CHAPITRE XVII
Le dessein de Bossuet en composant sa Relation sur le quiétisme. — Analyse de la Relation. — Effet prodigieux produit à la cour, à Rome et partout. — Consternation des amis de Fénelon. — Triomphe de Bossuet. — Fénelon se décide à répondre. — Revirement subit de l'opinion. — Analyse de la Réponse à la Relation. — Enthousiasme général. — Triomphe de Fénelon.
La Relation sur le quiétisme fut comme un long réquisitoire venu, après la persécution, pour apaiser l'indignation publique, et prouver que les victimes avaient tort.
Montrer, quant au fond, d'une part, que la doctrine de l'archevêque de Cambrai n'est autre que celle de M""" Guyon ; d'autre part, que les maximes de M*"' Guyon ne diffèrent pas de celles de Molinos ; quant aux procédés : que tous les torts sont du côté de Fénelon ; que c'est lui qui a été le provocateur, et qui a mis les trois prélats dans la nécessité de rompre le silence, pour venger leur honneur et leur foi : voila l'objet de la Relation.
Elle fui faite au moyen des manuscrits que iM™^ Guyon avait autrefois remis à Bossuet, sous le sceau du secret, avec une confiance naïve; sur les lettres que Fénelon avait écrites au grand évêque, dans les épanchements de rintimité ; surtout au moyen du long mémoire adressé par l'archevêque de Cambrai a M'"'' de Maintenon, le 2 août 1696, et dans lequel il lui ouvrait tout son cœur. L'évêque de Chartres qui, avec Tarchevêque de Paris et M. Tronson, en avait eu la confidence, eut l'imprudence d'en parler a Bossuet. « M. de Meaux lui repartit : « Vous « êtes obligé, en conscience, de tout communiquer ; vous « serez damné, si vous ne le faites (1). » 11 dit la même chose a M""' de Maintenon qui crut, à sa voix, que pour n'être pas damnée, elle devait trahir. Elle livra donc, pour être rendu public, ce mémoire, qui n'avait été fait que pour elle.
« On verra, dit Bossuet, plus clair ([ue le jour ce qu'on ne voit déjà (jue trop : que c'est, après tout, M'"'' Giiyon (|ui fait le fond de cette affaire, et que c'est la seule envie de la soutenir qui sépare ce prélat d'avec ses confrères (2). » De la vient la nécessité de faire connaître cette femme, puisqu'elle exerce une telle séduction sur les âmes, puisqu'elle a de tels admirateurs « et un grand parti pour elle. »
Bossuet s'applicpie donc, non pas 'a faire connaître jVfne Guyon, mais à la discréditer ; il néglige ses vertus et ses malheurs, qui la font si intéressante ; ce qu'il veut, ce qu'il ramasse, ce sont les détails (pii font rire,
(1) Journal de Le Dieu, t. II, p. 131.
(2) Relation sur le quiétisme, édit. orig., 1698, pi 15.
et ceux qui peuvent indigner. Au moyen de cette Vie manuscrite, si imprudemment confiée a sa discrétion, il fait, avec tout Part qu'il y sait mettre, le tableau animé, saisissant, des illusions de M"' Guyon et des extravagances de sa vie mystique ; il nous raconte ses songes mystérieux, ses prophéties, ses miracles, son prétendu apostolat, et cette étonnante inspiration qui la presse, qui la pousse, qui la fait écrire avec une rapidité sans exemple ; ces communications en silence, ce mystérieux pouvoir qu'elle s'attribue sur le corps et sur l'âme de ses enfants ; cette plénitude de grâce, dont elle se décharge sur ceux qui l'entourent, qui parfois la tourmente et la gonfle, au point qu'elle en crèverait, si une duchesse ne se trouvait la pour la délacer. Puis vient la liaison de M'"'' Guyon avec le P. La Combe. « Le temps est venu où Dieu veut que cette union soit entièrement découverte : je n'en dirai rien davantage (1). »
Bossuet ne crut pas devoir faire usage, dans un écrit public exposé à la discussion, des deux lettres du P. La Combe : il s'en tient a cette insinuation terrible, qui fait entendre, sous les apparences d'une grande réserve, des choses que rien ne lui permettait d'affirmer. C'est ainsi que le grand évêque jette 'a pleines mains l'odieux et le ridicule sur cette femme « ignorante et visionnaire, éblouie d'une spécieuse spiritualité, trompée par ses directeurs, » et dont l'égarement va jusqu'au fanatisme et h la lolie.
Le malheur, c'est que cette femme ait été défendue, applaudie par un homme comme l'archevêque de Cam-
(1) Relation, p. 112.
brai ; c'est que « cette Priscille ait trouvé son Montan (1). »
Dès les conférences d'Issy, l'abbé de Fénelon donnait à ses amis de grandes inquiétudes ; mais sa soumission les rassurait ; il fut fait archevêque de Cambrai, grâce à leur silence. Tout change après le sacre : Fénelon se refuse a approuver le livre de Bossuet. Et il allègue, dans son mémoire a M"'' de Maintenon, deux raisons principales : l'une, c'est qu'il croit M""" Guyon innocente des erreurs qu'on lui impute ; l'autre, c'est qu'approuver le livre de Bossuet serait, selon lui, diffamer son amie et se diffamer soi-même. Les erreurs qu'on a pu trouver dans les livres de M"" Guyon n'ont jamais été dans sa pensée. Le mal est dans le langage mystique, qu'on a trop pris 'a la rigueur. « C'est un langage mystique, s'écrie Bossuet, d'avoir dit, dans son Moyen court, que l'acte d'abandon, fait une fois, ne se peut jamais réitérer; c'est un langage mysti([ue que d'avoir renvoyc' aux états inférieurs de la contemplation celle des attributs particuliers et des personnes divines, sans en excepter Jésus-Christ ; c'est un langage mystique de supprimer tout désir, jusqu'à celui du salut et des joies du paradis ! C'est un langage mystique, selon M. de Cambrai.
« Il est vrai, mais ce langage mystique est celui des faux mystiques de nos jours, d'un Falconi, d'un Molinos,
(1) A cette même époque, le P. de La Rue, prêchant aux Feuillants le panégyrique de saint Bernard, avait signalé dans Fénelon et M™» Guyon un autre Abélard et une nouvelle Iléloïse. Bossuet assistai » au sermon, et peut-être y avait-il travaillé. « Dites à M. de Mirepoix écrit-il à un ami, que j'approuve la comparaison d'Abélard. » (Lettre à M. de La Loubère, !«>■ juin 1698.) — Cf. lettre de Ghantérac à Fénelon, 13 septembre 1698.
(l'un Malaval, auteurs condamnés, et non celui d'aucun mystique approuvé. Voila comment M. de Cambrai excuse les livres de M""" Guyon. Pour la sauver, il a recours à cette méthode inouïe de juger du sens d'un livre par la connaissance particulière qu'il a des sentiments de l'auteur, et non pas des sentiments d'un auteur par les paroles de son livre ; c'est vouloir juger de ses paroles par ses pensées, et non pas de ses pensées par ses paroles ; c'est ouvrir la porte aux équivoques les plus grossières, et fournir des excuses aux plus mauvais livres (1). »
Quant à la crainte de diffamer M*"*" Guyon, elle est chimérique. « Si on suppose que cette dame persiste dans ses erreurs, il est vrai que sa personne est abominable ; si, au contraire, elle s'humilie, si elle souscrit aux censures qui réprouvent cette doctrine, si elle condamne ses livres, il n'y a donc que ses livres qui demeurent condamnables; et par son humilité, si elle est sincère, et qu'elle y persiste, sa personne peut devenir innocente, et peut même devenir sainte par son repentir (2). »
La crainte de se diffamer soi-même est encore moins justifiée. Reconnaiire une erreur, avouer une faute n'esj pas se diffamer; c'est s'honorer, au contraire. « Était-ce tui si graïul malheur d'avoir été trompé par une amie (5). »
(t) Relation, pp. 66, 67.
(2) Relation, p. 59.
(3) Ce mot est perfidement souligné dans l'édition originale, p 70. Il devait produire un fâcheux effet à Rome, où le mot correspondant amica est habituellement pris dans un mauvais sens.
Mais ce qui arrête Fénelon, ce n'est point la peur de se diffamer; c'est la conscience d'avoir fait une faute. « Il ne voulait pas faire sentir à ses amis qu'il leur avait mis en main un si mauvais livre. » Voila pourquoi il refusa d'approuver les États d'oraison. D'une admirable docilité jusqu'au sacre, il change aussitôt après de conduite, et ne veut plus s'astreindre à la doctrine qu'il a souscrite à Issy. « C'est autre chose, en effet, qu'être archevêque ou de ne l'être pas ; d'avoir des mesures à garder, avant que de l'être, ou de n'en garder plus, quand l'affaire est consommée (1). »
Il s'expose donc a mettre l'Église en combustion et publie le livre des Maximes des saints. Ce livre soulève, 'a son apparition, une réprobation dont il serait difficile de trouver un autre exemple. « Nous parlâmes les derniers, dit Bossuet. Cependant, M. de Cambrai, dans un soulèvement si universel, ne se plaignait (|ue de nous ; et, pendant que nous étions obligé de nous excuser de l'avoir trop utilement servi, et qu'il fallait enfin demander pardon de notre silence, qui l'avait sauvé, il faisait et méditait contre nous les accusations les plus étranges. »
« J'avais seul soulevé le monde : quoi? ma cabale? mes émissaires ? L'oserai-je dire ? Je le puis avec conliance et a la lace du soleil ; le plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable de toute finesse et de toute dissimulation, qui n'ai jamais trouvé de créance que parce que j'ai toujours marché dans la créance commune : tout a coup j'ai conçu le hardi dessein de perdre, par mon seul crédit, M. l'archevêque de
(1) Relation, p. 97.