‹ Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence; d'après le écrits originaux et des documents inéditsChapitre 131 sur 152 · MADAME 6UY0N · texte numérisé non relu

MADAME 6UY0N

Cambrai, que jusqu'alors j'avais toujours voulu sauver a mes risques. Ce n'est rien : j'ai remué seul, par d'imperceptibles ressorts, d'un coin de mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, tout Paris, toute la cour, tout le royaume, car tout prenait feu ; toute l'Eglise et Rome même, où l'étonnement universel, pour ne rien dire de plus, fut porté aussi vite que les nouvelles publiques ; ce que les puissances les plus accréditées, les plus absolues ne sauraient accomplir, et n'oseraient entreprendre, qui est de faire concourir les hommes, en un même instant, dans les mêmes pensées, seul, je l'ai fait, sans me remuer (1). »

Mais quel est le livre en lui-même ? Qu'est-il autre chose qu'un faible adoucissement, qu'une adroite et artificieuse justification du Moyen court? Quant a M"'" Guyon, l'archevêque de Cambrai la comprend, dans sa lettre au Pape, parmi les mystiques qui, portant le mystère de la foi dans une conscience pure, avaient favorisé l'erleur par un excès de piété affectueuse, par le défaut de précaution sur le choix des termes, et par une ignorance pardonnable des principes de la théologie. »

Pour expliquer et défendre les livres de M'"® Guyon, l'archevêque do Cambrai a recours a des explications inouïes. Ces explications se succèdent, se contredisent, et renferment de nouvelles erreurs. L'auteur les donne au public, dans sa préface, et au Pape, dans sa lettre, comme le comnienlaire des (nMi(e-(|natre arlicles d'Issy, el elles en sont la contradiction. « Qui obligeait M. de Cambrai a expliipier nos articles sans nous ? à nous

(1) Relation, pp. 101, 102.

citer en notre propre nom, et enlin à nous faire accroire que son livre, où nous trouvions tant d'erreurs, n'est qu'une plus ample explication de notre doctrine ? Lui est-il permis de tout entreprendre ? N'avons-nous qu'à nous taire, quoi qu'il avance contre nous ? Ce ne sont pas là des prétextes ; ce sont des raisons plus claires que le soleil (1). »

Et cependant, ce ne fut qu'à l'extrémité, après avoir épuisé tous les moyens de douceur, quand il était impossible de faire autrement, que les trois évéques ont signé leur déclaration et l'ont rendue publique. « On se plaint qu'elle est trop rude; mais M. larcbevéque de Paris a assuré avec vérité que M. l'archevêque de Cambrai avait été beaucoup épargné. Nous y avions tu ces tentations d'un genre particulier, auxquelles il faut succomber et dont on n'a pu s'empêcher de parler ailleurs ; nous y avions tu ces docilités des âmes ingénues sur les choses humiliantes qu'on leur pourrait commander, ce dénûment, non seulement de toute consolation, mais encore de toute liberté, cette disposition sans limites à toutes les pratiques qu'on voudra leur imposer; enhn, nous y avions tu les possessions, les obsessions et autres choses extraordinaires que l'auteur nous avait données comme appartenant aux voies intérieures ; on sait à quoi les faux spirituels les font servir (2). »

« Nous exhortons M. de Cambrai, dit Bossuet en terminant, à occuper sa plume éloquente et son esprit inventif à des sujets plus dignes de lui. Qu'il prévienne,

(1) Relation, p. 125.

(2) Relation, p. 132.

il est temps encore, le jugement de l'Église; l'Eglise romaine aime à être prévenue de cette sorte, et, comme dans les sentences qu'elle prononce, elle veut toujours être précédée i)ar la tradition, on peut, en un certain sens, l'écouter avant qu'elle parle. »

Sortie des presses le 51 mai, c'est seulement le 26 du mois suivant que l'ut publiée la Relation du quiétisme. Bossuet, ce jour-la, vint 'a Marly présenter luimême les premiers exemplaires au roi, aux princes, à M"'*" de xMaintenon et a tous les seigneurs de la cour (1). L'effet fut prodigieux et terrible. « Le livre de M. de Meaux fait un grand fracas ici, écrit M"*" de Maintenon ; on ne parle d'autre cbose. Les faits sont a la portée de tout le monde ; les folies de M'"'' Guyon divertissent ; le livre est court, vif et bien lait ; on se le prête, on se l'arracbe, on le dévore (2). » On vit M"^ de Maintenon distribuer elle-même, avec une satisfection qu'elle ne cberchait point à cacher, ce malheureux écrit, fait sur les pièces qu'elle avait livrées elle-même, et où son ancien ami était si cruellement déchiré. Estil donc vrai que l'on déteste les gens et que l'on s'acharne à les perdre, à proportion du mal qu'on leur a déjà fait? En même temps, le roi faisait publiquement réloge du livre, et déclarait que l'auteur n'y avait pas avancé un seul mot qui ne fût vrai (5) ; il chargeait le nonce d'envoyer la Relation au Pape, et donnait

(1) Journal de Dangeau.

(2) Lettre à M. de NoaUles, 29 juin 1698. Cf. lettre de Bossuet à son neveu, Marly, 30 juin 1698.

(3) Saint-Simon.

(les ordres exprès pour qu'elle fût lue au duc de Bourgogne (1).

Un concert d'éloges retentissait aux oreilles de Bossuet, accompagné de quelques blâmes plus doux a son cœur que les éloges mêmes. C'est ainsi que Perrault, de TAcadémie française, ose lui reprocher d'avoir mis dans cette affaire trop de patience et de douceur (2). D'autres le blâmaient d'avoir trop aimé Fénelon et de l'avoir laissé taire archevêque. « M. de Cambrai, écrit de Versailles labbé Bourdelot, est tombé dans le dernier mépris. Tant qu'il n'a été question que du dogme, il partageait les esprits ; mais l'histoire et les faits l'ont accablé (5). »

Bossuet était triomphant; il n'admettait pas qu'il fût possible de lui répondre, et la duchesse de Bourgogne lui ayant demandé : « M. de Cambrai ne répondra-t-il pas a cela? — S'il répond, avait-il dit, je le mettrai en poussière (4). »

Les amis de Fénelon étaient consternés : « Ils ont honte de lui, » écrit Bossuet à son neveu, le 21 juillet. C'est que, tout en paraissant découvrir déjà tant de

(1) Lettre de l'abbé Bourdelot, 7 juillet 1698, dans les Fragments philosophiques de M. Cousin, 3^ édit., t. II, p. 323.

(2) Lettre à Bossuet, 9 juillet 1698.

(3) Lettre du 7 juillet 1698. Cf. lettre de l'abbé de Beaufort à l'évêque de Châlons. (Archives delà Bastille, t. IX.)

(4) Ce propos passa de la cour de France à celle de Savoie, d'où il vint à Borne. (Lettre de Chantérac à Fénelon, 18 septembre 1698.) « SU a la hardiesse de répondre, on le confondra dans les formes, et on le couvrira de confusion. » (Lettre de Bossuet à son neveu, 30 juin 1698.) Voir aussi dans la correspondance de Bossuet, lettre de l'archevêque de Reims, du 6 juillet, et de l'archevêque de Paris, du 8,

mystères, la Relation donnait à entendre que l'on en taisait encore plus ; ces mots menaçants : « Le temps est venu où Dieu veut que cette union soit entièrement découverte, » annonçaient des révélations terribles ; une profonde et religieuse tristesse s'empara de tous les cœurs. « 11 semblait, dit le cardinal de Bausset, que l'on dût cesser de croire à la vertu. »

On eût dit, pour comble de malheur, que toutes les mesures étaient prises, afin que rien ne vint troubler dans leur triomphe les adversaires de l'archevêque de Cambrai. Les presses d'où sortaient ses écrits avaient jusqu'alors échappé aux recherches de la police. Il est vrai que les exemplaires, une l'ois lancés, étaient ardemment poursuivis ; mais un certain nombre, par l'habileté des libraires, arrivaient toujours, et faisaient à la bonne cause plus de tort qu'on n'en voulait soullrir. Enhn, a lorce de remonter les courants, on arriva jusqu'à la source. Ponchartrain se mit encore une lois en campagne et, le 18 juin 1698, huit jours avant la publication du livre de Bossuet, il écrit a dHerbigny, intendant à Lyon : « Le roy estant informé que le nommé Boudet, libraire, rue Mercière, à Lyon, imprime les dernières lettres de M. l'évesque de Cambray, Sa Maj. m'ordonne de vous escrire d'empescher celte impression et de faire saisir les exemplaires qui pourraient se trouver chez luy (1). »

Le lendemain, autre lettre a M. de La Bourdonnais : « Le roy estant informé qu'on imprime à Rouen les

(1) Minutes d'expéditions, etc. (Manusc. de la Bibl. nat., fonds fr., 1^0 585.)

ouvrages de M. Fcvesque de Cam]}ray, et qu'il y a lieu de croire que c'est le P. Touriiemyne qui prend soin de cette impression, Sa Maj. m'ordonne de vous avertir, afiîn que vous puissiez vous en informer et, supposé que cela soit, vous fassiez cesser l'impression et supprimer les exemplaires qui se pourraient trouver (1). » Il est vrai que le bruit courut, quelque temps après, que le roi voulait s'adresser aux deux partis pour leur imposer silence. Cette mesure n'eût pas été juste : on n'impose pas silence a un homme traité comme venait de l'être Fénelon. Bossuet l'eût cependant trouvée trop douce ; il fallait, pour le contenter, que l'archevêque de Cambrai fût réduit au silence, et que ses adversaires eussent la liberté de parler toujours. « Tout Paris, écrit-il, était hier ému et scandalisé de la défense d'écrire que l'on disait foite également aux deux partis, sans mettre aucune différence entre nous, qui écrivons pour éclaircir la vérité, et ceux qui n'écrivent que pour l'embrouiller et la combattre. Mais ces bruits, (pii venaient des émissaires de M. de Cambrai, tomberont d'euxmêmes (2). »

Bossuet pouvait dormir en paix au moment où il écrivait ces lignes : tout allait se passer selon ses désirs. Car Fénelon était résolu a ne point répondre, et 'a faire a l'amitié le sacrifice de son honneur. « Des amis trèssages, écrit-il a l'abbé de Chantérac (3), m'ont persuadé

(1) Minutes d'expéditions, etc. (Manusc. de la Bibl. nat., fonds fr., a» 593.

(2) Lettre de Bossuet à son neveu, 7 juillet 1697.

(3) 13 juin 1698.

que dans rextrême prévention où Ton a mis le roi, le reste de mes amis, qui est ce que j'ai de plus précieux au monde, ne tenait plus (}u'a un cheveu ; c'est le terme dont on s'est servi. On a déjà sacrifié quatre personnes, pour me punir d'avoir répondu 'a mes adversaires, et pour m'imposer silence, sans vouloir me donner l'avantage de pouvoir dire qu'on me l'a imposé. Le public voit assez que je dois enfin me taire, par profond respect pour le roi, et par ménagement pour mes amis. »

Fénelon n'était point encore informé de ce qui se [)assait a Rome. La Relation venait d'y arriver, et avec elle comme un écho du bruit qu'elle avait fait en France. « 11 n'y a point de plus grande authenticité, écrivait Bossuet en envoyant les premières feuilles, que d'imprimer ces pièces ici, a la face de toute la cour. On voit bien qu'on n'oserait le faire, si l'on n'était assuré de deux choses : l'une, de ne pouvoir être contredit ; l'autre, que le roi et M'"' de Maintenon le trouvent bon (1). »

Le livre fut lu, dévoré à Rome, comme il l'avait été 'a Marly et a Versailles ; ce fut le même étonneraent pour tous, la même joie maligne chez les uns, et chez les autres le même abattement, la même douleur. L'abbé de Chantérac n'osait plus sortir ; ses amis confondus l'abandonnaient, et semblaient ne le plus connaître; d'antres ne pouvaient retenir leurs larmes. « Ils devraient mourir de honte, dit l'abbé Hossuet. M. de Cambrai n'a i)lus, selon les gens désintéressés et de bon sens, d'autre parti a prendre (pie de baiser les verges

(1) A 7>ox) neveu, 16 juin 1698.

et de se soumettre (I). » C était aussi l'avis du cardinal de Bouillon : il était consterné et ne conservait plus d'espérance.

Le silence où se tenait Fénelon était exploité avec une habileté perfide. Il n'avait, disait-on, rien à répondre : c'est pour cela qu'il se taisait ; et d'ailleurs, il craindrait, s'il ouvrait la bouche, que M^^e Guyon ne parlât a son tour, et ne révélât tout ce qui s'était passé entre eux, comme avait déjà fait de son côté le P. La Combe. On racontait, encore une fois, les choses horribles avouées, disait-on, par le Barnabite, et on disait : « Voila cette femme dont M. de Cambrai se fait l'apologiste, et qu'il ose appeler son amie l » Chaque courrier promettait, pour un prochain avenir, d'autres aveux et de nouveaux scandales ; et à l'insulte on ajoutait le défi : « Nous le verrons, disaient-ils, ce grand archevêque, ce prélat si pieux ; on va découvrir sa conduite ; son bel esprit ne l'en tirera pas (2). »

L'abbé de Chantérac informait Fénelon de tout ce qui se disait et se faisait â Rome : « Je dois, lui écrivait-il, avoir cette fidélité de vous dire, (pioi ({u'il m'en coûte, que votre perte est infaillible, et pour le livre et pour la réputation, et peut-être même pour la doctrine, si l'on ne vous entend pas parler hautement, et avec la même liberté et la même assurance que vous avez lait jusqu'ici... C'est a vous à les faire taire et à leur fermer la bouche. Encore une fois, votre silence, dans

(1) Phelippeâux, Relation, 2' part., p. 131. — Lettre de l'abbé Bossuet, 8 juillet; de Chantérac, 26 juillet.

(2) Lettre de Chantérac à l'abbé de Langeron, du 11 juillet. — Du même à l'énelon, 5. 12, 19 juillet 1698.

celte occasion, serait regardé ici comme une pleine et entière conviction de tout ce qu'on vous impute, et de tout ce qu'on veut faire entendre contre vous. »

A ces raisons, l'abbé de Cbantérac joignait des considérations fort justes, et bien propres à faire tomber tous les scrupules de Fénelon : « Ce^ que vous me dites de la disposition de la cour a l'égard de vos amis, dont les intérêts vous sont bien plus cliers que les vôtres, me touclie et me pénètre comme vous : mais je ne sais s'il n'y a pas encore plus a craindre pour eux dans un silence qui vous condamne sans ressource, à la face de toute l'Église (1). »

Fénelon, convaincu, se décida à répondre. A cette nouvelle, ses partisans de Rome reprirent courage ; ils osèrent élever la voix, et virent bientôt se propager autour d'eux un mouvement d'opinion, déjà provoqué par les violences de leurs adversaires. Les uns savançaient jusqu'à dire que les faits contenus dans la Relation étaient faux ; d'autres, plus modérés et plus sages, faisaient rcnianiuer qu'il était injuste de se prononcer contre rarclicvèque de Cambrai, avant d'avoir entendu sa défense ; d'autres signalaient aux théologiens et aux cardinaux la confusion que les prélats français mettaient dans l'affaire (2). C'est d'une (piestion de doctrine qu'il s'agit, disaient-ils, et non d'un procès criminel. Les meldistes, au début, ne voulaient pas que l'on parlât des vertus (le l'archevêque de Cambrai, prétendant que cela ne l'empêchait point d'avoii- fait un mauvais livre ; vonl-

(1) LeUres du 12 et du 19 juillet 1698.

(2) PiiELiPPEAUx, BelatioH, 2' pixrt., p. 131.

ils l'aire maintenant, avec toutes leurs imputations, que si le livre est bon, il devienne mauvais ? Un cardinal faillit même aller un peu loin dans la voie de l'apologie. Qu'est-ce que cela fait, disait-il, au livre de M. l'archevêque de Cambrai ? Quand même elle et lui auraient tous les jours... Etiam si, disait-il en latin, quotidie cum illâ co... co... co.... 11 répéta jusqu'à trois fois ce commencement d'un mot qu'il ne voulait plus dire, pour en appeler un autre qui ne venait pas. Comedat finit par se présenter, et tira d'embarras le vénérable cardinal (1).

Quelques-uns allaient jusqu'à dire librement leur pensée sur la conduite des évêques de France. Ce n'était pas, selon eux, le zèle de la religion, ni l'amour de la vérité qui les faisaient agir. Tout le crime de l'archevêque de Cambrai, c'était d'avoir demandé le jugement de Rome, et de ne s'être pas soumis à celui des prélats (2).

A Rome, on pouvait parler ; en France, il fallait se taire. Discuter, dans les circonstances présentes, eût ressemblé a un acte de rébellion et mérité la Bastille ou Vincennes. On était à se demander s'il serait permis à Fénelon lui-même de répondre à ses accusateurs, quand le roi, plus juste et moins passionné que ceux (jui l'entouraient, leva tout a coup les obstacles.

« Concernant la distribution des escrits de M. de Cambrav, écrit à d'Argenson M. de Ponchartrain, le

(1) Lettre de Chantérac à Fénelon, 27 septembre 1698.

(2) Du même au même, 2 août 1698.

8 juillet 4698, Sa Maj. m'ordonne de vous mander que, sans (|u'il paraisse rien de sa part, vous cessiez toutes poursuites et toutes recherches a cet égard, n'estimant pas qu'on doive empescher M. de Cambray d'escrire, pendant que les autres prélats le font en toute liberté (1)-. »

Le mois n'était pas écoulé que Fénelon envoyait sa réponse 'a Paris et a Home (2). Aprùs tant de jours sombres et pesants, le soleil dissipait les nuages, et l'on vit briller de tout leur éclat le génie et la vertu de l'incomparable archevêque.

« Je ne demande au lecteur, dit-il (5), qu'un moment de patience pour lui faire remarquer quel était l'état de notre dispute, quand M. de Meaux a passé de la doctrine aux faits. J'ai prouvé a ce prélat, dans ma Réponse à la déclamation et dans mes dernières lettres, qu'il avait altéré mes principaux passages, pour m'imputer des sentiments impies ; et il n'a vérifié aucun de mes passages, suivant ses citations. J'ai montré des paralogismes manifestes, qu'il a employés pour me mettre des blasphèmes dans la bouche ; et il n'y répond rien. Je l'ai pressé, mais inutilement, de répondre sur des questions essentielles a la religion et décisives pour mon système... Ce prélat veut que je lui réponde sur les moindres circonstances de la vie de M""" (aiyon, comme un criminel sur la sellette répondrait a son juge ; mais quand je le

(1) Minutes d'expéditions, etc., inanusc. 585, p. GG8.

('2) 11 envoya les premiers exemplaires dès le 26 juillet, et le livre terminé le 6 août.

(3) Réponse de Mu'' rarclievéquo de Cambrai à récrit de M." révoipic de Meaux, intitulé : lu'lttlin)i sur le riiticlis)iu', avertisscniinf.

presse de répondre sur des do,gmcs fondamentaux de la religion, il se plaint de mes questions et ne veut point s'expliquer.

« L'embarras de M. deMeaux est encore redoublé par les réponses des deux prélats unis avec lui. M. de Meaux veut que l'opinion de l'amour indépendant du motif de la béatitude soit la source du quiétisme. Il dit que c'est en cela qu'est mon erreur, que c'est le point décisif, le point qui renferme la décision du tout, et (jue c'est par cette doctrine que je me perds (1).

« Mais M. l'évêque de Chartres, qui vient a son secours contre moi, se tourne, en ce point, pour moi contre lui, et déclare que cette doctrine est celle qu'il a soutenue dans ses thèses (2). M. de Meaux veut que l'oraison passive soit une ligature réelle et absolue des puissances de l'àme ; mais M. l'archevêque de Paris n'admet pas cette définition.

« Dans cet embarras, l'histoire de M"^'' Guyon paraît à M. de Meaux un spectacle propre a faire oublier tout h coup tant de mécomptes sur la doctrine... Mais si mon livre est plein, comme il l'a dit cent fois, des plus extravagantes contradictions et des erreurs les plus monstrueuses, pourquoi mettre le comble au plus affreux de tous les scandales, et révéler aux yeux des libertin^ et des hérétitpies ce qu'il appelle un malheureux mystère? Pourquoi sortir du livre, si le texte suflisait pour le faire censurer? Pour(juoi attaque-t-il enhn ma personne, pour Uétrir le livre par l'auteur, craignant de ne poiivoir llé-

(1) Réponse de M. de Meaux aux quatre lellies.

(2) lubt. past. du 10 juin 1G98.

trir l'auteur par le livre? SU se croyait obligé en conscience de me dénoncer comme un fanatique, comme un second Molinos, comme le Montan crime nouvelle Priscille, il fallait commencer par la. Pourquoi ne le révèlet-il qu'après s'être rendu si suspect dans ses témoignages, par tant de passages manifestement altérés, par une prévention extrême contre la définition de la charité reconnue de toutes les écoles; enfin, par son silence poussé jusqu'au bout sur tant de questions décisives? Tandis qu'il ne s'agissait que du péril de l'Eglise, il ne faisait aucun scrupule de taire le malheureux mystère ; mais dès qu'il en a besoin pour se débarrasser sur la dispute dogmatique, cette dispute le réveille, le presse plus que le péril de l'Église... Alors il a recours 'a tout ce qu'il y a de plus odieux dans la société humaine. Le secret des lettres missives qui, dans les choses d'une confiance si religieuse et si intime, est le plus sacré après celui de la confession, n'a plus rien d'inviolable pour lui. Il produit mes lettres à Rome; il les fait imprimer, pour tourner \\ ma diffamation le langage de la confiance sans bornes que j'ai eue en lui. Mais on verra qu'il a fait inutilement ce qu'il n'est jamais permis de faire. »

Telle est la position (jue Fénelon preud au début ou face de son tiM-rihle atlvorsaire. Il aborde sans embarras, et discute lun après l'autre tous les reproches qui lui sont faits dans la Relation du quiétisme. Comment peul-on, j)ar exem|)le, lui faire un crime d'avoir estimé M'"*^ Guvon ? Il avait entre les mains les lettres oriiifinales de l'évêque de Genève, l'une du 29 juin 1685, et l'autre (lu -"il déciMîîhre 109 i. « Je voyais, dit-il, (|ue

le seul grief de ce prélat était le zèle indiscret d'une femme qui voulait trop communiquer ce qu'elle croyait bon, et qiCà cela près, il V estimait infiniment et l honorait au-delà de l'imaginable. » Il n'en parlait, jusqu'aux derniers temps de sa vie, qu'avec estime, respect, éloges pour sa piété et pour ses mœurs, disant que c'étaient ses véritables sentiments., et que sa conscience lui eût fait des reproches, s il en eût jamais parlé autrement. « Je ne rapporte point ces lettres pour justilier M™^ Guyon. Ce n'est pas elle, c'est moi seul que je veux justifier de l'avoir estimée. Si ce prélat a pu être trompé innocemment, pourquoi ne puis-je pas l'avoir été après lui et sur son témoignage? Ne pouvais-je pas regarder comme une pieuse amie celle que feu M. de Genève avait estimée infiniment et honorée au-delà de l'imaginable (1) ? »

Mais l'évêque de Genève n'avait pas lu la Vie ni les autres écrits de M""*^ Guyon. Citons donc un témoin (pii ait tout vu, tout examiné, et qui ne puisse pas être suspect 'a M. de Meaux : M. de Meaux lui-même. « 11 supposait qu'elle m'avait séduit; il devait donc se délier d'elle, plus que tous ceux qui l'avaient vue jusqu'alors. Supposé que j'eusse été trompé, il ne lui était pas permis de l'être. » Or, que fait-il ? M"™^ Guyon se rend dans son diocèse. Devenu 'a la fois son juge et son pasteur, il lui continue, dès le premier jour, l'usage des sacrements, sans lui faire rétracter ni avouer aucune erreur. Dans la suite, après avoir lu, avec soin, tous les manuscrits et longuement examiné la personne, il lui dicte un acte de soumission aux trente-quatre articles.

(1) Réponse à la Relation, chap. i et conclusion.

C'est lui qui choisit les termes, c'est lui qui lui fait dire « (ju'oile n'a aucune des erreurs en question, qu'elle ne comprenait même pas qu'on pût donner à ses paroles d'autre srns » que le sens catlioli(jue, qui était le sien. ^'oi^a ce que Bossuet dicte à M™^ Guyon, « comme un tjmoignagc qu'elle se devait a e!le-même pour justifier ses intentions, c'est-à-dire le sens dans lequel elle avait entendu ses ouvrages, en les composant. » C'est alors que M. de Meaux lui donne un certificat, où il atteste qu'il est demeuré satisfait de sa conduite, qu'il lui a continué la participation des sacrements, et qu'il ne l'a trouvée impliquée en aucune sorte dans les abominations de Molinos.

Plus tard, on trouva insuffisant l'acte de soumission signé entre les mains de Bossuet, et l'archevêque de Paris en fit souscrire un autre a M'"'' Guyon, le 28 août 1690. Exige-t-il d'elle l'aveu d'avoir cru aucune des erreurs que M. de Meaux lui impute? Loin delà. « Je dois devant Dieu et devant les hommes, lui fait-il dire, ce témoignage à la vérité, que je n'ai jamais prétendu insinuer, par aucune de ces expressions, aucune des erreurs qu'elles contiennent. Je n'ai jamais compris que personne se fût mis ce faux sens dans l'esprit, et si on m'en eût avertie, j'aurais mieux aimé mourir que de m'exposer à donner aucun ombrage là-dessus. »

Ainsi, par des actes solennels dressés par eux-mêmes, et dans lesquels ils agissaient comme juges, l'évêque de Meaux et l'archevêiiue de Paris, en condamnant les erreurs contenues dans les livres, reconnaissaient la pureté, l'innocence des intentions de l'auteur. « Mon estime pour M'"*^ Guyon se trouve donc justifiée par

ceiix-la mêmes qui me la reprochent. » Et il s'en faut que Fénelon soit allé aussi loin qu'eux : « Ils ont donné a M"^^ Guyon les sacrements dans leurs diocèses ; je ne Tai jamais tait dans le mien. Ils lui ont fait déclarer qu'elle n'a eu aucune des erreurs en question ; c'est ce que je n'ai jamais songé 'a faire. M. de Meaux, après l'avoir fait parler ainsi dans des actes solennels, lui a donné une attestation ; je n'ai rien fait de semblable : je me suis contenté de croire intérieurement d'elle qu'elle avait pensé d'une manière innocente, bien qu'elle se fût mal expliquée. » Or, « excuser intérieurement ses intentions est incomparablement moins fort que de lui faire dire qu'elle n'a aucune erreur, de lui donner une attestation, et de lui accorder la sainte table. »

Mais l'archevêque de Cambrai, disait-on, a fait plus que d'estimer M^^e Guyon : il a pris sa défense. Pour quel autre motif, en effet, s'est-il mêlé d'écrire, pendant les conférences d'Issy, et d'adresser des mémoires aux examinateurs? « Le lecteur, répond Fénelon, avec une simplicité qui n'est pas sans malice, ne doit pas être surpris que j'aie donné des mémoires a M. de Meaux sur les voies intérieures, puisque ce prélat me les demanda. Il doit se souvenir que, quand il entra dans cet examen, il n'avait jamais lu saint François de Sales, ni le bienheureux Jean de la Croix, ni les autres mystiques, tels que Rusbrok, Narphius, Tanière, etc. (1). »

Du moins Fénelon ne peut-il pas contester qu'il ait, dans le mémoire remis à M""" de Maintenon, défendu la dévote. C'est vrai, mais en quel sens? Il y a deux choses

(1) Réponse ù la Relation, chap. ii.

qu'il importe de ne pas confondre : le sens du livre et le sens de rautenr.

Le sens du livre est celui qu'il présente naturellement, dans le simple examen du texte. Ce sens est bon ou mauvais. S'il est mauvais, le livre est censurable, quelle que soit l'intention de l'auteur. Le sens de l'auteur, l'intention de l'auteur ne justifie pas le livre, mais peut excuser la personne. Et il ne faut pas voir ici la distinction du fait et du droit, devenue si célèbre dans l'affaire du jansénisme, et qui consiste à dire : Cette chose, en droit, est une erreur; mais elle n'est pas, de fait, dans le livre. Ici, on dit : L'erreur est véritablement dans le livre; elle n'est pas dans l'esprit de l'auteur. El, par conséquent, l'auteur est, en conscience, irréprochable, bien que le livre soit justement censuré.

« En posant cette règle, reçue de toute l'Eglise, dit Fénelon, je ne fais que dire ce que M. de Meaux ne peut éviter de dire autant que moi. D'un côté, il condamne les livres de M'"'' Guyon ; de l'autre, il lui a fait dire qu'elle n'avait eu aucune des erreurs expliquées dans sa condamnation. Il a donc distingué le sens ou intention de l'auteur d'avec le sens véritable et propre des livres dans toute la suite. du texte. » Or, ce que Fénelon a défendu dans son mémoire, ce ne sont point les livres, qu'il croit, comme Bossuet, censurables ; c'est le sens de l'auteur, qu'il sait être tout différent. L'évêque de Meaux admet-il, dans le cas présent, que les intentions soient innocentes ? 11 est d'accord avec son adversaire, et alors, que lui veut-il, et que vient-il lui reprocher ? Ne l'admet-il pas? 11 est donc inexcusable de venir, en condamnant le sens du livre, justifier celui de l'auteur ;

de donner à M™^ Guyon l'usage des sacrements, sans lui faire avouer et rétracter les erreurs impies et insensées dont elle avait formé le système évident, au dire de Bossuet ; de la faire mentir, en disant quelle n'avait eu aucune erreur.

Et quelle réserve Fénelon n'a-t-il point mise dans l'expression de sa pensée, au sujet de M'"" Guyon ? Ce qu'il demande, dans son mémoire, c'est de ne point approuver le livre de Bossuet, de ne point partager ses contradictions et ses violences, de ne point diffamer son amie. « Je ne demandais que la liberté de me taire, et de penser intérieurement que M'"" Guyon, en s'expliquant mal, avait voulu mieux dire, et qu'elle était excusable, si ses écrits ne l'étaient pas. On ne saurait pas même aujourd'hui que j'ai eu cette pensée secrète, si M. de Meaux, oubliant la loi inviolable des lettres missives, ou mémoires secrets, n'avait fait imprimer le mien, pour rendre public, contre mon intention, ce que je n'avais confié qu'à un petit nombre de personnes très-sages. Ainsi, c'est lui seul qui a appris au monde, malgré moi, que je ne croyais pas que M""" Guyon eût eu les erreurs dont il l'accuse personnellement, après l'en avoir justifiée [)ar un acte public (1). »

Le plan de Bossuet, dans sa Relation sur le quiétisme, avait été d'accabler Fénelon de tout le poids des charges que l'on accumulait sur M'""' Guyon et sur le P. La Combe : en montrant la conformité des doctrines, ou faisant croire 'a la conformité des mœurs. Or, pour

(1) Réponse à la Relation, chap. ii.

4i6 MADAME GUYON.

prouver <ine la doctrine de Fénelon était, au fond, la môme (jue celle de son amie, Fiossuet prétendait que les mémoires présentés aux conférences d'Issy n'étaient qu'une apologie déguisée des livres de M""* Guyon, qu'ils contenaient les mêmes principes et les mêmes erreurs, et que les Maximes des saints n'étaient, de leur côté, que le résumé des mémoires.

Fénelon démontre que cette opinion n'est pas ancienne dans l'esprit de Hossuet, et qu'il ne s'en est avisé qu'au moment où il s'est cru intéressé à la prendre. « On peut juger, dit-il, de ce que M. de Meaux pensait alors de mes égarements, parles choses qu'il en dit encore aujourd'lnii. « Je crus l'instruction des princes de France en trop bonnes ynains^ pour ne pas faire en cette occasion tout ce qui servait à y conserver un dépôt si important (1). »

« Quelque soumission et quelque sincérité que j'eusse, pouvait-il croire ce dépôt si important en si bonnes mains, supposé que je crusse que la perfection consiste dans le désespoir, dans l'oubli de Jésus-Christ, dans l'extinction de tout culte extérieur, dans un fanatisme au-dessus de toute loi? Ces erreurs monstrueuses sontelles de telle nature qu'un homme tant soit peu éclairé ait pu, de lioinie foi, ignorer qu'elles renversent le christianisme et les bonnes mœurs? Est-ce un l'analique admirateur d'une femnie qui se dit plus parfaite que la Sainte-Vierge, et destinée à enfanter une nouvelle Eglise ; est-ce le Monlan de la nouvelle Priscille, dont la main est si bonne pour le dépôt si important de r éducation des princes ?

(1) BossuET, Relatio», sect. m, cliap. xiii.

« La vérité est que M. oc Meaiix n'avait [)oint alors tout le tort qu'il se donne maintenant. S'il m'eût cru alors un nouveau Montan, il eût été plus coupable que moi ; car il eût autorisé, contre sa conscience, un fanatique qu'il eût connu pour tel, au lieu (jue je pouvais ne connaître pas mon illusion. »

L'estime que Bossuet avait pour Fénelon à cette époque éclate, du reste, de toutes parts. Il fait tout ce qu'il peut pour conserver dans ses mains l'éducation des princes de France ; il applaudit au choix que le roi fait de lui pour l'archevêché de Cambrai ; il tient a cire son consécrateur.« Il doit se souvenir que je ne l'ai jamais prié de le faire. Ce fut lui qui vint dans ma chambre, après ma nomination, et qui m'embrassa, en me disant d'abord : « Voila les mains qui vous consacreront. »

Â-t-il, avant cette cérémonie, exigé une rétractation, une profession de foi, du moins secrète? Non. Et pourtant, « y avait-il dans toute ma vie une occasion aussi solennelle que celle-là ? Quand est-ce qu'on devait me détromper du désespoir, de l'oubli de Jésus-Christ, et d'un fanatisme effréné, si ce n'est avant ce grand jour, où je devais recevoir le ministère de vie, pour enseigner l'espérance, en laquelle nous sommes régénérés, pour annoncer Jésus-Christ, auteur et consommateur de notre foi, et pour confondre toute nouveauté (|ui s'élève contre la science de Dieu ?...

« Il faut donc que M. de Meaux soit plus coupable que moi, s'il m'a sacré en me croyant un fanatique; ou bien qu'il ait cru seulement (pic j'avais une prév(»ntion sur l'amour indépendant du motif de la béatitude, qui me rendait trop indulgent pour M"'" Guyon. C'est ce qu'il

a exprimé en m'écrivanl : « Je crois pourtant ressentir « je ne sais quoi, qui nous sépare encore un peu. » Quelle distance inlinie entre ce je ne sais quoi et tout ce que nous venons de voir d'impie et d'abominable ! »

Il est donc bien clair que, dans l'esprit de Bossuet, et quoi qu'il en dise, Fcnelon, à l'époque du sacre, n'était pas le nouveau Montan. Que s'est-il passé depuis? Fénelon expose d'une manière fort nette les raisons qu'il a eues de n'approuver pas le livre de Bossuet.

« La première est que, sans vouloirjamais, ni «lirectement, ni indirectement, défendre les livres deM""" Guyon, que je croyais censurables dans le vrai propre et unique sens du texte, bien pris et bien entendu, je croyais néanmoins ne pouvoir, en ma conscience, pousser la condamnation jusqu'au point où M. de Meaux la poussait dans son ouvrage. Je ne voulais pas qu'on imputât à cette personne un dessein évident d'établir de suite un système qui fait frémir d'iiorreur. Je ne croyais pas la devoir diffamer, en lui imputant ce système. J'étais pour M. de Meaux dictant les soumissions, contre M. de Meaux composant son livre. Je croyais, comme il l'avait cru dans le premier cas, qu'en cas que les livres fussent censurables dans leur propre et unique sens, la personne n'avait eu aucune des erreurs, etc. Je ne croyais pas, comme il le disait dans son livre, qu'elle n'eût eu pour but que ce système impie et digne du feu. Je ne voulais point prendre part à la contradiction manifeste de ce prélat (1). »

(1) Réponse à la Relation, chap.v.

El il ne voulait pas davantage consentir, contre sa conscience, a diffamer ^r'^^Guyon. Car les erreurs qu'on lui impute sont telles, tellement abominables et diaboliques, qu'elle ne pent pas les avoir eues dans l'esprit et les avoir enseignées, sans être abominable elle-même. Mais si elle s'est repentie, avait dit Bossiiet, elle n'est plus abominable. Eh ! n'est-ce rien que de l'avoir été? N'est-ce rien que d'avoir mérité le feu, pourvu qu'on ne le mérite plus? Quel est le scélérat dont on ne puisse en dire autant? Est-ce la ménager la réputation d'une femme ? Fénelon va plus loin : « Et si elle ne s'est pas rétractée, ajoute-t-il, si elle ne s'est pas repentie? En vérité, est-ce se repentir d'une doctrine abominable que de ne la rétracter pas? Est-ce la rétracter que de ne l'avouer jamais ? Il y a une différence entre condamner des erreurs et les rétracter. La rétractation est un aveu de l'erreur que l'on condamne. Le simple désaveu, loin d'être une rétractation, est tout le contraire. »

D'ailleurs, pouvait ajouter Fénelon, si vous croyez que M'"'^ Guyon fut, a cette époque, innocente, pourquoi la teniez-vous emprisonnée 'a Vincennes? Et si elle était, à vos yeux, si coupable, comment voulez-vous que, la croyant innocente, je vinsse, contre ma conscience, la condamner avec vous ?

S'il se refusait a diffamer M'"" Guyon, Fénelon ne tenait pas moins a ne se pas diffamer lui-même : « Nous n'avions imaginé d'autre secret, dit Bossuet, que celui de ménager son honneur, et de cacher sa rétractation sous un titre plus spécieux (1). » « De quoi donc pou- Ci) Relation, sect. m, n» 13, édit. orig., p. 44.

vais-jc avoir alors a me rétracter, reprend Fénelon, moi (jui n'avais rien lait ni dit en public sur cette matière? » Cependant, c'est ainsi que Bossuet parlait a ses amis et à ses conlidents en grand nombre ; il leur racontait quil venait de sauver TEglise, qu'il avait découvert et foudroyé une secte naissante, et qu'il avait fait signer les trente-quatre articles 'a l'archevêque de Cambrai. « Il leur promettait une scène encore plus forte, où il ferait abjurer la Priscille par le Montan, et où je reconnaîtrais, en approuvant son livre, que cette femme, que j'avais tant admirée, avait enseigné un système évidemment abominable. Devais-je signer ce formulaire ? Ou l)lutôt n'était-ce pas me flétrir moi-même, que de laisser conduire ma plume par M. de Meaux? Plus il voulait m'arraclier cet acte si indigne, moins je voulais le lui donner. J'ai cru qu'étant très-innocent sur toutes les erreurs impies et infâmes dont il s'agissait, je ne devais pas me laisser flétrir par cette rétractation tant promise.

« Il ne s'agit plus que du grand argument de M. de Meaux. Par ce refus, je mettais, selon lui, en évidence le signe de ma division d'avec mes confrères, mes consér crateurs, mes plus intimes amis. A l'entendre, on croirait (jue j'ai fait un scliisme. Mais eu (juoi Tai-je fait ? J'ai refusé, dans un profond secret, que M. de Meaux seul a violé, d'approuver un livre qu'il voulait me faire approuver pour me réduire à une rétractation, cachée sous un litre [)lus spécieux. N"aime-t-on la paix qu'autant (ju'on souscrit au formulaire de ce prélat, et qu'on se flétrit, pour lui obéir? » Et d'ailleurs le refus de Fénelon n'a-t-il pas été approuvé, dans le temps, jiar larchevêque

de Paris et l'évêque de Chartres ? « Est-ce mettre en évidence le signe de ma division d'avec mes confrères, que de refuser secrètement, de concert avec ces deux prélats, mon approbation à M. de Meaux? »

Mais, pour dissiper les nuages que Ton cherchait a répandre sur sa doctrine, Fénelon, de l'avis des mêmes prélats et de M. Tronson, avait écrit son livre. Le livre écrit, il ne le voulut point publier sans l'avoir soumis à deux des commissaires d'Issy, et aux hommes qui avaient le plus approfondi la matière, et qui étaient le plus prévenus contre M""" Guyon. L'archevêque de Paris et M. Tronson le jugèrent correct et utile; M. Pirot le trouva tout d'or. Le livre fut donc imprimé, puis désapprouvé presque aussitôt par M. de Meaux, qui promit ses remarques et n'envoya rien. C'est alors que Fénelon déféra son ouvrage au jugement du Pape, et se tint, en attendant, prêt a obéir. Ses contradicteurs au^ raient dû faire de même. Peut-être ne croyaient-ils pas que l'on pût être si docile ; il fallait attendre. « Si j'eusse manqué de parole et de soumission, j'aurais été alors l'objet de la juste indignation de toute l'Église. Que craignait-on donc? Qu'en attendant la réponse de Rome, mon livre ne fit quelque progrès dans les esprits ? Mais quand un auteur déclare publiquement qu'il ne défend point son livre, et qu'il attend la décision du Pape pour savoir lui-même ce qu'il en doit croire, une telle déclaration est sans doute plus propre a tenir les esprits en suspens et dans la soumission, qu'une controverse d'écrits telle que la nôtre a été.

« On a rejeté la voie des explications ; on n'a pas voulu entrer dans les voies pa^itîffiies. Au contraire,

4ô2 MADAME GUYON.

n'a-t-oii pas répondu a mes offres en publiant la déclai^ation imprimée? Ce prélat n'a-t-il |)as voulu l'aire un éclat, chercher les extrémités et me llétrir, indépendamment de ce que Rome ferait ou ne ferait pas? »

Mais quelques moyens qu'on emploie, Fénelon n'a rien à craindre : il n'y a rien dans sa vie dont il ait 'a rougir, et, s'adressant à son adversaire, il le délie de rien trouver. Il avait confié a Bossuet, par écrit, une sorte de confession générale, où il lui exposait, comme un enfant 'a son père, toutes les grâces que Dieu lui avait faites, et toutes les infidélités que sa conscience délicate avait a lui reprocher. Bossuet avait cru devoir faire allusion à ce témoignage de religieuse conliance, et, en même temps, il promettait d'en garder à jamais le secret. « Mais est-ce le garder fidèlement, objecte Fénelon, que de faire entendre qu'il en pourrait parler, et de se faire un mérite de n'en parler pas, quand il s'agit du quiétisme ? Qu'il en parle, j'y consens. Ce silence, dont il se vante, est cent fois pire qu'une révélation de mon secret. Qu'il parle, selon Dieu : je suis si assuré <]u'il manque de preuves, que je lui permets d'en aller chercher jusque dans le secret inviolable de ma confession (1). »

Revenant, dans sa conclusion, sur les principaux arguments de sa défense, il rai)j)olle le changement rapide qui s'est opéré dans les esprits, sur les points de doctrine, et (pic Bossuet attribuait a une sorte de séduction. C'est a ce propos qu'il relouiiie contre son adversaire, avec une line ironie, une des plus vives ligures

(i) Réponse à la Relation, chap. ii, p. 30.

de la Relation. « Quoi! dit-11, le pourra-t-on croire? Ai-je remué d\m coin de mon cabinet., a Cambrai, par des ressorts imperceptibles, tant de personnes désintéressées et exemptes de prévention ? Ajoutons qui étaient si prévenues contre moi, avant d'avoir lu mes écrits. N'est-il pas cent fois plus difficile de faire dire aux hommes qu'ils se sont trompés, que de les éblouir d'abord ? Âi-je pu faire pour mon livre, moi éloigné, moi contredit, moi accablé de toutes parts, ce que M. de Meaux dit qu'il ne pouvait faire lui-même contre ce livre, quoi qu'il fût en autorité, en crédit, en état de se faire craindre?... Quel intérêt peut engager quelqu'un dans ma cause ? De (juel côté sont les cabales et les factions ? Je suis seul et destitué de tout secours humain ; quiconque regarde encore un peu son intérêt n'ose plus me connaître. »

Il conjure ensuite Bossuet de publier, sans rien taire, tout ce qu'il lui reste a alléguer, et de vouloir bien rentrer, dès qu'il n'aura plus rien a dire, dans la discussion doctrinale, d'où l'on n'aurait pas dû sortir. « Pour moi, dit-il en terminant, je ne puis m'empêcher de prendre a témoin Celui dont les yeux éclairent les plus profondes ténèbres et devant qui nous paraîtrons bientôt. Il sait, lui qui lit dans mon cœur, que je ne tiens à aucune personne, ni 'a aucun livre; que je ne suis attaché qu'a lui et a son Église ; que je gémis sans cesse, en sa présence, pour lui demander qu'il .ramène la paix, et (pi'il abrège les jours de scandale ; qu'il rende les pasteurs aux troupeaux, et qu'il donne autant de bénédictions à M. de Meaux qu'il m'a donné de croix. »

Il n'est pas possible de décrire TeHet que produisit ii Paris, à Rome et dans toute l'Europe cette adniiraitle réponse (1). Les âmes, courbées, depuis bientôt deuxmois, sous le récit accablant de Bossuet, se sentirent tout a coup comme déchargées d'un poids énorme ; oi) se reprit 'a respirer, 'a jouir de la lumière, 'a croire a la vertu ; on était comme transporté d'enthousiasme devant tant de raison, d'éloquence et de génie. Tous les vœux, dès lors, tous les cœurs furent pour l'archevêque de Cambrai ; et si le public eût été juge du combat, il est à croire, dit l'abbé Legendre, que M. de Meaux n'en serait pas sorti les palmes à la main (2). L'archevêque de Paris et l'évêque de Chartres eux-mêmes cherchaient à se rapprocher, soit par honte, soit par conviction, soit par le sentiment du danger qu'il y avait à comballre, môme 'a trois, un tel homme. Il semblait que la bonne cause allât succomber.

On se hâta donc, pour la protéger, de refermer les portes, « On fait arrêter 'a Paris, a la poste, tous les paquets où il y a mes écrits, » dit Fénelon (3). Voici, du reste, un ordre de Pontchartrain ; « A M. d'Argenson, iO octobre 1698. Le roy m'ordonne de vous escrire de garder les lettres contenues^ dans les deux valises (juo M. l'archevêque de Cand)ray envoyait à Paris, mais de ne faire aucune poursuite contre son valet de chandn'e ny autre, pour raison de cet en-

Ci) C'est un fracas terrible; tout Rome en retentit. Les plus engagés dans le parti sont contraints d'avouer que cette réponse est invincible. (Lettres de Chantérac^ 30 août et 18 septembre 1698.)

(2) Mémoires, p. 240.

(3) Lettre à Cliantérac, 27 septembre 1098.

voy (l). )) L'autorité se croyait clémente : elle laissait aller le valet, et ne cherchait a étouffer que le cri trop éclatant de l'innocence et du génie.

Voulant ressaisir l'opinion publique, qui lui échappait, Bossuet publia des Remarques sur la réponse de M. de Cambrai. La réplique ne se fit pas attendre ; elle fut vive, pressante, victorieuse, et acheva la révolution que la Réponse avait commencée. Fénelon pouvait déjà écrire ces lignes appelées a devenir plus vraies encore : « Le monde entier, d'abord frappé de la nouveauté des faits, et qu'on avait prévenu a loisir contre moi, revient à mesure qu'on lit mes réponses. Les faits s'évanouissent, tout vous échappe ; de tant d'esprits prévenus d'abord, il ne vous reste qu'une troupe toujours prête à vous applaudir, et qu'un certain nombre d'hommes timides, que vous entraînez malgré eux, par les moyens efficaces que tout le monde voit, et qu'il est aisé de prendre, dans la position oii vous êtes. »

Cet écrit fut fait en huit jours. Le cardinal de Bouillon disait publicpiement a Rome (jue c'était le plus grand effort de l'esprit humain. « C'est une bête féroce, s'écrie l'abbé Bossuet, et c'est de Fénelon qu'il parle, c'est une bête féroce qu'il faut poursuivre pour l'honneur de l'épiscopat et de la vérité. » La princesse des Ursins avait raison de le dire : « L'abbé Bossuet ne s'endort pas (2). »

Il ne dormait pas assez. Par un matin d'hiver, le bruit

(1) Minutes d'expéditions, etc. Bibl. nat., fonds fr., n» 585, p. 95i.

(2) Lettre au duc de Noailles, 30 août 1(398.

courut dans Rome qu'il avait été, la nuit, assailli dans la rue par des gens masqués, qui le voulaient mcllre a mort, et qu'il s'était mis a leurs genoux, implorant miséricorde, et jurant de n'y plus aller. Il sortait de chez la princesse Césarine, de la famille Sforza (1). Le bruit d'un scandale court plus vite encore que celui d'un miracle ; la nouvelle passe en France, arrive a Versailles, et jusqu'aux oreilles du roi. Il s'établit entre l'oncle et le neveu une correspondance active (2); l'archevêque de Paris, l'archevêque de Reims, l'évêque de Chartres sont obligés d'intervenir ; M"'" de Maintenon elle-même intercède (5) ; il lui faut trois mois pour arranger tout; et ce n'est qu'à la fin d'avril que l'abbé Bossuet peut écrire 'a son oncle : « Je vous supplie de vouloir bien témoigner 'a M""" de Maintenon ma reconnaissance infinie, égale assurément au service qu'elle m'a rendu (4). » Mais quelle audace! il profite de l'occasion pour solliciter une faveur. « Il serait avantageux, ajoute -t-il, à vous et à moi-même qu'on vît, s'il y a moyen, par quelque preuve publique, que le roi n'est pas mécontent de moi. » Est-ce une bonne abbaye, ou un petit évêché, qu'il fallait a l'abbé Bossuet pour faire croire h son innocence, et le mettre mieux en état de noircir, auj)rès du Saint-Office, la vie de l'archevêque de Cambrai ?

Le changement de l'opinion j)ubli([ue, le froid, le vide

(1) Lettres de Chantérac du 10 décembre 1097. — Du même à l'abbé de Langcron, 7 janvier 1098.

('2) Lettres de Bossuet à son neveu, 27 janvier et 15 février 1698; de l'abbé Bossuet, 18 février, 25 février et 4 mars.

(3) Lettre de l'archevêque de Paris à l'abbé Bossuet, 7 avril 1098.

(4) Lettre de l'abbé Bossuet ;'i son oncle, 29 avril 1698.

qui se faisait autour de lui, les succès éclatants et répétés de son rival, avaient, pour le moment, rendu Bossuet timide. Il quitta tout à coup, et pour n'y plus revenir, ces questions de faits, sur lesquelles il avait assis l'espoir de son triomphe. On ne parla plus du P. Lacombe (1), ni de M'"'' Guyon ; mais on laissa la pauvre femme a la Bastille, sans avoir pu se procurer le plus léger indice des désordres dont on avait osé l'accuser.

(1) Le silence dont on enveloppa le P. La Combe a mis nos historiens dans l'erreur. Le cardinal de Bausset le fait mourir dès 1699 (Histoire de Fénelon, liv. m, chap. L); Michelet, plus vite encore. « On profita, dit-il, de son affaiblissement d'esprit pour lui faire écrire à M™« Guyon une lettre compromettante : « Le pauvre homme ! dit-elle « en riant, est devenu fol. » Il l'était si bien que, peu de jours après, il mourut à Charenton » (Le Prêtre, la Femme et la Famille, l" part., chap. vu). La vérité est qu'il mourut dix-sept ans plus tard, en 1715, à l'âge de soixante-quinze ans, comme on peut le voir par les rapports de d'Argenson, à la Bibliothèque nationale. V. Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IX, p. 98, quelques détails curieux sur la folie du P. La Combe.

Page 1