‹ Madame HallaliChapitre 2 sur 2 · MAI LI · texte numérisé non relu

MAI LI

violence, que je la crus perdue sans ressource.

<( Je fermai les yeux pour ne pas être témoin de la catastrophe, qui me semblait inévitable, au point où en étaient les choses.

« Quand je les rouvris presque aussitôt, aux accords retentissants de l'hallali par terre, le pauvre dix-cors, foulé par l'équipage en délire, se débattait sur le sol dans les dernières convulsions de l'agonie, et la châtelaine du manoir en ruine essuyait tranquillement sur la mousse sa dague qui était teinte de sang , depuis la pointe jusqu'à la garde.

« Elle daigna alors faire attention à moi, mais vous allez voir que ce n'était pas de manière à me rendre fat.

« — Corbleu ! vicomte, — me dit-elle, — vous avez là un excellent cheval. Vouiez- vous me le vendre?

« Déjà révolté de l'horrible sang-froid avec lequel elle avait tué un fier et courageux animal, je fus en outre très-ehoqué de ne rien obtenir de plus de cette femme qui avait failli vingt fois me faire rompre les os, et, ma foi! je répondis à sa demande par le plus positif de tous les refus.

« Un quart d'heure après, nous échangions un froid salut, etpendant qu'elle retournait chez elle,

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je reprenais le chemin de la demeure de mon honnête fermier, qui me donna encore l'hospitalité pour une nuit.

« — Voilà, monsieur le marquis, l'histoire que je vous avais promise, —me dit le vicomte de G". — Si elle a une suite, je m'engage à vous la communiquer, et vous en pourrez user comme du commencement. »

Il va sans dire que j'acceptai, et que nous nous séparâmes, le vicomte et moi, les meilleurs amis du monde.

« Je n e songeais plus à cette espèce d'engagement du vicomte, engagement qui pouvait bien n'être, à tout prendre, qu'une de ces phrases aimables et polies que les hommes bien élevés échangent volontiers en se séparant, après avoir passé quelques heures dans une intimité cordiale, lorsque je reçus, il y a un mois environ, la lettre suivante du digne et ponctuel gentilhomme.

« Il ne m'apoint échappé, monsieur le marquis, que vous avez bien voulu prendre un intérêt très-

vif aux faits et gestes de la femme extraordinaire qui remplit notre paisible contrée du bruit de ses exploits cynégétiques. Je ne l'ai pas revue; mais le hasard m'a fait rencontrer à une table d'hôte à Nantes, un vieux gentilhomme hongrois ou polonais — je ne sais pas au juste lequel — qui a beaucoup connu la terrible amazone à l'époque où. jeune, belle et n'ayant pas encore renié son sexe, elle avait une existence bien différente de celle qu'elle a adoptée aujourd'hui. Vous comprenez, monsieur le marquis, que cette première communication excita au plus haut point ma curiosité. Je pressai de questions mon voisin de table, je fus avec lui aussi aimable que possible, en lui disant un mal affreux du gouvernement russe, pour le cas où Userait Polonais, et un mal plus affreux encore de l'Autriche pour le cas où il serait Hongrois, et je m'y pris si bien avec lui, que nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, en nous promettant de nous retrouver le soir au spectacle.

« A cette seconde entrevue, il se montra encore plus communicatif , et il va sans dire que, de mon côté, je ne manquai pas de ramener de nouveau l'entretien sur madame Hallali. 11 me répéta ce qu'il m'avait déjà dit de son passé, si différent de sa vie

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présente, et, il ne me cacha pas qu'il était venu en Bretagne avec la ferme résolution de renouveler à tout prix connaissance avec elle. Elle l'avait fort mal reçu, éconduit même de la façon la plus brutale, si bien qu'il s'était éloigné de son manoir croulant, exaspéré contre elle et jurant bien qu'il ne lui pardonnerait jamais.

« J'avais donc affaire à un mécontent, ce qui était sans contredit tout ce que je pouvais souhaiter de mieux au point de vue de ma curiosité et aussi de la vôtre; car, si je désirais avec ardeur connaître les antécédents de madame Hallali, c'était plus encore peut-être pour votre satisfaction que pour la mienne. Je manœuvrai en conséquence, et j'ai l'extrême plaisir de pouvoir vous mander que je suis parfaitement renseigné aujourd'hui sur les circonstances qui ont déterminé notre héroïne à se retirer du monde et à vivre dans les bois, la trompe sur l'épaule, un cheval entre les jambes, et sans autre société que son piqueur et sa vieille sorcière de gouvernante.

« Vous voyez que si je ne suis pas encore en mesure de vous conter la fin de l'histoire dont vous avez appris par moi un épisode, vous me devrez d'en connaître le commencement.

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« En écoutant mon interlocuteur avec l'attention soutenue que vous pouvez imaginer, je mo promettais tout bas de vous transmettre son récit, mais vous aurez une bien meilleure fortune, puisque vous l'entendrez de sa propre bouche un de ces jours. Le comte Ignace P*** ayant su par moi que nous étions dans les rapports les plus agréables, m'a exprimé un si vif désir de vous être présenté, que j'ai pris sur moi de le mettre en relation avec vous. Attendez-vous donc à le voir arriver très-prochainement dans votre solitude de Saint-Gratien, muni d'un petit mot d'introduction de votre affectionné serviteur. Je suis sûr d'avance qu'à ma recommandation, vous lui ferez le plus aimable accueil.

«Le comte Ignace est un de ces originaux vrais, comme vous aimez à les rencontrer et à les peindre. Il a tout vu, tout fait, — ne prenez pas ceci dans l'acception fâcheuse, — il a vécu dans la familiarité des plus grands personnages, et enfin il paraît aimer la chasse avec passion, ce qui ne manquera pas de vous disposer favorablement pour lui. Est-il riche ou pauvre? Je l'ignore; mais je sais si bien que cela vous sera tout à fait égal , que je n'ai point éclairci mes doutes à cet égard. L'essentiel pour vous est qu'il conte avec esprit

et sincérité. Quand vous l'aurez vu, j'espère que vous voudrez bien me dire ce que vous pensez du personnage.

«Recevez, monsieur le marquis, l'expression de mes sentiments affectueux et distingués.

« Le vicomte de G***.

« P. S. J'apprends à l'instant même que madame Hallali, dont vous saurez bientôt le véritable nom, a été blessée assez dangereusement, dans sa dernière chasse, par un sanglier aux abois. On dit qu'elle sera obligée, sinon de garder le lit, du moins de porter des jupons pendant quelques semaines.))

Peu de jours après la réception de cette lettre, on m'annonça, un matin, le comte Ignace P***.

Je vis entrer un homme d'une soixantaine d'années, de haute taille et d'une tournure qui ne manquait pas de distinction. Il me remit la lettre du vicomte, et la connaissance fut très-promptement faite entre nous: il mourait d'envie de parler et moi je grillais du désir de l'entendre.

C'était bien un gentilhomme polonais. Il se serait dispensé de me l'apprendre dès les premiers mots de notre conversation, que je l'aurais deviné à l'élégance facile de ses manières, à la grâce caressante de son langage, et à l'assurance avec

laquelle il portait un costume qui n'était pas de la première fraîcheur, et encore moins à la dernière mode.

— Vous avez écrit quelques pages fort intéressantes sur une personne que j'ai beaucoup connue, monsieur le marquis, — me dit le comte après avoir allumé le cigare que je m'étais empressé de lui offrir.

— Ces pages, monsieur le comte, — répondisje, — n'ont pas eu d'autre mérite que d'exciter au plus haut point la curiosité des lecteurs du Sport. Vous rendrez donc à ceux-ci un immense service, et à moi aussi, si vous me mettez à même de leur en apprendre davantage sur cette femme qui ne ressemble à aucune autre.

— C'est vrai aujourd'hui, — reprit le comte avec un accent mélancolique et en levant vers le ciel un regard voilé de tristesse, — mais c'était bien plus vrai encore quand elle avait vingt ans.

— Comment l'entendez-vous ?

— Comment je l'entends, monsieur le marquis? je veux dire qu'alors cette femme, transformée maintenant en démon, n'avait pas de rivale à la cour de Vienne, pour la beauté, la grâce, la distinction des manières et la séduction de l'esprit.

— Quoi! m5écriai-je, — avec son épaisse

moustache, son front chauve, sa peau sillonnée par la petite vérole, ses formes anguleuses, son nez

— Ce front, — interrompit le comte, — était, à cette époque, paré de la plus splendide chevelure blonde que l'imagination puisse se représenter : cette moustache sombre, qui la fait ressembler aujourd'hui à un vieux hussard , était dans ce temps-là un ravissant duvet d'or bruni que tous les poètes du Nord ont chanté ; sa peau, qu'un accident terrible n'avait pas encore atteinte, était blanche eudouce à Fœil comme la fleur du camélia; ses formes firent tomber en extase le vieux Canova, un soir qu'il la vit entrer vêtue en Diane chasseresse à un grand bal costumé que donnait le prince de Metternich; quant à son nez d'alors, si vous pouviez vous le représenter au milieu de ce délicieux visage, vous ne l'auriez certainement pas comparé au bec d'un oiseau de proie.,. Jugez-en vous-même.

Et le comte tira d'une des nombreuses poches de sa polonaise quelque peu râpée une petite boîte ronde en peau de chagrin noire, l'ouvrit avec une lenteur émue et solennelle, et me la tendit.

Je poussai un cri d'admiration et de surprise.

UO MADAMK HALLAU.

J'avais sons les yeux une miniature représentant une jeune femme de la plus idéale et la plus éblouissante beauté.

« Voilà madame Hallali, — me dit-il avec amertume,— ou plutôt la princesse W*** à vingt ans.

Le nom prononcé en tc'aies lettres, mais dont je ne donne ici que l'initiale, m'arracha une nouvelle exclamation d'étonnement. Je l'avais souvent entendu sortir de la bouche de ma mère, comme celui d'une famille ayant des lens de pa* rente avec la sienne.

Tout en continuant à examiner avec une attention dévorante le portrait resté entre mes mains, je fis part rapidement de cette circonstance au comte Ignace.

« Eh bien — me dit-il, — vous êtes un peu cousins...., Pauvre femme! elle aurait pu être si heureuse s'il y avait eu un grain de bon sens dans sa charmante tête.

Et le comte, appuyant dans ses deux mains son front chargé de nuages, garda le silence comme un homme subitement en proie à des souvenirs pénibles.

Je ne l'interrompis pas tout de suite, et cependant j'en étais violemment tenté, ainsi qu'il est aisé de le comprendre; mais il reprit de lui-

même l'entretien au bout de quelques instants de méditation.

a C'est une singulière et triste histoire que la sienne, — dit-il en se remettant à fumer; — mais puisque le hasard vous a révélé l'existence de la princesse, et qu'il y a des liens de parenté entre sa famille et la vôtre, je ne vois pas pourquoi vous ne sauriez point tout ce qui la concerne.... Je l'ai bien raconté à un inconnu.

Je fis un signe d'assentiment à cette espèce de proposition qui allait au-devant de mes désirs, et le comte Ignace, après avoir lancé dans l'air deux ou trois épaisses bouffées de fumée de tabac, qui redescendirent lentement en auréole opaque autour de son visage, commença en ces termes :

« Si la princesse Marceline n'est plus la ravissante femme que j'ai connue et admirée autrefois, elle a conservé intacte, et même plus ardente que jamais, la passion dominante de sa jeunesse et de son enface : je veux parler de son amour désordonné pour la chasse.

.*>, a Dans le château de Pratowitz, qu'elle habitait avec son père, le prince Casimir W***, la plus grande partie de ses journées s'écoulaient dans les bois magnifiques de la seigneurie, l'une dei plus belles de la Pologne autrichienne. Le prince

BS I\ AIMML HALLALI.

Casimir, intrépide et forcené chasseur lui-même, favorisait par tous les moyens en son pouvoir le goût de son unique enfant, et, pendant plusie urs mois de l'année, son château était le théâtre des plus splendidcs fêtes que le génie inné de la vénerie puisse inventer. La jeune princesse croissait en beauté, en grâce, en indépendance d'habitudes et de caractère au milieu de ces enivrements qui flattaient le seul penchant qui se fût développé en elle jusqu'alors. Elle suivait les meutes paternelles depuis le lever du soleil jusqu'à son déclin, montait sans sourciller les chevaux les plus difficiles, et n'hésitait pas à se jeter au plus épais d'une mêlée terrible de loups ou de sangliers attaqués par ses dogues favoris. Le soir, quand elle avait quitté son costume de chasse, elle redevenait, comme par enchantement, une douce et gracieuse jeune fille, dont le charme était vraiment irrésistible. Ses yeux,quiavaientlancé des éclairs de témérité tout le jour, vous regardaient avec une bonté presque céleste ; sa voix, qui avait envoyé à tous les échos des forêts des cris de triomphe, ne faisait plus entendre que des paroles aimables ou des chants d'une suavité merveilleuse, 11 faut avoir été témoin, comme je l'ai été souvent, de cette métamorphose pour comprendre

tout ce qu'elle avait de prodigieux et de séduisant. Quand j'y songe aujourd'hui, après ce que j'ai vu il y a trois semaines, il me semble que c'est d'un rêve que je me souviens.

« Le prince Casimir était idolâtre de sa fille, dont il regardait l'originalité piquante comme son ouvrage. Déjà très-avancé en âge à l'époque où sa chère Marceline avait à peine dix-huit ans, il avait concentré toutes les affections de son cœur et toutes les jouissances de son orgueil sur cet unique fruit d'un second mariage, (m seule pensée le troublait au sein de son bonheur, c'était la nécessité prochaine de marier saillie, J!>i ii te h la crainte de ne pas trouver un mari qui put la rendre heureuse. D'un commun accord, ils avaient décidé, elle et lui, qu'elle n'épouserait jamais qu'un seigneur ayant les mêmes goûts qu'eux, ainsi c'était parmi les chasseurs qu'ils fallait chercher ce mari, tout à la fois désiré et redouté.

« Quand les choses en furent à cepoint, le prince Casimir, qui ne quittait pas ses terres depuis de longues années, prit la résolution d'aller passer l'hiver à Vienne, qu'il avait habité dans sa jeunesse et son âge mûr, et où il a\ait laissé de trèsbons souvenirs. Son projet était de présenter sa

fille à la cour et de la conduire, pendant la saison des fêtes et des bals, dans les cercles les plus élégants et les plus distingués de cette capitale éminemment aristocratique.

«Vienne, vous devez le savoir, monsieur le marquis, est la ville de la beauté par excellence, d'où il résulte que pour qu'une femme y soit proclamée belle par tous, il faut qu'elle réunisse en elle toutes les perfections les plus délicates do la noblesse, de la grâce et de Féclat. Cet ensemble de rares mérites fut reconnu chez la princesse Marceline dès le premier jour où elle se montra. La bonne compagnie viennoise, — la crème, peur me servir du langage du pays, — déclara à l'unanimité, les femmes en tête, — • triomphe bien flatteur assurément, —que jamais étoile plus brillante n'avait étincelé dans son ciel, où cependant bien des astres remarquables avaient paru depuis quelques années. Il n'y eut plus une fête, plus un bal, plus un concert, plus une soirée de tableaux vivants, plus une cavalcade dans les majestueuses allées dnPrater dont la jeune Polonaise ne fût l'ornement indispensable. Partout où elle paraissait, il n'y avait de regards et d'hommages que pour elle; dans les salons où elle manquait, la gaîté, le désir de

plaire, l'esprit même manquaient avec elle, lu vieux prélat romain, renommé pour la galanterie délicate de ses propos, avait dit, un soir que la princesse s'était retirée avant tout le monde. — On croirait vraiment que Von a éteint toutes les lumières,— et le mot avait fait fortune.

« Comme le prince, en arrivant à Vienne, n'avait pas fait mystère de son désir de marier sa fille, la belle Marceline eut bientôt de nombreux prétendants à sa main. Les uns se déclarèrent eux-mêmes à son père, les autres s'adressèrent à lui par l'entremise de leurs amis les plus influents. A tous, le vieux seigneur polonais répondait invariablement : — Faites-vous aimer, et pour cela prouvez d'abord à ma fille que vous êtes encore plus épris de la chasse que d'elle-même. Quani une fois vous en serez là , mon consentement ne se fera pas attendre.

■> « La difficulté était de montrer de façon ou d'autre une grande ardeur pour le culte de saint Hubert, à cette époque du carnaval où les Viennois et les Viennoises ne songent qu'à walser du soir au matin, et quelquefois même du matin au soir. Les soupirants de la princesse Marceline, tout en tourbillonnant avec elle aux accords enivrants de l'orchestre du Strauss de l'époque, lui

murmuraient bien à l'oreille quelques paroles pour tâcher de lui faire comprendre qu'ils étaient chasseurs déterminés; elle souriait gracieusement à cette profession de foi intéressée, et elle ne montrait de préférence pour personne. Il semblait qu'elle voulût voir les gens à l'œuvre avant de se décider.

« Le carême vint, et après quelques jours de calme austère, la crème de Vienne commença à fermenter de nouveau et à manifester son aversion bien connue pour le repos. On ne pouvait plus songer à danser ni à jouer les vaudevilles de M. Scribe, ce qui était la grande fureur de ce temps là. Que faire? Pâques, qui devait ramener les bals du matin, était si éloigné encore! L'inquiétude était grande, lorsque un jeune seigneur hongrois, immensément riche, eut l'heureuse idée d'offrir à la société viennoise do.s chasses vraiment royales dans son magnifique château situé à douze lieues de la ville.

« Qu'on juge de la joie de tous les prétendants à la main de la princesse Marceline quand cette bonne nouvelle leur fut connue. C'était à qui se procurerait les plus beaux chevaux et se ferait faireles plus élégants costumes. Chacun prenaitses précautions pour remporter sur tous les autres,

et jamais les maquignons et les tailleurs de Vienne n'avaient fait d'aussi bonnes affaires.

« Le 8 mars, cent calèches à quatre chevaux roulaient vers la demeure du jeune seigneur hongrois. Le prince Casimir et sa fille avaient été des premiers invités.

Il faut avoir vu beaucoup de choses pour se représenter fidèlement une assemblée aussi remarquable sous tous les rapports que celle qui se trouva réunie, dans le royal château de Bundsée, le soir du jour où je vous ai montré, partant de Vienne, les cent calèches à quatre chevaux qui emportaient vers leur destination ies nombreux invités du jeune seigneur hongrois. Il y avait là les vingt plus ravissantes femmes de la cour d'Autriche, et les dix beauté9 le plus

en renom du corps diplomatique accrédité à cette époque auprès du bon et paternel empereur François IL Quant aux hommes — si Ton en excepte le vieux prince Casimir W***, père de la charmante Marceline — le plus âgé ne dépassait pas de beaucoup la trentaine, et le moins beau aurait pu se montrer, sans trop de désavantage, à côté du célèbre George Gordon, s'il eût été encore de ce monde dans ce temps-là. Au milieu de ce cercle à nul autre pareil pour Félégancë des manières, la perfection presque idéale des traits et la grâce des tournures, c'était toujours vers la princesse Marceline que convergeaient tous les regards et que se tournaient toutes les pensées et toutes les espérances de la brillante jeunesse masculine conviée par le Mécène hongrois à sa grande fête cynégétique. Marceline, toujours calme, souriante et gracieusement fière, semblait aussi indifférente à tous ces discrets hommages qu'elle Tétait à Vienne dans les bals, et bien fin eût été l'observateur qui aurait découvert en elle le moindre signe de préférence pour un seul de ses nombreux soupirants. Il en résultait tout naturellement que chacun se flattait de l'emporter sur tous et je dois dire que, sauf un seul peut-être, il n'y en avait pas

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qui ne fût digne d'obtenir son cœur et sa main.

« La partie de la Hongrie qui touche à la ville de Vienne a quelquefois des hivers aussi rudes et aussi prolongés que ceux du nord de l'Allemagne, et ce fut justement ce qui arriva Tannée où se passèrent les événements que je vais vous raconter. Sur les routes très fréquentées, la neige réduite en poussière impalpable ne rendait plus l'emploi des traîneaux nécessaires, mais elle couvrait encore d'une couche épaisse les chemins et les sentiers des bois où l'on devait chasser, si bien que lorsqu'il s'agit , dans le courant de la première soirée, de régler Tordre du jour du lendemain, il n'y eut, parmi les femmes présentes, en apparence si résolues la veille, que l'intrépide Marceline qui déclara sans hésiter qu'elle suivrait la chasse sous les gaulis chargés de frimats et violemment agités par le vent du nord, avec autant déplaisir que si la brise était tiède, les arbres de la forêt parés de fleurs, et la forêt elle-même revêtue d'un tapis de mousse d'uu bout à l'autre.

«Tous les hommes applaudirent avec transport à cette détermination énergique, et il n'y en eut pas un qui ne pensât dans son for intérieur que puisque la princesse serait seule de son sexe à la chasse, rien ne s'opposerait à ce qu'on ne

s'occupât que d'elle pendant toute la journée. « Au nombre des prétendants à la main de la belle Marceline se trouvait un de ses parents, dont je vous tairai provisoirement le nom. * Voisin de terres du prince Casimir, élevé en quelque sorte avec sa séduisante cousine, il s'était, dès son enfance, attaché à celle-ci d'une affection profonde, que le temps avait naturellement transformée en violent amour. Sans le parti pris du vieux seigneur polonais, de ne donner sa fille qu'à un chasseur, rien n'eût été plus convenable à tous égards que de la marier à son jeune parent. Malheureusement ce dernier, dont l'éducation s'était achevée à la chancellerie de Vienne, et qui se destinait à la carrière diplomatique, avait insensiblement perdu le goût qu'il paraissait avoir pour la chasse avant de quitter le toit paternel, et lorsqu'il avait essayé de le reprendre, comme moyen de plaire à la compagne de son enfance, Marceline s'était toujours montrée impitoyablement incrédule pour ce retour intéressé à un penchant d'autrefois. Elle témoignait en toutes circonstances beaucoup d'amitié à "son cousin, avait même du plaisir à le voir, mais chaque fois qu'il se posait en veneur passionné en sa présence, elle le raillait de la façon la plus

désespérante pour son amour et ses vues de mariage.

- « Le soir en question, et au moment où le capitaine des chasses du châtelain deBundsée quittait les salons, après avoir reçu les ordres définitifs de son maître pour l'expédition cynégétique du lendemain, la princesse Marceline se tourna vers son parent, qui n'avait pas été un des moins ardents à l'applaudir quand elle s'était si énergiquemeut prononcée, peu de minutes auparavant, et elle lui dit avec un sourire tout ensemble trèsaffectueux et un peu moqueur :

« — À voir votre enthousiasme, mon cousin, on serait presque tenté de croire que vous serez aussi des nôtres demain.

« — Mais c'est que je compte bien en être, ma belle cousine.

« — Quoi ! un futur ambassadeur! un homme condamné à perpétuité à ne parler jamais autrement qu'à voix basse et à être en toute occasion tiré à quatre épingles, vous vous exposeriez à crier pour signaler le passage de la bête, et à déranger l'économie de votre coiffure en courant à travers les buissons! Mais vous n'y pensez pas, mon cher cousin, et je me demande quel peut être le motif impérieux qui vous pousse à une

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semblable extrémité, si contraire à vos habitudes actuelles ?

« — Attendez de m'avoir vu à l'œuvre pour me juger, ma cousine, — répondit l'amoureux avec un respectueux dépit. — Dieu aidant, je ne ferai pas honte à notre parenté.

« — Vous êtes si habiles à feindre ce que vous n'éprouvez pas, vous autres diplomates! —repartit gaîment la princesse Marceline en s'éloignant pour aller rejoindre les femmes, réunies en un seul groupe à l'extrémité d'une somptueuse galerie dans laquelle cette petite scène venait d'avoir lieu, à la grande satisfaction des autres prétendants de la belle Polonaise, qui redoutaient tous plus ou moins la concurrence très-légitime du cousin.

« Le châtelain de Bundsée était du très-petit nombre des grands seigneurs allemands qui avaient renoncé aux horribles hécatombes de fauve qui se faisaient de temps immémorial dans ce paySj au moyen d'enceintes de toiles et de filets dans lesquelles on renfermait des animaux de toutes les espèces, depuis le gracieux chevreuil jusqu'au majestueux élan. Il avait donc chez lui deux équipages complets de chiens de France, et avec eux il chassait à courre le cerf et le sanglier.

La nouveauté de ce système avait, cela va sans dire, trouvé de nombreux détracteurs ; mais il était du goût de la jeunesse, toujours plus ou moins passionnée pour ce qu'elle ne connaît pas encoTe, et tous les nobles hôtes réunis à Bundsée le préféraient de beaucoup aux hideuses boucheries du temps passé. Nous autres Polonais, dont la vie s'écoule presque tout entière à cheval, nous étions particulièrement fanatiques de cette manière vaillante ds prendre le gibier en se montrant cavaliers élégants et intrépides.

« Ce fut un bien admirable spectacle, monsieur le marquis, que celui que présenta notre départ pour cette première chasse, qui devait peut-être décider du sort de la princesse Marceline, car son père avait déclaré qu'il se choisirait un gendre, d'accord avec elle, avant de retournera Vienne. Nous étions là plus de soixante, tous montés sur des chevaux magnifiques, et à notre tête marchaient, entre le prince Casimir et notre hôte, la gracieuse compagne de ce dernier et l'incomparable Marceline, qui n'avait jamais été plus belle et plus rayonnante, au dire de tous ses admirateurs. Elle illuminait littéralement la route que nous suivions pour gagner les bois où l'équipage etle per sonnel de la vénerie de Bundsée nous attendaient.

î§ MADAME II ALLA ht

« Grâce à l'épaisse couche de neige dont la terre était couverte, il n'avait pas fallu beaucoup de temps pour faire le bois, de sorte que l'on put découpler très-peu de moments après notre arrivée à un élégant pavillon de chasse qui était le lieu du rendez-vous. Un vieux dix-corps fut immédiatement lancé, et nous nous précipitâmes tous sur ses traces, ou plutôt sur celles de la princesse Marceline, qui avait absolument voulu fouler l'enceinte avec les chiens, et qui maintenant les serrait d'assez près pour ne pas les perdre de vue jusqu'à ce qu'on sût bien quelle direction prendrait l'animal mis sur pied.

« Les choses allèrent à souhait pour tout le monde tant que notre dix-cors demeura dans les forêts admirablement percées qui joignaient l'immense parc attenant au château ; mais quand il eut traversé de grandes plaines, il atteignit des cantons de bois montagneux dont les pentes sillonnées de ruisseaux gelés étaient d'un accès aussi difficile que périlleux. Si braves et si amoureux que nous fussions tous, plus d'un alors resta en arrière, et l'intrépide amazone, qui volait h notre tête comme un papillon, vit peu à peu diminuer son brillant et confiant cortège. Ceux qui se laissèrent ainsi distancer ne purent plus

rejoindre dans la journée, et à l'heure suprême de l'hallali, la princesse Marceline n'avait plus h ses côtés que son père et un jeune seigneur allemand, mais d'origine polonaise, nommé le prince Ladislas K***.

— C'est lui, alors, qui a épousé la belle Marceline! — m'écriai-je.

— Oui, — répondit mélancoliquement le comte Ignace; — mais n'anticipons pas sur les faits, car nous sommes bien loin encore du dénoûment.

« — Le soir, — continua le comte en reprenant son récit, — il y avait, comme vous devez le comprendre, bien des mines allongées et bien des regards envieux dans les salons de Bundsée, où la chasse du jour faisait le sujet de toutes les conversations. Marceline, dont le charmant visage n'avait été nullement altéré par les fatigues de la journée, ne semblait faire aucune différence entre les infortunés qu'elle avait semés sur sa route, et l'heureux mortel qui ne l'avait pas quittée un seul instant depuis l'attaque du cerf jusqu'à sa mort. Quand le triomphant Ladislas l'abordait avec une assurance superbe, qui n'était que trop j ustifi ée, hélas ! rien en elle n'annonçait ce trouble qu'éprouve toute jeune fille en présence de celui qu'elle préfère. N'éta/f-elle pas

décidée encore à laisser tomber son choix sur lui, ou dissimulait-elle sa pensée? Nul ne pouvait le dire et l'inquiétude était au fond de l'âme de chacun, malgré l'espérance de pouvoir prendre sa revanche le lendemain ou les jours suivants, puisque les choses devaient se prolonger pendant tout une semaine.

a Le plus malheureux de tous était son cousin. D'abord il l'aimait depuis longtemps, et ensuite sa mauvaise fortune avait voulu qu'il eût été un des premiers à lâcher prise. Son cheval, trop ardent ou mal dirigé, s'était abattu plusieurs fois, et dans une de ses chutes il s'était donné un effort du boulet qui l'avait à peu près mis hors de service. Le pauvre garçon se tenait donc à l'écart, ne prévoyant que trop qu'il avait encore moins de chances que la veille.

«Leprograme du lendemain était une chasse au sanglier, et comme la température se maintenait toujours aussi rigoureuse, les femmes déclarèrent de nouveau qu'elles ne quitteraient pas le logis. La châtelaine de Bundsée et la princesse Marceline furent seules d'un avis différent, la première parce qu'elle ne jugeait pas convenable qu'aucune personne de son sexe n'accompagnât sa jeune amie, et celle-ci parce qu'elle n'avait

jamais laissé échapper une occasion d'assister à une chasse.

« Pour finir la soirée on organisa quelques danses nationales au piano. Pendant Tune d'elles, la princesse alla prendre son cousin, et tout en menant avec lui la polonaise d'un salon à l'autre, elle lui demanda si son échec du matin ne l'avait pas découragé pour toujours.

« — Il m'a seulement attristé, ma cousine, — répondit-il, — mais je suis de ceux qui ne se découragent qu'à la dernière extrémité.

« — Vous aurez beau faire, — reprit-elle, — vous ne serez jamais chasseur, et ce sera sans profit que vous mettrez sur la litière les quatre charmants chevaux que vous avez amenés de Vienne... Croyez-moi, mon cousin... c'est en amie, en sœur, que je vous parle. Les lauriers de la diplomatie vous attendent; mais quant aux palmes de la grande chasse à courre, je doute qu'elles ceignent jamais votre front.

a L'entretien se soutint sur ce ton tant que dura la polonaise» et vous devez deviner qu'il ne contribua pas à faire rentrer un peu d'espérance dans le cœur du pauvre cousin, qui commençait à voir des avertissements détournés dans les paroles de Ut princesse.

« Le jour suivant, à l'heure fixée pour le départ, tous les concurrents de la veille, montés sur leurs meilleurs chevaux et ayant repris un peu d'espérance, étaient prêts à rentrer en lice. Ceux qui savaient par expérience ou par ouï-dire ce qui devait très probablement se passer à cette seconde chasse, se flattaient que le sanglier étant moins léger à la course, et prenant en général des refuites moins grandes que le cerf, il leur serait plus facile de suivre, et qu'en outre, à l'hallali d'un animal souvent terrible dans sa manière de se défendre, ils trouveraient peut-être l'occasion de l'emporter par leur intrépidité et leur sang-froid sur le prince Ladislas, lequel avait bien pu ne devoir son succès qu'à la vitesse de sa monture et à sa supériorité comme homme de cheval.

<( L'événement sembla d'abord justifier ces flatteuses illusions, car la bête attaquée se trouva être un énorme solitaire, fort peu agile en raison de son poids, et de plus ayant déjà à plusieurs reprises rebuté la meute de Bundsée par la férocité de son caractère et la vigueur de ses charges à fond. En découvrant par l'empreinte de son pied sur la neige, que c'était à ce rude champion qu'on allait avoir affaire, le vieux ba-

ron d'Etcherny, capitaine des chasses de notre hôte, décida qu'au lieu de diviser l'équipage en relais, que Ton donnerait successivement selon les circonstances, on le découplerait en une seule fois, afin de frapper de terreur le hargneux reclus.

« Nous eûmes donc une attaque très-vive, trèsbruyante, et dès le début fertile en incidents dramatiques. La princesse Marceline, qui avait voulu entrer dans le fort en même temps que les chiens, imitant ainsi sa conduite audacieuse de la veille, était arrivée la première h la bauge du solitaire, et pendant toute la durée de la lutte, qui s'était prolongée pendant près d'un quart d'heure, rien n'avait pu la déterminer à s'éloigner du champ de bataille, bientôt ensanglanté. Entourée ou plutôt escortée comme elle l'était, car elle ne voulut pas souffrir qu'aucun de nous lui fît un rempart de son corps, elle ne courait pas de danger sérieux ; mais, pour une personne decon acre et de son sexe, c'était déjà un spectacle suffisamment tragique que de voir de pauvres chiens revenir de la mêlée la gorge ouverte ou les entrailles pendantes, et des valets de vénerie culbutés et roulés dans la neige par leur redoutable adversaire. Enfin celui-ci, après avoir fait de

nombreuses victimes, se décida à chercher son salut dans la fuite, et nous le suivîmes, tous réunis en une seule masse compacte, en poussant de grands cris, auxquels se mêlaient les accords retentissants d'une vingtaine de trompes.

« La chasse ne dura qu'une heure, bien qu'elle fût interrompue plusieurs fois par des combats aussi vifs que celui que je viens de vous décrire. Quand ranimai se sentit près de ses fins, il se disposa à vendre chèrement sa vie, et pour la A(, • fendre avec plus d'avantage, il traversa sur la glace un lac d'une certaine étendue, et il alla se réfugier dans une petite île toute couverte de roseaux et de buissons épineux, qui en occupait le centre.

« Comme personne, cette fois, n'était resté en arrière, nous arrivâmes tous ensemble sur le bord de cette masse d'eau gelée au moment où lo sanglier, serré de près pas les chiens toujours plus acharnés, abordait la retraite qu'il s'était choisie. Il s'éleva alors parmi nous une immense clameur d'effroi, destinée à prévenir les deux intrépides: amazones du péril imminent qui les menaçait, et à les supplier de ne pas le braver légèrement. La glace qui avait bien pu porter un sanglier d'uiyjpoids considérable et une meute

MADAME IIUTALT. 83

nombreuse, serait-elle assez forte pour ne pas fléchir sous le passage <Tuue troupe de cavaliers? Il y avait là un doute terrible qui faisait frémir tous les cœurs. La châtelaine de Bundsée monti-aU par son attitude indécise qu'elle le partageait, mais la princesse Marceline manifesta la résolution la plus indomptable de n'en tenir aucun compte, et le vieux Casimir, son père, qui, seul, aurait pu lui faire entendre raison, ayant gardé le silence, les deux femmes, après un court débat, s'embarquèrent bravement sur la couche de glace qui s'étendait devant elles, unie et brillante comme un miroir, car le vent en avait balayé la neige.

« Elles ne furent d'abord suivies que par le prince Casimir, notre hôte, et l'entreprenant Ladislas; mais quand nous vîmes du rivage que la glace, tout en craquant et même en se fendant, paraissait devoir résister, nous nous lançâmes à notre tour par groupes de cinq ou six, et nous atteignîmes les uns après les autres le théâtre de l'hallali.

« L'action y était chaudement engagée sous les yeux des premiers arrivants, et avant que nous fussions tous rassemblés, le prince Ladislas avait enfoncé jusqu'à la garde son couteau de chasse dans le cœur du solitaire.

84 MADAME IiÀLULT.

<( Ainsi, quoique la fortune n'eût trahi personne, il remportait encore sur tous ce jour-là !

« Jugez, monsieur le marquis, du désespoir que durent éprouver, après ce second échec, tous ces amoureux, et en particulier le pauvre cousin , qui aimait si sincèrement p* 'lepuis tant d'années.

(( Ce cousin, dosi j« Vous ai caché le nom jusqu'à présent, iî est devant vous! »

Je n'ai pas la moindre prétention à avoir reçu une dose de perspicacité plus forte qu'aucun au tre mortel, et cependant je ne saurais m'empêcher d'apprendre à mes lecteurs habituels, avec un certain sentiment de satisfaction de moi-même, que je ne ressentis pas le plus petit mouvement de surprise lorsque mon interlocuteur me décocha à brûle-pourpoint cette phrase : — Ce cousin, dont je vous ai caché le nom jusqu'à présent, il est devant vous.

J'avais donc devine de prime-abord dans le pauvre Polonais ravagé, râpé, mélancolique, parfois même amer, l'ancien compagnon d'enfance et le parent de la belle princesse Marceline.

Par discrétion, je ne le lui avais pas laissé voir; mais, dès qu'il se fut fait connaître, je n'hésitai pas à lui donner à l'instant même quelques témoignages de sympathie pour ses infortunes amoureuses.

« C'est vrai,— me répondit-il, — que j'ai été et que je suis encore cruellement tourmenté par ce douleureux souvenir de ma jeunesse... Croiriezvous bien, — poursuivit-il avec une animation croissante, — que, malgré la récente épreuve que j'ai faite de l'horrible changement qui s'est opéré dans cette femme, que j'ai adorée comme un fou adore le soleil, je la revois encore en esprit aussi merveilleusement belle qu'elle Tétait aux fêtes de Bundsée?

— Je ne suis nullement incrédulepour ces miracles de fidélité, quand il s'agit d'un premier sentiment, — répliquai-je avec l'accent d'une sincérité qui n'était pas de la complaisance. — Les sens, si positifs qu'ils soient de leur nature, no parviennent pas toujours à dominer cette puis-

sauce infatigable et tenace qu'on appelle l'imagination.

— Penseriez -vous vraiment cela? — s'écria le Polonais en me prenant la main, qu'il serra avec la chaleur de la reconnaissance la plus vive.

— Oui, je vous le jure.

— Oh! comme cela va me mettre à mon ai^e pour vous achever ma lamentable histoire! Jusqu'à présent, je n'avais rencontré que des gens qui m'ont impitoyablement raillé de ma constance pour une ingrate devenue vieille et laido jusqu'à n'avoir plus de sexe. »

Il y eut quelques instants de silence, puis le comte Ignace reprit son récit, juste au poinVoù il l'avait interrompu.

« Je ne vous raconterai pas jour par jour tous les incidents qui se succédèrent pendant la semaine que nous passâmes au château de Bundsée. Quoi que nous fîmes tous, le sort favorisa toujours l'heureux Ladislas, et bien que son mariage avec ma cousine ne fût pas encore une chose hautement déclarée, lors de notre départ pour Vienne, nul de nous ne révoquait en doute ce cruel événement qui détruisait d'un seul coup tant d'espérances. Au printemps, mon oncle retourna dans ses terres en Pologne, voisines des

miennes, ainsi que je crois vous l'avoir dit, et quand il y fut arrivé avec sa fille, je me hâtai d'aller le voir, car je l'avais précédé dans le pays.

« Marceline et lui me firent le plus aimable accueil, et le soir même de notre réunion, le vieux prince me dit sur la fin du dîner, lorsque tous les domestiques se furent retirés, que en ma qualité de son plus proche parent, il croyait de son devoir de m'instruire le premier du prochain mariage de sa bien-aimée Marceline avec le prince Ladislas K***.

« — Si tu avais été aussi intrépide chasseur que lui, — ajouta-t-il, sans paraître s'apercevoir du douloureux saisissement que me causait cette nouvelle, à laquelle cependant je m'attendais *tu aurais pu devenir mon gendre à sa place, mon pauvre Ignace. Mais, vois-tu, ma fille n'aurait pas été heureuse avec toi, alors môme que tu lui

aurais sacrifié tous tes goûts J'espère que tu

n'en viendras pas moins aux noces de ta cousine, qui seront célébrées ici dans quelques semaines. Continue à être ce que tu as toujours été : un fils pour moi, et un frère pour elle.

« Je répondis à mon oncle que c'était trop exiger de moi, attendu que j'étais justement venu

chez lui avec l'intention de lui demander la main de ma cousine, bien que j'eusse la crainte qu'elle ne fût déjà promise ; et je quittai le château le lendemain matin, en me promettant de ne jamais y remettre les pieds.

« Le mariage eut lieu à l'époque fixée, et toute la grande noblesse du pays prit part aux fêtes splendides que le vieux prince Casimir donna à cette occasion. Tous les jours qui précédèrent celui de la cérémonie nuptiale furent marqués par des chasses plus belles que l'on n'en avait jamais vu en Pologne, et Marceline n'en manqua aucune, ayant constamment à son côté son beau et triomphant fiancé, qui paraissait animé d'une ardeur égale à la sienne. Dans le programme des fêtes, on devait recommencer le lendemain du mariage; mais le matin, lorsque la jeune épousée voulut revêtir le riche costume d'amazone qu'elle avait fait faire pour cette circonstance, son mari lui signifia nettement qu'il n'entendait plus, maintenant qu'elle lui appartenait, qu'elle passât ga vie à courir les bois comme une folle. Que la chassa n'était pas une distraction convenable pour une femme; que lui-même la détestait et n'avait paru l'aimer que pour parvenir à loi plaire, et, enfin, que dans son château de Silésie,

î>0 MADAME HALLALI.

où il allait remmener sous très-peu de jours, elle ne trouverait ni un chien ni un homme de vénerie, sans compter que depuis que leur union était décidée, il avait, pour couper court à toute tentation, donné Tordre de détruire jusqu'à la dernière pièce de gibier grand et petit de ses forêts, Sa résolution à cet égard était irrévocable. y « Marceline fut d'abord atterrée de cette tyrannie conjugale qui se révélait si promptement pour la frapper dans celui de ses goûts auquel elle tenait le plus. Elle se serait parfaitement arrangée d'un mari jaloux, morose et détestant le monde, à la condition qu'il lui eût permis de continuer son existence de jeune fille; mais un mari ennemi de la chasse, c'était pour elle la mort, et à vingt ans à peine elle ne pouvait s'y résigner. Surmontant sa première stupeur, elle reprocha en termes amers et violents au prince Ladislas la déloyauté de sa conduite, lui répéta sur tous les tons que, ne l'ayant pas épousé par amour, mais uniquement parce qu'il lui avait juré qu'il avait la même passion qu'elle pour tous les exercices cynégétiques, il s'était indignement joué de sa bonne foi, et que , dût-elle succomber dans la lutte , elle résisterait énergiquement à des exigences qu'elle considérait à bon droit

MADAME HALLAU, 9|

comme des infractions à des promesses sacrées, * A partir de ce moment la discorde fut dans le ménage. Quel lendemain pour un mariage qui avait été, en apparence, déterminé de part et d'autre par une parfaite conformité de goûts! e « Le vieux prince Casimir interposa vainement son autorité paternelle pour rétablir le paix. Ladislas, levant tout à fait le masque, lui dit qu'il n'avait épousé une fille aussi extravagamment élevée que la sienne, que dans l'espoir qu'il parviendrait, grâce à sa jeunesse, à lui donner des habitudes plus conformes à son sexe et à ses nouveaux devoirs, et que, pour rompre à tout jamais avec un passé qu'il regardait comme déplorable et incompatible avec sa sécurité de mari, il allait recommencer l'éducation de sa femme loin de toutes les influences fâcheuses auxquelles elle avait obéi depuis son enfance.

« Quarante-huit heures après, et à la suite de scènes plus vives encore que celles que je viens de rapporter, il entraînait de force Marceline dans ses terres de Silésie, en ne lui permettant pas même d'emmener avec elle sa jument favorite; car il lui avait interdit tout aussi bien le plaisir de la simple promenade à cheval que la jouissance enivrante de la grande chasse à courre.

92 MADAME HALLALT.

« Je me rendrai cette justice, monsieur le marquis, que quand ces nouvelles me parvinrent successivement au milieu de la solitude dans laquelle je vivais depuis la ruine de mes plus chères espérances, elles n'éveillèrent dans mon cœur aucun mauvais sentiment. Peut-être que si j'avais appris que Marceline était très-heureuse, j'en aurais ressenti un de ces dépits jaloux qui ressemblent à de la tristesse ; le contraire arrivant, je ne songeai plus qu'à tout ce que devait souffrir cette belle jeune femme si volontaire, si indépendante, si habituée à vivre dans la brise comme un oiseau, et dont l'existence allait désormais s'écouler aussi terne, aussi monotone que celle d'une plante qui végète. Si je n'avais craint d'aggraver encore sa situation, je lui aurais écrit pour réclamer, en faveur de ce titre de frère qu'elle m'avait toujours donné, le droit d'aller lui offrir les consolations d'un attachement fidèle; mais il me revenait de tous les côtés que le prince Ladislas ne tyrannisait sa femme que parce qu'il était horriblement jaloux, et, toute réflexion faite, je m'abstins même de faire savoir à ma pauvre cousine que je m'associais du fond de l'âme à la douleur que devait lui causer sa se* paration d'avec son père.

• Ûé dernier, je le savais aussi de bonne source, était tombé dans un morne désespoir depuis qu'on lui avait enlevé cette rayonnante Marceline, la joie et l'orgueil de sa vie. Je me le représentais seul dans son vaste château, se consumant en regrets, et se reprochant peut-être la facilité avec laquelle il avait sacrifié le bonheur de son enfant à une considération absurde. Cette pensée s'empara de mon esprit avec tant de force, qu'un jour, malgré le serment que j'avais fait de ne plus retourner chez mon oncle, je formai le projet d'aller passer quelques jours sous son toit, ne fût-ce que pour pleurer avec lui si ma présence ne lui faisait pas un peu de bien.

« Je le trouvai dans un état bien plus déplorable encore qu'on ne me l'avait dit. Il se mourait littéralement de douleur, quoique sa raison l'eût en grande partie abandonné. Il passait toutes ses journées dans ses écuries et ses chenils, à adresser de longs discours aux chevaux et aux chiens que préférait sa bien-aimée Marceline. Quand il me vit, il se mit à sangloter en cachant contre ma poitrine sa tête vénérable, et je l'entendis murmurer d'une voix étouffée par la douleur: — Ah! pourquoi n'est-ce pas à lui que je Vai donnée ?je< l'aurais encore !

« Ce furent les seules paroles sensées que je pus obtenir de lui.

(( Je sus par son intendant qu'il n'avait plus aucune espèce de relations avec sa fille. Les messages qu'on lui envoyait en son nom revenaient sans avoir pu parvenir jusqu'à elle, et si de son côté elle écrivait, rien n'arrivait à son malheureux père. Ainsi, après quelques mois de mariage seulement, la tyrannie s'était transformée en séquestration complète.

« Deux années s'écoulèrent. Mon oncle, tombé tout à fait en enfance, pouvait être considéré comme rayé de la liste des vivants, et un silence de mort enveloppait la destinée de mamalheureuse cousine. Moi, je n'avais pas quitté mes terres un seul jour et j'y consacrais tout mon temps à lâchasse, encore quej'eusseune terrible rancune contre ce plaisir. Je voulais que si Marceline entendait tôt ou tard parler de moi, elle pût savoir, à n'en pas douter, que si elle avait été ma femme, elle aurait eu en moi un esclave et non un maître.

— Peut-être pensiez vous aussi— dis-je au comte Ignace, qui avait suspendu son récit,— que si elle devenaitveuve,lebruitdevos exploits cynégétiques la déterminerait à vous épouser en secondes noces*

Madame hallali. q.i

— C'est possible, — répondit naïvement le comte ;— mais je vous jure qu'il n'y avait pas l'ombre de calcul dans mon fait.

— La passion n'a pas besoin de calculer,— reprisse,— elle a de vagues instincts qui l'emportent sur les plus habiles combinaisons... Mais, de grâce! continuez, monsieur le comte, et pardonnez-moi de vous avoir si indiscrètement interrompu.

« Mon oncle mourut, et les liens de proche parenté qui unissaient nos deux familles me firent un devoir de me rendre une dernière fois chez lui pour assister à ses obsèques, que l'on devait célébrer avec toute la pompe observée de temps immémorial en Pologne pour les personnages appartenant aux races illustres du pays.

« Je fus reçu par le prince Ladislas, qui était venu bien moins, je crois, pour mener le deuil de son infortuné beau-père, dont il avait empoisonné la vieillesse, que pour prendre possession de ses vastes domaines au nom de sa femme, leur unique héritière. Si je n'avais pas deviné que c'était lui qui s'avançait à ma rencontre dans le grand vestibule du château, j'aurais eu de la peine à reconnaître le beau seigneur qui nou:j avait éclipsés tous aux fêtes de Bundsée, moins

do trois années auparavant. Ce serait rester audessous de la vérité que de vous dire qu'il n'était plus que l'ombre de lui-même, car l'ombre conserve encore quelque chose delà forme de l'objet qu'elle représente, et Ladislas, dans sa caducité précoce, n'avait plus rien de son éblouissante jeunesse. Sa haute taille, si élégante jadis, s'était voûtée à la naissance des épaules et déjetée vers les hanches; sa riche caruation avait pris la teinte jaunâtre et la sécheresse malsaine d'un >ieux parchemin; son opulente chevelure blonde, qui frisait naturellement, était devenue blauche ethérissée; son regard, tout à la foistendreet fier, n'exprimait plus que des passions violentes et haineuses : tous ses traits, enfin, trahissaient l'impuissance farouche du bourreau qui craint de vivre moins longtemps que sa victime. Je n'eus besoin que de jeter un seul coup d'œil sur lui pour comprendre toute l'horreur de la destinée de ma malheureuse cousine,

«Aux questions que je lui adressai sur cette dernière, il ne me répondit que par des paroles vagues et dures qui ne m'apprirent absolument rien. Je lui demandai d'aller porter moi-même mon compliment de condoléance à la princesse sa femme; il repoussa ma requête en me disant

MADAME IÎALLÀLi. §7

que Marceline ne voulait voir personne, et que ma visite lui serait probablement peu agréable.

a Pendant la cérémonie funèbre, je me trouvai placé dans la chapelle du château, à côté de Faiicien chapelain de mon pauvre oncle. C'était lui qui avait rempli la triste mission d'aller apprendre à la princesse Marceline la mort de son père.

« Gomme il me connaissait de longue date, il entra en conversation à voix basse avec moi, et il me confirma dans toutes mes douloureuses appréhensions : l'existence de ma cousine était un véritable enfer. N'ayant jamais pu obtenir de soi: mari de vivre à peu près à sa guise, elle avait fini par ne plus vouloir quitter son appartement. Elle ne touchait jamais un ouvrage de femme, n'ouvrait jamais un livre, jamais non plus ne prenait une plume pour confier au papier ses lugubres impressions. Toujours repliée sur ellemême, elle rongeait son frein en silence, sans autre distraction que d'étudier les progrès rapides de la destruction de son tyran. Lorsque le chapelain lui eut annoncé qu'elle était orpheline, elle courba la tête en murmurant : Pauvre père! il est bien heureux.

c. Tous ces détails me navrèrent, comme il est aisé de le comprendre. J'accompagnai le corps de

Î)S MADAME HALLÀLf.

mon oncle jusqu'au caveau où reposaient les restes de ses aïeux, puis je quittai le château sans vouloir même prendre congé du monstre qui en devenait le maître. Si je m'étais trouvé encore face à face avec lui, je crois que je l'aurais étranglé, tant il m'inspirait d'horreur.

« Dans le trajet d'une dizaine de lieues que j'eus à parcourir pour revenir chez moi, je me promis de ne rien négliger, de tout braver même pour me tenir au fait du sort de ma cousine, afin de pouvoir la secourir au besoin. Elle m'avait nommé si souvent son frère pendant notre enfance et notre jeunesse, qu'il me semblait que personne au monde n'avait autant de droit que moi à se dévouer à son infortune. Après avoir longuement réfléchi à ce que j'avais à faire pour accomplir mon œuvre de délivrance, je me décidai à réaliser une somme d'argent considérable, et à aller m'établir sous un nom supposé dans la petite ville de Gzentochaw, située à deux heures de distance seulement des terres du prince Ladislas9 > ï Trois mois après, grâce à la rapacité des juifs de nos contrées, qui sont toujours prêts à ruiner nos gentilshommes, j'avais pu, en engageant mes meilleurs domaines, me mettre en route pour Gzentochaw avec un portefeuille qui con-

MADAME ÏÏALLALI. 99

tenait, en bonnes lettres de change, plus de la moitié de ma fortune.

« Je me vouai alors sans paix ni trêve à ma tâche. Répandant l'or à pleines mains, je n'eus pas de peine à rencontrer des gens disposés à me bien servir. Malheureusement, j'avais affaire à un homme qui devinait toutes les ruses et savait déjouer toutes les entreprises, si bien combinées qu'elles fussent. Sa pénétration était si grande et sa vigilance si soutenue, qu'un an s'écoula sans qu'il me fût même possible de faire arriver quatre lignes de moi entre les mains de ma cousine. Sa mort n'aurait pas pu nous tenir plus éloignés l'un de l'autre que nous Tétions.

« La maison que j'occupais dans un des faubourgs de Czentochaw, était aussi habitée par le meilleur médecin de la ville. Une nuit, je fus brusquement arraché à mon sommeil par un bruit confus de voix, qu'avait précédé le retentissement du galop rapide d'un cheval. Je prêtai l'oreille à ces rumeurs, qui semblaient annoncer un^ catastrophe quelconque, et j'entendis distinctement ces mots :

« — Monsieur le docteur, levez-vous en toute hâte, et venez sans perdre une minute au châ-

100 MADAME UALLALï.

teau de K***. La princesse Marceline se meurt! « « Le monstre l'aura tuée ! — m'écriai-je, en proie au plus affreux désespoir; et je sautai hors de mon lit comme un furieux,

« Mais, si grande diligence que je fisse, quand j'arrivai au rez-de-chaussée de la maison, le sinistre messager était déjà parti pour aller à la recherche d'un autre docteur, et mon voisin, que je trouvai s'habillant quatre à quatre, n'en savait pas plus que mou

a Vous devez comprendre sans peine, monsieur le marquis, — poursuivit le comte Ignace, d'une voix aussi profondément altérée que si ses douloureux souvenirs ne dataient que de quelques semaines, au lieu de remonter déjà à une trentaine d'années, — avec quelle impatience fiévreuse j'attendis le retour des deux médecins appelés si précipitamment auprès de ma malheureuse cousine, qui se mourait, avait dit le messager envoyé à Czentochaw.

« Je tenais particulièrement à voir celui qui habitait la môme maison que moi, parce que j'espérais qu'il ne résisterait pas à mes instances, lorsque je le supplierais de médire toute la vérité, si affreuse qu'elle pût être.

« Il revint tard dans la matinée, et à la première question que je lui adressai, il me donna l'assurance que la princesse Marceline n'était nullement en péril de mort, mais qu'il lui faudrait des semaines et peut-être même des mois pour se remettre complètement.

« Son confrère, avec lequel il avait longuement consulté auprès du lit de la malade, partageait son opinion, à ce qu'il m'affirma.

« — Mais enfin que s'est-il passé, monsieur lo docteur?— demandai-je.

« Une horrible scène de violence, sur la nature de laquelle la discrétion de mon état me fait un devoir de ne pas m' expliquer davantage... Je ne puis parler sans réserve que sur une circonstance qui doit être capitale pour vous, puisque vous semblez vous intéresser vivement au sort de la princesse, c'est que sa vie, à moins d'événements qu'on ne saurait prévoir, ne court aucun danger pour le moment.

«L'ensemble assez rassurant, dans une cer-

taine mesure, de ces renseignements, donnés d'ailleurs avec une grande apparence de bonne foi, était loin de calmer toutes mes inquiétudes, car je croyais le prince Ladislas capable de tout.

« Désireux d'en savoir plus encore, si c'était possible, je me décidai à hasarder cette dernière question :

« — Et le prince, son mari?

« — Je n'ai pas même aperçu Son Excellence pendant tout le temps que j'ai passé au château.

« Il fallut bien me contenter de ces différentes réponses, toutes plus obscures les unes que les autres, qui laissaient toujouis planer un effrayant mystère sur le tragique événement de la nuit précédente.

« J'ajouterai que, malgré mes nombreux efforts, il me fut impossible d'en obtenir de plus claires du second médecin, que j'allai trouver chez lui dans le courant de la soirée. Il était évident qu'on leur avait fait jurer à tous deux de garder un silence absolu sur ce qui s'était passé dans l'intérieur du prince et de la princesse K***.

« Le lendemain, je mis de nouveau en campagne tous les agents que j'avais déjà employés sans résultat depuis mon établissement dans le pays, Ils avaient l'ordre de me rapporter dus

i04 MADAME HALLALI.

nouvelles, coûte que coûte, et de recueillir dan? le voisinage du château tous les bruits qui pourraient circuler. De magnifiques récompenses devaient être le prix du moindre indice ayant quelque apparence de vérité.

« A l'exception d'un seul, ils revinrent les uns après les autres, le jour suivant, sans avoir rien appris. Celui qui était en retard ne rentra que quarante-huit heures après ses compagnons, et il m'annonça qu'il avait pu pénétrer dans le château, déguisé en mendiant.

(( Il s'était si bien observé dans son rôle, qu'on l'avait laissé auprès du feu des cuisines tout un jour et tout une nuit.

<( A l'entendre, tout le monde était fou ou terrifié dans la demeure qui servait de prison à ma cousine. Le prince Ladislas la parcourait comme un furieux privé de raison, menaçant tous ses domestiques de la parole et du geste, et jurant ses grands dieux que si l'un d'eux ouvrait la bouche, il lui brûlerait la cervelle sans pitié. Ces pauvres diables fuyaient effarés devant ce terrible maître, et il ne fallait rpas songer à en obtenir le moindre éclaircissement, tant qu'ils seraient sous le coup de l'effroi qui les avait frappés.Quantaux femmes attachées particulièrement

au service de la princesse, il ne s'en était pas montré une seule aux regards de mon émissaire, ce qui lui avait fait tout naturellement supposer que le désarroi et la terreur étaient encore plus grands là, si faire se pouvait, que parmi les hommes.

« Ainsi, la lumière complète, incontestable ne pouvait jaillir de nulle part pour moi. Ceux qui savaient ne voulaient pas parler, et celui qui était parvenu à tromper jusqu'à un certain point la vigilance du prince n'avait à m'offrir que des obscurités inquiétantes. Je tombai donc dans un découragement profond sans renoncer toutefois à mon entreprise.

« Vingt-cinq jours, les plus longs et les plus douloureux de ma vie, sans contredit, s'écoulèrent de la sorte. Mon voisin le docteur faisait de fréquentes visites au château, et je ne manquais jamais de me trouver présent à chacun de ses retours, afin de le questionner au moment où il descendait de cheval. Invariablement il me répétait, avec une évidente sincérité, que l'état de sa malade s'améliorait d'une manière sensible, et que sa guérison n'était plus pour lui une espérance, mais une certitude.

Un soir, il rentra beaucoup plus tard que do

coutume, et lorsque je l'abordai, je fus frappé de l'expression de consternation et de terreur répandue sur son visage, ordinairement placide comme ceux de tous les hommes de sa profession, qui assistent à trop de scènes lugubres pour s'émouvoir facilement et longuement.

a — La princesse serait-elle plus mal? — murmurai-je à son oreille avec un affreux serrement de cœur.

« Quarante-huit heures avant, il m'avait dit, en se frottant les mains, qu'elle avait pu rester levée, sans trop de fatigue, une bonne partie de la matinée, et qu'elle paraissait de jour en jour plus calme et plus oublieuse de l'épreuve qu'elle avait eue à subir.

« Il n'eut pas l'air d'abord d'avoir entendu ma question, mais dès que je la lui eus renouvelée, il me répondit avec la précipitation involontaire d'un homme droit à qui la vérité échappe malgré lui :

a — La princesse est, au contraire, à l'abri de toute rechute pour l'avenir.

« — Morte, alors !

« — C'est son mari qui n'existe plus 1

« — Son mari ! — m'écriai-je, — et comment?

et — Ne me questionnez pas, monsieur ! — re-

prit le docteur en se couvrant le visage de ses deux mains frémissantes; — vous seriez son propre frère que vous ne parviendriez pas à m'arracher un seul mot déplus !

« Et le pauvre homme courut se renfermer dans son appartement, où je ne songeai pas à le suivre*

« Si troublé que je fusse, j'avais parfaitement compris que le misérable Ladislas n'étant plus de ce monde, aucun obstacle sérieux ne pourrait s'opposer désormais à ce que je me rapprochasse de ma cousine, enfin délivrée de son tyran, que je considérais comme l'unique obstacle à notre réunion,

« Par un sentiment de délicatesse que vous apprécierez, j'en suis sûr, sans qu'il soit nécessaire que je vous l'explique, je laissai s'écouler une semaine entière sans faire aucune démarche qui fût de nature à révéler à la princesse Marceline ma présence dans son voisinage. Je tenais à ce qu'elle pût croire, lorsqu'elle la connaîtrait, que c'était dans mes terres que j'avais appris la «n inattendue du monstre dont la mort venait de briser miraculeusement ses chaînes, mais trop tard peut-être pour elle et pour moi.

«Dans cet intervalle, rien ne transpira sur les causes de 3a seconde catastrophe dont le châ-

teau de K*** avait été récemment le théâtre. Les obsèques du prince Ladislas s'étaient faites sans aucune pompe, et on n'y avait pas même invité un seul des seigneurs de son voisinage, qu'il no fréquentait plus du reste depuis son mariage avec la belle Marceline. S'était-il tué dans un accès de fureur jalouse, ou avait-il succombé h la rupture d'un anévrisme ou à une attaque d'apoplexie foudroyante, maladies auxquelles les hommes violents sont plus sujets que les autres ? Nul ne le savait ou ne paraissait le savoir. Le docteur me fuyait avec une obstination qui avait lini par avoir raison de mon désir, très-affoibli d'ailleurs, de parvenir à le faire parler. Quj m'importait, après tout, que mon plus grand ennemi fût mort d'une façon ou d'une autre ? l'essentiel pour moi était qu'il eût cessé de vivre.

« Le terme que j'avais fixé étant arrivé j'écrivis à Marceline un billet très-court et très-affectueux, où, sans faire aucune allusion à mon ancien amour pour elle, je ne lui parlais que de mon dévouement comme membre de sa famille. Je me mettais à ses ordres pour ses affaires, si elle en avait à régler dont elle ne voulût pas s'occuper elle-même, et je lui demandais, au

nom de son pauvre père, la permission d'aller la voir.

« Je fis porter ce message par un homme à cheval auquel je recommandai bien de ne pas revenir sans avoir obtenu une réponse.

« Le soir môme il était de retour, mais les mains vides. La princesse Marceline avait quitté, la veille, le château de son mari, pour retourner à Pratowitz, suivant le dire de ceux de ses gens qu'elle n'avait pas emmenés avec elle. L'un d'eux, resté en arrière, avec l'ordre de la rejoindre le lendemain, s'était chargé de lui remettre mon billet.

« Il me fallait donc attendre encore pour savoir quelles chances de bonheur l'avenir me réservait; mais, à tout prendre, mieux valait pour moi Marceline recevant ma lettre dans un lieu qui ne lui rappelait que les doux souvenirs de son heureuse enfance, à laquelle la mienne avait été si souvent mêlée, que si elle lui fût parvenue dans ce château sinistre où tout devait lui parler d'humiliation et d'esclavage. Cette réflexion qui se présenta à mon esprit avec la rapidité de l'éclair, me détermina à reprendre, sans le moindre retard, le chemin de mes terres ; et je fis sigrande diligence, que j'y étais déjà rendu, qu'il y avait

à peine quarante-huit heures que Marceline était rentrée à Pratowitz.

c< Il ne me restait plus qu'à lui donner avis de mon retour, afin que la réponse qu'elle me devait sût où me trouver.

« Une semaine s'écoula sans que je reçusse rien* Ne pouvant m'expliquer l'obstination de ce silence, après la conduite irréprochable que j'avais tenue, je me décidai à aller moi-même à Pratowitz.

a Je partis seul, à cheval, et je fis tout d'une traite la distance qui séparait mon château de celui de ma cousine.

a J'étais convaincu qu'un motif tout à fait indépendant de sa volonté l'avait empêchée de me répondre jusqu'à ce jour, et qu'elle me recevrait avec joie, à moins qu'elle ne fût souffrante où assez fatiguée de son voyage pour ne pas pouvoir quitter sa chambre à coucher.

«J'arrivai chez elle sous l'empire de cette douce et consolante pensée : on est si confiant quand on n'a rien à se reprocher,

« La première personne que je rencontrai dans la cour du château, où je n'avais pas mis les pieds depuis le jour de l'enterrement du pauvre prince Casimir, fut le vieux Rostouck, ancien majordome de mon oncle.

MADAME HALLALI. iil

« Il me connaissait depuis que j'étais au monde, et il me témoigna une vive satisfaction de me revoir, qui me parut d'un bien bon augure au point de vue de mes espérances.

« Toutefois,lepremier moment d'effusion passé, le digne homme, dont le visage s'était tout à coup épanoui en retrouvant en moi une vieille connaissance de ses jours heureux, me parut, plus subitement encore peut-être, embarrassé, triste et pour ainsi dire désolé de ma présence dans la demeure de sa maîtresse.

« — Vous venez sans doute pour [faire votre visite de deuil à Son Excellence, monsieur le comte? — me demanda-t-il d'un ton interrogateur, non moins contraint et non moins lugubre que sa physionomie si brusquement bouleversée.

« Je lui répondis affirmativement, sans paraître trop remarquer le trouble visible auquel il était en proie.

« — La princesse n'a encore vu personne depuis le malheur qu'elle a éprouvé, — reprit Rostouck en hésitant à chaque mot qui sortait de sa bouche, comme s'il devinait le vif chagrin que devraient me causer ses paroles.

« — Elle fera bien certainement une exception en ma faveur, par égard pour notre proche pa-

rente, — répliquai-je en affectant une assurance que je ne ressentais déjà plus. — Allez prendre ses ordres... je vous attends ici.

« Rostouck s'éloigna en hoch%nt la tête d'un air d'incrédulité, et, pour calmer mon impatience jusqu'à son retour, je me mis à me promener le long de la belle et noble façade du château de Pratowitz, dont toutes les fenêtres, de ce côté du moins, étaient hermétiquement fermées, comme celles d'une maison déserte.

« Quand le vieux majordome revint, une voix secrète me cria, de si loin que je le vis, que ce n'était pas une nouvelle satisfaisante pour mon cœur qu'il m'apportait.

«En effet, il me dit:

« Son Excellence vous remercie beaucoup 5 monsieur le comte, et de votre lettre qu'ellea reçue il y a une huitaine, et de votre démarche d'aujourd'hui; mais il lui est encore impossible d'écrire, et il lui en coûterait trop, dans le douloureux état où elle se trouve, de voir ceux qui Font connue heureuse autrefois. Elle est très-reconnaissante du fidèle souvenir que vous lui avez conservé, et, dans l'occasion, elle se rappellera vos offres de service... Si monsieur le comte voulait rester jusqu'à demain au château, il en est

MADAME HALLÀM. 1 13

assurément bien le maître, — ajouta le pauvre majordome avec un redoublement d'embarras qui me fit supposer que cette offre obligeante était bien plutôt une inspiration de son bon cœur qu'un ordre de sa maîtresse, puisque celle-ci refusait également de m'écrire et de me laisser pénétrer jusqu'à elle.

b J'étais confondu et atterré par l'impuissance où je me sentais de rien comprendre à la conduite de Marceline. Je n'avais pas eu de torts visà-vis d'elle depuis son mariage, et aucune volonté contraire à la sienne ne s'opposait maintenant à la reprise de nos rapports de famille, interrompus malgré elle, suivant toutes les apparences. Pourquoi donc me traitait-elle avec tant de rudesse ? Veuve inconsolable, cette rigueur ne m'eût point étonné ; mais épouse malheureuse et délivrée du joug, elle continuait d'une façon plus douloureuse encore pour moi la souffrance du mystère qui me torturait depuis Iontemps déjà. Ne pouvant plus supporter ce supplice, je conjurai dans les termes les plus chaleureux le vieux ^ostouck de me dire franchement s'il savait où soupçonnait les raisons de ma cousine pour se montrer aussi indifférence à mon dévouement.

« Il m'écouta avec intérêt, avec compassion même, mais il me jura qu'il n'était pas moins surpris que moi de tout ce qui se passait.

« Pressé par mes questions, il finit Car m'avouer que, bien qu'il eût été introduit à plusieurs reprises auprès de la princesse, depuis son retour à Pratowitz, il ne pouvait pas encore dire qu'il l'eût vue3 attendu que la chambre dans laquelle elle se tenait était toujours plongée dans une obscurité profonde.

« — Cependant, — ajouta Rostouck, à la suite de tous ces détails, — Son Excellence m'a ordonné ce matin de lui organiser le plus promptement possible une meute pour le sanglier et une autre pour le cerf. Elle va sans doute se remettre à chasser.

« Convaincu que c'était de son chef que le majordome m'avait proposé de passer la nuit au château, je pris le parti de retourner le soir même chez moi. Ma pauvre tête avait besoin de repos, et je sentais bien qu'il ne lui serait possible d'en retrouver qu'en me condamnant pendant quelques jours aune solitude absolue.

<( Lors du séjour à Vienne qui avait précédé le funeste mariage de Marceline avec le prince Ladislas, mon pauvre oncle, qui jouissait avec

ivresse des succès qu'avait partout la rayonnante beauté de 5a fille, s'était passé la fantaisie, bien naturelle à coup sûr, de faire faire plusieurs portraits d'elle par les premiers peintres de la ville. Il les montrait avec orgueil à tout le monde, et il en était toujours entouré. Quand je me rendis à Pratowitz après sa mort, j'aperçus un de ces portraits dans un endroit peu apparent de la pièce où il avait rendu le dernier soupir, et je m'en emparai sans le moindre scrupule... C'est celui que j'ai mis entre vos mains tout à l'heure, monsieur le marquis... Il ne m'a jamais quitté depuis cette époque.

Ici le comte Ignace s'interrompit, tira de nouveau la ravissante miniature de sa poche, et se mit à la contempler avec une émotion qui était presque de la douleur.

— Et dire qu'elle est si laide maintenant, monsieur le marquis ! — murmura-t-il en passant d'un attendrissement vrai à un dépit presque grotesque.

— Mais comment cela lui est-il arrivé ? — demandai-je au comte.

— C'est ce que vous allez savoir, — me répondit-il en m'indiquant, par la gravité de sa pose, qu'il allait rentrer dans le vif de son récit.

a Ce cher portrait, — poursuivit le comte Ignace, en remettant, avec un gros soupir prolongé, la petite boîte de chagrin noir dans une des poches de sa polonaise râpée, — était devenu ma seule consolation et mon unique reconfort, à partir de ma dernière mésaventure amoureuse au château de Pratowitz.

« Je passais toutes mes journées et souvent même une grande partie de mes nuits sans sommeil, a contempler cette ravissante image qui

118 MADAME H4LLALI.

semblait me sourire affectueusement de la bouche et des yeux, et dont l'expression rayonnante et candide formait un contraste si frappant et si douloureux tout à la fois avec les mystérieuses infortunes de la pauvre princesse Marceline, et l'incroyable dureté de cœur qu'elle n'avait pas cessé un seul instant de me montrer, depuis que rien, à ma connaissance du moins, ne l'obligeait plus à paraître indifférente aux témoignages de mon dévouement.

« Je me perdais en conjectures sur les motifs de sa conduite à mon égard, sans parvenir à lui trouver un mobile sérieux ayant quelque raison d'être. Tantôt je cherchais à me persuader qu'elle m'en voulait peut-être du peu de persévérance dont j'avais fait preuve vis-à-vis de son père, lorsqu'il s'était prononcé contre moi en faveur de l'infâme prince Ladislas, et tantôt je me figurais que tous les hommes sans exception lui étaient devenus pour jamais odieux. Bien d'autres idées encore traversaient mon cerveau troublé et malade, mais aucune d'elles ne m'offrait une explication à peu près suffisante aux rigueurs de ma belle et bizarre cousine, car personne ne pouvait être plus innocent que moi de ses malheurs, quels qu'ils fussent.

« Dans la disposition d'esprit où tous ces événements m'avaient jeté, vous n'aurez pas de peine à me croire quand je vous dirai que je ne savais plus que faire de ma vie, sans retour brisée après ce renversement de ma dernière espérance. Avec moins d'amour dans le cœur et une plus forte dose d'énergie dans le caractère, j'aurais pu me réfugier à Vienne, rentrer dans la carrière diplomatique, pour laquelle j'avais eu un goût très-vif autrefois, et demander au tourbillon des grandes affaires et aux distractions du monde la guérison ou tout au moins l'apaisement des tortures de mon incurable passion. Mais mon âme se refusait obstinément à toute tentative de lutte con* tre le mal qui me dévorait, et je ne savais que souffrir avec un abattement chaque jour plus prononcé. Toujours replié sur moi-môme, je repoussais les consolations de mes amis les plus dévoués, et j'avais même fini par leur interdire l'entrée de ma demeure. Mes affaires, fort dérangées par les emprunts usuraires dont je vous ai parlé, ne me causaient aucun soucî, quoiqu'elles en donnassent de très-sérieux déjà à mon intendant, et quand par hasard je prenais un livre avec le vague espoir d'y trouver l'oubli de mes misères pendant un moment, je n'y lisais que

mes propres pensées se reproduisant sous toutes les formes. Je ne crois pas que jamais un homme dans la force de l"\ge et jouissant de la plénitude de ses facultés, soit tombé aussi bas.

« Un soir que je me promenais solitairement, suivant mon invariable habitude, sous les ombrages séculaires d'un grand mail qui s'étendait sur toute la largeur d'une des façades de mon château, j'entendis à peu de distance hurler mes chiens dechasse, auxquels je n'avais pas pensé une seule fois depuis mon départ pour Czentochaw, quelques mois auparavant.

Cette espèce de protestation contre mon indifférence pour ces vaillantes bêtes dont j'avais fait des complices de mes projets amoureux, quoiqu'elle me rappelât brusquement l'origine de mes infortunes, eut cependant cela de bon qu'elle réveilla tout à coup en moi le désir de me ranger de nouveau au nombre des plus fervents disciples de saint Hubert. Si désespéré que je fusse, il me semblait que c'était là une inspiration heureuse.

« En conséquence , je courus sur-le-champ à mon chenil, dans le voisinage duquel se trouvait le logis de mon chef d'équipage, fort négligé par moi aussi, et ayant aperçu cet homme qui fumait philosophiquement sa pipe sur le pas de sa

porte, je lui annonçai, sans autre explication, que je voulais, dans le délai le plus court, me remettre à chasser, et chasser \o\is les jours désormais.

« Mon piqueur, dont le visage s'était épanoui en m'écoutant, me ût observer avec raison que si telle était réellement mon intention bien arrêtée, je devais commencer d'abord par renouveler une grande partie de mon équipage, l'augmenter d'une manière notable, et ajouter sept à huit chevaux de plus à mon écurie.

« Je lui répondis que je lui donnais carte blanche à cet égard, et je l'assurai, en outre, que, quelque dépense qu'il fît pour m'organiser en peu de temps la meilleure et la plus belle meute de toute la Pologne, il serait approuvé complètement par moi.

« Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur le marquis, dans quel but j'ajoutais cette folie à toutes les autres. c« Vous avez déjà deviné que je voulais, si la princesse Marceline persistait à ne pas me recevoir, qu'elle pût entendre parler de moi de la façon qui devait le plus l'intéresser,

« Les maîtres qui recommandent la prodigalité sont toujours sûrs d'être obéis au-delà de leurs désirs. Un mois s'était donc àpeine écoulé, que mon

chenil et mon écurie auraient pu rivaliser avec l'établissement cynégétique du châtelain de Bundsée, de très-douloureuse mémoire. J'avais, dans le premier, quatre-vingt-dix chiens de toute beauté, divisés en trois meutes de quinze couples chacune, plus six limiers magnifiques, et enfin, dans la seconde, douze chevaux transylvains, d'une vigueur et d'une légèreté à nulle autre pareille. Le personnel en hommes était dans une harmonie parfaite avec ce luxe, qui n'eût pas été sage avant le dérangement de ma fortune, et qui devenait de la démence dans l'état où les juifs l'avaient mise précédemment.,. Vous savez pourquoi.

« Me voilà donc chassant tous les jours avec une constance qui n'était pas précisément de la passion vraie dans le sens rigoureux du terme, mais de l'acharnement au plus haut degré. Si contraire que fût le temps, je montais chaque matin à cheval, et, suivi de celle de mes meutes dont c'était le tour de service, je m'en allais, tantôt dans une direction et tantôt dans une autre, attaquer un animal quelconque, ne lui demandant rien de plus que d'appartenir aux trois ou quatre espèces du grand gibier qui fréquentait mes forêts. Je tuais ou je ne tuais pas, je forçais

ou je manquais, cela m'était bien égal, pourvu que je me donnasse du mouvement et que je parcourusse les bois en tous sens depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher.

i Espérais-je quelque chose de ce genre de vie d'une activité désordonnée? Non, comme vous pourriez l'entendre; mais je me disais : Elle finira par le savoir.

« Dans le commencement de septembre, par une matinée belle et calme, je serrais de près un vieux dix-cors que mon équipage avait lancé d'assez bonne heure dans un des cantons particulièrement giboyeux de ma seigneurie hypothéquée. L'animal, mené avec une grande vigueur et une vitesse toujours croissante, dès le début delà chasse, s'était défendu avec énergie; et filant devant lui sans chercher à ruser, il avait fini par sortir des limites de mes domaines, pour débûcher dans de vastes steppes qui séparaient mes terres de celles de la princesse Marceline à Pratowitz.

« Suivant mon calcul, au moment où le dixcors montrait quelques-uns de ces signes de fatigues qui annoncent une victoire prochaine pour le veneur, je ne devais pas être beaucoup plus éloigné du château inhospitalier de ma cousine que du mien.

<> Tout à coup, il me sembla entendre, dans les bois qui bordaient à l'horizon opposé les steppes que je venais de traverser à la suite de mes chiens, d'autres cris que ceux de ma meute, et d'autres trompes que celles de mes gens, tous derrière moi d'ailleurs en cet instant.

« Je prêtai l'oreille avec l'attention dévorante que vous pouvez vous représenter, vous qui connaissez tous les secrets de mon cœur, et j'eus bientôt la certitude que je ne m'étais pas trompé.

« Une grande chasse à courre se dirigeait positivement sur moi, et si aucun incident ne la détournait de sa route, nous ne devions pas tarder à nous rejoindre, soit qu'elle sortît dans la plaine où je me trouvais toujours, soit que j'entrasse sous le couvert où elle était encore.

« Ce fut cette dernière circonstance qui se présenta.

« Une fois engagé dans les profondeurs du fourré, mon cerf se mit à ruser, ce qu'il n'avait pas fait jusqu'alors, ainsi que je vous l'ai dit, et mes chiens, tous plus ou moins essoufflés par une poursuite longue et rapide, tombèrent en défaut.

« Chose extraordinaire, ceux de l'autre chasse firent exactement de même, cinq minutes plus

tard, a trois ou quatre portées de fusil de l'endroit où les miens avaient cessé de se faire entendre.

i Mon piqueur et ses hommes, en gens qui connaissaient leur affaire, étaient descendus de cheval les uns après les autres, le premier pour prendre les grandsdevants, a&n de s'assurer si notre dix-cors ne se dérobait pas, et les seconds pour fouiller scrupuleusement les alentours du défaut, dans le but opposé. Seul, je n'avais pas mis pied à terre, et au lieu de nr occuper de ce qui se passait à ma chasse, je prêtais toute mon attention à celle qui s'était brusquement interrompue dans mon voisinage, où l'on travaillait aussi à relancer l'animal.

a De ce côté-ià on entendait également des trompes qui sonnaient de vigoureux requêtes, et des chiens qui jetaient de temps en temps quelques cris, toujours encouragés par des voix humaines. Au nombre de ces dernières, il y en avait une d'un timbre singulier, qui me faisait tressailir de la tête aux pieds, chaque fois qu'elle arrivait à mon oreille. Elle était tout à la fois perçante et rauque, ce qui lui donnait un caractère étrange très-difficile à définir. J'aurais cru faire injure h ma belle cousine en me disant de prime-abord

que c'était elle qui appuyait sa meute, et cependant je ne pouvais me défendre de l'émotion profonde que me causaient ces accents bizarres, qui me semblaient n'appartenir à aucun sexe.

« Comme j'en étais là de mes perplexités, J'aperçus devant moi, dans un étroit sentier que je suivais depuis quelques instants, le train de derrière d'un cheval noir de haute taille, et à côté de l'avant-main de ce cheval, un cavalier qui le menait par la bride.

« Voilà sans doute, — me dis-je en moi-même, — un des hommes de cet autre équipage... Allons le questionner.

« Je pris le galop, et faisant un détour dans le fourré, je me trouvai, en moins d'une minute, face à face avec le cavalier, dont je n'avais vu que le dos jusqu'à ce moment.

a II marchait d'un pas lent, la tête baissée et le regard attaché sur le sol. Il était vêtu de deuil, ce qui me confirma dans la pensée qu'il devait être au service de la princesse Marceline.

« Au bruit que je fis, il se redressa de toute sa hauteur, et quelle ne fut pas ma surprise lorsque je reconnus qu'il avait le visage couvert d'un masque de velours noir, d'où jaillissait le double éclair de deux prunelles ardentes»

(( Avant que j'eusse le temps d'interpeller le personnage masqué, il me dit résolument :

« — Gomment voulez-vous que l'on prenne au sérieux un veneur qui reste à cheval pour s'amuser à suivre la meute d'un autre quand la sienne est en défaut? Vous ne serez jamais qu'un écolier en fait de chasse, mon pauvre comte... Allez à votre affaire, que vous gâterez sans doute, et laissez-moi m'occuper tranquillement de la mienne.

— Quoi ! c'est vous, ma cousine ! — balbutiaije avec égarement. — Mais pourquoi ce costume? Pourquoi ce masque ? Pourquoi ce dur accueil fait à votre plus proche parent, à votre ami d'enfance? De grâce ! un mot d'amitié!

« — Il n'y a plus dans mon cœur d'affection pour personne au monde, Ignace, — répondit la princesse Marceline avec une amertume hautaine. — Vous auriez dû le comprendre à la façon dont j'ai repoussé toutes vos tentatives pour vous rapprocher de moi... Adieu... Ne me suivez pas, ne cherchez jamais à me revoir, et si vous pouvez oublier tout à fait que j'existe, ce sera encore mieux.

((-—Vous oublier ! — m'écriai-je en poussant un cri de désespoir — amais !

128 MADAME HALLALT.

— Folie! — murmura-t-elle dédaigneusement, en accompagnant cette cruelle parole d'un geste de suprême mépris.

'< — Mais je vous aime, Marceline !

« Elle porta la main derrière sa tête, et je crus qu'elle allait détacher son masque pour me montrer ses traits, lorsqu'une explosion de cris de sa meute dispersée autour de nous, à droite et à gauche du sentier, donna brusquement une autre direction à ses idées. Elle remonta précipitamment à cheval, en me faisant signe impérieusement de ne pas la suivre, et elle disparut dans les gaulis, qu'elle écartait comme des roseaux sur son passage.

« Malgré sa défense, je me précipitai sur ses traces et je parvins à la rejoindre dans les steppes que j'avais traversées le matin à la suite de ma chasse, car la sienne venait de prendre aussi cette refuite en sens contraire.

« Nous courûmes côte à côte, jusqu'au coucher du soleil, derrière ses chiens, qui menaient un grand sanglier. Non-seulement elle ne me répondait pas lorsque je lui adressais la parole, mais encore elle ne paraissait pas même s'apercevoir de ma présence. Si sa meute faiblissait de cris ou d'allure, elle se mettait aussitôt à l'encourager

do cette voix perçante et rauque que je n'avais pas voulu reconnaître pour la sienne la première fois que je l'avais entendue. Quel horrible mystère encore que ce changement!

« Après l'hallali, auquel, comme vous pouvez croire, je ne pris pas un grand intérêt, la princesse Marceline donna Tordre à ses gens et à son équipage de la précéder à Pratowitz, et quand il n'y eut plus qu'elle et moi au milieu des steppes, elle me dit :

« — Quoi que vous fassiez, Ignace, vous ne me reverrez plus... Vous ne devez pas môme compter pour l'avenir sur un hasard comme celui d'aujourd'hui. Je suis morte au monde, à la famille, à l'amitié, à tout, excepté cependant à la chasse... Encore une fois, tâchez de m'oublier... Vous me dites que ce n'est pas en votre pouvoir, eh bien ! je vous veux aider dans cette œuvre de sagesse... Appelez tout votre courage à votre secours et regardez-moi.

« Elle se tourna vers le soleil, dont le disque enflammé allait disparaître à Thorizon en inondant le sol d'une lumière rougeâtre, singulièrement ardente, et elle détacha son masque.

« J'avais un monstre de laideur devant les yeux !

« Il me serait impossible de vous raconter ce

qui se passa en moi dans ce moment, le plus douloureux de toute ma misérable vie... Tout ce que je peux vous dire, c'est que, quand je découvris mon visage que j'avais voilé de mes deux mains, j'étais seul dans les steppes, et la princesse Marceline disparaissait dan' la direction des bois de Pratowitz.

Le pauvre comte Ignace resta pendant quelques instants profondément absorbé dans ses réflexions, lesquelles ne paraissaient pas gaies à en Juger par le redoublement de tristesse qui s'était manifesté dans l'expression de son visage, à partir du moment où il avait prononcé avec désespoir ces terribles paroles: J'avais un monstre de laideur devant les yeux !

J'ai toujours eu un certain respect pour les passions sincères, et l'amour de mon Polonais

pour cette femme devenue vieille à la suite de la catastrophe, ignorée encore de moi, qui avait transformé sa triomphante beauté en laideur repoussante, ne m'était pas encore apparu sous un aspect ridicule depuis le commencement de son récit. Je trouvais bien l'homme un peu fou d'aimer encore une personne qui n'avait jamais eu que de mauvais procédés pour lui, mais il se montrait si naïf dans ses bizarreries et si plein d'abandon dans sa confiance extraordinaire en moi, que plus ses sentiments me semblaient empreints d'exagération et moins je songeais à m'en moquer, même dans mon for intérieur.

Je tenais, d'ailleurs, à connaître ses aventures, et plus encore celles de madame Hallali, jusqu'au bout.

Pour l'encourager à en continuer le récit, je lui adressai quelques paroles de sympathie.

« — Vous me faites du bien, — dit-il en relevant sa tête longtemps inclinée sur sa poitrine, comme celle d'un homme qui réfléchit péniblement; — mais êtes-vous bien vrai avec moi quand vous me témoignez de l'intérêt? C'est si drôle un homme qui est amoureux après tant d'années, et qui va raconter ses peines de cœur à un étranger! Mais quant?. Veus appris que vous

aviez parlé, sans la connaître encore, de ma chère princesse Marceline, je n'ai pu résister au désir de venir m'entretenir d'elle avec vous... J'ai pensé que c'était le meilleur moyen d'apprendre au monde que cette pauvre femme, dont vous n'avez montré à vos lecteurs que le côté grotesque, a été dans sa jeunesse la plus belle et la plus séduisante personne de son temps... Nous autres Polonais, — quelque peu dégénérés de nos antiques vertus, je suis bien obligé d'en convenir,— nous ne sommes pas toujours confiants jusqu'à l'indiscrétion pour des motifs aussi respectables... Je reprends maintenant le fil de mon histoire, monsieur le marquis.

« Le portrait de Marceline, qui avait été mon unique consolation depuis l'époque où j'avais cessé de la voir, tant par suite de l'isolement dans lequel la tenait son mari, que par le fait de sa propre volonté depuis son veuvage, était devenu le plus affreux de tous mes tourments, à présent qu'il me fallait le comparer à la terrifiante apparition qui s'était offerte à mes regards stupéfaits sur les steppes de Pratowitz. Non-seulement rien n'existait plus de l'idéale beauté que j'avais adorée si longtemps, et dont le souvenir troublait toujours mon cœur en le torturant de

la façon la plus cruelle, mais encore je défierais l'imagination la moins riante de se représenter le masque hideux qui avait remplacé le visage enchanteur de la princesse... L'ange s'était transformé en démon ! Cette comparaison est la seule qui puisse donner une idée à peu près juste de la vérité.

« Quand je fus rentré dans une situation d'es'r prit plus calme, je réfléchis mûrement sur tout ce qui s'était passé, et je finis par me convaincre que la bizarrerie de la conduite de ma cousine envers moi ne pouvait pas avoir d'autre cause que sa crainte bien naturelle que je ne l'aimasse plus après le malheur irréparable qui lui était arrivé, et je crus qu'il était de mon devoir de chercher à tout prix à la détromper... Ne riez pas demoi5 monsieur le marquis ; mais mon amour n'avait pas été foudroyé par la vue de la princesse, et l'espérance d'être enfin aimé d'elle, devenue un objet d'horreur pour tout le monde, rentra de nouveau dans mon âme.

— Sur mon honneur, monsieur le comte, ~: m'écriai-je, de plus en plus surpris de tout ce que j'entendais, — vous êtes le modèle des amants, et il faudrait remonter jusqu'aux époques les plus fabuleuses de la galanterie arabe

ou de la chevalerie française, pour rencontrer l'exemple d'une fidélité semblable à la vôtre... Cela tient vraiment du prodige, et je me dis que si votre histoire était plus connue et que l'on sût que vous en êtes le héros, toutes les femmes seulement un peu romanesques auraient la tête tournée de vous.

Il me regarda avec une certaine inquiétude, comme pour chercher à savoir si je parlais sérieusement ou si je le raillais, et soit naïveté, soit redoublement de confiance dans son mérite, il parut tout à fait rassuré sur les dispositions de mon esprit lorsqu'il eut contemplé, pendant quelques secondes, l'expression toute bienveillante de ma physionomie, sur laquelle je veillais sérieusement, cela va sans dire.

— Ainsi, vous l'aimiez toujours? — repris-je.

— Plus que jamais et je l'aurais épousée sans même lui imposer la condition de garder son masque , — me répondit-il avec une simplicité touchante. — Et je crois, sans trop d'orgueil, que nousaurionspu être encore heureux ensemble... Mais le sort en avait décidé autrement, et je commence à reconnaître que cela vaut peut-être mieux pour moi... La pauvre femme a maintenant un détestable caractère!

136 MADAME HÂLULI,

Pour le coup, j'eus besoin de tout l'empire que j'ai sur moi-même au besoin pour ne pas éclater de rire à la face de mon interlocuteur, et à mon tour j'interrogeai ses traits pour m'assurer si ce n'était pas lui qui s'amusait à mes dépens.

Il avait l'air parfaitement grave et aussi convaincu que possible de la sincérité de toutes ses exagérations.

« Je me remis à chasser de plus belle, — pour suivit-il après quelques moments de silence, — et vous devinez que c'était dans l'espoir d'une nouvelle rencontre qui me permettrait de m'expliquer plus clairement que je n'avais pu le faire au milieu du trouble profond dans lequel la première m'avait jeté. Mais, bien que je prisse invariablement la précaution de découpler chaque matin l'une de mes trois meutes à proximité du territoire de Pratowitz, plusieurs semaines s'écoulèrent sans que la brise qui soufflait de ce côté m'apportât d'autres cris que ceux de mes chiens, et d'autres fanfares que celles de mes hommes. Je séchais d'impatience, je ne dormais plus, je ne soutenais mon corps épuisé de fatigue que par des vins généreux et des liqueurs fortes... Si elle m'eût vu ainsi, la pitié serait certainement entrée dans son cœur, si endurci que l'eût rendu la douleur

que lui causait sans doute la perte de sa beauté; car c'était mon idée fixe qu'elle devait en êtro inconsolable.

« Un jour, ma meute pour le cerf tomba sur un de ces élans voyageurs qui, dans la saison du rut de ces animaux, s'en vont quelquefois chercher fortune jusqu'à des distances considérables de leurs demeures habituelles. Dès que celui-là fut lancé, il se dirigea en ligne droite vers la forêt de Pratowitz, et à la nuit close, huit ou dix de mes chiens, plus robustes que les autres, le menaient encore mollement dans une partie de bois située à une grande lieue au-delà du château de ma cousine.

« Mes gens, en général moins bien montés que moi, et qui, d'ailleurs, n'étaient pas soutenus par un mobile aussi puissant que celui qui m'excitait, avaient lâché prise les uns après les autres, de sorte que quand la nuit vint, j'étais seul à la suite des intrépides de ma meute, et je me trouvais à trois heures de marche environ de chez moi, sur un cheval qui n'en pouvait plus.

«Aller demander l'hospitalité à la princesse, eût été m' exposer à un accueil moins amical encore que celui que j'avais reçu d'elle lors de notre dernière entrevue. Je combattis donc avec

énergie cette tentation, qui s'était offerte tout naturellement à mon esprit dès que je m'étais vu dans l'impossibilité de regagner mon gîte le soir même, et, prenant un moyen terme, je me déterminai à me rendre chez l'intendant de la princesse qui avait son logis à part dans les communs du château, et sous le toît duquel je pourrais passer la nuit à Tinsu de sa maîtresse.

« Je connaissais de longue date cet homme , ancien serviteur de la famille, et il avait toujours été plein de complaisance et d'égards pour moi à l'époque heureuse de ma vie où toutes les personnes au service démon oncle me considéraient comme l'enfant de la maison.

« Une fois cette résolution prise, je me hâtai de rappeler à moi mes chiens dispersés dans le voisinage, et dont quelques-uns rabâchaient encore sur la voie refroidie de l'élan, et quand je les eus tous rassemblés, je me mis en route pour Pratowitz.

« Tout y était plongé dans le silence et dans l'obscurité, àl'exception toutefois, sur ce dernier point, d'une faible lumière qui brillait à une des fenêtres du pavillon occupé par l'intendant.

« Grâce à ma parfaite connaissance des localités, je pus mettre mon cheval à l'écurie et mes

chiens dans une remise voisine sans avoir besoin d'appeler personne à mon aide.

« Gela fait , j'allai frapper discrètement à la porte de M. Knorek, c'était le nom de l'intendant, et ce fut lui qui vint m'ouvrir après un court moment d'attente.

« — Gomment ! c'est vous, monsieur le comte! — s'écria-t-il en levant les bras au ciel pendant que son visage exprimait tout à la fois la surprise et le contentement, — Entrez vite et soyeg le bienvenu.

« Introduit dans la pièce qui lui servait de sa- Ion et de cabinet de travail, le premier objet qui attira mes regards fut un porte-manteau à moitié ouvert, comme celui d'un homme qui arrive d'un voyage ou qui se dispose à en faire un bientôt.

« — Ces préparatifs étaient pour me rendre chez vous, monsieur le comte, — me dit Knorek en me montrant le porte -manteau qui avait fixé d'abord mon attention. — Si vous ne fussiez pas venu ce soir, j'aurais pris le chemin de votre château demain dès le point du jour.

t « Dans le premier moment je crus voir le ciel ouvert, car je ne doutai pas un seul instant que Knorek ne fût chargé par sa maîtresse d'un message favorable pour moi, et ce fut d'une voix ha-

letante d'une des plus douces émotions de ma vie que je lui demandai dans quel but il venait me voir.

a — Pour vous annoncer une grande nouvelle, monsieur le comte... la plus grande que vous puissiez recevoir sans contredit... Mais comme vous êtes pâle, bonté divine!

((—Parlez vite, je vous en conjure, mon cher Knorek!

« Et je me laissai tomber anéanti sur un siège.

« — Eh bien, monsieur le comte, c'est vous qui allez être le maître ici maintenant.

« — Le maître ici maintenant, Knore k! — murmil rai-je avec égarement — Avec qui, mon Dieu?

a — Mais tout seul, monsieur le comte.

« — Tout seul ! Et la princesse?

<( — Partie.

« — Pour quel pays ?

« — Il n'y a qu'elle qui le sache;

« — Et pour combien de temps?

« — G'estlesecretdeDieu... Mais remettez-vous, monsieur le comte... Aucun nouveau malheur S'est arrivé !

• « — Aucun nouveau malheur n'est arrivé! ~ m'écriai-je avec la violence du plus affreux désespoir. —Et Marceline est partie sans qu'on sache où

clie est et si j amais elle reviendra ! Que vous faut-il donc à vous pour qu'un événement soit un malheur? C'est à en devenir fou, et je le serai bientôt si vous n'avez pas d'autres chosesà me dire.

«— J'en aurais au contraire beaucoup à vous apprendre, monsieur le comte, si vousm'écoutiez avec plus de calme en me pressant moins de questions... J'ai dû commencer par lé principal, qui est que la princesse a quitté la Pologne, et qu'avant de s'éloigner, elle vous a fait donation de tous ses biens, comme à son plus cher parent... Au surplus voilà l'acte de cette libéralité et la lettre qui l'accompagnait.

« Et Knorek, fouillant avec vivacité dans les profondeurs de son porte-manteau, en tira une grosse enveloppe fermée par cinq larges cachets de cire noire, et me la présenta.

« Je rompis les cachets d'une main tremblante et, jetant avec rage loin de moi le plus épais des deux papiers que renfermait l'enveloppe, je pris l'autre, où je lus ce qui suit :

« Tous les pays que j'ai habités et tous les gens qui m'ont connu me sont odieux. Je vais loin, bien loin, et je ne reviendrai jamais, Je n'aimè plus au monde que la chasse, et je veux pouvoir chasser désormais dans les lieux où nul ne saura

qui je suis. Si j'étais morte avant mon pauvre père, qui avait de l'affection pour vous, vous auriez été son héritier; vous devez donc être le mien, Ignace, quoique vous m'ayez souvent impatientée par votre ignorance en vénerie et par votre ténacité à vouloir me prouver le contraire. Ne vous inquiétez pas de mon sort : j'emporte une somme d'argent qui me permettra d'entretenir partout une meute et des piqueurs, et il ne m'en faut pas davantage pour être la plus heureuse des femmes au si longtemps que je vivrai. Ne vous imaginez pas que je regrette ma beauté perdue sans retour : je ne l'ai jamais maudite que quand elle attirait sur moi tous les regards. Adieu, et si vous vous mariez, ce que je ne vous conseille pas, que ce soit du moins avec une jeune fille qui ne sache que tricoter : vous en trouverez!) eaucoup en Allemagne.

« Marceline. »

«Bien des coups de foudre partant de la même main m'avaient frappé depuis quelques années, — poursuivit le comte, qui était devenu subitement aussi pâle qu'il devait l'être quand l'intendant Knorek avait remarqué son effrayante pâleur, — mais celui-là, — continua- 1— il, — était le plus terrible de tous. Plus d'une heure s'écoula

MABAME HALLALI. 143

Sans qu'il me fût possible d'adresser une seule question à Knorek, immobile et muet de surprise h quelques pas de moi. Je ne pouvais réunir deux idées raisonnables, ni même me rendre compte de ce qui s'était passé. Je ne savais qu'une chose, c'est qu'un irréparable malheur venait de m'ardver, et que toutes mes espérances, si insensées qu'elles fussent, étaient anéanties sans retour.

« — Écoutez, monsieur le comte, — me dit à la fin Knorek, — la pauvre dame ne pouvait plus rester dans le pays, où elle avait été si malheureuse, et quand vous saurez tout comme moi, vous penserez aussi qu'elle a eu bien raison de s'en iéloigner pour toujours.

« — Mais que savez- vous donc, Knorek ? — de- ^ mandai-je, arraché tout à coup à la stupeur de mon désespoir par ces paroles qui me laissaient pressentir la découverte des mystères à la poursuite desquels j'étais depuis si lontemps.

« —Tout, monsieur le comte, et c'est une bien horrible histoire, croyez-moi, Êtes-vous de force à l'entendre?

« — Oui ! — m'écriai-jeï

g — Eh bien ! veuillez m'écouteri

« Vous n'êtes pas sans connaître dans les plus grands détails, monsieur le comte, — me dit Knorek, — toutes les scènes de désolation et de violence qui se passèrent ici dès le lendemain du mariage de la princesse, puisque vous êtes venu, peu de temps après son départ, pour consolervctre pauvre oncle, mon excellent maître, qui était tombé dans le plus affreux désespoir depuis le jour où le prince Ladislas lui avait enlevé sa fille, en lui signifiant qu'il ne la reverrait jamais.

<( Des années s'écoulèrent, mon maître mourut de chagrin, comme vous le savez, monsieur le comte, sans qu'il nous fût possible de rien recueillir de positif sur le sort de la jeune princesse, sinon qu'elle était la plus malheureuse des femmes, et que, à l'exception de deux filles du pays que le prince avait attachées à son service, personne ne la voyait. Mgr le chapelain du château d'ici, que vous avez bien connu, avait tenté à plusieurs reprises de pénétrer jusqu'à l'infortunée princesse, mais elle était si étroitement gardée, qu'il n'avait jamais pu arriver jusqu'à elle, de sorte que nous étions toujours plongés dans la douleur et dans l'incertitude au sujet de cette bonne et charmante dame, pour laquelle nous nous serions tous fait couper en morceaux, tant nous lui étions dévoués et attachés depuis sa naissance.

« Rien ne changea dans cette situation jusqu'au jour mémorable, je ne crains pas de me servir de cette expression, où nous apprîmes que notre bien-aimée maîtresse avait été délivrée de son esclavage par la mort subite de son mari. Le courrier qui nous avait apporté cette intéressante nouvelle était chargé aussi de nous transmettre Tordre, à M. le chapelain et à moi, de nous ren-

dre sur-le-champ auprès de la princesse, désormais libre de ses actions.

* Si grande diligence que nous fîmes, le prince Ladislas était déjà couché dans le caveau de ses ancêtres quand nous arrivâmes dans son château. Nous fûmes tout d'abord frappés ds l'air de désolation qui y régnait, car ce n'était pas un secret pour nous que le défunt, aussi mauvais maître que mauvais mari, ne tyrannisait pas moins ses serviteurs que sa femme. Pourquoi donc tous les visages que nous abordions étaientils consternés outre mesure? Pourquoi aussi nous fuyait-on avec effroi à la moindre question qui sortait de notre bouche, touchant le dernier événement dont le château avait été le théâtre? Il semblait vraiment que tout le monde y eût perdu à la fois la raison, le courage et presque la faculté de la parole. M. le chapelain n'en revenait pas, et il attendait avec impatience le moment où il serait admis à l'audience de la princesse, pour connaître la cause de tous ces mystères.

« Ce fut dans la matinée du lendemain que Son Excellence le reçut. Il passa quatre heures en tête-à-tête avec elle, et quand il revint, je n'eu s pas besoin de l'examiner bien longtemps pour

découvrir qu'il était atteint du môme vertige qui paraissait avoir troublé l'esprit de tous les habitants du château. Son teint avait la pâleur livide de la terreur parvenue à ses plus extrêmes limites ; ses yeux voilés de larmes fuyaient meb "regards , qui l'interrogeaient anxieusement; un tremblement nerveux, effrayant à voir, agitait tout son corps, resté robuste malgré son grand âge, ainsi que vous pouvez vous en souvenir, monsieur le comte. Quand il eut fait quelques pas dans la pièce où je l'attendais, il se laissa tomber sur un fauteuil, et ce fut d'une voix à peine intelligible qu'il me dit, en ^interrompant à chaque mot :

« — Ne me demandez rien, Knorek... Et bornons-nous tous deux à intercéder le ciel pour notro pauvre maîtresse, qui est la plus malheureuse des femmes aujourd'hui!

« — Quoi! — m'écriai-je, — cette mort...

« — Silence, Knorek! — interrompit M. le chapelain en me faisant signe de le laisser seul.

d Quinze jours après environ, je quittai ce château désolé et toujours de plus en plus mystérieux, où la princesse Marceline, déjà partie pour Pratowitz sans que j'aie pu être admis en sa pré-

scnce, m'avait laissé, afin d'y mettre tout en ordre avant l'arrivée d'un parent éloigné du mort, qui héritait de lui.

« Je voyageais à cheval, suivi d'un ancien serviteur de la maison, le seul qui' eût trouvé grâce auprès delà veuve, parce qu'il s'était montré en toute circonstance plein de respect pour elle.

« A la première couchée, cet homme, qui n'avait pas été moins silencieux avec moi que tous les autres, pendant nos deux semaines de vie commune, sembla disposé à la confiance. Je le pressai de questions, et il me dit tout.

((Vous allez frémir d'horreur, monsieur le comte! — poursuivit Knorek après un moment de silence. — L'isolement dans lequel vivait la princesse, et la surveillance de tous les instants que son mari exerçait ou faisait exercer sur elle, n'avaient pas guéri ce dernier de son infernale et folle jalousie. Une nuit il pénétra dans sa chambre pendant qu'elle dormait, et il la défigura de la façon la plus hideuse, en répandant sur son charmant visage un liquide corrosif.

« Ce fut un miracle si elle échappa à la mort, et c'est peut-être un malheur aussi, comme vous allez le comprendre, monsieur le comte... La

princesse, guérie mais devenue à tout jamais un objet horrible h contempler pour tout le monde, eut plusieurs accès de folie, et durant l'un d'eux elle poignarda son mari. La vengeance était terrible a coup sûr, mais moins cruelle pourtant que le crime prémédité et exécuté de sang-froid qui l'avait provoquée.

« Ici Knorek s'interrompit à un cri de désespoir, de tendresse et d'admiration qui s'exhala des profondeurs de mon âme !

«J'adorais pour son énergie sauvage cette femme que je n'avais aimée jusqu'alors que pour son incomparable beauté.

— Mais quel drame que cette histoire ! — disje au comte Ignace avec une émotion qui, cette fois, n'était pas jouée, je m'attendais bien à quelque chose de très-extraordinaire, — ajoutai-je, — mais à rien d'aussi tragique, je vous l'avoue, et maintenant la persévérance de votre enthousiasme pour cette singulière et vaillante femme qui ne ressemble certainement à aucune autre personne de son sexe, ne me cause plus lemoin« dre étonnement, je vous le jure.

c ~ J'étais sûr que vous finiriez par en arriver là, si vous aviez la patience de m'écouter jusqu'au bout, — reprit le comte Ignace avec une sorte

d'orgueil, que lui inspirait sans doute le souvenir des liens de proche parenté qui l'unissaient à la princesse Marceline, devenue par le baptême de la voix publique madame Hallali.

Madame Hallali ! quel nom heureusement trouvé pour une virago qui avait porté bas son mari d'un coup de dague ! Le hasard de l'inspiration fait quelquefois de ces trouvailles merveilleuses dont la réflexion ne s'aviserait jamais.

Le comte poursuivit, après un court moment de conversation entre nous sur les cruelles péripéties de son existence.

«11 ne me restait donc plus qu'à apprendre de Knorektout qui ce s'était passé à Pratowitz depuis le jour oùil y avait rejoint ma cousine, aprèsavoir reçu les terribles confidence de l'ancien serviteur de son mari, jusqu'à celui où elle en était partie sans vouloir révéler à personne le secret de sa retraite. L'excellent homme fit de son mieux pour essayer de me satisfaire, mais il n'y parvint que très-imparfaitement. Tout ce que je pus tirer de lui fut que fort peu de temps après son retour, la princesse, à qui la mort avait enlevé le pauvre chapelain, le seul individu de son entourage en qui elle eût une confiance absolue, s'était remise à chasser avec rage, toujours habillée en

homme, et le visage couvert d'un large masque de velours noir, lui enveloppant même une partie du cou, et sans lequel elle ne se laissait jamais voir à aucune créature humaine. Chaque soir, Knorek, sur un ordre donné une fois pour toutes, se présentait devant elle pour recevoir ses instructions relativement à la chasse du lendemain, instructions qu'elle lui transmettait invariablement en quelques paroles d'une précision remarquable. A la chute du jour, quand elle rentrait, ayant pris ou tué son animal, elle se renfermait dans la pièce la plus retirée de ses appartements, où nul n'avait la permission de pénétrer sans y être appelé par un coup de sonnette. Aussi,— disait le bon intendant,— le château était-îl devenu en très-peu de temps bien plus lugubre encore qu'à l'époque où l'infortuné prince Casimir le remplissait jour et nuitdes lamentations déchirantes que lui arrachaient l'absence et la triste destinée de sa bien-aimée Marceline. « Les choses restèrent dans cet état, — poursuivit Knorek, toujours pressé de questions par moi, — jusqu'à un certain jour où ma maîtresse était revenue beaucoup plus tard que de coutume d'une chasse qui, suivant ce que je savais par son chef d'équipage, l'avait entraînée bien

loin dans les steppes qui séparent ses domaines des vôtres, monsieur le comte.

« Ce soir-là, lorsque je demandai à Son Excellence ses ordres pour le courre du lendemain, elle m'annonça brièvement, sèchement, et d'une voix qui trahissait un vif et récent dépit qu'elle ne chasserait pas de quelque temps. C'est peu de jours après qu'elle prit et exécuta la résolution dont elle vous fait part dans la lettre que vous venez de lire... A présent vous savez tout le reste, monsieur le comte.

a Cette partie du récit de l'honnête Knorek ne fut pas la moins douloureuse pour mon cœur, mis à de si rudes épreuves, car, en rapprochant les unes des autres toutes les circonstances de la dernière chasse de ma cousine, je fus forcé de reconnaître que ce devait être de ma rencontre avec elle, et plus encore de Fexaltation de sentiments que je lui avais montrée, que datait sans doute sa détermination irrévocable de quitter la Pologne pour toujours, sans dire à personne vers quels lieux elle dirigeait ses pas.

« Je passai la nuit qui suivit immédiatement ces poignantes révélations, dans un état de trouble et de désolation impossible à vous décrire fidèlement, monsieur le marquis. J'étais devenu,

par suite d'événements qui m'inspiraient une profonde horreur, l'un des plus riches seigneurs de mon pays, et pour rien au monde je n'aurais voulu user un seul jour en maître de cette grande fortune que le sort me jetait à la face au lendemain d'une longue série de catastrophes! J'avais retrouvé, libre enfin de toute chaîne, l'unique femme quej'eussejamais véritablement aimée, et je venais de la perdre une seconde fois d'une façon plus cruelle encore, si c'était possible, que la première ! Que faire ? Que devenir? Plus je me le demandais et moins je parvenais à le savoir, car mon esprit en complet désarroi ne m'envoyait que des conseils violents jusqu'àlafolie, ou d'une exécution difficile jusqu'à l'impossibilité la plus absolue.

« Sur le matin, me croyant revenu au calme et à la raison, je fis appeler Knorek, qui m'avait quitté la veille au soir en m'adressant des paroles qui me prouvaient qu'il me considérait comme son maître.

« Je commençai par lui déclarer de la manière la plus formelle, que je n'entendais nullement recueillir l'héritage d'une parente qui pouvait regretter ce qu'elle avait fait, et je persistai dans ma résolution, malgré tous les efforts du bravo intendant pour m'y faire renoncer.

MADAME HALLÀI/. 155

« Ce devoir rempli, je retournai chez moi, la mort dans l'âme, roulant dans ma pauvre cervelle une foule de combinaisons n'ayant toutes qu'un même but.

« Je suis convaincu, monsieur le marquis, que vous devinez maintenant toute la suite de ma lamentable histoire. La voici cependant en peu de mots. J'aliénai ce que je possédais encore de mon patrimoine, à des conditions pires que celles que j'avais dû subir lorsque j'étais allé m'installer àCzentochaw, et je me mis à la recherche de la princesse Marceline, bien déterminé à ne pas renoncer à la vie errante avant de ravoir rencontrée, dût-elle me traiter plus mal encore que lors de notre reconnaissance dans les bois de Pratowitz.

« Si persévérant que soit un caractère, la fatalité Test toujours plus que lui quand il est écrit là-haut qu'il ne doit pas réussir. Marceline errait à l'aventure comme moi, passant une année dans un lieu et une année dans un autre, et invariablement ma mauvaise fortune ne me faisait jamais découvrir sa retraite que lorsqu'elle en était déjà partie. Comme elle avait renoncé à son nom en quittant Pratowitz, et qu'elle en prenait un autre chaque fois qu'elle changeait de de-.

meure, ce n'était qu'avec des peines inouïes et des frais considérables que je parvenais à me procurer des renseignements sur son compte.

« J'ai donc parcouru en vain, pendant de longues années, l'Europe entière, m'arrêtant de préférence, cela va sans dire, dans les contrées les plus favorables à la chasse à courre, et les explorant avec un soin plus particulier encore que toutes les autres. Ce fut ainsi que j'arrivai, il y a peu de semaines, au fin fond de la Vendée, et que j'entendis par hasard, dans une misérable auberge de petite ville, prononcer le nom d'une certaine madame Hallali, dont l'existence bizarre occupait la curiosité de tous les oisifs de la province. J'allai discrètement aux informations, et les divers propos que je recueillis à droite et à gauche ne me laissèrent presque aucun doute. Jugez de mon bonheur... Je n'étais plus qu'à quelques lieues de la princesse Marceline, et je savais qu'elle ne portait plus de masque. On me l'avait déjà dit dans la forêt Noire, où elle avait séjourné quelques mois en 1850.

« Je louai un cheval robuste, après m'être assuré d'un guide intelligent, que l'on m'avait recommandé comme connaissant à fond la contrée assez difficile que j'avais à parcourir, et je

me mis en route, non pas précisément soutenu par une grande confiance dans le résultat de mon entreprise, mais très-fermement décidé à y persévérer jusqu'à la fin et en dépit de tous les obstacles que je pourrais rencontrer.

« Le soleil allait se coucher, lorsque j'arrivai en vue du vaste manoir en ruines dont vous avez donné la description dans le Sport, monsieur le marquis, d'après le récit très-fidèle du vicomte de G... Un vent du nord aigre et violent agitait avec un bruit sinistre les arbres dispersés à droite et à gauche du mauvais chemin de traverse que je suivais, et faisait tourbillonner sous le ventre de mon bidet breton les feuilles sèches qui jonchaient partout le sol; des bandes de corbeaux tournoyaient au-dessus de ma tête en poussant leurs croassements lugubres, et quelquesuns des noirs individus qui les composaient, venaient s'abattre devant moi, comme pour me barrer la route et m'engager à ne pas aller plus loin. Un proverbe de mon pays dit que quand on rencontre des moutons à proximité d'un lieu où l'on se rend, c'est un présage certain du bon accueil que vous y recevrez; il ne pouvait en être de même des oiseaux de mauvais augure qui voltigeaient autour de moi. Il va sans dire que

je ne manquai pas d'en faire la réflexion, mais je me hâte d'ajouter que je passai outre.

« Je fis trois fois de suite le tour de l'enceinte croulante, et à force de plonger mes regards par toutes les brèches dans l'intérieur de l'habitation, je finis par découvrir le bâtiment à peu près neuf de l'écurie et du chenil, dont les portes étaient toutes grandes ouvertes.

» J'en augurai tout naturellement que madame Hallali, partie dès le matin pour la chasse, suivant son invariable habitude, ne devait pas être de retour encore.

« J'ébauchai rapidement mon plan de campagne d'après cette suposition, et au lieu d'aller, sous un prétexte quelconque, demander l'hospitalité au château, ainsi que l'avait fait le vicomte de G..., je me mis en embuscade près du sentier frayé qui y conduisait évidemment, et là, abrité par un mur qui dissimulait ma présence aux personnes venant du dehors, j'attendis l'événement.

«Il y avait encore assez de jour pour distinguer nettement les objets,lorsque les sons bruyants de la fanfare de Fhallali par terre résonnèrent à très-peu de distance du point où je me tenais caché.

<( Je me portai rapidement à la rencontre des chasseurs qui arrivaient, et je me trouvai aussitôt en face d'eux.

«Ils étaient trois, et dans le cavalier qui marchait à une petite distance en avant des deuxautres, mon cœur plutôt que mes yeux reconnut la princesse Marceline.

a — Enfin ! enfin ! — m'écriai-je en me précipitant vers elle.

« — Mais vous avez donc le diable au corps, Ignace? — s'écria-t-elle en me reconnaissant à son tour, — et faudra-t-il que je m'enfonce dans les forêts vierges du nouveau monde pour y être à tout jamais débarrassée de vous?

« — Je vous y suivrais , chère Marceline î — balbutiai-je en proie à un véritable égarement, et en posant une main tremblante sur la bride de son cheval, pour l'obliger à m'écouter.

« — Laissez-moi, morbleu !— hurla-t-eile d'une voix terrible en brandissant au-dessus de ma tête son fouet de chasse dont le manche était terminé par un marteau d'acier à assommer un bœuf. — J'ai permis à un gentilhomme français, — continua-t-elle avec un redoublement de violence, —

de passer une nuit dans le logis de mon piqueur, parce que c'était un confrère en saint Hubert ; mais vous, un diplomate! Vous n'obtiendrez certainement pas une semblable faveur... Retournez d'où vous venez, ou si vous vous obstinez à demeurer céans, je m'en irai, moi, coucher dans les bois.

o Je courbai la tête sous ces foudroyantes paroles, et, après être resté un moment immobile et muet en présence de cette indomptable femme, je remontai machinalement à cheval, pour regagner le bourg de Ghantocé d'où j'étais parti le matin pour cette belle expédition.

— Et vous n'êtes pas guéri de votre amour après avoir reçu une semblable récompense de vos longs et héroïques sacrifices ! — dis-je au comte Ignace.

— Non, — me répondit-il, — car je suis décidé à essayer encore une tentative.., elle ne m'a pas laissé le temps de m'expliquer; mais à présent qu'une blessure la retient dans son lit, elle m'écoutera peut-être plus patiemment, et qui sait?

Après un moment de silence, il reprit :

— Elle est pourtant bien laide, monsieur le marquis, et vous n'avez pas chargé son portrait...

Ce n*est plus la face hideuse comme une plaie qu'elle m'a montrée un jour sur les steppes de Pratowitz, mais c'est le visage dur, farouche et toujours menaçant d'un homme de guerre impitoyable. Les mauvaises langues prétendent que mes plus belles compatriotes passent avec une promptitude effrayante de la déesse à la sorcière... Ma pauvre cousine a renchéri encore, comme toutes les natures puissantes... D'un ange qu'elle était à dix huit ans, elle est devenue un vieux hussard des bandes sauvages de Souvarow... N'importe, je ne renonce pas à finir mes jours avec elle.

Le long récit du comte Ignace, y compris celui de sa plus récente mésaventure, était parvenu à sa fin , après avoir duré une journée entière. Je retins le comte à dîner vers sept heures du soir, et il me quitta par le dernier train de la ligne du Nord retournant à Paris. En me serrant la main, il me répéta de nouveau qu'il était bien résolu à profiter de la blessure de sa cousine pour la revoir une dernière fois. S'il était repoussé encore , il entrerait à la Trappe.

J'avoue qu'il m'avait inspiré tant d'intérêt, malgré sa folie, que je fis des vœux pour que sa

triste histoire eût plutôt ce dénoûment que tout autre.

La Providence en avait décidé différemment, comme on le verra dans la lettre suivante, qui m'est arrivée il y a très-peu de jours.

« C'est moi, monsieur et cher confrère en saint Hubert, qui vous ai révélé le premier l'existence de madame Hallali ; j'ai pris la liberté ensuite de vons adresser un digne gentilhomme polonais qui vous a raconté dans les plus grands détails le passé bizarre de cette femme, qui ne doit pas avoir sa pareille dans le monde : une troisième bonne fortune m'était réservée, et je m'empresse de vous la faire connaître.

« J'ai assisté il y a deux jours, comme témoin, et dans la modeste église du petit village d'où dépend le château en ruines habité par madame Hallali, au mariage du comte Ignace avec sa cousine la princesse Marceline , qui avait consenti, mais pour deux heures seulement, à reprendre les vêtements de son sexe. Immédiatement après la cérémonie, j'ai accompagné les époux à une grande chasse au sanglier, pendant laquelle le comte s'est conduit assez vaillamment pour ne s'être attiré que cinq ou six algarades de sa tendre moitié ; mais que se sera-t-il passé , après la

première nuit des noces, à la seconde chasse qui devait avoir lieu le lendemain ?

«Agréez, Monsieur et cher confrère en saint Hubert, l'assurance de mes sentiments bien dévoués.

« Le vicomte de 6***, »

Mes lecteurs habituels ont pu voir, en lisant les deux lettres qui précèdent, par suite de quelle circonstance bizarre je me suis trouvé de nouveau engagé à reprendre pour la troisième fois cette singulière histoire de madame Hallali qu'un hasard heureux m'avait fait connaître aux trois quarts, et dont un autre hasard venait de me révéler, au moment où je m'y attendais le moins, le dénoûment tout à la fois authentique et extraordinaire. Jo n'aurais donc plus rien à leur communiquer

à cet égard, et tous mes soins devraient se borner désormais à tirer le meilleur parti possible des renseignements fournis par mon obligeant ami le vicomte de G***, s'il ne m'était arrivé, il y a à peine trois jours, une de ces bonnes fortunes vraiment inespérées, comme le bienheureux saint Hubert n'en envoie qu'à ses élus de prédilection, et encore dans ses moments de joyeuse humeur.

C'était le matin, et je venais de m'asseoir devant la petite table qui me sert de bureau, ayant éparses autour de moi, sur un grand canapé, mon siège habituel, les notes et documents du vicomte de G***, quand un tintement aigu du timbre placé dans le voisinage de ma porte cochère, parvint distinctement jusqu'à moi et m'annonça la venue d'un visiteur de quelque importance.

A cette heure encore un peu matinale, je fus tout d'abord convaincu que le personnage qui se présentait chez moi ne pouvait être qu'un curieux de plus attiré à Saint-Gratien par le désir bien naturel de parcourir avant la chaleur de midi mon beau parc, en vente, comme on le sait, et je me promis bien de laisser mon homme se promener tout seul autant que cela lui serait

agréable, au risque de le voir de mes fenêtres partir emportant dans ses bras un bouquet plus gros que lui, spectacle assez peu réjouissant que j'ai vingt ou trente fois par jour depuis un mois. La population parisienne, — sa plus belle moitié surtout, — est sur ce point d'un sans-gêne à nul autre pareil.

On va voir de quelle manière je fus bientôt transporté dans un tout autre ordre d'idées.

Mon vieux portier entra dans ma chambre, ses sabots dans ses mains pour mieux étouffer le bruit de ses pas, et, se penchant vers moi jusqu'à toucher du front le collet de ma redingote, il murmura dans mes cheveux, comme s'il me confiait un secret de la plus haute importance, cette phrase vulgaire, fréquemment employée par tous les gens de sa profession :

— Il y a là un monsieur qui demande à parler en particulier à monsieur le marquis.

— Eh bien! — répondis-je de ce ton brusque et distrait d'une personne que l'on dérange dans ses occupations , — remets-lui un plan et une affiche, promène-le partout depuis le cèdre jusqu'au chalet, aussi longtemps que cela pourra lui faire plaisir, et, quand il s'en ira, ne manque pas de Î3 prévenir que notre vente de dimanche

i68 MADAME HALLALI.

prochain est remise au 1er juillet, à cause de l'ouverture du concours général d'agriculture, que tout Paris sans doute voudra voir... Maintenant, quoi qu'il arrive, ne viens plus m'interrompre.

— Mais, monsieur le marquis, ce n'est pas un acheteur qui est là.

— Qui est-ce donc alors,?

— C'est ce monsieur polonais si râpé, qui a déjà passé une journée ici cet hiver... Il a encore l'air plus chagriné que dans ce temps là.

— Le comte Ignace ! — m'écriai-je. — Qu'il entre ! qu'il entre ! — -repris-je par deux fois en me levant avec précipitation pour courir à la rencontre de ce triste héros du roman dont j'allais justement m'oceuper.

Il faut convenir que pour un homme aussi malencontreux, il entrait en scène avec un à propos digne du Deus ex machina du théâtre antique.

Je le trouvai debout au milieu d'un des repos de mon escalier, où il attendait ma réponse, appuyé sur sa canne, ainsi qu'un voyageur fatigué d'une longue route, ou comme un malade qui regagne son lit après une courte promenade qui a épuisé ses forces.

— Quoi! c'est vous, monsieur le comte ! — lui dis-je en serrant avec la chaleureuse cordialité

d'une sympathie de bon aloi lamainquïl m'avait timidement tendue. — Soyez le bien-venu... Je ne m'attendais pas à vous revoir aussi promptement sous mon toit.

— Ni moi, à coup sûr, à y revenir aussi vite, monsieur le marquis, — répondit le comte avec un sourire d'une inexprimable amertume. — Mais ce sera pour la dernière fois, car ce sont des adieux suprêmes que je viens vous faire.

— I>es adieux! Retourneriez-vous en Pologne?

— Le voyage que je vais entreprendre ne sera pas aussi long ; mais comme on ne quitte plus le lieu où je me rends, à partir du jour où l'on y pénètre, ce sera absolument comme si je m'en allais au bout du monde pour les personnes qui méconnaissent... J'ai repris sérieusement et irrévocablement mon projet de passer le reste de mes jours à la Trappe.

Pendant cette conversation, nous avions, le comte et moi, regagné mon appartement, où il se laissa tomber comme anéanti sur le premier siège qu'il trouva à sa portée, dès quïl en eut franchi le seuil.

3 Je jugeai convenable de l'abandonner pendant quelques instants à ses douloureuses réflexions, et ce ne fut que quand il tourna de mon côté ses

regards voilés de tristesse, que je l'invitai par quelques paroles amicales à se rapprocher de moi.

Il vint s'incruster lourdement dans un fauteuil placé en face de mon canapé, puis il reprit en s'efforçant de donner de la fermeté à sa voix :

— Eh bien ! tout est fini sans retour, quoique je sois parvenu, ainsi que vous devez le savoir, à réaliser le rêve le plus cher de toute ma vie. .. J'ai cru follement que je pourrais quelque chose pour son bonheur, et j'ai acquis l'affreuse certitude que je ne serais jamais qu'un ennui profond pour elle, et qu'il ne me restait plus à lui donner qu'une preuve d'amour, qui était de la débarrasser pour toujours de ma présence.

— C'est donc bien vrai ? — lui demandai-je.

— Àh ! ce n'est pas une nouvelle que je vous apprends ? — me demanda-t-il à son tour, en réponse à ma petite phrase discrètement interrogative.

— Non, — lui dis-je. — Mon intérêt pour vous m'avait rendu curieux, et mon ami le vicomte de G*** m'a tout révélé.

< — Tout? C'est impossible, car il ne peut connaître que très-imparfaitement mes misères../ Ah ! monsieur le marquis, si vous saviez quelle lune de miel j'ai passée ! Décidément saint Hubert

punit avec une cruauté sans pareille les faux dévots à son culte.

J'eus besoin tout ensemble de mon savoir-vivre, de ma présence d'esprit et de mon empire sur moi-même pour ne pas éclater de rire en écoutant le pauvre comte, sérieusement convaincu que ses infortunes n'étaient que la juste punition de sa longue hypocrisie en fait de chasse, et je le laissai de nouveau à ses réflexions, afin de lui donner le temps de se remettre du trouble bien naturel qu'il ressentait en se trouvant réuni à un homme si avant dans ses confidences.

J'espérais d'ailleurs, sans me rendre précisément compte de cette impression favorable à mes secrets désirs, j'espérais que mon interlocuteur aurait d'autant plus d'abandon avec moi que je me montrerais plus réservé envers lui.

Effectivement, il ne tarda pas à m'adresser cette question, qui nous conduisait inévitablement tous deux, avec un peu de prudence et d'habileté de ma part, au but que je souhaitais si vivement atteindre :

•— Que pensez-vous du parti que j'ai pris?

— Pour en apprécier la convenance et la sagesse, — répondis -je, —j'aurais besoin de bien connaître toutes les circonstances qui vous ont

décidée vous séparer de la princesse Marceline, et si, comme vous le supposez, le vicomte de 6*** ne jaa'a instruit que très-incomplètement de vos griefs, il me serait impossible de porter un jugement sain sur votre détermination. De tous les actes de la vie d'un homme dont le cœur est bien placé, le plus grave, le plus terrible même, au double point de vue de l'équité et de la morale, est la rupture volontaire du lien conjugal.

— Ainsi, vous seriez assez disposé à croire que tous les torts sont de mon côté ?

Et il arrêta sur moi un regard d'une fixité anxieuse et pénétrante, comme s'il cherchait à lire dans les profondeurs les plus secrètes , de ma pensée.

— Vous allez trop loin, mon cher comte; mais quand on marche dans une demi-obscurité, il est sage, avant de faire un pas de plus, de savoir où Ton posera le pied. Vous avez dû être, et certainement c'était votre droit, très-exigeant en retour de tendresse, jaloux même dans l'occasion, et révolter ainsi Tâme indépendante au plus haut degré de votre farouche compagne. Dans ce cas, elle serait excusable à mes yeux, jusqu'à un certain point, de vous avoir fait sentir que vous la récompensiez bien mal du sacrifice...

Ici, le comte Ignace qui, depuis quelques secondes, m'écoutait en donnant tous les signes les plus visibles d'une grande impatience, me coupa brusquement la parole, en s'écriant avec une véhémence extraordinaire, que je n'avais jamais remarquée en lui : *%

— Et à quel propos me serais-je aventuré à lui montrer de l'exigence ? Je ne voulais d'elle qu'une douce affection de sœur et d'amie! Et de qui aurais-je pu être jaloux, bon Dieu ? Il n'y avait pas d'ours dans le pays où j'ai vécu près d'elle, si l'on peut appeler vivre l'existence infernale qui a été mon partage depuis deux mois ! Mais, — poursuivit-il d'un ton plus calme, quoique son visage continuât à trahir le trouble d'une violente émotion intérieure, — je vous obligerai bien à croire que j'ai été la victime et non le bourreau j comme vous semblez le supposer... Vous saurez donc tout, monsieur le marquis ! tout ! tout ! et je suis sûr qu'alors vous n'hésiterez plus à vous prononcer sans le moindre scrupule en ma faveur.

C'était justement là le point où je voulais amener mon homme en le piquant au jeu par des suppositions de torts que je savais bien qu'il n'avait pas eus, et sans prolonger davantage la dis-

iO.

cussion en paroles, je me bornai à conserver sur ma physionomie, attentive et sérieuse ainsi que la circonstance le comportait, une expression de doute suffisamment propre à maintenir le naïf Polonais, si facile d'ailleurs à la confiance visà-vis Je moi, dans sa résolution de me mettre à même, par un exposé fidèle des faits, de juger sa conduite en toute connaissance de cause.

— Pouvez-vous me donner votre matinée? — me demanda-t-il, sans y avoir été provoqué par moi, au bout d'une dizaine de minutes d'un silence absolu, que je me serais bien gardé d'interrompre, tant l'expérience m'a appris que l'indiscrétion d'une pauvre âme tourmentée du besoin de s'épancher au dehors, ne va jamais aussi loin et aussi vite que quand on l'abandonne à ellemême.

— Vous êtes ici chez un ami de vieille date, — répondis-je au comte Ignace, — et plus vous y prolongerez votre séjour, plus vous lui ferez plaisir.

— Oh ! la matinée suffira de reste à mes tristes confidences ; mais ce n'est pas encore là tout ce que j'attends de votre obligeance naturelle et do votre bonté toute particulière pour moi,

— Dites-moi franchement ce que vous souhaitez de plus, mon cher comte, et soyez sûr d'avance que, si c'est possible...

— Je voudrais, si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion, — interrompit-il timidement, — ne voir que vous chez vous aujourd'hui.

— Rien n'est plus facile. Je dirai qu'on nous serve à déjeuner dans ma bibliothèque, où nous passerons quand tout sera prêt, puis nous reviendrons dans cette chambre, et je vous promets que personne n'en franchira le seuil aussi longtemps que durera notre tête-à-tête.

— Merci.., C'est que, voyez-vous, je suis un peu honteux de tout ce qui m'est arrivé, et chaque fois que je me trouve en face d'un visage auquel je ne suis pas habitué, il me semble que j'y lis ces mots peu agréables pour moi. — Comment ! c'est là cet imbécile de Polonais, qui...

J'arrêtai tout court mon homme par quelques paroles affectueuses accompagnées d'un serrement de main énergique, et je détournai la conversation sur tin autre sujet.

Deux heures après, nous rentrions dans ma chambre à coucher, et nous reprenions nos places du matin. Le comte Ignace était beaucoup plus ferme dans son attitude, toujours profondé-

176 MADAME HALLAII.

ment désolée, car j'avais eu soin de le faire vigoureusement boire pendant qu'il mangeait solidement.

Nos cigares allumés et la porte bien close, il commença son récit en ces termes.

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a Vous devez vous souvenir, monsieur le marquis, que quand je vous quittai cet hiver, après notre première entrevue et avec la ferme résolution d'essayer une tentative suprême d'attendrissement sur le cœur inébranlable et invulnérable de la princesse Marceline, la pauvre femme avait étér très-peu de temps auparavant, blessée d'une manière assez dangereuse par un sanglier furieux. Elle s'était obstinée à vouloir le servir elle-même à riiallali? suivant son invariable habitude, sans

s'inquiéter le moins du monde de la méchanceté de cet animal et de la position avantageuse qu'il occupait sur le champ de bataille, qui était un bourbier profond, défendu de tous les côtés par d'épaisses broussailles.

<( Je crois ne vous avoir pas caché alors que j'avais fondé quelqu'espoir de succès sur cette circonstance, me flattant qu'elle avait dû nécessairement calmer le goût passionné de ma cousine pour la chasse. Je m'attendais donc, en arrivant chez elle, d'abord à être accueilli d'une façon moins cruellement dédaigneuse, et à en venir ensuite à me faire écouter avec plus de patience et de bonté, quand je la supplierais de nouveau de récompenser par un peu d'affection la longue fidélité de mon amour pour elle.

« Effectivement, sur la simple énonciation de mon nom et de ma qualité de proche parent, que je fis à une vieille femme de service qui rôdait dans les alentours du manoir croulant habité par la princesse, je fus admis, après quelques mi« nutes seulement d'attente, durant lesquelles mon cœur nattait à me rompre la poitrine, en présence de ma bien-aimée Marceline, de ce cher rêve des plus belles et des plus tristes années de ma vie.

<( Je la trouvai à demi couchée sur une sorte de chaise longue, grossièrement improvisée avec des chaises communes rangées les unes à côté des autres, et recouvertes d'un petit matelas mince et dur à endormir les scrupules de l'anachorète le plus timoré.

«Une ample robe de chambre, en étoffe de laine brun foncé, l'enveloppait depuis la cheville jusqu'au menton, et quoique ce vêtement manquât d'élégance autant que possible, et qu'il entourât de ses plis nombreux un corps dont son ampleur dissimulait mal les formes anguleuses, il donnait cependant à ma cousine quelque chose d'à peu près féminin qui remua délicieusement mon âme, en proie depuis tant d'années aux plus douloureuses pensées et aux plus décourageantes déceptions, comme vous ne le savez que trop, monsieur le marquis.

« — Quoi! c'est vous, mon pauvre Ignace! — me dit-elle d'une voix qui, bien que rauque dans son accent, n'avait rien de trop formidable, grâce à l'espèce de sourire dont son visage s'était éclairci à mon aspect.

« — Soyez le bien~venu dans ma retraite, mon cher cousin, — ajouta-t-elle pendant que je m'approchais de sa chaise longue d'un pas chancelant.

« Et elle me tendit une de ses mains, sinon avec la grâce délicate et câline d'une femme qui éprouve ou feint une certaine émotion, du moins avec la rudesse franche et cordiale d'un bon camarade.

c< J'étais au troisième ciel de cette réception amicale, qui surpassait de beaucoup toutes mes espérances, et je m'écriai avec une ivresse passionnée, en portant à plusieurs reprises à mes lèvres tremblantes cette chère main, dont les rares perfections avaient miraculeusement échappé au naufrage de la merveilleuse beauté de la princesse, ainsi qu'il me semble vous l'avoir dit:

« — Merci ! merci, chère Marceline! je vous retrouve donc enfin comme à Fépoque heureuse où...

«—Oh! ne vous montez pas ainsi l'imagination, — interrompit-elle en me saisissant par le bras avec une vigueur extraordinaire, pour m'empêcher de tomber à genoux devant elle, ce à quoi elle parvint sans trop de peine, car ses dix doigts charmants s'étaient transformés tout à coup en tenailles d'acier d'une puissance à irjlle autre pareille.

« Après quelques secondes de silence, elle ro

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prit, en me désignant du regard et du geste un vieux fauteuil placé à peu de distance de son lit de repos :

« Asseyez-vous là, Ignace, et causons tranquillement de choses qui aient le sens commun : c'est le seul moyen que nous vivions en bonne intelligence tout le temps que vous passerez sous mon toit.

« C'était m'in viter indirectement à rester chez elle, et, si troublé que je fusse, j'eus cependant la raison de me dire que je n'avais rien de plus sage à faire que de commencer par me soumettre à la reserve qu'elle m'imposait.

«En conséquence, je me hâtai de balbutier quelques paroles qui, sans m'engager trop vis-àvis d'elle, lui promettaient néanmoins une condescendance sincère à ses volontés, même en ce qu'elles avaient de plus pénible pour mon cœur amoureux, car il ne m'était guère possible de me faire illusion sur le sens qu'elle attachait à ses paroles quand elle m'avait dit: Causons tranquillement de choses qui aient le sens commun.

y La conversation, un peu languissante d'abord , ainsi qu'il arrive presque toujours entre deux personnes dont l'une est sous l'empire d'une certaine contrainte vis-à-vis de l'autre, ne tarda pas

cependant à s'animer, sans cesser pour cela d'être amicale, grâce au soin scrupuleux que je pris de ne pas laisser échapper un seul mot qui pût donner réveil aux susceptibilités inquiètes *s mon ombrageuse cousine. Quand elle me vît plus à mon aise avec elle et moins distrait dans ma manière de l'écouter, elle me raconta dans les plus grands détails la lutte héroïque durant laquelle elle avait reçu sa blessure, et vous ne sauriez croire l'effet saisissant du lyrisme sauvage qu'elle mit dans son récit. Il me passionna tellement, que Marceline ne put s'empêcher, en remarquant l'enthousiasme de bon aloi qui étincelait sur mon visage, de me dire d'un ton presque affectueux :

« — Mais en vérité, mon cher cousin, on croirait que vous vous êtes enfin mis aussi à aimer la chasse.

Vous devinez sans peine, monsieur le marquis, quel torrent de protestations brûlantes s'échappa de mon cœur inondé de joie, en réponse à la bienveillante réflexion de ma bien-aimée princesse. 11 me sembla que l'heure du triomphe ne pouvait plus beaucoup tarder désormais à sonner pour moi, puisque cette femme si difficile à convaincre et qui avait toujours douté de la sincé-

rite de ma passion pour le noble déduit de saint- Hubert, m'avouait de son propre mouvement que toute incrédulité avait disparu de son esprit à à ce sujet.

« s'il en est ainsi, — - reprit-elle, après m'avoir écouté sans qu'aucun signe d'impatience ou de raillerie se fût manifesté sur sa physionomie attentive, — vous pouvez me rendre un service dont je serai à tout jamais reconnaissante.

« — Parlez, chère cousine, et soyez sûre d'avance...

« — Le médecin qui me soigne pour cette égratignure, — interrompit-elle en me désignant d'un geste dédaigneux sa jambe blessée, — est un trembleur qui prétend que j'en aurai pour six mois encore si je ne me décide pas à garder le repos pendant au moins quinze jours... Eh bien ! mon cher Ignace, il faut que, durant ce temps-là vous vous chargiez de faire chasser mon équipage tous les matins, et de surveiller mon piqueur, au zèle et k l'activité duquel je n'ai qu'une très-médiocre confiance... On ne m'ôtera pas de l'idée que tout va à la diable ici depuis que je me trouve dans l'impossibilité de nïoccuper moimême de mes affaires.

a— Mais, chère Marceline, vous allez a la ren-

contre du plus ardent de tous mes vœux ! — m'écriai-je avec transport en m'emparant d'une des belles mains de la princesse que je pressai contre mes lèvres sans qu'elle opposât aucune résistance à ce hardi témoignage de ma tendresse, — vous verrez alors, — continuai-je, en levant les yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin de ma loyauîé, — si je ne suis pas digne par ma passion pour la chasse d'être votre parent!

<( — Eh bien ! ouvrez cette fenêtre, et dites-moi si vous apercevez ma vieille servante à la portée de votre voix.

« Je regardai de tous les côtés, et je me hâtai d'annoncer à ma cousine que les alentours de sa demeure étaient déserts aussi loin que ma vue pouvait s'étendre,

« J'avais à peine fini de parler, que le bruit retentissant de deux appels, sonnés avec une vigueur extraordinaire, arriva à mes oreilles d'une distance dequelques pas seulement, et me fit tressaillir malgré moi.

a C'était la princesse qui se servait d'une trompe en guise de sonnette, pour avertir sa vieille servante qu'elle avait besoin d'elle sur-lechamp.

— « Vous avez été un peu surpris, — me ditelle, en posant derrière sa chaise longue sa trompe, que je n'avais pas aperçue jusqu'alors. — Mais quand vous aurez passé quelques jours avec moi, vous ne vous étonnerez pas aussi facilement... La musique que vous venez d'entendre est ma distraction de tous les soirs. Si elle m'avait manqué, je crois vraiment que je serais morte de rage depuis que je suis clouée sur ce misérable grabat.

« Ici les traits de la princesse s'assombrirent tout à coup et me rappelèrent sa physionomie farouche du jour où je l'accostai à rentrée de son manoir en ruines, comme elle revenait de la chasse.

« Peu de moments après , la vieille servante demandée montrait sa face rébarbative dans l'entrebâillement de la porte du galetas immense où nous étions réunis, ma cousine et moi.

a — Léonarde, — lui dit la princesse, — aussitôt que TAndouiller sera revenu, tu me l'enverras ici... Encore un mot : monsieur doit passer quelques jours au château; arrange-toi en conséquence.

g Léonarde ouvrit de grands yeux étonnés jus-

qu'à la stupéfaction, puis elle avança la tête dans la chambre, l'oreille tendue dans la direction de sa maîtresse, comme pour lui faire entendre respectueusement qu'il était impossible qu'elle eût bien compris l'espèce d'ordre qu'elle venait de lui donner.

« Cette pantomime était si claire, que la princesse n'hésita pas à répéter la fin de sa phrase, en remaillant cette fois de deux ou troismorbleu! des plus énergiques, et la vieille Léonarde disparut aussitôt.

« — Cette pauvre femme est si bien accoutumée à ne voir d'autre face que la mienne, — me dit Marceline, après quelques instants de silence, — qu'elle croit que je me suis moquée d'elle en lui annonçant que l'étranger qui est ici ne repartirait pas ce soir... sachez-moi donc gré, mon cher Ignace, de n'avoir pas commencé par vous mettre à la porte quand vous vous êtes présenté devant moi. Jamais, je vous le jure, il n'en arrivera autant à personne.

« % Ici je renouvelai mes protestations de dévouement et de gratitude, toujours en ayant grand soin de ne pas permettre au mot d'amour de se glisser au milieu de mes épanchements, trèschaleureux d'à' urs, et la princesse n'eut pas

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lieu une seule fois de froncer le sourcil pendant qu'elle m'écoutait.

a Un peu avant le coucher du soleil, le bruit encore lointain d'une fanfare vint nous avertir que le piqueur l'Andouiller se rapprochait du logis, après lâchasse du jour terminée.

« — Mille tonnerres ! — s'écria la princesse, qui avait prêté l'oreille un moment, comme pour juger de l'événement par le langage des sons, — c'est encore la retraite manquée ! Et voilà quatre fois que cela arrive en moins de deux semaines! Ignace, mon ami, si vous ne parvenez pas à remettre du cœur au ventre à ce misérable drôle, ne fondez aucune espérance sur ce retour de mon amitié pour vous.

«La violence de cette sortie doit vous faire pressentir, monsieur le marquis, ce que fut, quelques instants plus tard, l'accueil que le malheureux l'Andouiller reçut de sa terrible maîtresse, quand il s'approcha de sa chaise longue pour prendre ses ordres. Les yeux de Marceline lançaient des éclairs de fureur d'une expression formidable; ses mains crispées se tendaient vers l'infortuné piqueur, comme si elle voulait le saisir pour le mettre en pièces ; tout son corp^ frémissait... C'était superbe et horrible à voir, et

jamais spectacle pareil ne s'était encore offert h mes regards stupéfaits.

« Ce fut bien autre chose encore , ma foi ! lorsque l'indignation et la colère de la princesse commencèrent à déborder en paroles. Sur mon honneur, monsieur le marquis, je ne crois pas qu'il y ait la moindre exagération à dire que, depuis la création du monde, il n'y a pas eu d'exemple que semblables flots d'injures méprisantes, de reproches sanglants et de menaces à suspendre la circulation dans les veines du plus intrépide, soient sortis d'une bouche humaine, et encore moins d'une bouche féminine. La châtelaine du manoir croulant s'agitait sur son lit de repos comme un démoniaque dans un de ses accès de possession: une écume blanchâtre s'amassait peu à peu à l'angle de ses lèvres, ainsi que l'on en voit autour des défenses d'un sanglier aux abois, et malgré ces signes certains d'une fureur parvenue à son dernier paroxysme, les expressions ne faisaient jamais défaut à l'impérieux besoin qu'éprouvait ma co usine d'épancher sa rage au dehors, pour ne pas étouffer. Je vivrais aussi longtemps que les anciens patriarches, que cette scène de violence ne sortirait pas de ma mémoire.

goit que l'AïKlouiller ne fût pas craintif de sa

nature, soit, ce qui est plus probable, — et dans la situation où je me trouvais, j'aurais dû m'arrêter à cette dernière supposition, — quïl eût de longue date l'habitude de ces algarades homériques, toujours est-il qu'il reçut celle-là sans manifester la plus petite émotion, etquandla princesse, épuisée de fatigue, lui eut laissé, par l'extinction complète de sa voix, la possibilité de parler à son tour, il expliqua avec beaucoup de calme et de clarté comme quoi il n'y avait rien de sa faute dans l'insuccès du jour. Ses chiens aussi avaient fait vaillamment leur devoir; mais quel équipage était à l'abri d'un malheur comme celui qui lui était arrivé, puisque le sanglier attaque par lui, presque sur ses fins déjà, avait été tué devant sa meute par des braconniers, et emporté loin du champ de bataille avant que lui, l'Andouiller, ait eu le temps d'y arriver à son tour pour prendre les coupables en flagrant délit.

« — Où sont tes preuves? — lui demanda la princesse d'un ton qui annonçait évidemment qu'elle commençait à s'humaniser.

« Pour toute réponse, l'Andouiller lui présenta, sur le rebord de son large chapeau en cuir bouilli quelques feuilles sèches marquées çà et là de taehej d'un brun rougeâtre.

La princesse les prit, les examinaattentivement, les flaira ensuite, et finit par passer à plusieurs reprises sa langue sur les taches les plus apparentes.

« — C'est bien du sang de vieux sanglier, — dit-elle au piqueur, — ainsi, pour aujourd'hui encore, j'ai eu peut-être tort de me fâcher... Cependant que cela n'arrive plus une autre fois, car tu sais que je n'admets pas les mauvais hasards en fait de chasse... Il n'y a pas de malheureux dans ce monde, il n'y a que des maladroits.

«J'aurais, en toute autre occasion, et vis-à-vis de toute autre personne, protesté énergiquement contre la justesse de ce dernier aphorisme, mais je pensai qu'il était plus sage de m'abstenir encore dans la circonstance présente, et je laissai la princesse donner tranquillement ses instructions à l'Andouiller à mon sujet.

En voici le résumé :

L'équipage était placé sous mes ordres jusqu'au jour où la princesse pourrait en reprendre elle-même la direction, et aussi longtemps que durerait la mienne, j'aurais tout le pouvoir et aussi toute la responsabilité des faits et gestes delà meute.

« Vous voyez, monsieur le marquis, que l'on me traitait déjà en fiancé!,.. J'étais littéralement jvre de bonheur! »

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« J'étais si transporté de joie, par suite de tout ce que je venais d'entendre, — poursuivit le comte Ignace, d'un ton lugubre qui formait un contraste bizarre avec les paroles qu'il prononçait, — que je n'accordai pas la moindre attention à deux ou trois circonstances d'un ordre* gecondai/e qui suivirent les faits que je viens de vous rapporter, bien qu'elles fussent cependant de nature à m'ouvrir les yeux sur les véritables intentions de la princesse à mon égard, si j'avais été

eu complète jouissance de mon bon sens. Ainsi, par exemple, quand arriva l'heure du dîner, un peu avant la chute du jour, je me vis dans la triste nécessité d'aller prendre ce dernier repas, lequel, — excusez la parenthèse, — fut d'une frugalité plus que monastique, dans la pièce obscure et délabrée qui servait tout à la fois de chambre à coucher et de cuisine à la vieille et rébarbative Léonarde, l'affreux cerbère de ma cousine. Ainsi encore, plus tard dans la soirée, lorsqu'il fut question de m'indiquer mon gîte pour la nuit et les nuits suivantes, durant tout îe temps de mon séjour sous le toit croulant du manoir en ruine, l'Andouiller, que j'avais envoyé chercher, afin de me concerter avec lui sur notre chasse du lendemain, FAndouiller, — dis-je, — m'annonça que mon lit avait été préparé dans le petit bâtiment neuf attenant à son chenil et à son écurie. C'était là sa demeure habituelle, comme le vicomte de G*** vous l'a raconté précédemment.

« Non -seulement la princesse, malgré son accueil bienveillant, ne m'avait adressé aucune excuse pour ces dispositions d'une hospitalité assez dédaigneuse, mais encore, quand je voulus allej la rejoindre en sortant de table, Léonarde, que

j'avais chargée de lui exprimer mon désir de finir ma soirée avec elle, vint me dire que sa maîtresse, un pea plus fatiguée que de coutume de son long séjour sur son lit de repos, ne me recevrait que le jour suivant, à mon retour de ia chasse, dont elle entendrait la relation avec plaisir. Notez bien, monsieur le marquis, que, pendant que la vieille servante me signifiait sans le moindre ménagement cette décision, peu aimable pour moi, vous en conviendrez, Marceline sonnait et ressonnait, avec une vigueur sans pareille, fanfare sur fanfare dans son appartement, et il fallait que la fatigue qui lui avait servi -de prétexte pour m'éconduire ne fût pas bien sérieuse, puisqu'il était plus de minuit, que les sons éclatants de sa trompe arrivaient encore a mon oreille. On eût dit qu'ils me tenaient éveillé pour me donner le temps de réfléchir à Tinsigne folie de mes rêves d'amour; mais je no sus pas profiter de l'avertissement, et il était écrit que je persévérerais dans l'erreur jusqu'au jour où le mal serait à tout jamais irréparable. « Rien ne put donc me faire descendre, ce soirlà, des hauteurs nuageuses où mes espérances du matin m'avaient tout à coup porté, et j'y demeurai encore le lendemain, lorsque PÀndouilIcr

m'apprit, avec force circonlocutions, dont la brusque Léonarde se serait certainement dispensée à mop. endroit, que, la princesse ne prêtant jamais son cheval à personne, je devais me préparer h suivre cette chasse et toutes les autres sur une pouliche du pays qu'il était allé prendre avant le jour chez un fermier éleveur du voisinage. Suivant son dire, la bête, qui quittait son pâturage pour la première fois, était encore un peu farouche, et ce n'avait pas été une petite affaire que de lui mettre une selle sur le dos, mais elle paraissait alerte, vigoureuse et de bonne volonté.

« Quoique j'eusse un peu perdu l'habitude du cheval, depuis une vingtaine d'années que je courais le monde en diligence, malle-poste et chemins de fer, je ne prêtai qu'une oreille distraite à ces détails de médiocre importance, selon moi, et c'est à peine si je laissai tomber un regard sur ma monture, quand l'Àndouiller me la montra attachée à côté de la sienne à F un des barreaux qui formaient la clôture du chenil.

« Ce ne fut que quand je me préparai à l'enfourcher, qu'elle m'obligea à faire quelque attention à elle, au moyen d'un puissant écart qui nous mit à une dizaine de pas l'un de l'autre, bien que

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j'eusse déjà le pied à l'étrier et la main à la crinière de la bête.

« Il fallut un certain temps à FAndouiller pour la reprendre, la calmer par des paroles rassurantes et des caresses, et finalement me la ramener un peu moins revêche. Tout cela me donna la facilité de l'examiner bien à mon aise, et même de porter un jugement sur elle.

« C'était une grande haridelle alezan poil de vache, tirant sur le blanc sale, que son long cou et ses jambes proportionnellement plus longues encore faisaient ressembler de la façon la plus complète et par conséquent la moins heureuse à une cigogne traversant un marais à pied et le bec au vent. Elle avait le garot bas, le rein creux, la croupe avalée, les jarrets gras et collés l'un contre l'autre, conformation quadruplement mauvaise qui devait la rendre tout à la fois lourde du devant, faible de l'épine dorsale et doublement maladroite du train de derrière. Son ventre était énorm9, comme celui de tous les chevaux qui se bourrent de vert dans des pâturages humides, et la même cause sans doute, jointe à un vice de nature, avait élargi ses sabots jusqu'à les transformer en véritable socles. Ajoutez à cela des nazeaux démesurément ouverts, d'où

sortait un souffle bruyant qui trahissait un état cV effarement perpétuel, une lèvre inférieure pendante, dont Tincessante mobilité provoquait uno salivation infecte et gluante comme celle des chameaux, et deux grands yeux vairons, toujours en mouvement, qui donnaient à la physionomie de la bête quelque chose de hagard, même de sinistre, et vous aurez alors, monsieur le marquis, une idée à peu près juste de la monture que ma cousine, dans sa tendre sollicitude pour ma sûreté et mon amour-propre, avait obtenue pour moi du hasard.

« Grâce à la vigueur et à l'intelligence de l'Andouiller, qui contint d'une main énergique la formidable cavale, pendant que de l'autre il lui bouchait l'œil de mon côté, je parvins à me mettre en selle et à prendre mon assiette avec une certaine confiance. Mais à peine le piqueur eut-il lâché la bride, pour monter à cheval à son tour, que la bête, se sentant libre, exécuta sur-lechamp une terrible fantasia de sauts de mouton, d'écarts, de ruades et d'autres pas de caractère de ce genre qui me promenèrent de la façon la plus désagréable, deux ou trois minutes durant, de sa queue serrée entre ses jarrets et ses oreilles couchées sur sa nuque, et qui auraient sans doute

fini par me jeter à pile ou face sur le carreau, si le Dieu clément et sauveur qui protège les amoureux ne m'était encore venu en aide cette fois là. »

Vous comprenez, mes belles lectrices et mes chers lecteurs, que j'eus besoin de tout mon sang-froid pour ne pas accueillir par le plus inconvenant de tous les éclats de rire cette réflexion naïve du comte Ignace.

Le pauvre homme croyant à une Providence particulière pour les gens dans sa position, c'était vraiment superbe, sublime même, mais bien drôle de sa part, il faut en convenir.

« Je parvins donc,— reprit-il,— à ressaisir tant bien que mal mes rênes et à rattraper mes étriers, que j'avais laissé échapper les unes et les autres dans la bagarre, et la cavale toujours rageuse, mais fatiguée de l'inutilité de ses efforts pour se débarrasser de moi, ayant fini par se borner à des gambades peu dangereuses, je pus enfin rejoindre l'Andouiller, qui s'était prudemment mis, avec son cheval et sa meute, hors de la portée des atteintes des larges sabots de ma monture.

« Maintenant que je peux repasser sans trouble de cœur dans mon esprit les diverses circonstances de cette récente époque de ma vie, je me rappelle, ce qui ne me frappa nullement alors? qu'il serait

Mo MADAME HALLALI.

difficile à l'imagination la moins portée naturellement à voir les choses en beau, de se représenter un temps plus horrible que celui qu'il faisait ce jour-là. Un vent d'ouest d'une violence à tout renverser sur son passage, chassait, en les déchirant, d'épais nuages noirs qui laissaient échapper ensuite des torrents d'eau mêlés de neige à demi-fondue, dont le contact glacial nous gelait jusqu'à la moelle des os, l'Andouiller et moi. Les chiens eux-mêmes, si aguerris qu'ils fussent par la rudesse des travaux qu'exigeait leur indomptable maîtresse ; les chiens eux-mêmes, — dis-je, — semblaient, par leur attitude maussade jusqu'au sombre, protester contre la volonté inexorable qui les arrachait de leur chenil par une température pareille. Les routes et sentiers que nous suivions pour gagner le canton de bois où il avait été décidé que nous découplerions, étaient transformés en ruisseaux, assez profonds par intervalle pour mouiller nos bottes, et quand la pluie s'arrêtait ou diminuait pendant quelques minutes, l'ouragan, qui redoublait alor^ de fureur, secouait violemment au-dessus de nos têtes les gaulis chargés d'eau et de neige. J'ai beau remonter loin dans les souvenirs de ma vie déjà longue, ma mémoire, de sang-froid

aujourd'hui, ne me retrace rien de semblable à cette journée, où Ton eût dit que la colère céleste était déchaînée sur les pauvres humains, et leur préparait un nouveau déluge.

« Mais que m'importait à moi, dans l'enivrement où j'étais, soit la pluie tombant à flots, soit le vent d'ouest soufflant à déraciner les chênes les plus robustes des bois que nous traversions? Il en était de ces inconvénients comme des bonds furieux de ma cavale, c'est-à-dire que je n'y faisais attention que pour me féliciter intérieurement d'être mis par le hasard à d'aussi rudes épreuves, parce que je pensais que le résultat n'en pourrait être que favorable à la réalisation de mes vues ambitieuses. Sur un signe de la princesse, je me serais précipité sans la moindre hésitation dans une forêt embrasée, tant il me semblait que plus j'aurais d'occasions de montrer mon zèle ardent, mon dévouement sans bornes et mon mépris de tous les périls, et mieux mon bonheur serait assuré.

ce Telles étaient les dispositions de cœur et d'esprit où je me trouvais lorsque nous atteignîmes la partie des bois où ma cousine avait décidé que nous découplerions ce jour-là pour mon entrée en fonctions. C'étaient de vastes fourrés

200 MADAME HALLALT.

composés de hautes broussailles mêlées d'ajoncs aux formidables épines, à travers lesquels serpentaient, en guise de routes carrossables ou de cavalières, d'étroits sentiers que le regard ne pouvait pas sonder à une distance de plus de dix pas, tant ils étaient exigus et tortueux. C'était dans cette sorte de labyrinthe que nous devions nous engager pour appuyer nos chiens pendant leur quête, et où il nous faudrait courir à bride abattue aussitôt que nous aurions mis un animal sur pied.

« Le bois n'ayant pas été fait d'avance, suivant l'invariable coutume de la princesse, qui s'en remettait toujours au hasard du soin de préparer ses triomphes cynégétiques, nous dûmes commencer par longer la lisière des fourrés, afin de chercher à y découvrir de l'œil une voie de bon temps, sur laquelle nous puissions découpler en toute confiance, ce qui n'était pas une opération facile parle temps abominable qu'il faisait, comme vous pouvez bien le penser, monsieur le marquis. Ce n'est point que les empreintes d'animaux manquassent sur le sol réduit à l'état de bouillie épaisse, mais elles étaient tellement noyées et défigurées par la pluie, qu'il fallait un œil très-exercé et une grande habitude do oc

genre de travail pour distinguer, au milieu de ce gâchis, le pas du jour de celui de la veille. Aussi, comme j'avais plus de foi en la science de FAndouiller qu'en la mienne, je m'étais modestement résigné à le laisser marcher le premier, et je me bornais à le suivre menant par la bride ma cavale, qui à tout moment, pour une raison ou pour une autre, bondissait de côté à me jeter par terre, ou tirait au renard à m'arracher le bras.

« Mais il était écrit que les honneurs de cette première matinée de chasse seraient pour moi, et vous comprendrez, monsieur le marquis, quel surcroît de contentement intérieur je dus ressentir quand je vous aurai dit que ce fut moi qui découvris la voie de bontemps que nous cherchions. L'Andouiller l'avait passée sans en reconnaître le mérite, mais mon regard distrait était tombé sur elle par hasard, et vérifiée immédiatement par le piqueur, elle avait été déclarée par lui excellente.

« Elle signalait, avec toute certitude, un robuste sanglier à son tiers-an. Il était impossible de tomber mieux, vous en conviendrez.

« J'aidai le piqueur à découpler, puis je n'attendis pas pour remonter à cheval que les cris des chiens et les sons de la trompe de TAndouil-

1er eussent ajouté encore à l'effroi naturel de ma cavale, et je m'élançai d'un bond sur son dos qui fléchit. 0 nouveau miracle de l'amour ! J'avais retrouvé tout à coup la vigueur et l'agilité de mon bel âge de vingt ans!

« A partir de ce moment, je fus un héros, 3e pourrais presque dire un demi-Dieu, car je pus tout à la fois me maintenir en selle en dépit des sauts incessants et terribles de ma cavale, qui était devenue littéralement folle de colère et de terreur, et ne pas perdre un seul instant la chasse, malgré les difficultés d'un parcours comme il n'en existe peut-être pas deux dans le monde. Ce n'est pas tout encore, monsieur le marquis ! J'eus la chance inespérée d'arriver le premier sur le champ de bataille, où notre sanglier sur ses fins tenait tête à l'équipage pour la dernière fois, et l'honneur de le servir d'un coup de carabine entre l'œil et l'oreille au moment suprême de l'hallali.

« Qui aurait osé dire alors que je n'étais pas le plus intrépide de tous les veneurs présents, passés et futurs ?

« J'avais reconnu l'animal par «es empreintes dans des circonstances très-délicates; monte sur une bête méchante et quiuteuse au-delà do

touto expression, je n'avais pas cessé une seconde de le suivre dans un pays hérissé de terrifiantes difficultés; enfin c'était de ma main, et en l'absence du piqueur, resté en arrière, qu'il avait reçu le coup mortel. Qu'aurais-je pu souhaiter de plus, monsieur le marquis? Quelqu'un qui m'eût dit que ma chère princesse me sauterait au cou quand elle saurait tout cela, ne m'aurait certainement pas trouvé incrédule.

«Une seule chose troublait ma joie jusqua me causer une certaine inquiétude, c'est que les épines acérées des ronces et des ajoncs avaient mis mon costume de citadin, — je n'en avais pas apporté d'autre avec moi, — dans le plus déplorable état qui se puisse imaginer. Ma pauvre polonaise, qui m'avait rendu de si bon services, était en loques : l'expression n'est pas exagérée; mon chapeau de soie, détrempé par la pluie et égratigné par les rudes caresses des gaulis, ressemblait à tout ce que l'on voudra excepté à une coiffure; le talon de ma botte gauche avait été emporté par un coup de pied en vache de ma farouche pouliche, et, chose plus fâcheuse encore que tout le reste, mon pantalon de drap noir offrait en plusieurs endroits, forts mal choisis par le hasard, des solutions de continuité du plus

20i MADAME HALLALI.

déplorable effet... Quand j'aurais eu à ma disposition quelques-unes des feuilles colossales d'un poïonia imperialis je serais très-difficilement encore venu à bout de me mettre en état de paraître d'une façon convenable devant une femme, si peu susceptible qu'elle fût de s'effaroucher.

« Gomme nous approchions du manoir en ruine, je fis part de mes craintes à l'Andouiller, avec lequel j'étais en fort bons termes, et il me rassura bien vite en m'apprenant que la princesse se tenait toujours sans lumière dans sa chambre le soir.

a II était presque nuit, ainsi rien ne s'opposait plus à ce que je me présentasse devant ma chère Marceline, en ayant soin toutefois de rapprocher tant bien que mal les lambeaux de ma polonaise... Grâce au ciel, rien ne pouvait donc plus troubler mon bonheur !

« A la fanfare de la retraite prise, immédiatement suivie de celle du sanglier, que FAndouiller sonna successivement pour annoncer notre retour, d'autres fanfares répondirent aussitôt de l'enceinte des ruines, mais non de l'intérieur du manoir. Peu de moments après, une forme humaine apparut au milieu de l'ombre rapidement

croissante du crépuscule àson déclin, et s'avança clopin dopant à notre rencontre.

« Un cri de joie s'échappa des profondeurs de mon âme... J'avais reconnu ma bien-aimée princesse.

« — L'équipage a-t-il bien fait son devoir ? — demanda-t-elle quand nous nous abordâmes.

«Ainsi sa première pensée était pour ses chiens; mais ce pouvait être de la dissimulation féminine, et je ne m'alarmai point de cette préférence, convaincu que mon tour viendrait bientôt.

« C'est bien, mes beaux, — reprit-elle en promenant ses mains à droite et à gauche sur les têtes de sa meute, qui était venue se ranger en cercle autour d'elle en la reconnaissant à son tour.

a Puis elle continua en baissant la voix :

(( — Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze,douze, treize, quatorze.. . Ils y sont bien tous, je pourrai dormir tranquille... Bonsoir, Ignace, je vous fais mon sincère compliment. Rentrons au logis où nous causerons plus à notre aise.

« Il régnait effectivement, ainsi que l'Àndouiller m'en avait prévenu, une obscurité profonde dans la chambre à coucher de la princesse lorsque j'y pénétrai à sa suite, après avoir mis pied à terre à la porte du chenil et m'être traîné tant bien que mal derrière elle jusque-là.

«J'étais exténué de fatigue; je ne sentais plus mes bras, tant mes efforts incessants pendant douze heures, pour contenir ma terrible monture, les avaient engourdis; mais, en revanche,

je sentais mon pauvre corps endolori du haut en bas par les égratignures des milliers d'épines qui l'avaient lacéré en tous sens.

« Ma longue séance sur une selle de paysan aussi dure qu'un bât m'avait laissé aussi d'autres souvenirs cuisants, sur lesquels les convenances ne me permettent pas de m'expliquer d'une façon plus claire.

a Toutefois, aucun gémissement de lassitude ne sortit de ma bouche pendant le trajet du chenil au logis de ma cousine, et quand je dus subir en m'asseyant le rude contact d'un de ses sièges mal rembourrés, nul cri de douleur étouffé ne s'échappa de mon sein.

— L'amour a ses martyrs comme la foi, monsieur le marquis, — ajouta le comte en quittant passagèrement le ton soutenu du récit pour formuler cet aphorisme éminemment chevaleresque. »

Je m'inclinai en signe d'assentiment à cette manière de voir, si hardie qu'elle me parût au premier abord, et le comte reprit avec un accent qui indiquait qu'il allait raconter de nouveau :

« — Vous allez me rendre compte de tout, depuis le moment où vous avez rencontré la voie de l'animal jusqu'à l'heure enivrante où ma meute

victorieuse l'a foulé en poussant des hurlements de triomphe, — me dit la princesse, qui s'était remise sur sa chaise longue pendant que je cherchais une posture commode sur mon espèce d'escabeau. — Ne craignez pas d'entrer dans les plus minutieux détails, — poursuivit-elle d'un ton aussi sec que si elle s'adressait à son piqueur, — rien ne saurait m'être indifférent quand il s'agit de mon équipage, ma gloire et mon bonheur.

« J'étais préparé à cette demande d'une relation fidèle de ma première journée de chasse, et bien que j'eusse jusqu'au dernier moment caressé Fespoir qu'elle serait précédée de quelques paroles tendres ou tout au moins flatteuses pour moi, je ne fus pas pris au dépourvu.

« En conséquence je commençai mon rapport, que j'avais eu soin d'ébaucher dans mon cerveau pendant notre longue retraite à travers le? bois, et quoique je ne pusse voir la physionomie do ma chère Marceline, dans l'obscurité profonde qui régnait autour de nous, j'eus l'indicible joie de reconnaître à son attitude recueillie qu'elle m'ccoutait avec une attention aussi bienveillante que soutenue.

« Une seule fois, comme je m'étendais avec complaisance sur ce fuit que c'était moi qui avais

découvert la voie de bon temps de notre sanglier, la princesse m'interrompit pour me dire : — Passons ce détail insignifiant et arrivons vite à l'attaque.

« — Ainsi, selon vous, c'est Nicanor et Biendisante qui ont eu tous les honneurs de cette journée?—me demanda- t-elle quand j'eus terminé mon récit, dans lequel je m'étais bien gardé d'omettre les noms de ceux de ses chiens qui s'étaient particulièrement distingués.

« Je répondis affirmativement.

« — Ces deux vaillantes bêtes sont effectivement la tête de ma meute, — reprit-elle; — mais n'avez-vous pas aussi remarqué le vieux Ronflo ?

« — N'est-ce pas ce gros chien trapu, sous poil tricolore, dont la voix gronde sourdement et longuement comme le tonnerre d'un orage qui s'éloigne ?

« — Précisément.

« — Il a maintenu la voie dans un balancé de l'équipage, et c'est lui qui s'est jeté le premier sur notre tiers-an, quand celui-ci s'est retourné pour tenir tout de bon au ferme.

« — 11 n'en fait jamais d'autre, ce brave Ronflo, — murmura la princesse d'une voix dont le timbre adouci trahissait un subit attendrissement. —

Et la petite Fanfare, cette mignonne chienne, à la robe soyeuse toute blanche, et aux longues oreilles orangé pâle?

« — Oh ! je la connais bien ! — m'écriai-je, — c'est une lionne pour le courage et une gazelle pour la grâce et la légèreté des mouvements ? Aussi, chère Marceline, en la voyant si ardente à l'attaque, si rapide à la course, et avec tout cela si irréprochable dans sa conformation, je me disais que vous devriez en tirer autant de rejetons que possible.

« — Elle a horreur du mariage, mon cousin, — répliqua brusquement la princesse, — et ce ne sera certes pas moi qui la contraindrai à cet égard... Mais la soirée s'avance, — continuât-elle d'un ton plus aimable, — vous avez peuttôtre besoin de manger et de vous reposer... Attendez un peu.

« Je voulus protester contre ces suppositions, encore que je mourusse de faim et que je fusse brisé de fatigue, sans compter le reste, mais un éclatant appel de trompe, qui retentit à mon oreille, me coupa la parole.

« Presque aussitôt la vieille Léonarde entra, tenant à la main une lanterne à moitié sourde qui n'éclairait que son affreuse personne, en laissant

toujours dans l'obscurité la chambre de sa maîtresse, dont elle n'avait pas beaucoup dépassé le seuil.

a — Eh bien ! à demain, Ignace, — me dit Marceline en me présentant le bout de ses doits mignons, que je ne pus que presser légèrement, et qu'elle retira tout de suite, comme une précieuse qui eut fait l'aumône à un pauvre diable mal vêtu. — Je vous confie aux soins de Léonarde et j'espère que vous passerez une bonne nuit... Je tacherai d'être debout au point du jour afin d'assister à votre départ, et, comme ma petite imprudence de ce soir ne m'a pas fait de mal, malgré les prédictions sinistres de mon imbécile de médecin, je pense que je pourrai 'être bientôt des vôtres... Corbleu! mon cousin, ce sera un beau jour pour moi que celui où je reprendrai la conduite de mes bien-aimés toutous! tayaut! tayaut!

« Cinq minutes après, seul dans la cuisine avec la vieille duègne de la princesse, je mangeais tristement, et surtout laborieusement, car ils étaient durs comme du cheval, les restes à demi réchauffés d'une épaule de mouton dont j'avais déjà fait la connaissance la veille au soir, et j'arrosais ce maigre repas de quelques gorgées d'un

cidre boueux et âpre qui ne flattait pas plus l'œil que le goût. Fabriqué avec des pommes sauvages, il était de ces boissons brûlantes au palais dont on dit vulgairement qu'elles feraient danser des chèvres sans musique.

«Pendant que, grâce à la toute-puissance de mon appétit de veneur sur les dents, je faisais honneur à ce souper d'anachorète, la trompe de ma cousine allait son train, comme le soir précédent, et elle tenait encore, passé minuit, les échos du voisinage éveillés, que j'avais à peine fini de rendre un peu de décence à mes vêtements, à l'aide d'une grosse aiguille et d'un peloton de fil roux que Léonarde avait mis à ma disposition pour se dispenser de faire la besogne ellemême.

« Je dormis peu, mais profondément, et mon lourd sommeil fut réjoui par un rêve délicieux d'un bout à l'autre, sauf un léger détail. Je conduisais à l'autel de notre vieille basilique de St- Etienne à Vienne, où se font tous les mariages de la haute aristocratie, ma bien-aimée Marceline, qui était rayonnante debeauté, comme à l'époque la plus éclatante de sa jeunesse. J'étais jeune aussi, h ce qu'il me semblait du moins; seulement, et c'était là le côté peu poétique de mon

enivrante hallucination, tandis que ma belle fiancée marchait à mon côté couverte d'une longue robe de brocard d'or, le cou et la tête parés des diamants les plus magnifiques, moi j'étais toujours vêtu de mes habits déchirés de la veille, et, pour comble de disgrâce, les reprises que j'y avais laborieusement faites, quelques heures auparavant, se trouvaient à côté des déchirures qui restaient béantes de la façon la plus pénible pour ma pudeur. Notez bien f monsieur le marquis, qu'un soleil splendide éclairait la solennité de mon mariage, et qu'ainsi je n'avais pas la ressource de l'obscurité pour dissimuler le désordre de ma toilette. Mais c'est de quoi je m'inquiétais peu dans mon rêve, je Favoue à ma honte aujourd'hui. Que voulez-vous? Le long désintéressement de mon amour avait éthéré tout mon être jusqu'à me rendre aussi pur que notre père Adam avant sa chute.

' « Je m'éveillai donc le cœur gai, et quoiqu'il me fallut employer une bonne heure à oindre les principales de mes blessures, au moyen du reste de la chandelle que Léonarde m'avait donnée pour aller me coucher, le soir de mon arrivée, en me recommandant de la bien ménager, j'eus l'heureuse chance d'être rendu au chenil, que

ma cousine n'y était pas encore, ce qui me valut un petit complimentde sa part.

« Ce fut du reste tout ce que j'obtins d'elle ce matin là, car à peine eut-elle franchi la petite cour carrée où se tenait sa meute en attendant le moment du départ, qu'on aurait pu croire en vérité que, suivant son sentiment, il n'y avait plus au monde qu'elle et ses compagnons à quatre pattes , sa gloire et son bonheur , ainsi qu'elle s'était exprimée la veille au soir, en me demandant comment ils s'étaient comportés pendant la chasse. Vous ne sauriez vous représenter au juste, monsieur le marquis, quels transports ils laissèrent éclater, quelles fêtes ils se firent réciproquement dès qu'ils furent réunis. Rangés en cercle autour de leur maîtresse, dont ils pressaient amoureusement les genoux de leurs belles et intelligentes têtes, les chiens trépignaient en poussant des hurlements de joie, et la bonne princesse, toujours si sèche et si brève dans ses discours, trouvait mille expressions toutes plus tendres les une? ue les autres pour leur témoigner le bonheur et la reconnaissance que cet accueil passionné lui faisait éprouver. Puis5 joignant l'action à la parole, elle tendait à ceux-ci ses mains blanches, qu'ils léchaient avec fréné-

sie, elle présentait à ceux-là son rude visage, qui s'éclaircissait en ce moment sous les chaudes haleines dont il était caressé, et elle souffrait que les plus audacieux appuyassent leurs pattes et leurs museaux contre sa robuste poitrine... C'était magnifique, monsieur le marquis, et j'aurais donné de grand cœur la moitié des années que j'ai encore à passer sur cette terre, pour être seulement pendant une minute à la place du vieux Ronflo, qui me semblait devoir être un des plus favorisés.

« Cette scène se prolongea jusqu'au moment où, sur Tordre de la princesse, l'Andouiller passa la couple à tous ces amoureux dont j'enviais la destinée ; puis, nous montâmes à cheval, et nous prîmes, dans les bois au milieu desquels le manoir en ruine est situé, un chemin qui devait nous conduire dans une direction opposée à celle de la veille,

« La princesse , bien qu'elle m'eut remis ses pleins pouvoirs, comme vous savez, avait décidé que nous chasserions le cerf ce jour-là. Toujours et malgré tout, sousl'empire des mêmes illusions, j'en conclus qu'elle voulait éprouver mon savoirfaire en me mettant successivement aux prises avec les différentes espèces de grand gibier qui

peuplaient les forêts où elle avait le droit cfe chasser, et cette pensée me fortifia encore dans mes espérances, ainsi que dans la résolution de m'expliquer clairement à la première occasion favorable qui se présenterait.

* « Saint Hubert me couvrit encore de sa pro* tection pendant cette seconde chasse, dont je dus cependant suivre toute la fin à pied, ma malheureuse cavale n'en pouvant plus. A l'hallali d'un vieux dix-cors que nous avions forcé, après une poursuite de huit heures sans un seul défaut, j'eus le bonheur de sauver la vie à mon rival Ronflo en me jetant entre lui et l'animal furieux qui le chargeait la tête basse. Mon genou gauche fut désagréablement effleuré par l'andouiller quî aurait probablement perforé la poitrine du chien vétéran ; mais c'était un titre de plus à la reconnaissance de ma bien-aimée Marceline, et je nrc songeais pas à autre chose durant la retraite de cinq lieues que j'eus à faire, en traînant la jambe et en tirant ma jument par la bride pour regagner le logis, où nous arrivâmes encorda la nuH close.

* « Gomme la veille aussi, la princesse nous, attendait à quelque distance de chez elle, la trompe à la main. Elle avait remplacé ses dcu#

béquilles par une simple canne, et les premières paroles qu'elle m'adressa furent pour me dire qu'elle serait des nôtres le jour suivant,

« Elle veut me voir à l'œuvre par ses propres yeux, — pensai-je; — cette épreuve sera sans doute la dernière, et mon bonheur est assuré.

XVï

« Le lendemain de notre brillante chasse au cerf, à Fhallali duquel j'avais reçu une blessure au genou, ainsi que je viens de vous l'apprendre, — poursuivit le comte Ignace, — la princesse Marceline, fidèle à sa promesse du soir précédent, persista à 'vouloir être des nôtres, bien qu'elle fût si maléficiée encore , qu'elle eut besoin du bras de la vieille Léonarde pour gagner les environs du chenil où nous attendaient nos montures, et qu'il lui fallut recourir à l'appui de mon

épaule pour enfourcher son cheval, qui, n'ayant rien fait depuis près de trois semaines, manifestait sa joie de sortir enfin de son écurie par des bonds dont se serait inquiété à bon droit le cavalier le plus intrépide.

« Marceline avait remplacé sa longue robe* brune de convalescente par son ancien costume de veneur, et la reprise, ardemment souhaitée sans doute, de ces vêtements d'homme, qu'elle portait avec beaucoup plus d'aisance que ceux de son sexe, lui causait une satisfaction visible qui n'aurait point échappé à un observateur moins intéressé que moi à savoir tout ce qui so passait dans son esprit et dans son cœur.

« Tout ce que Ton découvrait de son visage sous le large chapeau de feutre gris sombre qui en cachait toute la partie supérieure, trahissait le bonheur profond d'une âme passionnée, parvenue, après une longue attente, au comble de ses plus chers désirs, tin sourire fier illuminait sa moustache noire, déjà un peu grisonnante aux deux coins de la bouche, et sa lèvre inférieure était toute frémissante d'une impatience hé^ roïque, qui ne rappelait en aucune façon le tremblement plein de menace de ses fréquentes colères.

« Je ne l'avais jamais vue ainsi depuis l'époque de ses tragiques infortunes, et j'eus la faiblesse de m'attribuer une bonne part dans l'ivresse qu'elle semblait éprouver, et à laquelle elle s'abandonnait en ma présence sans la moindre contrainte.

« Sous l'empire de cette conviction rassurante pour mon amour et mes projets de mariage, je pris, à l'instant même, la ferme résolution de profiter de la première circonstance favorable qui se présenterait pour faire valoir auprès de ma bien-aimée Marceline tous les droits que je croyais avoir à son affection ou à sa pitié, à défaut d'un autre sentiment plus tendre.

« Ce fut dans ces dispositions réciproques que nous partîmes pour gagner le canton de la forêt où nous devions chasser ce jour-là. La princesse, qui paraissait rentrée dans son élément naturel depuis qu'elle était à califourchon sur une selle, ne gardait plus rien de menaçant pour mes espérances. Elle causait avec une grande liberté d'esprit et presque avec bonne humeur, et quoiqu'elle ne me parlât que de chasse, sa conversation avait pour moi tout le charme de la plus enivrante harmonie. A deux ou trois reprises di£

férentes, elle me loua en termes gracieux sur la façon hardie et facile avec laquelle je dirigeais ma cavale, aussi farouche que le premier jour, et bien que je ne visse pas ses yeux, toujours voilés par le rebord de son immense coiffure, je me flattais, dans ces moments-là, que ses regards me cherchaient en dessous avec une certaine expression de bienveillance et peut-être même de tendresse.

« Parvenus à la lisière de vastes taillis très-giboyeux, où nous ne pouvions avoir que rembarras du choix pour le genre d'animal que nous voulions chasser, la princesse, après un mûr et savant examen du sol, qu'elle fit sans mettre pied à terre, se décida pour la voie de bon temps d'un grand loup. Elle désirait rentrer en scène avec éclat et de son coup d'œil d'aigle, elle avait jugé l'animal tout à fait digne de seconder ses vues à cet égard!

a Je ne m'étendrai pas sur les débuts de cette chasse si brillants qu'ils fussent, monsieur le marquis, et je me bornerai à vous dire que le soleil était couché depuis deux heures déjà., que je galopais encore à côté de ma chère princesse, dont je ne m'étais pas séparé pendant une minute durant toute cette journée vraiment ho-

mérigue. Tous les obstacles qui s'étaient présentés sur son chemin, je les avais franchis résolument derrière elle; chaque fois qu'elle avait jugé à propos d'encourager sa meute par ses cris, ma voix s'était confondue avec la sienne. Il en aurait été de même de ma trompe; mais deux essais d'ensemble assez malheureux que je fis, obligèrent ma cousine à m'imposer silence, et vous comprenez que je ne m'exposai pas, en lui désobéissant pour une bagatelle, à gâter mes affaires, qui me semblaient en si bonne voie d'une réussite complète.

« Je viens de vous dire, monsieur le marquis, que le soleil était couché depuis deux heures environ.

c< Il faisait donc tout à fait nuit, mais la lune, sur la fin de son premier quartier et qu'aucun nuage n'obscurcissait ce soir-là, répandait assez de lumière pour que nous pussions nous tenir toujours derrière nos chiens, soit en les côtoyant par les routes que longeait la chasse, soit en les suivant de plus près encore sous les grands gaulis ou à travers les jeunes tailles. Ils menaient toujours leur loup avec ardeur, comme s'ils eussent entendu l'ordre qu'avait donné leur 'maîtresse à son piqueur d'aller se poster dans un

passage bien connu d'elle et de lui, afin d'en finir par un coup de fusil avec ce diable cfanimal, qui menaçait, sans cela, de nous promener ainsi jusqu'au lendemain.

« A la suite d'un assez long débucher en plaine,

-pendant lequel j'avais de nouveau franchi sous des yeux de ma fiancée en espérance deux ravins d'une largeur effrayante et je ne sais combien de haies plus hautes que moi sur ma cavale, nous entrâmes dans une majestueuse futaie de hêtres Que la lune éclairait çà et là de la façon la plus

'poétique. Vous avez peut-être deviné, monsieur le marquis, que je suis un peu romanesque de ma

^sature ; vous ne serez donc pas surpris quand je vous confierai que ce dôme de rameaux séculai-

-F$s illuminé par l'astre cher aux amants, me parut le lieu le mieux choisi du monde pour ^exécution du projet que j'avais conçu au mo-

, ment de notre départ. Notre tête-à-tête était

Railleurs protégé par une solitude aussi complète jjuaje pouvais la désirer, et le mystère provocateur qui nous environnait était une tentation de $lus, à laquelle il m'aurait été impossible de réslter alors mêmejgue je ne me serais pas promis de rompre la glace à la première occasion, <t En conséquence je forçai ma farouche cavale

à se rapprocher du cheval de la princesse, et me penchant à l'oreille de cette femme adorée depuis plus d'un quart de siècle, je murmurai;

« — Chère Marceline, écoutez-moi...

« — C'est inutile, — interrompit-elle,— car je sais d'avance ce que vous allez me dire. Vous voulez m'apprendre que depuis quelques instants nous n'entendons plus la voix formidable de notre brave Ronflo... Le pauvre vieux aura mis bas, et vraiment à son âge et après une aussi terrible journée, il en a bien le droit.

« — Ce n'est pas de cela que je voulais vous parler, — repris-je d'un ton suppliant, — c'est...

« — De Biendisante — interrompit-elle de nouveau, mais sans manifester toutefois la moindre impatience. — Vous trouvez qu'elle donne plus mollement qu'il y aune heure.... Elle est lasse aussi, cette chère mignonne.... Je vais remonter son courage par quelques vigoureux tons pour chiens.

« Et la princesse, qui galopait toujours sa trompe appuyée sur sa cuisse, porta l'embouchure à ses lèvres, et suivant sa coutume, quand elle eut lancé dans l'espace une demi-douzaine de bien-aller retentissants, elle se mit à parlera ses chiens, en cet instant peu éloignés de nous, et

elle en nomma successivement une dizaine, en commençant par Biendisante.

cr Chaque nom était immédiatement suivi d'une qualification aimable ou d'une expression de tendresse.

a Ces encouragements ranimèrent les forces de l'équipage, et à partir de ce moment notre chasse marcha avec un redoublement de vitesse qui nous obligea à presser encore l'allure déjà-trèsrapide de nos chevaux. Impossible donc de reprendre l'entretien pour l'instant, mais je m'en consolai en me disant que j'aurais toutes les facilités désirables pendant la longue retraite qu'il nous faudrait faire pour regagner les ruines, une fois notre expédition terminée d'une manière ou d'une autre.

:t Marceline ne discontinuait pas de sonner ou de crier, tout en dirigeant, avec une adresse merveilleuse, sa monture entre les troncs pressés des arbres de la vieille futaie sous laquelle nous courions à bride abattue comme des fous. Je criais aussi de toute la vigueur de mes poumons, mais ma poitrine, qui commençait à se fatiguer, ne rendait plus que des sons rauques dont la portée ne devait pas être bien grande, et je me demandais comment celle de ma chère princesse

pouvait résister à un exercice aussi violent et aussi continu.

« Tout à coup la détonation d'une arme à feu se fit entendre dans l'éloignement, et elle fut immédiatement suivie d'une autre.

« — Notre loup doit être mort! — s'écria ma cousine, —et nous allons sans doute entendre la fanfare de l'hallalli par terre,

« Maïs au lieu de ce signal de triomphe, ce fut un appel forcé que la brise nous apporta.

« — Un malheur est arrivé ! — reprit la princesse, — suivez-moi, Ignace, et sachons bien vite ce que ce peut être.

« Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, que nous abordions le champ de bataille, où un triste spectacle nous attendait.

a Au milieu d'une petite clairière que la lune inondait de ses plus chauds rayons, le loup, mortellement blessé, expirait sous les morsures des chiens exaspérés de fureur, et à peu de distance du théâtre de cette lutte, qui avait d'abord attiré notre attention, nous aperçûmes le pauvre l'Andouiller immobile comme une statue.

« Quelques mots sortis péniblement de sa bouche nous apprirent que le canon gauche de sa ca-

rabinc avait crevé et qu'il se sentait blessé trèsgrièvement.

a Lancer une demi-douzaine de jurons terribles, sauter àbas de son cheval, pour courir clopin dopant au malheureux piqueur, tirer un mouchoir de sa poche et se préparer à étancher le sang qui coulait de la blessure, tout cela fut pour la princesse l'affaire de quelques secondes.

a II va sans dire que j'avais mis pied à terre en môme temps qu'elle, et que je me trouvais à son côté prêt à la seconder de tous mes moyens.

« La blessure de l'Andouiller, autant que nous en pûmes juger dans un premier examen, était excessivement grave. Le pouce de sa main gauche ne tenait plus que par un lambeau de chair, et toutes les premières phalanges des autres doigts semblaient brisées.

Je rendrai à la princesse Marceline cette justice, que ce cruel accident, qui devait avoir pour infaillible conséquence de l'empêcher de se livrer à son plaisir favori jusqu'au jour où elle aurait remplacé son piqueur, hors de service pour longtemps sans doute, ne lui arracha d'abord aucune expression de dépit qui eût l'air inspirée par un sentiment personnel. Ses paroles, toujours brèves bl rudes, témoignaient cependant d'une sympu-

thie sincère pour les vives souffrances du pauvro blessé. Ainsi, il y avait encore quelque chose do tendre dans l'âme de cette femme extraordinaire.

« Quanc* l'Andouiller eut reçu tous les soins qu'il était /vissible de lui donner dans la détresse où nous nous trouvions, nous l'aidâmes à remonter sur son cheval, puis nous couplâmes nos chiens, après quoi nous reprîmes le chemin du logis.

a Je portais en croupe le loup mort, au grand effroi de ma cavale, qui faillit dix fois me tuer par ses furieuses ruades pendant que je l'attachais sur son dos.

a Nous marchions depuis une grande heure dans les bois sans avoir échangé une parole, lorsque la princesse, se tournant vers moi, me jeta brusquement cette question qui lit bondir mon cœur de joie et d'espérance :

« — Ignace, m'aimez-vous réellement?

« — Si je vous aime, chère Marceline ! Mais il n'y a rien au monde que je ne sois capable de faire pour vous ! M on sang, ma vie...

« — Je ne vous en demande pas tant, — interrompit-elle d'une voix qui s'était adoucie jusqu'à être presque caressante, — consentez seulement

à demeurer avec moi tout le temps nécessaire à la guérison de moi) malheureux piqueur ou à son remplacement par un autre, s'il doit être à tout jamais incapable défaire son métier,

u Je balbutiai avec ivresse une réponsepassionnée dont le sens était que mon existence appartenant tout entière à la seule femme que j'eusse aimée, j'étais prêt à rester pour toujours avec elle à partir de ce moment.

« — Nous reparlerons de cela plus tard, mon cousin, — me dit-elle; — quelques jours de vie commune nous apprendront à l'un et à l'autre ce qu'il y a réellement de possible à cet égard... En attendant, je vous remercie de votre dévouement. Vous avez vraiment un grand cœur 9 Ignace.

« Et la chère créature me tendit une de ses mains, que j'osai porter à mes lèvres, ce qui ne m'était pas arrivé depuis les beaux jours de notre jeunesse.

« Que pouvais-je souhaiter de plus, et qui n'aurait, convenez-en avec moi, monsieur le marquis, conçu à ma place les plus radieuses espérances de bonheur ! J'étais admis dans l'intimité de mabien-aimée Marceline ; j'allais pouvoir lui donner chaque jour des preuves éclatantes do

BIADAME HALLALI, 231

ma tendresse, en me dévouant corps et âme à sa passion pour la chasse ! C'était le ciel ouvert, et il me semblait que je n'avais plus qu'à laisser les choses suivre leur cours naturel pour voir mes vœux les plus chers à la fin comblés.

« De retour au logis, j'entrai immédiatement et de moi-même en fonctions, et pendant que la princesse, aidée de la vieille Léonarde, s'occupait du malheureux blessé, je m'évertuais à remplacer celui-ci dans les soins qu'il prodiguait chaque soir à ses chiens st à ses chevaux. Mon zèle reçut sans tarder sa récompense, car je soupai avec ma cousine, qui voulut bien me permettre de rester dans sa chambre jusqu'à dix heures.

« Le lendemain, nous allâmes ensemble, dans une charrette à bœufs du pays, conduire FAndouiller à l'hôpital de la petite ville voisine. Je profitai de cette occasion pour faire emplette d'un costume de chasse complet en peau de bique, à l'imitation de tousles veneurs deFOuest, et quand je parus ainsi vêtu devant Marceline, j'eus l'indicible satisfaction de l'entendre me dire qu'elle ne m'avait jamais vu aussi à mon avantage. Tout me souriait, comme vous voyez.

«Une semaine s'écoula sans que l'harmonie

232 MADAME II ALLA Lï,

fut troublée entre la princesse et moi, grâce à la protection toute spéciale du bienheureux saint Hubert qui daigna nous accorder tous les jours l'insigne faveur d'une chasse admirable d'un bout à l'autre. Mon pauvre corps, si promptement exténué lors des débuts de mon entreprise, était devenu bien vite et comme par enchantement aussi robuste que celui de l'infatigable princesse. J'étais toujours le premier debout et le dernier couché dans la maison ; je sonnais sans relâche soit en allant le matin au rendez-vous, soit du commencement à la fin de la chasse, dans toutes les circonstances où cela était nécessaire, soit enfin le soir au retour tant que duraient nos plus longues retraites. La nuit je ne dormais que d'un œil, ainsi qu'un vaillant soldat aux avant-postes, et au moindre bruit que j'entendais au chenil ou à Fécurie, j'étais à l'instant même auprès de mes chevaux ou au milieu de mes chiens. Pour ce qui est du courage et de l'ardeur dans l'action, vous saurez tout sur ce sujet, monsieur le marquis, quand je vous aurai dit en quatre mots qu'ils égalaient les mêmes vertus chez l'intrépide et bouillante princesse Marceline.

<( Quand les choses en furent à ce point, je crus en mon âme et conscience que je n'avais

plus qu'un mot à dire, pour être écouté, et un soir que la vieille Léonarde venait de se retirer, après avoir posé sur la table notre frugal souper, je me décidai à parler.

« Gomme c'est cette conversation qui a fixé ma destinée à tout jamais, je vous demanderai la permission, monsieur le marquis, de me recueillir pendant quelques instants avant de vous la rapporter. »

Et le comte Ignace laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

XYII

La méditation du comte Ignace dura au moins une dizaine de minutes, pendant lesquelles je l'entendis pousser à plusieurs reprises de bruyants soupirs qui ressemblaient à des gémissements ; ses deux mains, qui me cachaient son visageç étaient toutes frémissantes d'une émotion trèsévidemment douloureuse, enfin tout en lui trahissait l'existence d'une profonde perturbation morale, dont il cherchait sans doute à se rendre maître avant de se risquer à reprendre son récit.

Quand il releva la tête, il me sembla, à en juger par l'altération de ses traits, qu'il avait vieilli de vingt ans en moins d'un quart d'heure.

Il arrêta sur moi un regard d'une fixité anxieusa et pénétrante, comme s'il était inquiet de mes dispositions d'esprit à son égard, et qu'il voulût essayer de lire dans ma pensée pour les connaître; puis il me dit d'une voix timide et presque craintive, en tenant toujours ses yeux attachés sur moi :

— Au moment de terminer ma lamentable histoire, une crainte m'est venue, monsieur le marquis.

— Et laquelle, mon Dieu ! monsieur le comte? — m'écriai-je de mon ton le plus encourageant et le plus amical, prévoyant bien où le pauvre homme en voulait venir,

— J'ai peur, — reprit-il, — que vous ne me trouviez ridicule et que vous n'ayez que des railleries pour ma constance, lersque vous saurez <te quelle manière elle a été récompensée.

— Cette peur, monsieur le comte, vous l'avez, si je ne me trompe, déjà ressentie lors de notre première rencontre, et je vous rassurai sur ce point, ce me semble, en vous disant que les sentiments vrais §ont toujours respectables^ même

MADAME IIALLALT. 237

quand ils peuvent paraître exagérés à ceux qui seraient incapables de les éprouver... Je n'ai pas changé d'avis sur le chapitre des bizarreries du cœur humain depuis cette époque. Je les comprends toutes, monsieur le comte, et c'est du fond de l'âme que je compatis aux souffrances que causent celles qui ont pour origine une passion sincère quelle qu'elle soit.

— Puisqu'il en est ainsi, j'aurai une souffrance de moins en achevant ma triste histoire... Je continue donc.

«— Ma chère Marceline, — dis-je à la princesse, mise en belle humeur autant qu'elle pouvait y être par une magnifique chasse que nous avions faite pendant la journée, — ne croyez pas que ce soit uniquement parce que j'ai eu le bonheur de vous être utile que je vais de nouveau aborder avec vous une grave question sur laquelle vous m'avez en quelque sorte interdit de revenir jamais.

« — Depuis bien des années que je vous connais, Ignace, je ne vous ai point encore surpris en flagrant délit de sentiments bas, et je ne commencerai pas à vous en soupçonner coupable maintenant que vous venez de vous montrer si dévGué pour moi. Nous pourrons donc ne pas

ôtre d'accord sur ce que vous allez médire, mais j'espère qu'ensuite nous n'en resterons pas moins bons amis.

« Cette réponse, faite d'un ton sérieux et pourtant amical, me rendit un peu de courage : c'était la première fois que ma cousine ne me fermait pas la bouche par quelque parole violente dès que je faisais mine de vouloir aborder la question délicate de mon amour et de notre mariage.

« — Ce que j'ai à vous dire, — repris-je, — • vous le devinez, n'est-ce pas ?

« Elle fit un signe de tête affirmatif, et je vis son regard s'assombrir sous ses deux arcades sourcilières brusquement froncées.

« — Qu'avons-nous de mieux à faire à présent que d'unir nos deux destinées par des liens indissolubles ? — poursuivisse timidement.

« — Ne le sont-elles pas déjà par ceux de la parenté, de l'affection et de la confiance mutuelle? Si vous êtes sage, Ignace, vous vous en tiendrez là... Il y a de quoi défrayer largement tous les besoins de nos cœurs pendant le reste de notre vie.

« — Mais moi je vous aime d'amour, ckèré Marceline*

« . Quoi ! cette folie n'est pas encore sortie de votre tête après quinze jours de vie commune? — s'ècria-t-elle d'une voix retentissante* — Maïs vous êtes donc aveugle, sourd et dépourvu de tout bon sens, mon pauvre cousin ? Dites-moi un peu, si vous l'osez, ce que le mariage, avec une créature telle que moi, ajoutera de bonheur à notre existence commune ?

«La question était embarrassante, j'en conviens; si embarrassante môme, que je restai muet.

« Il va sans dire que la princesse ne manqua pas de profiter de cet avantage, et elle ajouta avec une vivacité singulière et un grand air de franchise, après m'avoir laissé pendant quelques minutes dans mon gênant silence, comme pour mieux me prouver à quel point il devait m'être difficile d'en sortir à mon honneur :

« — Mettant à part mon amitié pour vous, qui est peut-être plus encore un souvenir d'enfance qu'un sentiment motivé, je n'aime au monde, Ignace, que mes chiens quand ils sont bons, mes chevaux tant qu'ils me servent, mon indépendance absolue et l'activité dévorante qu'exige la chasse à courre, la seule habitude masculine qu'une créature de Dieu, condamnée à fhumilia-

240 MADAME IIALLALÏ.

tion d'être femme, puisse adopter dccemmeiM . Il résulte tout naturellement de là , mon cher , qu'aussi longtemps que je ne verrai en vous qu'un ami loyalement associé à Tunique passion qui ait jamais fait connaître à mon âme les frémissements de la volupté, vous continuerez à, jouir sous mon toit de toutes les douceurs que vous avez eues depuis que j'ai consenti à vous y recevoir. Il n'en serait plus de même si j'avais ta faiblesse de faire de vous mon mari, et dès à présent je vous déclare, en personne honnête que je suis, que, le cas échéant, il me serait impossible de vous considérer autrement que comme un maître que je prendrais en horreur, ou comme un esclave que j'aurais du plaisir à opprimer. J'ai à me venger du mariage, Ignace J'ai dit.

« — Laissez-moi croire, chère Marceline, que vous vous faites plus méchante que vous ne l'êtes en réalité.

<r — Pourquoi userais-je avec vous de ce misérable subterfuge quand il me serait si facile de vous dire en vous montrant la porte du bout du doigt: — puisque vous n'avez pas su vous guérir de votre ridicule passion, séparons-nous pour toujours ? — Vous reconnaissez, je pense, que je serais parfaitement dans mon droit en agissant de la sorle;

car enfin, Ignace, j'ai beau remonter haut dans les souvenirs de ma vie, je n'y trouve aucun engagement que j'aurais pris envers vous.

« — C'est vrai, ma cousine, — balbutiai-je avec un redoublement de contrainte qui paralysait mon esprit, — mais les convenances

a — Les convenances! — interrompit-elle en dardant sur moi ses prunelles flamboyantes d'indignation, — les convenances! je ne comprends pas bien ce que vous entendez par ces mots, que j'ai rayés depuis longtemps de mon vocabulaire.

« — J'ai voulu dire, chère Marceline, que, vivant ensemble sans être mariés, le monde pourrait peut-être...

« — Le monde ! '— interrompit-elle de nouveau, et cette fois avec un ricanement diabolique dont le souvenir seul me glace de terreur jusque dans la moelle des os, — Le monde ! sait-il seulement que nous sommes encore sur cette terre, vous et moi, et s'il le savait par grand hasard, ne nous suffirait-il pas de lui montrer nos deux faces diversement ravagées, mais également hideuses, pour l'empêcher de se livrer à des suppositions malhonnêtes à notre sujet? D'ailleurs, s'il me^regarde toujours comme vivante, moi, je le tiens pour mort depuis longtemps, ce qui revient

absolument au même. Mettez donc ce dernier argument de côté avec tous les autres, mon pauvre cousin, et résignez-vous enfin à croire qu'il y a bien des années déjà que je ne suis plus femme, si tant est que je Taie été autrefois.

«—■Jamais! — m'écriai-je avec une énergie désespérée, qui s'était éveillée tout à coup dans mon âme à la pensée que si je n'arrachais pas, séance tenante, une promesse solennelle à la princesse, elle s'arrangerait de manière à ne plus me fournir l'occasion de reprendre cet entretien suprême.

« Un sourire de pitié effleura sa moustache et elle haussa les épaules.

« — Je veux vous épouser ou mourir! — re* prïs-je en donnant à ma voix l'accent tragique d'une sombre résolution, et à mon regard l'expression menaçante d'un projet sinistre.

« Et, me dressant de toute ma hauteur, je me mis à parcourir à grands pas la lugubre chambre de la princesse.

« — Je serai donc la pierre que vous vous attacherez au cou pour achever de vous noyer , Ignace, — dit-elle après quelques courts moments de réflexion qui me parurent aussi longs que des siècles d'angoisse, — Pieu m'est témoin que j'ai

tout fait pour rendre ce malheur impossible... Votre obstination l'emporte. Je ne m'engage pourtant pas à être votre femme, dans l'acception vulgaire et misérable du mot, mais vous m'épouserez, puisqu'il faut absolument en passer par là ou courir le risque d'apprendre un beau matin par Léonarde que vous vous êtes brûlé la cervelle comme un sot ou comme un fou.

« Je voulus tomber à ses pieds : elle m'arrêta par un geste impérieux et méprisant de sa belle main de reine qui commande, et les paroles que je vais vous répéter fidèlement sortirent avec une lenteur imposante de sa bouche, contractée par l'expression d'un amer dédain :

« — Pas de scène de sentiment, mon cousin : je les méprise ; pas de phrases creuses de reconnaissance : je les déteste.. . Vous avez ma promesse, cela doit vous suffire. Maintenant, organisez, sans vous adresser à moi, toutes choses de manière à ce que nous en finissions le plus promptement possible... car, sans vouloir vous rien dire de désobligeant, je ne vous cacherai pas qu'il me sera agréable de ne plus entendre parler de cette affaire jusqu'à l'heure où nous devrons nous rendre à l'église pour la terminer suivant l'usage.

24 i MADAME HALLALI.

« Ici la princesse, qui avait oublié, ainsi que moi, notre repas du soir, servi devant nous, saisit brusquement un énorme couteau, en me lançant des regards à me faire craindre tout de bon qu'elle n'eût l'intention de me le plonger dans le cœur, et, frappant d'estoc et de taille, elle eût mis en un clin d'œil en six morceaux un vieux coq rôti qui formait la pièce de résistance de notre frugal souper de chasseurs.

« Jusqu'à la fin du repas, h la suite duquel nous nous séparâmes comme de coutume, il ne lui échappa aucune allusion sur ce qui venait de se passer entre nous; seulement, quand elle me tendit à l'ordinaire la main, avant ma sortie de sa chambre, elle me dit :

« — S'il vous est indispensable d'avoir quelques heures de liberté pour vous entendre avec le curé et le maire du village, vous pourrez les prendre quand il vous plaira.. .. Je n'excepte que la journée de demain, parce que j'éprouve un besoin de chasser si impérieux, qu'il me semble que je perdrais la tête comme vous si je tardais à le satisfaire.

« — Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! — murmurai-je en essayant de porter à mes lèvres sa main que Je tenais toujours*

MADAME ÏIALLALI. 245

« — Cela ne vous mènerait pas à grand'chose, mon pauvre Ignace ! car si je devenais folle, co ne serait certainement pas de la même manière que vous êtes fou.

a Ce fut ainsi que nous nous quittâmes fiancés.

« Après tout ce que vous savez de ma triste déconvenue, je ne m'aventurerai pas à vous peindre l'état d'extase amoureuse dans lequel je passai cette première nuit. Les plus fameux Thériakis de l'Orient n'ont pas de plus délicieuses visions que celles qui traversèrent mon cerveau et ravirent mon cœur à partir du moment où je posai la tête sur le sac rembourré de paille qui me servait d'oreiller.

« Le lendemain, le jour était loin encore que déjà je réveillais a l'aide de mes plus joyeuses fanfares les échos endormis dans les vastes ruines au milieu desquelles ma bien-aimée princesse avait fixé son séjour. Je tenais à honneur de mo montrer plus zélé et plus diligent que d'habitude si c'était possible.

« Nous fîmes ce jour-là et le suivant deux chasses tout à fait hors ligne , l'une au cerf et l'autre au sanglier. A l'hallali de la seconde, je me couvris de gloire en sauvant au risque de ma

vie celle du vieux Ronflo, sur lequel le sanglier s'était précipité furieux. Au moment où je me ruais sur lui à mon tour, j'eus l'indicible bonheur d'entendre un cri d'effroi sortir du sein de

ma chère Marceline J'avais cru un instant que

c'était mon péril qui l'alarmait.

« Le matin qui suivit cette triomphante journée, je me rendis au bourg voisin, pour m'entendre avec le maire et le curé au sujet de mon mariage. Je trouvai en eux des hommes obligeants et faciles, et le second m'apprit dans la conversation qu'il devait exister dans un certain endroit des ruines qu'il m'indiqua, une chapelle encore en état de service à la rigueur. Lui-même y avait dit la messe à une ép'oque qui ne remon* lait pas à plus de trois ou quatre années.

« Je fus ravi de cette découverte, parce qu'il me sembla que ce serait un grand ennui de moins pour ma chère princesse si elle pouvait se marier sans sortir de sa solitude.

« Mon premier soin à mon retour au château fut de me mettre à la recherche de la partie des ruines que le curé m'avait indiquée. La chapelle, quoique fort délabrée, était encore debout et il ne me fallut qu'un très-rapide examen pour reconnaître que deux ou trois journées de ma-

nœuvre suffiraient pour la rendre très-présentable.

« Une semaine et demie après, le soleil se leva sur le beau jour qui devait voir mon union avec ma bien-aimée Marceline. Le vicomte de G.., que j'avais choisi pour mon témoin, arriva de bonne heure dans sa voiture, amenant avec lui le maire et le curé, et au coup de midi, la cérémonie du mariage civil étant faite, nous nous dirigeâmes vers la chapelle (I) dontje vous ai parlé.

« La vieille Léonarde Favait décorée, toujours grognant, de quelques bouquets de fleurs rustiques, et au moment où nous y entrions, deux enfants de chœur achevaient d'allumer les six cierges de cire grossière qui décoraient le maître-autel.

« La princesse était vêtue de la robe de laine brune qu'elle avait portée pendant que sa blessure la forçait à l'inaction, et elle avait exigé que j'endossasse mon costume complet en peau de bique.

« J'étais le plus heureux des hommes. »

\i) Ici le récit du comte Ignace se trouve en contradiction

avec la lettre du vicomte de G*** qui parie de l'église rustique du village. J'incline à penser que le polonais aura inventé la vieille chapelte, afin de dramatiser sa narration en y ajoutant l'épisode de la pierre tombant de la voûte et des oiseaux de mauvais augure s'éehappant de partout.

(note de l'auteur).

XVIÏI

(< Maintenant, — poursuivit lo comte Ignace, — que je ne suis plus sous le charme décevant de toutes les passions aveugles jusqu'à la folie qui remplisssaient ma tête et mon cœur à cette époque, et que mes souvenirs d'amour, rendus à leur vérité primitive par la perte complète de mes il ïasions, ont pris, dans ma mémoire, les formes accusées de la lave refroidie, je peux vous avouer, monsieur le marquis, que l'imagination la plus féconde aurait de la peine à se représenter fidèle-?

ment quelquo chose de plus lugubre et tout à la fois de plus grotesque que ce mariage.

« La princesse, qui ne s'était montrée à mes regards qu'au moment où il avait fallu comparaître ensemble par devant M. le maire ; la princesse, — dis-je, — avait, au pied de l'autel, la physionomie plus massacrante que je ne lalui avais jamais vueg Un sourire amer et méprisant contractait sa bouche naturellement dédaigneuse, sa moustache semblait se hérisser d'elle-même, comme les soies de la hure d'un solitaire aux abois, son œil bleu noir lançait des éclairs de fureur autour d'elle, et ses mains s'ouvraient et se fermaient convulsivement, ainsi que les griffes d'un tigre qui se prépare à s'élancer sur une proie quelconque. Je vous ai dit qu'elle était vêtue de sa robe de charnu bre, en grosse laine brune, seul costume à peu près féminin dont elle pût disposer; mais elle avait conservé ses bottes et ses éperons, que l'on apercevait distinctement au bas de la jupe, et sa chevelure coupée à la Titus, mal contenue dans un bonnet emprunté à la vieille Léonarde, laissait voir çà et là quelques boucles de l'aspect le plus menaçant. Enveloppé de la tête aux pieds dans mon vêtement de peau de bique, je n'offrais pas, à coup sûr, un contraste qui pût être trop défa-

MADAME HALLALL 2Si

voraDlb à ma fiancée, telle que je viens de vous la dépeindre, seulement mon attitude n'était pas celle d'un furieux qui va se ruer sur les gens qui l'entourrent. Derrière la princesse, se tenait la vieille servante, la figure plus farouche encore que celle de sa maîtresse, si c'est possible, et derrière moi, mon ami le vicomte de G***, qui contemplait dans une stupéfaction morne la scène que je viens d'essayer de vous décrire.

« Au fond de la chapelle en ruine, dont l'état de délabrement défie toute description, on apercevait de distance en distance plusieurs groupes de métayers des environs, dans leur costume à demi-sauvage de Bretons de la vieille roche. Ces braves gens, attirés par la réputation d'originalité de madame Hallali ; — vous savez que ma cousine n'était connue que sous ce nom dans toute la contrée, — ces braves gens, si grande que fût leur curiosité , étaient souvent distraits du spectacle bizarre que présentaient les abords du maître-autel, par l'obligation de veiller constamment à leur sûreté, la voûte croulante du petit édifice laissant tombera chaque instant sur leurs têtes d'énormes blocs de mortier qui menaçaient de les blesser grièvement dans leur chute. Le bon curé de campagne que j'avais décidé à venir nous

marier, n'était pas exempt non plus de ces ap* préhensions, et si ses yeux se levaient fréquemment vers le ciel, avec une certaine émotion dans le regard, j'ai lieu de croire que ce ne devait pas être toujours pour l'implorer en notre faveur.

« Quand il demanda à la princesse, qui aurait volontiers souhaité que la messe de notre mariage fut aussitôt finie que commencée, si elle consentait à me prendre pour son légitime époux, le oui par lequel elle répondit à sa question ressembla bien plus au grognement d'une bête féroce qui menace qu'à une parole humaine qui promet.

« Cela n'empêcha pas le digne homme, dont l'oreille était un peu dure, à ce que j'ai appris depuis, de nous débiter d'un air de parfaite béatitude un petit discours qui n'aurait pu être ni plus fleuri, ni plus confiant dans l'avenir, s'il eût marié deux amoureux de sa paroisse dont il eût connu à fond les sentiments. Il me prédit des jours filés d'or et de soie, une existence toute de sucre et de miel, un vrai destin de conte de fée, en un mot. A l'entendre, ma gracieuse compagne serait dans ma maison ainsi qu'une vigne fertile, et nos enfants* entoureraient de bonne heure ma table comme de jeunes plants d'oliviers pleins de promesses. Quand il s'adressa plus particulièrement

à Marceline, il lui parla de son angélique douceur, de la simplicité modeste de ses goûts, de son touchant amour pour la vie paisible sous l'abri tutélaire du toit conjugal, et en la comparant tout à coup aux étoiles du ciel, aux lys de la terre, à Esther, à Ruth, à Rachel, il s'excusa de n'en pas encore dire assez. Il semblait vraiment que les gaucheries de tous les maladroits du monde se fussent donné rendez-vous dans la cervelle détraquée de ce pauvre curé de village.

« J'étais littéralement sur les épines en écoutant cette longue phraséologie, si mal appropriée à la circonstance, vous en conviendrez avec moi, monsieur le marquis; et en examinant du coin de l'œil la princesse qui s'exaspérait de plus en plus, je m'attendais de minute en minute à quelque explosion formidable qui eût démenti, séance tenante et pour toujours, toutes les flatteuses prédictions du célébranlsur la beau sort qui m'était réservé.

a II n'en fut rien, Dieu merci ! Mais une autre épreuve terrible m'était réservée et ne devait pas tardera se produire, car, au moment où le prêtro prononçait la dernière bénédiction sur nos têtes,' une large et lourde pierre, se détachant de la voûte du chœur, juste au-dessus de nous, vint se bri-

25 i .MADAME liALtÀLT,

ser sur le sol entre ma femme et moi, avec un fracas épouvantable.

« Au bruit retentissant de sa chute et aux exclamations d'effroi de l'assistance qui suivirent bientôt, s'éleva immédiatement, dans l'enceinte de la chapelle et de tous les cotés à la fois, un vacarme d'une autre nature, moins terrifiant peutêtre, mais toujours suffisamment sinistre pour ne pas permettre a l'émotion presque générale de se calmer.

«C'était un mélange confus de battements d'ailes, de corps qui se heurtent, de sifflements aigus, de gémissements sourds et de cris plaintifs ou menaçants, enfin une véritable scène de sabbat, telle que l'imagination peut se la représenter,

« L'explication de cet étrange tumulte ne se fit pas longtemps attendre , et vous jugerez l'effet qu'elle dut produire sur moi, monsieur le marquis, quand vous saurez que le temple de mon récent bonheur était sillonné du haut en bas par toutes les espèces d'oiseaux de mauvais augure de la création*

u Rien n'y manquait, depuis l'orfraie aux larges prunelles jaunes comme la flamme lugubre d'ita feu follet, jusqu u la chauve-souris vampire.

cet emblème do mort et ce présage de malheur.

« Chassées de leurs trous dans les murailles par le bruit qu'avait fait la pierre en tombant, ces hideuses bêtes, éblouies par la lumière des quelques cierges qui s'élevaient sur le maître-autel, avaient été saisies d'une terreur au moins égale à la nôtre. De là leurs vols désordonnés, leurs cris farouches, et tout le désordre que vous pouvez aisément vous figurer. En moins de temps qu'il ne m'en a fallu pour vous raconter cette scène, monsieur le marquis, les paysans bretons, trèssuperstitieux, comme vous savez, avaient pris la fuite, le curé et ses deux enfants de chœur s'étaient réfugiés dans une espèce de renfoncement qui formait autrefois la sacristie, et il ne restait plus dans l'enceinte de la chapelle proprement dite , que mon témoin , le vicomte de G*** , la vieille Léonarde, frappée de stupeur, et les nouveaux époux.

« Quant le dernier cierge eut été éteint par les oiseaux de nuit, qui avaient fini par se rassembler en masse pour voltiger, suivant leur habitude, autour de la lumière en redoublant de cris, Marceline, dont les traits n'avaient pas change d'ex* pression pendant cet épisode peu réjouissant de notre mariage, se tourna de mon côté, et, lais-

sant tomber sur moi un regard de triomphe d'une méchanceté diabolique, elle me jeta ces paroles narquoises:

« — Eh bien ! que vous en semble, Ignace?

« J'essayai de répondre par un sourire qui pût témoigner de mon dédain pour ces funestes présages; mais la vérité veut que j'avoue que je n'y parvins pas, et ma femme ajouta aussitôt:

«—Quant à mon opinion, la voici, mon pauvre cousin: je pense qu'une semblable compagnie est bien faite pour des noces comme les nôtres.

aEtelle me montra par un geste superbe lesorfraiesles chouettes, les choucas, les chauve-souris de toutes les tailles et autres monstres ailés qui tourbillonnaient de plus belle au-dessus de nos têtes.

« Puis elle reprit d'une voix aussi retentissante que les sons les plus éclatants de sa trompe :

« — Maintenant à cheval, messieurs ! C'est assez de folies pour un jour.... Il est temps de songer aux affaires sérieuses.

« Une demi-heure plus tard, après un frugal déjeuner que nous dépêchâmes sur le pouce, sans échanger une parole, le vicomte et moi, j'avais repris mes fonctions de piqueur, et Marceline ses vêtements d'homme.

« Tant que dura le trajet que nous avions à faire pour gagner le canton de bois où nous devions découpler, ma femme chemina en avant avec le vicomte, et moi je suivis modestement avec mes chiens. Elle m'en avait donné Tordre en deux mots très-secs au moment où nous étions partis du château.

« J'avais obéi sans murmurer, mais en me promettant dans mon for intérieur de déployer le soir même, dans toute son étendue, mon autorité de mari,

« J'eus pour moi cette heureuse chance que nous fîmes une chasse magnifique, à ce point que Marceline, qui n'était pas prodigue d'éloges, daigna me dire de son propre mouvement que sa mémoire, richement meublée en pareils souvenirs, ne lui rappelait rien d'aussi complet d'un bout à l'autre. Le sanglier, robuste et méchant à la fois, lancé par nous, nous avait donné le spectacle émouvant d'un aboi dès le commencement de l'attaque, et lorsqu'il s'était décidé à battre en retraite devant nos chiens, sa défense par la fuite avait été aussi savante que vigoureuse. Traversant tour à tour d'épais fourrés, dans lesquels il pouvait ruser h son aise , et des gaulis clair-semés qui lui permettaient d'accélérer ^acourse,ii nous

avaitfait passer successivement par toutes les péripéties cynégétiques que des veneurs peuvent ambitionner. Enfin tout s'était terminé par un hallali des plus dramatiques, à la suite d'un débucher de cinq lieues à travers le pays le moins facile peut-être de toute la Bretagne.

o Ainsi rien n'avait manqué à la satisfaction de ma chère compagne pendant cette journée qui avait aussi comblé tous mes vœux.

» Cependant, une fois Fivresse de la chasse passée, Marceline, malgré la présence du vicomte, pour lequel elle se gênait un peu plus que pour moi, Marceline, — dis-je, — était tombée dans une taciturnité du plus fâcheux augure. Pas une parole ne sortit de sa bouche tant que dura notre longue retraite et je remarquai, comme un fâcheux symptôme de plus, qu'elle sonnait de la trompe beaucoup moins souvent que de coutume. Quant aux indices que j'aurais pu tirer de l'expression de sa physionomie, touchant l'état de son âme, ils étaient nuls, car la nuit commençait au moment où cette disposition à la morosité s'était emparée de son esprit.

* « A une demi-lieue des ruines, le vicomte de G*** poussa son cheval à côté de celui de la princesse pour prendre congé d'elle, en Uû faisant

MADAME KALLALÏ. 259

remarquer que nous nous trouvions à l'entrée d'une route qui ramenait chez lui.

« — Quoi! vous nous quittez déjà, —lui répondit-elle à ma grande surprise, — jo vous aurais cru plus indifférent que cela à un mauvais souper et à un mauvais gîte.

c< Le vicomte balbutia quelques mots d'excuse pour expliquer que sans la crainte d'être indiscret, vu la circonstance présente, il n'aurait certainement pas songé à rentrer chez lui le soir même.

« — Vous me rendrez au contraire service, — reprit-elle avec un accent qui me fit tressaillir malgré moi, et sans que je pusse me rendre compte de la puissance qu'il exerçait sur mon organisation.

« Vous ne garderez pas à savoir, monsieur le marquis, que ce trouble involontaire et inexplicable était un pressentiment.

« Le vicomte ne persista pas dans sa résolution de se séparer de nous, et nous continuâmes tous les trois à nous diriger vers les ruines, où nous fûmes bientôt rendus.

« Marceline, comme lors de toutes nos précédentes chasses depuis l'accident arrivé au pauvre rAndouiller, me jeta la bride de son cheval

260 MADAME HALULI.

après avoir mis pied à terre, et elle courut du côté de la partie du château qu'elle habitait pendant que je conduisais les bêtes à l'écurie et au chenil.

a Le vicomte de G*** m'accompagna et m'assista en bon camarade dans tout ce que j'avais à faire pour accomplir jusqu'au bout mes différents devoirs de piqueur, puis lorsque nos chiens eurent mangé de bon appétit leur mouée, préparée en notre absence par les soins de la vieille Léonarde, et que nous eûmes étendu une épaisse couche de litière sous le ventre de nos montures fatiguées, nous nous disposâmes à traverser la cour pour gagner l'appartement de la princesse, où je supposais que le souper devait être servi.

« — Par ici, messieurs ! — nous cria de loin Léonarde en nous montrant la porte de la pièce qui lui servait tout ensemble de cuisine et de chambre à coucher, — madame a décidé que ce serait là que vous souperiez ce soir, et elle vous attend.

« Je compris le sentiment de délicatesse qui avait inspiré cette détermination à ma chère Marceline, ou du moins je crus le comprendre...1 Toujours est-il qu'une joie immense inonda mon cœur en ce moment.. v. Ce fut, hélas! la dernière de ma vie.

c Ainsi que la vieille servante venait de nous l'annoncer, la princesse nous attendait, et dès qu'elle nous aperçut, elle se mit à table après nous avoir indiqué du geste deux places en face de celle qu'elle occupait.

« — Voilà le repas de mes noces, — dit-elle d'une voix ferme à mon compagnon, — j'ai désiré que vous en fussiez témoin monsieur le vicomte, et que vous prissiez acte de la déclaration solennelle que je vais faire au comte Ignace ici présent.... Il a voulu m'épouser, mais je jure devant Dieu et devant les hommes qu'il s'en repentira.

« J'essayai de prendre la parole à mon tour, mais la princesse me ferma la bouche par un taisez-vous à faire rentrer sous terre tout un régiment de pandours en pleine révolte, puis elle reprit :

« — Il s'en repentira, et cependant s'il veut consentir à vivre avec moi comme nous avons vécu depuis une quinzaine de jours qu'il est sous mon toit, s'il parvient à imposer à son bon sens la conviction que quand un homme est aussi laid que lui et une femme aussi hideuse que moi, ils n'ont rien de mieux à faire l'un et l'autre qu'à courir les bois depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, et qu'à dormir tout d'un somme dès que la nuit est venue, afin d'être frais

et dispos le lendemain; je crois que nous ne formerons pas à nous deux un ménage beaucoup

plus mauvais que bien d'autres Voyons,

Ignace, ce programme de félicité conjugale est-il de votre goût?

« — Acceptez, mon cher — me dit à voix basse le vicomte en se penchant à mon oreille, — à votre place je n'hésiterais pas Allons, du courage !

* Je tendis la main à la princesse à travers la table, et je murmurai une promesse de soumission qui me coûta bien moins à faire que je ne l'aurais cru vingt-quatre heures auparavant.

« Peu d'instants après nous nous étendions, le vicomte et moi, sur le lit peu moelleux du malheureux rAndouiller. Ce fut ainsi que se passa la première nuit de mes noces.

« Je \iens de vous dire, monsieur le marquis, que j'avais promis,à ma cousine devenue ma femme inpartibus, de me soumettre à sa volonté touchant nos relations conjugales, et que cet engagement ne m'avait pas autant coûté que je l'aurais cru s'il eût été question de le prendre vingt-quatre heures plus tôt,

a Cependant, le lendemain, au retour de la chasse, que nous fîmes en tète-à-tête, Marceline et moi, et durant laquelle elle m'avait traité bien

2G4 MADAME IIALLALt.

plus en piqueur qu'en rnari, je fls la réflexion que si je laissais s'établir définitivement un semblable état de choses, je ne serais bientôt plus, dans le domicile commun, qu'un domestique un peu plus méprisé qu'un autre et, partant, beaucoup moins bien traité.

« Je ruminai cette tardive révélation de mon bon sens pendant tout le reste du trajet que nous avions à faire pour rentrer au logis, ce qui me fut d'autant plus facile que la princesse cheminait en avant dans un silence qu'elle n'interrompait que pour sonner de la trompe, ou siffloter des fanfares entre ses lèvres,

« Au moment où nous mettions pied à terre tous les deux à la porte du chenil, et comme elle se disposait, suivant sa coutume, à me donner ses ordres pour le jour suivant, j'arrêtai la parole qui allait sortir de sa bouche, en lui disant d'un ton ferme :

« — Nous causerons de cela à loisir quand nous serons dans notre chambre, ma chère amie.

« — Dans notre chambre ! — répéta- t-elle avec une lenteur railleuse. — Dans notre chambre!

« Et un éclat de rire formidable éveilla dans les ruines des centaines d'échos qui tous avaient l'air de se moquer de moi.

MADAME ÏTALLÀLT. *UJ

<( — Qu'ai -je donc dit de si ridicule ?— reprîsje en m'efforçant de paraître toujours calme et décidé.

« — Quand je vous l'expliquerais pendant deux heures, mon pauvre Ignace, vous ne me comprendriez pas D'ailleurs, le lieu serait mai

choisi pour une discussion de cette nature. Mais vous voulez que nous causions dans ce qu'il vous

plaît d'appeler notre chambre la chambre

nuptiale, n'est-ce pas ? Soit, mon cher. Je vais vous y attendre, et quand vous aurez fini votre besogne ici, vous y pourrez venir. Au revoir donc

bientôt A propos ! n'allez pas oublier que Ga-

landor a été jeté deux fois cul par-dessus tête par notre sanglier, et qu'il pourrait bien se faire qu'il eût reçu une blessure quelque part. Il faudra l'examiner avec soin partout, et le recoudre si c'est nécessaire.

« Et elle s'éloigna frappant sa botte de son fouet, et fredonnant à demi-voix une vieille chanson polonaise, qui est la traduction ou peut-être 'original de votre refrain bien connu : — Va-feu voir s'ils viennent, Jean.

« Une heure après, j'entrais chez elle et je la trouvais qui se promenait h grands pas d'un bout de la pièce à l'autre.

2G6 MADAME HALLALT.

« Elle n'avait pas quitté ses bottes et elle continuait à battre la mesure sur leur flanc avec son fouet.

« — Soyez bref et sincère avec moi, Ignace, — me dit-elle en s'arrêtant court et en me toisant de la tête aux pieds avec un regard dont l'expression sinistre et méprisante restera dans ma mémoire aussi longtemps que je vivrai.

« Cette conversation doit être courte, — poursuivit-elle, — et néanmoins ne plus se renouveler Je vous écoute.

« — Il dépendra de vous, chère Marceline, que nous soyons promptement d'accord. Vous me de

mandez d'être sincère avec vous Il me semble

que ce serait plutôt à vous de l'être avec moi,.... Suis-je votre mari ou ne suis-je que votre piqueur? Répondez sans détour.

« Je lui rendrai cette justice, monsieur le marquis, qu'aucun embarras ne se peignit sur sa physionomie hautaine et résolue quand je la mis ainsi au pied du mur. Elle ne répondit pas tout de suite à ma question, mais il était facile de voir que c'était bien plus pour se contenir que pour s'encourager.

« — Je pourrais, — me dit-elle enfin, — me borner à vous rappeler votre promesse d'hier,

MADAME 1IALLALT, 2G7

vous montrer ensuite la porte, et tout serait terminé là. Mais comme vous nieriez sans doute, et que je ne suis pas d'humeur à aller invoquer H témoignage du vicomte de G***, me trouvant assez forte pour vous contraindre à remplir vos engagements envers moi, je veux bien, et cela suffira, je pense, vous déclarer une fois pour toutes que je ne verrai jamais en vous qu'un compagnon, un associé du seul plaisir que j'aie goûté depuis que je suis au monde. Sauf cela, mon cher, j'entends continuer à vivre comme j'ai vécu

jusqu'à ce jour C'est à prendre ou à laisser,

Ignace. Je ne suis pas plus romanesque que

cela Quand vous en aurez assez, il y a une

porte et vingt brèches pour sortir de cette demeure, et vous pouvez être sûr d'avance que vous ne trouverez personne sur votre passage pour vous engager à rebrousser chemin et à renoncer à votre projet.

« Voilà quelle fut la déclaration de la princesse, en réponse à la courte explication que je lui avais demandée au sujet de ma position auprès d'elle, Je vous en ai rendu exactement es termes positifs et méprisants; mais pour que vous puissiez comprendre à quel point elle dut me paraître humiliante et dure, il faudrait vous

donner une idée du ton et de l'attitude de cette endiablée femme pendant qu'elle me signifiait ses résolutions à mon égard, et c'est ce qui n'est pas au pouvoir de la parole humaine. On ne reproduit pas, quand on n'est qu'un simple mortel, l'accent et les poses du démon. »

En ce moment la physionomie déjà bouleversée de fond en comble du comte Ignace exprimait autant d'horreur et d'effroi que s'il eût été encore en présence du terrible objet de sa folle passion.

Il reprit avec accablement, en attachant sur moi un regard attendri et suppliant tout à la fois, comme pour me remercier de ne lui avoir pas encore éclaté de rire à la face, et me conjurer de garder mon sérieux jusqu'à la fin de sa lamentable et ridicule histoire.

« Je n'avais plus d'amour ; la dernière de mes illusions s'était envolée avec toutes les autres, et je sentais bien que cette fois ce devait être sans retour; cette céleste créature, que j'avais si obstinément et si désespérément adorée, dont la beauté merveilleuse, depuis de longues années détruite , s'était incrustée dans mon souvenir au point que j'en subissais encore le charme vainqueur, jusqu'à en avoir des verti-

ges, il y avait à peine deux jours; cette céleste créature, — dis-je, — je la voyais maintenant telle que l'avaient successivement faite, au moral et au physique, le crime de son premier mari et la vie singulière à laquelle elle s'était vouée, au lendemain de la catastrophe qui l'avait transformée en virago hideuse. A chaque minute qui s'écoulait, je reconnaissais avec moins d'incertitude d'esprit que rien d'humain ne palpitait plus dans son cœur desséché par le feu dévorant de sa haine profonde pour mon sexe, dont elle s'était constituée hardiment le bourreau pour se venger d'avoir été sa victime au début de son éclatante et joyeuse jeunesse. A présent que j'étais rentré en pleine possession de mes sens, longtemps dans l'erreur sur tout ce qui la concernait, tout en elle ou venant d'elle me choquait et même me révoltait au dernier degré : ses traits d'une laideur satanique, ses habitudes masculines, exagérées encore, son langage violent et grossier, sa voix enrouée et perçante à la fois, semblable au son discordant d'une cloche fêlée, ses formes anguleuses de vieux retire qui a vécu emprisonné dans un justaucorps de buffle, comme on en voit quelques-uns dans les peintures allemandes de la fin du moyen âge? et par-dessus tout sa ma-

270 MADAME IIALLALT.

nière de monter à cheval jambe de ci, jambe de là, comme un postillon qui ne sait même pas s'asseoir autrement lorsqu'il a à sa disposition une chaise au lieu d'une selle... Ainsi rien ne m'échappait plus, et jamais mortel, je crois, n'était tombé de si haut dans un plus profond abîme que je l'avais fait en ouvrant tout-à-coup les yeux sur les agréments extérieurs et les mérites cachés de ma divinité de la veille.

» Je n'avais plus d'amour— je ne saurais assez vous le répéter — la répulsion même commençait à se glisser dans mon âme, subitement éclairée par la lumière de la vérité à la suite de longues ténèbres, et y grandissait avec une rapidité effrayante, et pourtant, monsieur le marquis, soit orgueil d'homme, auquel il en coûte toujours d'être obligé de reconnaître qu'il s'est grossièrement trompé, soit reste de faiblesse ou dernier ménagement pour cette indigne parente qui m'humiliait sans scrupule et ne cachait pas son dessein arrêté de ne jamais voir en moi que l'esclave abruti de ses fantaisies farouches, je ne pus me décider à abandonner la partie.... Je fis plus même, car je voulus, dans l'intérêt de ma dignité si gravement compromise, combattre, séance tenante, ne fut-ce que pour me retirer du moins

avec honneur de ce malencontreux champ de bataille où je n'avais jamais subi que des échecs, si Ton en exempte cette victoire néfaste que j'aurais mille fois mieux aimé n'avoir pas remportée.

* «Vous comprenez qu'il s'agit du jour maudit où j'avais arraché à Marceline son consentement à notre malheureuse union.

« En conséquence, refoulant dans mon cœur ulcéré tous les sentiments pénibles qui auraient pu me faire sortir du sang-froid et de la modération dont j'avais un indispensable besoin pour ramener ma femme à des idées plus justes touchant notre situation réciproque, je lui parlai tour à tour avec la chaleur de la raison fortement convaincue, et l'onctueuse douceur de l'affection ancienne qui se croit des droits incontestables à une certaine réciprocité. Je mis sous ses yeux les plus riants tableaux que me retraçaient les Sôuvenirs aimables de notre enfance si heureuse et de notre jeunesse sibrillante, durant lesquelles nous avions constamment vécu comme un frère et une sœur, unis tout ensemble par les liens du sang et les attractions bien plus puissantes encore de la sympathie. J'évoquai la mémoire du vieux seigneur, son père et mon oncle, qui m'ai-

mait comme un fils, elle ne l'ignorait pas, et pour lequel elle avait toujours eu, je le savais, autant de tendresse que de vénération. Sans prononcer le mot d'amour, ni rien de mal sonnant en ce genre, je rappelai à Marceline mes persévérantes démarches pour connaître son sort après sa séquestration du monde, et mes nombreuses tentatives pour pénétrer jusqu'à elle dans Fespèce de prison où la retenait la tyrannie jalouse de son époux , et je lui dis , plus en ami qu'en amant, que j'aurais volontiers versé mon sang jusqu'à la dernière goutte pour l'en arracher, si elle se fût montrée alors moins indifférente aux efforts de mon dévouement. Bref, je finis par la conjurer, au nom de notre mutuelle renommée, de me laisser du moins prendre une attitude convenable dans sa maison, acceptant, du reste, tous les sacrifices [qu'elle jugerait à propos de m'imposer relativement à l'indépendance de ses idées et à la continuation de ses habitudes.

« Elle m'écouta avec assez de calme, fronçant bien le sourcil par-ci par-là, ou frappant le sol du pied de temps en temps; mais enfin elle souffrit que j'arrivasse tout d'une haleine au bout de ma harangue, sans faire mine de me couper brusquement la parole par un geste de fureur ou

MADAME HàLLALT. 273

un regard de mépris. Dans une lutte avec une nature aussi violente que la sienne, cette patience relative à écouter était une sorte de succès et un motif d'espérance pour celui qui parlait. *

« Quand elle eut compris à mon silence et à mon air timidement interrogateur que je n'avais plus rien à ajouter pour la convertir à ma manière de voir, un sourire de pitié railleuse, qui n'avait rien de précisément amer, brilla passagèrement sous sa longue moustache aux fils mélangés d'ébène et d'argent, et ce fut sans colère d'abord qu'elle me dit :

» — Mais, mon pauvre Ignace, il faut que vous soyez, à vous tout seul, aussi... simple, — elle hésita sur le choix de l'expression, — que tous vos semblables réunis, si vous croyez de bonne foi qu'un appel à des souvenirs quels qu'ils soient puisse amollir une âme aussi vigoureusement trempée que la mienne.... Que diable, par exemple, voulez-vous que me fasse aujourd'hui cette vieille guenille sans forme et sans couleur, qu'il vous plaît d'appeler notre heureuse enfance, ou cette bulle de savon, depuis longtemps crevée, que vous qualifiez pompeusement et niaisement du nom de notre brillante jeunesse? Ma

27 i MADAME 1IALLAJLI.

beauté, cet éternel rabâchage de votre cervelle fêlée, je ne m'en souviens que pour la maudire, et avec elle, je vous en demande bien pardon, ceux qui ont été si fous que de s'en éprendre jusqu'au crime ou jusqu'à la stupidité, ce qui est votre casa vous, Ignace... Mon pauvre père.,.' c'est vrai, il avait de l'affection pous vous, mais si vous saviez comme il se moquait de vos prétentions à vouloir absolument devenir un veneur pour me tourner la tête, quand la nature n'avait fabriqué votre âme que de la mince étoffe dont elle se sert pour créer les hommes de chancellerie, triste race qui passe sa misérable vie à trembler comme le lièvre et à ruser comme le renard, Quant à vos persévérantes recherches pour savoir ce que j'étais devenue, et à vos nombreuses tentatives pour me secourir, comment voulezvous que je vous en sache gré, Ignace ? C'était votre sotte passion pour moi qui vous faisait agir. Vous n'étiez donc pas un prodige de dévouement et de persévérance, mais tout bonnement un égoïste tenace, un calculateur acharné qui comptait bien se faire payer chèrement ses ser-* vices... Et vous espérez m'attendrir en me remettant en mémoire de pareilles balivernes I — poursuivit Marceline en s'animant tout-à-coup, ~

mille tonnerres! c'est là un outrage plus que suffisant pour me faire comprendre tous ceux que vous vous permettriez si j'avais la faiblesse de vous laisser usurper ici tous les droits d'un mari...

« — Mais, ma cousine, mon amie, ces droits je ne les réclame pas tous, — interrompis-je timidement, — il en est même que...

« — Taisez-vous ! vous êtes absurde ! — interrompit-elle à son tour en frappant des pieds avec fureur, — taisez-vous, et allez vous coucher h côté de vos chiens pour les empêcher de se battre pendant la nuit.

« — Sauvons du moins les apparences, — balbutiai-je sans plus savoir ce que je disais.

« Ces malheureuses paroles, — sauvons du moins les apparences, —étaient à peine sorties de ma bouche, que l'explosion de colère que j'avais cherché à éviter dès le commencement de cette scène, se fit avec une violence dont vous n'auriez pas une juste idée alors même que vous vous représenteriez un de ces ouragans des Antilles dont nous parlent les voyageurs.

« L'éclair jaillit à la fois des deux yeux courrou" ces de la princesse, tous ses traits, déjàsifarouches, se décomposèrent hideusement, à ce point que

sa face me représenta aussitôt celle du tigre qui va se précipiter sur sa proie, ses dents grincèrent à se briser, son souffle gronda comme un tonnerre lointain dans les profondeurs de son buste carré, et un torrent d'injures, d'imprécations, dejurons et de blasphèmes, le tout prononcé en polonais, en français, et en allemand, acheva de donner à cet accès de rage le caractère d'un de ces formidables bouleversements de la nature auquels je viens de faire allusion,

« — Les apparences ! les apparences ! ~ répétait-elle à chaque instant au milieu du désordre furibond de ses idées, — mais j'en veux encore moins, s'il est possible, que des réalités; —pour qui donc me prend-il? — Ici, monsieur le marquis, une avalanche de jurements dont je n'oserais pas vous traduire le moins monstrueux. — Les apparences ! les apparences ! sortez de cette chambre, et n'y remettez jamais les pieds ! Désormais, si vous ne quittez pas dès demain cette maison, nous ne nous reverrons plus qu'à la clarté du soleil.,.. Encore une fois, sortez! ou je ne réponds plus de moi 5

« Et je vis à la manière dont sa main droite serrait convulsivement le manche de son énorme fouet de chasse, qu'elle n'avait pas lâché, qu'il s'en fal-

lait de bien peu qu'elle ne s'en servît pour me chasser de sa présence,

<i Je m'éloignai pour nous éviter cette honte à tous deux, et je ne la revis plus que le surlendemain au moment de partir pour la chasse, car le lendemain même, elle était restée toute la journée renfermée dans sa chambre , où la vieille Léonarde elle-même n'avait pu pénétrer.

« Moi, monsieur le marquis, après de mûres réflexions, j'avais pris le parti, honorable, j'ose le dire, de demeurer avec cette malheureuse femme, jusqu'au jour où l'Andouiller, qui allait beaucoup mieux, pourrait reprendre son service. v, « C'était encore une semaine d'épreuves bien pénibles, mais du moins je n'aurais rien à me reprocher, et Marceline, vaincue par ma douceur, reviendrait peut-être \ des sentiments meilleurs à mon égard.

Ici le sang- froid que j'avais su garder depuis lo commencement du récit de ce pauvre diable do comte Ignace fut au moment de m'abandonner tout- à-fait, et il s'en.fallut de bien peu que je laissasse échapper de ma bouche ces terribles paroles, — Il faut convenir, mon cher comte, que vous êtes un fier imbécile !

Mais, comme on n'est plus à mon âge aus^i prompt de la langue qu'à vingt ans, ma pensée eut le temps de subir quelques modifications en

descendant de mon cerveau qui l'avait conçue à meslèvresquidevaientlamettreaujour,sibienque je me bornai à dire à mon interlocuteur, dont le regard m'interrogeait de temps en temps avec une inquiétude chaque fois plus visible:

— Comment ! mon cher comte, après tout ce qui s'était passé, vous conserviez encore l'espoir de ramener cette terrible femme à des sentiments meilleurs ! En vérité c'est pousser trop loin la mansuétude, et à votre place j'aurais planté là h la minute même ce démon féminin, ne fut-ce que pour lui enlever la satisfaction de me mettre à la porte le jour où le retour de son piqueurl'Andouiller lui eût rendu mes services inutiles.

Le malheureux polonais tressaillit en pâlissant, comme si une vipère se fut glissée tout à coup entre sa chemise et sa peau; sa vue, de fixe qu'elle était afin de chercher à lire mon opinion sur son compte dans l'expression de ma physionomie, devint errante, de manière à éviter la rencontre de la mienne ; il s'agita péniblement sur son siège, ainsi qu'un collégien en visite qui ne sait pas s'il doit s'en aller ou rester encore, et de son gosier contracté par le plus douloureux embarras dont j'aie jamais été témoin, je crus entendre sortir le mot hélas!

■— Mon Dieu ! serait-ce lace qui vous est arrivé! — m'écriai-je sincèrement désolé d'avoir rencontré si juste sans le vouloir*

— Pas précisément,— murmura- t-il d'une voix éteinte, — Marceline n'est pas tendre de sa nature, mais elle eût été certainement incapable de me chasser de chez elle à partir du moment où je ne lui aurais plus été indispensable pour ses chasses. .• Ce n'est pas une épouse aimable, je ne vous l'ai pas caché, monsieur le marquis, mais je la crois au fond bonne parente et amie solide.

Cette généreuse défense entreprise par un infortuné qui avait si cruellement souffert du fait de la personne qu'il cherchait à réhabiliter dans mon esprit, me remua jusque dans la profondeur la plus intime de mon £me. On pouvait encore éprouver de la pitié pour cet homme, dans la bonne acception du terme, mais en vérité, il n'y avait plus moyen de rire de lui à sa barbe, comme j'avais été sur le point de le faire quelques minutes auparavant. En ce moment, ce qui était une métamorphose aussi complète que subite, je voyais bien moins en lui un maniaque de sentiment, personnage fort ridicule à toutes les époques, qu'un chevalier de la Table-Ronde du beau temps des Lancelot du Lac, des Perceforest, des San-Graal, des

1 io.

282 MADAME IIALLALT.

Gauvain et autre héros d'amour, fourvoyé dans notre siècle sceptique, railleur et positif, où les jouissances promptes et faciles sont les seules qui aient du prix.

Je lui adressai quelques paroles affectueuses dans le sens de ce brusque revirement d'opinion à son sujet, et je parvins à lui rendre assez de courage et de confiance pour lui permettre de reprendre et d'achever son récit, qui touchait évidemment à sa fin.

Effectivement , ses premières paroles furent celles-ci :

—J'arrive au dénoûment de ma lamentable histoire, et, dans votre intérêt, je ne m'appesantirai pointsurles détails, d'ailleursassezmonotones, des derniers jours que je passaisous letoitdelaprincesse, si on peut donner le nom de toit aux poutres vacillantes, aux solives vermoulues et aux ardoises déchiquetées qui recouvrent la demeure de celle que tout le monde, excepté vous, la vieille Léonarde et moi, a le droit d'appeler ma femme.

— Si c'est pour moi que vous voulez abréger, vous avez tort, mon cher comte, — répondis-j(\ — Tout est intéressant de cette femme extraordinaire, bien qu'il soit impossible, pardonnezmoi cette franchise, de ressentir pour elle la

MADAME IIALLALT. 283

moindre sympathie... Ne vous gênez donc pae.

— Ce qui me gênerait le plus, mon cher marquis, ce ne serait pas de me restreindre , mais bien de m'étendre... Excusez-moi, j'ai le cœur brisé !

Nous gardâmes tous les deux le silence pendant deux ou trois minutes, le comte pour se fortifier dans sa foi en ma bienveillance, moi pour me raffermir dans ce bon sentiment, puis mon interlocuteur reprit en ces termes, après avoir essuyé à plusieurs reprises, à l'aide d'un foulard jaune devenu brun, son front inondé de la sueur froide des émotions douloureuses.

« A partir de la scène violente que je vous ai rapportée fidèlement tout à l'heure, et dont ma timide insinuation au sujet des apparences à sauver avait été bien moins la raison sérieuse que le prétexte saisi au vol, nous chassâmes encore sept jours de suite en tête à tête, la princesse et moi, sans échanger plus de paroles étrangères à ce que nous faisions que si nous avions été tout simplement, elle le maître de l'équipage et moi son piqueur à gages. Si pour sonder adroitement le terrain je lui adressais une question, même insignifiante, sur un sujet qui n'eût aucun rapport avec nos faits et gestes cynégétiques du moment, elle

feignait de ne pas m'entendre, et si j'insistais, elle se mettait h siffler en me regardant fixement comme pour me dire qu'elle ne voulait pas me répondre. Si, plus téméraire, je me hasardais, pendant le trajet du matin pour gagner le lieu où nous devions découpler, ou la retraite du soir pour revenir au logis, à pousser ma cavale, devenue docile à force de fatigue, sur la même ligne que son cheval, celui-ci recevait à l'instant même un grandissime coup de fouet sur la croupe, immédiatement suivi d'une avalanche de jurons formidables qui le faisait bondir à vingt pieds en avant, et nous nous trouvions de nouveau séparés par une distance respectueuse. A chacune de nos chasses, je renouvelais à diverses reprises cette tentative d'égalité, qui, venant d'un mari, n'avait rien que de très-naturel et ne pouvait être prise en mauvaise part, et chaque fois elle avait le même résultat désobligeant pour ma dignité... C'était au point, monsieur le marquis, que le cheval de la princesse avait fini par faire de luimême sa pointe en avant dès qu'il me sentait approcher, ce qui me valut un jour cette rude leçon, — Voilà mordieu! une bête qui a mieux que vous le sentiment des convenances.

« Enfin, il y aura de cela mercredi prochain

une semaine révolue, l'Andouiller revint dé l'hôpital, à la tombée de la nuit, au moment même où nous arrivions d'une chasse dont le résultat avait été la prise d'une quatrième tête qui s'était vaillamment défendue. Ma femme poussa un hurlement de joie en apercevant son vieux piqueur marchant d'un pas assez ferme devant nous, et quand ce dernier lui annonça qu'il se sentait assez bien guéri pour pouvoir reprendre son service dès le lendemain, je crus qu'elle allait lui sauter au cou du haut de son cheval pour le remercier de cette bonne nouvelle, et je dus comprendre que mon règne était fini.

Il appelait cela un règne, le pauvre Polonais î Les souverains les plus constitutionels n'en ont guère de pires, ce me semble.

« Toute la soirée, — poursuivit le comte, — Marceline sonna de la trompe avec un redoublement d'ardeur, et je remarquai, à mon grand dépit, qu'il y avait dans le ton et l'allure de ses fanfares, multipliées outre mesure, quelque chose d'allègre et de triomphant qui ne m'avait pas frappé une seule fois depuis mon entrée dans la maison. On eût dit qu'elle célébrait sa délivrance.

« Quand je vins à la cuisine pour prendre mon

modeste repas de la fin du jour, la vieille Léonarde me toisa de la tête aux pieds, d'un air rogue qui semblait me demander ce que je venais faire là, puis elle me dit :

a — Il n'y a pas d'ordres pour vous ce soir. Madame les donne en ce moment à L'Andouiller clans sa chambre... Oh! vous allez avoir du boa temps à présent.

« Le lendemain, décidé à accompagner encore la princesse à la chasse, je me rendis à l'écurie pour seller ma cavale.

a La place qu'elle occupait était vide!

« — Ne la cherchez pas, monsieur le comte, — me cria, du seuil de son chenil, L'Àndouiller qui couplait ses chiens, — ^ permierqui l'avait cédée à madame est venu la reprendre au petit jour,.., Léonarde était allée lui dire pendant la nuit qu'on n'en avait plus besoin.

« En ce moment, la princesse sortait de chez elle, bottée, le feutre sur Foreille, la trompe sur l'épaule, le fouet à la main, prête en un mot à monter à cheval pour s'en aller courir les bois comme tous les jours.

a Je marchai droit à elle, bien résolu à lui demander compte de sa conduite envers moi.

« Elle s'arrêta court en devinant mon dessein.

prit une pose de grande dame, d'une majesté impossible à vous décrire, puis elle laissa tomber lentement ces paroles de sa bouche dédaigneuse:

« — De grâce, mon cher Ignace, pas d'explications elles me portent sur les nerfs, et je les

déteste. Vous avez été fort aimable pour moi; je m'en souviendrai dans l'occasion. Adieu, cousin Je pars pour un déplacement de quatre

jours, et j'espère ne plus vous retrouver ici lorsque j'y reviendrai.

« Elle passa fièrement devant moi, enfourcha sa monture sans tourner la tête de mon côté, entonna la fanfare du départ, qui pouvait tout aussi bien s'appliquer à ~aoi qu'à elle, après ce qui venait de se passer, ^c elle avait disparu depuis longtemps déjà, que je n'étais pas encore remis de la stupéfaction profonde dans laquelle son sang-froid m'avait jeté.

« Je courus, quarante-huit heures durant, tout le pays pour essayer de la rejoindre; n'y parvenant pas, je pris la résolution de me retirer à la Trappe, où je me rends en ce moment, ainsi que

je vous l'ai annoncé Je crois être bien sûr

que je ne l'aime plus. »

Une demi-heure après, le comte prenait congé de moi. Avant de me quitter, il me dit, en

288 MADAME HALLALT.

me glissant un petit paquet dans la main.

— C'est son portrait... comme je ne puis l'emporter dans le lieu où je vais, je vous le donne, monsieur le marquis... Regardez-le de temps en temps, cela vous convaincra peut-être qu'il suffisait bien du souvenir de cette beauté pour rendre un homme fou. Adieu.

Ce portrait figure dans la petite collection de mes curiosités, et je le tiens à la disposition de toutes les personnes qui désireraient le connaître. C'est une miniature qui nous montre là princesse Marceline dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté. Le peintre Ta représentée dans un costume Louis XV qu'elle avait porté à l'un des bals travestis de la cour de Vienne,1 pendant son dernier séjour dans cette capitale;

En le contemplant, on ne peut comprendre comment cette ravissante créature a pu devenir la hideuse et terrible madame Halloji

*in,

Sceaux, typographie dt E, Déréâ*;

Deaciditied using the Bookkeeper process. Neutralizing agent: Magnésium Oxide Treatment Date: Feb. 2008

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