‹ Madame IsabelleChapitre 3 sur 22 · INTROMISSION · texte numérisé non relu

INTROMISSION

Ici la narration de madame Isabelle se trouve méchamment interrompue. Cette femme capricieuse, ayant, par un singulier hasard, reconnu en celui qui écrit ces lignes un ami 4'hpniraes qu'elles intéressent ^ refusa obsti néraent de compléter sa confidence.

Mais les intéressés eux-mêmes se sont chargés de ce soin.

Rendons-leur grâce , madame , personne ne s^en plaindra, j'espère;

Pas même vous.

Et en effet , votre langage mystique et laborieusement chaste , au milieu de» difficultés d'un pareil récit , donnait à vos paroles je ne

sais quoi de prétentieux et de guindé , de faux et de vide dont vous-même étiez fort embarrassée , je le veux croire ; comme le doit être d'ailleurs toute personne exposée à parler d'elle-même en un si étrange sujet. Vous aviez Tair , madame , d'être mal assise sur les scrupules de votre dictionnaire : équivoque et périlleuse position s'il en (ut ! Vous en avez compris sans doute les dangers et le ridicule.

Ca QU'ILS ■■ DIEBirT.

£n quittant madame Isabelle , Gabriel rei^tra cbez lui le cœur brisé. Il atteignit ses pistolets , et dans raccès de rage amoureuse qui avait gravi jusqu'à son cerveau , il chargea ses, armes et se prépara à commettre une sottise.

Mais au moment où il allait en finir avec sa douceur , il fut pris d'un fou rire qui détermina chez lui une transfusion d'humeurs et le sauva» Il aperçut , le malheureux ! un des bouts du lacet de son caleçon qui s'était détaché et traînait outrageusement sur son bas de soie. A cette vue » Gabriel lança à travers la chambre

le pistolet qu'il tenait ». et revenant à h vie par le burlesque , il s*écria en se laissant aller sur une chaise longue :

— Providence ! si tous les hommes prêts à se tuer voulaient se donner la peine de se regarder des pieds à la tête , le suicide serait aboli.

Comme conséquence immédiate de cette réflexion philosophique , il en revint naturellement aux causes prochaînes qui avaient failli déterminer le sien ; et tout en défaisant pièce à pièce sa toilette, jetant ci son habit, l^ sa crayate.plus loin son gilet, il analysa son erreur de sang-froid , et en démonta le mécanisme avec autant de facilité qu'il en éprouvait à ôter le reste de ses vêtemens. De telle sorte qu'il se trouva complètement nu au moment où il se trouvait ooraplèteraeat désabusé. Mêtme, ce rapport neuf et piquant entre l'état actuel de ses deux natures intéressa à ce point son esprit subtil et délicat» q^o» dans sa bonne humeur,. iLjallait sans doute se livrer à q^que extrovagance, lorsqu'on entra chefclui sans frapper. Que les lectrices se rassurent ,. c'était un homme, un autro'dréle qu'elles connaissent déjà, le marquis Araaury , son meilleur ami.

Ainaiiry s'écria tout d'abord :

— Que diable ^ais-tu là ? tu es absurde 3 mais a'est ton habitude.

— Au contraire , je me désabuse.

— Au moins , devrais*tu mettre une feuille de yig^eî

De là aux politesses obligatoires il n*y avait que la main. Aussi à peine furent-elles entamées, que Gabriel , suffisamment autorisé par la courtoise invitation du marquis , s'empressa de changer de tenue, et revêtit une espèce de robe de chambre qu'au premier aspect il était aisé de confondre avec une simple couverture de laine. Ce n'était pourtant rien moins qâe le

manteau d'un Bédouin tué à la Tafpa de la pro- ^re maia du général Bugeaud ; présent que ce général avait envoyé à Gabriel , y compris la tête du même Bédouin , dont ce jeune homme avait eu l'idée amère de transformer le crâne ea vide-poches et les mandibules eu tire-bottes.

Alors le marquis raconta à Gabriel comment il avait dans le cœur une insolente et inextinguible passion pour madame Isabelle ; et com* ment jusqu'à ce jour il avait perdu auprès d'elle et ses heures et ses soupirs , sans pourtant qu'ostensiblement elle le maltraitât. Au contraire !

— Absolument comme moi , fit piteusement Gabriel.

— Allons donc! reprit le marquis, me prends-tu pour un esturgeon? tu es, et cela es^ notoire , on ne peut pas mieux auprès de cette dame ; et je viens , au nom de l'amitié qui nous unit , te demander le secret de ton bonheur et

MADAME ISABBLLB* 45

aviser avee toi aax moyens de l'employer à mon usage.

Ciabriel prit im ton solennel : — Tu ne con« nais pas la femme dont tu parles si librement , Amaury !

— Non , mon ami , autant et aussi bien que j'aspire à le faire ; et voilà pourquoi je perds jaurnellement ma fraîcbenr ; le dése^oir me jaunît.

^ Eh bien ! je veux te la faire coïknaitre.

— Ce cher Gabriel ! s'ëcrîa Amaury en manifestait la volonté d'embrasser son ami : Que ne suis- je venu six semaines plus tôt ! Je vais donc enfin être heureux... extases et délices ! ^ Gabriel , le jour où , grâce à toi , je pourrai m'endonnir sur te sein de cette femme adorable, demande-moi tout ce que tu voudras.

— D'abord je te demande 4e>m'ëcouter tranquillement; tu t'endormiras après si cela te convient. Je t'ai dit : Je vais te la faire connaître, j'ai voulu dire : je vais te faire connaître son caractère^

—Gabriel! dit le marquis,, vous recommencez !

— Du tout.

— Explique-toi donc , misérable !

— Mais c'est ce qu'il m'est impossible de faire

46 BIA.D\MB ISA.BBLXE.

81 tu bats porpétuellement \» cainpa|;ne. Apprends donc enfin la vérité: je ne suis pas plus avancé que tu Jie le dis être dans les bonnes, grâces de madame Isabelle. Voilà.

£t ici Gabriel, tout d'un trait, et de qael trait, grand Dieu! fit au marquis un récit fidèle de 8a déconvenue du soir même. Il eut soin toutefois du supprimer l'bistoire de son suicide avorté.

' — Oui , dit-il , en s'^exaspérant à ce souvenir, j'ai attaqaé son cœur, son aniour-propre et jusqu'à ses sens. J*ai presque pleuré à ses ge* Boux , j*y ai assurément vidé ma poche de fiel ; de plus , ma main s'est égarée au-delà de ses lombes ; mais, ô Amaury ! j'ai échoué; il y a eu nn moment oii j'ai même cru qu'elle me riait au ne%. Cette femme est incomplète.

— Voilà qui me confond et m'humilie pour toi, dit Amaury en écrasant du talon de sa botte la queue du chien de Gabriel étendu devant lui. Elle a pourtant eu quelques aventures assez scandaleuses et aver des gens qui ne nous valaient guère: un poète , un général... quel* que chose de fort bas.

48 MADAMB ISABELLE.

— Et c'est prëcisëment ce que je lui ai dit eo face , s'écria Gabriel ; — Tiens donc un peu tes pieds tranquilles ! tu as fait un mal horrible à mon pauvre Toraaso; il faudra que je l'enyoie chez le vétérinaire.

— Quand je dis des aventures scandaleuses»

continua Amaury , je m'explique ; et le scaiH> dale n'est pas où tu le croîs , peut^-étre ! Car » après tout, poète ou général , que nous importait à nous autres ? un amant avoué n'est jamais une tache , c'est tout au plus une erreur ; l'a* mour-propre des femmes sait y mettre bon or-* dre. Mais le mal , c'est que poète et général n'ont été, entre les mains de cette femme , qù^ des dupes et des plastrons; et que nous, Cîa^, briel , ne fûmes pour elle que des niais dont elle riait tout bas! Tinfamie , c'est que, à l'aide de ces pavillons et de ces chandeker», elle va^ quait m>rement et sans crainte à d'autres amours ! Et nous les avons ignorées ! Et aucuO' de nous ne les soupçonna! Et moi'^méroe je n'en fus instruit que trop tard f^ur en profiter I voilà où e^t le crime, voilà où est le soandale !

— De sorte qu'aujourd'hui, tu le crois, elle voudrait faire de nous d'autres chandelmt f de nouveaux pavillons 9

— D*autres chandeliers , dis-tu? tu m'éclair

M.vn.VMK ISVBELLE. 49

rcs... c'est cela même! Et se levant brusquement comme inspiré de quelque grande idée :

— Soit! dit Amaury , mon plan est fait.

lise promena quelques minutes par la chambre, puis revenant rapidement à Gabriel : — Le mari de madame Isabelle connait-il ton écriture et tes gens ?

— Pas plus qu'il ne me connaît moi-même.

— C'est ce qu'il nous faut ; prends une plume.

Le marquis dicta; Gabriel écrivit:

Monsieur,

Je cède, je me rends ; celte nuit nous réunira. Confiez-vous au guide chargé de ce billet.

Signé :

La femme pour laquelle tous prétendez brûler»

Amaury sonna un domestique et lui remit le billet. Il lui donna quelques ordres à voix basse.

— Mais mQnsieur ?..v objecta le valet.

— Vous le trouverez chez lui, répliqua le marquis , allez et feites ce que je vous dis. — Maintenant, dit-il à Gabriel, habille -toi et viens ayec moi. .

Gabriel s'habilla, et ils sortirent tous deux. I. 5

— Et, liens , veux-lu que je le dise ? reprît Amaury, dans le chemin, ne pouvant même un instant détourner ractivité de sa pensée du sujet qui l'occupait. — Voici en résumé ce que je pense de madame Isabelle. Ce n'est ni une débauchée, ni une prude, ni une dévote, ni nne athée ; elle n'est ni froide, ni sensuelle, ni chaste, ni libertine, et cependant elle est à la fois tout cela : c'est une hypocrite ! Selon le «^ractère présumé des hommes dont elle souffre l'approche, son langag;e se dénature, sa forme se transubstantie. Elle a constamment tenu en haleine le grénéral , en le recevant en peignoir et en feignant avec lui une amplearde scntimens qui plait aux gens d'épée ; la blan-

MA1>A.«B ISABELLB. 51

43hear de sa guimpe et ce jargon mysiîqae dont elle a les trésors en réserve poar quelques ini* tîés ont facilement ébloui le poète. Devant un matérialiste elle nierait la pensée, devant un luthérien |s^ liberté. Avec toi , dont l'exaltation romanesque et les petites colères avaient pour «lie le charme d'une comédie de salon , elle a fait de la dignité et s'est couverte de plus de ▼(ûles qu'il n'en faut pour abriter ce qui reste de pudeurs sur la terre. En Tadorant respec-» tueusement tu l'as mise dans la nécessité de ne f)lus pouvoir se passer de tes respects. C'est fâcheux. An contraire, est-ce moi qu'elle admet dans le sanctuaire ? elle a Toreille d'une faci- 4ité rare; elle entend tout , comprend tout , répond à tout , convient de tout ; — même —

Qu'il est possible que l'amour ne soit que le contact de deux épidémies ;

Quela vîeestcomposée-de temps , et la vertu aussi;

Qu'une femme pardonne toujours une insulte laite au profit de sa vanité ;

Que la honte n'est qu'un sentiment de luxe ;

Qu'on ne s'en couvre que quand on a été assez sot pour convenir de sa nudité ;

Que ne pas convenir de sa nudité c'est ne pas être nu ;

Que les femmes sont, comme les gii^uetlé»

qui ne se fiient que quand elles se rouillent; ' Que pour beaucoup d'entr'elles un mari n'est qu'un paradoxe,

Pour quelques unes un paravant,.

Pour toutes un parachute;

Qu'à certaines il suffit pour devemr mères d'aToir l'esprit fortement préoccupé de l'époux;

Que la première pensée de la femme mariée est de songera devenir Teu?e;

Que malgré tout ^ il peut y. avoir du bon dans le mariage, ne seratt-ee que le plaisir d'en oublier parfois le», obligations ;

£t qu'enfin , à cet égard , les lois-, en matière de fidélité conjugale , ne sont que des maximes de police sociale dont toute personne sensée peut faire l'interprétation , l'application , Tex^ ccption — selon l'esprit de là chose.

Malheureusement , en contenant de tout cela , elle prétend en même temps que ce n'est d'aucune consé'quenee pour elle , et que les hommes qui la sollieitenl sont ou trop, mala» droits ou trop confians eu> eux* mêmes, pour qu'elle les redoute. C'est ce que j'ai à cœur de savoir.

-^^ Et moi ausiii ! dit Gabriel;

Vf.

Sur ce propos , ils arrhrèrent au coin de Tal-* )ée de Marigny ; ils firent encore quelques pas, et Ainaury atteignant nne clef de sa poehe ouvrit la porte d'un jardin clos de murs du côté des Champs-Elysées et dépendant d'un hô^ tel qu'on apercevait plus loin. Il y fit entrer Gabriel et le suivit.

— Vive Dieu ! s'écria Gabriel , mais nous soranoes chez ma cousine; tu m'as conduit chez la duchesse de D... ! .

^^ Précisément , dit Amaury en refermant la porte avec précaution.

— C'est étonnant ; j'ai toujours ignoré qu'il yi eût sortie par là !

— C'est que tu n'avais pas, pourrie savoir, les mêmes raisons que moi , répondit mystérieusement Aniaury.

— Commenta fit Gabriel stupéfait, tu serais...?

— Ni plus , ni moins , mon cher ami ! Autrement , à quel titre aurais-je cette clef ? Amaury l'avait volée au jardinier ; il porta la clef à ses lèvres.

— Pauvre duc! dit Gabriel, c'est pourtant mon cousin!

— Maintenant , reprit Amaury , je vais te confier mes projets; sois attentif. Tu sais que , de tous les konif»es dont se moque madame Isabelle , l'homme qui a le plus à se plaindre de ses rigueurs est naturellement son mari ; €^ ta sais aussi , sous quel prétexte frivole ( on lui reproche de ne se nourrir que d*asperges !), le pauvre diable est depuis près de deux ans^ exilé de la chambre de sa femme. Si nous en avions le temps , je t'expliquerais comme quoi la déglutition fréquente de l'asperge peut déterminer un inconvénient quotidien qu'ici l'épouse prétend avoir uniquement repoussé dan»

la personne de son époux. Mais je passCpPrivé des consc^ations que, d'abord, en honnête homme , il chercha fidèleinent auprès de sa;

femme, tu doU croire que le mari de madame Isabelle fut porté à se coutK>ler ailleurs. Il n'y fit faute : sa nature l'y contraignait ^ il céda au ?œu de la nature ; et beaucoup de femmes qui plaignaient hautement son malheur, se chargèreot volontiers de réparer envers lui Tinjusijyçe de la sienne* Mais aujourd'hui , voici ce qui lui arrive : 0ans le nombre des femmes auprès desquelles il s'est permis , de sou chef, d'aller mendier quelque pitié, il s'en trouve une d'impitoyaJrie ; et cette femme c'est ta cousine.

— ^ Encore ma cousine !

^-Oui, mon ami; et de laquelle H. Isabelle est â follement épris que, pour baiser le bout de la mitaine qu'elle chausse , il consentirait lui-même à ne jamais porter de gants ; il y a des gens qui sont faits comme ça. Tu comprends ben aussi que, placé comme je le suis dans l'eslime do la duchesse, je n'ai pu ignorer les prétentions de ce monsieur à se faire estimer à -son égal ; je lui ai donc envoyé un billet

— Tu lui as adressé un cartel ?

— Non pas : un billet que tu as écrit toimême, et que je t'ai dicté; un billet charmant, ma foi ! qu'il doit avoir à l'heure qu'il est, et que , grâce à sa préoccupation amoureuse ,

^ STADAME ISABELLE;

Texcel lent homme va reconnaître tout de suite pour être de la duchesse.

— En vérité ?

-*- Sans aucun doute.

— Biais c'est délicieux!'

— Mieux que cela. Écoute-moi, etnem'iirtier romps phis; Conséquemnient aux ordres quej^ai donnés , il va venir dans quekjiies minutes, et alors nous avons entre tes mains de quoi as^ surcr notre vengeance.

Gabriel ne put s'empêcher de frémir . et sai* sissant vivement le bras du marquis :

— Amaury, dit-il, d'un ton pénétré, je ne consentirai jamais à me venger des dédains d^une eoqiiet'te que je méiyrise , sur un infortuné à qui je ne connais d'autre tort que de ne pT)s être cocu de ma façon. Je me liguerais plutôt avec lui s'il le fallait, et...

•^El c^^estjustemeni ce que je t& propose »

Hiterrompit Amaury. Encore une foiis » écoute el iais-toî. Tob aventure de ce soir avee madame Isabelle , a , comme elle dirait elle- même, reroué profondément son limon de pécheresse, ou , en d'autres termes , é]e?é de quelques degrés la température de son sang^. Amonavis elle est dans la disposition qu'il fiiut {lour déjûrer elle-même sa propre défaite , et permettre à travaillant qui la tenterait de profiter large* ment des brèches que tu as pu faire. Or, j'ai jjnaginé que ce fut le wari qui en profitât.

Qu^en penscs-tu ? N'est-ce poin> à la fois , nalurci y moral et équitable ?

— Je pense que tu es fou.

— Je t'avise encore que e'est le seul moyen qui nous reste de mettre à la raison la femme que nous avons à passéget,

— Je n'y comprends pas un mot.

— Et voici comment je t'entends : Par l'ingé^ nieuse fraude dont j'ai fait œuvre , et à laquelle tu as prêté la mafai — par le moyen de notre billet — nous allons avoir jusqu'à demain le mari de madame Isabelle à notre disposition.

11 vient, les yeux bandes, et assez aveuglé de reste par sa concupiscence pour qu'à la rigueur on eût pu lui épargner le bandeau; mais il s'agissait d'intérêts trop cbers, et je n'ai voulu rien négliger de ce que la prudence ordonne^ Or , monsieur Isabelle ««rivé, tu t'en empares; et , remontant avec lui en voiture, tu le pro* mènes ainsi dans Paris jusqu'à onze heures.

— Pourquoi faire ?

— Pour me donner du temps.

^— A Qïi*ç- heures , ton valet , — celui qui va l'amener ici, un garçon fort intelligent , etqui m'est particulièrement dévoué...

— Jusqu'à mes valets qui lui sont dévoués!

murmura Gabriel , mais e'està n*y pas croire !...

— Ton valet , dis- je , aura grisé , endormi ou écarté tout ce qui , à l'hôtel de madame Isa^

MADAME ISABELIE. 59

belle , pourrait eniraver notre marche et nous trahir ; à onze heures donc , il te sera possible, sans être vu de personne , de l'introduire avec le mari jusqu'à la chambre de ladite dame.

— Etioi?

— Moi , je Tais entrer chez la duchesse où j'occuperai notre belle ennemie. Quant au chemin qu'il te faudra prendre , il est facile : tu monteras par le grand escalier , traverseras le parloir...

— Abrège , dit Gabriel , je connais les lieux.

— Soit ; tu arriveras. Dans un coin de la chambre se trouve un étui de harpe * tu y inséreras M. Isabelle , et surtout n'oublies pas de lai pres^crire la plus grande immobilité.

— Mais si l'étui est fermé ?

— Il est ouvert. D'ailleurs voici la clef , dit Amaury ^ et il remit une petite clef à GabrieU

Vïir.

-^ Ah ça ! dis-moi , tu as donc toutes les clefs de Paris? dit celui-ci.

— Oui , de temps en temps , répondit Amaury, c'est une manie que j'ai comme ça.

On ra^en donne souvent , j'en achète quelque- Cois , j'en vole partout ; ça peut servir à l'occa* sion , et tu en as la preuve. Pas plus tard que ce matin , j'ai dérobé celle-ci ; et lorsqu'on s'apercevra de mon larcin , il sera inutile d'en faire faire une seconde. Ce que je te recom^ mande seulement, c'est d'avoir bien soin de la laisser à la boite , lorsque la boîte contiendra le mari. Il est essentiel que madame Isabelle ait la facilité de le mettre hors. Cela fait, tu

MADAME ISABELLS. 61

pourras nller te coucher ; notre triomphe e»i 4i8suré.

— Très bien ! dit Gabriel médiocrement satisfait de son rôle, mais je ne voi» pas en quoi nous triomphons par là ?

— £n quoi ? homme de peu de foi! mais en tout ! C'est que le mari aura passé la nuit chez sa femme ; c'est qu'avec l'habitude de madame Isabelle de se faire enfermer dans son appartement , il lui sera impossible de se débarrasser dece visiteur inattend usans appeler quelqu'un; c'est que, pour rien au monde , elle ne vou*drait un témoin de la réintégration apparente dudit visiteur dans les -droits qu'il tient de l'état civil et de l'église ; —ce dont il abuserait énormément 1 — En un mot , c'est qu'obligée d'attendre le jour et d'employer la ruse pour le faire sortir , elle se trouvera à la merci de ceux qui-, au jour, se tiendront derrière la porte attendant qu'elle veuille bien les recevoir; de toi, denroi , qu'elle sera forcée d'accepter pour alliés ne pouvant faire mieux ; et à qui elle accordera tous les droits possibles pour se soustraire au rétablissement de celui qu'elle exècre le plus : le droit du ninri.

— Et le mari que dira-t-il ?

— Le mari sera trop heureux de sa bonne 1. 8

62 MADABIE ISABELLE,

fortune; quoique, à vrai dire, il ne compte pas précisément sur celle que nous lui prépar rons. Ne faisons-nous pas son bonheur ? et , s'il s'exaspère , j'ai son secret : le nom de la duchesse le fera taire.

— Mais , s'il se révolte dans l'étui avant l'arrivée de sa femme ?

— Ne t'ai-je pas déjà dit de lui recommander l'immobilité? D'ailleurs ne crains rien, il sera obéissant

V — Ainsi tu te résous à ce qu'il profite pleine* ment des bénéfices de sa captivité ? dit Gabriel «n retenant un soupir qu'Amaury devina ce* pendant.

— Bien certainement ! £t que nous importe?

Mît mari ! il ne foit que reprendre sa place.

— C'est vrai , répondit Gabriel.

— Chut l fit Âmaury , une voiture s'arrête à la porte.*, c'est sans doute notre homme.

£d effet , c'étaient M. Isabelle et son guide , Grand-Jean, le domestique de Gabriel.

Ce dernier s^ul mil pied à terre , et rendît compte de sa mission. Il avait trouvé M Isabelle d'une docilité remarquable; et après lui avoir vu couvrir le billet de baisers enflammés, il l'avait entendu s'écrier : Oui, oui, mon ami ;fy consens : Mets^moi un bandeau , mets^ m'en deusp , meis-moi même les menottes ;f accepte tout, tok femme qui a écrit cela saura bien me les ôter! Alors , ajouta Grand-Jean , je l'ai bandé; et tout à coup, il a crié très fort : Par^ ions! Partons, sans plus tarder! Là- dessus,

64 MADABIB ISABELLE.

coiniue je n'avais pas ordre de le contrarier , nous avons roulé et nous voilà.

— Grand- Jean , mon ami, je suis content de toi! dit Araaury , — Gabriel, donne-moi ta bourse...

-^ Monsieur le marquis est bien honnête ^ répondit Grand-Jean en saluant. Gabriel donna^ sa bourse. Amaury la vida dans le- chapeau de- Grand-Jean.

— Maintenant , dit-i] , en s'adressant à Gabriel dont il pressa éner^quement la main, maintenant, c'est à ton tour ; il faut partir. Je n'ai plus rien à te- recommander^ notve sort dépend de toi. — £t consultant sa montre : -*^ Dix heures ! il n-y a pas un instant à perdre. Que ce soir tout se^ fiasse eomme j'ai- ordonné et je réponds du succès de notre entreprise.

Même , si tu m'en crois , dit-il encore, comme frappé d'une importante idée , ton homme une fois mis en sûreté , ta ne sortiras pas de l'hôtel. -^ Gabriel fit un geste , — n'en sors pas , c'est plus, prudent, répéta Amaury; illorgpna le ciel — d'ailleurs la nuit sera superbe ; et d'un des bancs de la cour où je te conseille de la passer t tu vue s'étend en plein sur le balcon de madame^ Isabelle. Ainsi , par là encore , toi présent , point 'd'évuiio.u. pjassible. Dans notre position.,

MAcDAME ISABELLE.. 615

mon aiDÎ^^i] faut songer à tout. Allons, va! Il lui pressa de nouveau la main. — A bientôt ^^ sois ponctuel et compte sur moi.

Gabriel monta, dans le cabriolet et partit..

Noos ne suivrons pas Gabriel dans sa promenade avec M. Isabelle. Trop avancé dans cette affaire pour songera reculer, il sentait néanmoins son pourpoint se crever d'impatience en songeant à toutes les chargea dont l'avait investi le marquis. — Gomment! pensat-ily il mutîle> mon chien, compromet ma plume y suborne mes gens, les paie de m»

bourse, m'affuble de cet imbécile, et veut encore que je passe la nuit à la belle étoile... ? Je suis vraiment très heureux de ne pas être marié !... mais c'est une dérision ! je veux cou* cher chez moi ; et je retournerai plutôt aux Champs-Elysées formuler nettement de mes intentions à cet égard.

Cependant , pea à peu , Gabriel se radoucil et radoubla 60u htimeur chagrine de Texquise venfj^nce qui lui était promise. Il ne répondit pas aux nombreuses questions de son compagnon : — Arrivonê^nous bietiMf — C'eM donc à la campagne f etc.. , etc.; lui fit parcourir une ou deux fois la longueur des boulevarto et à onze heures précises entra avec lui à lliôtel Isabelle.

Pendant ce temps , Grand^ean en avait net* toyé les issues. Il avait ménagé à deux femmes de chambre un entretien secret avec d*honnêtes laquais de sa connaissance; donné personnellement une leçon de magnétisme à une troisième; offert à la cuisinière un pot de confitures à la rhubarbe ; au palfrenier un billet d'Ambigu et au portier une bouteille de rhum. Quant au laquais et au cocher qui accompagnaient leur maîtresse, des mesures spéciales devaient leur être appliquées plus tard.

Ainsi, Gabriel et M. Isabelle s'introduisirent dans l'hôtel sans qu'aucune question leur fût laite. Ils gagnèrent de même la chambre de madame Isabelle. Là M. Isabelle , qui se croyait aux termes de ses vœux et sans doute en présence de la duchesse, se jeta à genoux et s'écria : Tant de bontés, Madame,,, Hais Gabriel

61) MADAUE ISABELLE.

lui mit une main sur la bouche, et de Tautre le relevant) il le conduisit jusqu'au fatal étuh. — TaiseZ'Vons , lui dit-il à Foreille, et meUeM* vous pour quelques minutes,,, dans ce cabinet; surtout-, gardez-vous de bouger! — Je com' prends, répondit amoureusement M. Isabelle^ le mystère et le silence sont les hôtes. de la vo^ lupté, et je suis dans son temple! faites votre devoir, jeune homme! Alors il se plaça dans la. boke et Gabriel la fermarsur lui.

Cette exi»édilion 1er minée , Gabriel remonté' en voiture et retourna en toute hâte à Tallée de Marigny. Il frappa inutilement à la petite porte, on ne répondit point. Quelques vagues soupi»

çons traversèrent soa esprit. Il aurait voulu rendre compte au marquis et de ce qu'il avait fait et de sa résolution de ne point bivouaquer sous le balcon de madame Isabelle; il espérait au moins que Grand-Jean l'aurait attendu.

Dans l'inquiétude qui le saisit , il fit 1^ tour des murs; de ce côté, la nuii était obscure et le plus profond «ilence régnait. Dans la contre* allée stationnaient les équipages. Quelques co^ i:hers se promenaient sujr la< chaussée; Gabriel se rapprocha d'eux. £n cet endroit, des hautes

70 MABAMB ISABBLLB.

fenêtres éclairées de l'hôtel de la duchesse Te bruit de la fête arriva jusqu'à lui. On dansait.. Des ombres nombreuses et rapides passaient devant la sole des rideaux; quelques éclats d'instrumens se faisaient eptendre: un instinct jaloux lui fit découvrir une partie de la vérité. — Elle est là , se dit-il , elle qu'aujourd'hui même , j'ai eue captive entre mes bras et qu'il n'eût tenu qu'à moi d'y garder! Elle est là , au milieu d'hommes dont le regard s'attache à son flanc d'aussi près et plus avant que les bouquets de sa robe de bal... et le bal s'en va la livrant à leurs atteintes... Mon Dieu!... — Et que fais je ici , moi-même , ajouta-t-i! tout à coup avec une sorte de désespoir concentré , moi , qu'elle cherche sans doute parmi eux ; moi, qu'elle aime... peut-être! — Il se sentit comme flagellé par un remords à cette pensée : — Et si elle m*aime, de quelle infisimie neviens-je pas de me couvrir, quelle lâcheté neviens-je pas de commettre ! on , suis-je enfin privé du sens ou du cœur y que je ne la veux pJus tenir que de Ici ruse et de la contrainte I... Non ! plutôt la perdre I et je renonce à cette indignité ; et je vais de ce pas entrer dans le bal où je hii dirai tout; et elle me pardonnera... car elle m'aime I

£n ce moiiieiit minuit sonna et une des vbi* tures près desquelles il se trauvait quitta la file «t s'ayança ^Us la grande porte de l'hôtel tonte flamboyante de gaz. On avait appelé un nom que, dans son trouble, Gabriel n'entendit pas, La Toiture était un landau; une' femme y monta dont il ne put Toir que la forme , tant elle ^tait enveloppée de schalls. Mais , quelle ne fut pas sa surprise^ lorsquedans le cocher, quia?ee une injure lui détacha un vigoureux coup de fouet , il crut reconnaître Amaury , et dans le laquais qui fermait la portière, Grand- Jean , son propre domestique.

— Voilà d'insolentes ressemblances! dit* il en proie à un singulier doute ; mais à coup sûr je suis le jouet de quelqu'illusion... £t sans s'arrêter à plus de conjectures , il entra résolu*» racnt chez la duchesse. Dans les salons , son air égaré et le désordre de sa tenue, divertirent quelques jeunes gens qu'il fut tenté de souffleter. Il parcourut tout le bal , madame Isabelle n'y était pas; il se hasarda à s'informer, elle était partie. Alors son cerveau s'alluma d'une formidable colère. Tant d'anxiétés le dévoraient qu'il craignit de s'interroger. — C'était donc ellet s'écria- t-il les lèvres tremblantes, le poing fermé ; ah ! pout-élre est-il temps encore de la

^â MADAMK ISABELLr.

rejoindre..,. El il se précipita hors de celte infidèle maison , maudissant Amaury , se maudissant 1ui«niéme, et dans un ëtal d'exaspération qui le fit prendre pour un fou par quelques personnes. Il oublia même qu'il avait laissé son cabriolet près dis la porte du jardin , et forçant l'entrée d'un coupé dont le propriétaire valsait présentement avec la duchesse: — Rue Neuve* des-Mathurins , cria-t-il; bràlez les chevaux! Le cocher à moitié endormi n'entendit rien , le prit pour son maître, et en dix minutes le conduisit rue Bertin-Hillerin.

Arrivé là , seulement , Gabriel s'aperçut de sa méprise. Il se vit dans la nécessité de livrer un combat au cocher, et ne put s'en débarrasser qu'à grand'peine. Cependant il y parvint, le terrassa, puis, profitant de sa victoire, se mit à courir jusqu'au pont de la Concorde.

Alors il s'arrêta et reprit haleine. £t, tout en étanchant la sueur qui dégouttait de son front , il en sentit intérieurement les apophyses se tapisser de noir. L'eau de la Seine bruissait à ses pieds, les ondes du vent qui s*était élevé lui en apportèrent l'odeur fade et(»*ue, il lut sembla qu'elle était chargée d'un parfum de suicide ; il étaif seul... sur le pont .. et au bord du parapet... Heureusement, une nouvelle

MADÂ.ME ISABELLE. 78

imagination le sauva de lui-même. Gabriel eut une vision : la morgue et son spectacle public ae dressèrent devant 1i4... et, sous l'oppression de ce hideux cauchemar, il se remit à courir et ne s'arrêta plus qu'en touchant le seuil de madame Isabelle. Mais, hélas! Thôtel était fermé, toutes les fenêtres étaient éteintes, et les noires murailles, froides et muettes , lui parurent autant d'incorruptibles sentinelles qui défendaient une escalade. L'immobilité de cette maison acheva de désespérer Gabriel; il eut voulu en remuer les pierres, les interroger , leur arracher le secret de ce qu'elles lui cachaient.... Il s'assit sur un banc et pleura. Après quoi , n'ayant plus rien à attendre à cette porte , brisé de fatigue et de douleur , le cœur tordu de jalousie, haletant et sans parole , il s'en éloigna avec un épouvantable geste et prit le chemin de sa demeure; Il était une heure du matin.

xn.

Oui ! Amaury était un traître.

Blasé quelque peu sur }e8 plaisirs vulgaires , il aimait à épicer ses jouissances des drogues escaldative». Aussi s'arrêta-t-U de préférence à cette monstrueuse combinaison. — • Se faire , quoiqu'indigne , admettre au combat en peignant son écu d'une fausse devise.

L'action engagée, dépouiller bravement de* Tant l'ennemi ses armes d'emprunt.

La victoire obtenue , avoir au besQin , sous la main , pour en régler les droits, si le vaincu les discutait , un mestre-de-camp dont on n'invoque jamais gratuitement la présence dans l'arène : — un mari.

VoyoRs comment ce vaillaol homme aborda les difficultés d'un tel programme :

Ayant de sortir du bal où madame Isabelle avait paru daas toute sa magnifioenoe, le mar-* quis, insolent et concis comme une épigranime de Hartial , lui avait , ainsi qu41 a ^té dit à la promise partie de cette histoire , résumé dans un mot la nature et la somme de ses préten* tions. Madame Isabelle était donc dûment avertie , et ce ne fut pas en ce qui la concerne qu'il y eut trahison ; Amaury de ce iiété avait scrupu* leuseinent rempli son devoir : Il avait (ait sa profession de foi.

Mais , où la trahison éclata , ee fut dans Todieux égoîsme d' Amaury qui , au mépris de la foi jurée et du partage promis, s'attribua à lui seul une proie dont la moitié appartenait à un autre; où il y eut lâcheté et manquement à l'honneur , ce fut dans le viol qu'il accomplit honteusement des saintes lois de l'amitié, seul viol que nous flétrissions en cette affaire. Car , de s'introduire — et il le fît ! — dans la chambre d'une femme ; de la sardanapaliser ; de se faire pardonner son outrage par l'excès même et la continuité de l'outrage ; est-ce une forfaiture ? le marquis prétend que non : — C'est de la force, dit -il , c'est de Taudace, c'est du

bonheur ! et il ajoute : — Il serait plus qu'absurde, il serait injuste et mal ordonné , de reprendre, au nom d'une société qui ne s'en plaint pas et n'a rien à y Toir , un rite individuel que chez nous la personne offensée finit ordinairement par accepter comme un hommage et désire toujours comme un bien. Ce qui revient à cette autre portion , que , à cet endroit de nos mœurs, l'intention seule, à l'égal d'une phrase tronquée , peut être malséante et injurieuse; mais que, la phrase complétée — autrement dit, l'intention accomplie — on est absous.

Gela étant , rentrons dans Faction.

Et coinniençons par dire que Grand-Jean, n'ayant plus à s'occuper de ses congénères de la rue Neuve * des-Mathurins , était, depuis long-temps et avant son maître , lui-même à l'allée de Marigny. Là, ainsi qu'il en avait reçu l'ordre , il s*était mis en communication avec le cocher, le laquais de madame Isabelle et leur avait volé leur livrée. Ainsi , quand madame Isabelle monta en voiture , Amaury était sur le siège et Grand-Jean derrière. On comprend, par ce moyen, comment Gabriel crut avoir vu ce qu'il vit et ne put douter d'avoir reçu ce qui lui tomba sur les épaules.

A peine la voiture fut-^elle arrivée dans la

78 • MADAMB ISABELLE.

cour de lliètel Isabelle, que , laissant à Grande Jean le soin d'occuper quelques minutes la maîtresse du lieu , Amaury abandonna sa livrée sur le siège. Il s'en laissa couler doucement , et débarrassé de l'ignoble casaque, redevint ce qu'il était, marquis et brillant cavalier. Il eut un moment la pensée de se présenter ainsi à madame Isabelle et de lui offrir la main jusque chez elle. Mais cette impudence charmante pouvait ne pa& réussir. Amaury préféra un droit à une chance. Il grimpa lestement l'esealier, pénétra jusqu'à VEtien de ses rêves; et là , s'emparant de la clef restée à l'étui de harpe, il dit, à travers la cloison de cette boite , au mari qui y séjournait :

— Monsieur , prenez patience ! M. le duc vient d'être à l'instant mandé chez le roi qui a assemblé extraordinairement son conseil , et la duchesse Ty a suivi conformément à la nouvelle étiquette. Le conseil est en permanence , que vos fbux soient comme le conseil.

— Mais , il y a une heure que j'attends , dit ia voix étouffée de M. Isabelle, ne pourrait-on me changer d'air ?

-*- Impossible, monsieur, vous pouvez ce* pendant changer de position.

— Ah t très bien ! fit M. Isabelle, et en

voulant profiter de la permission il manqua de tout renverser.

— Immobile! lui cria encore Âmaury qui n'eut plus que le temps de se cacher lui-même derrière un rideau de fenêtre.

Madame Isabelle entrait.

Ce fut ainsi que , protégé par les plis de la mousseline, Âraaury, de ce store transparent, put darder les traits de son ardente prunelle et déshabiller du regard la femme qu'il convoitait. Il la vit se livrer à ces mille pratiques ignorées de notre inélégance et que l'autre sexe a inventées au profit de sa beauté et des plaisirs de Tamour.

Rien ne fut oublié de ce qu'il fallait pour que, durant cette nuit, le marquis devînt un héros ou un scélérat, selon l'accueil qui lui serait fait. Pendant un quart d'heure , à trois pas de madame Isabelle et ne s'en trouvant plus séparé que par le frêle canevas dont il brûlait chaque fil de son haleine , Amaury connut d'elle plus qu'il n'avait jamais osé en

deviner. Hamilions-nousdonc, et reconnaissons^ que même , s'il n'eàt déjà coavé la tentation , le marquis, en présence de ces provoquantes habitudes d'une femme , devait enfanter le péché. Il porta la main sur lui-même.

Prière,

■ Dieu , qai vois tout au fond de nos cœurs et pardonnes à notre faiblesse , dis-nous encore ce que devint Amaury lorsque , la femme de chambre s'étant retirée, il demeura seul avec madame Isabelle. Car, du fond de sa gaine où il continuait d'appeler à son aide certaines divinités de la mythologie païenne , M. Isabelle ne doit être compté que pour un meuble.

Et sincèrement nous serions embarrassés de le dire , — ce qu'il devint — si , à mesure que notre besogne est plus difficile, votre grâce, ô mon Dieu, ne nous suivait dans notre entreprise. £t encore , ce qui soutient notre eourage f^'eat que si la langue noire de notre plume — ce bistouri que rien n'arrête — s'insanie quelque peu de la corruption de notre sujet nous aurons le droit de l'essayer à la manche de tout le monde ; avec cette conscience que le mensonge seul est une souillure.

Amen.

Les bougies étaient éteintes et madame Isa^ belle s'était jetée sur son lit. A cause de ce déplacement, et mal servi par la faible lueur de la lampe qui seule éclairait la cbambre, Amaury, de sa retraite^ n'apercevait plus qu'une forme blanche et confuse étendue sur la molle estrade du lit. C!était à In fois être trop près et trop loin Amaury fouilla son gilet y en atteignit un^ canif, et d'une main prudente et sûre fendit le rideau à la hauteur de son œil.

Ce qu'il eut alors devant lui , comment le dire ? comment dire l'admirable chose qui lui apparut ^ns autre voile que la vapeur fu-

mante dont s'enveloppent les corps que Ye désir expand? où prendre des mots qai en aient le sens ? on sens qui en soit le symbole ? il n'y en a point; cette chose n'a ni sens ni symbole ; vouloir la nommer serait une inutile profanation. Un mode seul existe de la comprendre, c'est de s'en rendre maître et de rhabiter.

Voici ce que fit Amaury de cette chose.

D*abord , de la fente qu'il avait opérée , il en rassasia longuement ses regards arides et charmés , et les appuya avec ferveur sur chaque ligne et sur chaque contour. Madame Isabelle était grande , admirablement faite et toujours gracieuse, même dans son repos. Sur sa couche que d'extatiques insomnies lui avaient rendue chère , un instinct secret lui révélait de ces proses où les femmes se complaisent 9 quand , dans la solitude de leurs nuits , elles évoquent l'image de celui qu'elles aiment et qu'elles maltraitent pourtant ! Heureux amant ! s'il était là ! Elles s'accusent de dureté , l'appellent et le désirent; et dans de vaines cla-

meurs le çonjarent d'être désormais inexorable. Qa'il ose tout, qu'il prenne tout, qu'il les traite en esclaves , en rebelles ; c'est son droit , c'était leur espoir ! et elles le maudissent de ne l'«iyoir point déjà fait : Vient ! la voix se perd , le cou se renverse, le sein s'emplit et se développe, les reins s'allument et se soulèvent... Où est-il f

— Ici , dit Aniaury en quittant son rideau.

Madame Isabelle jeta un cri Amaury éteignit

la lampe.

— Gabriel ! dit-elle , devais-je m'attend re à ce dernier mépris ? qui vous amène ? comment êtes- vous chez moi ? et pourquoi ? votre présence ne peut être ignorée de mes gens...

ah ! monsieur, vous m'avez avilie dans ma propre maison !

— Non , répondit Amaury à qui la crainte d'être trahi par sa voix donna précisément la voix qu'il fallait pour n'être pas reconnu; l'homme qui aime vraiment est fidèle gardien de l'honneur de celle qu'il aime. Vous seule êtes instruite de ce que j'ai tenté : Une femme veillait à votre porte, j'ai escaladé votre fenêtre.

— Et si vous vous étiez tué , monsieur ?

— C'est un risque que je courais en effet , 1. 8

86 MADikMB ISABELLE.

reprit d'un ton triste et doux rinfâme menteur qui de sa vie n'avait escaladé que les of^tes de Paris à Bordeaux; mais j'avais même prévu ce danger , madame. Une lettre écrite par moi , et qu'on eût trouvée sur moi , écartait de votre toit le soupçon et l'injure. Le mur que j'ai franchi n'enceint pas que votre demeure. Parlà aussi est le chemin de la chamhre d'une autre femme... madame d'Osseville est votre voisine, madame; et moi... suis-je donc si coupable. Isabelle?

— Oh! oui, dit-elle; mais son accent démentit le sens de ce mot, car elle se sentait toute heureuse et retournait avec délices dans son cœur cette pensée — que pour elle Gabriel avait sacrifié la réputation d'une rivale.

— Ainsi, dit-die, après un court silence et lorsqu'elle fut rassurée sur la crainte d'un scandale, vous étiez dans cette cha^nbre quand on m'a dévêtue?

— Oui, naadanie;

— Et vous n'avez pas eu compassion de moi ? vous n^'avez pas baissé votre paupière?

— Pas un instant, madame.

— Rallumez' donc- cette Inmpe, monsieur !

car c'est infâme ce q^ue vous avez fait là; et les ténèbres ne peuvent plus me protéger contre la mémoire de vos yeux. Mon Dieu! mon Dieul détournez^-les, monsieur, j^e les sens qui m'ait eigeni et me brûlent.

Ainanry fit un mouvement.

— N'approchez pas ! lui cria-t-elle , entendes ma détresse : 6 monsieur, je vous le dis, je suis encore plus défaite que tout-à-rheure. Vous ne pouvez allumer cette lampe, et je ne puis non plus demeurer avec vous dans cette affreuse nuit ; j'ai peur I... monsieur, ne faites pas un pas ou vous me ferez perdfe la raison comme vous m'avez fait perdre le repos... Seigneur, mon Dieu ! délivrez-moi de cet homme!

Amaury crut entendre un sanglot et s'avança dans la direction du lit. Son bras allongé devant lui sondait l'obscurité, sa main rencontra celle de madame Isabelle. Elle s'empara convulsivement de la main d' Amaury — Oui , donnez-la moi , dit-elle , mais l'autre aussi, toutes deux ! Mieux vaut cela. Je saurai où vous êtes et je retrouverai peut-être un peu de calme.

Amaury lui livra ses deux mains qu^eUe* serra dans les siennes. U s'assit sur la marge du Ht.

C'était une périlleuse et savante position.

Madame Isabelle en comprit sur-le-champ toutes lesdélicatesseset en £emme expérimentée résolut de les ménager.

— Voyei, dit-elle , ce qu'une fausse sécurité peut nous faire commettre d'imprudences!. Si

MÀDA.SrB ISABELLE. 89

je vous avais jugé comme vous méritez de rétro et comme j^e ne pouvais me résoudre à le faire-, vous ne seriez pas ici , Gabriel. Ma défiance eût prévenu votre témérité; et vous le comprendrez sans peine, monsieur, vous qui savez pourquoi je me suis si mal gardée de vous et qui savez a\issi que de vous seul je croyais n'avoir point à ipe garder. Quel autre homme, en effet , si audacieux qu'il fut , se serait ei^posé à m'outrager de la sorte ?

— Aucun , certainement, madame! repartit humblement Amaury qui souriait dans le coin de sa moustache. Mais moi, de qui Tamour n'est comparable à l'amour d'aucun autre , j'ai dû espérer en votre bonté et je n'ai pas^ voulu douter de mon pardon.

— Et vous avez eu tort , monsieur î Pourquoi serais -je moins sévère pour vous que pour l'homme le moins digne de ce pardon ? Vous avez commis, monsieur, ce que le marquis Amaury lui-même, cet homme licencieux et pervers eût hésité à commettre. Gabriel:., et je vous aimais cependant!

— Et vous m'aimez encore , Isabelle , car votre voix tremble et votre main brûle.

— Mais mon cœur est froid , dit-elle.

— Non, reprit Amaury en y portant la main;

90 MADA.1IE ISABÊLLB.

"^ «somme elle il brûle; je le sens qui se meut. Il vit , il me répoud.

— 11 souffre, il vous demande grâee*.. ne le tourmentez pas , comprenez-le !

— Oui, et pour n'y faillir je l'interrogerai de mes lèvres! s'écria le marquis avec feu... £t ses lèvres prirent la place de sa main ; sa main ellemême s'abattit et prit celle que plus tard devaient prendre ses lèvres...

Mais le cygne a moin» t6t replié ses aile»

qu'une femme échappée aux bras qui doivent la vaincre. Madame Isabelle i^lissa entre ceux du marquis et se réfugia à Textrémité du lit. £lle s'y agenouilla.

— Voulez-vous donc que je meure , dit-elle, et vous sentez-vous le courage d'être le larron de mon honneur ? Ecoutez , et que je vous sois sainte tout le temps que je vais user à vou»

prier. Est-ce trop vous demander? ou ne dois-je estimer que comme un accès d'incontinence l 'intention qui vous a conduit où vous êtes? Vous m'aifnez , je veux le croire ; je vous aime aussi , moi , et je le dis sans honte. Mais que vous ai-

je promis dans ce contrat d'amour ? Est-ce sur la foi de quelques sottes histoires où des débauches auront mêlé mon nom , que vous devez chercher à les absoudre de leurs calomnies? Ai-je jamais été jusqu'à présent que l'amie tendre et fidèle dont, à chaque pas, tous retrouviez la main pour vous guider l'œil , pour vous suivre ? Que voulez-vous donc autre chose ?

£t si, quand le jour sera venu , meurtrie de vos baisers, salie de vos atteintes , brisée , une ruine enfin ! votre maîtresse et non plus votre amante, je ne suis plus pour vous qu'une femme moi qui me sens un Dieu par votre amour; dites, monsieur, dites, que ferons-nous tons deux, vous pour reconstruire cet amour , moi pour me consoler de sa perte ?... Et même, ne vous étes-vons pas inquiété, dans la frénésie qui vous égare , si , quelque affranchie que je paraisse des obligations que nous impose un mari , \e mien avait complètement cessé d'en être un pour moi ! et vous êtes venu à moi , dans cette ignorance, assez lâche pour accepter un partage, assez infâme pour me le proposer!...

Avez-vous compté sur la violence ? Je vous suis livrée, c'est vrai ; mais à quel prix ? mais de quelle sorte ? Ce serait un monstrueux accouplement que le nôtre , monsieur ; et où rien

de moi , pas la moindre fibre , pas lé plus secret atôiiie de cette matière qu'un libertin se croit le. pouvoir d'animer malgré notre volonté , ne répondrait à votre espoir , je vous le jura! A mesure que vous me flétririez davantage je vous appartiendrais moins; et si même vous accomplissiez votre exécrable projet, Dieu qui m'aurait laissé succomber ne vous laisserait pas impuni; il me donnerait la force d'appC' 1er, de tout dire, de vous chasser; et je le ferais. Gabriel ! il n'est pas homme si abandonné qu'il soit de Tesprit de charité que les pleurs de la femme qu'il aime n'émeuvent et ne persuadent ^ et c'est dans votre sein que je répands le» miens.

A ces mDts , elle laissa tomber son front sur l'épaule d'Amaury qui pendant ce discours avait regtigné le chemin perdu et la tenait embrassée par les genoux. Il la ramena où il vou* lut sans qu'elle se défendit; elle paraissait comme insenmble et pleurait réellement. Amaury^ qui connaissait l'empir-e des- larmes, essaya de pleurer lui-même , mai» soit paroxysme de son émotion ,. soit mauvaise constitution de sa glande lacrymale, il ne put y parvenir. Il se contenta de s'écrier avec l'expression la plus déchirante: — C'est donc à moi de me sacrifijâr,.

94 HADAHB ISABELLE.

madame! mais son embrassement était plus étroit , son souffle plus mordant. — Ordonnes ' maintenant de votre esclave !.... £t avec une merveilleuse adresse le monstre se défit rapidement de tout ce qui pouvait Tembarrasser dans la lutte qu'il engagea à Fheure même.

Elle fut longue et décisive j également bien conduite et soutenue, sans que rien y fût laissé au hasard , à Finexpérience ou à la surprise. Vigoureux et maître de lui-même , ne risquant un mouvement que sûr d^un avantage et conservant toujours l'intelligence de sa position , Amaury fatigua plutôt qu'il ne vainquit l'éner* gie de madame Isabelle. Elle éprouva d'abord rinévitable loi de cette action dissolvante. Ses membres perd iront leur raideur, s'assouplirent et cherchèrent d'eux-mêmes l'appui que leur avait réservé le marquis. Madame Isabelle était en son pouvoir ; mais il la désirait trop pour penser à Tobtenir aussitèt. Il la respecta et lui laissa recouvrer de nouvelles forces dans l'immobilité. Alors, comme elle se sentait revivre » elle se sentit aussi réattaquée et plus puissamment Un élément inconnu s'était développé en elle qui lui rendit absolue et distincte la certitude de ce qui se passait. Elle se trouvaità la fois avoir plus de moyens de résister et moii»s.

de volonté pour le faire. La contagion du désir Tenveloppaittà son insu. Ce n'était plus un combat quoique ce fût encore une défense; et, malgré elle , sa bouc^he , qui commençait seulement à laisser échapper quelques mots inarticulés, s'attacha en frémissant aux lèvres qui la cherchaient. Un bienfaisant oubli de toutes choses lui passa de veine en veine , Tenclave de ses bras se détendit, son buste mourut et toute la vie descendit et se concentra en une seule faculté. Amaury n'eut pas même pitié' de ce dernier et complet abandon. Un doute suprême lui restait à lever; il le leva. Il prit son esprit et le posa au but de toutes ses pensées, mais il le toucha à peine et attendit : engloutissante et rapide, une large et profonde secousse lui fit raison à l'instant, et il comprit avec bonheur que sa croyance n'était pas vaine.

Pendant les quelques minutes qui suivirent, Dieu ravit jusqu'en son ciel ses deux créatures et leur permit de sMnonder des flots d'un ineffable amour. Il confondit leur mutuelle ivresse et les livra à la merci Pun de l'autre , mais seulement afin de mieux les châtier par là dans l'abomination de leurs liens et faire éclater sur eux les décrets de son éternelle justice. Ils purent donc jusqu'au fond , irrumuer toutes leurs ardeurs , employer , user , reprendre et épuiser de nouveau toutes les industries , toutes les ressources , tous les stratagèmes de l'âme qui s'épanche et qu'on arrête ; depuis les ardentes salacités dont le

prarit est le père et qu'enseigne fe ikalmha jusqu'aux lubrifians baisers de Véro9 Le$hien, £t comme à cette jactance névralgique succédèrent bientôt les otieuses langueurs oh se résorbent les tumultes d'un pareil état , Âroaury , par une ruse ignorée de notre chaste lymphe, sut déterminer encore de plus rigides tentiginations et transborda la coupe de ses félicités. Il conduisit madame Isabelle en de mystérieux sentiers dont lui seul a le secret et y égara la volonté de cette pauvre femme.

Le marquis s'était promis des aveux, il en obtint. Il n'eut pas même besoin d'interroger. Saturée de voluptés, soumise et allabiante, madame Isabelle, comme sous l'inspiration de quelque philtre révélateur, sembla chercher par le secours de la pensée à étendre plus entièrement sa surface tangible. Elle dit : -« Je suis comme le nuage qu'habitait la foudre et dont un nuage jumeau a ouvert et délivré le flanc. Vous avez réduit mon orgueil, à mon ami. Devant vous , il s'est détourné comme l'horizon devant la mobilité du regard. Oui, ma bouche mentait , mon cœur mentait.

Là n'était point la vérité et vous n'avez pas «craint de la chercher où vous la saviez; et vous l'avez rencontrée. Sous votre pression , I. 9

98 MAPAVlft iSA»]&LL£.

VOUS l'avet (mi éolore, corame sous son h«* l^ine , la nuit développe le calice do la fl«ur qui porte son nom* Oh I dès que j'ai saisi votre main , une rumeur ne s'est-elle point éleTée en vous , qui vous a annoncé que je vous com* prenais ? C'a été mon espérance ! j'ai prié dans le silence pour que laes lèvres fussent sans accent et vos oreilles sans intelligence. £| quand vous avei été comme je désirais, j'ai remercié Dieu e4 vous qui me laissiez une part du chemin à faire... et je l'ai faite. Je vous ai Iflorieusement rejoint ; je vous le dis avec àé^ liées! — Qu'est-ce que le remords, au pri^ du bonheur ? ou plutôt, le remords que les transports du ciel accompagnent a-t-il jamais existé? non, ce n'est pas lui; cette crainte dont le saississement est lui-même une joie parce qu'il est un pressentiment En la prc* sence de l'homme qu'on aime, aucune douleur n'est possible, lorsqu'on le sait venu pour nous «draer. £t si on le redoute , c'est qu'on l'aime; les femmes n'ont pi» d'autre pndeur, à Gabriel ! Elles font acheter leur possession par un combat, mais ell«s ne combattraient pas si elles n'étaient pas résolues à se donner. Une femme n'accepte de lutte que de la part d'un ennemi adoré, de odle d'un différent,

MADAm I8ABBLKK» M

elle n'en a point à sevtenir; elle le repoasse et ne se défend pas. C'est ane question de propriété et non pas d'amour. — Mais , œ qui fonde votre droit à vons autres , ee qui endort BOtre vigilance , abolit nos scrupules , cause kl perturbation de nos sens et nous précipite «nfin dans vos bra», c'est qu'à votre puissance vous joignez l'adresse ; c'est que vous raarchei dans l'obscurité et que la nuit est l'asile sûr de toutes nos faiblesses ; c'est que vous venez avec les ténèbres et nous en^vironnes de ténè^ bres. En arrivant jusqu'à moi , le premier son de votre voix me fui odieux ; il rompit péniblement ma solitude et frappa sur mes nerfe comme une baguette électrique. Votre premier pas lui-même me blessa. 11 me sembla que vous me braviez et je cru» sentir mon cœur broyé sous votre talon ; mais déjà votre second pas était celui d'un ange et ma poitrine se dilato ; je vous bénis , vous aviez éteint la lampe : je reconnus alors votre voix que j'avais follement incomprise ; vous seul , Gabriel, pouviez trouver les paroles que j'entendis ! A la peur succéda l'espoir , à l'espoir... Vous en reste-t-il un que je n'aie pas rempli? Et maintenant que j'ai tout dit , mon seigneur ! mon amant ! que faut-il t'apprendre

IQO M ADAM B ISABELLE.

encore? autant que toi, j'ai appelé rinstatit de ma chute et je m'en suis réjouie; j'ai été ta complice , je suis ton esclave ; et je trouve beau d'être tombée puisque c'est ainsi que tu m'aimes !

Ce fut avec cette candeur naÎTc on 6iibtîme qu'elle lui livra le secret de son âme. £d pareil eas, la femme la plus impénétrable, dans le commerce ordinaire de la vie, est aussi la plus abandonnée. Véritablement, Amaury, qui, malgré Tendurcissement apparent de son écorce , n'était pas dans sa pulpe sans quelques sucs généreux , fut prescpie attendri par l'expression de tant d'amour. Peu fait néanmoins à la surprise des émotions, il subit celle-ci avec une parfaite mauvaise grâce. Ledénoûment de son aventure le mettait dorénavant à la gène. 11 se persuada qu'il était horriblement mal sur l'oreiller, où, près de la sienne, reposait la

plus charmante tête de Paris; et il eut le mauvais goût de se souhaiter intérieurement dans sa belle chambre tendue de cuir de Hongrie et dans son excellent lit à baldaquin et à rideaux armoriés. Dans Timpossibilité où il se découvrit de se rappeler même le premier mot des choses superbes qu'il avait préparées , il se décida à faire du spectacle et à recourir à la fantasmagorie» — pitoyable moyen pour un génie de sa trempe l — Il se dégagea -avec précaution des bras de madame Isabelle , se leva , alluma la lampe ; et , dans le costume d'un spectre des anciennes légendes, les cheveux en désordre, le poing flamboyant , il s'avança à pas lents jusqu'au! ehevet de sa victime. En cet endroit, un faisceau de jets laraineux frappa d'aplomb sur les traits blêmes et alongés du marquis et les éclaboussa d'un reflet bla&rd. Il était fece à face avec madame Isabelle. D'abord , elle se redressa lentement sur ses mains, interrogea d'un regard hébété cette inexplicable apparition ; et , ainsi que dans un réve,supprimant l 'espace, la fîtreculer jusqu'aux panneaux des murs d'où elle lui semblait sortir et se détacher. Mais, à peine eût-^lle rallié sur l'iflimobile fantôme les rayons épars de sa pnraeUe , que par une nouvelle erreur , elle

le crut Toir marcher et s'approcher du Ut.

£He Yoalut crier et n'eat pas de cris , elle cherdba à ses odtés IlhoiniTie quelle y croyait et ne le trouva plus; ses dents claquèrent, son cx)rps se tordit et chancela , sa tête tomba à la renverse et elle s'évanouit au milieu d'affreuses convulsions.

Amaury profita de ce temps, pour réparer le* désordre de sa toilette. Il alla s'asseoir près de la (dieminée, prit les pincettes , remua les cendres et déterra quelques tisons fumans. En moins de rien , il eut fait un exeellent petit feo. Gomme Ja erise de madame Isabelle , pou» vait avoir quelque durée, il se chauffa les pieds , et dans cette agréable occupation atten^ dit patiemment qu'elle revint à elle. Le matin se faisait. Enfoncé jusqu'au^ épaules dans une moelleuse bergère, le corps commodément soutenu par la pefite suivie des coussins et les. talons^ appuyé» sur la barre du foyer, le marquis , au bout de quelques minutes , céda à l'iniluenee de la fatigue et à l'action de la citaleur. Il s'endormit. Et cela ne nous surprend pas après une teile nuit ! Ce qui nous surprendrait au contraire — si nous avions à l'être — ^ c'eRt qu'ii eût pu veiller davantage.

Cependant, madame Isabelle sortit de l'état

104 MADAME ISASELkE.

pénMe où noua Favom laissée; Nous ne dirons pas toutes ses pensées , elle a prétendu elle-^ même ne s'en être jamais rendu compte. Ce qu'elle vit clairement, distinctement , manifestement f ee (ut un homme endormi dcTant la: cheminée où il se chauffait les pieds ! Et cet homme c'était Amaury I Et il ronflait ! O calme nvantagens de Feiprit d'innecence ! Elle ne cria ni « fnalédiciùm ! ni • dérision! Elle s'habilla sans root dire; Elle était rederenue la femme prudente et avisée que nous avons précédemment connue. Elle s'approcha doucement du marquis Le marquis — ee que nous avons oublié dé dire — est, indépendamment des autres grâces de sa personne, cité pour celles de sa figure parmi les gentilshommes de notre âge; et si , suivant le Irope architectonîque d'un célèbre poète , ses yeui alors fermés donnaient à sa tête l'expression d^nnpalaiê sans fenêtres , ce n'en était pas moinsun beau et remarquable... nous voulons dire une belle et remarquable tête. Les émotions de la nuit en avaient , il est vrai, quelque peu pâli et émacié l'habitude; le tour des paupières- était chargé d'une légère couche d'iris , mais, ces traces mêmes, dans cette heureuse nature, étaient comme une délicatesse de plus. Quels que fussent sesressen-

timens , madame Isabelle fit un juste retour sur elle-même.

Elle ne se sentait pas exactement irréprochable et ne put se défendre d'un indéfinissable trouble; c'était comme un mélange d'indigna»

tion et d'humilité. Nécessairement elle s'avouait avoir été pour quelque chose dans le sommeil de ce jeune homme; et quel mal vouloir à un jeune homme qui dort et qui dort à moitié par votre faute ? D'ailleurs la fine moustache d'Amaury était si brune , sa lèvre si fraîche , son front si blanchement éclairé par l'aube qui était venue tout-à-faît !... — Es-tu fou, mon vœur9 s*écria-t-elle , effrayée de l'étrange mouvement qu'elle y surprit, plus étrange que nul de ceux qui l'avaient soulevé dans cette mémorable nuit.

Tout à coup, Ainaury ouvrit les yeux. Depuî»

quelques secondes il avait cessé de dormir et s'était donné le plaisir de se laisser contempler par madame Isabelle. Elle fit un sursaut et s'en* ferma hermétiquement dans son schall. Le marquis se leva :

— Et notre prisonnier que j'oubliais ! s'écrîa-t-il en se frappant le front. — Notre prisonnier !

Madame Isabelle ne comprit rien à ce niot.

Amaury marcha droit à Tétui de harpe et dit : — II est là.

— Qui ? demanda madame Isabelle.

— Votre mari, madame, répondit le marquis,

MADAME ISABILLB. 1^

ce pauvre M. Isabellequi d<Ht être devenu bar pe s'il n'est pas devenu autre chose.

Et il présenta à madame Isabelle la clef de la boite : -^ Voyez plutôt! ajouta-t-il.

Madame Isabelle était muette de frayeur.

Le marquis reprit, en continuant de lui présenter la clef :

— Je vous la rapporte, madame, par un scrupule que vous êtes faite pour apprécier.

Entre les mains d'un homme sans monde, elle fût devenue peut-être l'instrument de quelque trame malhonnête ; entre les miennes elle n'a servi qu'à un rapprochement dont vous me remercierez , j'ose le croire ; à ramener à vos pieds , et sans qu'il s'en doutât , un mari qui TOUS aime plus que jamais. Permettez-moi de vous le présenter.

£t, à ce mot , Amaury ouvrit l'étui et exhiba ce qu'il contenait. Par une discrétion sans exemple, M. Isabelle avait conservé son bandeau.

Il se tenait encaissé, le corps incliné à droite, la tête penchée , les bras pendans et les jambes ouvertes. Sur lui aussi , et pour nous servir de son style, Morphée avait secoué ses pavots; il s'était endormi en attendant, A ce spectacle , madame Isabelle se couvrit les yeux ,* son mari venait de faire un mouvement...

Anuiary craignît qa'il ne se rémllâi , et se hâtant de refermer le coffre :

— * Mais il dort , dit-il , respectons son sommeil ; et vous , madame , prètez-moi votre atlention.

D'un geste respectueux , le marquis invita madame Isabelle à s^asseoir; mais elle demeurait immobile. Il la conduisit donc jusqu'à la Jïergère qu'il Tenait d'occuper. Elle s'y laissa tomber. Amaury se mit sur un pliant , à quelque distance.

— Après la supercherie dent j'ai usé, dit-il» TOUS pourriez , madame , me regarder comme un infâme y s'il ne m'était facile , en quelques juotSy de vous prouver au contraire que vous n'avez pas eu,dans la circonstance qui m'amène^ d'allié plus loyal et de plus fidèle ami.

£t ce disant , il rapprocha son pliant du siège de madame Isabelle.

110 MADAME li^ABEtLR.

— Trois hommes vous aimaient , madame , dont TOUS repoussiez également l'amour, mais par des raisons différentes. Le premier, votre mari, parce qu'il se présentait au nom de la loi , et qu'en amour , la loi est une absurdité. Le second... vous savez qui je veux dire...

parce qu'il était intempestif, et qu'en amour, la maladresse est au moins une inconvenance.

Moi , le troisième enfin , parce que vous me réputiez sans honneur, et qu'en amour le manque de foi est un crime.

Du premier de ces hommes, nous ne tien drons pas compte, s'il vous plaît; sa prétention ultra- légale nous le permet; ainsi, restent monsieur... et moi.

Ici le marquis prit le ton d'un homme blessé.

— Quant à monsieur... qui fut mon ami . je ne comprends que trop qu'il ait cherché à me perdre dans votre esprit : ce fut moi qui vou^ le présentai. Et, à ce compte. Il n'a pas dû se faire £aiute de trahir ma confiance ; non-seulement en parlant pour lui-même , mais encore contre moi-même — c'est l'habitude — quoique ce ne soit pas très délicat.

— De grâce , parlez moins, haut ! dit madame Isabelle en jetant à la dérobée nn regard sur l'étui de harpe. Le marquis continua :"

MAPAME ISABELLE. 111

— Je l'avoue , je vis avec plus d*ennui que de colère cette conduite d'un homme à qui je supposais quelque élévation de cœur. Que je m'étais trompé , madame , Gabriel était un fourbe !

— Mais, monsieur, interrompit madame Isabelle , voulez-vous donc me perdre que vous criez ainsi ?

— N'ayez aucune crainte, madame, repartit Amanry, l'intérêt de votre sécurité est devenu celui de mon amour : ayez la bonté de m'écouter encore.

XXIIF.

— Egaré d'abord par une apparence trompeuse, je crus vraiment à Ta mour de Gabriel pour vous ; tout épris que j'étais moi-même et peul-étre , à cause de cela, je le plaignis sincèrement. Bientôt je fus réduit à l'envier; il me sembla que vous ne l 'écoutiez pas avec cette mortelle froideur qui nous accueillait tous. Cette découverte me désespéra; mais je cachais ma peine à tous les yeux , aux vôtres surtout; et je la masquai de cette turbulente gaîté , de ces écarts de conversation où j'affectai de tout dire pour avoir le droit de cacher la seule chose que j'avais résolu d'ensevelir au fond de mon cœur . J'acceptai votre mépris pour

HADAME lâABELLE. tt^

échapper à votre pilié;il fallait que je vous aimasse bien ; ce fut ainsi que je vous dérobai ]a connaissance de la vérité.

N'en pouvant mettre dans ses yeux , Amaury mit des larmes dans sa voix. Il était aux genoux de madame Isabelle, il devint presque éloquent ; il reprit :

— Hélas ! me disais-je , elle ne saura jamais de quelle passion est dévoré ce cœur; et à chaque minute j'étais prêt à me jeter à vos pieds et à l'ouvrir devant vous... mais la crainte d'être raillé m'arrêtait et raffermissait mon* courage. Moi , amoureux ! l'homme qui nie l'amour et qui répudié l'espérance ! non ! plutôt mourir que de parler.. Et c'était un intolérable supplice. Ah ! croyez bien que s'il ne se fût agi que de votre colère Je l'aurais bravée comme je viens de le faire. A ces tourmens , Gabriel joignait d'insolentes insinuations qui achevaient de perdre ma raison. — « Je la réduirai , me > disait-il (il parlait de vous, madame, et » dans mon aveuglement j'allais jusqu'à l'écou- 9 ter!), je la réduirai cette femme superbe; » j'ai déchiffré l'énigme de son caractère. Ce » n'est ni une débauchée , ni une prude , ni • une décote, ni une athée ; elle n'est ni froide , » ni sensuelle , Ml chaste , ni libertine , et ce-

> pendant elle ett à la foie tout cela : c'etê une * hypocrite. Il faut la combattre avec ses pro-* » près armes. »

— £t il a dit cela ! s*ëcria madame Isabelle , le front et les joues en feu.

— Gela et bien d*autres cboses. Il me parlait encore d^in poète, d'un général... que sais-je? d^un jour que lui-même était entré dans voire salle de bain...

— Assez! dit-elle avec autorité.

— Enfin il osa prétendre que vous n'étiez pas digne de Tamour d'un bomme d'honneur.

— L'infâme I

— Que s'il s'était attaché i\ vous ce n'était que par vanité, et que s'il ne vous obtenait d» votre gré il vous aurait par surprise...

Amaury baissa la tête jusqu'à terre et em brassa fervemment les pieds de madame Isabelle : — Ici , dit-il , c'est à moi dem'accuser et je vais le faire... mais m'accorderez-vous jamais mon pardon , madame ?

— En doutez- vous , puisque je vous écoute !

Madame Isabelle dit ces mots d'une voix éclatante , une main sur son cœur» l'autre dans celle du marquis.

Amaury releva la tête. — Soyez bénie , dit*i1. Il se composa un maintien repentant : — En-

VADAMB ISABELLE. 115

(enciei ce que m'a inspiré Tainoor !etii donna à son accent toutes les tendresses absentes de son àiue : — Sachez en6n, comment, sans avoir été assez lâche pour la préparer et précisément en Toulant la prévenir , j'ai dû paraître l'ouvrier de la trame ourdie par mon rival.

Furieux d'avoir échoué dans ce qu'il me nomma sa préface de séduction , Gabriel , en vous quittant , s'occupa activement du groê de ëon œuvre. Un billet écrit de sa main prévenait M. Isabelle qu'une dame l'attendait ; et , les yeux bandés, H. Isabelle se laissa conduire ici. La clef de votre boite de harpe volée dans la matinée offrait le moyen de loger avec sécurité ce trop conâant monsieur ; quant à celui de Tintroduire chez vous , un drôle y avait pourvu en débauchant vos gens. Mais ce drôle luimême vendit le secret de son maître et livra la clef de la boite. C'est. au bal qu'elle me fut remise, c'est au bal que j'appris tout: Gabriel, à votre sortie , devait vous précéder , pénétrer dans votre appartement, s'y laisser enfermer avec vous et vous faire acheter cette clef à un prix que ne pourrait payer tous les trésors de la terre ! Ce fut au bal que je jurai de déjouer cet infernal complot ! ! ô madame, je devenais fou à la pensée qu'avant une heure peut - élre

cet homme serait dans votre lit... plus moyen de TOUS parler, mais je pouvais agir encore ! d'ailleurs m'eussiez - vous écouté ? vous alliez partir; et, par une atroce fatalité, je venais de vous insulter ^ je m'étais ainsi enlevé' jusqu'au droit dé vous instruire ! Un mot que je jetai à mon valet décida de notre sort : Gabriel , posté dans les jardins de la duchesse, y serait arrêté ; il vous guettait de, là , on l'y retiendrait par la force... ou, s'il échappait, c'était moi qui ferait justice du traître ! moi qui occupai la place de votre cocher; moi qui vous conduisis ; moi qui entrai avant vous dans cette chambre... Vous le savez, Gabriel n'y était point! Alors, madame, un ange invisible me toucha de son aile, c'était le désir; une voix inconnue me cria de rester, c'était l'espoir... j'obéis; les parfums de lieu avaient engourdi mes pas, le temps de fuir était passé... vous veniez; ma présence était inexplicable... vous entrâtes; je me jetai derrière ce rideau.

Madame Isabelle parut se recueillir quelques instans.

— Vous m'aimez donc bîe» ! dit-elle.

— Plus que je ne puis vous le dire , madame I

— Assez pour oublier cette nuit, si je vous promets de Tonblier moi-même ?

— Assez pour lui donner des sœurs, si je pouvais penser qu'elle s'effaçât jamais de votre mémoire !

— C'est bien; vous êtes un homme! Au prix de mon amour, consentez-vous à m'obéir en tout ?

— En tout

] 1 8 MADAME ISABBLLE.

— J'accepte votre parole et je vous engage la mienne : Ouvrez à mon mari et prenez sa place. — Je le tiens enfin ! se dit-elle.

— Hein ? fit le marquis.

— Vous hésitez ?

— Je réfléchis. — Une fois dans la hoite , pensa-t-il , je suis en son pouvoir... et si c'était un piège !

— Ce n'est pas ainsi que je veui être servie ! dit impatiemment madame Isabelle.

— Je réfléchis , reprit le marquis , que votre mari ne peut sortir à cette heure.

— Aussi prétends-je bien qu'il reste; il est chez lui.

— Il est vrai, dit le marquis.

— Ouvrez donc.

— Votre volonté est ma loi.

L'échange se fit si dextrement et avec tant de prestesse que M. Isabelle fut roulé sur un canapé a vaut de s'être complètement réveillé de sa léthargie. Il n'avait éprouvé aucune avarie notable durant les longues heures de sa séquestration et n'était qu'à moitié asphyxié par la priva-r tion de l'air vital et la compression de ses feux. Il étendit de toutes parts ses bras. et ses jambes , bâilla comme un crocodile, fit tomber son ban^ deau en se frottant les yeux ; et apercevant sa

femme devant lui , se les refrotta et rest;^ béant.

Quant au marquis , il était solidement enfermé. — Et s'il «m'a trompé!... dit madame Isabelle en retirant la clef de la boite , il s'est taillé un linceul dans son mensonge !... à l'autre maintenant.

H. Isabelle voulut balbutier quelques pacifiques excuses ; madame Isabelle Farréta court.

— £h! mon Dieu! monsieur, lui dit-elle, me jugez- vous de si peu de sens que je m'inquiète de votre humeur galante ? et lorsque vous-même avez été assez bon pour renoncera moi , me conviendrait-il de me plaindre que d^autres liens vous attachent ! Pour moi , au contraire, c'est une plus grande sécurité dans l'état paisible oii je vis retirée. La communauté qu'autorise le mariage m'eût blessée par trop de points; et, vous le savez, ma santé en eût souffert autant que la dignité de mes convictions. Mais s'il me fut précieux d'acquérir , de votre aveu , cette tranquillité selon mes goûts ,

HADikin ISABELLE. 121

il ne me le sera pas moins d^apprendre que vous n'êtes point venu pour la troubler et que votl^ présence ici n'est que le fruit d'une méprise.

— Le fruit d'une méprise , comme vous dites excellemment, répéta M. Isabelle.

— En ce cas , monsieur , oserai'-je vous prier de me la rendre intelligible ?

— C'est ce que je vais essayer de faire , dit* il en s'enhardissant ; toon aventure est prodigieuse ! Mais d'abord , permettez-moi de m'inf or mer si nous sommes exactement seuls ?

Madame Isabelle l'abima d'un regard.

— Ma question, s'empressa- t^il d'ajouter, ne peut s'entendre que d'une sorte, et j'ai voulu vous demander si quelqu'une de vos femmes...

— Aucune femme ne couche chez moi, monsieur.

Voici donc ce qui m'arrive, reprit le mari.

Hier, à la nuit, sur les neuf heures... neuf heures un quart... la demie tout au plus; comme je sortais de mon domicile, me rendant au cercle, un homme m'aborde : — Est-ce bien à M. Isabelle que fai l'honneur de parler 9 — à luirmême. Cet homme n'avait point de livrée, mais j'avais vu cette figure-là quelque part... et tenez, ici, précisément, apporter souvent I. 11

1S2 MADAni ISABELLE.

des bouquets dans le temps où j'ëtais admis à votre toilette; et, si j ai bonne mémoire, toajours les mêmes bouquets : des œillets blancs et des violettes de Parme.

— « Les bouquets de Gabriel, dit en tressaillant madame Isabelle ; son domestique !

— Enfin , une de ces figures que je reconnaîtrais entre mille, un vrai crispin de comédie, tout noir de la tête aux pieds, tenue de Basile , allure de Figaro; lequel s^étant suffisamment assuré qu'il ne se trompait point en ma personne, me dit être envoyé par une dame...

dont vous me permettrez de vous taire le nom ! et remplit son message auprès de moi. En un mot, j*étais mandé chez cette dame.... dont vous me permettrez de vous taire le nom ! et je devais me confier en aveugle au Mercure qu'on me dépêchait. C'est bien , me dis-je , me voilà un héros de roman ! Un cabriolet nous attendait à quelques pas; nous gagnâmes le cabriolet*

— De quelle couleur était le cabriolet? demanda madame Isabelle.

— Ah ! je ne sais pas; je vous ai dit qu'il fai5ait nuit , et la nuit... joignez à cela , comme je crois vous Tavoir insinué , qu'on m'avait bandé les yeux.

KADAMB ISABELLE. 123

— Et VOUS n'avez pas été tenté de regarder par un coin du bandeau ?

— Pas le moins du monde... ou si peu , que ça ne vaut pas dire 1 aussi bien est-ce la seule indiscrétion que je me sois permise : La caisse était verte et les filets noirs.

— L'écusson ?

— Surmonté d'une main armée.

— L'écusson de Gabriel !... le cheval ?

— Alezan.

— Son cheval ! sou cabriolet ! dit encore madame Isabelle. Ses lèvres pâlirent : — Je TOUS écoute.

— Nous montâmes dans le cabriolet; nous partîmes de tonte la vitesse du cheval. Vous pensez bien que je cherchai à faire parler mon guide. Impossible ; c'était une serrure à combinaisons. Quand je vis que je perdais mon temps à le questionner, je me mis à réfléchir ; on pour n'exprimer plus exactement, je m'amusai à compter les minutes , ensuite les quarts d'heure... C'est une habitude que j'ai contractée dans mes voyages , ça distrait... mais il faut du calme pour cela et , involontairement , j'étais inquiet. Nous revenions et tournions sans cesse sur nous-mêmes et cela me semblait d'autant plus singulier que, de chez moi pour

124 MAftAME ISABELLE.

aller chez la duchesse... je veux dire chez cette dame dont vous me permettrez de vous taire Iq nom !...

— La dudiesseî répéta madame Isahelle qui ne put se défendre d'un sourire , et elle ajouta : — Mais en vérité , comment me respecteraiton moi-même ?

— Bref, BOUS n'arrivions pas; mes inquiétudes augmentaient , et avec elles me vint' la crainte d'être tomhé dans un guet-à-pens. Un moment je tremblai d'avoir été dénoncé, à cause de mes opinions conservatrices , à l'une de ces redoutables ventes de Carbonari, dont le Consiitutiofinel nous a révélé l'existence et qui s'assemblaient dans les catacombes pour y l'aire des sacrifices humains... je vous l'avouerai, j'en sentis jusqu'au lissu de mon gilet de flanelle se hérisser sur ma poitrine. — Mais que je suis sot , me dis-je , et- en effet je portais dans une de mes poche»...

— Des armes.; abrégez !•

— Du tout ! un brevet de courage et de bonheur : un billet de madame de D... ellemême!... je veux dire, de cette dame dont vous me permettrez de vous taire le nom...

— Un billet! un billet! s'écria avec angoisse madame Isabelle.

BfADAMB ISABELLE. 125

«-* Ou une lettre, comme il vous plaira, qui «ravait été remise par le domestique en question.

— Une lettre !

— Scellée d'un cachet à coufonne comtale.

— Le cachet de Gabriel ! donnez !

-— Le voilà.

— Son écriture ! et Ta voix de madame Isabelle tremblait, sa main tremblait; elle s'était emparée du papier : — Son valet, sa voiture, sa plume ! c'est plus qu'il ti'Gn faut pour me convaincre! Amaury m'avait dit vrai; Amaury n'est point coupable ; ce n'est point Amaury qui mourra !

£n ce moment y. une ombre rapide passa de« vant une des fenêtres de la chambre ; le choc d*an corps pesant retentit sourdement sur le pavé de la cour et une affreuse clameur se fit entendre.

Madame Isabelle saisit le cordon d'une sonnette et Tagita violemment. — Il se passe quelque chose d'extraordinaire dans cette maison ? dit-elle , en s'adressant à son mari : — On va ouvrir chez moi , je vous charge d'expliquer aux yeux de mes gens comment et pourquoi vous y êtes : J'aurai été indisposée au bal , vous m'aurez ramenée, mon malaise se sera augmenté , vous serez resté... enfin tout ce que

VOUS voudrez, hors ce qui pourrait porter atteinte à la considération qui m'est due ! a cette : condition ,j'oubHe Tindignité de vos procédés. Quant à la femme qui va venir , j'ai le moyen infaillible de m'assurer son silenee.

£t , à Tinstant même , cette femme se présenta haletante , eifarée : — Madame...

Madame Isabelle l'interrompit : — Qu'y a* i-il , mademoiselle ? quel est ce bruit ?

— Ah I madame... c'est François.... le palefrenier.... il a trouvé M. Grand-Jean chez mademoiselle Julie... François est violent comme tout... il a jeté M. Grand-Jean par la fenêtre!...,

B'autres femmes accoururent encore : — 11 se meurt!... criait-on — la cour est remplie de sang .. — François s'est enfermé dans l'écurie !... — Il s'est armé de sa fourche !... — 11 veut tuer tout le monde ! — les voisins ont été chercher le commissaire.. .

£t, comme la porte était restée entr'ouverte* les lunettes bleues du commissaire s'y montrèrent et on aperçut le bout de son écharpe.

— Les gens de justice chez moi ! s'écria madame Isabelle dans la plus grande agitation, qui a osé souiller mon hôtel d'un tel scandale ? £t interpellant M. Isabelle : — Monsieur ! vous êtes membre du gouvernement, ordonnez à

iâ& MADAME ISABELLE^.

Cet homme de se retirer , vous avei le pouvoif • d'épargner à ma maison la honte de sa pré- 8en<;e... et je tous somme île le faire! Elle frappa dans ses mains — Que tout le monde se retire , dit-eMe

On lui obéit.

Maïs M. Isabelle avait à peine quitté l'appartement qu'il y reparut de nouveau. Ses traits étaient bouleversés.

— C'est mon compagnon de cette nuit , ditil , c'est lui-même !■ je l'ai parfaitement reconnu , quoique sa chute l'ait horriblement défiguré , mais impossible d'en tirer une parole , le pauvre diable est mort. Et M. Isabelle reprit haleine et s'essuya le front : — D'ailleurs mon intervention est maintenant inutile; son maître vient d'arriver, un jeune médecin des environs, j'imagine, car il porte une boite avec lui, sa trousse dont il a eu soin de se munir... Et justement le voici !

• M. Isabelle n'avait pas achevé de parler que Gabriel entra un pistolet à chaque main.

XXVIt

— Le marquis est ici ! dit-il.

— Il n'y est plus, répondit froidement madame Isabelle, il vous cherche, il est chez vous

' avec des épées. Il dit que vous avez mérité de mourir et il veut vous trouer le cœur.

Gabriel s'élança à la porte.

— Pas encore! dit-elle, elle se cramponna à lui : — Le marquis a le temps d'attendre.... et monsieur vous attendait aussi ! Elle désigna son mari; M. Isabelle se leva et salua — Monsieur est mon mari que vous avez lâchement insulté et qui vous en demande raison! puis, montrant Gabriel et s'adressant à son mari : — monsieur se reconnaît coupable de l'offense

Page 1