‹ Madame Guyon, sa vie, sa doctrine et son influence; d'après le écrits originaux et des documents inéditsChapitre 24 sur 152 · CHAPITRE III. - LA VIE MYSTIQUE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. - LA VIE MYSTIQUE

Elle fut trois semaines sans dormir ; elle ne pouvait rien prendre sans d'atroces douleurs ; ses yeux étaient tellement enflammés que Ton crut qu'elle les allait perdre ; tout son corps ressemblait à celui d'un lépreux. Mais son âme était résignée. Menacée de perdre tous ses enfants, elle répétait les paroles de Job : « Dieu me les a donnés, il me les ôte ; que son nom soit béni. » La mort, du reste, lui semblait être une délivrance ; elle la souhaitait comme le plus grand des biens. Son confesseur lui ayant demandé si elle ne se croyait pas bien malheureuse de se trouver ainsi atteinte, elle répondit : « Si mon mal ne m'avait pas fait oublier le Te Deum^ je le dirais, pour remercier Dieu. »

Elle échappa cependant, avec son fds aîné et sa fdle. Sitôt que Jacques fut un peu mieux, il se leva pour aller voir sa mère. Elle fut effrayée du changement qui s'était fait en lui. Ce visage, dont les traits étaient si fins, si délicats quelques jours auparavant, et la beaut('' si régulière, il était défiguré, sillonné, ravagé par le mal ; on ne le pouvait plus reconnaître. M""" Guyon, par curiosité, demanda un miroir : elle se fit peur 'a ellemême. « Je vis alors, dit-elle, que Dieu avait voulu le sacrifice dans toute sa réalité. » On lui envoya, pour réparer sa beauté, des pommades dont les effets lui étaient connus. Elle essaya de s'en servir, puis y renonça ; car elle entendait dans son cœur une voix qui disait : « Si je t'avais voulu belle, je t'aurais laissée comme tu étais. »

Cette maladie fut un événement considérable dans la vie morale de W"^ Guyon. Dépouillée de la seule chose qui pût encore l'attacher au monde, elle se laissa aller

sans réserve aux attraits de son mystique amour. M. Guyon la surveillait, la faisait suivre, la querellait sans relâche, sans mesure et sans succès : elle ne s'était jamais trouvée si malheureuse en ménage. Son bonheur était d'être seule, 'a la campagne. « Je me mettais, dit-elle, dans un coin, où je travaillais. Je ne pouvais presque rien faire, 'a cause de l'attrait qui me faisait tomber l'ouvrage des mains. Je passais les heures de cette sorte, sans pouvoir ni ouvrir les yeux, ni connaître ce qui se passait en moi, qui était si simple, si paisible, si suave, que je me disais quelquefois : « Le « ciel est-il plus paisible que moi ? »

C'est a cette époque que M""' Guyon lit la connaissance du père La Combe, qui doit occuper une si grande place dans sa vie. C'était un Barnabite natif de Thonon, au diocèse de Genève. 11 était jeune (1), de grande taille, et avait l'air d'un saint. On lui attribue un esprit pénétrant, un goût prononcé pour la philosophie, et un remanpiable talent d'orateur. La Combe avait été appelé a Paris par un Barnabite de ses compatriotes, alors provincial. Il y fit un assez long séjour, et y connut le père de La Motte, frère de M""' Guyon (2). De Paris, on l'envoya professer la théologie 'a Rome, et comme Montargis se trouvait sur son passage, le père de La Motte le

(1) On voit dans un rapport de d'Argenson, aux manuscrits de la Bibliothèque nationale, que La Combe avait soixante-douze ans en 1712. Il était donc né en 1640 et avait, à l'époc[ue où nous sommes, trenteun ans.

(2) Le Père de La Motte avait fait profession en 1647. On conserve aux arcliives du Loiret le contrat que son père fit, à cette occasion, avec les Darnabites. (Archives du Loiret, G, 6.)

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