CHAPITRE VIII. — PREMIERE CAPTIVITÉ
charge d'ouvrir tous les paquets de M"" Guyon, d'épier tous ses mouvements, d'écrire toutes ses paroles. Rien ne lui échappa: elle travaillait par devoir et par goût, injuriant sa prisonnière en conscience, et la maltraitant pour l'amour de Dieu. M""" Guyon ne pouvait pas se mettre en prière, à l'église, sans entendre sa geôlière, 'a genoux derrière elle, qui poussait de profonds soupirs ; aux communions, c'étaient des sanglots, comme si la sainte fdle eût assisté 'a la consommation d'un sacrilège. M*"" Guyon était depuis quelques jours aux Visitandines quand Chéron, roflicial, accompagné du docteur Pirot, s'y transporta pour l'interroger. « Je fis d'abord, dit-elle, une protestation authentique, écrite et signée de ma main, que je ne m'étais jamais écartée des sentiments de la sainte Eglise, pour laquelle je suis prête de donner mon sang et ma vie ; que je n'étais jamais entrée dans aucun parti; que j'avais toute ma vie lait profession des sentiments les plus orthodoxes, et que j'avais même travaillé toute ma vie 'a soumettre mon esprit et a détruire ma propre volonté ; que s'il se trouvait quelque chose dans mes livres ou dans mes écrits qui pût être mal interprété, j'avais déjà tout soumis et le soumettais encore aux sentiments de la sainte Eglise, et même des personnes de doctrine et d'expérience; que si je répondais aux interrogations que l'on me faisait sur le petit livre, ce n'était que pour obéir, et non pour le soutenir, n'ayant eu d'autre dessein que de servir aux âmes et non de leur nuire (1). »
(1) Vie de M'^" Guyon, 3« partie, p. 49, 50, et p. 94, le texte de cette protestation, datée du 8 février 1688.
Cliéron et Pirot demandèrent a M"'' Guyon quelques explications sur son livre. Elle répondit de manière a les satisfaire ; puis elle leur fit un peu malignement remarquer que ces réponses, qu'ils trouvaient bonnes, étaient tout au long dans le Moyen court. Ils ne voulurent point consigner cette remarque au procès-verbal. Est-ce donc qu'ils avaient examiné le livre a la manière de Tabbé Courcier? M'"' Guyon lit observer ensuite que si Ton trouvait quelque chose a reprendre dans le Moijen court, il ne fallait pas s'en })rendre a elle, qui n'avait l)as fait sa théologie, mais aux docteurs qui avaient approuvé. Que vient faire, en effet, un approbateur, s'il n'est pas responsable? Et a quoi sert une approbation officielle, si elle ne met pas l'auteur à couvert? D'ailleurs, tout n'est-il pas singulier dans cette affaire? Ordinairement, disait M"" Guyon au docteur et a l'oflicial, c'est le livre qu'on saisit, en laissant l'auteur libre; ici, c'est l'auteur qu'on emprisonne; le livre court la ville, il est affiché partout et jus(iu'aux portes de l'archevêché de Paris (1). »
Les deux abbés ne parlèrent plus du Moyen court et produisirent le grand grief: la fameuse lettre montrée au roi lui-même. 11 y était (luestion d'assemblées, de cabales, de desseins contre l'Etat. M'"'' Guyon lit remarquer ([uc cette lettre n'était point de son écriture. (Jiéron en convint; mais il ajouta cpie ce n'était la (pi'une copie, et que l'original était incontestablement
(1) (( Elle a composé quelques livres de spiritualité que l'on trouve dangereux; on les vend publiquement à Paris et à Lyon, et il y a ordre pour elle de ne la laisser parler à personne. y> {Nouvelles eccL, février 1G88, Bibl. nat,)