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Madame Hallali

Qui ne connaît le riant Café Foy, co rendezvous gastronomique de la meilleure compagnie de l'Europe entière, dont le courtois Bignon fait les honneurs bien plus en maître de maison recherché dans ses choix, qui tient à avoir chez lui une société d'élite, qu'en chef d'établïssemcn' intéressé qui ne songe qu'à attirer la foule? Tout ce qui traverse Paris pendant l'été, pour se rendre aux bains de mer ou aux Eaux d'Allemagne, et tout ce qui n'y est pas encore définitivement

établi aux approches de l'hiver, prend tout naturellement le chemin de cet élégant et confortable caravansérail, le matin de dix heures à midi, et le soir de six heures à huit. Aussi que de rencontres imprévues se font chaque jour dans ses salons et que de rendez-vous s'y donnent toute Tannée ! La Russie et l'Angleterre y échangent de cordiales poignées de mains; l'Autriche et le Piémont y fraternisent avec une sincérité de meilleur aloi qu'aux banquets officiels de Zurich; vienne la paix entre Sa Majesté Catholique et les puissances barbaresques, et nous verrons l'Espagne et le Maroc, qui s'égorgeaient naguère qu'il est, s'y embrasser comme une paire d'amis, tantla bonne chère et les vins généreux disposent les âmes à s'ouvrir aux sentiments tendres et doux.

D'après ce qui précède, il serait presque superflu d'apprendre à mes lecteurs que chaque fois qu'il me faut, pour une raison ou pour une autre, déjeuner ou dîner à Paris, c'est invariablement vers le n° 2 de la rue de la Ghaussée-d'Antin que je dirige mes pas. J'y trouve toujours des visages de connaissance, et parfois, ce qui a bien aussi son charme, il m'arrive d'y apercevoir une célébrité de notre époque mangeant modestement sa côtelette à l'écart, comme le plus ignoré de tous les

mortels. Si ma vue distraite ne la découvrait pas tout d'abord, je n'en saurais pas moins bientôt quelle est là, car l'attentif Bignon ne manquerait pas de venir me dire à l'oreille: — Nous avons aujourd'hui M. Meyerbeer. — Je cite ce nom de préférence à tout autre, parmi les illustrations contemporaines , parce que je suis un admirateur passionné de Robert le Diable et des ffiiguenots.

Suivant mon habitude, j'étais donc au Café Foy , la semaine dernière à une heure assez avancée de la matinée pour que toutes les personnes qui avaient déjeuné là fussent, ou peu s'en faut, déjà parties, lorsque, en levant les yeux pour chercher un garçon à qui je pusse demander mon addition, je fus, à ma grande surprise, salué avec une extrême politesse par un inconnu placé aune table qui faisait face à la mienne, et que je n'avais pas remarqué jusqu'à ce moment.

Gomme il n'y avait plus que lui et moi dans le grand salon du rez-de-chaussée, il m'était impossible de me méprendre sur sa bienveillante intention.

Je lui rendis son salut, sans lui laisser voir, cela va sans dire, Tétonnement qu'il m'avait fait

éprouver, et presque aussitôt l'inconnu, quittant son siège, se dirigea vers moi.

« C'est bien à monsieur le marquis de Foudras que j'ai l'honneur de parler? — me dit-il d'un ton de courtoisie qui révélait l'homme appartenant au meilleur monde, bien qu'il y eût quelque chose d'un peu provincial dans son costume et dans sa tournure.

Je répondis affirmativement à sa question, et devinant qu'il désirait un moment d'entretien, je lui désignai de la main une chaise tout à côté de moi.

— Je suis abonné du Sport , — reprit-il en s'asseyant sans attendre une plus pressante invitation, preuve certaine que j'avais lu dans sa pensée.

— Excellent journal! — reprit-il d'un ton convaincu et après quelques instants de silence. — Il jouit d'une très-grande vogue dans nos départements de l'Ouest, où les bonnes traditions de la vénerie sont en grand honneur, ainsi que vous savez.

Comme le compliment ne s'adressait pas à moi d'une façon directe, je crus que je n'avais pas le droit de me montrer modeste dans cette circonstance, et je dis à mon interlocuteur que le Sport

n'était pas moins apprécié à Paris que dans les provinces, et que, sauf les articles qui portaient ma signature, je le lisais toujours avec un trèsgrand plaisir d'un bout à l'autre, e

— Cette conformité de manière de voir achève de me mettre en confiance avec vous, monsieur le marquis, — répliqua l'inconnu dont la physionomie intelligente exprima tout à coup une vive satisfaction, — et je puis vous avouer maintenant que c'est beaucoup dans l'espoir de vous rencontrer et de faire votre connaissance que je suis venu à Paris dans une saison où les fervents disciples de saint Hubert ne se décident pas facilement à quitter leurs manoirs.

Je m'inclinai en prononçant quelques paroles de gratitude, et l'inconnu ajouta:

* — Ce n'esipas, croyez-le bien, une vaine curiosité qui m'a inspiré ce désir: j'ai un but plus élevé et par conséquent plus avouable ; c'est de vous communiquer une petite anecdote cynégétique, que vous pourrez raconter ensuite à vos lecteurs habituels, beaucoup plus agréablement que je ne le ferais moi-même... Mais, d'abord, que je vous dise mon nom, puisqu'il n'y a personne ici pour me présenter à vous: je suis le vicomte de G..., gentilhomme angevin et veneur fanatique.

— J'accepte votre offre de grand cœur, monsieur le vicomte ! — m'écriai-je en tendant affectueusement la main à ce généreux confrère en saint Hubert. — Mais pourquoi n'écririez-vous pas votre histoire au lieu de me confier le soin de la rédiger? Je me chargerais très-volontiers de la présenter au journal, où elle serait accueillie avec empressement,

• — Je suis plus habile à manier la carabine et îe couteau de chasse que la plume, monsieur le marquis; donc, si vous me refusiez votre concours, mon anecdote resterait probablement toujours inconnue, et ce serait vraiment dommage, car elle est curieuse.

— Eh bien! monsieur le vicomte, je suis tout à fait, et dès ce moment, à votre complète disposition. Où demeurez-vous? J'irai vous trouver demain de bonne heure, et nous conviendrons de nos faits.

— Faisons mieux : dînons ensemble ici ce soir, et je vous conterai mon récit au dessert, le verre à la main et le cigare à la bouche, suivant la coutume de l'Anjou. Si mon projet vous sourit, je suis d'avis que nous retenions d'avance un cabinet, afin de n'être pas troublés pendant notre tête-à-tête, qui sera peut-être un peu long*

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J'appelai Bignon, et le cabinet demandé par moi nous fut promis pour six heures précises.

Puis nous nous séparâmes, le vicomte et moi, en nous disant au revoir, avec l'accent amical de gens qui n'en sont pas à leur première rencontre.

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Quand j'arrivai au Café Foy, h l'heure indiquée, le vicomte était déjà installé dans notre cabinet, et il avait même commandé notre dîner, ce qu'il m'apprit en me disant, dans les termes les plus aimables, qu'il voulait être mon amphitryon.

•* Notre conversation fut tout de suite intime, comme il est aisé de le comprendre d'après la prompte cordialité de nos courtes relations du matin. M. de G... était un gentilhomme accom-

pli, dans la plus large acception du mot. Il avait de la simplicité, de la droiture, du tact, de l'esprit nature], et, par-dessus tout, cette franche et attirante bonhomie du chasseur de profession, h laquelle je n'ai jamais su résister. Lié depuis sa jeunesse avec tous les principaux veneurs de r Anjou, du Maine, du Poitou et de la Vendée, il savait tout ce qu'il est possible de savoir sur la chasse à courre de ces contrées vraiment bénies de saint Hubert. Il n'existait pas de piqueur un peu célèbre sur les deux rives de la Loire et de la Vienne en compagnie duquel il n'eût couché en fin fond de forêt, pour faire le bois le lendemain dès le lever de l'aurore. Toutes les races de chevaux et de chiens, il les connaissait comme un bibliomane consommé connaît toutes les éditions d'un livre. Il avait chassé avec les Puységur, les La Beige, les Carrayon-Latour, les du Hamel et autres illustrations cynégétiques de FOuest et du Midi. Il était de tous les déplacements, et quand il avait bien couru le pays pendant l'automne avec sa meute, il réunissait dans son manoir, au milieu de l'hiver, tous les veneurs qui l'avaient reçu chez eux durant les premiers mois de la saison. Sa passion dominante était la rude et savante chasse du loup ; mais comme il était féri*

tablement doué du feu sacré, il ne méprisait pas les autres, et on le trouvait toujours prêt à répondre à tous les appels, pourvu qu'ils lui fussent faits au nom d'un maître d'équipage connu.

Les heures s'écoulèrent rapidement pour moi dans la société d'un semblable causeur, et si curieux que je fusse de connaître l'histoire dont il m'avait parlé, et que je jugeais plus intéressante encore que toutes celles qu'il m'avait racontées, je ne l'aurais pas remis dans la voie s'il ne l'eût pas reprise de lui-même.

Nous en étions à notre seconde bouteille de Moët-Chandon, quand il me dit :

« Je n'ai point oublié l'objet principal de notre réunion, et si vous êtes disposé à m'entendre, moi je le suis à répondre au bienveillant désir que vous avez bien voulu m'exprimer.

€ — C'est votre faute si je ne vous ai pas montré plus d'impatience jusqu'à ce moment, monsieur le vicomte, — lui répondis-je — vous avez si bien trouvé le secret de captiver mon attention.

— Ecoutez-moi donc, — reprit-il en me présentant un petit plateau d'argent rempli jusqu'au bord d'excellents cigares.

— Je $uis tout oreilles,

— Je commence.

« Au mois de septembre dernier, je partis de chez moi avec Saint-Jean, mon vieux piqueur Vendéen, pour aller en remonte de chevaux et de chiens chez les éleveurs et fermiers du Bocage. J'avais de très-bonnes lettres de recommandation et des indications précises sur les localités où je pourrais trouver à coup sûr ce que je cherchais.

« Le second jour de mon voyage, nous arrivâmes à la nuit close chez un riche cultivateur des environs de Bressuire. Cet homme m'avait été particulièrement désigné comme ayant à vendre deux oulains de quatre ans d'une race connue pour sa légèreté et sa vigueur, et donnant de grandes espérances,.

« Vous venez un peu trop tard, monsieur le vicomte, — me dit l'éleveur, après avoir lu la lettre d'un ami commun que je lui avais présentée en l'abordant, — les deux bêtes ont été vendues hier.

— Si c'est à un marchand, — répondis-je, — * je pourrai peut-être les racheter en lui offrant un bénéfice honnête.

— Non-seulement ce n'est pas avec un marchand que j'ai traité, — répliqua-t-il vivement, — mais encore c'est avec une personne dont vous ne pourrez rien obtenir, alors même que vous

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lui proposeriez quatre fois le prix qu'elle a payé.

— Et qui est cette personne? — demandai-je.

— Une dame étrangère dont le nom est si diabolique à prononcer, qu'on ne l'appelle que ma« dame Hallali.

— Est-elle venue elle-même?

— • Non, elle m'a envoyé ici une espèce d'homme d'affaires qui a vu les chevaux et les a emmenés sur-le-champ sans me rabattre même un louis sur les deux mille francs qui avaient été mon premier mot.

«Dans mon dépit je ne poussai pas plus loin mes questions, et je m'en allai coucher à Tauberge, de fort mauvaise humeur.

« Il me fallait maintenant poursuivre mon excursion jusqu'à Niort pour trouver d'autres chevaux à ma convenance ; mais il y avait dans le voisinage de Bressuire plusieurs gros fermiers qui élevaient des chiens, et je me promis de les visiter successivement le lendemain.

a Croiriez-vous bien, monsieur le marquis, que partout où je me présentai, le jour suivant, je reçus la même réponse? L'homme de confiance de cette madame Hallali, dont j'entendais parler pour la première fois de ma vie, m'avait devancé de vingtquatre onde quarante-huit heures au plus, faï-

sant main-basse sur tout ce qui était bon, et payant à chacun sans marchander le prix qu'on lui demandait. Il n'y avait pas moyen d'entrer en concurrence avec l'agent de cette diable de femme.

«Le dernier fermier auquel je m'adressai, le soir de ce même jour, m'oifrit l'hospitalité sous son toit, et comme il était plus communicatif que tous les autres, je pus savoir de lui à peu près qui était cettteMme Hallali, dont la présence dans ces contrées ne pouvait manquer d'inquéter prochainement tous les veneurs de l'Ouest, à commencer par moi, sa première victime.

« Elle était arrivée l'année précédente par un train spécial du chemin de fer, amenant avec elle, dans une longue suite de wagons, des chevaux, des chiens, plusieurs couples de cerfs et de chevreuils, une laie accompagnée de ses marcassins, et enfin toute une cargaison de renards. Après avoir passé quatre jours à l'auberge du bourg de Ghantocé, elle était partie, avec toutes ses bêtes, pour aller s'établir dans un vieux château à moitié en ruines, situé dans les bois au beau milieu du Bocage. On ne savait pas au juste si elle Favait acheté ou loué, mais ce n'était un secret pour personne dans le pays, qu'elle y passait tout son temps à chasser comme une furieuse, delà le nom

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de madame Hallali qu'on lui avait donné, afin de se dispenser de prononcer le sien, qui était un asemblage bizarre de % de k et d'x à faire reculer un Polonais. Ayant mis dans une seule saison sa meute et ses chevaux sur les dents, elle cherchait à se remontera tout prix depuis quelques jours, et c'était comme cela qu'elle avait épuisé les cantons que je venais de parcourir derrière son homme de confiance.

? « Je pris de mon honnête fermier quelques informations sur le lieu qu'habitait cette femme extraordinaire, et quand je sus qu'il ne faudrait pas plus d'une heure pour m'y rendre, je formai le projet d'aller résolument frapper à la porte de la châtelaine du manoir en ruines, sous prétexte de lui demander si, après avoir acheté tant de chevaux et tant de chiens, elle n'en avait pas aussi quelques-uns à vendre.

« — Quoi ! vous la connaissez! — m'écriai-je; — quelle bonne iortune nour moi!

« Le jour suivant, — reprit le vicomte, — je me dirigeai, sous la conduite du fils de mon hôte, vers la demeure de madame Hallali.

« II serait difficile à l'imagination la plus sombre de se représenter fidèlement un pays d'un aspect plus triste et plus sauvage que celui au milieu duquel nous cheminions depuis quelques temps, mon compagnon, mon piqueur et moi, lorsque nous aperçûmes, à un quart de lieue de nous environ, le manoir croulant habité par Mme Hallali. Tout était bois ou bruyères, sans village et sans métairie qui annonçassent la présence des humains; les chemins, encaissés, étroits et

boueux, ne semblaient praticables que pour dos piétons, bien qu'ils offrissent des traces assez nombreuses de pas de chevaux et de mulets. De distance en distance, la vue découvrait, dans les parties non boisées de la contrée, de larges flaques d'eau jaunâtre qui achevaient de donner au paysage un air d'insalubrité et de désolation que je n'entreprendrai pas de vous décrire. De petits troupeaux de moutons maigres et pelés, et des groupes de chèvres, aux allures farouches, erraient çà et là sous la garde d'énormes chiens, dont les cous robustes portaient de larges colliers garnis de pointes de fer. La végétation des bois était en général pauvre, et les bruyères clair-semées et souffreteuses. L'été resplendissait encore partout, et, là, on se serait cru à la fin de l'automne, tant le feuillage était déjà flétri et la teinte du sol maladive.

«Lorsque nous eûmes atteint les abords du château, je n'eus pas de peine à reconnaître qu'il était en harmonie parfaite avec les inornes solitudes qui l'environnaient de toutes parts. Quoiqu'il occupât une étendue de terrain assez considérable, il n'avait rien d'imposant ni de mélancolique avec quelque grandeur. Sa vue assombrissait l'âme sans la faire rêver; car, sous la dé-

gradation présente, on ne devinait pas de splendeur évanouie. Tel était cependant le séjour choisi par une femme pour vivre seule, car Mme Hallali n'avait ni mari ni enfants dans cette retraite à glacer le cœur rien qu'à la contempler de loin.

Nous fîmes trois ?ois le tour de cet informe amas de décombres sans apercevoir une créature humaine, et sans découvrir quelque chose qui ressemblât à une entrée. Les brèches ne manquaient pas, mais pénétrer dans l'intérieur par Tune d'elles ne me semblait pas une façon d'agir convenable. Après avoir réfléchi un moment à ce que je devais faire, et m'être consulté avec Saint- Jean, je me décidai à procéder comme les chevaliers du Moyen- Age, et, dégageant ma trompe, je lançai résolument et à tout hasard un vigoureux appel dans l'espace.

« Personne ne se montra, mais les hurlements joyeux d'une demi-douzaine de chiens m'annoncèrent que le manoir n'était pas complètement inhabité.

« — Je reconnais les voix des élèves que no lu avons vendus à cette dame, — nous dit mon guide, — elle sera peut-être allée à la chasse avec ses autres chiens.

« — Mais il devrait toujours y avoir quelqu'un

au logis — répondis-je en regardant de tous mes yeux aux différentes fenêtres du château, dont la plupart, par parenthèse, n'avaient pas de vitres.

« Je ne me trompais pas dans cette conjecture, sar, à force de promener ma vue sur tous les soins et recoins des ruines, je finis par distinguer un vieux visage féminin encadré dans une lucarne basse ayant l'air d'un soupirail de cave.

<( — Holà, la mère ! — criai-je de toute la vigueur de mes poumons; — indiquez-nous, s'il vous plaît, la porte.

a La vieille figure disparut, et, quelques instants après, nous la vîmes venir à nous, portée sur un corps décrépit, sans pouvoir nous rendre compte par où elle était sortie.

« — On m'a assuré, — lui dis-je, en usant du droit qu'à tout disciple de saint Hubert d'altérer un peu la vérité dans les cas pressants, — qu'il y avait ici des chiens à vendre, et je suis venu pour les acheter.

« — C'est nous, au contraire, qui en achetons, — répliqua la vieille en me toisant de la tête aux pieds avec une curiosité défiante, — entrez toujours, — continua-t-elle, — vous parlerez à madame quand elle sera de retour... Moi, je suis la

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cuisinière, et je ne me mêle pas de ce qui 5e passe au chenil.

& « Après avoir prononcé ces paroles d'un ton sec et maussade qui n'avait rien d'engageant, la vieille nous tourna le dos, et se mit à marcher devant nous/comme pour nous montrer le chemin.

« Nous la suivîmes.

a Elle nous fit traverser des cours envahies par de hautes herbes et encombrées par des pierres, des briques et des ardoises, à travers lesquelles serpentaient de petits sentiers conduisant dans les diverses parties du manoir, et elle nous introduisit au rez-de-chaussée, par une large ouverture ogivale, dans une grande salle voûtée où l'air circulait aussi librement que dans les bois et les landes que nous venions de traverser.

« — Vous pouvez attendre ici , — nous dit-elle en nous montrant des bancs de pierre scellés de distance en distance le long de la muraille.

« — Attendre quoi? — lui demandai-je.

« — Eh ! morguienne que madame soit revenue!

« — Mais où est-elle allée ?

« — A la chasse, — repartit-elle avec un mouvement de tête et d'épaule qui témoignait de son profond mépris pour mon ignorance des habitudes de sa maîtresse.

« — Et quand l'attendez-vous?

« La \i< ille se redressa, me lança un regard plus méprisant encore que son geste3 puis elle répliqua :

« — Gomment! vous portez une trompe, vous vous annoncez comme venant acheter des chiens, et vous êtes assez simple pour prétendre que Ton vous dise l'heure du retour d'une personne partie en forêt avec une meute!.... vous me faites encore l'effet d'être un drôle de chasseur. Ma maîtresse rentrera lorsque le loup sera mort d'un coup de fusil, ou que le sanglier aura été forcé par son équipage... Et maintenant, bonjour. Si vous avez faim ou soif, il y a du pain et du vin dans ce bahut, et si vous voulez vous en retourner, vous connaissez la route.

« Et elle s'éloigna sans nous adresser le plus petit signe amical.

« J'étais stupéfait de cet accueil, et l'expression de ma physionomie le montra sans doute, car mon jeune guide me dit:

« — Si ce qu'on raconte de la maîtresse est vrai, vous en verrez bien d'autres, monsieur le vicomte.

<( J étais allé trop loin pour reculer, et d'ailleurs tout ce que je venais d'entendre, loin de dimi-

niier ma curiosité, l'avait au contraire portée à l'extrême, et je me promis intérieurement do pousser l'aventure jusqu'au bout.

)> Après un examen attentif de la vaste pièce dans laquelle nous nous trouvions, ridée me vint qu'elle devait former à elle seule tout le logis, salie à manger, salon et même chambre à coucher, de Mme Hallali. Il y avait au milieu une massive table carrée de chêne noirci par le temps, sur laquelle on voyait encore les restes d'un frug»! repas du matin; à droite et à gauche de là cheminée, profonde comme une caverne et haute comme un porche d'église, deux gigantesques bahuts bizarrement sculptés; dans un angle, un lit à colonnes et à baldaquin portant d'épais rideaux en tapisserie antique qui en masquaient soigneusement l'intérieur; puis des sièges vermoulus dispersés ça et là, et enfin une espèce de toilette surmontée d'un miroir tellement avarié, qu'il se refusa obstinément à reproduire mes traits quand je m'en approchai. Les quatre murailles n'avaient pas d'autres ornements que des trompes de toutes les dimensions, des couteaux de chasse, des couples, des bottes à limier, et une collection complète de bois de cerfs, de défenses de sangliers, de têtes de loups hideusement gri-

maçantes et de museaux do renards artistement collés sur des planches recouvertes de papier de différentes couleurs.

» L'ensemble de ce mobilier et de cette décoration n'avait à coup sûr rien de flatteur à l'œil au premier abord, mais, en l'examinant avec une attention soutenue, on finissait par y découvrir une sorte de noblesse inculte qui pénétrait l'âme d'un certain respect pour l'être extraordinaire dont le goût bizarre avait présidé à tout. Si c'était là la demeure habituelle de la maîtresse de la maison, ainsi que je le supposais, il fallait nécessairement que ce fut une personne d'une puissante énergie morale et physique, et dédaigneuse au plus haut degré de toutes les mollesses de la vie. L'ouverture par laquelle nous étions entrés ne pouvait être fermée qu'au moyen d'une portière en tapisserie semblable à celle du lit ; les fenêtres, toutes ouvertes en ce moment, étaient dans un état de délabrement et de vétusté qui ne devait pas les rendre d'un bien grand secours contre le froid extérieur pendant la mauvaise saison; le pavé en larges dalles de pierre, portait de nombreuses traces d'humidité. Il me semblait, à voir tout cela, qu'une femme, même jeune et robuste, ne pouvait que se sentir frissonner jusque dans la

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moelle des os en pénétrant dans un pareil séjour.... Qu'était donc Mme Hallali, si réellement elle y passait tout le temps qu'elle ne consacrait pas à la chasse?

« Désireux d'éclaircir ce mystère, en attendant que je pusse pénétrer les autres, je fis la réflexion que puisqu'on m'avait laissé là sur ma bonne foi. avec la liberté de manger, de boire et môme de me retirer, j'étais bien le maître de parcourir les ruines dans toute leur étendue. En conséquence, je dis à mes deux compagnons que je voulais me promener dans le château, et je les engageai à ne pas me suivre, afin que mon expédition, qui était peut-être indiscrète, ne fut du moins pas bruyante.

« Je revins au bout d'une heure, avec la ferme conviction qu'il n'existait pas dans tout le vieux manoir une seconde pièce habitable. Toutes celles du rez-de-chaussée n'avaient ni portes, ni fenêtres, ni plafonds, et quant aux étages supérieurs, il était évident pour moi qu'ils avaient été abandonnés depuis longtemps, puisque les trois ou quatre escaliers qui y conduisaient n'existaient plus.

« Les communs étaient aussi dans un état de délabrement lamentable, à l'exception d'un corps

au

de logis de construction ou de réparation récente, qui renfermait un chenil très-bien organisé, une excellente écurie à quatre stalles, et un confortable logement pour un piqueur et un valet de chiens,

a Ainsi, le doute n'était plus possible pour moi : la vieille femme nous avait bien reçus à notre arrivée dans le logis particulier de sa singulière maîtresse.

« Vous pouvez juger, d'après cela, monsieur le marquis, si je dus, à partir de ce moment, attendre avec impatience le retour de cette der-

re.

« Dans le courant de l'après-midi, la cuisinière revint près de nous. Sa figure était moins maussade que le matin, et quand elle sut par moi que nous n'avions pas profité de la permission qu'elle nous avait donnée d'ouvrir son bahut aux provisions, elle alla chercher elle-même un pain de dimension respectable, un pot de grès rempli de vin, un quartier de venaison froide, un morceau de fromage et une corbeille pleine jusqu'aux bords de prunes sauvages et de pommes vertes,

« Lorsqu'elle eut placé cette collation rustique sur la grande table carrée, elle se retira de nouveau en nous disant ;

a' — Faites comme chez vous, messieurs. Si vous êtes de vrais chasseurs, vous vous contenterez de cela.... D'ailleurs je n'ai pas autre chose h vous offrir, et quand madame y serait, vous n'en auriez pas davantage.

a Nous mangeâmes de bon apétit et avec gaîté, nous interrompant de temps en temps pour prêter l'oreille aux bruits du dehors.

« Jusqu'au coucher du soleil, nous n'entendîmes que le murmure du Vent qui s'engouffrait par les nombreuses ouvertures du manoir en ruine, et par intervalle les hurlements d'impatience des jeunes chiens restés au chenil.

« Dans ces moments là, nous nous imaginions que peut-être les cris de leurs anciens, en pleine chasse dans le voisinage', arrivaient jusqu'à eux, et nous suspendions tout mouvement et toute conversation pour écouter plus attentivement que jamais.

« Un peu avant la chute du jour, mon agitation était telle, qu'il me devint tout à fait impossible de rester plus longtemps renfermé entre quatre murailles; d'un autre côté, je me disais que pour peu que l'absence de Mme Hallali se prolongeât, je ne pouvais pas, dans l'incertitude où j'étais du genre d'accueil que je recevrais d'elle, demeurer

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sous son toit jusqu'à une heure avancée de la nuit. Combattu entre mon impatience et la discrétion naturelle à tout homme bien élevé, je pris donc la résolution de sortir du château sans plus de retard, et de stationner pendant quelques minutes encore dans une des cours. Si rien ne venait, dans le laps de temps que je m'étais fixé, je devais reprendre avec mes gens le chemin de la ferme d'où j'étais parti le matin.

« Il y avait à peine un demi quart-d'heure que nous étions tous les trois à la belle étoile, quand Saint- Jean, mon piqueur, qui était allé écouter à quelque distance de nous, revint vivement à moi et me dit en étendant son bras dans la direction du Nord :

« — Monsieur le vicomte, je suis sûr d'avoir entendu des tons de trompe par là-bas.

« — Je ne me suis pas trompé — reprit-il après un moment de silence. — On sonne la retraite prise en se rapprochant de nous.

« — Je viens d'entendre aussi, — m'écriai-je,

— et voilà maintenant la fanfare du sanglier

c'est elle, sans aucun doute! elle aura fait bonne chasse, et elle sera de belle humeur comme tons

les veneurs qui ont réussi Attendons-la de

pied ferme.

« « Les minutes qui s'écoulèrent encore me parurent d'une longueur mortelle, bien que je fusse certain que mon espoir de faire la connaissance de Mme Hallali ne pouvait plus être trompé. Les fanfares reprenaient par intervalle, toujours plus distinctes, et bientôt il s'y mêla des retentissements de pas de chevaux sur des cailloux et des sons confus de voix humaines.

« Enfin nous vîmes déboucher d'un arceau immense qui séparait la première cour du château de la seconde, trois cavaliers suivis de nombreux couples de chiens dont les robes blanches ressortaient dans l'obscurité ; puis ces paroles arrivèrent nettement à mon oreille, prononcées par un organe qui n'avait rien de féminin, je suis forcé d'en convenir.

« — Un dernier hallali, la Rosée! Une chasse comme celle que nous venons de faire, en vaut, morbleu! bien la peine.

a Un trio de trompes d'une perfection merveilleuse retentit aussitôt dans l'espace, et fut répété par tous les échos du vieux manoir.

— Sur mon honneur, vicomte, — dis-je à M. de G***, qui avait interrompu son récit au moment où il allait se trouver en présence de la Diane chasseresse du Bocage, — votre histoire est des plus intéressantes, et je ne doute pas qu'elle n'ait le plus grand succès auprès des nombreux lecteurs du Sport.

— Arrangée par vous, je le crois aussi

— Mais c'est que je suis décidé à ne pas l'arran ger du tout! — m'écriai-je avec la vivacité et

l'accent d'une personne qui proteste — je reproduirai mot pour mot vos propres paroles, fermement convaincu que je suis qu'aucun changement ne pourrait valoir l'élégante simplicité de votre narration... Si je sortais de là, je ferais de? phrases, et cela ne vaudrait pas le diable. Rien n'est beau que le vrai Vous savez le reste.

— Comme vous voudrez, — répliqua-t-il en prenant un air modeste qui me parut sincère. — ? Je continue donc, — ajouta-t-il après nous avoir versé à tous deux un sixième ou un septième verre de vin de Champagne.

« J'ai laissé, ce me semble, madame Hallali sonnant en partie sa fanfare de triomphe avec les deux hommes qui raccompagnaient, lesquels étaient, ce que je ne tardai pas à savoir son piqueur et son valet de chiens. J'avais déjà appris par elle que le premier s'appelait la Rosée.

» Gomme elle achevait la seconde reprise, exécutée, s'il est possible, d'une façon plus brillante encore que l'autre, elle nous aperçut, mes compagnons et moi, et, se dressant fièrement sur ses étriers, elle nous demanda d'une voix retentissante qui nous étions, ce que nous voulions, et comment nous nous trouvions chez elle à une pareille heure ?

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« J'ôtai courtoisement mon chapeau, et, me séparant de mes deux hommes, pour indiquer que j'étais le maître, je débitai en termes brefs et respectueux ma petite histoire , qui était à peu de chose près la même que celle que j'avais racontée le matin à la vieille femme par qui nous avions été introduits dans le château.

« — Quand j'ai de bons chiens,— me réponditelle brusquement,— je les garde, et quand j'en ai de mauvais, j'ordonne quon les pende, ce qui fait

qu'il n'y en a jamais à vendre chez moi On

vous aura trompé, monsieur le vicomte, et, làdessus, je vous souhaite le bonsoir.

«Après avoir si longtemps attendu, il était dur de se voir congédié de la sorte. Je pris donc résolument mon parti, et posant respectueusement la main sur la bride du cheval de cette gaillarde qui faisait pendre sans pitié ses vieux serviteur?, je lapriai, au nom de notre confraternité en saint Hubert, de me donner l'hospitalité pour cette nuit, et de me permettre d'assister à sa chaise du lendemain.

• « — C'est une chose que je ne vous refuserais pas, si j'avais un lit à vous offrir.

a — Nous coucherons tous les trois dans l'écurie, sur la paille: — repris -je, — cela m'est

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arrivé plus d'une fois, avec la perspective d'un lendemain moins agréable et moins intéressant pour un véritable veneur,

« — Morbleu! — s'écria- t-elle, — votre sansgêne me plaît... Suivez-moi donc au château, où nous souperons à la diable, et où vous dormirez à la grâce de Dieu.

« Ce petit colloque avait lieu dans une obscurité profonde qui s'opposait à ce que je pusse me faire une idée de ma bizarre interlocutrice. Tout ceque j'en savais, c'est qu'elle était de haute taille et qu'elle possédait une voix aussi masculine que possible. Il me semblait aussi, pendant qu'elle me parlait, qu'une forte odeur de fumée de tabac s'exhalait de son haleine et de ses vêtements, lesquels, par parenthèse, étaient recouverts, à cette heure avancée de la soirée, de la casaque en peau de bique si chère aux veneurs de nos provinces de l'Ouest.

« Je marchai à côté de son cheval, pendant qu'elle passait de la cour où je l'avais rencontrée dans celle qui touchait à son logis, où elle mit pied à terre sans vouloir prendre la main que je lui tendais galamment.

« QUe tous les chiens soient bien bouchonnés, et qu'on les examine avec oin les uns après

les autres, pour s'assurer qu'aucun n'aétéblesséf — dit-elle en s'adressant à son piqueur, qui s'éloignait avec l'équipage. — Vous viendrez ensuite prendre mes ordres pour la chasse de demain.

« Je dis à voix basse à Saint-Jean et à mon guide de suivre La Rosée et son second au chenil, et je m'attachai aux pas de leur maîtresse, qui rentrait à tâtons dans son unique chambre.

« Elle battit le briquet, comme faisaient nos aïeux avant l'invention des allumettes chimiques, et nous eûmes bientôt de la lumière, faible et vacillante à la vérité, mais suffisante cependant pour éclairer des pieds à la tête madame Hallali.

« Elle était grande, ainsi que je l'avais deviné déjà en la voyant à cheval; ses formes, quoique grêles, annonçaient la vigueur; quant à son visage, il mérite une longue et minutieuse description : si je vous l'esquissais rapidement, vous ne pourriez jamais vous en faire une juste idée.

a Représentez-vous un front élevé entièrement dégarni de cheveux et d'une blancheur de marbre. Pas une ride ne le sillonnait, car Ton ne saurait donner le nom de ride aune dépression horizontale qui marquait la place où s'arrêtait le bord

intérieur de la lourde et solide cape de velours noir qu'elle avait jetée sur une chaise en entrant. Ce front dégarni, —j'avais cru jusqu'alors, et vous croyez sans doute comme moi, monsieur le marquis, que la calvitie était une infirmité qui n'atteint que notre sexe;— ce front — dis-je, — avait une expression de fermeté extraordinaire. Il était, en outre, comme illuminé parla flamme puissante qui jaillissait de deux grands yeux noiri que ne surmontait aucune trace de sourcils. Le nez était mince et recourbé en bec d'oiseau de proie ; la bouche, sans lèvres saillantes, mais largement fendue, laissait voir une double rangée de dents magnifiques, dont la blancheur nacrée recevait un nouvel éclat du voisinage d'une épaisse mous* tache d'une couleur sombre; le menton en saillie vigoureuse trahissait la résolution et la ténacité; les joues, sans carnation et creuses, portaient de nombreuses marques de petite vérole qui leur donnaientde laphysionomie au lieu deles déparer; l'ovale avait de la noblesse et même une certaine grâce féminnie qui empêchait que l'on pût prendre au premier abord cette singulière créature pour un homme. Je n'en saurais dire autant de son buste qui était osseux, carré et plat. Quand madame Hallali eut 6té ses gants à la crispin, je fus

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frappé et presque ébloui de la beauté toute aristocratique de ses mains.

« Vous comprenez, monsieur, que je ne fis pas toutes ces remarques dans le premier moment, et je ne les rassemble ici que pour mettre de l'ordre dans ma relation et ne plus l'interrompre ensuite.

« La vieille femme, avertie par les sons des trompes, et ensuite par le bruit de nos pas dans Tintérieur du manoir, n'avait pas tardé à venir nous rejoindre, et madame Hallali s'était hâtée de lui donner en peu de paroles quelques ordres pour notre souper.

« — Vous serez frugalement]traité ici, — me ditelle — car je n'y reçois jamais personne; mais si vous êtes réellement chasseur, ce que je ne saurai que demain, je n'ai pas besoin de vous adresser des excuses sur mon hospitalité. Vivant seule, j'ai arrangé mon existence suivant mes goûts et non selon les convenances du monde, dont je me suis séparée pour toujours.

a « Au lieu de faire des phrases, ce qui n'aurait probablement pas réussi avec une femme aussi positive et qui cassait pour ainsi dire les vitres à chaque mot, je me bornai à répondre que j'étais doué d'un appétit à trouver tout excellent, et

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d'une disposition naturelle au sommeil à dormir partout, puis j'ajoutai négligemment qu'il n'y avait qu'en fait de chasse que je fusse difficile.

« — Pour ce qui est de cela, — me répondit madame Hallali, tout en déboutonnant avec un sans-façon de camarade ses longs houseaux de cuir, — je suis parfaitement tranquille : vous aurez pu voir des équipages aussi bons que le mien , mais jamais de meilleurs ni d'aussi bien servis.

« La conversation s'arrêta là pour le moment, car la vieille rentra pour mettre le couvert et servir notre souper, qui tint loyalement la promesse d'être frugal que la maîtresse du logis nxavaU faite en son nom.

« Pendant ce repas, qui fut court, madame Hallali mangea peu et ne causa guère, bien que je cherchasse à plusieurs reprises à ranimer l'entretien. Elle avait dans ses vêtements d'homme une singulière aisance, d'où je dus tout naturellement conclure qu'il y avait déjà longtemps qu'elle n'en portait plus d'autres; ses manières étaient du reste très-réservées, et sans les morbleu et les corbleu qui émaillaient çà et là son très-laconique langage, j'aurais pu, en dépit de sa moustache et de ses formes anguleuses et sèches,

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me croire en présence d'une femme ayant adopté momentanément notre costume pour pouvoir plus facilement monter à cheval et suivre ses chiens à travers les bois.

« Quand La Rosée vint prendre ses ordres pour la chasse du lendemain, elle ne lui tint pas de plus long discours qu'à moi. Tout se borna à lui signifier qu'il fallait qu'il eût un animal courable au rapport, et lui dire qu'elle serait au rendezvous habituel à huit heures précises, avec la meute, qu'elle se chargeait d'amener.

€ Puis, comme il s'éloignait, elle ajouta :

— « Vous allez conduire monsieur à l'écurie, où il veut bien cou cher, et vous lui préparerez un bon lit de paille fraîche dans la stalle qui est vide. Quantaux deux hommes qui sont chez vous, traitez-les le mieux possible.

« Je m'étais levé depuis quelques instants déjà, et lorsque La Rosée sortit de la chambre, je le suivis, après avoir salué respectueusement sa maîtresse, qui me répondit par un léger mouvement de tête et un sourire assez gracieux.

« Vous devinerez sans peine, monsieur le marquis, que j'étais de plus en plus confondu de tout ce que je venais de voir et d'entendre. Le mystère m'environnait de toutes paris. Qui était

cette femme si étrangère à toutes les habitudes de son soxe? Quels événements l'avaient précipitée dans le genre de vie adopté par elle? Etait-elle^ mariée , veuve ou célibataire ? Tout en elle était problématiquepour moi, jusqu'à son âge qu'il était impossible de fixer même approximativement; car si elle était jeune encore par la vigueur de sa constitution et l'élasticité de ses mouvements, la vieillesse se montrait déjà dans la flétrissure avancée de quelques-uns de ses traits. Ainsi, par exemple, son front chauve accusait plus d'un demi-siècle, tandis que ses mains semblaient appartenir à une fille de vingt ans.

« Je voulus questionner La Rosée; mais je ne pus rien tirer de lui, soit qu'il n'en sût pas plus que moi, soit qu'il eût ordre de se taire. Il s'était montré tout aussi discret avec Saint-Jean, qui, lui aussi, de son côté, avait cherché à le faire parler.

r « Vous vous souvenez que j'avais laissé mes chevaux chez le brave fermier qui m'avait donné l'hospitalité la veille. C'eût été un grand obstacle pour mes projets du jour suivant, si son fils ne m'eût offert d'aller les prendre dans la demeure paternelle et de me les ramener au moins deux heures avant notre départ pour la chasse.

« Le lendemain je les trouvai pansés, reposés et sellés, quand je me levai de mon lit de paille au point du jour.

<* Peu après, la vieille vint me dire que sa maîtresse, — elle ne la désignait jamais autrement, — m'attendait pour déjeuner.

« — Nous aurons une magnifique journée, — me dit-elle quand j'entrai dans sa chambre, où notre couvert était déjà mis. — A propos, — corn tinua-t-elle, — vous étiez à pied lorsque je vous ai vu hier, et je n'ai pas de chevaux à vous offrir, ceux que j'ai achetés dernièrement étant au dressage à Saumur, où j'ai un ami qui me rend ces petits services-là.

« — J'ai envoyé chercher les miens, madame,— repondis-je, — et quoiqu'ils aient bien besoin d'être remplacés, j'espère qu'ils ne me laisseront pas dans l'embarras aujourd'hui.

« Nous ne restâmes pas longtemps à table, c'est-à-dire debout devant la table, car cefutainsi que nous prîmes notre repas du matin, encore plus frugal que celui du soir précédent. Quand il fut terminé, madame Hallali tira d'une des poches de sa courte redingote de chasse un étui à cigares, me le présenta tout ouvert pour que j'en prisse un, s'en adjugea un autre, dont elle rogna

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le bout de l'extrémité de ses dents blanches, avec l'aplomb d'un fumeur consommé, et l'ayant enflammé à une allumette que je lui offris, elle enfonça d'un coup de poing vigoureux sa cape de velours sur sa tête en s'écriant :

« — Maintenant, monsieur le vicomte, à cheval... D'ici à une heure au plus, je saurai si vous êtes un vrai disciple de saint Hubert ou un curieux.

« Arrivés au rendez-vous, nous y trouvâmes La Rosée, déjà de retour de sa quête. Il annonça àsamaîtresse qu'il avait remis un vieux dix-cors, qu'il jugeait l'animal couràble qu'elle lui avait demandé la veille.

« Un c'est bien très-sec fut sa seule réponse, bien que ses yeux noirs eussent étincelé de joie en écoutant le rapport de son piqueur.

a Lorsque nous eûmes atteint l'enceinte, qui n'était pas très-éloignée, elle mit pied à terre pour examiner la brisée, ce qu'elle fit avec toute la gravité et tout le soin minutieux d'un veneur de profession. Elle découpla ensuite de ses propres mains six vieux chiens d'attaque, et quand ils eurent chaudement empaumé la voie, elle cria à La Rosée de lâcher tout le reste de la meute, après quoi, elle se remit en selle, dégagea sa trompe,

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et, dans l'espace de cinq ou six minutes, elle sonna successivement et toujours à propos plusieurs requêtes, le lancer et enfin la royale, car le cerf, revenant sur ses pas, passa fièrement près de nous, la tête haute et l'allure assurée, comme un animal plein de confiance en ses forces.

« Une large cavalière s'ouvrait devant nous, côtoyant le canton de bois dans lequel l'animal venait de s'engager. Je crus, comme il n'y avait pas nécessité de faire autrement, que madame Hallali la prendrait pour suivre la chasse, mais elle lança d'un bond son cheval dans le fort, et elle le poussa dans la direction que son équipage avait prise.

« Vous comprenez que je la suivis, sans plus hésiter qu'elle.

« J'eus alors, pendant trois heures, un spectacle qui ne sortira jamais de ma mémoire. Le dixcors, vivement pressé et toujours poursuivi de cris et de fanfares, perça droit devant lui sans tenir aucun compte des obstacles qu'il rencontrait sur son chemin. Il traversa, à une allure de minute en minute plus rapide, des fourrés trèsépais qui auraient fait reculer un blaireau, passa à la nage plusieurs cours d'eau encaissés entre des rives abruptes, et finit par débucher dans de

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vastes landes coupées de distance en distance par des ravins profonds.

« Toutes les difficultés que son énergie d'aï imal sauvage lui fit successivement vaincre, madame Hallali les surmonta aussi, car elle ne cessa pas un seul moment de se maintenir sur ses traces. L'épaisseur des fourrés, la rapidité des torrents, les accidettrts nombreux de la lande, rien ne l'avait arrêtée. C'était le démon de la chasse acharné à sa proie, et à la voir ainsi, je la trouvai merveilleusement belle et séduisante. L'éclair jaillissait de ses yeux, ses joues pâtes s'étaient colorées, sa poitrine plate se gonflait sous l'impulsion de son souffle puissant... On ne pouvait cependant dire qu'elle fût devenue fem-me, mais il n'y aurait pas eu d'exagération û la comparer à une déesse, déesse peu aimable, toutefois.

« Grâce h mon cheval, que j'avais rarement vu d'aussi bonne volonté, j'eus la rare fortune de ne jamais perdre complètement de vue mon aventureux guide, et, à différentes reprises même, je parvins à galoper à sa hauteur ou immédiatement derrière lui. Vous croyez peut-être qu'il m'adressa quelques paroles flatteuses pour me récompenser de mon courage... il n'en fut rien.

>Son regard étincelant d'ivresse et d'orgueil ne se tourna pas une seule fois vers moi, et pas un mot étranger à la chasse ne sortit de sa bouche, tout le temps que nous demeurâmes ensemble. Son ombre courant à son côté ne lui aurait pas inspiré plus d'indifférence... Si toutes les femmes chasseresses montraient ce superbe dédain aux veneurs qui les accompagnent, on aimerait certainement mieux les voir rester au logis.

« A l'extrémité de la lande, le dix-cors, vaincu mais toujours intrépide, se décida à se défendre autrement que par la fuite. Il s'accula dans un énorme roncier, présenta aux chiens qui se préparaient à le charger sa tête menaçante, et quand les plus téméraires se jetèrent sur lui, il en éventra deux et en assomma un troisième d'un coup de pied de devant.

« Prévoyant un grand carnage, j'avais déjà mis la main sur la crosse de ma carabine, et je n'attendais plus qu'un signe de madame Hallali pour servir l'animal furieux d'une balle dans la tête, lorsque je la vis descendre de son cheval, le couteau de chasse h la main, écarter ceux de ses chiens qui lui faisaient obstacle, et marcher droit au dix-cors.

u 11 l'aperçut et se rua sur elle avec tant de

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