CHAPITRE V. — LA VIE ERRANTE
ment s'ouvrir à Tévêque ; car ce prélat, après tant d'instances inutiles, s'était fort refroidi a l'égard de M'"'' Guyon. Cependaijt, dès qu'il la sut à Verceil, il lui envoya sa nièce, qui la prit dans son carosse et l'emmena chez elle. Lui-même, après les offices de Pâques, alla faire visite à la voyageuse. On s'entretint comme on put, moitié en mauvais italien, moitié en mauvais français ; mais on s'entendit : les nuages se dissipèrent, et dès la seconde entrevue, le prélat était séduit. « Il prit pour moi, dit M""' Guyon, autant d'amitié que si j'eusse été sa sœur; et son seul divertissement, dans ses continuelles occupations, était de passer quelque demi-heure avec moi, à parler de Dieu. Il commença d'écrire a M. de Marseille, pour le remercier de ce qu'il m'avait protégée dans la persécution. Il écrivit aussi 'a M. de Grenoble, et il n'y avait rien qu'il ne fit pour me marquer son affection (I). )■>
Aussi, ne voulut-il point que M""^ Guyon quittât Verceil. Il forma le projet d'établir avec elle une association de femmes pieuses et bienfaisantes, sur le modèle de celle que M"'" de Miramion dirigeait alors à Paris. La marquise de Pruney, sa fdle, une dame de Gênes, sœur du cardmal, et quelques filles dévotes, avaient pris l'engagement d'y entrer. Le projet allait être mis a exécution, quand M""" Guyon tomba malade. La lille qu'elle avait amenée de Grenoble, Gâteau Barbe, fut malade aussi. Son frère vint la chercher ; elle ne voulut point partir; M""" Guyon eut de longues discussions avec elle, et linit, avec beaucoup de peine, à la décider, Cepen-
(1) Vie de M'»^ Guyon, 2« part., chap. xxi.
(lant le frère de cette lille s'était lié avec les officiers de la garnison ; il leur racontait ce qui s'était dit a Grenoble de M""' Guyon et du P. La Combe. La calomnie se répandit ainsi dans Verceil. Gâteau, de son côté, ne pardonna point a M""' Guyon d'avoir voulu se séparer d'elle. Arrivée à Grenoble, elle fit courir, pour se venger, de mauvais bruits qu'elle désavoua plus tard.
C'est pendant son séjour à Verceil que M""* Guyon écrivit ses commentaires sur V Apocalypse, et qu'elle reprit sa correspondance, interrompue depuis plusieurs années, avec la ducbesse de Charost. Mais sa santé s'altérait visiblement de jour en jour. Les médecins, consullés par l'évêque de Verceil, déclarèrent que l'air du pays lui serait mortel. « J'aime mieux, lui dit alors le bon évèque, que vous viviez loin de moi, que de vous voir mourir ici. »
Le départ fut fixé au printemps, et le P. de La Motte averti. Il était alors provincial des Barnabites. Leur général venait de mourir. La Motte écrivit au vicaire général, pour lui demander le P. La Combe; il avait besoin, disait-il, d'un homme de ce mérite, pour le produire dans les chaires, et relever le prestige de l'ordre 'a Paris. 11 s'adressait aussi au P. La Combe, le priant de ramener sa chère sœur en France, et de veiller sur elle, au milieu des fatigues d'un si long voyage. L'évêque de Verceil était dans une désolation extrême : il perdait ses deux amis a la fois.
Le P. La Combe partit le premier, au commencement de mars 1686. M""" Guyon se mit on route douze jours après, accompagnée d'un ecclésiasti(|ue et d'un gentillionime, que lui avait donnés révêipio. Le jour de l'An-