle spiritualité accable l'Église de lettres éblouissantes, d'instructions pastorales, de réponses pleines d'erreurs. Et de quel droit vous appelez-vous l'Église ? Elle n'a point parlé jusqu'ici, et c'est vous ([ui voulez parler avant elle. »
« Qu'il m'est dur, Monseigneur, d'avoir a soutenir ces combats de parole, et de ne pouvoir plus me justifier sur des accusations si terribles, qu'en ouvrant le livre aux yeux de toute l'Eglise pour montrer combien vous avez défiguré ma doctrine ! Que peut-on penser de vos intentions ? Je suis « ce cher auteur que vous portez « dans vos entrailles (1), » pour le précipiter, avec Molinos, dans l'abîme du quiétisme. Vous allez me pleurer partout, et vous me déchirez en me pleurant. Vous me pleurez, et vous supprimez ce qui est essentiel dans mes paroles ! Vous joignez, sans en avertir, celles qui sont séparées! Vous donnez vos conséquences les plus outrées comme mes dogmes précis, quoiqu'elles soient contradictoires à mon texte formel. Le lecteur est étonné de ne trouver, dans un ouvrage fait contre un confrère soumis a l'Église, aucune trace de cette modération qu'on avait tant louée dans vos écrits contre les ministres protestants (2). »
(1) Paroles de Bossuet dans un précédent écrit.
(2) Troisième lettre à Bossuet.
L'archevêque de Paris ne demandait qu'a se taire. Bossuet ne le lui permit pas : il lui importait trop que Tarchevèque se prononçât publiquement. Il le fît dans son instruction pastorale du 27 octobre 1697 (1). Bossuet, à qui cette instruction lut soumise avant que de paraître, crut devoir y retrancher quelques formules d'égards et de politesse que M. de Noailles y avait mises pour Fénelon (2). Il corrigea aussi plusieurs passages où l'auteur, qui ne s'en doutait pas, avait donné prise à l'ennemi contre lui et ses collègues (5).
« Je m'imagine, dit Fénelon, que M. de Chartres voudra aussi tirer son coup. » Il le tira. L'archevêque de Cambrai ne laissa rien sans réponse. •
L'épiscopat, en dehors des triumvirs, s'abstint de prendre part 'a la lutte. C'était décence ; c'était prudence aussi. La défaite de Fénelon n'était pas sûre; les coups qu'il portait faisaient mal ; et, d'ailleurs, qui pouvait dire s'il n'allait pas se trouver bientôt, sous le règne du duc de Bourgogne, à la tête du clergé de France ? Cependant, l'évêque de Noyon (4), pour faire sa cour, ou sim„ plement pour se montrer, avait, dès le 18 mai, publié une ordonnance. C'est au Mercure galant que nous l'avons trouvée (5).
Si quelques-uns ne détestaient pas la dispute, l'abbé
(1) Édition originale, Bibl. nat., manusc, fonds fr.
(2) Bausset, Histoire de Fénelon^ liv. m, chap. xxxix.
(3) Mémoires de Le Dieu, t. II, p. 231.
(4) De Clermont-Tonnerre. C'est le type accompli de la fatuité dans un évêque. Il n'allait au sermon que si le prédicadeur était gentilhomme, et il fallait que les saints fussent de noble race pour qu'il consentit, lui-même, à les prêcher. [Mémoires de Saint-Simon, t. I, p. 119, et lettre de M»« de Maintenon à M. de Noailles, 29 août 1695.)
(5) Mercure galant, imWet 1697.
de Rancé s'y trouva mêlé malgré lui. Il avait écrit à Bossuet une lettre assez vive (1) contre le livre des Maximes. Heureux de pouvoir s'autoriser du témoignage d'un si saint homme, Bossuet rendit cette lettre publique sans y être autorisé par l'auteur, qui ne l'eût jamais voulu permettre. Rancé y gagna cette épigramme du duc de Nevers (2) :
Cet abbé, qu'on croyait pétri de sainteté, Vieilli dans la retraite et dans Thumilité, Orgueilleux de ses croix, bouffi de sa souffrance, Rompt ses statuts sacrés en rompant le silence, Et contre un saint prélat s'animant aujoui'd'hui, Du fond de ses déserts s'anime contre lui; Et, moins humble de cœur que fier de sa doctrine, Il ose décider ce que Rome examine (3).
Cette première partie de la controverse ne resta point sans résultats : elle produisit un rapprochement sensible entre les doctrines et un remarquable changement dans l'opinion. Bossuet niait, au début, non seulement la possibilité d'un état où Ton aime Dieu uniquement pour lui-même, mais encore la possibilité des actes de pur amour, prétendant que le motif de la charité se contond avec celui de res{)érance. Abandonné sur ce point par i)resque tous les théologiens de l'école et en particulier par l'évêque de Chartres (4), il écrivit Schola in tuto et se rapprocha d'eux et de Fénelon. Il en tut de
(1) Bossuet, Œuvres complètes, 1865, t. XXIX, p. (37.
(2) Philippe-Julien Mancini, abbc, duc de Nevers. C'était un neveu de Mazarin.
(3) Recueils de pièces, tant en prose qu'en vers, sur le livre intitulé : Explication des maximes des sai)its, plaq. in-12 de 96 pages. S. 1., 16'J9, Bibl. nat., D, 6518. — V. aux manuscrits, fonds fr., recueil n» 139*24, une lettre de l'abbé Testu, prenant la défense de Rancé.
(4) Dans son ordonnance du 10 juin 1698,
même de la question générale du mysticisme. Après avoir paru, dans les États d'oraison, considérer les mystiques comme des visionnaires, et qualifié leurs saintes aspirations de pieux excès et A^ amoureuses extravagances , Bossuet, dans son Mystici in tiito, professe pour les mystiques autant de déférence et d'égards que Fénelon lui-même : on le prendrait pour un contemplatif
Fénelon, de son côté, apportait aux propositions incriminées de son livre des correctifs et des adoucissements qui les mettaient hors d'atteinte. Les explications se trouvaient-elles en parfait accord avec le texte ? Là résidait la question. Le sens du livre pouvait se discuter encore ; mais le sens de Tauteur, sa pensée intime, on ne pouvait plus l'attaquer. Aussi, se fit-il un revirement complet dans l'opinion publique. Les âmes religieuses, un moment effrayées au cri d'alarme des trois prélats, comprirent bientôt que l'archevêque de Cambrai n'était pas si coupable. On l'avait légèrement condamné ; on revint 'a lui avec un mélange de regret, de respect, d'attendrissement et d'amour :
Avoir une extrême sagesse, Beaucoup d'esprit et de douceur, Une charmante politesse, Un fond de droiture et d'honneur; N'avoir jamais eu de faiblesse Ni pour le corps, ni pour le cœur; Être rempli d'indifférence Pour la gloire et pour l'abondance ; Heureux, humble, affligé, content :
C'est en quoi, Fénelon, tout ton crime consiste. Et si c'est être quiétiste, Jamais homme ne le fut tant (1).
(1) Bibl. nat., manusc, fonds fr., n" 13924.
Seul contre tons, il osait braver l'orage, non pour son livre, qu'il avait soumis, mais pour sa foi, qu'il devait défendre. On ne se lassait point d'admirer sa fermeté, son éloquence, la souplesse et la fécondité de son génie. L'orthodoxie de sa pensée ne pouvait plus être mise en doute ; sa doctrine, dans son ensemble, était évidemment, il l'avait montré, la même que celle de saint François de Sales, de sainte Thérèse, et des mystiques les plus vénérés dans l'Eglise ; les endroits les plus durs et les plus choquants de son livre, il les avait expliqués ; et si quelques nuages restaient encore, on se disait que bien des livres, autrement dangereux, circulaient impunément dans l'Eglise, et que d'autres avaient été condamnés, sans que l'on fit tant de fracas 'a l'auteur (1).
C'est le cardinal de Janson (2) qui était ambassadeur 'a Rome, quand parurent les Maximes des saints. Fénelon lui en adressa un exemplaire. Le soir même de l'arrivée du courrier, le cardinal se le fit lire, en présence de son théologien, l'abbé Vivant, de l'abbé Pequini et de quelques autres Italiens. Les uns firent l'éloge du livre ; d'autres le trouvèrent inutile, et d'autres dangereux. « Monseigneur, s'écria Péquini, (jue cette lecture ennuyait, pourquoi perdre le temps 'a lire un livre qui ne contient que les illusions de Molinos ? » Ce fut lavis du cardinal : il se montra plein de mépris et
(1) V. d'Avrigny, Mémoires chronologiques et historiques, t. IV, p. 133.
(2) V. sur le cardinal de Jaiibon, Mémoires de Leçjendre, pp. 90-91 et 157.
pour le livre et pour l'auteur. Le lendemain, les habitués de l'ambassade, réunis autour du prélat, se remirent à parler du livre des Maximes, et en parlèrent naturellement du ton que Monseigneur avait pris la veille. Quel ne fut pas leur étonnement quand il se mit à dire que c'était un bon livre, bien fait, fort estimé en France, et que ce n'était que par jalousie que l'on s'était soulevé contre l'auteur! Le cardinal avait reçu, dans l'intervalle, une lettre du P. La Chaise. Le bon Père (1) le priait, comme de la part du roi, de prendre la défense de ce livre, dont la doctrine était excellente, bien qu'il n'eût pas l'approbation des jansénistes. Le cardinal de Janson, pour montrer son zèle, fit sur le champ partir un courrier et manda, dans sa dépêche, qu'il allait, suivant l'ordre du roi envoyé par le P. La Chaise, protéger de tout son pouvoir le livre de M. l'archevêque de Cambrai. Le roi, étonné, indigné de tant d'audace, fit venir le bon Père, qui avoua son fait (2), et se courba humblement sous l'orage. Huit jours après, il convenait que le livre n'était pas sans défauts (3) ; le mois suivant, il se vantait, auprès du roi, d'avoir vigoureusement grondé ceux qui le voulaient défendre (4).
Cependant de Torcy, secrétaire d'État, s'était hâté d'écrire à Rome, pour désavouer le P. La Chaise, et
(1) C'est ainsi qu'on le désignait à la cour.
(2) « Le P. de La Chaise a avoué au roi, Monseigneur, qu'il a envoyé le livre de M. de Cambrai à M. le cardinal de Janson, et lui a écrit pour qu'il lui fût favorable. Le roi l'a trouvé fort mauvais. » (Lettre de M"» de Maintenon à M. de Noailles, IG mars 1697.)
(3) Lettre de la même, 3 avril 1697.
(4) Lettre de la même au même, mai 1697. Cf. lettre de Bossuet à son neveu, du 24 mars 1697.
376 M\D.VME GUY ON.
signifier au cardinal qu'il se gardât bien de protéger un livre si pernicieux. Le cardinal se remit donc à médire de V Explication des maximes. D'Estrées avait été obligé, dans l'affaire de Molinos, de brûler publiquement ce qu'il avait publiquement adoré. Janson fut plus heureux : amené, sans éclat, à faire deux fois, coup sur coup, volte-face, il se retrouva 'a la fin dans sa première attitude.
Le cardinal de Janson était un diplomate habile. Il avait, depuis sept ans qu'il était à Rome, terminé l'affaire des bulles, assoupi celle de la régale et rétabli l'accord entre les deux cours. Vieux alors et fatigué, impatient d'ailleurs de recevoir le prix de ses services, il avait un grand désir de revenir en France. Le cardinal de Bouillon n'aspirait pas moins a le remplacer. Il était sous-doyen du Sacré-CoUége, et le décanat allait vaquer par la mort imminente du cardinal Cibo ; mais il fallait, pour recueillir la succession, être à Rome au moment du décès (4). Boudion résolut de s'y rendre et, pour y faire plus grande figure, il désira d'y arriver avec le titre d'ambassadeur. Il fit donc valoir auprès des amis de Fénelon les services qu'il pouvait rendre comme membre du Saint-Office, comme sous-doyen, comme doyen bientôt du Sacré-Collége, et surtout comme ambassadeur de France. Ils entrèrent dans ses vues, et s'employèrent à le faire réussir.
Le P. de La Chaise, ancien ami du cardinal de Janson, se chargea de lui écrire; il engagea Bontemps et les
(1) Le décanat du Sacré-Collége passe ipso facto au plus ancien cardinal-évèque qui se trouve à Rome à la mort du doyen.
autres amis du cardinal a s'unir h lui. On le prévint donc qu'il se présentait une excellente occasion pour lui de quitter Rome ; que c'était la seule que l'on pût prévoir, et qu'il fallait vite la saisir ; que le roi était plein d'estime et d'affection pour le cardinal ; qu'il lui ménageait une récompense proportionnée à ses grands services, mais qu'il fallait absolument venir et se faire voir, car ce n'est guère sur les absents (jue tombent les faveurs de la cour.
Janson, flatté, séduit, le cœur plein d'espérance, écrit vite au roi qu'il faut presser le départ du cardinal de Bouillon ; qu'il va de l'honneur de la France d'avoir un cardinal doyen du Sacré-Collége ; que le doyen ayant son entrée dans toutes les congrégations romaines, il sera mis à même d'y servir utilement l'Etal ; que si Sa Majesté veut bien le charger en même temps de ses affaires. Bouillon, ambassadeur et doyen, aura dans Rome une position prépondérante, qu'il ne manquera pas de mettre au service du roi.
Le P. La Chaise, Beauvillier, avec Pontchartrain et Torcy, qu'on avait gagnés, approuvèrent ce dessein et, tous ensemble, déterminèrent le roi 'a confier ses affaires au cardinal de Bouillon, Il prit aussitôt le chemin de Rome, où il arriva le 5 juin 1007 (1).
Bossuet avait alors en Italie l'abbé Bossuet, son neveu, accompagné de l'abbé Phelippeaux. 11 leur écrivit de rester à Rome et les chargea, avec Pagrémenl du roi, d'y poursuivre au nom des trois évêques la condamnation des Maximes des saints (2). Il faisait grand cas de
(1) Phelippeaux, Relation, 1« partie, p. 258.
(2) Juin 1697.
Tabbé Phelippeaux, qui fut depuis, et pendant longtemps, son seul grand vicaire. C'était, en effet, un théologien habile et un homme de beaucoup d'esprit. Il écrivit, jour par jour, tout ce qui se passa durant le temps qu'il fut a Rome (1). Quant à l'abbé Bossuet, il était difficile de faire un plus mauvais choix. L'archevêque de Paris eut, en outre, son agent particulier, le P. Rollet, procureur général des Minimes. Fénelon, n'ayant pu aller lui-même à Rome, y envoya l'abbé de Chantérac.
Il est dans les usages du Saint-Office de faire examiner les questions par des théologiens avant de les faire décider par les cardinaux. Ces théologiens portent le nom de consulteurs . C'est au commencement de septembre que la Sacrée-Congrégation nomma les consulteurs chargés d'examiner le livre des Maximes. Ils commencèrent par dresser une liste des trente-sept propositions, sur lesquelles devait porter leur examen ; ils décidèrent que ces propositions seraient considérées en elles-mêmes et dans leurs rapports avec la suite du texte, mais sans égard aux explications données après coup. Puis ils se réunirent une fois par semaine, pour procéder 'a la discussion des propositions suspectes. Les uns y trouvaient 'a redire; les autres, non. Quand, à la séance du 24 janvier 1698, on procéda 'a un vote général et décisif, les avis se trouvèrent également par" tagés : cinq pour le livre, et autant contre. Dans ces
(1) C'est la seconde partie de sa Relation de l'origine, des progrès et de la condamnation du quiétisme.
conditions, il était impossible de condamner. Le Pape crut se tirer d'embarras en nommant deux cardinaux, Noris et Ferrari, pour présider les congrégations, modérer l'ardeur de la dispute, et achever rapidement l'examen (1).
Cependant, on s'étonnait en France que l'affaire ne fût pas encore terminée. Bossuet, dès le début, avait pourtant fait remarquer a Rome « qu'il n'y avait rien de pénible ni de difficile ; que le livre était court, la matière bien examinée, déjà jugée en la personne de Molinos ; qu'ainsi, tout devait être prêt. » Aurait-on, par hasard, des ménagements pour un archevêque? Les politiques le disent ; « je ne le puis croire , ce serait tout perdre ; plus une erreur si pernicieuse vient de haut, plus il en faut détruire l'autorité. » Du reste, il n'y a rien à craindre, qu'on le sache bien. « M. de Cambrai sera seul et n'osera résister. Il est regardé dans son diocèse comme un hérétique, et, dès qu'on verra quelque chose de Rome, dans Cambrai surtout, et dans les Pays-Bas, tout sera soulevé contre lui (2). » Enfin, le roi remit au nonce un mémoire dans lequel il fait entendre qu'il est temps d'en finir. C'est le 22 février (jue ce mémoire arriva a Rome. Le cardinal de Bouillon s'en prévalut pour précipiter l'affaire, et sauver l'archevêque de Cambrai. Il pressa donc vivement le Pape de déférer aux intentions du roi, de mettre fin à l'examen des consulteurs et de renvoyer l'affairé aux cardinaux du Saint-
(1) 31 janvier 1698.
(2) Lettres de Bossuet à son neveu, du 2 septembre et du 28 octobre 1697. V. aussi une lettre du 26 août à son neveu, et une autre du 10 septembre au cardinal d'Aguirre.
Office. Il prévoTait que les cardinaux, pressés d'un côté de juger, voyant de l'autre que les avis étaient partagés, se contenteraient d'une prohibition provisoire du livre, do7iec corrigatur.
Les meldistes, pour déjouer les plans du cardinal, firent aussitôt distribuer un mémoire au Pape et aux membres du Sacré-Collége, pour leur représenter que c'était un jugement que le roi, les évêques et l'auteur lui-même attendaient de la cour de Rome. « Les ennemis du Saint-Siège, y disaient-ils, ne manqueront pas de l'insulter et de dire que Rome n'a pu qualifier les propositions faute de science; ou qu'elle n'a pas voulu, faute de zèle... Ainsi, le roi se verra obligé de faire qualiiier la doctrine par les évêques ou les universités de son royaume, ce qui ne serait pas honorable au Saint-Siège, et pourrait avoir des suites fâcheuses (1). »
Le Pape se décida à laisser continuer l'examen des consulteurs. Ils se réunirent, a la Minerve, deux fois la semaine. Enfin, le mercredi 50 avril, à la vingt et unième congrégation depuis l'adjonction des cardinaux, et la trente-deuxième depuis l'origine, l'examen se trouva terminé et les avis partagés en nombre égal, comme la première fois ; Bouillon proposa alors aux cardinaux de défendre le livre donec corrigatur^ et représenta fortement que c'était le seul parti 'a prendre, à raison du partage des théologiens. Telles étaient, en effet, les habitudes du Saint-Office.*
(1) Phelippe/iux, Relation, 2» part., p. 33.