G .MADAM]-: GUYON
à préserver les âmes. « On esl lieureux, quanti on ne sort pas (les voies communes, » écrit M. Tronson. Sage parole, et qu'on ne saurait troj) méditer.
Dieu no m'a point laissé d'Évangile mystique,
dit de son coté Fléchier. Bossuet écrit ses États (Voraison pour prémunir les esprits contemplatifs contre les « pieux excès et les amoureuses extravagances (1) ; » les théologiens d'Issy déiinissent que ce n'est point la qu'il faut chercher la perfection chrétienne ; Bourdaloue voudrait, quand on sent en soi des aspirations mystiques, que Ton se gardât d'en parler; Fénelon, dans ses lettres à M'"' de Maintenon et jusque dans la préface de son livre, est également pour le silence : il faut se taire et laisser agir Dieu.
Voilà, si l'on nous permet de le dire, la juste mesure et la sagesse. Le monde alors verrait s'évanouir hien des extravagances et des folies ; d'un autre côté, il n'aura point 'a se récrier, si quelque sainte Thérèse paraît de distance en disîance, comme une céleste fleur tomhée sur la terre, pour y répandre quelque chose des sourires et des parfums du ciel.
Le moment est venu de dire en quoi consiste la doctrine mystique de M*"" Guyon. La forme en est originale; mais par le fond, cette doctrine ne difl'ère pas sensihlenienl du mysticisme des saints. Tout ce que dit M'"'^ Guyon se retrouve, en termes équivalents et souvent plus forts, dans les mystiques autorisés, et quel-
(1) V. aussi lettre de Bossuet à révôiuo de Chu Ires. Wi février IGUT.
quelbis dans les plus grands docteurs de rÉglise : Clément d'Alexandrie, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Grégoire de Nysse, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Chrysostôme, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, saint Bonavonture, sainte Gatlierine de Gènes, sainte Thérèse, l'auteur de Vlmitation, le bienheureux Jean de la Croix, saint François de Sales, et d'autres encore, dont on ne peut contester ni les vertus éminentes, ni l'autorité (1). »
On censura donc, en M'"'' Guyon et dans Fénelon, des choses qui avaient été dites et redites avant eux, sans être jamais condamnées. C'est que Molinos venait de paraître ; il avait révélé des abhnes, et montré comnieiît on s'y perd. L'Eglise, avertie, devint tout a coup sévère ; elle condamna, avec raison, tout ce qui ressemblait 'a la doctrine de Molinos. Les écrivains antérieurs, qui n'avaient rien pu prévoir, continuèrent à être entendus avec indulgence. 11 est vrai que M'"'' Guyon n'avait rien connu de Molinos. Cette considération décharge la personne, mais ne justilie pas les écrits ; ii raison de l'époque où ils parurent, ils pouvaient être un danger public : il lut sage de les censurer.
Quelles erreurs y pouvait-on lire? Est-ce la contemplation de quiétude ? l'état passif? le pur amour? Non : ce ne sont point la des nouveautés dans l'Eglise. Le tort de M'"" Guyon n'est pas d'en avoir parlé ; c'est d'en avoir parlé mal : elle manqua de mesure.
iiP
(1) V. les Jufilificaiions de M'"* Guyon et récrit de Fénelon intitulé : Les principales p)'oposili())is du livre des MacCi7nes des saints justifiées, etc.
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I Elle exagéra la contemplation passive, et dans pliisieiirs sens. Elle Texagéra dans sa simplicité, la bornant a la considération de la nature divine en soi, et rejetant toute idée distincte, toute pensée des attributs de Dieu et des mystères de Jésus-Christ. Elle exagé-ra la contemplation dans sa durée, avec son acte continu de \ contemplation et d'amour; elle Texagéra dans son excell lence, en faisant croire qu'elle renfermait éminemment ! en soi tous les actes de la vie chrétienne, et suffisait ainsi a tout remplacer.
Mêmes remarques quant a Tétat passif. C'est un éiat /■ accidentel et rare; et M'"' Guyon le confond avec la perfection chrétienne, 'a laquelle tous doivent aspirer. Il est passager; elle le fait permanent, et par la elle bannit de la vie parfaite toute demande, tout désir, tout propre effort.
Voila les principales erreurs théologiques de sa doctrine. Nous rappellerons, a un point de vue purement philosophique, 'a côté des spéculations originales et hardies qu'elle y mêle, ces nombreux passages où la liberté, l'activité, la personnalité humaine semblent si près de disparaître.
Les excès que nous venons de signaler sont vraiment dans le texte, pris 'a la rigueur, des Torrents et du Moyen Court ; ils n'étaient point dans la pensée de I l'auteur. Toute sa vie, M"" (îuyon protesta de l'orlho- ! doxie de sa pensée; cette orthodoxie, M. de Xoailles et I Bossuet furent, 'a i)hisieurs reprises, obligés de la rei connaiire ; Fénelon n'en douta jamais. Qu'y avait-il donc ■ 'a reprocher a cette femme, pour la rendre si malhei:-
relise ? Esl-ce iravoii' parlé le langage tenu avant elle par les saints mystiques ? Est-ce d'avoir tenu un langage devenu dangereux depuis Mojinos? Mais elle écrivait avant Molinos, et sans savoir seulement qu'il y eût un Molinos au monde. C'est avec l'apjjrobation des docteurs ([ué ses écrits paraissent; publiés, elle continue de les soumettre ; condamnés, elle les condamne : sa loi reste d'un bout à l'autre irréprocbable, comme sa vertu. Il fallait censurer les livres; ce fut une iniquité (pie d'en persécuter l'auteur.
11 nous reste a parler d'une qiestion ([ui domine tout, dans la vie de M"" Guyon et dans ses ouvrages, et qui fut le point capital de la controverse de Bossiiet et de Fénelon : c'est la question de l'amour pur, ou du désintéressement dans l'amour. Peut-on aimer Dieu uni- (juement pour lui-même, et li raison de ses perfections infinies? Ou bjeii^un niotif d'intérêt propre se méle-t-il inévitaMement a l'amour ? Bossuet soutint cette seconde opinion ; Fénelon, la première. L'Église ne prononça pas.
Leibniz fit remarquer que l'amour de Dieu est, après tout, un cas particulier de l'amour; qu'il s'agit d'un fait purement psycliologiciue, et (jue, par conséquent, ce n'est point a <les considérations abstraites^ mais ii l'observation, qu'il faut avoir recours. L'objet de la discussion ainsi déterminé, il invite les philosojilies et même les femmes à y prendre part.
Lui-même pensait avoir trouvé la solution du problème. Séduit par une définition de l'amour qu'il avait autrefois écrite^ et qui lui parut lever la dil'liculté, en donnant raison aux deux adversaires a la fois : « Aimer,
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répéta-l-il, c esl se complaire daus le bonheur d'un autre. » L'amour est donc désintéressé, puisque c'est au bonheur d'autrui qu'on aspire ; mais en même temps il est intéressé, quoi qu'on fasse, puisque dans le bonheur d'autrui on trouve son propre bonheur.
Ce serait vrai et pour tous les cas, si la délinition était juste ; mais comment l'eùt-elle été? On peut décrire iamour ; on ne le définit pas. On ne définit pas plus l'amour qu'on ne définit le son, les couleurs ou la pensée. Quiconque a aimé entend ce que ce mot veut dire ; ceux qui n'ont rien aimé ne le sauront jamais.
Nous n'avons point ici 'a distinguer les variétés sans nombre et encore moins à définir la nature indéfinissable de l'amour : il s'agit simplement d'en examiner les motifs. Or, il y a des choses que nous aimons pour la jouissance (qu'elles nous donnent, par exemple un huit. Il en est d'autres que nous aimons a raison de leurs qualités propres et, en même temps, du plaisir que nous avons à les posséder ou à les voir : telles sont les fleurs, les œuvres d'art. Il n'y a point à insister sur ces choses : personne ne les a contestées. La question, la voici : sommes-nous capables d'aimer un objet a raison de sa propre excellence et sans aucun intérêt personnel ? — Oui. Regardez ces grands biens ; il n'y a, pour s'en rendre maître, qu'à savoir circonvenir et flatter un vieillard. Plusieurs y sont habiles : ils aiment l'argent ; d'autres ont un suprême dédain pour ces hommes et ces choses : ils aiment l'honneur. Est-ce d'un amour désintéressé ? Est-ce l'amour pur? Non, direzvous : on trouve à être délicat et lier plus de volupté ipi'à être riche. Soit.
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xMais voici un père de famille, accoulunii' aux douceurs de la vie ; il découvre tout à coup que sa fortume fut mal acquise ; sans balancer, il restitue et se jette dans la misère^ avec sa femme et ses enfants.
Dira-i-on que le témoignage de sa conscience compense, pour lui, et dé[>asse les angoisses du présent et les inquiétudes de l'avenir ? Est-il possible de supposer ici un calcul? Et s'il y avait calcul, chacun ne voit il pas de quel côté pencherait inévitablement la balance? La vérité est qu'il y a, dans ces cas, une voix puissante, souveraine, que l'on écoute, en imposant silence au reste ; un devoir que l'on a.ccomplit résolument, noblement, mais sans goùî, j)arce qu'il le faut et quoi qu'il en coûte. Sans doute, le témoignage de la conscience satisfaite viendra consoler cette âme dans sa douleur, et répandre (pielque douceur sur tant d'amertumes. Ce sera un soulagement ; ce n'a pas été un motif. C'est une aide que Dieu prête a l'homme de cœur, et qui vient s'ajouter a ses forces, pour lui rendre possible l'accomplissement des grands devoirs.
L'idée de désintéressement absolu est tellement enracinée dans nos âmes, et la chose semble a ce point possible et belle que l'on trouve a tous les pas des hommes qui s'en glorifient, d'autres qui les applaudissent, et qui les honniraient s'ils pouvaient leur supposer d'autres sentiments au cœur. « Va donc, dit Cicéron a un partisan d'Ëpicure, va proclamer, dans l'assemblée du peuple, que tu ne connais que ton intérêt et la jouissance ; que tu n'as jamais rien fait (pic ce qin pouvait le sorvÎ!', ri (jue tu n';!nv'is point d'îHiIre règle,
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dans la magistral lire (|ue lu solliciles. Tu ne le leras jamais. Au contraire, tu as toujours a la bouche le devoir, la bonne loi, la justice, la dignité de l'empire, la majesté du peuple romain, le dévoùment ii rÉlat, lamour de la patrie.... Pour moi, je regarde comme vrai ce qui est honnête, ce (jui est digne d'éloges, ce (jui est glorieux, ce qui peut se proclamer devant le sénat, devant le peuple et partout. Je rougirais d'avoir dans l'àme des sentiments que je n'osasse découvrir (i). »
L'homme, au milieu de tant de bassesses, a aussi sa grandeur. Que de fois ne l'a-t-on pas vu sacrifier tous ses biens, tous ses intérêts, toutes ses espérances, et se dévouer jusqu'à mourir! Oui, a dit Bossuet, on meurt, mais c'est pour se retrouver dans une autre vie infiniment plus heureuse. Le cardinal de Bansset trouve que l'argument est sans réplique. Peut-être, quand on l'appli- ([uc au martyre ; cl encore hésiterions-nous "a faire aussi absolument du martyre un calcul. Sans doute on peut mourir pour la vie éternelle ; mais il n'en est pas moins vrai que, sans aucune considération étrangère, on meurt pour sa loi, on meurt pour la justice, on meurt pour sa patrie et pour la liberté. C'est sans songer au bonheur du ciel, apparemment, que d'Assas tombait à KIoster-Camp et Léonidas aux Thermopyles.
Il y a donc au cœur de Ihomme un amour intéressé, l'amour de la jouissance ; il court les rues. Il y a aussi de j)lus nobles amours. Il y a lamour d'un objet a rai-
(.1) CicÉnoN, De I-'i)iH>uN. n. '23-24.
son de son excellence, et en même temps de la jouissance délicate qu'il vous cause : n'est-ce pas ainsi que nous aimons les fleurs de nos parterres, les astres du ciel, la poésie, l'éloquence et les arts?
Il y a enfin, au-dessus de tout, l'amour du l»ien, du beau, du vrai, du juste, sans intérêt, contre tout intérêt: c'est le pur amour ; ce sera, dans l'occasion, l'amour héroïque, dont notre humanité est capable, et qui est connu des grands cœurs.
Appliquons [ce qui vient d'être dit a notre amour pour nos semblables, en écartant, comme il convient, tout cet attirail de considérations sensuelles, qui n'ont rien^a faire ici, et que les pieux auteurs feraient mieux de s'interdire, quand ils parlent de l'amour de Dieu.
Il est vrai que nous pouvons aimer une personne pour le bien qu'elle nous fait, ou qu'elle nous peut faire, comme nous aimons, dit Cicéron, nos champs, nos vignes, nos bois et nos troupeaux. Mais nous est-il impossible de l'aimer pour les qualités qui sont en elle, pour sa beauté, pour sa bonté, pour son esprit, pour ses vertus? Dira-t-on, avec Leibniz, que l'on trouve, dans ce cas, son bonheur dans le bonheur de la personne aimée, et que c'est en cela que consiste l'amour? Quoi donc ! si notre ami tombe dans l'infortune, cesserons nous de l'aimer, n'ayant plus a jouir? Et nos amours ressembleront-ils a ces hirondelles, qui nous viennent avec les beaux jours, et s'en vont aux premiers frimas? Que si pourtant notre amitié persiste, il faudra bien reconnaître alors que ce n'est pas l'intérêt qui la mène: c'est contre mon intérêt que j'aime encore
un ami malheureux. Combien y en a-t-il qui le savent, qui le sentent, et qui se dépouillent de leurs affections ou les étouffent, dès qu'elles commencent à les faire souffrir ! Il n'y a que les nobles âmes qui sachent, connne Beauvillier et Fénelon, aimer dans la douleur, aimer sans espérance, aimer leur souffrance, aimer leur amour : cette divine amitié, ce soleil de la vie (1), qui nous éclaire, qui nous échauffe, qui nous anime et nous consume, qui nous l'ait vivre et qui nous lait mourir.
Oui, l'on rencontre encore, grâce au ciel, du désintéressement dans les amitiés humaines. Peut-il y en avoir dans l'amour de Dieu ? C'est-â-dire : pouvant aimer d'un pur amour la vérité, l'harmonie, la beauté, la bonté, la justice, dans leurs idées qui sont en nous; pouvant aimer sans intérêt, dans nos semblables, ces perlections vivantes, mais séparées, limitées, passagères ; pouvonsnous les^aimer de même en Dieu, où elles sont réunies, inlinies, éternelles ?
Comment ! nous pouvons aimer les hommes sans en rien attendre, et si nous n'avions rien à attendre de lui, nous ne pourrions pas aimer Dieu ! Mais celte béatitude, dont on lait un motif inséparable de la charité, Dieu ne la devait à personne ; ne la devant pas, il pouvait ne la point promettre ; laudra-t-il dire que, dans ce cas, il n'eût pas été sulhsamment aimable ; que ses créatures n'auraient pas dû l'aimer ; qu'il leur eût même été impossible de l'aimer, par défaut d'espérance ?
(1) Solcni enim e mundo toUere vxâentur qui amicitiam e vita loliuiU. (CicÉRON, De AtnicU., xiii.)
Fénelon poursuivait Bossuet de cet arp;iiment et le pressait d'y répondre. Bossuet n'y répondit pas ; personne n'y a'répondu, et les écoles de théologie catholique continuèrent à enseigner, après comme avant Taftaire du quiétisme, la doctrine du pur amour. Ce lut le triomphe de Fénelon et le plus précieux fruit de cette grande controverse. La question, ainsi qu'il arrive, se trouva plus large qu'elle n'avait paru d'abord. 11 ne s'agissait de rien moins, au fond, que de savoir si c'est toujours un égoïsme plus ou moins raffiné qui nous mène ; si la morale est un calcul ; si le désintéressement, l'honneur, le dévoûment, l'héroïsme ne sont que des paroles sonores, jetées, pour les couvrir, sur les spéculations des gens habiles; si c'est a La Rochefoucauld, si c'est à Epicure qu'il faut enfin donner raison.
La victoire resta aux grands sentiments du cœur. Fénelon et .M'"'' Guyon purent continuer d'aiuîer Dieu et de le faire aimer pour lui-même ; et s'il leur arriva de mettre, sans trop s'en apercevoir, quehjue exagération dans le langage de leur amour, n'oul)lions pas que de grands saints se sont laissé entraîner })eut-être plus loin encore, et qu'il est assez juste, après tout, de pardonner quelque chose a ceux dont le seul tort est de vouloir trop aimer Dieu.
Vu et lu à Paris, en Sorbonne, le 25 mars i880 :
Par le Doyen de la Faculté des ^« «< permis d'imprimer :
lettres de Paris, Le Vice-Recteur de
H. WALLON. l'Académie de Paris,