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oa QU'BLLB MB DIT.
Aassi bien , me dit-elle , je veux vous faire une entière confession.
Gabriel avait plus de sang que de race, de solidité que de distinction. Son amour était comme la tenue de ces gens qui ont toujours porté des habits et qui n'en ont jamais su mettre ; tout le monde disait cela autour de moi , et cependant j 'estimais Gabriel ; je lui avais découvert une bonne nature et quelques qualités particulières. Je lui permis donc de se présenter chez moi , et, de mon aveu, il me faisait sa cour. Gabriel était pressant, mais maladroit;
ignorant en tout point de la science des heures. Et , je puis vous le dire , souvent le ciel a fait pour lui plus qu'il ne fera jamais pour personne; mais alors il s'oubliait à ses rêve» bleu», blue dreams , et me parlait de la liltérfifture du jour: c'était pitoyable. Au contraire, avais-je besoin de repos et de solitude , il me persécutait le plus odieusement du monde :
une fois , il parvient à gagner une fille qui me
V servait , force l'entrée d'une salle de bain où je m'étais retirée, et me met dans une colère affreuse. Juger démo» état î je m'étais faitsaigner le matin } je le chassai. 11 y eut révulsion; je fus malade. Mais le pauvre homme ne m'avait pas compris. Il cota les progrès de notre liaison comme un compte de banque — Gabriel était dans la finance — ^ il se juge» à découvert de deux mois d'hommages et se remit outrageusement à nie baiser la main. Il me fallut de nouveou subir l'ennui de Téeouter parce qu^l n'avait pas sa se faire entendre. Et cependant alors il y araît déjà bien trois moi* que, potor le monde, et comme vous le dites,
' H était auprès de moi h plus heureuûf des hommes. Apprécier par ce fait la valeur de l'opinion. Tout à cott^ Gabriel recommence à parler de ses droits. Mon Dieu ! mais , je ne les lui eon-
testais pas, moi! seulement j'aurais touIu en Gabriel un peu plus de ce que vous avez nommé, je crois, esprit de conduite. A cette <^poque — novembre dernier — une négociation que je suivais de tous mesvœu\ venait de se terminer le plus heureusement du monde.
La duchesse de D..., dans les salons de qui je n'avais jamais été présentée, m'avait écrit de sa main : « Je vous attends, et si vous ne venez, j'irai vous embrasser moi-même, » £t vous le dirai'je! c'était à Gabriel, parent de la duchesse, que je devais la faveur de cette invitation. J'étais folle de joie ; quelle femme y eût césifilé ? Aussi d'abord le comblai-je de grâce ; et en vérité , je fus très bien pour loi. Ce fut luéme à lui,, que je réservai ma main pour entrer chexla duchess&y> et j'eus sa proviesse qu'il liendrait le soir même me prendre chez moi.
Huit heures sonnaient et ma toilette , délicieuse el fraîche conceptioii', s'achevait à peine. Quelques derniers apprêts furent terminés et j's^llaii^ prendre, des mains de mes habilleuses, mes gants et mon érentail, lorsqu'on frappa à la porte. C'était Gabriel.
Gabriel se jeta à mes genoux , vous connaissez ses façons.
— Madaipe, s'écria-t-il d'un ton ampbatique et déclamatoire , vous avez entre vos mains et ma vie et ma mort. Je viens vous demander la vie.
Je lui répondis avec douceur et voulus fe relever.
— Oh ! reprit-il , laissez-moi croire que vous | n'êtes ni vaine ni coquette , comme ils me le disent. Madame, je vous crois bonne ; madame, vous ne voulez pas que je meure. Ecoutez-moi ! et comprenez enfin ce que je souffre. Chaque jour je dépense mes forces dans une lutte trop
inégale; j'ai contre moi le ridicule et le désir; c'est trop à la fois. Chaque jour m'apporte une torture nouvelle.
— Si le ridicule vous atteint, monsieur, lui répondis- je froidement, et par le fait des soins que vous me rendez , dès ce moment regardezvous comme libre. Je n'exige jamais de sacrifices et n'en accepte de personne.
Gabriel se releva.
— Vous êtes cruelle, madame, et sans que rien vous y oblige. Vous me savez trop bien sous le joug pour craindre de ma part une rupture que je n'aurais pas même, je l'avoue, le courage de feindre. Vous le voyez, je suis franc. Pour être cru, la franchise est encore préférable au plus adroit des mensonges. Quand j'ai parlé de ridicule , ai-je donc entendu ce mot dans le misérable sens qu'a paru lui prêter votre esprit ombrageux — injurieuse interprétation pour tous deux , madame ! — Car c'était sciemment dépraver mes paroles. Mon amour n'a rien qui humilie; et le v6tre... si vous me l'accordiez... le vôtre!... ah î j'en aurais l'àrae en joie, le cœur enivré, la tête pleine de nobles et éclatantes pensées! Je porterais le front haut, alors; mais pour en avoir le droite hélas ! il faut que je le courbe ici.
10 MADAME ISABBLLE.
Gabriel se précipita de nouveau à mes pieds.
— Queje le courbe toujours, que je le courbe sans espoir.
Je Toulus parler, il m'iaterrompit avec violence ;
— J'ai dit ridicule? je le répète ; Oui , ridicule en vérité , qui se met sous^ Tenipire des caprices d'une femme; qui se voue au culte d'un dieu sans pitié ; qui , d^un seul coup , abjurant son cœur et sa raison, en fait lui-même offrande au génie tourmenteur dont furent menacés son repos et sa liberté \ £t , si je parle ainsi, Isabelle, c'est que je suis à vos genoui, et c^est qu'il faut que vous souffriez mes paroles en retour des maux que j'endure.
Comme cette scène menaçait de se prolonger et que j'en redoutais quelque ennuyeuse issue, je songeai aussitôt à l'abréger, à cause même de l'intérêt que m'inspirmt Gabriel. Je demeurai calme et cberchai , par quelques bienveillantes mais sérieuses paroles, à lui faire comprendre tout ce qu'il y aurait de déraisonnable dans l'emploi , contremoi, de ces moyens de roman. Je luî^ rappelai combien je lui avais toujours été bonne et dévouée lorsque luimême s'était montré complaisant et selon le monde. Enfin je le priai sincèrement de renoa-
M ikDAHE ISABELLE. 1 1
eer à une exagération de langage qu'on tolérait bien , il est vrai , dans quelques mélodrames de boulevard , mais que tout homme de goût devait avec soin proscrire de ses habitudes.
— Voyez d'ailleurs , mon ami , ajoutai-je en lui montrant la pendule dont Taiguille marquait quelques minutes après huit heures , nous sommes déjà presque en retard , et je serais désolée d'arriver au milieu du tourbillon des ind^Rérens. Peut-être même courrais -je le risque de* ne pouvoir approcher la duchesse qui , vous le savez , se trouve sitôt entourée. Voyons , remettez-vous ; donnez-moi mon bouqi^et et partons.
J*allais sonner , il m'arrêta le bras.
— Encore un mot , dit-il , en retenant ma main que je n'eus pas le courage de lui refuser.
— Ainsi, continua-t-il, plus calmes, vous consentes à entendre mes paroles. J'en vais donc dire à votre guise , madame ! Ainsi , vous aurez été publiquement à MM. de G., et de V.. parce que l'un se coiffe d'un chapeau de général f et que l'autre a fait de sa muse une dame d'honneur pour vos pensées? A votre aise! les femmes ont toujours adoré les plumets, et il n'y a pas d'exemple que le madrigal le plus bouffon ait effarouché aucune d'elles;
mais il vous a manqué un avilissenicnt , madame , celui d'appartenir à quelque traitant qui , pour avoir le droit d'y pt^nétrer, eût certainement doré la porte de votre boudoir. Moi , je vous ai aimée et vous me méprisez! c'est justice : Vous avez peut-être aimé ces gens-là , et ils ne vous respectaient guère. Pour moi , Isabelle , je ne veux plus être la dupe de vos beaux airs ; il est temps que mes fonctions de cha;nbellan cessent d'être gratuites. Par amour pour vous j'ai pu les" accepter ; si ce n'est donc mon amour, reconnaissez aujourd'hui mes services. J'espère surtout que, pour me refuser, vous ne prétexterez plus de l'exagération de mon langage. Celui du général ne pouvait pas être plus simple ; j'atteste le ciel que le langage du poète n'était pas plus clair ! madame, pour vous j*ai renoncé à l'innocent plaisir de la parodie. A votre tour, soyez indulgente :
c'est le dernier des sacrifices que j'avais à vous faire.
En cet endroit de sa confidence , madame Isabelle appuya^avec bienTeillance deux de ses doigts sur mon bras , comme pour appeler plus Tiveraeiit mon attention; et, par un geste gracieux qui lui appartient et que je ne sais à nulle autre femme, relevant doucement sa tète qu'avait inclinée l'ennui de redire d'aussi cruelles paroles, elle secoua en arrière les belles boucles de ses cheveux qui tombaient à profusion de ses joues et sur son cou. Elle semblait ainsi vouloir recueillir en un seul tous les souvenirs de son récit; elle cherchait une transition. Ce qui lui restait à dire l'embarrassait. Elle continua :
— Vous le voyez, Gabriel en était venu jusqu*à l'insulte. Si je vous ai rapporté tous ces propos perdus , c'est moins pour me justifier devant vous de l'excessive rigueur que je lui tins, que pour vous expliquer comment j'y fus amenée. J'ai voulu que vous connussiez tous les détails de cette incroyable histoire. Vous en ferez ce que vous voudrez.
J'en ai fait un paragraphe de mon livre.
Madame Isabelle reprit ainsi :
Se croyant joué , Gabrîd avait usé des deux seuls moyens qui ne pouvaient lui réussir auprès de moi — les grandes phrases et Tirapertinence — mais d'ailleurs il luttait contre une hopomibilité : j'étais habillée. Quant à mon humeur, elle commençait de s'élever et je ne me sentais plus de résignation pour aucune chose. Je pris une résolution désespérée.ll était près de huit heures et demie ; je fis quelques pas pour sortir: Gabriel m'arrêta de nouTeau»
Je l'avoue, je fus effrayée.
Ses traits naturellement beaux avaient pris «ne expression sinistre et dévastée. Ses- yeux, qui, jusqu'alors» tristes^ mais non monaçaos, et
16 MADAMS ISAIBLLE.
oorome éclairés d'un ndean 8e larmes, avaienl rayonné de ce doux fea dont la foi sait animer Tamour, étaient deTCBos atones et sans reflet. C'était bien encore le désir mais ce n^était plus Fespoir. J'étais seule arec Gabriel ; je tous le répète , je fus efirayée.
Je déteste toute manifestaticm Tiolente. Et pourtant je me sens dominée par la fermeté de la Tolonté , quand la fermeté du bras s'y associe: je suis femme là. Hais» si effrayée que je sois et à cause même de cet efiroi , je puise dans les ressources de mon trouble l'inflexibilité que donne quelquefois le courage. Quand j'ai peur, je suis plus forte — ou Hioins bonne — comme vous voudret.
Gabriel m'avait barré le passage.
Sans ajouter une parole, il me eeignkde ses mains et m'enleva dans ses bras comme dans les serres d'un aigle ; je ne jetai aucw cri. De sa part, cette action était quelque diose de sumaturek Une femme sans tenue se fût évanouie;, je jugeai à propos de n'en rien faire. Et à peine me senti»-je déposer sur les carreaux empilés au fond du boudoir , qu'achevant de dénouer moi-même ma ceinture à moitié détachée dans cette étreinte » je l'arrêtai par ce seul mot :
MADAMB ISABELLE. 17
— Au mmns , inonsîear , attendrez-Toas pour en finir otcc moi que j'aie sonné une femme qui me défieisse ! Il y a qoelqoe chose ici que je n'ai jamais promis de vous sacrifier: c'est ma toilette.
D'un i)ond , Gabriel se réfugia à Textrémité de la chambre , foudroyé et comme atteint âe quelque coup mortel ; je le vis porter la main à son cœur , puis chanceler ; mais ce ne fut qu'un instant Une pâleur éblouissante se répandit sur son visage.
— Non , non ! s'écria- 1 -il en croisant avec force ses deux bras contre sa poitrine où il sembla comprimer quelque mouvement désordonné ; que personne n'entre ici , à nous voir tous deux, on devinerait qu'il vient de s'y commettre quelque crime !... Ton» vos rubans resteront intacts, je vous le jure ! j'en jurie mon honneur... — j'allais dire le vôtre ! — Vous sortirez d'ici comme je vous y ai trouvée : sans âme pour aimer , sans cœur pour désirer , sans corps pour sentir ! Va mauvais amas de velours et de satin dont chacun s'éloignerait avec horreur , madame , dans cette fête où vous allez courir, si chacun comme moi avait pu vous entendre. Remettez votre ceinture.
J'avais frappé juste ; Gabriel était désenchanté et ma toilette sauvée.
18 MADAMB ISABBLLB.
Après quoi , il se retira sans scandale ni colère, sans bruit de pas , sans ^este d'adieu • comme une ombre détruite par un déplacement de lumière. H me sembla même, dans l'inquiétude de mon esprit , que la porte, douée de vie et de terreur , s'était reculée à son approche , et lui avait livré passage de ses deux bMtans ouverts. Une étrange crainte rae parcourut et j'écoutai avidement de toute mon oreille, mais je n'entendis que cette lugubre et dernière parole qui monta jusqu'à moi comme une des voix vibrantes de la conscience : Itiibelle , vous venes de tuerie seul homme qui 90U8 aimât.
Alors je m'aperçus que j'étais seule. Mais le fatal avis ne m'arriva que comme une dérision.
-^ Oui , tué î répétais-je à haute voix et pour achever de dissiper par là le fol et rapide ef* froi que m'avait infligé cette plainte solennelle -^ tué dans ses désirs et dans son orgueil :
magnifique et rude coup pour un aussi faible bras que le mien !
Car je songeais alors, monsieur , et avec bonheur ! combien près , et souvent , j'avais été de ma défaite ; pensée délicieuse au cœur d'une femme ayant vaincu comme moi dans la défense de ses droits. Un coup-d'œil jeté au mi-
roir m'apprit pourtant que ce ii*ayait pas été sans quelque trouble de mon sang. J'étais sortie du combat toute belle, mais plus émue qu'une bourgeoise qui vient de tromper son mari. Donc , je me hâtai de faire disparaître sous un peu de rouge ces sottes et ridicule»
traces, et je demandai ma voiture.
Je reniai jusqu'à minoit dans les salons de la duchesse ; Gabriel n'y parut point. Le jeune marquis Amaury que j'avais retrouvé là', et que , faute de mieux , je m'étais attaché pendant toute la soirée , s'était singulièrement obstiné à la conquête de mon bouquet. Amaury est un iat glorieux et bavard ; je repoussai constamment sa prétention.
Comme j'étais prête de partir et que je m'enveloppais de mes schalls, Amaury s'approcha une dernière fois de moi et m'adressa une adorable impertinence, — je ne sais plus quoi — une de ces choses qu'on dit à toutes les femmes, 1*1 que toutes les femmes ont la sottise de par-
donner en faveur de roriginalité qui les inspire.
— Madame , je me meurs du désir de vous,,.
Le marquis est connu dans le monde pour
rénergîe de ses expressions.
— Vous ne violerez que les convenances , monsieur! répondis-je en prenant un grand air ; raaisintérieurement jeme mourais de rire.
— Bah ! reprit le jeune homme en tournant sur ses talons , les convenmmces sont de fausses prudes, indignes d'un pareil honneur,
£t il disparut dans la foule.
Je me jetai dans ma Toiture. Je m'étais follement fatiguée à poser devant quelques femmes qui ne m'avaient peut-être pas vue , et que moi je ne devais plus revoir. La duchesse ellemême , qui la veille m^avait écrit un si charmant billet , m'avait à peine accordé un sourire. J'avais le cœur vide et latête embarrassée. Je commençai à songer que la duchesse avait p<i remarquer l'absence de Gabriel etl'interpréter de quelque fâcheuse manière. La duchesse est une femme pleine de préjugés et qui a particulièrement l'ingratitude en horreur. Au milieu de toutes ees pensées, je m'endormis à moitié et ne sortis démon assoupissement qu'au.
bruit du niarclie-pied qu'on déployait devant moi ; j'étais arrivée. Je me souviens qu'à ma descente sous le dais du perron les lampes étaient éteintes , ce que j'attribuai à une négligence de valets. On avait également laissé mourir la lampe de l'escalier. Je montai précipitamment. A l'exception d'une de mes femmes qui dormait dans le parloir entre un volume de M. de Kock et un reste de bougie , je ne trouvai aucun de mes gens sur pied. Au bruit de mes pas , Rosalie se leva. J'eus bientôt traversé toutes les pièces qui précèdent ma chambre à coucher ; dix minutes après , j'avais renvoyé cette fille dont l«s soins m'étaient devenus inutiles. J'entendis distinctement chacune des portes se refermer sur elle , jusqu'à la dernière dont , selon l'usage, elle emporta la elef. J'étais coifiée de nuit , j'avais les pieds nus , il ne me restait plus aucun vêtement à ôter ; j'étais seule.
n y avait là, sar wn toilette, astoar de^moi , Umm les débris deeetteparoredela ralle, à la umjcf f j tiaa de laquelle gavais si duremoit sacriBé les désira de Gabriel, le dirai-je? et les laieas ! Ce souvenir m'obsédait. J*étais devant moo miroir. (Test là, et à cette heure, que tonte femme se cxmfesse à elle-même. Je me complaisais à m'avoaer belle et à jouir puérilement y mais avec plénitude , de la richesse de ma natare. monsieur, quelle femme dans ^ vie n'a été femme , une fois , de la sorte ? Chaque détail de mon corps m*eni?rait d'un orgueil doux à mon cœur comme la louange de nos semblables. J'ôtai ma coiffe, et répandis amou-
* MADAME ISABELLE. 2g
reusement les ondes de roes chereux sor mes épaules et sur ma gorge; et ainsi , je m'imaginais être la pécheresse Madeleine qui n'a pour voile que ces cheveux. Puis , j'en parfilais les tresses dans mes doigts pour mieux en sentir la souplesse; ou je les prenais à pleines mains et par touffes , mais alors ils s'échappaient et glissaient hors de ma main, comme doués euxmêmes de la vie nouvelle qui s'était faite en moi. Mes yeux ne pouvaient se détacher de la glace où mon image les tenait vraiment fascinés. Je n'avais jamais trouvé mes liras plus blancs , ma forme plus pure ; je n'avais jamais si bien compris la grâce et la suavité qui s'atta* chent à chaque mouvement de notre être. Je prenais mille poses, je me souriais dp mille sourires; et avec l'inquiétude jalouse d'un amant , je suivais chaque abaissement de mon front, chaque inflexion de ma bouche, chaque ondulation de nom sein. Puis, j'avais peur de l'audace de mon regard qui ne s'arrêtait plus; ma nudité m'effrayait, et j'en avais la conscience, comme si mon regard eût été celui d'un homme. Je vous le dis, alors, j'avais la puissance de deux créatures. Instantanément , je me sentis illuminée d'une ^tplendide révélation ; les mystères de Vamour me furent
déeott?erts, ses élémen$ et leur équation raerveilleuse : cheL Fhomme , la forcé , la vahnté > la puiisance; chez la femme , la forme , YcUtrao* iion,]a capacité. Harmonie constante où sans cesse la force enveloppe la forme ; l'attraction détermine la volonté et la puissance est absorbée parla capacité ! Toutes idées qu'en cette crise du développement complet de mes plus secrètes facultés ma solitude me faisait vivantes , et du même jet de mon cerveau, il me fut donné de compléter la pensée du poète : Toute femme a le cœur corrompu (1) ; car je compris qu'en l'écrivant, le poète avait menti au siècle de cette autre moitié de la vérité : Et tout hcmmm Vesprii corrupteur! Cet esprit , je l'avais senti s'abaisser sur moi tout puissant et dès mon enfonce. Toute petite , il m'avait prise, comme un démon sa proie. £t jusque sous les yeux de roesparens, au milieu même des jeux inno* cens des jeunes garçons, mes frères ! il m'avait tourmentée de ses inexplicables et désordonnés mouvemens... Qu'était-ce autre chose ma sub* agitation actuelle? autre chose, la rapide el profonde ardeur qui galvanisait le flux de mon sangau seul contact de mes membres entr'eux !!!
(1) £?ery woman is at heart a rake.
POFl. —
llÂDAHfi ISABELLE. 27
Certainement, la volonté du ciel se manifestait intérieurement en moi dans Faccomplissement de ce phénomène : une statue devenue femme ; une femme devenue chair \ une heure solennelle de ma destinée approchait. L'heure de la délivrance ou de l'expiation.
Car , puisque le ciel a créé la matière , monsieur , il ne peut vouloir que la matière périsse. Pour un temps, il la peut bien tenir captive et l'envelopper dans un fatal oubli d'elle-même , mais le temps vient auss» où il ta remet de sa déchéance. — Pas plus que les idées, les sensations ne sont innées. — Comme le mouvement , elles sont occasionelles ; — le çerme contient Tessence du fruit , mai»
n^est point le fruit lui-même «•'^ pouvoir n'est point produire ; — et il faut un souffle fécondant, le feu volé par Prométhée, la dévastation du désir comprimé par l'obstacle ou sorti vainqueur des limbes de l'abus, pour que l'œuvre édose , que la viesurg^e, que la sen-^ tation sott faite.
Ainsi m'arriva^t-il.
VIH.
Gabriel, quoiqu'il D'eut pour lui-niêine rencontré en mon âme aucune pitié de ses tournions , était effectivement , et, à mon insu , la cause de la disposition bienveillante et extraordinaire où je me trouvais alors. Une réaction de ma pensée , par le souvenir, avait plus fait et en un instant , pour le développement des papilles de mon cœur, que, durant une heure entière, la réelle et émouvante image d'un homme aux prises avec- sa passion. Éternelle application de cette loi immuable de nos actes en ce monde : Pour autrui seulement on travaille , on produit et Von s'use. Gela est triste mais cela est vrai. Vous faites un livre ? Autrui
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y met sou nom. Vous vous battez ? c'est Tennemi d^autrui que vous avez tué. N'est-ce pas pour autrui qu'on dompte l'esprit, pour autrui qu'on endort les scrupules? et le plus souvent aussi pour autrui qu'on obtient une audience secrète du ministre; pour autrui un rendezvous de la femme qu'on aime ? Si donc vous avez eu ce bonheur y endormez-vous sur la foi des plus douces chimères , et attendez l'heure de le parfaire. Cette heure venue , un autre que TOUS sera introduit dans le cabinet du ministre qui vous otiBnd, un autre que vous dans la chambre de la femme que vous aimez, et avec la clef même qu'ell& veue a remiêe. Votre ami, sans doute! si vous croyez avoir un ami; votre frère m vous avez un frère. Faut-il maudire le sort pour cela ? non l le sort est juste et il ofire à tous même chance. Retournez votre cœur et prenez votre revanche. A votre tour et sans scrupule, volez à votre profit les bonnes fortunes de votre ami ou de votre frère ; ou , sans cela , vous courez le risque de n'être plus parmi eux qu'une puissance secondaire et de réfraction. Et du jour où cette science — la science du bien et du mal qui est la science de ce monde, — vous sera apprise , gardez-vous prudemment d'entraver en quoique ce soit ce
SO MADAME ISABfiLLt«
que préparent à gfaud'peîtie votre frère et votre ami , même si l'œuvre qu'ils construisent contrarie apparemment l'œuvre que vous mé* ditez. Vous ne savez pas , monsieur ^ si te n'est point pour vous qu'ils se fatiguent et travaillent de la sorte ! — dans tous les cas , soyez ^ûr que oe n'est pas pour eux. — Et en agissant ainsi, vous serez sage. -^ Et confiant dans les Tues de la Providence , vous bénirez ce courage et cette énergie qu'elle a remis à chacun de nous , pour 'que chacun de nous remployât exclusivement à son bien-être qui est le gage du bien-être de tous. -^ Vous la sanctifierez «urtout dans l'usage que feront de ces dons précieux votre ami et vot<^ frère. — Autrement, vous seriez plus méprisable que Toiseau qui salit soti propre nid : -^ Hen ne vous dit en efiet que vous ne youb cottciierez point dans le leur.
Incidemment, monsieur l'abbé, c'est vous expliquer pourquoi un homme de sens né se marie jamais.
£t maintenant que vous avez compris com« ment, dans notre aventure, Gabriel avait fatalement joué le rôle de -^ la lune , -^ dispensatrice de la lumière dont elle ne jouit pas en principe, il me restée vous apprendre au profit de qui ce rôle Ait joué.
Je reviens à mon récit.
^MMta*a
La disposition intérieure de la chambre que j'habite en hiver n'offre rien d'assez particulièrement lié auK intérêts de cette histoire pour que je m'arrête à tous en entretenir. C'est la chambrede toutesles femmes deParis^ une sorte de buen-retiro communément meublé de divans et de chaises basses ; une alcôve tendue de lam* pas; quelques niches garnies d'arbustes exotiques; une toilette, de nombreuses glaces; de plus , chez moi , une lampe entretenue par l'alcohol et qu'une chakie d'argent suspend au plafond. Sous la lampe, une cassolette où brûlent quelques parfums : afin qu'avant de m'arriver , les songes de la nuit se chargent de ces
suaves et pénétrantes émanations qui , dans le sommeil , continuent la vie et la régénèrent.
Hais hélas ! à Theure qu'il était, mon ami , et dans l'état de mon corps et de mon esprit , aucun de ces familiers incubes n'était assez fort pour m^ occuper ou me réduire. £t pourtant , selon leur habitude, ils étaient tous fidèment venus avec les ténèbres et s'étaient juchés à leurs places favorites; mais cette fois non plus comme des visiteurs amis et d'honnêtes lutins; leur entrée s'était faite avec tumulte, leur forme avait revêtu je ne sais quelle appa rence dérisoire.
Et noctitim pbantamata.
À CoMFLiKSf.
Plusieurs d*eiitre eux s'étaient introduits dans un écrin entr'ouvert d'où ils avaient tiré à grand'peine un collier de perles , et ils le traînaient sur le parquet comme une lourde chaîne , avec un épais fracas des perles qui s'entre-choquaient entre elles.
Deux autres , qu'à leur aile unique et suspendue à l'épaule comme un manteau navarraid je reconnus pour être de l'espèce des Djinns , s'étaient accrochés de toute la force de leurs bras à l'extrémité des aiguilles de la pendule. De cette manière, ils en avaient indéfiniment accéléré la rotation , et les aiguilles cou-
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raient sur le cadran emportées sous l'effort des Djinns comme les ailes d'un moulin balayées par un bon vent.
En même temps, un troisième individu de la même race avait mis en jeu le marteau qui frappe les heures ;
Et f sur le marbre de la cheminée . mesurant ses pas sur cette nouvelle harmonie , il y en avait un qui dansait la Gatchouca.
En un mot , j'en aperçus partout et de toute sorte, comme au temps chaud , à la campagne, on voit chaque gramen se charger de son insecte. Les flacons de ma toilette , les cordes de ma harpe, les rubans de la sonnette soutenaient de nombreux trousseaux et de longs chapelets de ces mystérieux animalcules. Us gravissaient à l'aide les uns des autres , et je suivais dis^ tinctement leurs mouvemens. Tout à coup, plus hardi quç tous, plus laid que tous, seul et au-dessus de ma tête , je découvris le père de cette insolente famille. Il était noir , rond et vêla comme une grosse mouche, et se balançait aux franges de mes rideaux. De là , ainsi que des frise$ d'un théâtre d'où Ton peut sans crainte insulter au public, il me faisait les plus efiroyables grimaces et prenait les plus odieuses poj»tures...
Toutes ces incroyables apparitions me donnèrent le vertige. Il me sembla que j'étais soumise à une action violente qui me faisait rapidement tourner sur moi-même, et j'éprouvai cet anéantissement que cause une valse sans fin. C'était mon sang qui refluait sur lui-même. Une crainte formidable et sans objet passa devant mes yeux ; je saisis convulsivement une liturgie placée près de mon cbevet, ma main divisa les feuillets du livre et mon doigt s'arrêta à l'endroit de ce terrible psaume xci qui , déjà, et depuis mon enfance , m'avait tant effrayée , lorsque la voix grave de mon père faisait précéder de quelques-uns de ses lugubres versets
Madame isabells. 37
la prière da soir dite en commun dans notre famille ; je lus : « ...„ Tu ne craindras ni les épouvantes de la nuit»», ni les vaines formes qui vaguent dans les ténèbres (1). » Mais je n'en pus ¥oir davantage. Ma main tremblait , elle s'affiiissa ; le livre roula à terre* Mes paupières étaient closes , je jetai un cri.
J'en rends ici le témoignage , monsieur ; ce Fut peut-être l 'heure de ma vie où je me sentis le plus complètement et puissamment entourer , pénétrer , paralyser par cet étrange sen« timent qu'on nomme la peur ! Mon cœur ne battait plus , mon sang était glacé. Il ne fallait rien moins pour les refaire que la rude et nouvelle lutte qui me restait à soutenir. Je rouvrais mes yeux ; ma lampe était éteintel »
(1) Aon timebis a timoré nocturoo a negotio per-
ambalante in tenebris.
Lb ici Dayiv.