PLACIDE TANDEM IN GRUGE EXPIRAVIT IDIBUS JUNII
L'esprit de M"'" Guyon ne disparut point avec elle. « Depuis vingt ans qu'elle est morte, écrit Saint-Simon, et que ses principaux disciples ont aussi disparu, le petit troupeau subsiste, s'organise de plus en plus, et
commence a redevenir en faveur Ils se connaissent
tous, ils sont liés, ils s'étendent au loin, et à force de gagner de proche en proche, ils ne désespèrent point de revenir de leur condamnation et de faire triompher leur doctrine (1). »
Les maximes du Moyen court et des Torrents se répandirent plus librement en Hollande, en Allemagne et en Angleterre. La Suisse aussi les accueillit avec faveur, et M, Sainte-Beuve, qui se trouvait en 1837 a Lausanne, put constater que le mysticisme de M""" Guyon n'avait pas encore cessé d'y vivre (2). Cowper mit en vers an-
(1) Additions au journal de Dangeau, t. XVII, p. 106.
(2) Sainte-Beuve, Port-Royal, préface de la 1^° édition. — On a publié à Lausanne (1767-90) une nouvelle édition des œuvres complètes de M"' Guyon en quarante volumes in-8.
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glais une partie de ses canlicjues (1) ; sa vie lut publiée à Berlin, à Londres, à Magdebourg (2); on s'occupa d'elle jusqu'en Amérique, et en ce moment même, les écrits de cette femme célèbre servent d'aliment a la piété des méthodistes de New-York.
(1) Co^vPER, Poems translated From the Frencli of madame de la Motte Guyon. Newport, 1801.
(2) L'autobiographie de M™« Guyon a été traduite en anglais par Thomas Digby Brooke, Londres, 1806; en allemand par M"" Henriette de Monteglant, Berlin, 4826, et par un anonyme, Francfort, 1827. — V. aussi Cari. Hermès, Ziuje ans dem Leben der Frau Guyon, Magdeburg, 1845 ; et Thomas Upham, Life and relirjions opiniona o( Mad. de la Motte Guyon, New-\ork, 1848. Une nouvelle édition vient de paraître à Londres, 1877.
Les mœurs de M™« Guyon. — Le mysticisme. — Sa nature. — Ses dangers. — La doctrine mystique de M"* Guyon. — Le pur amour.
Les faits racontés dans ce livre, et les nombreux documents que nous avons l'ait passer sous les yeux du lecteur, vont nous permettre de porter, en terminant, un jugement équitable et motivé sur la vie de M""" Guyon et sur sa doctrine.
Peu de femmes ont été plus calomniées, et avec autant de persévérance ; il n'y en a peut-être pas dont la vie soit plus inattaquable aujourdliiii. Quoi ! voila une femme soupçonnée, accusée, et que Ion examine à fond, avec nn secret désir de la trouver coupable. Ceux (jui la poursuivent sont en mesure de tout savoir ; leur lang, leur autorité personnelle, leur crédit à la cour, font qu'ils ne rencontrent autour d'eux que des gens empressés a les servir et 'a leur plaire. Ils informent de tous côtés, partout où M"" Guyon a vécu, a Genève, a Grenoble et jusqu'en Italie. A Paris, on met en œuvre tous les moyens : perquisitions, séquestrations, interrogatoires, lorturos inoi-aies ; ou y emploie des docteurs,
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(les évèqucs, et après eux les honiines de police les plus subtils et les plus retors. Ils s'attaquent à de pauvres femmes ; ils les prennent séparément; ils les tourmentent, puis les laissent, pour les prendre et les tourmenter encore ; cela dure en tout (piinze ans, et ils en sont pour leurs subtilités, leurs promesses et leurs menaces; ils n'ont ]>u rien trouver, ni rien tirer : pas l'ombre d'une preuve, ni d'un aveu. Ils n'obtinrent, d'un bout de la procédure à l'autre, que ce qu'ils ne voulaient pas : les témoignages élogieux et unanimes des relij];ieuses de Meaux et des Visitandines de la rue Saint- Antoine, ceux du marquis de Pruney et de M. d'Aranthon, les protestations indignées de dom Richebraque et du P. Paulin, a qui on avait voulu faire dire ce (ju'ils n'avaient jamais dit : puis, à la lin, cette lettre mystérieuse du P. La Conibe, dont on eut tant de lionle que l'on n'osa plus en parler.
Ces réflexions pourraient suflire. M*" Guyon alla plus loin. Comme on ne pouvait point prouver qu'elle lût coupable, elle s'ofl'rit, bien qu'elle n'eût pas h le faire, à prouver qu'elle ne l'était pas. Elle demanda, a plusieurs reprises, comme une justice et comme une faveur, h être jugée dans les formes ; a être punie, si elle succombait, et emprisonnée en attendant, jmur (jue l'on nC-ùl pas à craindre qu'elle échappât à la peine.
L'occasion était belle de confondre et de châtier tant d'audace, et d'accabler la doctrine plus eflicacenjenl ({u'on ne le {iouvait faire avec des interrogatoires, des conférences, des censures, des persécutions et des prisons d'État. Car enlin, que la doctrine fût la cause des mauvaises md'urs ou (pielle m iùl la conséquence, elle
devenait toiil a coup et irrévocablement odieuse, si M'"" Giiyon se trouvait impliquée dans les abominations de Molinos. Or, supposé qu'elle fût coupable, il était impossible qu'on ne le découvrît pas.
Comment croire, en effet, que parmi ses nombreux disciples, parmi ces hommes et ces femmes, les plus vertueux de Paris et de la cour, aucun ne se soit trouvé assez lioniiéle pour ne pas repousser ces choses et les dénoncer avec horreur? Et, en supposant qu'ils aient tous été coupables, comment imaginer <jue pas un n'ait lini par se repentir ; que pas un ne se soit repenti par religion, par honneur ; que pas un, ce qui est autrement rare, ne se soit repenti pour plaire et pour profiter? Comment M""" Guyon eût-elle pu s'arrêter un moment a l'idée de jeter un tel défi a ses accusateurs, sachant bien qu'elle était perdue si on la dénonçait, et n'ignorant pas, sans doute, qu'il y avait à la dénoncer tout 'a gagner et rien 'a perdre?
Comment ses adversaires ne relevèrent-ils pas le déh, en position comme ils étaient de tout savoir et de tout Unir? Ils n'avaient point, jusque-la, trouvé de preuves; leur déni de justice est un aveu qu'il n'y en avait pas. Un jugement, dans leur pensée, devait inévitablemenl aboutir h une justilication solennelle, qui eût accrédité, jusqu'à un certain point, la doctrine, et qui peut-être eût attiré la vengeance des lois, sûrement les flétrissures de l'indignation publique, sur des têtes (|ue l'on voulait préserver.
Voila pourquoi on se livra a des procédures secrètes, étouffées, auîant qu'on le put, dans le silence des couvents, de Viurennes ou de îa bastille. Les accusa-
tours, les persécuteurs et les faussaires étaient de la sorte a labri : il n'y avait de danger que pour linnocence. Et puisqu'on ne pouvait rien découvrir, comme il fallait pourtant que M^^ Guyon parût coupable, dans rinlérêt de la bonne cause, pour décréditer sa doctrine, et dans la suite pour perdre Fénelon, on lui donnait un air de criminelle, en la tenant enfermée dans la tour du Trésor.
Ses illustres amis ne s"y trompèrent pas. Au moment même où il y avait tant a gagner a se détacher d'elle, et tout a perdre en ne le faisant i)as, ils continuèrent a la vénérer comme une sainte ; ils restèrent ses amis jusqu'à leur*dernier soupir.
Le témoignage des adversaires de M"" Guyon est plus frappant, s'il se peut, et plus décisif encore. Trois hommes surtout l'ont persécutée |)our sa doctrine; tous ont été obligés de rendre hommage a sa vertu : M. d'Aranthon par ses lettres, M. de Mariai par son silence; Bossuet, par toute sa conduite, par ses déclarations et son certificat. Et si le grand évoque, pour arriver a ses fins, veut a son tour éveiller des soupçons et répandre des nuages, Fénelon, lui montrant ses contradictions, le fera taire ; et sa conscience l'amènera, (juand les passions ieront apaisées, a proclamer solennellement l'innocence de M"" Guyon, dans l'assembh'e du clergé de France.
(Jdc dire, ;i prt'sent, de celte ('troile liaison avec le P. Fa Combe, (|ni donna lien ii de si mauvais propos? Par religion, par décence pidilitjue, trop souvent par nKM'hanceli', mais toujours avec (pichpie raison, le
monde est sévère pour ces choses. M'"" Giiyon ne l'ignorait pas : elle fut imprudente. Ce n'est pas un crime ; c'est un tort. Comment la justifier d'avoir quitté son pays et abandonné sa famille? Nous pouvons l'excuser en partie, peut-être ; nous ne la justifierons pas. Elle était de ces natures sensibles, désintéressées et rêveuses, à imagination vive et à volonté faible, faites pour être tôt ou tard les dupes de leur cœur et les victimes de leurs généreuses illusions. On dirait que le (rain ordinaire des choses ne leur oflre pas assez d'aventures, ou qu'il n'y a pas, autour d'elles, assez de larmes à sécher et de misères 'a secourir. Il leur faut un autre ciel et d'autres rivages, un monde inconnu avec tous ses hasards ; elles y rêvent, elles y aspirent ; elles en ont toujours sous les yeux le dangereux mirage et les chimères ; puis, le moment venu, pour peu qu'on les pousse, elles s'y précipitent, sans rien entendre ni rien voir.
Il est vrai que M"*' Guyon consulta ; mais elle s'adressa \i des hommes aveuglés, (jui n'étaient pas plus sensés (lu'elle, ou qui avaient besoin de sa fortune, et qui l'attirèrenl, quand il eût fallu l'arrêter. Bossuet n'hésite pas h le dire : elle fut « trompée par ses directeurs. ^>
Ainsi le tort de M"'" Guyon, c'est d'avoir, par préjugé, par faiblesse ou par ignorance, confondu les vues étroites et trop souvent intéressées des hommes avec les ordres du ciel ; c'est d'avoir pris naïvement pour la volonté de Dieu ce qu'on lui disait l'être, en des choses que Dieu n'a pas révélées ; c'est de s'en être allée, « comme une folle, » avec sa petite lîUe, qui faillit en mourir,
loin (le ses autres enfants, (juY-llc abandonnait sans pitié, comme si elle n'avait pas été leur mè're.
Telle est la part du blâme. Et maintenant que la voila faite, il ne nous reste plus qu'a plaindre la pauvre femme et a Tadmirer. L'expiation ne se lit [)as attendre. C'est à Gex, en effet, qu'il faut chercher l'origine de cette longue chaîne de persécutions et de douleurs, qu'elle traîna pendant plus de trente ans derrière elle. Nous n'avons pas a redire avec quelle angéliquc douceur elle sut tout souflrir: ferme, indomptable, quand it s'agit de sa foi ou de son honneur ; partout ailleurs courbant la tête, et n'ouvrant la bouche que pour bénir Dieu et pour pardonner.
Serait-il juste, à un autre point de vue, de considérer M'"" Guyon comme une extravagante, ou comme une illuminée? Ce fut une femme dans l'état mystique, rien de plus : les traits les plus singuliers de son histoire se retrouvent partout dans la vie des saints. En quoi donc consiste l'état mystique ? Ce qui précède l'a suillisamment fait voir. Tandis que les théologiens et les philosophes dissertent sur l'amour de Dieu et sur les opérations de Dieu dans les âmes, le mystique éprouve en lui-même un sentiment profond et vif de l'action de Dieu et de son amour. Et quand i! parle de ces choses, ce n'est point sur des principes rationnels, ni sur des textes révélés qu'il s'appuie, mais sur ses propres expériences, (piil 120US raconte avec simplicité. C'est la méllwxie e\[)érimen(ale, trans|)oriée dans le surnaturel.
Ouelle es!. Cil ('(ite malièiv ('(Micale. h\ par! do Tillu-
bion ? ({iieiie est celle de la vérité ? Nul ne le saurait dire (1) ; mais on ne peut disconvenir qu'il y ait la un côté fort intéressant et peu connu de Tàme humaine. Les mystiques ne seraient-ils pas un peu de la race des artistes et des poètes ? Ceux-ci s'attacîient a la beauté idéale, qui est la pensée de Dieu ; ceux-là, a la beauté subslautielle et vivante, qui est Dieu même. ÏIs ont un sentiment admirable de la grandeur de Dieu, de sa puissance et de sa majesté souveraine ; ils l'aiment d'un amour que nous n'éprouvons jamais ; ils s'inclinent, sans résistance et sans murmure, sous la main de la Providence, comme un roseau au souffle des vents ; ils nous disent leurs épreuves, leur résignation, leur indifférence et leur amour, dans un langage vif, coloré, quelquefois admirable ; ils s'unissent, dans un commun effort, aux philosophes et aux poètes, pour lâcher d'arracher les âmes à la terre, et de les enlever jusqu'au ciel.
Mais ces sublimes hauteurs sont environnées d'abîmes; il n'est pas rare d'y prendre les illusions des sens pour des lumières surnaturelles et des inspirations de Dieu. On s'élance alors après des fant(3mes, et l'on tombe d'une grande chute dans un abîme d'extravagance et d'erreur. Il faudrait, au point de vue religieux, avoir les yeux constamment fixés sur les dogmes positifs de l'Église ; il faudrait, à un point de vue plus général, ne perdre jamais un instant le sentiment intime de sa per-
(I) « Le grand mystère du christianisme, c'est de comprendre la secrète opération de Dieu dans les ârnes. » (BossuET, Discours aux religieuses de Sainte-Marie, le jour de la Visitation.)
sonnaille, de son lihro arbitre, de sa responsabilité morale ; il faudrait, surtout, s'éclairer de toutes les lumières de la raison, ce céleste flambeau que Dieu ne nous a pas donné pour nous égarer, mais pour nous conduire.
Ce n'est pas une cliose impossible ; mais elle est difficile, et voici pourquoi. L'esprit bumain a des bornes : il est limité dans son étendue ; il ne l'est pas moins dans sa puissance. Quand il s'applique tortement 'a la considération d'une vérité particulière, il arrive presque toujours a la percevoir nettement ; il la pénètre ; il s'en empare. Mais en même temps, son regard, toujours concentré sur un même objet, ne voit rien 'a côté, rien au-delà ; les plus bautes vérités lui sont pour ainsi dire étrangères ; il en vient, avec le- temps, 'a les méconnaître ; il finit, quelquefois, par les contester.
De même la vie de lame ne peut point se porter de préférence sur une de nos facultés, sans abandonner plus ou moins les autres ; est-ce sur l'imagination et le sentiment qu'elle se jette, il est inévitable que la raison et la volonté dépérissent. V'oilà comment il se fait qu'en s'abandonnant sans réserve a ce que l'on croit être l'action de Dieu et aux élans de son amour, on est exposé 'a perdre peu 'a peu le sentiment de son activité propre, de ses devoirs, de sa personnalité ; les grandes vérités de la raison s'obscurcissent et s'efl'acent, aux yeux dune âme (|iii ne les regarde plus. Elle a voulu s'envoler jus(|u'au ciel et pénétrer, avant le temps, le mystère des conleniplations éternelles et de rêternel amour. Elle n'est [)oint au ciel, elle n'est plus sur la terre; elle reste à se débattre dans les nuages, exposée.
si Dieu ne la soutient, a tomber précipitamment a la mer, dès qu'un rayon de soleil aura frappé ses ailes.
Icare, dixit, Icare, dix'tt, tihi esf... Penuas conspexil in undia (1).
Le mystique, sil n'y prend garde, croira s'unir 'a Dieu, par l'amour, d'une union substantielle qui le transforme en Dieu mi-me. C'est l'absorption en Dieu et la destruction de la personnalité humaine : c'est le panthéisme.
Il s'imaginera que Dieu l'inspire. Il prendra ses propres idées, ses illusions et ses désirs pour la voix de Dieu, pour la volonté de Dieu, pour une inspiration divine : c'est le fanatisme.
Il sentira en lui comme une puissance supérieure, irrésistible, qui l'agite, qui le mène, qui l'emporte, et à laquelle il se laisse aller, comme une plume au vent, sans résister, sans vouloir, sans prévoir, sans réfléchir : c'est le fatalisme.
Il finira par s'endormir, sous l'action de Dieu, dans un repos absolu et une indifférence mortelle : c'est le quiétisme, qui renferme tout, depuis Spinoza jus(pra Molinos.
Le mysticisme, en soi, n'est point le quiétisme, ni le fatalisme, ni le fanatisme, ni le panthéisme ; c'est une pente qui, si l'on ne prend garde à soi, y conduit ; ce n'est pas une erreur : c'est un danger. Aussi, voyonsnous les plus sages et les plus grands esprits du XVIl" siècle s'appliquer, sans condamner le mysticisme,
(1) Ovide, Mçlnm., lib. viii, v. 231.