CHAPITRE VII. — LE QUIÉTISME
sorte (jirils se croient permis, sans distinction, tout ce qui leur passe alors dans l'esprit... On m'a présenté un manuscrit, qui traite de l'oraison de quiétude, pour obtenir la permission de l'imprimer. Il s'y est trouvé taiit de propositions dignes de censure que j'ai retusé cette permission, et que j'ai retenu le livre. Je prévois que les plumes se préparent de tous côtés à écrire des choses dangereuses. »
Ainsi les théories de Molinos commençaient a porter leurs fruits ; la doctrine se développait, le vice caché des principes se manifestait dans les conséquences : les Jésuites avaient eu raison. Ils patientèrent plusieurs années encore, et voyant que l'on n'agissait pas a Rome, ils pru'ent le parti de s'adresser à Louis XIV.
Les rapports étaient, à ce moment, {'ort tendus entre Rome et Versailles ; mais les Jésuites étaient en grande laveur a la cour. « Autant, dit l'abbé Legendre, ils avaient été Autrichiens pendant les règnes florissants de la maison d'Autriche, autant ils étaient Français depuis que Louis XIV avait pris le dessus, non seulement sur cette maison, mais encore sur toute l'Europe (I). »
La cause des Jésuites était, du reste, devenue excellente. Il ne s'agissait plus, en eflet, d'imputations hasardées, ni d'arguments subtiles et discutables : les faits étaient Ta. Le roi, d'ailleurs, ne se trouvait-il pas directement intéressé a mettre un terme aux progrès du quiétisme? Molinos était Espagnol; ses disciples, autant \ d'ennemis de la France ; c'en était fait de l'influence
(1) Mémoires, éd. Charpentier, p. 92.
IVançaise en Italie. Bientôt on allait voir les nouvelles doctrines passer les Alpes, et se répandre comme un torrent dans les Etals du roi très-chrétien (1).
Le P. de La Chaise eut à ce sujet un entretien avec Louis XIV ; il fut appuyé par l'archevêque de Paris. Soutenir les Jésuites, molester le Pape, se poser en gardien vigilant et en défenseur de la doctrine, pendant le sommeil de saint Pierre, maintenir et accroître son prestige en Italie, il n'en fallait pas tant pour exciter le zèle du fils ahîé de l'Eglise : ordre fut donné à l'amhassadeur de France de dénoncer et de poursuivre Molinos.
Or le cardinal d'Eslrées avait été jusque-là le plus zélé partisan de Molinos et son ami. Fut-il embarrassé? Non : de telles situations ne sont un enîbarras que pour le vulgaire. L'homme de cœur, l'homme de cour n'hésitent pas; l'un ne connaît que l'honneur; l'autre, que sa fortune. Ils ont dans l'àme quelque chose qui les domine, qui les contient ou qui les pousse, et a quoi ils sacrifient tout, sans faiblesse et sans remords. D'Estrées, qui tenait à son ambassade, en remplit les devoirs ; il y mit tout son cœur : il aurait brûlé Molinos. 11 vint donc laire au Pape des représentations respectueuses, et lui témoigner l'étonnement du roi. Tandis que lui, fils aîné de l'Eglise, employait tout son pouvoir a purger ses Etats du néau de l'hérésie, il avait la douleur de voir Sa Sainteté entretenir au Vatican un corrupteur des âmes, un contempteur public des pratiques et des cérémonies de l'Église (2).
(1) Le P. d'AvRiGNY, Mémoires ctironolocjiques et historiques, à l'année 1687.
(2) Extrait d'une lettre écrite de Rome, le 15 février 1688, Amster-