I. âO
Arec Téglise il eut des accomiDodemeiiK.
XB rima bbb cbosbs.
Il est un livre que peu de gen^ du monde ont lu, c'est le Dictionnaire des cq$ de eon^ science.
C'est un livre remarquablement lucide , résumé précis d'opinions toujours sagement motivées , que chacun est libre de ne pas partager,. — puisque, sur la matière il y a partage, — mais que , par la même raison , personne n'a le droit d'incriminer.
A ceux, qui nous diraienl « que , de son es^ Aenoe, la conscience est unanime et infaillible;
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que , sur sa règle , par conséquent, it ne peut y avoir partage; et qu'un dictionnaire pour diriger la conscience est une injure à l'huma- •ité; »
A eenx-là , nous ne répondrons pas.
U y a telles ignorances qu'un honnête homme doit respecter, à l'égal de l'ignorance des.enians.
Mais, — ceci adroi^^ — quç dans certaines
occasions , il est permis , sans encourir l'anathème des bons esprits , de s'autoriser de qui nous avise ; nous dirons que trois^ mois après avoir quitté Rome, D; Luis alors en Sicile, ouvrit le Dictionnaire des coê de conscience.
Ce fut dans la noble et exemplaire ville de Messine. Voici à quelle occasion.
D. Lui» avait îaki connaissance, dans cette ville, d'un moine nommé Fra^-José dèl Hojo.
Fray-José était Espagnol, mais il habitait Messine depuis long-temps;
C'était un homme de quarante ans environ, grand , brun , vigoureux, alerte, qu^que peu voûté et d'un embonpoint raisonnable pour an moinCk Sa face était autant de^ Sicile que d'Espagne. U tenait ordinairement ses yeux baissés, mais le jeu très expressif de sourcils, épais et noirs comme le reste- de son poil , doo-
EGCLÉSIASTI^E. SSS
nait de nnguliers aspects à sa physionomie. On eût dit , lorsque ces deux formidables sourcils s'ébranlaient de concert , que des éclairs , partis des yeux, allaient illuminer le ronet Tisage du moine; et cependant^ le» paupières demeuraient closes, rœil voilé; le sourcil seul avait remué. On cherchait un regard , on ren-' contrait le rideau fermé de cils noirs et frisés... Il y avait des gens qui prétendaient que Fray- José voyait à travers sa paupière.
Défait, cet hommesemblait pénétrer la pro* fondeur de votre mensonge , rien qu'en vous écoutant et sans jamais vous regarder.
Aussi, confessait-il peu de monde à Messine.
Il avait accepté lat place d'économe dans un des nombreux couvens qui confinent au faubourg de Zacra ; et , cette charge l'obligeant à de fréquentes sorties pour l'administration temporelle de la communauté , Fray-José remplissait ce devoir comme s'il eût usé d'un pri<» vilége. Ses excursions se convertissaient, la plupart du temps , en régals secrets et en promenades.
D. Luis était l'assidu compagnon de ces der* nières.
Pendan4 l'une d'elles, il avait raconté à Fray-José toute sa pitoyable aventure de Rome;
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S54 »U QtLIBAT
et le inoina, suivaataon habitade, l'avait écouté sans lui répondre.
Ils suiYttîent alors le bord de la mer , parle chemin qui va du vieux Môle au c^iâteen Saint- Sauveur; et aussitôt que D. Luis eut cessé de parler , Fray-José retombé dans son habituelle rêverie , sembla reprendra avec les flots du rivage un vieil entretien souvent înterrompm mais jamais épuisé.
Ce silence obstiné de Fray-José mit D. Luis à la gène. Il ne sVtait ainsi avancé qu*à condition d'obtenir pour sa confidence quelque marque de sympathie ou de Marne. Il dit au moine d'un ton moitié railleur, moitié chagrin : « £t vous, qu^eussiez^vous fait à ma place ? »
Fray-José dit en fronçant légèrement le sourcil :
-^ Vous m'adressez*-là , mon cher , une de ces banales questions que tout le monde fait et auxquelles personne ne répond : ce que feuêse fait à votre place f Mais , ne savez-vous pas, que deux hommes ne peuvent jamais se trouver à la même place ; ou , si vous TaimeK mieux, qu'une même place n'est jamais la même pour deux hommes. A ce que je vois, vous avez des remords ?
£GCL£8IASTIQrE. 855
*- Je n'ai point de remords, dit IV. Luis, j'ai des regret»... et des craintes.
*— Que craignez- vous ?
— D'avoir * par raa funeste méprise, élevé une barrière de plus entre Candida et moi.*, une barrière infranchissable !
— Mais Candida , m'avezrvous dit , ignore iwUe funeste méprise , répéta Fray-José, en pleurant ce dernier mot au diapason de son interloculeur.
•— Elle l'ignore , mais non pas moi! reprit B. Luis , qui rompit sa gourmette , et de long* temps je ne l'oublierai ! Supposez Candida mariée, supposez le malheur que je déplore arrivé à l'époux de Candida , quel nom donnerez-vous à ce malheureux ? Il »ura» trahi la foi conjugale! il aura fait pis.... sa complice , dans cette trahison , sera la mère de celle qu'il trompe !... Ah! Fray-José, il y a des noms pour tout cela! des noms qui, mérités par un mari, sont épouvantables, mais qui, appliqués à un amant, sont plus épouvantables encore!
— Mais , en réalité , vous n'êtes pas l'amant de Candida ?
— C'est vrai... et , à ce compte, je ne le puis plus être !
tm m GSUlitT BCGL^IASTIQUE.
Fray-José fronça de noaveaa le soorcil, — « Yous êtes uir en&nt ! » dit-il.
D. Luis prît un livre sons son bras , TouTrit et répondit : — Voici qui va fixer mes irrésolutions. »
— Le Dictionnaire des cas de conscience ?
•*éeria Fray-José , sur quel inquisiteur avez- ¥0us mardié ? « Il s'empara du livre, le renfemM dédaigneusement ei entraînant D. Luis vers une maisonnette située dans leur chemin , et proche: — « Joli houquin ! dit--il , j'ai mieui ^e cela à vous offrir ! »
Us entrèrent dans, la maisonnette.
Ils s'attablèrent.
Ils étaient attendus. Le maître du logis, respectueux et jovial hôtelier , vint les saluer, le bonnet à la main et le sourire à la bouche. Ce sourire s'adressait particulièrement à Fray- José, commensal habituel de céans. Sur un signe qu'il fit , Thôtelier servit une délicieuse écuelle de potage aux olives , du pesce-spada en compote, de 1 anguille du Phare au safran , des confitures, du vin de Syracuse, et aussi du vin de BlalToisie de Madère ; puis , sur un autre signe de Fray-José , il se retira incontî-
nent , laissant les deux convives à eax-mêmes et en liberté.
— Pour un homme sombre , mon jeune ami, dit Fray-José , en dépliant iine fine et blanche serviette qu'il se noua sous le menton , pour un homme sombre, vous le voyez, je ne hais pas trop la chère grande et délicate. Si vous êtes donc de mes avis, nous reviendrons souvent en ces parages. Le drôle qui y demeure s'entend en cuisine mieux que pas un au monde. Sa masure fume toujours comme une marmite remplie des plus embaumans ragoûts... et, sang-dieu! seigneur, vous m'allez dire des nouvelles de celui-ci.
Là-dessus, il chargea l'assiette de D. Luis et garnit la sienne; il emplit les verres, salua S. Luis, but, mangea, but encore, excitant de la voix et de l'exemple le jeune homme à liû faire raison; si bien que le repas n'était pas encore à moitié , que D. Luis éprouvait déjà le bien-être qui dispense de la prudence à table.
Fray-José parlait beaucoup et très haut.
Le festin continua de la sorte , et de propos en rasades, de rasades en propos, bavant sec et mangeant salé, ils arrivèrent aux friandises.
Ils savourèrent les fruits parfumés du Val del Demone , les conserve» au poivre de Taormine,
BGGLisiiSTIQVE. 3Ô9
les gâteaux au miel de Namari et toutes les autres délicatesses de la Sicile.
B. Luis n'avait plus une pensée qui lui appartînt.
Ses coudes étaient sqr la table, sa serviette sous la table, le Dictionnaire. des cas de conscience sous sa serviette.
Fray-^José aiffia Fhôte -^ t de l'eau-de viede France ! » cria*t*iL
— Be Veau-de-vie de France ! répéta B. Lois.
11 n*en avait jamais bu , le pauvre enfant !
On lenr apporta de Feao-de-vie.
^~ A votre santé , seigneur ! dit Fray-José.
— A la v6tre ! » B* Luis but. — C'est le sang de Nessus! dit^il , c'est du feu !
--* C'est le sang des Bieux, répliqua Fray-José, c'est l'icfloft divin , c'est l'imoiOTtalité en bonteille! » et se tournant devers l'hôte resté béant d'admiration. ^- « Ça , n'as^tu point, ditil , quelques danseuses grecques ou maltaises qui nous fassent compagnie ?
L'hôte fit signe que non. — « Bes gens d'église ! murmura-t-il , mais si messieurs les Jurats en étaient instruits, ils seraient capables de venir chez moi !
— Ëfa bien! quand il» y viendraient, imbécile ; et , avec eux , le bon Bieu en tête ?
860 DV céuBiT
— HaU je serait ruiné !
— Animal ! fit ioié.
— Ane! fit D« Lois.
— Bélitre !
— Pécore!
L'hôte s'enfuit.
— Cuistre ! « superexclama le moine, — Coglton9 1 qui s'avise de nous donner la comédie sans le divertissement!... » et, les oreilles dressées comme un faune en benne fortune , le moine accompagna cette dernière apostrophe d'un ricanement à bout portant. Il ^outa : — Ce n'est pas que j'en sois fort pressé moi-même; mais , quand je traite un compatriote, ma passion est de faire les choses comme il fsiut ; et, j'aurais souhaité, seigneur, de vous donner»
après boire, le spectacle de quelques-unes de ces créatures : vraiment, il y en a de rares, et qui se démènent de la plus agréable façon.
Quant à moi, je n'ai jamais aimé la danse.
— Et moi je ne Taime plus , dit D. Luis.
«*- Fanfaron !
— C'est la vérité.
— Alors, qu'aimei-vous donc ?
— Ce que je ne puis avoir.... Gandida !... —
A votre santé I » et , du coup , D. Luis donna
à boire à son rabat.
ECCLESIASTIQUE. , S6t
— Candida ?fit Fray-José à Ja vôtre! » et
il vida son verre dans son assiette... — Candida? cette femme qui fiait l'amour à coups de stylet, et se dérobe sous Téperon comme une cavale aragonaise ? mais, vous trouverez à Messine cent femmes plus aimables qu'elle.
M. Luis fit un soupir équivoque.
— Ne dédaignez point les Messinoises! continua Fray-José , buvons plutôt un coup et parlons raison.
— Oui , parlons raison !
— Buvons aux Messinoises !
. — ... Aux Messinoiscb !.... Elles sont donc bien belles ?
— Merveilleusement belles !
— Et coquettes ?
— Coquettes à damner, même sous leur longue mante qui les cache de la tête aux pieds ; brunes, accortes, largement découplées, se noircissant l'œil de belladone ; telles enfin que peut les désirer un gentilhomme de votre âge; de plus, d'une adresse extrême à ajuster un rendez-vous.
— En un mot, au fait des meilleures ruses galantes ?
— Au fait des plus divertissantes roueries !
-^ Et le tout malgré la jalousie des maris ?
964 BU GBLIBAT
— Le tout à cause de la jalousie des maris !
mais, rassurez^vous , si l'époux Messinois est jaloux, il ne l'est point avec les gens de notre robe... ainsi , buvons à l'époux Messinois.
— Buvons à l'époux Messinois !
— A tous les époux de Sicile !
— A tous les époux de l'univers !
•— Jusques et y compris le futur époux de votre belle ! « ingurgita le moine qui, du choc, ébrécba ses dents contre son verre.
B. Luis brisa le sien contre la table. — Je ne bois plus , dit-il , vous me feriez dire quelque sottise ; ne parlons plus de Candida.
— Soit! n'en parlons plus; congédiez le passé , nettoyez votre cœur ; oubliez-la.
— Jamais!
— Eh bien , trompez-la.
— La tromper ?
— Oui, galantisez une autre femme.
— A quoi bon ? Candida ne le saurait pas ; elle n'est point en ce pays.
— Elle le saura, elle y viendra.
-^ Elle y viendra ? s'écria D. Luis , tout-â-fait ivre, Sang-de-Golgotba!.. et je la désespérerais à mon tour?
— Tant qu'il vous plaira!
— Alors... je suis à vous... Faites de moi ce
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que vous voudrez!.. Un grabat dans un grenier, une femme sur un grabat !.. et que la Gandida en crève de dépit !
Il essaya de se lever, et trébucha. Il se crara* pouna à la table. — « C'est étonnant , dit-il , comme cette table vacille ! »
Fray-José avança le bras et appuyant un doigt contre la poitrine du jeune homme. — « Rasseyez-vous, » dit-il.
Ce fut comme la pointe d'une épée ardente qui recloua D. Luis sur sa chaise. Il retomba pesamment dans ses sandales. Il comprit qu'il n'avait plus la liberté d'un seul de ses mouvemens; mais, en même temps, par une étrange faculté , il se sentit renaître moralement ; son esprit se dégagea avec majesté des liens de l'ivresse et surgit plus lucide des fumées de l'alcohol. B. Luis vit clair devant lui et autour de lui. Il plana au-dessus de lui-même et assista au spectacle de sa propre dégradation. Elle était effrayante. Ses cheveux , épars et sans reflet, pendaient comme le plumage d'un aigle blessé à mort, les pommettes de ses joues étaient apoplectiques , ses lèvres pantelantes et gonflées , les tuniques de son œil injectées de sang, toute sa personne faisait horreur !
Il jeta un cri sauvage qui éclata comme le mugissement d'un buccin de bataille.
Le moine y répondit par un farouche éclat de rire. — « Je suis content , dit-il , tous avez profané le nom de celle que vous aimez, je vous tiens quitte du reste !» et il disparut.
D. Luis se signa , croyant fermement avoir soupe avec le diable ; puis , ayant ramassé à grand'peine le Dictionnaire des cas de conscience , sortit lui-même du bouge, traînant ses chausses du mieux qu'il put.
Mais le lendemain , lorsque , revenu à des idées de componction, il voulut consulter le pieux glossaire, il se trouva que c'était le livre de dépenses du couvent de Saint-François.
Ce qui lui prouva réellement que Fray-Josc était un moine.
Cette certitude le remit d'aplomb.
Il avait commis le péché en société d'un individu de sa race.
Après lui , ou après eux , il y avait encore Satan.
Derechef, D. Luis ferma ses malles et les fit embarquer sur le Jésus- Marie frété pour Malaga.
Mais il oublia de s'embarquer avec elles; et, dans l'espace de deux ans , de 1828 à 18^0 , \ courant après son bagage , il visita successivement toutes les capitales de l'Europe , achevant de s'instruire par la comparaison des mœurs
â66 DU CELIBAT ECCLESIASTIQUE.
des différens peuples, et négligeant toutefois de réformer les siennes.
De sorte, qu'il devint un pas trop mal habile observateur, et se chargea d'un assez gros nombre d'iniquités.
Au nombre desquelles , une des plus grosses et des plus scandaleuses, fut incontestablement celle commise en la nuit mémorable des noces du sieur Malorné.
Cette iniquité, le lecteur la connaît tout entière.
Mais, ce qu'il ne connaît pas, c'est l'heureuse influence qu'elle exerça sur l'esprit de l'homme qui avait à en répondre devant Dieu.
Égaré, mais non perverti, il fit dès lors un amer retour sur ses coupables mondanités ; et , de dissolu qu'il était, devint le modèle des âmes pénitentes.
Nous n'en voulons pour preuve que les événemens passés durant notre court voyage à y... , événement dont nous avons rendu compte.
Ce qui est survenu , c'est à lui de le dire.
C'est lui qui finira cette histoire et ce l^vre.
En quittant y , dit-il , je ne retournai point
chez moi.
Je m'adieminai vers la Barrière du Trône et entrai dans Paris.
Je descendis le faubourg Saint-Antoine , débouchai sur la place de la Bastille «t suivis la ligne des boulevarta.
C'était le soir.
Je marchais sur le trottoir de droite; et, à la manière dont plusievirs femmes traversèrent la chaussée , je m'aperçus qu'il pleuvait.
£n regardant ces femmes relever coquettement, les unes sur le devant, les autres d'un côté , d'autres des deux côtés , l'ample jupon
s 68 DU CÉLIBAT
de leurs robes , je songeai qae pour ces bouf^ geoises , la rue était le salon , même par les temps de pluie.
Elles choisissaient les pâTés, enjambaient les ruisseaux avec une grâce parfaite. Elles étaient presque toutes délicieusement chaussées , et cheminaient dans le rhombe de vent le plus favorable au développement de leur tournure.
J'en comptai une, entr'autres, dont la désinvolture et la toilette avaient particulièrement arrêté mon attention.
Elle avait un chapeau de velours noir, un schâll de cachemire blanc, une robe de soie gros bleu. Elle était petite, portait sa tête avec un mouvement très du monde , et n'avait pas une mouche de boue à son brodequin. Je ne vous parlerai de son mollet que pour vous dire qu'il me rappela un instant celui de Candida.
Gomme elle se tenait devant moi , je compo* sai une figure à cette femme.
Entre le bavolet et la passe de son chapeau , quelques anneaux de cheveux déroulés par le vent resplendissaient , de temps en temps , comme un écheveau de fils d'or. Je lui donnai un front blanc et lisse , un arceau de fins sourcils , des yeux noirs , un teint de blonde y une
bouche mignonne et appétissante... elle marchait toujours , et mon imagination avec elle... Tout à coup , elle ferma son parapluie et entra sous une vaste porte...
Je me précipitai à sa suite.
On m'arrêta , on me demanda mon billet 9 je présentai de l'argent et reçus une carte , escaladai plusieurs escaliers et rejoignis mon inconnue , auprès de laquelle j'eus le bonheur d'être placé. Oh ! déception ! ses cheveux blonds étaient aurore , elle avait le nez long , les lèvres épaisses et la figure couverte de taches de rousseur. Avec un masque, et au bal de l'Opéra , cette femme eût pu prétendre aux plus brillans succès.
Il ne me restait plus qu'à lui demander où nous étions, et j'allais le faire , lorsque je m'aperçus que , de toutes parts , une foule de jumelles , binocles et lorgnons étaient braqués sur moi. £n fiace de ce public , et l'objet de son bienveillant intérêt , je n'osai point parler à une femme ; je rabattis mon chapeau sur mes yeux et attachai de plus près l'agrafe de mon manteau.
Par la disposition des loges et des galeries, le lieu où je me trouvais devait être un théâtre, et cependant , par la construction de l'enceinte ,
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o'étnit tout au plas un café; je pris donc le terme moyen , et , me souvenant qn*un culte nouveau s'était installé sur le boulevart, entre les Folies-Dramatiques et le théâtre de Madame, je conclus pertinemment que j'étais chez l'abbé Ghatel.
Bientôt une musique peu harmonieuse me confirma dans cette idée. On jouait l'ouverture de LodoUka, La marche des Tartares fut redemandée. Plusieurs dames élégammenl parées jetèrent leurs bouquets au chef d'orchestre.
Après l'ouverture , des valets, dans la tenue </• C0UX qu'au Gymnase on admire, firent disparaître les pupitres et les instrumens, les musiciens disparurent eux-mêmes; et, à la place qu'ils avaient occupée , fut dressée une table recouverte d'un tapis vert.
Sur la table , se présentèrent deux bougies avec leurs cravates.
£t derrière la table, un monsieur sans la sienne.
Le monsieur agita une sonnette — « fion , me dis-je, voilà le sermon qui va commencer!
£n ce moment , le pied de ma voisine était sur le mien. Personne ne me regardait ; je me hasardai à lui demander pourquoi ce monsieur était sans cravate.
— C'est, me répondit- elle, qu'il prétend ne pouvoir rimer quand il l'a.
— Rimer ! m'écriai-je , il prêche donc en vers ?
— Préclier ! reprit-elle, mais où donc croyezvous être?
Je lui avouai confidemraent qu'il était fort probable que je n^en savais rien.
— En ce cas , me dit-elle , je dois vous apprendre que vous êtes au Gymnase musical, et que vous allez assister à une séance d'improvisation du fameux monsieur... (je n'entendis point le nom ). Je vois que, comme moi , vous êtes venu ici chercher un abri contre la pluie.
Je la laissai dans son erreur.
Pendant ce temps , l'improvisateur avait passé la main dans ses cheveux , avalé plusieurs boules de gomme au coquelicot, et réclamé par trois saints l'indulgence de l'assemblée.
Et lorsque le dernier chut ! fut expiré , il déploya trois petits papiers et dit : — Le premier sujet proposé est : Les filles de Milton lisant la bible à leur père aveugle. Mais, .'.comme l'autorité nous défend de traiter les sujets po* litiques... ou bibliques , ce qui revientau même, nous passerons à un autre. Le deuxième sujet est : Eloge de Catnpistron, Quant à celui-ci, il
s 72 DU CELIBAT ECCLESIASTIQUE.
se récuse de lui-même ; puisqu'il est notoire que Gampistron n'a jamais improvisé. Il reste donc le troisième et dernier sujet qui est :
Histoire à propos de bottes ; et c'est ce sujet que nous aurons l'honneur de traiter devant vous.
Un m urmure de plaisir parcourut l'assemblée.
L'improvisateur mit la main sur son cœur, déposa sa montre sur la table et dit encore : — Le choix du sujet étant arrêté , il ne nous reste plus qu'à en spécifier le motif; et ce sera, si vous le permettez , le récit, en vers omnipèdes, d'une aventure récemment arrivée dans le quartier des Champs-Elysées. Nous prions les personnes qui connaîtraient l'héroïne de ne nous point trahir auprès d'elle. Nous commençons....- Ah!... un mot encore!.... Nous prions également le public de n'applaudir qu'à la fin. Quelque flatteuse qu'elle soit,, une interruption est toujours embarrassante. Elle nuit à l'élan deia pensée, et peut quelquefois en suspendre le cours... Nous commençons. Figurez-vous une femme qui, lasse de gémir des infidélités de son mari , aspire à s'en venger. Voilà la position. Nous commençons.
£t cette fois, il commença réellement.
Une rivale en amour — lui dérobe, un certain jùur y — ses souliers , ses brodequins , — ses pantoufles , ses patins , — par ruse ! et pour l'empêcher — de marcher — sur les pas d'un infidèle, —
Nota!---
Le cordonnier le plus près — s'était , comme un fait exprès, — d demi-lieue établi , — entre Chaillot et Passy, — Quel ennui! —
L'infidèle avait un groom — de seize ans , — yeux brillans ! — et ce groom , il V avait mis , — c'est permis — mais bouffon ; — il l'avait mis de planton , — pour raison , — en face de la maison — de la femme déchaussée — et trompée, — I. 32
Maù voilà que par le trou — de la setTure , tout à coup ! — vous jugez quelle surprise ! — la femme décliaussee avise — le groom ! —
Appelle le groom ei dit — « mon petit , — rfcchautse-toi , — donne-moi — tes bottes , et tu auras — en retour mon falbalas. • —
• Ça va ! » dit l'enfant qui rit — et, sans bruit, — quitte ses bottes et met — le corset: — puis , la robe de madame ; — sur mon âme ! -«^ qui met les bottes aussi; — c*est fini! — l'échange d'ailleurs se fait — au complet ; — et , pour un jour, — quel bon tour! — madame est groom à son tour, —
Un peu gênée , c^est le mot, — mais seulement par défaui — d* habitude , dans la peau -^^ de sa culotte. Quel tableau ! —
Car la peau de sa culotte , — qui la frotte , — lui parait être un feuillet — détaché — du livre philosophique — et critique — qui, je crois, pour titre avait : — Peau de chagsui et portait — comme épigraphe , on l'assure , — le cordon de la nature — ou, en terme médical, — le cordon ombilical, —
En résultat, elle s'arme — de la cravache; et bientôt , — à cheval, elle part au trot; — puis , prend un temps de galop, —
Elle galoppe , elle arrive, — Persot^ne ne crie
« qui vive 9 i> — Dedans la salle à manger, — sans broncher, — elle pousse son cheval, — L'animal — entre au cabinet voisin. — Quel instinct ! —
Là, elle trouve son mari — ébahi, — et la même créature — qui lui vola sa chaussure, —
Elle n'en fait ni une ni deux, — fond sur eux ! — sans pitié pour son époux ! — qui de» mqnde grâce à genoux, lui balafre le visage, — c'est l'iésage; — puis frappe à coups redoublés — les beautés — sans nombre de sa rivale ! — quel scandale! —
Enfin , du bout de son gant, — relevant — son mari — elle dit — « Mon ami, — la morale de ceci, — c'est qu'il est déraisonnable — de donner à une femme aimable — un geôlier qui l'est aussi, •
Je ne dirai pas que l'improvisateur fut couvert de bravos... Il ne parlait plus, qu'on l'ëcoutait encore. Grâce à sa recommandation de n'applaudir qu'à la fin, personne n'imagina que le flot de cette poésie si pure se fût sitôt écoulé... et personne n'applaudit. Tl avait cloué l'admiration sur place. De la sienne, il put jouir du silencieux enthousiasme de la salle entière. Ma voisine me dit: — •Ah ! c'est superbe! Ne trouvez-vous pas que ce monsieur laisse une goutte d'élixir après chaque vers ! Pour moi , je le mets fort au-dessus de M. de Pradel. • — i £t qui donc est-il ? demandai-je.
— Un amateur qui improvisa au profit des
DU CELIBAT ECCLESIASTIQUE. S77
pauvres de l'arrondissement , le célèbre monsieur...
Mais, encore une fois, je n'entendis point le nom. La musique reprenait l'ouverture de Lodoîska,,. Je m'enfuis. Au l^as des escaliers, je heurtai violemment un monsieur qui fuyait aussi... il recula de trois pas, puis se jeta dans mes bras... C'était l'improvisateur... c'était M. Malorné!
Il était pâle , il me fit pitié. Nous sortîmes ensemble. Il fit feu de sa canne sur le pa?é.
-*-Concevez-vous ? dit-il , les Velches ! comme les appelait Voltaire, les buses ! les crétins ! les insolens! rester froids! ne pas pulvériser la charpente de l'édifice sous une triple sal?e d'applaudissemens !... Ab ! tenez , j'y renonce; qu'ils en cbercbent un autre; je donne ma démission; je rentre dans Tobscurité!
— Et vous ferez bien, lui dis-je, puisque vous n'en étiez sorti qu'à votre corps défendant.
DU CELIBAT ECCLESIASTIQUE* S79
— Eh ! oui , c'est mon malheur ! reprit-il , j'avais cédé au vœu général... d'un de mes amis. Mais , laissons cela. C'est une cruelle et dernière expérience que je fais de l'injustice des hommes. Ah, ça^ et vous? qu'avez-vous fait depuis notre étourdissante entrevue à Londres? Savez*voas ce qu'est devenue ma femme ?
— Gandida ?
— Sans doute. Je n'ai point deux femmes, que je sache? et, grâce à vous, je peux même dire , que c'est à peine si j'en ai une. Oh ! ne vous récriez pas! je ne vous en veux pas pour cela ; au contraire ! Quand je dis : ma femme, c'est une manière de parler ; c'est comme si je disais : mon libraire ou mon peintre , qui , Dieu merci ! ne sont à moi , ni l'un ni l'autre. Mais, dans le fah, vous n'êtes pas obligé de savoir qu'en me débarrassant de ma femme , vous m'avez rendu un très grand service. Moi , voyez- vous , je suis de l'avis de Lautour-Mezei^y f o^ J6 soutiens avec lui qu'en fait de vols de femmes, le plus volé n'est pas le mari.
— Je voudrais le croire.
— Vous pouvez le croire. Quant à vous le prouver^ c*est facile. J'allais me marier, n'est-ce pas ? (Car , entre nous , vous savez à quoi s*est
s 80 DU CÉLIBAT
réduit mon hymen !) J'allais donc me marier... être mari, papa et le reste; tout ça dans le laps commun, une couple d'années, plus ou moins... £h bien ! tous survenez... vous me dites : « n'en faites rien ! » Je vous écoute , et voilà comment vous devenez mon sauveur !
car je ne vous le cache pas , j'ai , depuis cette époque, furieusement couronné mon existence de fleurs... — artificielles, il est vrai , mais d'un artifice auprès duquel la nature, mon cher, a la jaunisse et n'est qu'un mépri* sable oignon. Je me suis donné toutes les joies , tous les plaisirs , toutes les maladies , toutes les vanités... jusqu'à celle de parler en public , et TOUS Toyez quel agrément j'en retire. Parole d'honneur , ce n'est pas encourageant. Mais, à cela près, j'ai eu de beaux succès! succès d'argent, de renom, de galanterie, d'esprit, de fashion! tous les succès! ce soir , je me fait honte , demain tous me Terrez ! C'est Blin qui fait mes pantalons , j'ai des gilets de Terre filé, mes cigares sont de LaQeur et je ne manque pas un camp de Gompiègne.
— Je TOUS félicite.
— Plaignez-moi ! mes pantalons sont à plis et il me pousse du Tcntre. Le Ternis de nos bottes est falsifié par mon domestique, et le
livre que j'imprime pnr mon éditeur. Je suis mort. Il n'y a plus moyen de vivre. J'ai envie de me faire prêtre.
Ce mot fut jeté , par M. Malorné, avec toutç l'aisance et le désœuvrement d'un homnie qui dit : J'ai envie d'aller me promener. Ce n'était point une épigramme; ce n'était pas même une bêtise; c'était un trou dans le cœur d'un homme , ^ et par lequel un autre homme regarda ! le mot de l'énigme que , depuis dix ans, je cherchais en vain ;la clef de mon ciel , la fin de mes labeurs et de mes tourmens, la certitude dans le doute , le bonheur dans la sagesse!
Je répondis à M. Malorné : — Oui, je vous le conseille , faites-vous prêtre !
Il ne comprit pas le sens de mes paroles et dit : — Ça n'est pas si bête que vous avez l'air de le penser. D'abord , c'est possible. Il est un cas, très rare à la vérité (mais ce cas est le mien), où' un homme marié dont la femme est vivante peut être promu au sacerdoce , c'est lorsque les époux physiquement séparés renoncent d'un commun accord à la vie conjugale , comme autrefois saint Paulin qui devint ensuite évêque de Pi Ole, et sainte Thérasie , sa femme.
— Bon, lui dis-je, et d'où savez- vous cela ?
— II n'importe. Je le sais, Toilà tout. Je sais même qne Joseph Gaspard de Montmorin de Saint-Hérem, en 1710 sacré évêque d'Aire, disait quelquefois la messe à sa femme retirée dans un couvent. Il eut pour coadjufeur son fils, Gilbert de Montmorin, deVenu évéque de Langres en 1734. Ce que les saints ont fait, je puis bien le faire.
— C'est incontestable.
— Et j'ajouterai que, puisque l'église a bien compté parmi les siens les abbés Chaulieu, Grécourt , Laurent , Toisenon , les archevêques et évêques Harlay , Lafitteau , Jarente , les car* dinaux Dubois, Roban, Tencin, et tant d*autrès de la même i^obe, je ne vois pas pourquoi elle ne voudrait point de moi.
— Ni moi non plus.
— A moi seul je me sens capable d'en Êiire autant qu'eux tous. Ils n'étaient pas mariés , je le confesse; mais je viens de vous prouver qu'ils auraient pu l'être. Et s^ils ne Tétaient pas, c'est qu'en fait de femmes, ils aimaient avant tout les femmes des autres. En cela encore , je me flatte de marcher leur égal ; et si .* manifestement qu'il n'y a pas huit jours, j'ai tué la mienne. Vous voyez devant vous le meurtrier de Gandida.
ECXILÉSUSTIQUE. 889
Si cet homme avait résolu de deviner où était sa femme , à mon trouble , il dut Tappren^ dre. Depuis dix jours, en effet, Gandida était chex moi... Mais, comment Taurait^il su? Et cependant , je tressaillis comme une béte fauve traquée dans son hallier. Il s'en aperçu^. Il reprit du ton le plus débonnaire :
— Remettez -vous, et faites-moi l'honneur de croire que... fi elle y e$t , je ne suis pas assez sot pour l'aller reprendre. Chacun son goût.
Le mien est de me faire ermite ; et c'est ce dont je viens d'instruire le public parisien , après l'avoir toutefois dûment informé du décès de ma femme. Ceci, au surplus, vous en convaincra plus amplement ; et il me remit un journal qu'il avait tiré de sa poche -^ lisez ! c'est imprimé en petite gaillarde, et ça me coûte un franc cinquante la ligne, le prix d'insertion au VofiêtiitUionneL J'ai choisi ce journal comme le plus agréablement situé pour la reproduction des nouvelles nécrologiques.
Je m*approchai d'une lanterne de boutique, je lus :
« On nous mande de Rome, par la voie de » l'ambassade, que madame Thérèse-Catherine » Candida Belgrave , descendante des barons » de F.. .es, et épouse de M, Malorné , vient de
DU CELIBAT
mourir , en cette ville , d'unejgaaiadie de poitrine , à Tage de vingt-sept ans. Les principales familles françaises , anglaises et espagnoles résidant à Rome, ont pris le deuil à cette occasion. Il sera de sept jours. Il est de ratine violette pour les hommes et de batiste écrue pour les femmes. » £t plus bas : « Il parait que, quelques heures après avoir reçu cette funeste nouvelle , M. Malorné qui habite Paris , a tout à coup disparu de son domicile. On ne sait ce qu'il est devenu. » Et plus bas: « Un de nos correspondans du département de rOrne, nous écrit à l'instant même d'Alençon, que M. Malorné s'est retiré au séminaire de Seez, où il a commencé ses études ecclésiastiques. Son intention est d'entrer dans les ordres. »
— Mais pourquoi , lui dis-je , étant à Seez , avez- vous improvisé à Paris ?
. — Pour savoir si j'irais à Seez. J'improvisais sous un faux nom.
— Et qu'avez-vous décidé ?
— J'irai.
— Enfin, pourquoi avez -vous tué votre femme ?
— Par goût, par décence, par mesure de précaution , dans son intérêt et dans le mien ,
enfin, pour (4|ie , moi disparu du inonde , elle n*y donnât pas le scandale d'une vie trop évaporée. Je n'ai pas eu d'autre raison.
— Alors , je vous estime.
— M. Malornc prit congé de moi pour entrer au café de Paris , et s'y nourrir de toutes les salades que M. de Saint-C...q ne mange plus au café Anglais.
Pour moi , je repris le chemin de ma demeure.
Et tout en y courant je m'écriai : — « Oui , sois ermite, abbé, vicaire, cardinal ou pape , lu seras ce que tu dois être ! mais sois béni d'abord, toi, qui me faisant un droit de mon amour, me l'as rendu possible ! S'il n'y avait que de bons prêtres, d'honnêtes ecclésiastiques, de vertueux prélats, que serait-il besoin pour eux du célibat ? Le célibat, pour le prêtre; c'est, dans l'église, la garde armée qui défend de la peste. La peste , c'est le scandale. Le scandale, c'est l'avilissement. £t comment le scandale ne tomberait-il pas sur l'église, et Tavi-
lisscment sur ie prêtre , ou — Tadultère sur le prêtre marié, — si le prêtre que lu vas être , était marié, mais, dès cette heure; tu as cessé de l'être !
« Que tous donc , soient célibataires , plutôt qu'un seul y avili !
t Et nous, soyons , entre les mains de Dieu , ce qu'il a voulu nous faire : toi , la raison vivante de cette loi que je maudissais et que j'adore, moi son interprète, et Candida son sanctuaire! »
C'est ainsi que je glorifiais Dieu , et ce fut ainsi qu'il me rendit la paix de moi-même.
Une heure après, j'avais rejoint Candida.
A ma vue , ses yeux s'emplirent de toutes les larmes qu'ils avaient dévorées en mon absence ; elle attendait encore, mais n'espérait plus...
Je renonce à vous dire sa joie et la mienne, ses cris, mes transports, la nuit qui suivit et où il y eut pour nous autant de ravissemens qu'il y a d'étoiles au firmament!...
Ceci est le corps !.. ceci est le sang !..
Ce que je vous souhaite etc..