‹ Madame la BouleChapitre 1 sur 4 · Madame la Boule · texte numérisé non relu

Madame la Boule

A huit heures et demie du matin, Thomas Rousselet sortit de chez lui. Il remonta, l'air absorhé, la Grande-Rue de La Chapelle. Comme il passait devant la boutique du marchand de vins chez lequel il prenait parfois ses repas, il s'entendit appeler :

— Eh bien! quoi! père Rousselet, on ne travaille pas aujourd'hui! C'est pourtant pas lundi.

Il se retourna. Le patron, un gros homme rougeaud, «*n manches de chemise, cessa d'astiquer son comploir d'étain et s'avança jusqu'à la porte.

— Si on buvait le verre de l'amitié? C'est ma tournée.

— Tout de môme, ça peut se faire, dit RousseleL

Il entra; puis, ayant tiré de sa p che un paquet de tabac, il commença à bourrer sa pipe.

— Ça ne va donc pas, le bâtiment? demanda le mas-

troquet en remplissant de marc deux verres à bordeaux.

— Si! ça va bien, mais j'ai pas le cœur à travailler.

— Quant à ça, il fait un riche temps pour tirer sa ftemme... Oh 1 vous êtes heureux de pouvoir vous donner de Tair... Nous autres, qu'il pleuve, qu'il vente, ou qu'il fasse beau, faut rester là pour abreuver son monde.

Le père Rousselet s*était assis. Il avait allumé sa pipe et il aspirait la fumée par bouffées régulières, laissant parler son interlocuteur.

Après un petit moment de silence :

— Vous avez tort, dit-il, père Hauchecorne 1 C'est pas pour tirer ma flemme que j'ai raté l'atelier, mais j'a des ennuis.

— Encore pour la gosse, je parie?

— Oui! Ah! la sacrée gamine, elle m'en fait pousser des cheveux blancs. Avoir qu'une fille et la voir se conduire comme ça ! Mais ça va finir . Tel que vous me voyez, je m'en vais chez le quart-d'œil. Je vas te la faire coffrer jusqu'à vingt et un ans, ça fera pas un pli 1

— Voyons, voyons, Rousselet, faut pas se laisser emporter comme ca par la colère. Elle est encore jeune, que diable! Et puis, entre nous, vous avez bien aussi quelques torts. Faut être indulgent... Un jour que vous étiez poivre, je vous ai vu y flanquer une de ces torgnoles...

— J'suis son père! dit Rousselet en se levant, et je veux qu'elle m'obéisse. V'ià deux fois qu'elle file de la maison, j'en ai assez !

— Rousselet, mon vieux, fit le marchand de vin en le regardant en dessous, vous avez p' t'être tort, fait jamais mettre la police dans ses affaires... quand on peut s'en éviter.

— Ça m'est égal, et puis j'ai mes raisons, conclut le

peintre en bâtiments. Remeltez-nous ça, ajouta-t-il en vidant son verre, faut que je me sauve.

Rousselet sortit de la boutique, raffermi dans sa résolution de porter plainte, mais quand il arriva an square de la Chapelle en face du drapeau qui indiquai! le commissariat, il eut de nouveau une minute d'hésitation. La parole d'Hauchecorne lui revenait à la mémoire : il était toujours mauvais de mettre la police dans ses affaires. Une crainte vague le prenait de ne pas sortir indemne de l'aventure qu'il allait provoquer.

Neuf heures sonnaient. De la rue Pajol débouchaient des gardiens conduisant au bureau les individus arrêtés la nuit : une fille dépeignée, dépoitraillée, soutenant d'une main ses jupes dont les cordons étaient rompus, un individu coiffé d'un chapeau haute forme, sans cravate, ayant un œil tuméOé et couvert d'une large ecchymose.

Rousselet, à la vue des uniformes, sentit un petit frisson lui courir dans le dos. Il réfléchit que le commissaire, occupé par les deux arrivants, le ferait certainement attendre, et, enchanté de trouver une raison plausible de ne pas entrer, il acheta un journal et s'installa sur un des bancs du square.

De là, il pouvait surveiller la porte. Une heure s'écoula; personne ne sortait.

Il se leva et fit un tour de promenade jusqu'au boulevard de la Villette ; comme il revenait sur ses pas, il songea qu'il allait être l'heure de déjeuner, que le commissaire n'aurait pas le temps de l'entendre, l'affaire dont il voulait l'entretenir étant assez compliquée, et brusquement il se sentit soulagé d'un grand poids Devant cette joie soudaine qu'il éprouva d'avoir trouvé une nouvelle raison de différer sa démarcb^, il se demanda s'il ne serait pas plus prudent de renoncer tout à fait à son projet; mais un sentiment dont il ne voulait pas ou

plutôt dont il craignait de s'expliquer à lui-même la nature, le fit persévérer dans sa résolution. Il irait après déjeuner porter plainte contre sa fille.

C'était toujours trois heures de gagnées.

En attendant, il rentra chez Haucliecorne.

— Ehhien! qu'est-ce qu'il vous a dit, le commissaire? demanda le marchand de vins en mettant son couvert.

— J'ai pas pu le voir, il était occupé, répondit le peintre en hâtiments. Ce sera pour ce soir.

Rousselet mangea ethut plus qu'à l'ordinaire. 11 avait besoin de se donner du cœur pour affronter le danger qu'il prévoyait.

H sirota son café à petites gorgées et, quand il sentit que le moment était enfin venu, il se leva, et cette fois, sans broncher, il se rendit au commissariat; dès qu'il en eut poussé la porte, ses craintes se dssipèrent comme par enchantement.

— Monsieur le commissaire est-il visible? demanda Rousselet d'un ton ferme à l'un des inspecteurs assis lans le premier bureau.

— Pour quelle affaire?

— Il s'agit d'une aflaire assez grave. Je voudrais lui parler... personnellement.

On l'introduisit.

Le commissaire était assis derrière un bureau surchargé de paperasses. C'était un gros bonhomme d'allure épaisse, à la face apoplectique, un de ces fonctionnaires d'intelligence médiocre, arrivés à l'ancienneté et que leur manque de distinction native confine irrémédiablement au fond des quartiers les plus excentriques. Il leva les yeux sur le nouveau venu.

— Vous avez désiré me voir, monsieur?

— Oui, monsieur le commissaire dit RousseleU C'est rapport à ma fille...

— Asseyez-vous donc, je vous prie.

— Voici ce dont il s'agit. Je suis veuf depuis cinq ans, et j'ai une fille, Jeanne P»<^usselet, qui va sur ses quinze ans... mais elle ne les a pas encore... Moi, monsieur le commissaire, je suis un travailleur; je n'ai que mes bras pour gagner ma vie et celle de ma fille... C'est vous dire que je ne peux pas être tout le temps là. Depuis que ma femme est morte, je peux plus la tenir. Dans les premiers temps, j'ai voulu y faire faire le ménage. Ali ben ! oui! dès que j'avais le dos tourné, ma gamine filait. Je rentrais, je trouvais des fois pas de soupe prête. C'était pas drôle I je l'ai mise en apprentissage chez ma belle-sœur, M^^CarmineaUyqu'estdoncblanchisseuse, rue Doudeauville. C'a été encore pire. Un beau jour elle a disparu avec un galvaudeux, un nommé Jules... attendez... Jules Gardette, un typographe, un galopin de dix-neuf ans...

— Pardon I interrompit ïe commissaire, vous dites Jules Gardette?

Il consulta quelques notes d'un dossier.

— Ahl voici : Jules Gardette dit la Boule. Il est en prison pour coups et blessures.

— C'est bien ça, dit le père Rousseîet. Après l'arrestation de la Boule, j'ai voulu la faire rentrer, mais pas moyen de mettre la main dessus. Je suis resté des semaines sans nouvelles. Hier, j'ai appris qu'elle étaitinstallée et qu'elle vivait... maritalement avec un ouvrier tourneur en bois, rue Philippe-de-Girard, 90... 11 s'appelle Dupré Louis, monsieur le commissaire, ma fille n'a pas quinze ans... on n'a pas pu prendre la Boule pour ça... mais celui-là on le tient!... Monsieur le commissaire, je porte plainte... Je demande qu'ils soient arrêtés... tous deux! Il faut que ça finisse !

— C'est bien, dit le commissaire. Monsieur Couturat, ajouta- t-il en s adressant à son secrétaire, voulez-vous recevoir la plainte de monsieur et faire remplir deux

mandats d'amener, je vais les signer. Peut-on trouver à cette heure-ci, chez eux, votre fille et son amant?

— Parfaitement, dit Rousselet. 11 travaille..., il travaille chez lui et elle doit être là.

Le commissaire appela un de ses inspecteurs, un grand gaillard hlond, au nez légèrement crochu et à. l'air déterminé.

— Monsieur Bernot, le plaignant va vous conduire 90, rue Philippe-de-Girard. Vous demanderez un nommé Dupré, ouvrier tourneur enhois. Vous le trouverez chez lui, en compagnie de la fille de monsieur. Vous leur notifierez lesmandats qu'on va vous remettre. Vous leur laisserez prendre chez eux ce qu'ils voudront, du linge, de l'argent, et vous les amènerez. Vous vous ferez prêter main-forte, s'il y a lieu, par les agents.

— Ce sera inutile, j'espère, dit Bernot. Je me passerai d'eux, comme toujours.

Le n® 90 de la rue Philippe-de-Girard est une de ces vastes casernes populaires, cité plutôt que maison, flanquée de plusieurs ailes, dans laquelle habitent ou, plus justement, sont parqués des centaines de locataires.

L'arrivée de Bernot, très connu dans le quartier, excita une rumeur. Les gamins couraient autour de lui, se pendant à son paletot.

— Bonjour, monsieur Bernot !

— Tu sais, blague pas, c'est le chien ducommissaiie, il va t'emballer !

L'inspecteur frappa à la porte de la concierge.

— Ehl mame machin! fit-il, m'sieu Dupré, s'il vous plaît.

— Ah I c'est vous, monsieur Bernot? Vous demandez m'sieu Dupré?... Escaher G, au quatrième..., troisième porte à droite dans le couloir de gauche.

Elle accourut sur le seuil, espérant une explication; mais déjà Tinspecteur avait enfilé l'escalier C.

— C'est pour le petit Dupré, dit la concierge à une commère qui s'approchait. Je suis sûre que c'est rapport à la gosse. Je lui ai toujours dit : « Vous l'avez prise trop jeune, m'sieu Dupré, vous aurez des ennuis. »

Au quatnèiiie,Bernots*arrôtadevantlaporte indiquée A l'intérieur, une voix très jeune et très fraîche, chantait un cantique. Un ronflement de tour accompagnai' le chant en sourdine.

Le noir enfer, pour nous livrer la guerre, Se réunit au monde séd/icleur; Tout est pour nous embûches sur la terre, Soyez, soyez notre libérateur!

— Écoutez! dit Bernot à Rousselet.

La voix, qui s'était tue un instant, reprit :

Enseignez-nous la divine sagesse; Seule elle peut nous conduire au bonheur. Dans ses sentiers qu'heureuse est la jeunesse, Qu'heureuse est la vieillesse !

— C'est ma fille, dit Rousselet. Elle a appris ça dans le temps, chez les sœurs.

Bernot frappa. Le ronflement du tour cessa de se faire entendre et on ouvrit la porte.

— Monsieur Dupré, s'il vous plaît?

— C'est moi, monsieur!

— Très bien, et vous, ajouta Bernot, en désignant la jeune femme, vous êtes bien Jeanne Rousselet, la fille de monsieur?

Et il désignait le peintre en bâtiments.

— Oui, monsieur.

— Alors, je vous prie de vouloir bien me suivre tout de suite chez le commissaire. Voici deux mandats qui vous concernent.

Il attira une chaise tout contre la porte et s'assit.

— J'ignore quand vous reviendrez, prenez bien vos dispositions, emportez ce que vous voudrez. Quand vous serez prêts, vous me le direz.

— Mais enfin, monsieur, pourrait-on savoir?... dit Louis Dupré, tout pâle.

— Oh! mon Dieu! rien de déshonorant. Vous êtes accusé par monsieur d'avoir détourné sa fille mineure, voilà tout.^

Jeanne Rousselet se redressa de toute sa petite taille et marcha vers son père.

— Alors c'est toi qui nous fais emballer?... C'est bien toi?... As-tu réfléchi à ce que tu fais?... Tu sais ce que je t'ai promis... eh bien! je tiendrai ma promesse. Viens, Louis, viens, n'aie pas peur. Je me charge de tout, moi !

Jeanne Rousselet était fort jolie fille. Elle paraissait avoir seize ans; déjà ses formes s'accusaient et sa taille très fine, coquetlement serrée dans un pauvre peignoir de cotonnade, faisait ressortir encore davantage le précoce développement de sa gorge.

Ello tourna sa figure toute rougissante vers Bernot :

— C'est que, fit-elle en souriant, nous ne somm.es pas grandement logés, nous n'avons qu'une chambre et il faut que je passe ma robe.

— Allez donc! fit Bernot. Moi je ne compte pas, et vous êtes en famille!

Louis Dupré avait choisi sans mot dire son meilleur paletot. Il décrocha son chapeau; mais, quand il se vit prêt à partir, il eut un mouvement de révolte et asséna un coup de poing sur la table.

— Ah! et puis quoi, après tout? Je suis pas un voleur, je marche pas!

— Mon petit père, dit Bernot fort tranquillement, faut pas jouer à ce jeu-là avec moi. Ou bien vous me

suivrez gentiment, ou bien je vais faire monter deux sergols, qui vont vous ficeler comme un saucisson et vous emporter idem. Je ne connais que le service. Choisissez!

— Mais enfin... je suîs connu dans la maison, dans le quartier... ça me fera du tort!...

— Raison de plus pour s'en aller gentiment, en copains et y aura pas d'agents. Inutile du reste, une fois dehors, de raconter nos affaires. On aura l'air d'aller à la campagne.

— Partons ! fit Louis Du pré résigné.

La jeune fille assujettit sa chevelure relevée en torsades et jeta sur sa tête un foulard.

— Tu n'oublies rien, Jeanne? demanda le jeune homme.

Elle jeta un regard autour d'elle, puis fit signe que non. Tout le monde sortit, elle ferma la porte.

Dans la cour, toutes les commères étaient aux fenêtres. Elles furent déçues; Bernot affectait de parler familièrement à Dnpré. La jeune fille venait seule, par derrière, à côté de son père.

— Voilà les tourtereaux ! dit Bernot en introduisant les deux inculpés dans la première salle du commissariat.

Le magistrat procéda à la confrontation

— Quel âge avez-vous, mon enfant? demanda-t-il à Jeanne Rousselet.

— Quatorze ans et trois mois, monsieur.

— Vous reconnaissez que vous vivez maritalement avec Louis Dupré.

— Oui, monsieur.

— Et vous, Rousselet, vous persistez dans la plainte que vous avez signée?

— Oui^ monsieur, je veux que la justice suive vSon cours.

lO MADAME LA BOULE

— Vous ne réclamez pas votre fille?

— Non, monsieur. C'est une gueuse, je veux qu'on la renferme.

— C'est bien 1 vous êtes libre. Vous pouvez partir. Vous vous tiendrez néanmoins à la disposftion du juge d'instruction, qui aura besoin de vous entendre.

Jeanne Rousselet, debout, les mains enfouies sous son fichu qui se croisait sur sa poitrine, ne perdait pas de vue le peintre en bâtiments, qui, pendant ce court dialogue, semblait fuir son regard. Quand elle le vit saluer gauchement et se diriger vers la porte :

— je voudrais dire un mot à mon père, fit-elle.

— Si vous voulez^ dit le commissaire.

Elle s'avança vers Thomas Rousselet et l'entraîna dans un coin de la salle.

— C'est bien entendu, dit-elle à voix basse en le regardant dans les yeux, tu ne retires pas ta plainte?

— Jamais de la vie I Au moins, ajouta le vieux en jetant à Louis Dupré un coup d'oeil haineux, tu ne coucheras plus avec personne !

— Eh bien! va! je ne voulais pas causer... mais puisque tu m'y forces... Ça me coûtera beaucoup, mais n'aie pas peur, je ne descendrai pas tonte seule à la Tour!

Thomas Rousselet sortit et on fit entrer Jeanne dans le bureau du secrétaire. L'interrogatoire commença.

Le secrétaire était un jeune homme de vingt-huit ans, passionné pour son métier, curieux surtout des affaires qui sortaient de la banalité courante. Le cas de cette enfant, femme avant l'âge, lui semblait particulièrement intéressant. Il se promit de fouiller au fond de cette âme, de rechercher quelles influences de milieu, quels concours de circonstances amenaient devant lui cette gamine, qui raisonnait comme une matrone déjà mûrie par l'expérience des choses de la vie. De plus,

MADAME LA 60ULC ii

Jeanne était jolie, soigneuse de sa personne ; son attitude, sa tenue décente, qu'il n'avait pas l'habitude de rencontrer chez les filles arrêtées pour des motifs identiques, les conditions particulières de son arrestation dont l'avait déjà instruit Bernot, tout concourait à piquer plus vivement sa curiosité.

Après les formalités préliminaires de l'interrogatoire :

— Combien y a-t-il de temps, mademoiselle, que vous vivez avec Louis Dupré?

— Trois semaines, monsieur.

— Vous avez, n'est-ce pas, pour lui beaucoup d'affection?

— Oh! oui... certainement ! fit-elle les yeux toujours baissés, mais avec un petit mouvement d'hésitation.

— Eh bien ! soyez bien franche avec moi, car de la sincérité de vos déclarations, qui seront du reste contrôlées, dépendra certainement la gravité de la condamnation qui sera prononcée contre lui. C'est lui, n'est-ce pas qui vous a détournée de vos devoirs? Il a été votre premier amant ?

Jeanne Rousselet releva la tôte.

— Non, monsieur, fit-elle d'un ton ferme-

— Vous avez connu... quelqu'un avant lui f Voulezvous me dire qui?

Jeanne Rousselet rougit jusqu aux oreilles et garda le silence.

— Voyons, continua le secrétaire, dites-moi la vérité. S'il est prouvé que Louis Dupré n'a été pour rien dans votre départ de la maison paternelle, qu'il n'a pas été votrp... séducteur, sa responsabilité en sera d'autant diminuée.

— Monsieur, répliqua Jeanne avec une netteté qui remplit d'étonnement son interlocuteur et qui marquait bien qu'elle comprenait la portée de ses paroles, Louis m'a prise avec lui alors que j'étais sans pain, sans

asile... Quant à la question Jes relations qu'il a euet avec moi, ça ne peut pas avoir d'importaiBce pour lui... Je suis femme... depuis deux ans...

11 y eut un instant de silsnce.

— Voulez-vous que je vous vienne en aîf]e? reprit le secrétaire, car enfin, c'est là une allégation... qu'il faut prouver. Votre père parle, dans sa déclaration, d'nn nommé Jules Gardelîe, dit La Boule, ;ictueliement en prison, que vous auriez connu... intimement. Est-ce lui qui a été votre preuiier amant?

Un flot de sang rougit le visage de Jeanne RousseleU

— Eh bien oui! fit-elle avec emportement, oui! puisqu'il faut tout vous dire. . . La Boule a été mon amant, mon premier, mon seul aniant... Louis Dupré?... J'ai pour lui une affection différente, l'affection que Ton a pour l'homme qui vous a tirée de la misère..., qui vous a donné à manger quand vous avez eu faim... Il m'aime, lui, je le sais, il m'adore..., moi, je ne l'aime pas, je lui suis reconnaissante, voilà tout, et, pour rien au monde, je ne voudrais qu'il lui arrivât de la peine pour moi... Mais le seul homme que j'aime, que j'aimerai jamais, c'est lui. la Boule î... li y a plus d'un an que je le connais... et pourtant... Ah 1 ça... je le regrette et c'est mon plus grand chagrin... Eh bien ! c'est pas encore lui qui m'a eue le premier !...

— Mais alors... à quel âge?

— Ah! ça vous étonne, je le vois bien, de m*entendre parler comme ça... C'est que, voyez-vous, si je n'ai que quatorze ans, j'en sais plus long que celles qui en ont vingt-cinq... On m'a tout appris, à moi... et malgré moi... Celui qui a fait de moi une femme... pour qui j'ai dû me sauver... celui qui est cause que j'ai eu ensuite un amant... et puis deux.... c'est encore celui qui m'a fait arrêter... et conduire devant vous, non pas parce qu'il est mon père et que je mv conduis mal...

mais parce qu'il est jaloux... et que je ne veux pas de lui... Tout ça c'est des choses... que je n'aurais jamais voulu dire, mais c'est lui qui m'y force!

— Vous faites là une déclaration bien grave, dit M. Couturat, après quelques minutes de silence, et qu'on peut croire dictée par un sentiment d'animosité contre votre père, qui est cause de votre arrestation, car enfin... il ne peut exister de preuve...

— Des preuves!... Mais on sait ça dans tout le quartier, et je m'étonne même que vous n'en sachiez rien... Mon père demeure depuis bientôt quatre ans dans la même maison... Demandez à M"® Lambois, notre voisine, si je n'ai pas été obligée de me réfugier chez elle et de coucher sur un faufteuil... Oui, les jours où mon père rentrait saoul... et où j'avais peur!... Car c'est quand il était saoul que... Oh! la première fois... je m'en souviendrai toujours... Je me suis battue avec lui tant que j'ai pu et c'est quand j'ai été à bout de forces... Les autres fois... je savais que la résistance était inutile... Tout le monde en causait dans la maison... on m'avait entendue crier... et avec ça qu'il se gênait pour en parler!... Il s'en vantait!.. Allez donc demander au père Hauchecorne, le marchand de vins de la rue delà Chapelle, ce qu'il lui disait quand je suis partie de la maison :

— Vous savez, mon vieux, me vlà veuf encore une fois!

— Comment, mais c'est votre fille!

— Que ça fait! C'est bien plus rigolo! M. Couturat prit une note rapide :

— Et la Boule... la Boule, mon amant! Oh! quand j'étais avec celui-là, y avait pas de danger qu'il porte plainte... C'est que la Boule, il n'a que dix-neuf ans, mais c'est un homme... et le père Housselet n'aurait pas pesé entre ses pattes! ajouta Jeanne avec orgueil.

Eh bieni comme il n'osait pas lui chercher de rognes, il faisait semblant de pas lui en vouloir. Il l'appelait son gendre; un jour môme, il lui a payé un verre, toujours chez Hauchecorne. Moi, j'étais présente... En partant, il lui a tapé sur l'épaule et lui a dit : « Dans tous les cas, ce qu'il y a de bon, mon vieux, c'est que tu l'as pas eue le premier : c'est bibi qui en a eu l'étrenne! » Ah ! j'ai jamais mieux pensé que la Boule allait le casser en deux; mais ils venaient de trinaue." ensemble... alors, il s'est retenii.

— En somme, vous croyez que votre père n'a porté plainte contre vous que par jalousie et parce qu'il a cru pouvoir le faire sans danger?

— J'en suis sûre! Je !e connais, mon père! C'est un peureux. H sait que Louis est un garçon tranquille, qui se donne du mal, qui craint de perdre son travail et de mécontenter ses patrons, un bon garçon, quoi! mais qui n'a pas de défense... et puis il espérait que je n'oserais pas parler. II y a longtemps que je voulais causer, mais vous savez bien ce que c'est... on a toujours un peu honte... quand il faut avouer ces choses-là... Et tout à l'heure, quand je l'ai prévenu tout b;»s que j'allais le dénoncer, s'il ne retirait pas sa plainte, savezvous ce qu'il m'a répondu? « Ça m'est égal... Mais je êerai sûr au moins que tu ne coucheras plus avec per-

onne! »

— Vous êtes prête à renouveler votre déclaration devant le commissaire de police et à la signer? demanda le secrétaire.

— Tout de suite ! fit Jeanne Rousselet.

M. Couturat rédigea rapidement un procès-verbal de ce qu'il venait d'entendre, et il en donna lecture à la jeune fille devant le magistrat.

Après la formule finale : Et^ lecture faites la nommée BousseUi a persisté et signé :

MAOAME LA BOULE 15

— Donnez la plume, dit Jeanne.

Elle traça au bas de la feuille, d'une écriture ferme et bien moulée, ««on nom, qu'elle enveloppa d'un larga paraphe.

— Et voilà! fit-elle.

— Mais vous écrivez comme un notaire, fit observef le secrétaire.

— Oui, répliqua la jeune fille d'un ton naïvement suffisant; je sais bien..., chez les sœurs..., j'étais leur meilleure élève.

— Il faut absolument trouver tout de suite Housselet père, dit le commissaire. Pensez-vous qu'il soit rentré chez lui?

— Non! dit Jeanne. Il a risqué le tout pour le tout, mais il doit se douter de ce qui l'attend. Il est en train de boire quelque part, pour se donner du cœur. Allez voir chez Hauchecorne.

Le commissaire remit un nouveau mandat à Bernot à qui il recommanda de ne pas rentrer sans l'inculpé, puis on introduisit à son tour Louis Dupré.

Son interrogatoire fut plus court. Il avait connu Jeanne dans un restaurant de la rue Riquel. Cliaque jour, ils se retrouvaient aux mêmes heures, mangeant à deux tables voisines. Une intimité s'était formée entre les deux jeunes gens. Elle lui avait raconté l'existence misérable qu'elle menait depuis l'arrestation de la Boule. Elle n'osait rentrer ni chez son père, qui la maltraitait, ni chez sa tante qu'elle avait quittée brusquement. Lui la trouvait jolie, quoique un peu jeune... De jour en jour, il avait senti sa sympathie grandir. C'était mainlenantde l'affection qu'il éprouvait pour cette petite... qu'il voyait livrée à elle-même, abandonnée même de ses parents. Une fois qu'elle avait faim, et qu'elle ne savait où coucher, il lui avait proposé de remmener. Elle avait accepté.

Les premiers temps, il l'avait respectée ; puis, mon Dieu! comme en somme, bien qu'elle n'eût pas l'âge, elle ayait eu un autre amant, il avait fait taire ses scrupules et il en avait fait sa maîtresse. Pour elle, il avait déménagé. Depuis trois semaines, il vivait bien heureux, comme il ne l'avait jamais été. Chaque jour, il découvrait en elle de nouvelles qualités. Elle était bonne, dévouée, attentive. Il ne regrettait rien, qu'une chose: qu'elle n'eût pas quinze ans... pour l'épouser, si elle voulait. Il était sfeul, sans famille; il était majeur et libre de sa personne. Il connaissait le passé de sa maîtresse. Elle en souffrait trop, à ce qu'il lui semblait, pour vouloir jamais lui adresser à ce sujet le moindre reproche.

Quant à lui^ il avait la conscience d'avoir agi en honnête garçon; il ne redoutait rien, sinon de mécontenter son patron, un ébéniste du faubourg Antoine, à qui il devait livrer de l'ouvrage pressé et qui avait toujours été très bon pour lui.

Cinq heures sonnaient. Le commissaire quitta le bureau, ainsi que son secrétaire.

Jeanne Rousselet et son amant ne furent point consignés au poste, lis restèrent ensemble, sous la garde de deux agents, dans la salle des inspecteurs, assis sur le banc des inculpés. On les autorisa à se faire servira dîner par un marchand de vins voisin.

Ni l'un ni l'autre n'avaient faim. Louis Dupré couvait Jeanne du regard. Il s'approcha très près d'elle, prit sa main dans ses mains et d'un ton très doux, presque suppliant :

— Ne te fais pas de bile pour moi, ma chérie. Tu vois bien, ces messieurs sont très bons pour nous. Ils ne nous en veulent pas.. Moi, ça ne fait rien... Je n'ai rien à me reprocher.

On leur apporta deux bouillons, deux biftecks entou-

rés de pommes de lerre et une bouteille de vin.

— Voyons, mange, ma mignonne... tu as besoin..., je veux te voir manger.

Jeanne Rousselet le remercia d'un sourire.

— Je n'ai pas faim, fit-elle, mange, toi !

— Je ne mangerai pas... sans toil

H passa son bras autour du cou de la jeune fille et Fenveloppa d'un regard doux comme une caresse.

Alors elle obéit. Elle étala une serviette sur ses genoux et tous deux firent la dinette. Il ne mangeait pas un morceau qu'elle n'en eût mangé autant.

Le repas fut sommaire. A peine prirent-ils la moitié de ce qui leur avait été servi.

A huit heures, Bernot rentra. Il avait réussi à trouver le père Rousselet, après avoir fouillé tout le quartier. Il rendit compte de ses recherches au commissaire qui avait repris son service.

A sa sortie du bureau, le père de Jeanne avait fait tous les marchands de vins chez qui il était connu. Il triomphait, racontant à tout venant que c'était fait... que sa fille était emballée, une morveuse qui le déshonorait. Et toujours buvant, pour se donner de l'aplomb, il proclamait les droits du père de famille. Encore sous le coup de la menace de sa fille, il se sentait pris d'un immense besoin de considération et il affirmait, autant pour se convaincre lui-même que pour convaincre tous ceux qui en savaient trop long sur son compte, son respect exagéré de la morale. Car enfin, que pouvait-on lui reprocher, à lui? Tout au plus quelques soulographies, qui n'avaient jamais fait de tort à personne qu'à lui et qui étaient, du reste, inhérentes à son métier 1

Bernot l'avait découvert, rue de Jessaint, dans un caboulot fréquenté par les maçons.

"Rousselet était déjà gris. En apercevant l'inspecteur

18 MADAME LA BOULF

dans rentrebâillement de la porte, il s*était levé tout pâle, les yeux brillants de fièvre :

— C'est moi que vous cherchez, n'est-ce pas? Me voilà! Je ne crains rien, nioiî

Et il avait suivi Bernot sans difficulté. Le commissaire lui donna lecture de la déclaration de sa fille.

— Tout ça, fit Rousselet, c'est des menleries! C'est pas la peine qu'il y ait une justice, si on donne raison aux enfants contre leurs pères.

Mis en présence de sa fille, il eut un accès de colère et chercha à s'élancer sur elle, lîernot dut le retenir.

— ïu es une gueuse! cria>t-il. ïu as couché avec tout le quartier 1... Tu déshonores ta famille... entends* tu, putain?

Mais Jeanne, les bras croisés, soutint sans broncher le regard de son père :

— Pu tain ! C'est toi, dans tous les cas, qui as fait de ta fille une putain I... Toi, mon père! toi qui m'as prise de force... et qui me fais emballer, parce que j'en ai assez et que ça me dégoûte, à la fin, cette vie-là I

Rousselet ne répondait plus que des mots incohérents, que des injures qu'il jelait à la face de sa fille im[)assih!e, en lui nionlrant le poing...

On dut les séparer, et, le soir, quand il monta dans la voiture cellulaire, qui emmenait en même temps Jeanne et Louis Dupré, il hocha la tète et répéta aux gardiens :

— Je m'en fous! je m'en fous un peu! Elle ne cou* cheia toujours plus avec personnel

M. Fréb;iu|(, le juge à qui échut l'ir.strnctioFî dc' l'aiïaire Rousselel, (ut fr.-îppé tout d'aboi(J de l'étrangelé de cette procédure, dans laquelle les parlips devenaient à tour de rôle inculpés et plaignants. A première vue, il écarta au moins provisoirement de l'accusation Louis Dupré, qu'il remit en liberté sous la caution de son patron, qui se présenta le lendemain au greffe pour le réclamer; maisil conserva Rousselet et Jeanne, estimant indispensable, avant de prendre une décision, une enquête approfondie sur les origines et les antécédents du père et de la fille. îl y avait lieu, en effet, avant de s'arrêter à un parti, de contrôler les allégations des deux plaignants.

C'est ainsi que, tandis que Jeanne et Thomas Rousselet attendaient en cellule les résultats de cette enquête, il parvint à reconstituer, au moyen des témoignages invoqués par l'enfant.

Thomas Rousselet était Normand. Venu assez jeune à Paris, il avait appris le métier de peintre en bâtiments, puis s'était marie avec une femme de quelques années plus vieille que lui, une Parisienne madrée^ Louisa Vattier, établie blanchisseuse avec sa sœur Sop!?ie, dans la rue Doudeauville. Rousselet était fort habile ouvrier; il gagnait de bonnes semaines, malgré

son penchant immodéré pour l'absinthe, qui lui faisait lâcher son travail les lundis et parfois les mardis; mais Louisa, qui ne tenait pas à voir son bien s'en aller en fumée, y mit bientôt bon ordre. C'était une maîtresse femme. Très âpre au gain, elle avait réalisé de petites économies qu'elle comptait augmenter, et Thomas Roussftlet, qui n'avait apporté en mariage que ses deui bras, dut se résigner à devenir un époux économe et rangé. Elle ne lui fit le sacrifice d'aucune de ses manies de vieille fille.

Jeanne était née un an après le mariage, contre toute attente, du reste. L'avarice de Louisa s'en augmenta d'autant, et, sous prétexte de constituer pour plus tard une dot à l'enfant, elle resserra encore plus les cordons de la bourse.

Pendant dix ans, le ménage ne se permit aucune dérogation au régime sévère qu'avait inauguré la blanchisseuse. Les velléités de révolte de Thomas Rousselet furent énergiquement réprimées; on ne se permettait de folies que lorsqu'elles avaient la petite Jeanne pour objet. Celle-là, on la gâtait; pas d'étoffes assez belles, pas de joujoux trop coûteux. Dès qu'elle eut sept ans, on la mit chez les sœurs ; c'était l'élève la plus gentille et la plus intelligente de l'externat. Chaque année, le jour de la distribution des prix, on donnait dans la boutique un grand dîner que la petite Jeanne présidait, ayant devant elle une pile de couronnes et de livres. C'était le jour de Tannée que Thomas Rousselet attendait avec le plus d'impatience; ce jour-là seulement, il lui était permis de manger et de boire surtout, à discrétion.

Un jour, — - Jeanne avait dix ans, — on trouva Louisa Rousselet étendue sans connaissance dans son séchoir. Elle avait été frappée d'une congestion. On parvint à la faire revenir à la vie, mais elle resta paralysée de tout un côté. Pendant dix umis, elle traîna une existence

MADAME \.A BOn.V. 21

mis^'rable, voyant avec désespoir s'en aller, en frais de médecin et de pharmacien, cet argent qu'elle avait amassé sou à sou^ au prix de tant de privations? Un autre souci vint s'ajoutera celni-Ià et hàler sa Gn. Son mari, ne sentant plus peser sur lui cette main de fer, qui, pendant dix ans, l'avait maintenu dans le devoir, avait repris ses habitudes d'antan. Chaque lundi, maintenant, il rentrait ivre, et l'autorité de la tante Fifî, comme on appelait la sœur de Louisa, n'était pas sufOsante pour imposer la tempérance à son beau-frère.

Dès qu'il fut veuf, Thomas Rousselet, tout heureux de pouvoir ressaisir enfin les rênes du gouvernement, songea à vhre. Il exiirea une liquidation. En bon Normand qu'il était, il émit la prétention de faire supporter par la communauté la moitié des frais de la maladie et des obsèques de sa femme; mais tante FiQ se rebiffa, i! fallut plaider, et Thomas Rousselet perdit.

Il ne retira de ia succession de safemrue que quelques billets de mille francs. Une fois nanti, il laissa sa bellesœur continuer seule l'exploitation de la blanchisserie, et alla demeurer rue de la Chapelle avec sa fille Jeanne.

Tante Fifi avait alors quarante-deux ans ; c'était une forte femme léiièreiuent moustachue, parfaitement de taille à supporter la charge de sa maison qui, du reste, n'avait pas cessé de prospérer. Au fond, le célibat lui pesait et elle avait toujours envié sa sœur, qui, à trentehuit ans, s'était décidée à faire une fin. Elle prit texte du départ de son beau-frère pour déclarer que la présence d'un homme étant indispensable pour la bonne administration d'un établisseiient aussi important que le sien, elle se décidait à prendre un mari, et un beau jour, on annonça dans le quartier que M^'® Sophie \ attier allait épouser M. Justin Carmineau, rentier.

M. Justin Carmineau était un petit homme maigre,

22 MADAME LA BDULE

chauve, d*apparence chétive, quinquagénaire, ancien Qiaître d'hôtel chez le marquis de Matillon. Il était hien connu dans le quartier pour ses habitudes casanières et son excessive politesse. H avait gardé de son ancien métier une raideur dans la tenue, une affectation de parole, qui lui avaient donné dans le voisinage la réputation d'un homitie très comme il faut. Il vivait seul avec son chien Trésor, un griffon fort laid, dans un logement situé juste en face de la boutique des sœurs Vattier, dont il était une des meilleures pratiques, et il mangeait là, tranquillement, les petites rentes qu'il s'était amassées au service de ses maîtres.

L'orgueil de Sophie Valtier était chatouillé par l'idée d'avoir pour mari un homme si bien élevé et qui avait vécu tant d'années dans lintimité d'un grand seigneur. Depuis longtemps déjà, M. Carmineau avait remarqué avec quelle complaisance M"® Sophie se plaisait à converser avec lui. II ne traversait pas la rue Doudeau ville sans entrer dans la boutique faire un brin de causette. Aussi la blanchisseuse connaissait-elle par le menu toutes les histoires du marquis de M. Carmineau. Elle les répétait dans l'atelier de repassage; mais combien elles perdaient, ces histoires, à n'être pas racontées par le causeur si aimable et si distingué qu'était le voisin d'en face!

L'ancien valet de chambre se rendit promptement compte de l'ascendant qu'il exerçait sur la blanchisseuse. Aussi ne manifesta-t-il aucun étonnement quand, un soir d'été, elle lui proposa carrément « d'unir leurs destinées ». Elle était à la tête d'un commerce prospère, iî avait quelques rentes. Tout était pour le mieux et personne n'aurait rien à se reprocher.

Intérieurement ravi d'une aubaine qui allait le mettre à la tête d'une jolie fortune, M. (-armineau se fit désirer. Pour la forme, il demanda à réfléchir.

Pendant plusieurs jours, Sophie Vattier fut sur les épines. Elle ne mangeait plus, négligeait la pratique.

Enfin, M. Carmineau parla. Il acceptait, sous quelques réserves toutefois. Il exigeait la communauté des biens, et « sauf le cas de survenance d'enfant », la fortune revenant toui entière au dernier survivant, cette dernière clause, dictée par le souvenir récent de Louisa Rousselet, frappée subitement par la maladie qui devait l'emporter.

De plus, et comme il n'entendait épouser aucune des querelles antérieures, qu'il aimait la paix et la tranquillité, il exigeait encore une réconciliation préalable de toute la famille.

Tout en admirant cette délicatesse exquise, Sophie Vattier rechigna un peu à l'idée de revoir Thomas Rousselet, à qui elle ne pouvait pardonner son procès.

Mais M. Carmineau tint bon. Il se chargea, du reste, des négociations.

Il alla trouver le peintre en bâtiments. Celui-ci fut si flatté de la démarche du rentier, qu'il ne songea même pas que l'entrée de cet étranger dans la famille lui enlevait tout droit à l'héritage de sa belle-sœur. Voulant rendre politesse pour politesse, il offrit, entre deux petits verres, de renvoyer sa fille Jeanne à l'alelier de repassage, d'où il l'avait tirée, lors de sa rupture avec la tante Fifi. Elle connaissait bien le travail et pouvait rendre de grands services.

M. Carmineau fut médiocrement satisfait de cette rentrée, sous le toit de Sophie Vattier, d'une nièce qu'il jugeait gôîtante pour lui; mais il affecta d'être fort touché de cette proposition et il se confondit en excuses, se promettant à part lui d'y mettre bon ordre, si la présence de cette petite venait le moins du monde contrecarrer ses projets.

D^s le lendemain, Thomas Rousselet envoya Jeanne

à l'atelier, d*où elle ne rentrait plus dès lors que pour préparer le repas du soir, le peintre en bâtiments, que son métier appelait à tous les coins de Paris, ne déjeunant jamais à la maison.

Le mariage se fit en grande pompe à l'église de Saint- Denis de la Chapelle ; le marié portait un habit de M. le marquis ; la mariée était en robe de s'oie grisperle: l'un petit, maigriot, mais se tenant droit et marchant avec une allure compassée de diplomate ; l'autre grande, épaisse, épanouie^ crevant dans son corset que trois de ses ouvrières avaient lacé dès le matin.

Des voitures transportèrent la noce à Vincennes et la ramenèrent rue Doudeauville, après un sérieux apéritif pris à la Porte-Jauub.

Le soir, un banquet monstre réunissait dans la boutique les amis de la famille; Jeanne se rappela, non sans regret, les dîners de distribution de prix qu'elle présidait jadis. Thomas Rousselet ne voyait à cette réunion qu'un prétexte : bien manger et bien boire.

Au dessert, on chanta. Chacun poussa sa petite romance. Tout le succès fut pour Jeanne, qui déjà du temps où elle suivait Técole des sœurs, avait la réputation d'une enfant prodige pour sa facilité à retenir les airs et sa gentillesse à dire les couplets. Puis Thomas Rousselet réclama le silence pour en envoyer « une bien bonne »; mais, dès les premiers vers, il fut rappefé à l'ordre par M. Carmineau, très digne, qui déclara, en montrant Jeanne, que « toute chanson graveleuse devait être proscrite sévèrement d'une société où se trouvaient des enfants ».

Bref, on s'amusa, mais discrètement, le masque froid de l'ancien maître d^hôtel en imposant à l'assistance. A une heure, les mariés se retirèrent. Thomas Rousselet déclara que ce n'était pas dommage, qu'on allait enOn pouvoir rigoler à son aise* et il voulut à toute force

pïacer sa chanson, maintenant que les aristos s'étaient débinés ; mais il n'obtint qu'un médiocre succès, tant l'assemblée tenait à conserver le « parfum de bonne compagnie » dont parlait si souvent cette fleur de distinction, M. Carmineau.

Furieux, Thomas Rousselet vida coup sur coup plusieurs verres de vin. Deux convives durent se dévouer ot le ramener chez lui avant qu'il ne perdît définitivement l'usage de la raison. 11 tomba sur son lit comme une masse et dormit sans désemparer jusqu'au lendemain soir, tout habillé.

Tel fut le dénouement de cette journée mémorable, qui devait jeter tant de lustre sur la famille Vattier- Kousselet.

Cependant, le père Thomas avait repris complètement, depuis la mort de sa femme, ses habitudes de célibataire. Il travaillait toujours, mais il recherchait maintenant les occasions de nocer. Indépendamment do verre d'eau-de-vie de marc du matin et des deux absinthes réglementaires de la journée, aucune semaine ne se passait plus sans qu'il trouvât prétexte à godailler. C'était la fête d'un camarade, l'enterrement de la femme d'un ami, l'achèvement d'une bâtisse. Jeanne racontait à tante Fifiqueson père rentrait gris deux jours au moins sur sept, sans compter le lundi, jour officiel.

M. Carmineau déplorait cet état de choses, qu'il déclarait « attentatoire à la morale » et abominable de la part d'un père de famille, d'autant plus que la succession de Louisa recevait de mois en mois de sérieux accrocs. Il ne restait plus maintenant que des bribes de cet héritage, si chèrement acquis par la défunte.

El Jeanne grandissait toujours. Elle était très forte pour son âge et devenait très belle fille.

— C'est une Vattier, disait avec orgueil tante Fifi ; elle n'a rien des Rousselet!

— Heureusemenl! répondait invariablement M. Carniiiieau.

Un lundi soir, à dix heures, le père Rousselet rentra plus gris que de coutume. Il était très gai.

Jeanne, lasse d'attendre, avait dîné seule. Elle se préparait à se coucher et commençait à se déshabiller

— Si tu as faim, dit-elle d'un ton boudeur, j'ai mis ta soupe de côté. 11 y a du mouton.

Lui, s'était assis; il la regardait se dévêtir, accrocher au porte-manteau son jersey, sa robe. Elle était maintenant en jupon et elle délassait son corset.

— C'est épatant, fit-il avec un rire épais, l'effet que ça me fait, le vin blanc... J*ai pas faim et... je suis amoureux 1

Jeanne ne répondit pas; elle se contenta de hausser les épaules. Elle avait douze ans aujourd'hui; mais, couchant depuis son enfance dans la même chambre que son père, aucune pensée mauvaise ne pouvait germer dans sa cervelle de petite fille, aucune fausse honte à se montrer demi-nue.

Les petits yeux gris de Rousselet pétillaient. Avec une curiosité croissante, comme s'il assistait à un spectacle nouveau pour lui, il suivait les mouvements de sa fille en répétant avec obstination entre ses dents :

— C'est épatant!... Je suis amoureux!

Le corset tomba. Quand, à travers la large échancrure de la chemise, il aperçut les seins fermes et blancs de Jeanne, quand il vit cette nuque grasse sur laquelle frisottaient de petits cheveux blonds, ces épaules auxquelles venaient s'attacher deux bras ronds et potelés, il ne put retenir une exclamation :

— Nom de Dieu!... t'es rien chouette!... Mais t'es foutue comme une fille de seize ans! Moi qu'avais jamais remarqué ça l

— Couche-toi donc! fit Jeanne impatientée, ça vaudra mieux que de dire des bêtises.

— Je me coucherai si ça me convient... mais pas avant que tu sois venue embrasser ton père...

Jeaime connaissait l'entêtement terrible de Rousselet quand il était ivre. Pour avoir la paix, elle s'avanç^* vers lui, en simple jupon, et elle effleura son front.

— Veux-tu bien m'embrasser mieux que çal

En même temps, il la saisit, l'attira brusquement à lui et Tassit sur ses genoux. 11 promenait ses grosses mains calleuses sur la peau fine de Tenfant.

— Ohl en v'ia un cou! Et des épaules I Ce que t'es foutue tout de même! Dire que c'est ma fille, c'te môme-là.

— Voyons, veux-tu finir et me ficher la paix?

— Non, dit Rousselet. Ecoute, veux-tu me faire un plaisir. Couche-toi dans mon lit.

Jeanne fit un violent effort pour se dégager. Le regard de son père l'effrayait.

— Je te dis que tu m'embêtes à la fia avec tes bêtises !

— Je veux que tu te couches dans mon lit 1 hurla le père, le visage décomposé.

— Veux-tu me lâcher!

Une lutte s'engagea. Alors Jeanne se raidit et de sa main droite restée libre elle porta de toutes ses forces à son agresseur un coup de poing en pleine figure.

— Sale bête! cria Rousselet, tu vas me payer ça! Mais déjà Jeanne, enfin dégagée, avait mis la table

entre elle et le vieux.

— Laisse-moi tranquille ou je crie au secours!

— Ah! nom de Dieu! tu frappes ton père... tu me résistes! Eh bien! nous allons voir ça, petite gueuse!

11 se leva, renversa la table d'un coup de pied. La

bougie tomba et s'éteignit, et, dans robsourité, ;î travers la chambre, jonchée de meubles, la poursuite commença, scandée par les jurons du père et les cris dWfroi de la Hlle.

— Allons! bon! fit la mère Lambois, qui préparait, de l'autre côté de la cloison, une tasse de tisane pour son petit dernier, le père Rousselet est encore rentré saoul et le vlà qui rosse sa fille. Y aura pas encore moyen de dormir tranquille, cette nuit! Mon Dieu! que c'est dégoûtant des voisins comme ça!

Mais bientôt tout bruit cessa. On n'entendait plus que des sanglots étouffés.

— Ah! continua-t-elle, v'ia la môme qui chiale! J*espère que maintenant qu'elle a reçu sa flopée, ça va être fini!

Le lendemain, Jeanne ne sortit pas de la journée. Elle avait honte ; sa pudeur s'était éveillée. Encore sous l'impression de la scène terrible de la nuit, elle craignait qu'on ne lût la vérité sur son visage.

Vers midi. M™* Garmineau envoya une ouvrière pour preiidredes nouvelles de sa nièce. Avant d'ouvrir, Jeanne se regarda dans la glace ; elle fut effrayée en voyant ses traits contractés, son teint terreux, ses yeux cernés.

— Tu diras à ma tante que j'ai été souffrante, très souffrante... cette nuit. Demain, j'irai à l'atelier.

A mesure que le soir approchait, elle sentait une terreur atroce l'envahir. Son père, parti le matin comme d'habitude, allait rentrer. Et si la scène de la veille allait se renouveler?...

Vers sept heures, elle sentit qu'il lui était impossible de rester plus longtemps seule chez elle. Elle frappa chez M™' Lambois.

— Eh bien! dit la commère en la voyant entrer, tu as donc eu des histoires cette nuit avec ton père?

Jeanne devint toute pâle. Est-ce que la voisine allait avoir entendu, maintenant?

M"* Lambois continua :

— Il est tout de môme rudement brutal, ton père! Jamais je t'avais entendue crier comme ça? Qu'est-ce que tu lui avais donc fait?

— Rien! dit Jeanne en s*asseyant plus tranquille. La bonne femme ne savait rien.

— Ahl ben, si j'avais eu un homme comme ça, c'est moi qui l'aurais balancé!... C'est vrai que Rousselet, c'est ton père! Un père, ça doit toujours avoir raison.

Quand Thomas rentra, il trouva la porte de son logement fermée. Il eut alors l'idée de voir chez les Lambois. Il fit deux pas dans la chambre et il enveloppa d'un même regard inquiet, sans prononcer une parole, sa fille et la voisine. Jeanne était assise, les yeux fixés à terre; M""* Lambois était souriante.

— Dites donc, fit gaiement cette dernière, vieux poivrot, si vous vouliez bien nous laisser dormir, la nuit. Lambois n'est pas comme vous lui ; il ne se saoule pas, il travaille et il a besoin de se reposer.

— Oh! vous savez... des fois... quand on a bu! balbutia Rousselet.

— Je sais bien, continua la commère, que les enfants c'est pas toujours raisonnable; mais je viens d'y faire la morale, à la petite. Vous n'aurez plus besoin de l'houspiller.

Rousselet respira; la mère Lambois ne se doutait de rien.

— Eh bien I rentres-tu? dit-il d'un ton très doux.

Le repas fut silencieux. Dès qu'il eut avalé la dernière bouchée, le père Thomas se mit au lit, sans mot dire. Jeanne resta debout une heure environ, occupée à repriser de vieilles chemises. De temps en temps, elle prêtait l'oreille. Quand elle sentit son père endormi,

elle souffla la lumière, se déshabilla sans bruit et se glissa sous ses couverlures.

La semaine qui suivit, jamais Kousselet ne fut plus aimable. Jeanne avait repris son travail chez sa tante. Elle était devenue timide, rougissait maintenant d'un mot léger, qui jadis la faisait rire aux éclats ; mais l'aspect sévère de M. Carmineau surtout la glaçait d'effroi. Ce n'était plus la petite fille des jours précédents; l'initiation brutale l'avait rendue femme et il lui semblait que l'ancien maître d'hôtel du marquis de Matillon lisait sur son front, chaque fois que son regard s'abaissait sur elle.

Un instant elle put croire que son père n'avait obéi qu'à un -instinct de brute passager et irréfléchi; elle commençait à n'avoir plus peur, lorsque, le lundi suivant, Rousselet étant rentré ivre [)lus tôt que de coutume, elle reconnut dans ses yeux le regard de l'autre jour.

Ils venaient de dîner quand le père Thomas lui dit à brûle-pourpoint :

— Tu ne m'en veux plus, dis?

Jeanne devint pâle. Elle laissa tomber à terre une assiette qu'elle tenait à la main et qui se brisa en mille miettes. ^

— Ne parlons plus de ça, fit-elle rudement.

— Au contraire, je veux en parler.

11 se leva et marcha au-devant d'elle, les bras tendus.

Mais d'un bond, elle avait couru à la porte qu'elle ouvrit toute grande.

— Veux-tu rentrer! cria Rousselet.

Affolée, elle s'enfuit et entra sans frapper chez les Lambois. L'homme et la femme étaient à table.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? fit le mari, étonné de cette irruption subite.

Elle était tombée sur une chaise. Alors, sans réflexion, toujours sous le coup de l'émotion qu'elle venait de ressentir :

-— Ce ({u'il y a? Il y a que mon père veut me prendre de force, comme il a déjà fait... la semaine dernière... Je vous en prie, gardez-moil

Brusquement, elle se cacha la figure dans ses mains et éclata en sanglots. Un revirement venait de se faire dans son esprit. Elle venait d'avouer, de dévoiler ce secret abominable, qui la tuait!

il y eut un moment de silence.

— C'est bien vrai ce que tu dis là? demanda enfin Lambois.

Jeanne fit signe que oui.

— Alors, ton père est un salaud. Reste ici; s'il a le malheur de venir te chercher, je le sors à coups de bottes.

Mais Rousselet ne parut pas. M"* Lambois voulut connaître les détails, et Jeanne se soulagea en racontant tout.

— C'est pire que les animaux, conclut la ménagère.

Jeanne passa la nuit sur un fauteuil. Le lendemain, elle ne quitta le logement des voisins que pour se rendre à son travail.

— Pourquoi ne dirais-tu pas ça à ta tante, demanda M"® Lambois, comme elle allait sortir.

— Oh! je n'oserais jamais! fit Jeanne, devant qui se dressa tout à coup la silhouette digne et boutonnée de M. Carmineau.

— Pourtant, faudrait aviser; il recommencera peutôtre, et damel tu comprends, on ne peut pas toujours te garder ici... Y a rien d^embétant comme de se mêler de ce qui ne vous regarde pas...

La nuit avait porté conseil, et M™' Lambois avait

réfléchi à combien de désagréments elle s'exposait en continuant à donner asile à l'enfant, surtout si jamais la police avait vent de l'affaire. H lui faudrait témoigner, se déranger, aller chez le commissaire, au tribunal, et, comme toutes les femmes du peuple, elle avait une sainte horreur de la justice et de ses pompes.

— Alors, dit Jeanne en tremblant, vous ne voudriez plus rne garder si...

— Damel c'est que c'est embêtant... répétais commère.

L'enfant n'en demanda pas davantage et partit le cœur gros. Toute la journée elle fut tourmentée du désir de réclamer à sa tante aide et protection ; elle ne s'en sentit pas le courage.

Le soir, quand elle revint à la maison, un peu tard, il lui sembla que la concierge et les locataires la regardaient curieusement. Elle baissâtes yeux et passa. Son père était déjà là. Il n'eut pas un mot de reproche, ne fit aucune allusion à l'aventure de la veille et la soirée s'acheva paisiblement.

Le lendemain, mardi, Thomas Rousselet rentra encore plus tôt et plus gris que jamais. Il avait dû entendre dire quelque chose, surprendre dans les coins des chuchotements, des bouts de conversations à son sujet. Dès qu'il se vit seul avec sa fille, il ferma la porte et mit la clet dans sa poche.

— Alors, fit-il, tu racontes comme ça nos affaires à tout le monde, petite chipie!... comme si ça les regardait. Dis donc, c'est-y que tu veux me faire emballer? Eh bien 1 si jamais tu vas te plaindre et que je descende à la Tour, j'y descendrai pour quelque chose, je telejurel

Et il marcha vers elle, titubant.

Jeanne sentit comme un déchirement dans sa poitrine. Elle eut la sensation d'une solitude vaste oh elle serait abandonnée, loin de tout secours. Crier, se

MADAME LA BOULE 3-i

débaltre, à quoi bon? Puisqu'elle n'avait rien à attendre de la maison, qu'aucune porte ne s'ouvrirait devant elle pour lui donner asile.

Elle ferma les yeux et s'abandonna.

Dès lors, une vie de martyre commença pour la misérable. Chaque soir, elle rentrait, résignée, prôte à tout. Un instant, elle avait eu l'idée d'aller trouver le commissaire; mais cette démarche lui répugnait. Elle partageait l'aversion de M""^ Lambois pour la police; même rhorreur de sa situation ne parvint pas à lui faire accepter l'idée d'une dénonciation.

Cependant, chaque jour l'existence devenait plus intolérable. Rousselet buvait pour s'étourdir, et son caprice d'homme saoul tournait à la passion. Ses yeux s'allumaient maintenant chaque fois qu'il regardait sa fille. Il ne s'inquiétait plus à présent du commissaire, de personne. Même il laissait parfois échapper des mots qui confirmaient dans l'esprit des voisins la légende discrètement répandue par M™' Lambois. L'enfant était domptée; il était sûr de l'impunité, puisqu'elle ne se plaignait pas, et ses scrupules des premiers jours avaient disparu. Il trouvait tout naturel d'avoir fait sa maîtresse de sa fille; il prenait le silence et la passivité de Jeanne pour un acquiescement. Il lui faisait des cadeaux, lui achetait des robes, des rubans, et il triomphait quand il la voyait belle, dans les vêlements neufs qu'il lui avait lionnes. Il l'appelait sa petite femme, sincèrement. Il eût été presque surpris de voir quelqu'un s'en indigner. L'habitude avait tué le sens moral.

Un soir, comme elle rentrait très triste et très abattue, elle rencontra la Boule sous la porte cochère.

Jules Gardette, dit la Boule, était fils d'une locataire de la maison. C'était un grand garçon de dix-neuf ans taillé en hercule, beaucoup plus fort que les jeunes gens de son âge. Et ce grand corps était surmonté d'une

lête très jeune, imberbe et rose, toute ronde, une tête Je gros bébé. De là son sobriquet.

Jules Gardette vivait avec sa mère, qui gagnait péni blement sa vie à raccommoder des sacs pour un marchand de charbons en gros. Lui était typographe et travaillait dans la rue du Croissant. Ils occupaient au rez- Je-chaussée, au fond de la cour, un petit logement composé d'une chambre et d'un cabinet. Tous deux étaient redoutés des habitants de la maison, qui les tenaient à l'écart, non qu'ils eussent la réputation de malhonnêtes gens, mais la mère Gardette passait pour une femme grincheuse, peu sociable, difficile à vivre, et son fils pour un brjtal. C'était là, en ce qui concernait ce dernier, une opinion assez peu juslifiée. Très fier et très sûr de sa force, Jules Gardette n'en usait qu'avec les forts ; au contraire, ce gros garçon si ombrageux et si susceptible était pour les faibles d'une indulgence et d'une douceur qui confinait parfois à la faiblesse.

La Boule connaissait Jeanne depuis longtemps, mais toutes leurs relations s'étaient bornées à des bonjours, à des bonsoirs, jetés en passant, à des causeries, les soirs d'été, en prenant le frais sur le pas de la porte. Ce jour-là, la Boule^ en apercevant Jeanne, parut céder à un mouvement de curiosité qui ne lui était pas habituel

— Bonjour, Jeanne, lui dit-il, quand elle passa devant lui.

— Bonjour, Jules.

— Mon Dieu ! comme t'es pressée, ce soir, ajouta-t-il en voyant qu'elle ne s'arrêtait pas. Ecoute donc un peu. Tu sais ce qu'on dit dans la maison?

Cette fois, Jeanne resta en place. Elle rougit et sentit ses yeux se mouiller.

C'était fini, m.aintenant ; voilà que tout le quartier •avait son histoire 1

— "• Voyons, continua la Boule avec intérêt, pourquoi que tu pleures? Est-ce que je t'ai fait de la peine? C'est pas de ta faute, si ton père est un sale type. Pourquoi que t'as été raconter cela à tout le mon le?

— C'est pas moi, c'est les Lambois! fit Jeanne en se tamponnant les yeux avec son mouchoir.

La Boule l'examina un instant des pieds à la tête.

— Faut avouer tout de même que t'es une rude belle fille pour ton âge... J'avais jamais retnarqué ça tant qu'aujourd'hui. Ce que c'est quand on s'est vu gosse et qu'on se revoit tous les jours. On fait attention à rien. T'es presque aussi grande que moi.

Et il approcha son épaule de celle de la jeune fille.

— Y a pas à dire! C'est épatant pour n'avoir que douze ans... Dis donc, il y a longtemps que ça l'a pris, le père Rousselet?

Encouragée par le ton caressant, fraternel de la Boule, Jeanne fit encore une fois le récit de sa vie depuis la nuit du viol. Elle n'omit aucun détail. La Boule était un camarade d'enfance; avec lui, ça ne tirait pas à conséquence, et d'ailleurs, elle avait besoin de cette nouvelle confession. Elle se sentait soulagée et trouvait je ne sais quelle âpre jouissance à étaler une fois de plus ses misères.

- Mais solide comme tu es, tu ne pouvais donc pas taper dessus! cria la Boule, indigné. Fallait lui foutre des bafïVes !

— C'est un homme, répliqua Jeanne, il est plus fort que moi... et puis, c'est mon pèrel

— On se sauve alors.

— Où donc? Les Lambois m'ont mise à la porte. Les autres locataires? Ils me rient au nez quand je passe. Y a que toi, depuis des semaines, qui aies été gentil avec moi. Ça me fait du bien de causer avec toi.

— Ah! oui, les autres de la maison! Je les connais

seulement pas, et il paraît qu'il y en a qui se sont permis de se plaindre de moi et de ma mère, je ne sais pas à propos de quoi... Si bien qu'on nous a donné congé. Aussi, au terme prochain, je lâche la turne... Si d'ici là, y en a un qui me manque, je le raterai pas... Et ta tante?

— Ma tante? Ah bien! Ça aurait été du joli si je lui en avais ouvert la bouche...

La Boule réfléchit un instant. Il se gratta le Iront, puis tout à coup :

— Pourquoi que t'es pas venue me trouver, moi? La mère, c'est une bonne femme, elle t'aurait reçue... et si ton père avait jamais réclamé, je l'aurais purgé... sérieusement. Ça l'aurait rafraîchi.

— Tiens, c'est vrai... j'avais pas pensé à toi, fit Jeanne, en prenant les mains de son camarade.

— Eh bien! écoute, rentre chez toi. La première fois que ton père te manquera, descends à la maison. Tu coucheras dans mon pieu; moi, je m'arrangerai un lit avec des sacs, et quant au vieux, s'il fait du pet... tiens, aussi vrai que je m'appelle la Boule, je le fous sous la pompe l

Tous deux éclatèrent de rire.

— Merci, ma petite Boule.

— Y a pas de quoi^ mon gros chien. Donne que je t'embrasse.

Jeanne tendit ses deux joues de bon cœur et monta l'escalier rapidement. Elle se sentait plus légère et comme délivrée d'un gros poids. Elle avait un ami maintenant, un protecteur et un fameux encore!

— Eh! la gosse! cria d'en bas la Boule, s'il t'embête ce soir, je ne sors pas, tu n'as qu'à me faire signe par la fenêtre de la cour, je monterai avec un seau d'eau!

— Merci !

Mais la Boule attendit en vain le signal. La fenêtre resta close.

MADAME LA BOULK 37

Le îendemain matin, Jeanne en descendant entra chezson ami. La mère GardeLte était sortie et la Boule était encore couché.

— Tu sais, fit-elle dans l'entrebâillement de la porte, il s*est tenu tranquille.

— Il a aussi bien fait. Ce soir, si je ne suis pas là, l'auras qu'à descendre. Maman est prévenue, elle est furieuse après lui... elle a démanché son balai pour le cas où il te suivrait jusqu'ici...

Le soir même, à dix heures, Jeanne frappa à la porte vitrée des Gardette.

— Entrez! cria une voix bourrue de l'intérieur.

— Mame Gardette, c'est moi, Jeanne Rousselet, la petite du troisième! Votre fils vous a raconté... Il m'a dit que je pouvais venir.

— C'est bien, ma fille, je sais de quoi il s'agit, dit la vieille; assieds-toi là et crains rien!

En ce moment, une voix tremblante de colère, partie d'en haut, retentit dans la cour.

— Jeanne! Jeanne!... veux-tu rentrer, mauvaise gale I

La mère Gardette bondit. Elle ouvrit brusquement la porte et regarda.

On était en juin. Par le clair de lune magnifique, elle vit distinctement une tête d'homme penchée à une croisée du troisième étage.

— Elle est là, ta fille, et elle remontera pas! C'est moi, la mère Gardette, qui lui défends, entends-tu, vieux dégoûtant!... Et si t'es pas content, t'as qu'à desrendre, feignant!... Je me charge de te flanquer le derîière dans l'eau, comme on fait aux poules... dans mon pays... quand elles sont échauffées...

La tète disparut précipitamment, tandis que des rires étouflés partaient des fenêtres restées ouvertes aux autres étages. La voix aigre de U vie. Ile sonnait dans le

^rand silence de la nuit. Toute la maison savait maintenant que Jeanne avait trouvé un asile chez les Gar* dette.

A son retour, la Boule félicita sa mère.

— J'aurais voulu qu'il déboule, grognait la vieille en serrant son poing osseux; ça m'aurait soulagée et on aurait rigolé un sacré coup.

On tint conseil. Il fut entendu que le lendemain la Boule guetterait le départ du père Rousselet et qu'il lui adresserait un avertissement...

— Sans frais ! ajouta la mère.

Puis on décida que Jeanne continuerait, comme par le passé, à préparer le repas de son père, mais qu'elle viendrait coucher chez les Gardette. La Boule se chargeait également de notifier cette décision à l'intéressé. On songea alors à une installation.

La jeune fille voulait passer la nuit sur une chaise, simplement, comme jadis Chez les Lambois, mais la Boule ayant déclaré qu'il dormfrait aussi bien sur un tas de sacs amoncelés dans le cabinet, elle dut accepter le Ht de son nouvel ami.

Ce fut sa première nuit calme depuis bien des semaines. Elle ne s'endormit que fort tard, toute à ses pensées. Comme elle aimait cette vieille femme si rude à la fois et si bonne, et ce gros garçon, qui s'était fait tout de suite son défenseur d'une façon si crâne et si désintéressée I Comme elle aurait voulu pouvoir se dévouer pour eux 1

La nuit, elle eut le cauchemar. Elle rêva qu'on venait arrêter la Boule et sa mère, et qu'elle les défendait contre les sergots... Elle remportait du reste la victoire et parvenu! t à les arracher de leurs mains.

— C'est bon signe, dit rudement la mère Gardette, à qui le lendemain elle raconta son rêve; la rousse, c'est

comme la merde ; quand on marche dedans, ça porte bonheur I

A huit heures, la Boule saisit le père Rousselet au passage. Le peintre en bâtiments était fort penaud. Il craignait les Gardette et, instinctivement, il fit deux pas en arrière comme pour se mettre en garde.

— Ayez donc pas peur, fit la Boule, je veux pas vous faire du mal..., du moins aujourd'hui. Je veux vous payer un verre.

Il entraîna jusque chez le marchand de vins le père Rousselet, qui n'osa pas refuser.

— Écoutez là, le vieux, dit-il en trinquant, vous allez dire que je m'occupe de ce qui me regarde pas, mais c'est une idée que j'ai comme ça. Votre fille a soupe de votre fiole... elle a assez de vos vilaines manières, vous voyez que je suis au courant. A partir d'aujourd'hui, elle couchera chez nous, ma mère a fait son lit. Si vous avez le malheur d'y chercher castille, que vous soyez saoul ou non, foi de Jules Gardette, je cogne... et je cogne ferme quand j'y suis. Maintenant, si vous voulez rester camarade... ça ne tient qu'à vous, vous savez ce que vous avez à faire.

— Tu rigoles? fit Rousselet qui riait jaune.

La Boule avala son verre de vin blanc d'un trait.

— Je veux que ce verre de vin blanc-là me serve de poison, si je dis pas la vérité. Et maintenant, bonjour!

Rousselet partit à son travail fort troublé. Pour la première fois, il se rendit compte de la place qu'avait prise en son âme sa passion pour sa fille. Une haine féroce s'éveilla chez lui contre cet intrus, qui venait ainsi se mettre brutalement en travers de son bonheur. Résister^ il n'y pensa même pas. Il connaissait la Boule, il le savait décidé à tout et il avait trop d'intérêt à éviter un scandale public pour risquer de le provoquer en se rebiflanU

40 MADAME LA BOULB

Puis tout à coup une question se posa à son esprit. A quel titre la Boule s'était-il érigé ainsi le défenseur de Jeanne? Parbleu ! la réponse était facile. Jeanne était sa maîtresse ! Une souffrance encore plus aiguë le mordit au cœur... Un autre que lui possédait ce corps jeune, si frais et si rose, qu'il avait tenu dans ses bras... Et elle, elle Tainiait sans doute; elle rendait peut-être à cet être qu'il détestait caresse pour caresse...

Rousselet tomba assis sur un banc du boulevard de la Villette. Il pleurait... Et on ne le vit pas ce jour-là à l'atelier.

Il chercha longtemps un moyen de vengeance; plus il y pensait, plus la Boule lui apparaissait un rival impossible à vaincre... Il était jeune, celui-là, beau gars, fort comme un Turc; lui, il était vieux, laid et il était le père!

Alors il se résigna.

Quand il rentra chez lui, le soir, Jeanne chantait en préparant la soupe.

Il jeta sans mot dire son chapeau sur un lit et s'accouda sur la table. Jeanne servit le dîner. Lorsqu'il la vit assise en face de lui, il n'y put tenir davantage.

— Alors, fit-iJ tout à coup, tu as couché avec la Boule?

— Moi, répliqua tranquillement la jeune fille, jamais de la vie!

— Dans ce cas, pourquoi s'occupe-t-il de toi?

— Parce que je l'en ai prié et qu'il a bon cœur. Et puis en voilà assez, mange! Fallait bien que j'en arrive là, puisqu'il n'y avait pas moyen de vivre autrement.

Quand le repas fut achevé, Jeanne mit tout en ordre,

— Et... tu l'aimes? demanda encore Rousselet.

— Qui ça?

— La Boule.

— Pas encore, mais ça viendra, riposta Jeanne avec

MADAME LA BOULB 41

l'assura'nce de la femme qui se sent soutenue. Allons, je m'en vais, bonsoir!

— Jeanne, je l'en prie!... Ne t'en va pas! Je ferai tout ce que tu voudras! Tiens, tu n'auras plus rien à me reprocher... jamais! Jeanne, veux-tu rester, dis?

— • Laisse-moi passer; c'est compris, n'est-ce pas?

— Mais tu ne peux pas laisser comme cela ton père tout seul... J'ai eu des torts, c'est vrai... mais tu es ma ^ille... Je t'en supplie... regarde... à tes pieds!

Et Rousselet, à sjenoux sur le carreau, s'accrochait tout sanglotant aux jupes de sa fille.

Ce n'était pas le père, c'était l'amant aui implorait... Il avait fallu cette brusque secousse pour éveiller en lui sa sensibilité abolie depuis longtemps, et la contrainte qui lui serrait le cœur depuis le matin s'évanouissait maintenant dans une délente de nerfs. 11 n'avait même plus la force d'être brutal.

— Non! c'est fini! dit Jeanne, et laisse-moi, la Boule m'attend en bas... S'il ne me voit pas descendre... c'est lui qui va monter.

Elle ouvrit brusquement la fenêtre. Assis dans la cour, sur le pas de sa porte, la Boule fumait tranquillement une cigarette, près de sa mère, qui rapetassait ses sncs.

Kousselet se releva et essuya ses yeux. Comme si lien ne s'était passé, Jeanne jeta autour d'elle un dernier coup d'œil, puis :

— T'as plus besoin de rien, est-ce pas? Eh bien! bonsoir, p'pa!

Le vieux peintre la vit disparaître; il l'entendit descendre l'escalier. Il s'approcha alors de la fenêtre. Jeanne venait d'entrer dans la cour, et la Boule s'était levé pour aller à sa rencontre.

— Tout s'est bien passé?

— " Comment donc I

— Alors, si on aliait faire un petit tour avant de se mettre au lit. II fait si beau. Tu veux bien, m'man?

— Allez! allez! mes enfants! dit la vieille. Profitez de votre temps, tandis que vous êtes jeunes!

— Bras dessus, bras dessous, les deux enfants disparurent sous la porte cochère. Alors Rousselet se jeta sur son lit, et sanglota jusqu'au matin.

Cependant, dans toute la maison, Jeanne Rousselet passait pour la maîtresse de la Boule. Et c'était dans les parlottes de commères un concert indigné contre une dépravation si précoce.

— Quelle traînée que cette petite Jeanne ! S'afficher ouvertement avec un galvaudeux comme la Boule ! Et ça se passait sous Toeil des parents ! Il est vrai que la mère Gardette ne valait pas mieux que son fils ! Je vous demande un peu si on ne devrait pas fourrer ces morveux-là en correction I Y a donc personne pour écrire une lettre anonyme à la préfecture ou tout au moins au commissaire?

Mais on se taisait quand la Boule passait et toute cette belle indignation était tempérée par la crainte qu'il inspirait. Un jour que la mère Gardette avait surpris un bout de conversation, n'avait-il pas déclaré à haute voix dans la cour qu'il chambarderait le casernement du premier qui se permettrait une réflexion à son sujet ? Jeanne était enveloppée dans la même aversion, et, par un revirement subit, toutes les sympathies allaient maintenant au père Rousselet. Le pauvre homme! Un martyr! Quel malheur pour lui d'être tombé en de pareilles mams ! Mon Dieu ! s'il avait fauté, c'était bien excusable, avec une gadoue comme ça pour fille! Et encore avait-il fauté?

M"* Lambois, surtout, mettait de l'acharnement è le défendre. Elle s'était compromise en propageant l'histoire du « prétendu viol ». Elle tenait à réparer

son imprudence, et elle avait mis en cours une autre version. Jeanne aimait la Boule, et, pour pouvoir se tirer de chez son père, elle avait préparé un petit coup de chantage, un piège dans lequel le peintre était tombé. On avait voulu la mêler à cette histoire-là, mais elle avait eu le nez creux..., elle avait compris tout de suite que ça sentait mauvais, et elle vous avait balancé la gamine, je ne vous dis que ça !

Le père llousselet, le pauvre cher homme du bon Dieu! Ah î il était bien incapable de faire du mal à une mouche ! C'était lui la vraie victime et il était vraiment bien bon de ne pas se plaindre. Ça serait un ange, s'il né buvait pas un petit coup de temps en temps!

Sans comprendre qu'elle était basée spécialement sur la haine qu'on portait à la Boule, Thomas Rousselet fut tout étonné de la considération dont on Tentoura subitement De tous côtés, on le poussait à porter plainte; mais trop peu convaincu de sa propre innocence et retenu en même temps par la peur, il refusa d'épouser les querelles de la maison et d'attirer sur les Gardette l'attention de la justice. Pourtant il se sentit plus fort et, sans oser toutefois renouveler aucune tentative, il donna désormais, dans les rares moments qu'il passait avec sa fille, un libre cours à sa colère et à sa jalousie.

D'abord Jearme s'inquiéta peu de ce changement d'allures. Elle était toute au bonheur d'aimer.

A son contact, les caractères rudes de la mère et du fils s'étaient adoucis. La mère Gardette la traitait comme si elle l'eût toujours connue. La Boule, maintenant qu'il avait charge d'âme, grandissait dans sa propre estime, fl avait mis sa force au service de sa protégée, et malheur à qui lui eût manqué de respect ! Ce gros garçon entourait Jeanne des soins les plus délicats. S'il lui

prenait le bras, c'était avec des précautions infinies, oomnoe une poupée fragile qu'il aurait craint de briser.

Il travaillait toute la journée à son imprimerie. Le ^oir, il figurait habituellement au théâtre des Bouffes- •lu-Nord; mais il abandonna ce dernier emploi, dès qu'il eut résolu d'adopter Jeanne. Il restait avec elle pour M lui tenir compagnie, et c'était certes un gros sacrifice, car il adorait le théâtre. L'affiche changeait tous les huit jours; tour à tour, il av-ait été soldat dans le Forgeron de Châteaudun, homme du peuple dans Marie Tudor^ esclave nègre dans la Case de l'oncle Tom, Une fois, dans les Pauvres de Paris, comme on avait besoin d'un figurant râblé, on lui avait fait enlever une malle et il avait eu deux répliques à dire. Pendant trois mois, il parla de sa scène et du rôle qu'il avait joué.

Mais là où il triomphait, c'était, dans les drames de cape et d'épée : le Bossu^ la Reine Margot^ tout le répertoire de Dumas et de Féval. A cause de sa prestance, on lui distribuait toujours un rôle de seigneur. Alors il faisait des effets de jambe et nul mieux que lui ne savait relever son épée en verrouil. Il avait l'amour de la perruque et du pourpoint.

Le jour où il parla à Jeanne de ses succès d'acteur, elle fut saisie de la curiosité de le voir jouer. La Boule était artiste et elle l'ignorait ! Il prit à ses yeux une importance extraordinaire. Le théâtre, pour elle, c'était l'arche sainte. Son père ne l'avait conduite que fort rarement aux quatrièmes galeries des théâtres de drame ou de féerie, au Châtelet notamment, et elle était sortie de là éblouie, avec la sensation d'avoir assisté à un spectacle surhumain. Elle avait toujours devant les yeux la vision de l'apothéose de Cendrilloriy et elle raconta l'impression que lui avait causée ce groupement prestigieux de nymphes toutes ruisselantes d'or

MADAME LA BOULB 45

et de pierreries, qu'elle persistait à prendre pour des êtres surnalureis.

La Boule, en homme que rien n'élonne, se moqua beaucoup de sa naïveté. Justement, on allait donner aux Boufîes-du-Nord la Dame de Monsoreau. Il ne put résister au désir de se montrer à sa petite amie dans un des rôles qu'il alléclionnait, et il alla reprendre sa place de figurant.

Jeanne assista à la première, et cette soirée compta parmi les meilleures de son existence. Elle suivit la pièce avec l'attention la plus soutenue, s'intéressant à l'action, applaudissant de toutes ses forces chaque fois qu'apparaissaient Gorenflot ou le beau Bussy; mais ses prédilections se partagèrent entre Chicot, le fou héroïque, et la Boule, qu'elle vit successivement en moine et en mignon.

Jamais, du reste, son ami n'avait si bien joué. Il soignait ses attitudes, tendait le jarret, fouillant la salle d'un œil triomphant chaque fois qu^il passait à l'avantscène.

Comme elle eût aimé lui voir remplir un de ces grands rôles qui la faisaient pleurer tour à tour de rire et d'effroi !

La toile tomba trop tôt à son gré, à minuit et demi. La Boule lui avait donné rendez-vous dans un petit café, au coin du faubourg Saint-Denis. Elle l'attendit toute songeuse, la tète encore pleine des tirades dont elle avait retenu des parcelles, les oreilles assourdies du fracas des épées, de tout cet endiablé mouvement qui l'avait tenue frémissante à sa place pendant toute la durée de la représentation.

— Eh bien! comment me trouves- lu? demanda la Boule dès qu'il l'eut rejointe.

— Bien, fit-elle, très bien!

Et ce fut tout.

La Boule se sentit froissé de ce mot, qu'il trouva trop sec et trop vide d'enthousiasme. 11 s'en plaignit.

— J'aurais cru, dit-il après un silence, que tu aurais été plus contente...

— Oh 1 si... Je me suis si amusée I Mais c'est une idée qui m'est venue et qui me tracasse... Il y a des femmes aussi qui figurent... J'aimerais tant jouer à côté de toi !

— Ah ! ça c'est plus difficile, dit la Boule, c'est que, vois-tu, l'habitude de la scène, ça ne se prend pas en un jour. Tu es un peu jeune...

— Tout le monde dit que j'ai l'air d'avoir seize ans.

— Eh bien ! on pourra voir, j'en parlerai au directeur.

— Oh ! oui, dis ! Tu verras, tu seras content de moi et je serai si heureuse !

Tout de suite, sur cette promesse, sa tristesse s'envola Elle lui raconta ses impressions, la colère qu'elle avait éprouvée contre le duc d'Anjou...

— Tiens, le voilà, le duc d'Anjou, dit la Boule en saluant un acteur qui passait sur le trottoir. Bonsoir, monsieur Dublay !

L'arlisle rendit le salut.

— Mais il n'a pas les cheveux rouges ! s'exclama Jeanne.

— Bête ! c'était une perruque ! dit la Boule. Rentrée à la maison, Jeanne réveilla la mère Gar-

dette pour lui raconter la pièce; mais la vieille l'arrêta net :

— Couche-toi, gamine ! Et dors ! Demain n'est pas mort. Nous aurons le temps de causer de tout ça.

Jeanne ne manqua pas une seule des représentations de la Dame de Monsoreau.

Vers la fin de la semaine, la Boule lui dit négligemment :

MADAME LA BOULB 47

— Ah ! à propos, tu sais... pour ce que tu m'as parlé... eh bien! j'en ai causé au directeur^ M. Abel... Nous montons les Orphelines de la Charité.,. Faudra venir, on te donnora un rôle d'orpheline.

Jeanne sauta de joie. Le soir même, la Boule la conduisit dans les coulisses. Elle se croisa avec Gorenflot et elle s^effaça respectueusement pour. le laisser passer; mais elle sentit un petit frisson lui courir dans le dos quand elle se trouva en face du directeur.

M. Abel jouait Chicot. Il la reçut dans sa loge, encore revêtu du costume à paillettes du fou; il lui adressa quelques questions auxquelles eJle répondit très convenablement et, après l'avoir convoquée pour le lendemain, il la congédia.

La Boule la fit descendre sur la scène; elle assista, pendant l'entr'acte, au travail des machinistes qui se croisaient avec les acteurs. Elle avoua plus tard qu'elle eût préféré ne rien voir. Ça lui ôtait l'illusion.

Dès le lendemain, elle débuta. Elle eut un petit moment de dépit, quand, au lieu des costumes brillants qu'elle avait rêvés, aussi riches que ceux des nymphes de Cendrillon, il lui fallut endosser la simple petite robe grise à pèlerine des orphelines; mais ce sentiment, fut de courte durée. Aveuglée d'abord par le feu de la rampe, elle eut une sensation de frayeur devant ce grand trou béant de la salle où des centaines de têtes lui apparurent subitement, tournées vers elle; puis peu a peu elle se sentit redevenir maîtresse d'elle-même et elle s'intéressa à l'action. Une joie profonde la remuait quand, à la fin de chaque acte, des applaudissements éclataient, saluant les premiers rôles, et il lui semblait qu'une part lui en revenait. Dans les entr'actes, elle ne quittait pas le foyer, heureuse de frôler les artistes, de les écouter, — attendant iuipatiemiuent le moment de rentrer en scène

Ce grand bonheur ne dura que huit jours. Les Orphelines de la Charité étaient le dernier spectacle de h saison. Il fallait maintenant attendre trois mois la réouverture. Les journées dès lors lui parurent bien tristes. Cela lui faisait ressentir davantage les taquineries et les rebutïades quotidiennes de son père, qui de jour en jour devenait plus agressif.

Alors, la Boule, pour occuper le vide des longues soirées d'été et faire laire les regrets de l'enfant, navrée de voir sa carrière d'artiste interrompue si soudainement, imagina toute une série de distractions.

Tous les soirs après dîner, ils sortaient, et c'étaient de longues promenades à Montmartre, aux Buttes-Chaumont.

Une fois, ils poussèrent jusqu'aux Champs-Elysées, mais Jeanne en revint attristée. Il y avait là-bas de trop beau monde et de trop belles toilettes.

Elle était néanmoins reconnaissante à la Boule des soins attentifs dont il l'entourait, dans son désir de lui plaire, et chaque jour elle sentait grandir son affection pour lui. Parfois, quand elle se promenait pendant ces soirées chaudes et lourdes, elle se sentait envahie d'une langueur, d'une fatigue brusque, comme si ses jambes refusaient tout à coup leur service. Alors, tous deux s'asseyaient sur un banc; elle appuyait sa tôle sur l'é- [)aule de son ami, et, comme prise d'un besoin de caresse, elle se pelotonnait près de lui, très près, avec des frôlements de chatte amoureuse. Lui, passant son bras autour de la taille de l'enfant, la baisait sur le front. Et Jeanne fermait les yeux, frissonnante sous ce baiser; puis, après quelques instants de silencieux abandon, toute au plaisir de se sentir bercée dans les bras de la Boule, elle se relevait par un efl'ort de volonté.

— Partons! disait-elle.

Et la promenade continuait sans que jamais le désir

qui s'éveillait dans ces deux âmes se formulât autrement que par ces caresses muettes.

Les samedis et les dimanches, la Boule conduisait Jeanne au bal, mais la jeune fille goûtait médiocremenl. ce genre de divertissement. Elle retrouvait là toutes les filles qu'elle avait cent fois remarquées, se promenant nu-têle, un ruban dans les cheveux, sous les arbres du boulevard de la Chapelle et des individus à figure suspecte, qui l'effrayaient. Combien différent était la Boule! De plus, le bal était situé rue Doudeauville, presque en face de la maison de sa tante et elle tremblait d'être rencontrée en société si compromettante. Une nuit, où elle avait assisté à une bataille entre souteneurs, et qu'elle avait vu les gardiens de la paix intervenir et emmener au poste les combattants^, elle fut si épouvantée à la pensée que la Boule pouvait être un jour mêlé à une de ces bagarres, qu'elle refusa de remettre jamais les pieds dans un pareil bastringue.

Elle remontait un dimanche la grande rue de la Chapelle, avec son ami, et ils allaient atteindre le square, lorsqu'elle s'arrêta devant le concert du Globe. De la rue, on apercevait vaguement au fond de l'établissement le fronton de la scène primitive sur laquelle des cabots outrageusement grimés venaient pousser leurs chansonnettes, pour la ()lus grande joie d'un public bon enfant venu là pour s'amuser. Le bruit des applaudissements, le son du piano, qui composait tout l'orchestre, venaient jusquà eux et Jeanne exprima le désir d'entrer.

— Ohl si tu voulais me faire bien plaisir?... Vois donc, ça ne coûte pas cher... Trente centimes seuleuient !

— Entrons! dit la Boule

Le directeur du Globe était Vialla, un ténor de caféconcert qui avait eu son heure de célébrité. Son nom s'étalait en tête de l'affiche. Il était à la fois l'imprésario

et rétoiîe en vedelte. JI n'avait pu s*aecoutumer au silence fait autour de son nom depuis sa retraite et il s'était improvisé directeur autant pour faire une fin que pour retrouver les bravos du public. Et certes il avait réussi. Outre un petit noyau de chanteurs jeunes et peu rétribués, dont il était en même temps le professeur, il avait encore à sa dévotion un certain nombre d'amateurs connus des habitués à qui il permettait, après une audition préalable, de monter sur les planches. Chacun d'eux anienait sa claque, qui sa famille, qui ses camarades d'atelier.

On venait là le soir pour passer deux heures agréablement, et cette restitution de l'ancienne goguette faisait fureur à la Chapelle.

Jeanne s'amusa beaucoup , mais elle fut reprise delà nostalgie de la scène. Tandis qu'elle applaudissait de toutes ses forces aux grimaces des comiques, elle n'eut qu'une petite moue dédaigneuse pour l'élément féminin de la troupe.

— Mais moi, je chanterais aussi bien que ça et même mieux, fit-elle à l'oreille de la Boule, au moment où sortait de scène une grande femme maigre et gauche, qui venait de roucouler sur un ton de fausset le Che^ min de Cythère.

— Tu sais chanter ?

— Pour sûr ! Chez les sœurs, c'est moi qui avais la plus jolie voix. Je savais tous les cantiques.

Un ouvrier d'honnête apparence monta sur la scène et lança à pleine voix le Soldat de Marsala. On lui fit un succès.

— Tu vois, dit Jeanne, il y a aussi des amateurs et qui chantent mieux que les cabots. Moi, je t'assure que je réussirais. Tu ne veux pas que j'essaie?... Aux Boutîes-du-Nord, pour n'avoir jamais joué, je n^ai déjà pas été si toc que ça.

— Oui, mais aux Bouffes t'avais rien à dire, tandis qu'ici...

Jeanne haussa les épaules.

— Dis donc tout de suite que ça te fait pas plaisir.

— Oh ! si, je t'assure; mais, en admettant... Et des costumes ?

La jeune fille baissa la tête. Elle n'avait pas prévu cette objection^ et, franchement, elle ne pouvait pas paraître décemment devant le public avec sa petite robe de cotonnade. Un homme, ça passe encore, mais une femme I

— Enfin, on va voir, reprit la Boule dont la tristesse de Jeanne gâtait tout le plaisir, y a peut-être moyen d'arranger les choses.

Et à la sortie, il accosta bravement le directeur.

— Monsieur Vialla, v'ià une jeune artiste qui voudrait bien se faire entendre chez vous.

Vialla considéra un instant Jeanne qui avait rougi. Le physique lui plut sans doute, car il demanda aussitôt.

— A-t-elle déjà chanté?

— Non, elle a joué aux BoufTes-du-Nord... des petits rôles, répondit la Boule, qui mentit pour les besoins de la cause. Mais, c'était pas son affaire. Elle a de la voix et elle aimerait mieux chanter.

— Eh bien ! on pourra voir et, si mademoiselle a une aussi belle voix qu'elle a une jolie figure, ajouta galamment Vialla, à qui décidément la petite plaisait beaucoup, ça marchera bien. Êtes-vous libre dans la journée ?

— Non, monsieur; dans la journée, je travaille chez ma tante qui est blanchisseuse, rue Doudeauville.

— Alors, venez après-demain soir, à huit heures ; il

n'y a pas de représentation ; je verrai s'il y a quelque chose à faire de vous.

— G*esl que... dit Jeanne, les yeux baissés, si vous êtes content, je n'ai pas de beau costume... moi.

— On vous en trouvera un, mon enfant ! soyez tranquille !

Il n'y avait de représentation au Globe que trois fois par semaine : le samedi, le dimanche et le lundi.

Le surlendemain, Jeanne était exacte au rendezvous. Vialla lui fit subir un petit interrogatoire. Il fut tout étonné d'apprendre qu'elle n'avait pas encore treize ans.

— On vous en aonnerait seize, fit-il émerveillé des charmes naissants de la jeune fille.

— Tout le monde me dit la môme chose; ça ne fait rien, n'est-ce pas?

— Au contraire !... Seulement, vous savez, si vous chantez chez moi, il faudra être aussi raisonnable... et même davantage que si vous aviez, seize ans.

— Je vous promets.

Vialla se mit au piano. Elle lui chanta tout son répertoire depuis les cantiques qu'elle avait appris chez les sœurs jusqu'aux chansonnettes populaires que tout le monde fredonnait dans la rue.

L'ancien ténor fut frappé de la fraîcheur et de l'étendue de la voix de Jeanrie, et il comprit tout de suite le parti qu'il pouvait tirer de cette petite fille, jeune, jolie, et d'autant plus docile qu'elle avait une plus grande envie de réussir.

Il lui donna deux chansonnettes à apprendre : l'une sentimentale, le Temps des cerises, l'autre comique et dont le caractère lui parut bien s'accorder avec sa nature espiègle, Cest dans Vnez qu ça me chatouille, et il lui recommanda de venir répéter avec lui tous les soirs jusqu'au samedi, jour où il la ferait débuter.

MADAME LA BOULB. 53

A chacune des répétitions, Vialla découvrait une nouvelle qualité à son élève. Dès lors, il ne doula plus du succès. 1! annonça partout qu'il avait déniché une étoile dans le quartier même, et il convia tous ses habitués à venir entendre la jeune virtuose.

La Boule était radieux et lorsque ie grand jour arriva il était secoué par une émotion aussi vive que s'il se fat agi de son propre début. Il prodigua à Jeanne ses encouragements et ses recommandations en homme qui connaît les planches; il la fît coiffer et alla choisir sa place au preuiier rang, près du piano. Il avait réuni le plus de camarades qu'il avait pu, et il attendit avec impatience que ce fût le tour de Jeanne d'entrer en scène.

Vialla avait fait prêter à la jeune fille un costume pai une de ses pensionnaires. C'était une robe de soie crème très décolletée. Une guirlande de roses tombait de l'épaule droite et traversait le corsage. Quelques pinces à la taille suffirent pour ajuster le vêtement et donner l'illusion qu'il avait été fait pour la débutante.

Un murmure de curiosité et aussi d'admiration, parcourut la salle quand Jeanne apparut, un peu pâle, mais souriante et sûre d'elle-même.

La Boule ne reconnaissiit plus sa petite amie. Elle lui sembla grandie, amincie en même temps. Ce fut une révélation. Il n'avait jamais deviné, sous la robe toute simple de la fille du père Rousselet, cette taille fine, souple et onduleuse, cette gorge, dont les roses du corsage faisaient encore ressortir la blancheur de lait.

Il ne put s'empêcher de se retourner vers ses copains.

— Hein? qu'est-ce que vous en dites?

Cependant Jeanne avait marché jusqu'à l'avant-scène. Après un coupd'œil laîicé à la Boule, une révérence au public, elle commença à détailler d'une voix d'abord

légèrement tremblante, plus ferme à mesure qu'elle chantait, les couplets de sa romance.

Debout près du piano, Vialla battait la mesure.

Le morceau était connu, l'air populaire ; à chaque couplet, le public accompagnait le refrain et Jeanne acheva sa chanson, sabiée par les bravos de la salle tout entière. Elle sortit à reculons, s'inclinant gracieusement comme on le lui avait appris. Après deux rappels, elle dut reparaître et elle attaqua la scie populaire :

C'est dans Tncz qu'ça me chatouille.

Encouragée par l'accueil qu'on venait de lui faire, elle donna un libre cours à sa fantaisie et elle trouva des effets que Vialla lui-même n'avait pas prévus. A chaque couplet, elle avait un geste différent pour se gratter le nez, scandait le refrain d'inflexions mutines avec un déhanchement si drôle de gamine de Paris, que le directeur lui-même cria: « Bravo! » et donna le signal des applaudissements Dans la salle, c'était un délire. On riait, on tapait des mains, on criait bis.

Justement, Vialla devait succéder à Jeanne. Il courut à la coulisse, passa rapidement son habit ; puis, avant de paraître, il entra dans la loge des femuies.

Jeanne était assise, encore sous le coup de l'émotion profonde de ce succès inespéré. Il la souleva dans ses bras et l'embrassa sur les deux joues.

— Bravo, mon loup ! Ça a marché, hein I Via ce que c'est de m'avoir écouté . Je terai quelque ciiose de toi!

Et il s esquiva pour entrer en scène, il lui fallut, ce soir-là, toute son autorité pour se faire écouter de ce public encore tout frémissant de l'ovation faite à l'une des leurs, car plusieurs Pavaient reconnue.

— C'est une enfant de la Chapelle... j'vous dis que c'est la fille au père Rousselet.

— Mais non î c est une gosse, la fille au père Rousselet. Celle-là est bien plus grande.

La Boule attendit Jeanne à sa sortie des coulisses. Elle lui saula au con.

— C'est à toi que je dois ça. Je pourrai jamais Poublier, criait-elle en pleurant de joie. Ça y est, hein, mon vieux, ça y est-il, là, franchement? Quand je te le disais !...

— Quant à ça, c'est tapé! répliqua la Boule un peu ému. T'es une artiste ! J'aurais jamais cru ça de toi.

— Et moi, on ne me remercie pas? fît tout à coup la voix du directeur.

— Ohl si, si ! monsieur Yialla I

Et elle embrassa le vieux chanteur.

— Tu reviendras demain... et puis après-demain et si pendant les trois jours ça continueà aller comme il faut... la semaine prochaine... je te donnerai un petit cachetl

Un cachet, à elle I oomme aux vrais artistes. C'était donc vrai qu'elle valait quelque chose, qu'on ne l'avait pas applaudie pour l'encourager seulement 1 Cette fois, c'était sûr, c'était le vrai triomphe !

Dehors, et comme ils revenaient chez eux, elle remarqua que la Boule était plus sérieux que de coutume.

— Pourquoi que tu ne dis rien, demanda Jeanne, i'es donc pas heureux que j'aie réussi ?

— Si, je suis content, bien content même, mais je suis tHste aussi... C'est une pensée qui m'est venue quand je t'ai vue si jolie, si chouette avec ta robe de soie décolletée... Tu vas continuer à chanter, à avoirdes succès, et puis, un beau jour, le père Vialla te fera engager comme son élève... ailleurs. Les gens chics te remarqueront et alors, comme ça sera ton intérêt, tu m'oublieras...

— Moil ohl par exemple, jamais! Tu sais, c'est

entre nous, une amitié. .. pour la vie! C'est mal d'avoir de ces idées-là! Est-ce que j'ai été jalouse quand je t'iai vu en seigneur, aux Bouffes?

— Oh! c'est pas ia même chose! dit la Boule en soupirant ; c'est que moi, tu sais, je te l'ai jamais dit, mais... c'est que je t'aime et que j'en crèverais si tu ne voulais plus de moi pour ami.

— Et moi! crois-tu que je ne t'aime pas? Je t'aime plus que j'ai jamais aimé personne, ma mère, mon père... avant la chose! C'est toi qui m'as tirée d'affaire, qui m'as fait entrer partout... C'est par toi que j'ai eu un peu de joie... Oh! oui, moi aussi, va, je t'aime! je t'aime tout plein... je voudrais que tu me demandes quelque chose de bien difficile, d'impossible même... et puis tu verrais... tu verrais si je ne t'aime pas!

Elle se pendait à son bras, le cœur gonflé, elle se frottait à lui dans un désir de caresse qu'elle ne savait ou ne pouvait exprimer.

— Comme il fait beau I dit la Boule après un silence. On respire! Ça donne envie de ne pas rentrer.

— Oui! fit Jeanne à voix basse. On voudrait se promener loutela nuit... Il fait si bon!

Par un accord tacite, ils passèrent sans s'arrêter devant leur maison. La rue de la Chapelle, à cette heure avancée, était presque déserte. De loin en loin, un ivrogne qui rentrait, titubant, un fiacre qui regagnait rapidement le dépôt, les derniers tramways de la ligne tlu square Monge à la Chapelle. Pas un nuage dans le ciel, bleu uniformément et qui semblait sablé d'étoiles.

Ils atteignirent les fortifications. La route de Saint- Denis, arec »es allées de grands arbres, s'allongeait comme un long ruban et î>e perdait dans le lointain; un grand silence régnait sur la plaine, coupé seulement par le sifflet du chemin de fer de ceinture ou la trompe des tramways.

MADAME LA BOULK 57

Elle se laissait conduire sans mot dire. Ils tournèrent à droite et, par un sentier à pente très douce, zigzaguant sur le talus, ils descendirent dans le fossé. Ils maichèrent longtemps dans Tlierbe très ha,ute, n'entendant plus d'autre bruit que le chant des grillons, sous la caresse de la brise qui fraîchissait.

Tout à coup la Boule sentit le bras de Jeanne peser plus fortement sur le sien. 11 s'arrêta.

— Tu es fatiguée, ma chérie?

— Oui, fît-el'e très bas.

— Alors, asseyons-nou«'

Il la prit à la taille très doucement et ['étendit sui le talus, puis il s'assit près d'elle.

— Es tu bien, dis, Jeanne?

— Oui.

Un instant ils restèrent immobiles. Une honte subite la saisit de se voir seule dans ce coin écarté avec son ami et elle cacha sa tôte dans ses mains ; mais bientôt leurs corps se rapprochèrent, leurs bras s'étreignirent et, dans le sainfoin parfumé, sous la lueur des étoiles, avec 'a complicité du grand mur noir qui les abritait, ils s'aimèrent.

Jeanne Rousselet n'enviait plus rien. Elle était aimée et elle aimait Elle travaillait tout lejour et ses soirées, elle les passait en répétitions avec Vialia, qui se montrait de plus en plus satisfait de son assiduité, ou en représentations. Elle était maintenant l'étoile du concert et on la payait I Malheureusement la saison s'avançait et bientôt, comme les Bouffes-du-Nord, le Globe allait fermer ses portes.

Néanmoins, elle eût été complètement heureuse sans l'obligation où elle était de demeurer plusieurs heures chaque jour dans la maison de son père. Rousselet s'accommodait de moins en moins d'un état de choses

qui îui enlevait la tutelle de sa fille, pour la conférer à la Boule. La seule crainte d'un esclandre reinpêcbaitdese révolter et d'imposer sa volonté ; mais depuis que la haine des GardeUe lui avait acquis la sympathie de k maison, il reprenait son ancien aplomb et tentait parfois de ressaisir son autorité perdue. Il se grisait plus fréquemment, et c'étaient, ces jours-là, des scènes abominables entre sa fille et lui.

Et toujours dans ses récriminations revenait la question obsédante :

— Tu couches avec lui, hein? Mais avoue donc que tu couches' avec lui, sale catin I

Le lendemain de son grand succès au concert du Globe, encore pleine du souvenir de cette soirée qui l'avait faite artiste et femme, elle avait riposté, superbe et provocante :

— Non, je ne couche pas avec lui, mais c'est mon amant tout de même... et je l'aime!

Piousselet s'était relevé tout pâle. Il avait saisi une bouteille par le goulot.

— Ahl salope, et tu l'avfeues à moi, ton père! Jeanne avait empoigné un couteau de table et avait

couru près de la fenêtre.

— N'approche pas, ou j'appelle.

Ce n'était plus une gamine de treize ans, c'était l'amante outragée, menacée, qui se défendait.

Rousselet baissa le front sous le regard de sa fille et il s'assit, dompté. Désormais, Jeanne lui échappait, mais il n'abandonnait pas la lutte. Il tenait à sa vengeance et il cherchait par quels moyens il lui serait possible de la satisfaire sans danger. Il ne pouvait voir passer sans tin tressaillement de colère et de jalousie cet autre qui avait su se faire aimer, lui, mais il faisait bonne miuf; à son rival, affectant de ne pas lui en vouloir et de lui être reconnaissant pour i'aiïection qu'il portait à sa fille.

— Ces sentiments -là, lui dit-il, un jour qu'il le rencontra à la porte de la maison, c'est si naturel entre jeunes gens!

— Pour sûr, répondit la Boule. Je ne vous aurais jamais cru si raisonnable que ça, mais puisque vous n'y pouvez rien, vaut mieux être amis qu'ennemis, pas vrai, père Rousselet?

Dans les premiers jours du mois de juillet, Rousselet apprit, chez Hauchecorne, l'entrée de sa fille au concert du Globe.

Cette fois, c'était le comble I II ne lui suffisait plus d'avoir un amant, elle allait maintenant se montrer K moitié nue dans un café, pour faire des hommes sans doute! Alors, pourquoi pas sur le boulevard, tout de suite. Il allait y mettre bon ordre I

Et à l'heure du dîner, la discussion fut tellement violente, que Jeanne descendit bouleversée chez les Gardette, une demi-heure plus tôt que de coutume, déclarant qu'elle ne remettrait plus les pieds chez son père.

— Ah I ma fille, fais bien attention avant de te fâcher avec le vieux, c'est que nous déménageons dans trois jours, le 8, et dame! nous ne serons plus là, objecta la mère Gardette.

La Boule prit son courage à deux mains.

— Écoute, m'man, on a eu tort de te cacher quelque chose, sans cela, tu chercherais pas de diflicultés, pour sûr... Voilà l'affaire... Depuis que Jeanne a débuté au Globe... elle est ma femme. Je crois pas qu'elle me déteste; quant à moi, je l'ai dans le sang... Puisqu'elle a envie de quitter son père, tu consens bien à ce qu'on l'emmène?...

La mère Gardette ôta ses lunettes et releva la tète :

— Ahl mon pauvre gars, fit-elle avec un rire qui ressemblait au gloussement d'une poule, tu crois donc que je me suis aperçue de rien? Y a longtemps que j'ai com-

pris que VOUS aviez fini d'êlre frère et sœur! Est-ce que ça pouvait durer? Deux jeunesses ensemble ! Seulement, j'attendais que vous me le disiez. La petite est gentille, un peu jeunette, mais avec l'histoire du père... c'est une sûreté et on peut y aller... eh bieni soyez heureux! Ce soir, je niettrai des draps blancs à votre lit. Allez vous promener, les deux amoureux!

La Boule embrassa sa mère. Comme Jeanne, le cœur plein de joie, balbutiait :

— Merci bien, marne Gardettel... Alors, vous ne m'en voulez pas?

• — Tu peux m'appeler maman, petite gaupe, et tu verras, si jamais or te touche, comme je défends mes enfants! Allons, viens m'embrasser.

Jeanne sauta au cou de la vieille femme, puis elle prit le bras de la Boule et tous deux sortirent, tandis que la mère Gar lette se remettait à raccommoder ses sacs.

Le 8 juillet, les Gardette d é ut é nagèrent. Ils avaient loué un petit logement au n" 184 de la rue de la Chapelle, la dernière maison avant les fortifications.

Le soir, le père Rousselet trouva chez la concierge la clef de sa chambre et un petit mot de Jeanne, le prévenant qu'elle le quittait définitivement. Il lui faisait une existence par trop insupportable et elle se décidait à accepter l'hospitalité de la mère Gardette.

Ce fut dans toute la maison un scandale épouvantable.

Ça devait finir comiue ça! V'ià ce que ça devenait, les ménages, quand la mèie n'y était plus. Le père n'a pas le temps de surveiller et la fille tourne mal ! On oubliait tout, les torts du père Rousselet, ses soulographies, pour ne se ressouvenir que d'une chose : ({u'il était vieux et que sa iille unique l'abandonnait pour suivre un galvaudeux. Une jolie société qu'elle avait choisie! Et comme désormais la Boule n'était plus là,

MADAME LA BOULK 61

comme on ne craignait plus de voir apparaître devant SSL porte le profil anguleux de la mèie Gardette, toujours surmonté d'une paire de he.sicles, les couinières s'en donn.iient à cœur joie.

On réo.dita pour la circonstance toutes les calomnies, loutes les légendes (|ui couraient sur la mère et sur le liis, mais qu'on n'avait osé jusque-là colporter qu'à voix basse. La mère GarJette était une vieille pétroleuse. C'était elle qui, en 1871, avait badiiieonné les priricipaux monuments de Paris; elle aurait fait sauter le quartier, si les Versaillais n'ét;iient pas entrés à temps. Son homme avait été tué au Père-Lachaise, après avoir commis pendant l'insurrection les milie et mille horreurs I Ah! le his avait de qui tenir 'C'était un fainéant, un gouapeur, de la graine de maquereau! On racontait les batailles épiques auxquelles il avait pris part, et on félicitait la concierge d'avoir enfin purgé la maison d'une aussi sale engeance I Un coup de balai, quoi! et dont le besoin se faisait rudement senlir. Les honnêtes gens allaient pouvoir dormir tranquilles. Le plus niallieureux dans cette all'aire, c'était le père Rousselet; il allait trouver sa iïWe un de ces soirs sur le boulevard, faisant le truc et sous la surveillance de la Boule! C'était aussi sûr que deux et deux font quatre I

Le père fiousselet, atterré, tourna dans ses mains, longuement, la lettre de Jeanne. En proie à une grosse ('motion, il se demanda à quel parti il devait s'arrêier, ' de nouveau, sur l'incitation du voisinage, il se sentit ; ; is du désir de faire intervenir le commissaire. Mais il se souvint à temps des menaces de la Boule, et il se contenta d'aller instruire des faits qui venaient de se passer M. et M™^ Carmineau. Il comptait sur l'indignation du mari de la blanchisseuse, qui l'aiderait à se venger de sa fille en lui coupant les vivres. Son attente ne fut pas déçue.

62 MADAME LA BOULK

M. Carmineau manifesta une indignation très vive, mais il fit retomber la responsabilité de l'aventure sur Rousselet lui-même, qui, au lieu de donner à Jeanne l'exemple de la vertu, ne l'avait fait assister qu'au spectacle périodique de ses débordeiiients. Il ajouta que le souci de la bonne tenue de l'établissement qu'il dirigeait lui interdisait désormais de recevoir une fille mineure vivant en concubinage. C'était lui, du reste, qui se chargerait, le lendemain, de régler le compte de Jeanne Housselet et de lui faire entendre les paroles que lui dicierait sa double situation d'oncle et de palron. Quant à la blanchisseuse, elle afTocla de ne point paraître étonnée de ce dénouement auquel elle s'attendait depuis longtemps.

— Voyez-vous, Rousselet, dit-elle au peintre en bâtiments, vcus n'aviez qu'une choise à faire. Puisque vous ne pouviez pas garder votre fille, il fallait no'.is la confier. M. Carmineau et moi, nous nous serions chargés de la snrvt^iller et de la n)aint^nir dans le droit chemin. Tontçfî. c'est bien fait pour vous.

— Mais euHn, ir.sista M. Carmineau, pourquoi ne la faites-vous pas enfermer ? La loi vous donne tous les droits.

— Je ne veux plus rien avoir de commun avec elle, déclara Rousselei, que la question de l'ancien valet de chambre avait pris un peu au dépourvu. Elle déshonore mes cheveux blancs; qu'elle aille se faire pendre ailleurs !

Le lendemain matin, Jeanne trouva, sur le pas de la porte de la blanchisserie, M. Carmineau qui l'attendait.

— Ma fille, lui dit-il, nous avons été instruits, M"' Carmineau et moi, par votre père, de votre conduite déplorable. La bienséance, notre respect des bonnes mœurs ne nous permettent pas de vous garder dans notre atelier, au milieu de jeunes filles pour les-

quelles vous seriez un objet de scandale. Môme, nous serions coupables de conserver avec vous la moindre relation, maintenant que vous avez jugé bon de rompre avec Rousselet. Ce serait une atteinte à la morale et un encouragement au vice. Voici votre compte. Allez I... Et je souhaite que vous reveniez à de meilleurs sentiments.

Jeanne ne trouva pas un mot de réponse. Dès qu M. Carmineau eut refermé la porte, elle courut rue du Croissant : elle n'osait pas rentrer chez la mère Gardette. Et comment la Boule lui-même allait-il accueillir la nouvelle de ce nouvel ennui qu'elle sentait suscité par son père ? Les Gardette avaient déjà assez de peine à vivre; sa présence allait leur constituer une nouvelle charge, au lieu d être un soulagement. Mais elle fut tout de suite rassurée nar les premières paroles de son amant.

— Eh bien 1 tant mieux ! s'écria la Boule. On crèvera pas la faim pour ça ! Au moins on sera débarrassé du coup de toute ta sale famille! Tu raccommoderas des sacs avec la mère, voilà tout ! Et puis, pour le reste, je suis là î

— Oui, mais ta mère?... Qu'est-ce qu'elle va dire?

— Ma mère, elle dira rien du tout, au contraire, tu vas lui tenir compagnie! Pleure pas, va, la gosse I

En effet, Jeanne pleurait, mais c'était de joie. H lui semblait maintenant qu'elle avait rompu le dernier lien qui la rattachait à son père et aux Carmineau. Elle allait donc pouvoir se consacrer désormais aux seuls êtres qui, depuis la mort de sa mère, lui eussent montré de l'affection et du dévouement 1

Elle eut soudain une idée.

— Ah I et mes cachets que j'oubliais !

— Oui, mais (iu va finir la semaine prochaine. Le

Globe f^rme, et M. Vialla va partir à la campagne. Ne t'inquiète pas tout de même, je te dis... Quand il y en a pour deux, il y en a pour trois î

Jeanne embrassa la Boule pour cette bonne parole. Le soir, ils revinrent ensemble, bras dessus, bras dessous ; elle, heureuse au fond de se sentir délivrée de la contrainte qu'elle s'imposait, huit heures par jour, chez sa tante; lui, fler de promener à travers Paris sa petite femme, qui était désormais bien à lui tout seul.

La mère Gardette apprit sans étonnement le congé qu'on avait signifié le matin à Jeanne chez M. Carmineau.

— Fallait s'y attendre, dit-elle. Toute cette séquellelà, c'est cochon, bégueule et compagnie L,. Dirait-on pas qu'ils ont un atelier de pucelles ?... On leur en fabriquera exprès !... Eh bien ! ma fille, laisse-les dire... t'es plus honnête qu'eux ! Et maintenant que te voilà dépoisonnée, t'en seras quitte pour faire la cuisine à ton homme pendant que je raccommoderai mes sacs. Allions fais ton service : mets le couvert I

Alors commença pour Jeanne une existence absolument heureuse; souvent elle comparait la paix profonde dont elle jotiissait maintenant avec la vie abominable qu'elle avait menée depuis des années et une crainte la poignait parfois qu'un malheur imprévu ne vînt rompre cette félicité, qu'elle aurait voulue éternelle. L'argent était assez rare chez les Gardette; mais elle n'était point ambitieuse, et, si elle désirait réussir au concert, désormais son seul espoir, c'était pour apporter un peu de bien-être dont profiteraient surtout la Boule et la mère Gardette. Aussi attendait-elle avec impatience la réouverture du Globe. Il lui serait si doux de verser dans la bourse commune un peu d'argent gagné par elle ! Elle s'ouvrait ©arfois de ses projets à

son ama»t. La Boule récoulait avec complaisance et l'encourageait à persévérer plus par orgueil que par intérêt. Il se souvenait des succès re'nportés par Jeanne, prévoyait de futurs succès et se sentait fier d'être l'aniant d'une artiste qu'il se flattait d'avoir découverte.

Cependant la fête du dîx-huitième arrondissemenl était arrivée.

De l'avenue de Clichy à la rue de la Chapelle les baraques couvraient le boulevard. La Boule adorait ces réjouissances populaires. Passionné pour les exercices qui demandaient de la force ou de l'adresse, il restait souvent toute une soirée dans une baraque de lutte ; même il lui était arrivé de faire le comtois ou de se lirei la bourre avec des lutteurs de profession, et parfois il avait eu le dessus. Ou bien, les jours où il se sentait la bourse un peu garnie, il suivait tous les établissements de tir, s'arrêtait aux dynamomètres à têtes de Turcs et revenait le soir chargé de roses en papier, de macarons et de paquets de biscuits.

C'était une occasion unique de triompher sous les yeux de Jeanne et, un mois avant l'ouverture de la fête, il forma le projet d'une grande tournée dans les baraques.

Le jour choisi et impatiemment attendu par les deux amants était un diman<;he. La Boule, en prévision de cette ballade extraordinaire, avait fait des économies. On dîna de bonne heure : pour cette circonstance, la /nere uaraeite avait mis les petits piats aans les granas et quand, à huit heures, ils partirent pour le boulevard, Jeanne était gaie et la Boule un peu gris.

La fête était animée; la foule encombrait la chaussée j au coin des rues tournaient des manèges de vélocipèdes et de chevaux de bois. A la porte des entresorts, les bonnisseurs exécutaient des roulements de tambour,

tandis que les pitres alternaient dans les parades avec les orchestres composés d'instrumentistes exclusivement français et jetaient d'une voix glapissante leurs appels au public :

— Entrez, messieurs ! Entrez, mesdames ! On commence ! on commence ! Prenez vos places !

La Boule ne fit grâce à Jeanne d'aucune des attractions de la fête. Elle marchait d'enchanteuient en enchantement. Elle s'émerveilla chez Corvi devant la chèvre Esmeralda, la chienne sauteuse Rosa et la jument Blanchette. Elle trembla chez Pezon, en voyant l'intrépide dompteur entrer dans la cage du terrible lion Fernand, « lemêuipqui avait failli dévorer, en Espagne, le célèbre Williams »; elle s'ennuya aux puces savantes et trouva insipides les musées mécani(|ues; maiselle restait éblouie de ce fourmillement de lumières, qui faisaient étinceler les paillettes d'or des clowns, dont la lueur blanche des projections éleclri(|ues de Cocherie venait doubler l'éclat de minute en minute, abasourdie par ce vacarme des cuivres, des grosses caisses, scandé par les retentissants appels des gongs. Ses oreilles bourdonnaient, ses tempes lui semblaient serrées dans un étau et elle manifesta le désir de rentrer.

La Boule s'obstina. Il rechercha seulement des plaisirs moins raffinés : les tourniquets où Jeanne gagna du pain d'épice et du sucre de pomuie, les tirs à l'arbalète et au fusil où il s'essaya et fit mouche presque à chaque coup. 11 ne sentait pas la fatigue; il décora son amie d'un bouquet de roses artificielles orné d'un flot de rubans qu'il venait de gagner, puis il fut décidé qu'on finirait la soirée aux Arènes athléti(iues.

Chez Pérard, oii il rencontra le Cuirassier, Léon le Lyonnais et François le Bordelais, la Boule fut tout de suite en pays de connaissance. C'était avec eux qu'il avait pris ses premières leçons. En ce moment, Pérard

MADAME LA «OULB 67

terminait son boniment et demandait des amateurs. II se fit jeter un gant et entra dans la baraque.

— Tu ne vas pas te battre, toi ? demanda Jeanne en voyant les deux premiers champions demi-nus descendre dans la petite arène que le garçon de baraque venait de soigneusement ratisser.

— Mais si... tout à l'heure! Tiens, avec ce grand blond là-bas, dans le coin.

Il lui désigna Léon le Lyonnais, qui, appuyé à l'un àes montants de la baraque, fumait tranquillement une cigarette, en attendant son tour. Ses bras très blancs croisés sur sa poitnne faisaient saillir une formidable paire de biceps.

— Mais il va te faire du mal !... Je ne veux pas ! fit Jeanne effrayée en se cramponnant au bras de son amant.

— Laisse donc! y a pas de danger, c'est en amis... C'est lui mon professeur.

Les premiers exercices terminés, Pérard annonça un assaut entre Léon le Lyonnais et un amateur. Le lutteur enleva rapidement son maillot et s'avança au milieu du cercle. Deux hommes sortirent du rang des spectateurs : la Boule et un individu très long et très maigre, dont le visage et les mains mal nettoyés et encore couverts d'une couche de noir indiquaient sa profession.

Le Lyonnais tendit la main à la Boule et jeta sur l'autre un coup d'œil dédaigneux.

— Je ne suis pas ramoneur, fit-il, je n'ai pas l'habitude de monter dans les cheminées.

— C'est à moi qu^)n a zélé le premier gant ! s'écria le fumiste avec un fort accent italien, en se dépouillant de sa blouse, ze veux lutter !

Le Cuirassier intervint.

— Attendez une minute, eh ! îe bouffeur de suie !

68 MADAME LA BOULl

Si VOUS avez tant que ça envie de vous faire retourner, [e suis voire homme !

— C'est avec le blonii que ze veux me battre ! insista l'Italien, ze l'ai choisi le premier... C'est mon droit.

M. Pérard était descendu dans l'arène. Il le prit par un bras et le fit rentrer dans le rang.

— Ici, mon garçon, on ne se bat pas avec les hommes saouls, c'est compris. Eh bien! foutez-nous la paix! Allez, messieurs! continua-t-il en s'adressant à la Boule et au Lyonnais.

La lutle commença très classique et très mouvementée. La Boule fit pr:iuve d'une légèreté et d'une adresse dont Jeanne ne l'aurait pas cru capable. Dès la première rentrée, il débuta par une ceinture de devant, parée par le Lyonnais. Tour à tour les coups se succédaient : le collier de force, le pontage. Deux fois le Lyonnais tomba, deux fois il se redressa d'un tour de reins avant que les épaules aient eu le temps de toucher. Enfin, et comme la Boule, à genoux, n'opposait plus à son adversaire que la f< rce d'inertie, attendant le inoment propice pour se relever, le lutteur fe saisit par les flancs el le retourna si rapidement qu'il n'eut pas le temps de détendre les jarrets et que les deux épaules s'imprimèrent dans le sable de l'arène.

— Ça y est, mon vieux, va te rhabiller! fit le Lyonnais; et en copain il l'aida à se remettre (!ebout. Le? deux hommes se serrèrent la main.

Le lutteur fit le tour de la société, sa casquette à la main, il remit son maillot et son paletot, dont il releva le col.

Jeanne, toute pâle, s'empressait aupiès de la Boule,

— Tu n'as pas de mal, dis?... Alors, allons-nous-en î Ça me fait peur!

— T'es bête ! fit la Boule. Y a rien comme ça pour

MAOAMK LA BOULE 69

VOUS remuer le sang. Seulement, ça donne rudement soil!

Il fil signe ail Lyonnais et tous les trois sortirent de la baraque.

— C'est épatant, dit le lutteur, ce que t'es devenu raide depuis la dernière fois. J'ai vu le moment où je restais sur le dos. Je t'assure que tu devrais travailler! Dans un an, il y en aurait pas pour te faire la pige.

Dans la rue, comme ils descendaient les marches de l'estrade, ils se trouvèrent face à face avec l'Italien, qu'accompagnaient deux autres individus :

— Les voilà, les crâneurs! cria le fumiste. Ils s'en vont boire ensemble... Y aurait pas eu de pet que le gros veuille s'aligner avec moi... il avait trop la frousse d'être tombé... il a mieux aimé l'autre... le petit mec... qu'est là... avec sa gonzesse!

La Boule, déjà énervé par la lutte, saisit vivement le bras du Lyonnais.

— Dis donc, si j'y foutais les pattes en l'air!

— Laisse donc! Laisse donc! On verra tout à Tbeure à lui tremper une soupe, s'il continue... Mais à quoi bon se faire remarquer?

Il haussa dédaigneusement les épaules et tous trois entrèrent chez le marchand de vin.

L'Italien les y suivit et vint s'installer avec sei camarades à une table voisine de la leur. Il parlait très haut, sans se gêner, attirant sur le groupe des lutteurs l'attention des consommateurs.

— On voit bien qu'il y a du monde ce soir sur le boulevard et que le commerce a marché... V'ià les mecs qui pompent...

Et, s'adressant cette fois directement à Jeanne :

— Elle est assez zironde... Combien que tu prends, ia gosse?

lia Boule se leva d'un bond. Il saisit l'Italien à la

gorge, le souleva de terre et, par la porte ouverte, le lança sur le trottoir.

Le corps rendit un son mat et roula sur lui-même, jusque dans le ruisseau.

La Boule se retourna pour faire face aux deux autres qu'il sentait debout et prêts à sauter sur lui, mais le Lyonnais l'avait prévenu et il s'était dressé entre eux et son ami, qu'il protégeait de sa grande taille.

Les consommateurs s'étaient levés; le patron s'était précipité pour s'interposer et f^iire cesser le scandale. A la porte déjà, des groupes se formaient. Un cocher et un monsieur en chapeau haute forme relevaient l'Italien, encore tout dtourdi.

— Fous le camp! dit le Lyonnais à l'oreille de la Boule, fous le camp ou ça va devenir mauvais.

— J'ai pas peur... et je veux rester I On va bien voir! hurla la Boule, qui retirait son paletot.

— Fous le cam[>, je te dis... rapport à ta femme... T'es pas seul... Moi, je me charge de tout!

La Boule chercha Jeanne des yeux. El'p s'était tapie, Jj épouvantée, dans un coin de l'établissement, n'osant faire ni un pas, ni un geste. I

Il courut à elle et la saisit brutalement par le poignet.

— Viens! fit-il.

Puis, enfonçant son chapeau sur les yeux, il se fraya

un passage dans la foule, fiôla le groupe central au milieu duquel péi'orait le Lyonnais :

— C'est bien fait ! Il avait pas besoin d'insulter mon ami qui lui disait rien. . . et s'il n'en a pas assez, il n"a qu'à venir me trouver. J'en ai autant à son service.

Il cherchait des yeux l'Italien et ses deux acolytes, mais déjà ils avaient disparu. Aux gardiens de la paix qui accoururent il raconta l'affaire et il traversa lente-

ment la chaussée pour remontera la baraque» ajoutant en manière de conclusion :

— Et c'est encore un Ital boche! On ne pourrait donc pas les foutre à la frontière une bonne fois pour toutes, à coups de bottes dans le cul, ces salauds-là! Bismarck est bien plus malin; il se laisse pas embêter par les étrangers, lui!

Cependant, la Boule et sa femme avaient regagné la rue de la Chapelle.

— Ahl si t'avais pas été là, j'en aurais fait de la bouillie... Je leur aurais mangé le nez!

Il tremblait de colère; ses doigts avaient des crispations nerveuses. JamaisJeanne ne l'avait vu comme cela. 11 était dans une de ces grandes colères qui lui avaient valu sa terrible réputation. Elle se serrait contre lui, craintive, affolée.

— J'en tuerai un!... Faudra que j'en tue un!

— Mon petit homme, je t'en prie!...

— Tais-toi! Tu comprends rien à ça!...

A cette heure tardive, la rue de la Chapelle était déserte. Çà et là seulement, quelques boutiques ouvertes jetaient une note lumineuse dans l'alignement des grands murs noirs.

Soudain Jeanne eut un tressaillement.

— J'ai peur! fit-elle.

— Peur? avec moi?... De quoi as-tu peuT-?

— Là-bas... il me semble qu'ils nous suivent: Elle montrait des ombres qui rasaient la muraille

sur le trottoir opposé.

— Ah! tant mieux si c'est eux! s'écria la Boule. Je vais pouvoir en boulotter un!

Et il fit mine de s'arrêter.

— Je t'en prie, mon pelit homme..., je t'en prie... Rentrons, rentrons vite!

— Ah ! c'est bien pour toi que je le fais. . . fit le jeune

7S MADAME LA BOUIE

homme en se résignant. Mais qu'il n'y en ait pas un

qui me dise un mot... Ce soir, je vois rouge 1

Au coin de la rue Doudeauville, les ombres s'arrêtèrent. Le groupe parut se renforcer de nouveaux arrivants. Tons pressèrent le pas et dépassèrent le couple.

— Tu vois bien... que c'est pas eux, dit la Boule en les voyant filer de l'autre côté de la rue d'un pas pressé. Non 1 c'est pas eux... malheureusement! ajouta-t-il en soupirant. Je dormirai mal, cette nuit... Je peux pas pioncer tranquille quand j'ai quelque chose sur la conscience. J'aurais eu tant de plaisir à leur tanner la peau !

Au n** 130 de la rue de La Chapelle, la voie s'élargit. A droite et à gauche de la chaussée, des allées plantées d'arbre^ et larges comme des boulevards s'allongent jusqu'à la barrière. Tout près de là se trouvent la station des tramvays de La Chapelle et des débits de vins toujours pleins de cochers et de conducteurs, attendant l'heure du départ ou de la rentrée au dépôt. Jeanne respira. La vue de tout ce monde la rassurait.

Comme ils allaient atteindre la porte du n* 184, des ombres, les mêmes que tout à l'heure, surgirent de l'encoignure, et Jeanne entendit distinctement la voix de l'une d'elles :

— Quand je te disais qu'il demeurait ici, j'étais bien sûr de ne pas me tromper.

— Les v'ià! les v'Ià! la Boule, sauve-toi, je t'en prie ! cria la jeune fille en se jetant au-devant de son amant.

— Ah! enfin! Eh bien ! ils ont eu un rude nez d^ venir m'attendre ici... Ça va être rigolo! Allons, ôte-toi de là et tiens mon paletot 1

Il récarta brutalement, lui jeta son chapeau et son aabit, et, avant qu'elle eût pu tenter encore une fois de le retenir, il s'élança au-devant du groupe, les poings fermés.

MADAME LA BOULK 73

Tous s'étaient massés de façon à empêcher l*accès de la porte.

— Ah ! vous vous êtes mis dÎK pour me chaufter... eh bien! ça m'est égal... Allons, lequel qui veut que je lui bouiïe une esgourde ?

— Laissez-moi passer! cria une voix que la Boule reconnut pour être celle de son agresseur. Laissez-moj passer... c'est moi que j'ai un compte à régler avec lui...

— Laissez-le donc s'approcher! hurla la Boule. Ou bien, non, je vais aller le trouver 1

Et la tête en avant, comme un sanglier qui fait sa trouée dans une meute, il fonça sur le groupe. Mais déjà l'italien s'était dégagé.

— C'est moi, Galvini, que ze t'attends!

La Boule s'arrêta. Quand il fut en face de son adversaire, il fit deux pas. L'autre leva Je bras et le jeune homme vit briller une lame.

— Ah! salaud, tu sors ton lingue !

D'un bond, il sauta sur son ennemi et, avant que l'Italien ait eu le temps de frapper, il lui avait tordu le poignet et l'avait désarmé.

— Maintenant, homme contre homme! ût-il en jetant au loin le couteau.

Les deux combattants s'enlacèrent, et une lutte terrible s'engagea. La Boule avait noué ses doigts ai^tour du cou de l'Italien qui râlait. Un grondement sourd: sortait de sa poitrine. D'un violent effort, il lui plia la nuque. Le fumiste perdit alors l'équilibre et tomba de sa hauteur, entraînant dans sa chute la Boule, qui criait :

— Tu l'as voulu, hein ! sale Italboche ! Eh bien ! je te vas bouffer une esgourde... et puis je te vas sonner! entends-tu I... Ça te guérira peut-être, cochon I

Et, malgré les soubressauts de son adversaire, qui cherchait à garer sa tête, la Boule s'accroupit sur lui.

l'étouffant sous son poids. Un instant on le vit s'acharner sur l'Italien, joue contre joue... Un cri de douleur retentit. Il venait de lui faire sauter d'un coup de dents la partie supérieure de l'oreille gauche.

-^ — Et maintenant!... tiens... pour t'empêcher de gueuler 1

Il le saisit par les cheveux et par trois fois il lui c sonna » la tête contre le pavé.

La lutte tournait à la boucherie. Les amis du vaincu s'étaient jetés sur la Boule qui ne lâchait pas sa victime. Cependant il dut se relever pour faire face à ses nouveaux assaillants, et une bataille, épique cette fois,

un contre dix, commença Jeanne, affolée, avait

couru à la station, chez les marchands de vins, criant : — Au secours!... mais personne n'avait osé intervenir.

Les fenêtres des maisons s'étaient entr'ouvertes. Des têtes apparaissaient, fouillant l'obscurité dans laquelle on voyait se mouvoir et tourbillonner des hommes, au milieu des hurlements des blessés et des cri§ de colère des combattants.

Alors, ne trouvant d'aide nulle part et voyant tout à coup s'éclairer la croisée de leur logement, Jeanne eut une inspiration.

— M'man!... M'manl... Au secours 1 au secours I On assassine la Boule 1

Deux minutes après la porte s'ouvrait et la mère Gardette apparaissait, vêtue seulement d'un vieux jupon et d'une camisole. Des mèches grises s'échappaient de son bonnet... D'une main, elle brandissait un manche à balai... Mais déjà les gardiens avaient eu le temps d'accourir et de se jeter dans la mêlée. La plupart des combattants s'éclipsèrent au milieu de la foule, qui ne s'était senti le courage d^approcher qu'après l'arrivée des agents. Seul ou presque seul, les yeux injectés^ la figure sanglante, la Boule bataillait encore, et il fallut

une nouvelle lutte pour s'emparer de îuî. Sur le trottoir, l'Italien gisait immobile, rendant le sang par la bouche et par les oreilles.

— C'est lui! c'est lui! criaient les assistants, c'est la Boule qui a fait le coup I

Et, tandis qu'on transportait le blessé dans un débit de vins, les agents entraînèrent le jeune homme. Alors la mère Gardette s'élança.

— C'est mon fils... c'est lui qu'on attaque!... et c'est lui que vous arrêtez !

— Allons, laissez-nous passer! fit brutalement un agent.

— M'man! cria Jeanne, ils étaient dix sur lui... il n'a fait que de se défendre I

Alors la mère Gardette se planta carrément devant les gardiens :

— Yous entendez, n'est-ce pas? C'est pas lui qu'a commencé... Eh bien! foi de Gardette! vous ne l'emmènerez pas! Sauve-toi, la Boule!

Et, se jetant sur l'agent qui l'avait bousculée, elle le saisit au collet, déchirant par lambeaux la tunique avec ses dents, lui égrati^inatit la figure avec ses ongles.

— Ah I vous le lâcherez, tas de crapules! Vous le lâcherez, je vous dis! Vous avez fusillé le père... vous n'aurez pas le fils... A moi!... les amis! On arrête les innocents et on laisse courir les assassins! Mais aidezmoi donc, tas de lâches!

Et il fallut se battre avec cette vieille femme qui, échevelée, pareille, avec son nez crochu et son profil osseux, aux* sorcières de Macbeth^ s'accrochait désespérément à l'agent.

En même temps, la Boule, par un violent effort des poignets, était parvenu à se dégager. Il voulait venir en aide à sa mère, qui avait roulé à terre et qui avait saisi à pleins bras les jambes du gardien.

Autour d'eux, un nouveau rassemblement s'était formé, hostile aux gardiens, et l*un d'eux dut tirer un coup de revolver en Tair.

Un renfort de quatre hommes arriva enfin. Il fallut traîner au poste la mère Gardette. La Boule se laissa conduire, priant seulement qu'on ménageât sa mère. A présent, sa colère était tombée... Sa pensée allait de la pauvre vieille, qui remplissait l'air de ses cris, à Jeanne qui allait se trouver seule, sans appui et sans ressources... ot pour longtemps peut-être... 11 était calme quand il arriva au poste Pajol.

La fureur de la mère Gardette grandit quand elle se vit enfermée au milieu de tous ces uniformes qu'elle détestait. Elle éclatait en imprécations, rappelant son homme tué au Père-Lachaise, en 1871, encore un qui avait joliment bien fait d'en démolir autant qu'il avait pu, des Versaillais et des roussins! Ah! ils avaient eu de la veine de se mettre six contre elle et son fils; sinon, on aurait vu de quoi elle était capable!

La Boule ne pensait plus à lui... il s'était agenouillé près de sa mère.

— M'manI m'man! je suis là! je t'en prie, tais-toi! Et il parvint à la calmer, à lui faire prendre un verre

d'eau.

Puis il raconta son affaire, le guet-apens qu'on lui avait tendu, la façon dont il s'était défendu contre dix... car il n'avait rien fait que se défendre...

— Voyons, messieurs, vous me connaissez bien... je suis un enfant du quartier... c'est moi le fils Gardette... la Boule! si vous aimez mieux. Vous savez bien que je suis pas méchant et que je travaille... C'est moi qui soutiens ma mère!...

Tout à coup il pâlit et s'affaissa.

La mère Gardette courut à lui, elle arracha la chemise de son enfant, qui était rouge de sang, et, au dé-

faut de répaule gauche, deux plaies béantes apparurent, deux coups de couteau.

Alors, la mégère disparut pour faire place à la mër*i

— Il est blessé, mes bons messieurs, je vous en prie, donnez-moi quelque chose 1 II s'évanouit! Un médecin, je vous en prie!

Un brigadier ouvrit la boîte de secours, et elle finissait de panser elle-même son fils quand le commissaire, qu'on était allé prévenir, pénétra dans le poste.

Il venait de voir l'Italien, qui n'avait pas repris connaissance, et il l'avait fait conduire à l'hôpital Lariboisière.

Dehors, Jeanne errait autour du poste de police. Elle avait voulu entrer aussi, mais on l'avait repoussée. Elle pleurait, songeant que ce grand malheur n'eût point frappé la famille Gardette si elle n'eût pas été là! Elle était cause de tout. C'était pour elle, en somme, que la Boule s'était battu! Décidément il était écrit que jamais elle ne serait heureuse. Elle portait la guigne et elle enviait le sort de la mère Gardette, qui s'était fait arrêter avec son fils. Elle se reprochait d'avoir été lâche dans toute cette affaire; elle aussi aurait dû se jeter au-devant des agents et défendre son amant.

Les heures passaient et elle s'attardait dans la rue Pajol, retenue par l'espoir, qu'elle sentait pourtant irréalisable, de voir sortir la Boule et sa mère.

Enfin elle rentra, et, une fois dans ce logis qui lui semblait immense, devant le lit encore défait de la vieille femme, elle éclata en sanglots. Puis, brisée de fatigue, les nerfs détendus par cette explosion de pleurs, elle se jeta tout habillée sur son lit et s'endormit.

Le lendemain, à la première heure, elle courut au poste. Elle apportait aux détenus des habits, des vivres, tout l'argent qu'elle avait trouvé à la maison. Elle obtint

à grand'peine la permission de voir la mère Garaette.

La Boule n'était plus là. On l'avait, lui aussi, transporté àl'hôjtital, où il avait été consigné à la disposition de la justice.

C'est à peine si Jeanne reconnut la iuère de son amant. Elle lui parut vieillie de cent ans. Ses traits tirés allongeaient encore sa figure sèche et jaune; elle semblait avoir maigri en une seule nuit. Seuls les yeux, deux yeux brillants de fièvre, vivaient au fond de leurs orbites, dans cette face parcheminée.

Elle embrassa la jeune fille, accepta les habite, un bol de bouillon, mais elle refusa l'argent :

— Je n'ai besoin de rien!... C^estfini. Ils m'ont tué le père dans le temps et pourtant il ne demandait rien, que la justice... Aujourd'hui, ils m'ont pris le fils... Alors, à quoi bon vivre? Ils sont les plus forts. Reprends cet argent. Tu iras lui en porter la moitié à l'hôpital... Tu garderas le reste pour vivre en attendantqu'il sorte. Tâche après de le rendre heureux et, s'il ne me revoit plus, tu lui diras que je suis morte pour Tavoirtléfendu... Ça lui en fera deux à venger. Allons, va-t'en !

Mais Jeanne se cramponnait en pleurant au cou de la vieille :

— Va-t'en, je te dis, et pleure pas! continua la mère Gardette. Je ne suis plus bonne à rien; faut penser à ceux qui sont jeunes.

— Alors vous, vous n'allez pas revenir?

— Moi! ils vont m'envoyer crever en prison. Ne t'occupe pas de raoi!

Puis, comme Jeanne sortait, elle la rappela :

— A propos, tu rapporteras les sacs chez M. Noblot, le marchand de charbons... Il me doit sept francs. Tu les lui réclameras.

Le lendemain était un jeudi ; Jeanne se présenta à l'hôpital pour visiter son amant; mais elle se heurta à

une consigne sévère. On ne lui permit pas de le voir. On consentit seulement à lui faire passer les bardes et l'argent qu'elle lui apportait et à lui apprendre que ses blessures n'étaient pas graves. Dès lors, commença pour Jeanne une existence plus misérable que celle qu'elle menait jadis avec son père. Elle était désormais seule au monde. Elle n'osait plus sortir. L'affaire avait fait grand bruit dans tout le quartier et les journaux avaient rapporté le fait fort inexactement. On parlait de l'arrestation d'un escarpe fameux, la terreur de La Chapelle, connu sous le sobriquet de la Boule, et de sa mère, une ancienne pétroleuse, et on donnait les détails les plus fantaisistes.

La Boule, accompagné de plusieurs individus de son espèce, avait assailli, pour les dévaliser, une bande d'honnêtes ouvriers qui rentraient tranquillement chez eux, après une journée passée gaiement à la campagne.

Un Italien, nommé Galvini, avait été presque assommé, et un des coupables lui avait coupé avec ses dents un morceau d'oreille. Malheureusement la police n'avait pu arrêter que le principal agresseur, mais elle était sur les traces de la bande et, nul doute qu'à l'heure oià ces lignes paraissaient, elle n'eût déjà mis la main sur plusieurs de ces dangereux malfaiteurs.

Jeanne passait ses journées à rapetasser ses sacs. Elle n'avait plus même le courage de prépar3r ses repas; elle sortait le soir à la nuit tombante, remontait rapidement cette rue où on l'avait vue si souvent au bras de la Boule et elle allait dîner dans une gargote oh elle n'était pas connue.

Bien que tremblant à chaque instant de voir entrer quelque figure de connaissance, là seulement elle se sentait plus calme. Le mouvement qui se faisait autour d'elle, le bruit des conversations, la distrayaient de ses continuelles préoccupations.

80 MADAME LA BOULl

Les jours se suivaient sans nouvelles de son amant ni de la mère Gardette, et elle prenait de moins en moins son parti de cet isolement et de cet abandon.

Peu à peu cependant, sans qu'elle s'en rendît compte, un travail s'opéra insensiblement dans son esprit. Elle en vint à regretter le temps qu'elle avait passé avec son père, avant de connaître la Boule. Le dévouement que lui avait montré son amant lui apparut diminué. Après tout, si son père avait été brutal avec elle, s'il avait abusé d'elle, il ne l'avait jamais laissée manquer de rien. La Boule l'avait arrachée des mains du père Rousselet; mais, en somme, lui aussi avait profité d'elle. Elle étaitquitte avec lui et si elles^ trouvait maintenant seule, sans appui, presque sans ressources, c'était à cause de lui. On avait raison de le considérer comme un être dangereux et féroce, elle l'avait vu à l'œuvre, et la mère Gardette, avec son apparence de bourrue bienfaisante, n'eu était pas moins une mégère.

Tout d'abord, elle repoussa ces pensées avec indignation, mais dans les longues heures de solitude elles revinrent s'implanter avec persi tance dans sa petite cervelle égoïste, confirmées chaque jour par les appréciations peu flatteuses qu'elle entendait émettre toutes es fois que, dans le restaurant, un consommateur remettait TafTaire Gardette sur le tapis.

Un soir, comme elle descendait de chez elle, la concierge l'accosta brutalement :

— Vous savez, c'est dans huit jours le terme. Si vous ne payez pas recta... le propriétaire est venu ce matin, et il m'a chargé de vous dire qu'il vous expulserait. D'ailleurs, vous payeriez, ça serait le même prix; il n'aime pas les locataires qui font remarquer sa maison, et vous aurez congé. Arrangez-vous pour trouver un autre logement.

Le terme? Jeanne n'y avait pas songé. Le payer?

Avec quel argent, grand Dieu? Et voilà que, dans huit jours, il lui faudrait quitter la chambre des Gardette et se résigner, si elle ne voulait pas rester sans asile, à rentrer chez son père !

Et, de nouveau, elle accusa la Boule, dont l'aventure la réduisait à ce dernier degré de misère. Elle arriva fort triste à son restaurant. A peine était-elle installée à la table où elle s'asseyait d'habitude qu'un consommateur déplia un journal et lut à haute voix, au milieu de l'attention générale, le compte rendu de l'affaire Gardette.

La Boule avait été jugé la veille.

Galvini n'était pas mort. Il avait comparu, et la présence de la victime, qui était restée cinq jours sans connaissance et que sa fêlure du crâne avait rendue presque imbécile, avait vivement impressionné l'auditoire.

S'appuyant sur les renseignements déplorables recueillis dans le quartier ou la Boule était universellement craint et détesté, le ministère public avait requis une application sévère de la loi contre un être aussi redoutable.

Il avait rappelé l'acharnement de Jules Gardette contre l'Italien ; il l'avait montré accroupi sur Galvini comme un vampire sur sa proie, lui coupant une oreille d'un coup de dent et lui « sonnant « la tète sur le pavé, par un raffinement inouï de cruauté.

Si le coupable comparaissait aujourd'hui en police correctionnelle au lieu de passer en cour d'assises, c'était uniquement p ^rce que l'honnête ouvrier, victime d'un si odieux guet-apens, avait pu échappera la mort, grâce à un miracle de la science; mais il ne fallait pas que la justice perdît pour cela ses droits, et il espérait que le Tribunal saurait déployer une sévérité digne d'un pareil attentat à la sûreté des personnes.

Quant à la femme Gardette, c'était une mégère que ses antécédents recommandaient également à la rigueur des juges. Son mari avait été fusillé pendant l'insur-' rection de 1871. Depuis, elle avait voué à la société tout entière une haine qui ne s'était jamais démentie^ et il la montrait luttant avec les agents, les mordant^ leur enfonçant ses ongles dans la face.

Si elle n'était pas assise près de son fils sur le banc d'infamie, c'est qu'une attaque de paralysie avait exigé son transfert à l'infirmerie de la prison ; mais elle n'en devait pas moins être atteinte par la loi.

En conséquence, Jules Gardette dit la Boule avait été condamné à six mois d'emprisonnement, pour coups et blessures volontaires ayant entraîné une incapacité de travail de plus de vingt jours, et Adèle Malard, femme Gardette, à trois mois de la même peine, pour outrages, rébellion et voies de fait envers des agents de l'autorité dans l'exercice et à l'occasion de l'exercice de leurs fonctions.

Dès le début de cette lecture, Jeanne avait cessé de manger. Elle écoutait, bouche béante, frissonnante et pâle d'émotion; mais quand elle entendit l'énoncé delà peine et les commentaires satisfaits des auditeurs, un sanglot lui monta aux lèvres ; elle se contint néanmoins et se détourna pour cacher ses larmes.

Jusqu'à ce jour^ elle avait nourri l'espoir secret que la Boule serait relâché promptement ou tout au moins sa mère, et voilà que cette dernière espérance s'évanouissait encore. Six mois! Ah! elle avait bien le temps de crever de faim et de misère! Et ce terme qui tombait dans huit jours!

Dans son égoïsme, elle ne trouvait pas une pensée de commisération pour son amant. Elle était la seule victime dont il convînt d^avoir pitié.

KADÂME Là boule 83

— Vous souffrez, mademoiselie?- fît tout à coup une voix à son oreille.

Elle releva !;i tête et reconnut son voisin de table, un grand jeune homme blond qui venait tous les soirs prendre ses repas à la même heure, tout près d'elle. Jamais ils n'avaient échangé une parole; mais en ce moment, où tout semblait l'abandonner, elle fut touchée de cette sympathie soudaine, caressée par le son très doux de la voix de son interlocuteur.

Elle hésita un instant, puis répondit :

— Non, merci 1

Le jeune homme insista :

— Vous ne mangez pas... vous pleurez?

Elle fit signe que non, voulut sourire, mais deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

Nul, dans la boutique, ne prenait garde à cette scène; alors il s'approcha plus près encore et continua :

— Si 1 si, vous avez de la peine... Racontez-moi cela. Je vous connais depuis longtemps, moi... je vous ai vue au concert du Globe, et je vous ai joliment applaudie, allez... puis je vous ai retrouvée ici... Je n'ai jamais osé vous adresser la parole... qu'aujourd'hui... Voyons, dites-moi ce que vous avez... Si je pouvais vous être utile...

La voix du jeune homme résonnait à l'oreille de Jeanne comme une musique; sa figure pâle, presque imberbe, son apparence d'ouvrier honnête, qui travaille, lui donnèrent confiance. Il y avait si longtemps que personne ne lui avait marqué de l'intérêt. Alors elle se sentit prise subitement d'un besoin de confidence.

— Eh bien ! je vais vous dire c« que j'ai... La Boule... oui, l'homme qui vient d'être condamné à six mois de prison... vous avez bien entendu, tout à l'heure, quand on a lu le journal... c'était mon amant!... Je vivais avec lui et sa mère... et maintenant je suis seule^

d4 MADAME LA BOULE

sans le sou... et dans huit jours on va me chasser de notre logement parce que je n'ai pas de quoi payer le terme.

— Vous ne travaillez pas?

— Si, je raccommode des sacs... Ça me rapporte vingt sous environ, et il faut que je vive avec ça.

— Mon Dieu !... on trouverait peut-être un moyen d'arranger les choses, insinua timidement l'ouvrier.

Jeanne ne répondit rien. Il y eut entre les deux interlocuteurs quelques minutes d'un silence plein de gêne. Cependant, la nuit tombait; un à un les consommateurs quittaient l'établissement. Le jeune homme plia machinalement sa serviette, prit son chapeau, puis il se pencha vers Jeanne :

— Voulez-vous, dit-il très bas, me permettre de vous accompagner.

— Oui, fit la jeune fille, heureuse au fond de ce prétexte de renouer la conversation.

Tous deux sortirent. Sur le trottoir, Jeanne prit le bras de l'ouvrier et ils descendirent lentement la rue de La Chapelle.

— Et vous étiez... depuis longtemps avec... votre amant ?

— Oui... depuis plusieurs mois... Je l'avais connu dans des circonstances... J'étais très jeune... Devinez un peu l'âge que j'ai ?

— Mon Dieu... je ne sais pas... Seize ans?

— Je n'en ai pas quatorze ! fît-elle avec fierté. Puis, comme elle sentit chez son interlocuteur un

petit mouvement de crainte instinctive, elle continua :

— Mais il n'y a pas de danger tout de même, allez ! Y a longtemps que je suis femme... Si vous saviez mon histoire... On en raconte dans les journaux qui ne sont pas aussi curieuses...

Elle s'appuya sur le bras de son nouvel ami, et,

comme si elle eût trouvé une jouissance à évoquer encore une fois ce passé pourtant si douloureux, elle lui fit le récit de sa vie, depuis le jour oii son père l'avait prise.

Elle n'omit rien, rappela ses débuts aux Bouffes-du- Nord, s'étendit longuement sur ses succès au Globe, oIj, du reste, il l'avait vue et applaudie.

Et maintenant, après ses alternatives de bonheur et de misère, elle se voyait sans ressources et sans appui, seule au monde, victime d'une faute qu'elle n'avait point commise.

Ce fut au tour du jeune homme de prendre la parole, de rendre confidence pour confidence.

Lui, il avait vingt-deux ans, il s'appelait Louis Dupré et il était tourneur en bois. Il travaillait chez lui, dans une petite chambre, rue Philippe -de-Girard, au troisième étage, seulement meublée d^un lit, de deux chaises, d'une table et d'un tour.

11 vivait seul et c'était là son chagrin. Il avait perdu ses parents tout jeune et il souffrait de l'isolement auquel il était condamné. Il avait des économies, gagnait très bien sa vie, mais était triste et s'ennuyait. Il ne pouvait prendre un plaisir seul.

Ah! si, comme la Boule, il avait eu la chance de tomber sur une petite femme gentille, jeune, l'aimant bien... c'est lui qui l'eût rendue heureuse ! Mais non, il était né sous une mauvaise étoile. Et sa vie s'achèverait certainement sans qu'il ait pu réaliser son rêve.

— Qui sait? fit Jeanne songeuse.

— Tenez ! voulez-vous que je vous dise, fit Louis Dupré, encouragé par cette interruption, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas?... de vous dire ce que j'ai sur le cœur... C'est la première fois que je vous parle et que vous me remarquez... Il y a pourtant bien longtemps que je vous connais, allez ! et que ie vous

86 MADAME LA BOULB

suis... Je VOUS ai vue d'abord au concert... et j'y retournais pour vous tous les jours. Vous étiez toujours accompagnée... Je vais vous dire où vous demeurez., c'est dans la dernière maison de la rue de La Chapelle. C'est bien là, n'est-ce pas?

— Oui î dit Jeanne qui était toute au récit de Louis Dupré et qui écoutait, Fair radieux.

— J'allais souvent rôder autour de chez vous, le soir. Un beau jour, je vous ai vue sortir seule. Vous êtes allée au restaurant de la rue Riquet d'où nous sortons... Vous y êtes revenue tous les jours... C'est depuis lors que j'y ai pris mes repas, mais jamais je ne nie suis senti le courage de vous adresser la parole... ce soir seulement, parce que vous pleuriez et que j*ai senti dans ma poitrine quelque chose qui se déchirait... J'ose pas vous dire que je vous aime... puisque vous en aimez un autre... c'est la vérité pourtant !

— Je ne l'aime pas tant que vous croyez, balbutia Jeanne, les yeux baissés.

— Bien vrai?

— Oui... Il m'a tirée d'embarras... certainement... mais je ne lui ai rien refusé non plus... Il a profité de moi et nous sommes quittes... S'il m'avait bien aimée... bien véritablement, il n'aurait pas été aussi égoïste et il ne se serait pas exposé à me laisser seule dans la mistoufle... On doit penser à la femme qu'on aime avant de penser à soi, dites?... Me voilà chez moi., . Je vous quitte. Merci et adieu !

— Je vous reverrai demain?

— Oui... au restaurant.

Jeanne rentra chez elle, très calme, très fière d'avoir fait naître un sentiment si vif dans le cœur de ce grand garçon, et depui? tant de temps. Elle était rassurée à présent; elle le sentait si épris qu'il lui suffirait de manifester un désir pour que le jeune

homme se dévouât à elle complètement, sans réserve

Elle n'éprouvait pas pour lui cette crainte mêlée d'admiration et de reconnaissance qui l'avait jetée, un beau 5oir, toute frissonnante aux bras de la Boule, mais son instinct de femme lui disait qu'elle était désormais maîtresse de la situation, qu'elle plierait quand elle le voudrait à ses caprices et à ses volontés ce nouvel adorateur.

Dans son esprit, elle bâtissait des châteaux en Espagne; Louis Dupré avait un état, il gagnait de l'argent. Pourquoi ne se ferait-elle pas épouser un beau jour... quand elle aurait quinze ans?... Cette fin rachèterait son passé, on Rappellerait madame. Elle serait à jamais délivrée de la tutelle de son père, préservée de ses tentatives; on ne la montrerait plus au doigt comme îa maîtresse d'un individu mal famé, perdu de condamnations; elle ne serait plus la femme de la Boule, mais la femme de M. Dupré.

Elle était bien sûre maintenant de le décider; il n'avait pas bronché quand elle lui avait fait le récit de sa vie et il n'avait pas trouvé un mot de reproche ni de regret à lui adresser.

Son imagination de petite fille aidant, elle en oubliait les rêves de gloire qu'elle avait jadis caressés; elle ne se sentait plus envahir que d'un immense besoin de considération. On ferait déménager Dupré et on irait se marier dans un autre quartier, oij elle ne serait pas connue et où elle pourrait mettre une robe blanche et une couronne de fleurs d'oranger sans trop prêter à rire... On mènerait une vie tranquille, calme, une bonne existence de femme d'ouvrier, qui n'a que son ménage à tenir et ses enfants à élever.

Et elle en arriva à regretter que la Boule n'eût pas été condamné à une peine plus forte, son retour pouvant amener des complications; mais il en avait

toujours pour six mois. En six mois onald temps do faire bien des choses.

Le lendemain, comme elle reportait ses sacs chez M. Noblot, le contremaître lui signifia qu'on ne lui confierait plus d'ouvrage. Les articles de la veille avaient porté leurs fruits.

Cette nouvelle qui, deux jours avant, l'eût atterrée, la laissa parfaitement indifférente. Elle rentra chez elle et, dans la prévision d'un départ qu'elle jugea prochain, maintenant que sa dernière ressource lui était enlevée, elle fit un paquel de ses hardes.

Au restaurant, elle retrouva Louis Dupré et elle dîna à la même table que lui; elle fut gaie, coquette et provocante. Au dessert, elle raconta qu'on lui avait retiré son ouvrage, et elle conclut d'un petit ton mutin :

— Je ne mangerai plus... voilà tout !

— Comment, vous ne mangerez plus?... Ah I si vous vouliez me permettre...

Jeanne baissa la tête.

— Non, dit-elle, je ne veux pas vous avoir d'obligations... vous ne me devez rien.

— Mais c'est de grand cœur^ fit le jeune homme, que je vous offre d'avoir soin de vous, et je ne suis pas comme la Boule... je ne vous demande rien pour ça.

— Alors, il y aura peut-être moyen de s'arranger. Qui est-ce qui fait votre ménage?

— Personne... moi, quand j'ai le temps.

— Eh bien ! je serai votre femme de ménage. Tous les jours, j'irai mettre votre chambre en ordre. Vous, vous me nourrirez, comme ça nous serons quittes. Ça vous va-t-il?

— Comment donc ?

Et le soir même, elle voulut visiter le logement de Dupré, qui refusa.

— Non, c'est sale, chez moi... Je vous assure, pas aujourd'hui, demain...

— Tout de suite... je veux 1 dit-elle, expérimentant pour la première fois sa volonté.

— Puisque vous y tenez I

Et il la conduisit rue Philippe-de-Girard.

— En voilà un désordre, fit Jeanne, quand le jeune homme l'eut introduite chez lui. Gomment, à cette heure-ci, le lit pas encore fait? Et cette chamhre pleine de copeaux, qui n'est pas balayée, la commode pas époussetée. Allons, aidez-moi !

Elle jeta sur les deux chaises placées Tune en face de Tautre le matelas, les couvertures, les draps, puis elle « fît bouffer » la paillasse, les bras enfoncés jusqu'aux coudes dans les fentes de l'étoffe.

En un tour de main, le lit fut fait, la chamhre balayée, les meubles époussetés.

— Et voilà déjà mon dîner de ce soir payé 1 conclutelle. Et, au moins cette nuit, vous dormirez à votre aise.

Louis Dupré l'avait regardée faire sans mot dire. Il balbutia :

— Comme vous êtes gentille, tout de môme I Ah ! oui, il y aurait besoin d'une femme ici !

— Alors, pourquoi que vous ne vous mariez pas? Le jeune homme soupira sans répondre.

— On cherche une bonne petite ouvrière, continua Jeanne, qui soit sage, jeune et qui vous aime, et puis on est très heureux.

— Je n'en trouverai jamais une comme je voudrais... une comme vous !

— Oh! moi, je ne compte pas.., je ne suis qu'une pauvre fille... et, après tout ce qui m'est arrivé... ajouta-t-elle très bas et les veux baissés.

90 MADAMti LA BOULE

— Qu'est-ce que ça peat faire... puisque c'était pas de votre faute?...

Il prit les mains de la jeune fille et la regarda avec des yeux ardents.

— Laissez-moi ! fit-elle en détournant la tête. Ça ne se peut pas.

— Pourquoi?

— Ça serait un grana malheur et j'ai déjà trop de. .. reconnaissance pour vous.

— Rien que de la reconnaissance ?

— Trop d'affection, si vous voulez, pour vous vouloir du mal.

Elle cacha sa figure sur l'épaule de Louis Dupré.

— Que faut-il faire pour vous remercier d'une parole si gentille et si méchante en même temps? fit le jeune homme houleversé.

— Embrassez-moi !

Ses lèvres cherchèrent !e cou de Jeanne. Il la baisa longuement près de la nuque, les narines chatouillées par les mèches blondes qui frisottaient; il sentit la chair de la jeune fille frissonner et il resta une minute, pâmé, grisé par l'odeur de femme qui s'exhalait, capiteuse et enivrante.

Brusquement, elle se dégagea :

— Lâchez-moi ! vous me donnez la chair de poule ! Reconduisez-moi I

— Alors, dit Louis Dupré, quand ils se retrouvèrent dans la rue de La Chapelle, vous voudrez peut-être un jour?...

— Je ne dis pas... mais faut que vous me connaissiez mieux d'abord. Si après, vous étiez volé.,

— Il n'y a pas de danger.

— Au revoir I A demain matin !

Il la regarda disparaître sous le portail de la maison et ilrentra chez lui, le cœur gonflé de joie. îl aimait cette

gamine, il s'en croyait aiaié, c'était assez. Que lui importait le passé? Il le connaissait; elle le lui avait avoué assez ingénuement et il voulait l'oublier. Au moins, il travail lerau pour quelqu'un, avec qui il pourrait partager ses joies et ses peines. 11 ne serait plus seul dans la vie. A présent plus que jamais, i! allait faire des éccmomies, gagner de l'argent pour se créer un intérieur dans lequel Jearuie pût se plaire.

Et puis, mon Dieu ? une fois (ju'elle aurait quinze ans, il l'épouserait, puisqu'elle paraissait le désirer. Il irait demeurer dans le faubourg Saint-Antoine, à deux pas des ateliers de son patron, et il serait fier d'avoir à lui la plus jolie petite femme du quartier... car elle était bien jolie décidément et il se couclia, frissonnant de désirs, encore tout secoué par la sensation de ce baiser pris sur la nuque de l'enfant.

En quittant Louis Dupré, Jeanne rencontra dans le couloir la concierge qui la prévint que, la veille, son père était venu à la maison et qu'il avait fait un tapage abominable. Il entendait faire rentrer sa fille au logis paternel, et il avait annoncé qu'il ne tarderait pas à revenir.

Jeanne comprit que son père aussi avait eu vent de la condamnation de la Boule. Se sentant désormais à l'abri des menaces du jeune homme, il voulait ressaisir sa proie ; mais elle ne s'effraya que médiocrement de cette perspective. Elle savait maintenant oii trouver un refuge sûr où personne ne songerait à venir la chercher, puisque tout le monde ignorait ses nouvelles relations avec le tourneur en bois.

Elle était très fière des résultats obtenus et delà comédie qu'elle avait jouée si parfaitement que l'amoureux Dupré en avait été dupe. Elle ne ressentait d'ailleurs aucun penchant pour lui. Ce grand garçon naïf, si faible devant elle, lui semblait fade. Lorsqu'il Tavait baisée au

elle n'avait pas senti — bien que, par un instinctif mouvement de coquetterie, elle l'eût un instant laissé croire — ce grand frisson, qui lui courait dans les moelles dès que la Boule la touchait du bout des doigts.

Avec ce dernier, elle était sans force, subjuguée par cette carrure puissante et dominatrice du mâle; avec l'autre, elle se sentait maîtresse, et sa perversité native, dont elle n'avait pas conscience, la rendait capricieuse, exigeante et autoritaire, malgré son affectation d'humilité et de soumission.

Maintenant que son avenir était assuré, qu'elle n'était plus seule, elle ne sorgeait plus à reprocher à la Boule ce qu'elle appelait son égoïsme ; elle se souvenait, au contraire, avec complaisance des longues soirées employées à courir sur le talus des fortifications, des longues nuits d'amour passées dans cette chambre qu'elle allait quitter, peut-être pour toujours... Par lui, elle avait connu la joie d'aimer. Par l'autre, elle allait connaître le bonheur d'être adorée. Celui-là, elle le savait faible, timide, elle le pétrirait, elle en ferait son esclave. Les rôles étaient renversés et mille projets féroces poussaient dans sa cervelle de petite gamine vicieuse. Elle se ferait désirer longtemps, le plus longtemps possible, et quand elle céderait, au lieu de s'offrir tout entière à ces longs embrassements d'où elle sortait meurtrie et pâmée, elle ne donnerait qu'un consentement passif, [)lein de réserves pudiques, pour laisser chez l'autre le désir toujours éveillé. Et elle s'étonnait elle-même de ces raffinements auxquels elle n'avait jamais songé et qui lui venaient à l'esprit naturellement.

Puis subitement, elle s'effara. Comment, à sa sortie de prison, la Boule accepterait-il la nouvelle de cette violation de la foi jurée ? Ne chercherait-il pas à en tirer une éclatante vengeance dont elle serait la pre-

MADAMK LA BOULE 93

mière victime? Mais elle se calma aussitôt, tant la réponse lui semblait facile. N'avait-il pas fallu vivre et payer dans une certaine mesure Louis Dupré des soins dont il Taurait entourée ? Et d'ailleurs, pouvait-il considérer comme une véritable infidélité des relations d'où toute passion de sa part était exclue.

Il n'aurait qu'à regarder son nouvel amant pour se convaincre qu'on ne pouvait aimer un homme si dépourvu de charmes physiques. Et elle se rendit compte à ce moment d'une répugnance qu''elle ne s'était pas expliquée tout d'abord en examinant les mains longues, maigres et velues de Louis Dupré, sa figure blême aux joues creuses. Elle se rappela la peau si lisse, blanche comme une peau de femme, les bras nerveux et roses de la Boule ; elle le revit habit bas, luttant dans la baraque de Pérard avec Léon le Lyonnais, puis s'élançant comme une bête fauve au milieu de ses agresseurs, renversant l'Italien, le « sonnant » contre le pavé, et son instinct inconscient de femme domptée par la force physique reprit le dessus. Elle comprit pour la première fois l'ascendant qu'elle avait subi.

Dans le grand lit où si souvent elle avait "crié de plaisir sous Tétreinte brutale du mâle, elle eut pour la première fois, depuis le départ de la Boule, un long tressaillement de regret; elle ne craignait plus d'aimer Louis Dupré, qui devait être laid, mal fait et gauche, et elle s'endormit, l'esprit calmé.

Le lendemain, de honne heure, elle courut rue Philippe-de-Girard. Dupré était déjà au travail. Elle lui tendit son front, j^uis elle aflecta une grande tristesse.

— Je savais bien que je ne pourrais être pour vous qu'une source d'ennui. Voilà que mon père, qui sait que la Boule est condamné, est venu me rechercher et il va falloir que je rentre à la maison.

— Vous voulez retourner avec lui? demanda vivement le jeune homme.

— Il le faudra bien, où aller?

— Mais ici... tout le monde ignore mon adresse. Vous ne sortirez que le soir. Personne ne songera â Tenir vous chercher chez moi.

Et comme la jeune fille ne répondait pas :

— Voyons I ça vous ferait donc tant de peine que ça de demeurer avec moi?

— Non! bien sûr, mais vous... je vous dis que ça vous causera du désagrément...

— Eh bienl si vous voulez me faire bien plaisir, vous voudrez tout de même... Ah! j'ai bien réfléchi depuis hier, allez! Vous avez quatorze ans maintenant. Quand vous en aurez quinze, je vous promets de me marier... avec vous! Comme ça, vous n'aurez plus rien à craindre...

Jeanne releva vivement la tête :

— Ça, jamais! fit-elle d'une voix ferme...

Elle aussi avait réfléchi et ses pensées de la nuit lui revenaient en mémoire. A présent qu'elle se savait tirée de la misère, la Boule avait repris possession de son âme et elle répugnait à l'idée d'une union qui l'eût à jamais séparée de lui. Elle avait pu caresser un pareil projet dans le court moment d'irritation où l'avait jetée son incertitude de savoir où dîner le lendemain et où coucher ailleurs que sur les bancs du boulevard; maintenant, elle voulait sa liberté, non qu'elle eût le projet de quitter Louis Dupré, qui allait lui assurer une existence heureuse, mais parce qu'un secret pressentiment l'avertissait qu'un jour, peut-être prochain, elle pourrait avoir à s'en repentir.

Il lui semblîiit qu'elle ne s'appartenait plus. Elle voulait pouvoir obéir librement aux mouvements de son cœur et de ses sens, si jamais la Boule venait un jour

réclamer ses droits. Quel(jue brillante que pùl être sa situation, se sentirait-elle la force de résister ?...

Néanmoins, comme il lui fallait donner une raison, elle baissa la tête et ajouta :

— Car, je n'en serai jamais digne.

— Pourquoi? demanda Dupré attendri devant tant de candeur.

— Il y en a eu deux avant vous... Un jour ou l'autre, vous me le reprocheriez... je vous ferais honte.

— Moi! jamais! Vous ne me connaissez pas, Jeanne.

— Ça ne fait rien... plus tard on pourra voir, mais n'en parlons pas maintenant... voulez-vous?

Elle dit cette phrase d'un ton si ferme que Louis Dupré n'osa pas insister. Il se tut un instant, puis continua :

— ÎViais vous voudrez bien tout de môme demeurer ici? Il ne se sentit pas le courage d'ajouter: avec moi.

— Oui, en fr^re et sœur... vous m'arrangerez un lit par terre.

— Pas du tout, vous prendrez mon lit. Moi, je coucherai... n'importe comment.

— Ah! ça, je ne veux pas.

— J'y tiens absolument.

— Eh bien! dit Jeanne en rougissant, je consens... Pour commencer, ça marchera comme ça, vous êtes si bon... et puis un petit peu plus tard, quand vous me connaîtrez mieux, si vous m'aimez toujours, on verra à s'arranger autrement...

— Oh ! que vous êtes gentille !

Il voulut la prendre dans ses bras, l'embrasser pour la remercier, mais déjà elle avait saisi un balai, un plumeau et elle commençait à ranger la chambre.

— Travaillez, vilain polisson !

Et il se remit à son tour, les yeux humides, l'âme en joie, tandis qu'elle entonnait le Temps des cerises^

la romance qu'elle chantait le jour où il l'avait remarquée la première fois au Globe.

Le soir même, elle retourna rue de la Chapelle. Elle parvint à enlever le paquet de hardes qu'elle avait préparé, sans éveiller l'attention de la concierge. Elle n'emporta de chez les Gardette qu'une petite photographie faite dans une baraque foraine, où apparaissait sur une mince feuille de métal la tête de la Boule, rasée et ronde comme une lune.

Louis Dupré avait fabriqué un porte-manteau, aménagé sa commode. Jeanne y installa ses effets et son linge; puis, après dîner et une promenade aux fortifications, faite sur la demande expresse de la jeune fille, le couple rentra. Le tourneur, dans la journée, s'était procuré une paillasse. Avec deux draps et une couverture, il s'improvisa une couchette. Jeanne s'excusa de causer à son ami un tel dérangement. Elle éteignit la lumière et se mit au lit.

Ils causèrent longtemps; Tui, parlant de ses projets, des plaisirs qu'il comptait procurer à la jeune fille, de la joie qu'il éprouvait à la voir accepter son hospitalité, regrettant seulement de ne pouvoir la lui offrir plus luxueuse; elle, parlant peu, le remerciant seulement d'une phrase brève. Elle avait mis sous son oreiller le portrait de la Boule, et elle pensait à lui, qui expiait en prison, loin d'elle, une faute dont Louis Dupré, l'autre, n'eût pas été capable...

Pourtant, comme elle entendait soupirer le tourneur en bois :

— Vous êtes mal, dites?

— Non, très bien, je vous assure. . . J'ai été soldat un an et je n'étais pas si bien couché que cela ; ça me rappelle la salle de police.

H eut un rire nerveux et il attendit peut-être un mot tendre de la jeune fille ; mais déjà Jeanne s'était retour-

née du côté du mur, plongée de nouveau dans sa rêverie.

... Et les jours se suivirent nouibreux et toujours pareils. Louis Dupré sentait son amour grandir pour cette enfant, dont la continuelle présence excitait ses désirs, mais [)as un mot de Jeanne qui pût lui permettre d'espérer que son supplice dût bientôt fmirî Klle lui témoignait un dévouement absolu, se montrait ménagère active et économe, afi'ectait une réserve, une humilité qui l'irritait. Elle parlait souvent de son passé qui la rendait indigne d'un honnête homme, et cent fois il avait dû se retenir pour ne pas crier :

— C'est moi qui suis indigne... toi, tu es un ange... Je t'aime et je te veux I

Mais un regard de la jeune fille suffisait pour l'arrêter. Elle lisait dans ses yeux brillants le feu intérieur qui le dévorait et elle prenait un malin plaisir à exaspérer ses sens en se faisant belle, pour luiy disait-elle, en laissant passer un coin de peau blanche, dans un déshabillé du matin, un coin de peau, véritable nid à baisers, sur lequel il voulait, à chaque minute, poser ses lèvres enfiévrées.

Longtemps, il avait compté sur une défaillance.

Plusieurs fois, en effet, elle avait eu l'idée de faire cesser cette souffrance latente qu'elle devinait, et elle avait hésité certains soirs, quand, avant de uiontei au lit, il la serrait contre lui, dans l'exaspération de ses sens révoltés, pour prendre le seul baiser qu'elle lui permît delà journée; mais elle avait chaque fois reculé, ne sentant pas le frisson de sympathie qu'elle attendait, et elle se couchait en pensant :

— Non, décidément, il ne me portera jamais à la peau I

Cependant elle sentait bien que cette situation fausse devait avoir un terme ; mais elle comparait ces nuits

d'attente, si calmes pour elle, aux heures flévreuses qu'elle passait jadis dans le lit de la Boule, avant le jour de l'initiation suprême! Combien différents!

Et ainsi chacune de ses pensées auguientait en elle 16 regret de ses premières amours.

Un soir, pourtant, qu'ils étaient de retour de la promenade aux fortifications, — elle exigeait ce quotidien itinéraire, ne voulant pas, disail-elle, dénoncer sa présence rue Philippe-de-Girard en se montrant dans les rues de La Chapelle — et qu ils s'étaient assis longuement à l'endroit même oiî la Boule l'avait fait s'asseoir le jour de ses débuts au concert, elle dit tout bas à Louis Dupré, au moment où il l'embrassait :

— Pourquoi ne me demandez-vous rien?... Vous ne m'aimez donc pas?

Le jeune homme pâlit. H la serra plus fort dans ses bras et murmura :

— Si ! oh si I Vous le savez bien... mais je n'-ose pas !

Et comme la jeune fille restait silencieuse :

— Vous voulez bien,., que je vous aime? Elle dit : — • Oui! très vite et souffla la lumière.

Elle exigea même que les rideaux fussent tirés complètement.

Tapie au fond du Ht, elle sentit les grandes mains tremblantes de Louis, qui la cherchaient et l'attiraient à lui.

Alors elle ferma les yeux et s'abandonna; mais dans l'obscurité de la chambre, un sanglot qui éclata tout près d'elle, à son oreille, la fit tressaillir.

Louis Dupré pleurait.

Une réaction s'était opérée! Trop longtemps comprimés par le désir, les nerfs du jeune homme s'étaient détendus et il restait impuissant devant ce corps adorable

qu*il avait convoité si ardemment et qui s'offrait à lui dans sa nudité charmante.

Jeanne se sentit humiliée, blessée dans son orgueil de femme et, lorsque le lendemain, Louis Diipré, atterré^ voulut se faire pardonner sa défaillance de la veille, eiv offrant à sa maîtresse un costume qu'elle désirait, il n'obtint que des paroles banales de remerciements qui lui prouvèrent que l'impression reçue n'était pas près de s'effacer.

Us continuèrent toutefois à vivre ensemble; mais bien que le jeune homme eût rapidement repris possession de lui-même, Jeanne ne pardonna jamais; elle le subissait, ne retrouvant pas dans les approches timides et maladroites de ce grand garçon la vigueur conquérante et brutale de la Boule.

Et des mois s'écoulèrent sans qu'un incident vint troubler le calme et la tranquillité du ménage, jusqu'au jour oij, prévenu enfin par un ami que Jeanne demeurait rue Philippe-de-Girard avec Louis Dupré, Thomas Rousselet se décida à port^^r plainte.

Son incestueuse passion, contenue longtemps par la crainte de la Boule, s'était de nouveau donnée librement carrière, dès qu'il avait appris la condamnation des Gardette ; mais sa fille avait disparu le lendemain du jour où il s'était présenté au n" 184 de la rue de La Chapelle.

Alors il s'était épuisé en recherches de toutes sortes, brûlant du désir de la reprendre, et il avait été saisi d'une colère folle en apprenant un beau jour son nouveau collag©.

Désespérant de la voir jamais rentrer à la maison paternelle, uniquement pour l'enlever à cet autre qu'il ne connaissait pas et qu'on lui avait encore préféré, au ris- (jue d'être dénoncé lui-même, il avait fait arrêter Jeanne Pi son amant, cédant à un incoercible sentiment de ven-

geance et de satisfaction jalouse, qu'il formula si bien à plusieurs reprises :

— Je m'en fous de descendre à la Tour... au moins je serai sûr qu'elle ne couchera plus avec personne!

Par son enquête, à laquelle les renseignements recueillis par l'inspecteur Bernot fournirent de précieux éléments, le juge d^nstruction parvint à reconstituer presque entièrement l'histoire de Jeanne Rousselet.

Il demeura fort perplexe. A quel parti s'arrêterait-il?

La jeune fille avait renouvelé nettement sa première déclaration, qu'étaient venus, du reste, confirmer tous les témoignages qu'elle avait invoqués, y compris celui de la Boule, que M. F^ébault fit extraire à cet effet de la prison de la Santé.

Le juge fut frappé de la franchise d'allures de ce garçon ; il le fit causer, et, comme il s'étonnait que, lors de son procès, on n'eût pas entendu Jeanne, qui avait assisté à toute l'affaire, la Boule répondit :

— Aucun de mes agresseurs ne la connaissait; il n'y avait donc que ma mère et moi qui eussions pu la désigner et la faire citer. Bien que son témoignage, eût pu exercer une influence favorable sur le tribunal, nous n'avons pas voulu, par amitié pour elle, que son nom soit prononcé, ni compromis.

Quand il sut que Jeanne avait été arrêtée sur la réquisition de son père, il pâlit un peu, mais il se contint et raconta sans rien omettre toute l'histoire de ses relations avec la jeune fille.

Seul, Thomas Bousselet continuait à nier. Ni les interrogatoires, ni les confrontations ne purent l'ébranler et lui arracher un aveu.

— Tout ça, c'est des menteries, répondait-il invariablement, on veut me faire du tort. Quelquefois, quand j'avais bu, il a pu m'arriver d'être un peu vif; mais jamais, au grand jamais, je n'ai violenté ma fille.

L*altitude de Louis Dupré, qui avait été, dès le début de rinslruction, laissé en liberté provisoire, frappa tout particulièrement M. Frébault et influa beaucoup sur sa décision.

Les mésaventures du jeune homme semblaient avoir encore exaspéré sa passion. Au cours de son premier interrogatoire, il s'était déclaré prêt à reconnaître et à réparer ses torts en épousant Jeanne, malgré ses antécédents, et il avait depuis renouvelé sa proposition avec tant d'instance, qu'en eût dit qu'il voulait profiter de cette circonstance pour s'assurer la possession définitive de la jeune fille. Comme il ne pouvait attribuer le refus que lui avait jadis catégoriquement opposé cette dernière qu'à un sentiment de délicatesse, il déclarait vouloir oublier le passé, et il s'engageait à n'y pas faire, dans l'avenir, la moindre allusion.

M. Frébault réunit alors dans son cabinet Louis Du pré, Jeanne Rousselet et son père. Plutôt que de s'engager dans une procédure, qui pouvait aboutir, soit — à défaut de preuves matérielles contre le père, inculpé principal, — à un acquittement qui eût été scandaleux, soit à une condamnation générale, ce qui eût paru également excessif, vu la sympathie qui s'attachait à Louis Dupré et même à la Boule, il s'arrêta à une résolution qu'il jugea, dans Pespèce, plus conforme à l'équité et aux intérêts des partis.

Il fît part à Thomas Rousselet et à Jeanne des propositions de Louis Dupré, et il ajouta qu'il rendrait une ordonnance de non-lieu, si, en sa présence, ces propositions étaient officiellement agréées par le père et la fille. Dans le cas contraire, la justice suivrait son cours, et il requerrait à la fois contre Thomas Rousselet, Louis Dupré et la Boule, prévenus également, et à des titres différents, d'excitation de mineure à la débauche et de détournement de mineure, cas prévus par les article» 332, 333 et 356 du Code pénal. . .

lût , MADAME LA BOULE

Jeanne, dont quinze jours de cellule avaient abattu la force morale, accepta, et le seul qui souleva quel que objection fut le père, qui voyait sa vengeance lui échapper ; mais le juge lui ayant fait observer d'un ton sec qu'il était, après tout, le plus intéressé à ce que l'affaire n'eût pas de suite, les témoignages accablants recueillis au cours de l'enquête équivalant, en somme, jusqu'à un certain point, à des preuves matérielles, il se résigna adonner son consentement.

Une difficulté restait à aplanir: Jeanne n'aurait quinze ans que dans six mois. Elle ne pouvait être remise entre les mains du père, déchu moralement de ses droits de chef de famille. M. Frébault manifesta dès lors l'intention de faire prononcer par le président du tribunal son internement jusqu'à cette date dans la maison de répression déjeunes filles, à la Madeleine ; mais, sur la demande de Louis Dupré, qui proposa de la confier à M™* Carmineau, dont l'honorabilité ne pouvait être mise en doute, il fut convenu que Jeanne resterait libre, sous la surveillance directe de la blanchisseuse, si toutefois celle-ci consentait à se charger de sa nièce.

Le soir même, et avant de remettre en liberté Thomas Rousselet, M. Frébault convoqua par lettre M"' Carmineau.

La nouvelle de Tarrestation des Rousselet avait ému profondément les Carmineau. La blanchisseuse, nolam- . ment, ne trouvait pas de termes assez violents pour exprimer son indignation. Et pendant des journées entières, au milieu de son atelier, c'était une série d'invectives et de malédictions contre Jeanne surtout, cette petite gueuse qui déshonorait la famille.

Elle en avait eu un nez, le jour oij elle l'avait flanquée à la porte. Une gamine vicieuse qui aurait débauché toutes ses ouvrières, si on l'avait laissée faire l Elle Tavait toujours dit, Jeanne tournerait mal 1 Et c'était bien fait pour le père Rousselet. Il n'avait qu'à surveiller sa fiile, au lieu de la laisser galvauder. L)ans tous les cas, elle se refusait à croire que Rousselet avait abusé de l'enfant.

Jamais ça ne s'était vu dans la famille. Rousselet pouvait être un poivrot et un loupeur, ce n'était certainement pas un salaud. Encore une invention de cette morveuse de Jeanne, pour se venger de ce qu'on l'avait fait arrêter, elle et son type.

Mais chaque fois que la blanchisseuse se répandait en récriminations, M. Carmineau intervenait. Lui, il défendait Jeanne et rejetait toute la faute sur le père. Il jugeait Rousselet parfaitement capable d'avoir violenté

sa fille et quoi d'étonnant que Tenfant, initiée ainsi au vice, se fût jetée dans l'inconduite pour échapper à l'inceste ?

Alors tante Fifi l'interrompait et déclarait qu'elle ^n avait assez d'entendre parler de cette sale histoire. Le père et la fille ne valaient pas mieux l'un que l'autre; on pouvait les coudre dans un sac et les jeter à Teau Ce n'est pas elle qui irait les repêcher !

Comme il était glorieux d'avoir des individus comme ça dans sa famille ! Ah ! elle avait hien prévenu sa sœur de ce qui arriverait, quand elle avait épousé cet ivrogne de Rousselet ! Tout ça n'était bon qu'à lui faire perdre des pratiques. C'était bien fini par exemple et ils pouvaient maintenant avoir besoin d'elle! Tante Fifi était morte. Désormais, les Oarmineau reniaient toute pa rente avec les Rousselet, et elle proférait les plus abominables menaces contre quiconque prononcerait à l'avenir ce nom détesté ; mais, dès le lendemain, elle donnait de nouveau un libre cours à sa bile, et la discussion reprenait de plus belle.

Le jour où on lui apporta la lettre de convocation du juge d'instruction, elle fut saisie d'un grand trouble. Est-ce que maintenant elle allait être compromise dans l'alîaire? Que pouvait-on lui vouloir?

Et elle se creusa la cervelle pour deviner en quoi elle pouvait être mêlée à Paventure de Rousselet. Elle ne dormit pas de la nuit, et, bien qu'elle eût déclaré la veille ne pas vouloir se déranger, elle passa la matinée à se choisir une toilette de circonstance.

Tout bien réfléchi, elle jugeait plus poli de répondre à l'appel du juge qui la convoquait pour midi, mais elle se réservait de lui dire son fait et de lui faire comprendre qu'on ne dérange pas comme ça une femme établie, qui n'a pas de temps à perdre à des balivernes. Sa déposition seraitcourte et simple.

— Monsieur, j'ai eu ma nièce pour apprentie. C'était, assurément, une gamine vicieuse; mais comme je la tenais serrée, je n'ai pas eu trop à me plaindre de sa conduite pendant tout le temps qu'elle est restée chez moi. Depuis le jour oii elle m'a quittée, je n'ai plus entendu parler d'elle, ni de son père. Je suis une femme honnête, monsieur, beaucoup trop honnête pour vouloir être mêlée davantage à des saloperies. Donc, bonsoir!

Et voilà !

— H faut toujours être respectueux avec la justice, fit observer M. Carmineau, qui se préparait à accompagner sa femme.

— Oui, répliqua la blanchisseuse, tu as peut-être raison, on ne sait jamais, avec ces gens-là.

Et à midi précis, elle était assise en grande tenue, les bras surchargés de bracelets, dans le grand couloir des juges d'instruction, au Palais de Justice, à côté de M. Carmineau.

Ils ne furent introduits qu'à trois heures dans le cabinet du juge. Ils se trouvèrent en présence de Thomas Rousselet, de Jeanne et de Louis Dupré.

M. Frébault leur expliqua ce qu'il attendait d'eux. En présence de la demande en mariage formulée par le jeune homme et consentie par le père, une ordonnance de non-lieu allait être rendue. Le scandale serait donc évité ; mais comme Jeanne n'avait pas atteint sa quinzième année et qu'elle ne pouvait être rendue à son père, il allait se voir dans l'obligation de faire prononcer son internement jusqu'à cette date, s'il ne se rencontrait pas, dans la famille même de la jeune fille, des personnes honorables offrant toutes les garanties désirables et qui consentissent à se charger d'elle.

C'était dans l'intérêt même de Jeanne Rousselet qu'il s'adressait aujourd'hui à xM"" Carmineau, persuadé que

l'enfaTit trouverait dans la maison de la blanchisseuse, avec d'excellents exemples, une défense sûre contre les tentatives du père et les déplorables entraînements auxquels elle avait déjà cédé.

Du reste, son repentir et son désir de rentrer dans le droit chemin étaient un gage certain de la conduite exemplaire qu'elle ne manquerait pas de mener, jusqu'au jour prochain oii elle deviendrait la femme légitime de Louis Dupré, et il était assuré d'avance que M. et M"™' Carmineau n'auraient qu'à se féliciter de la décision qu'ils allaient prendre.

L'orgueil de la blanchisseuse était trop flatté pour qu'elle hésitât à adhérer à la proposition du juge et elle allait répondre, lorsque M. Carmineau, lui imposant silence d'un geste, se leva et exprima en quelques paroles émues combien il était touché de la confiance que lui témoignait M. le juge.

Il ajouta qu'il y répondrait dans la mesure de ses forces et qu'il était d'autant plus heureux d'être utile à sa nièce dans cette circonstance qu'il l'avait toujours considérée comme une victime du « milieu déplorable dans lequel elle avait vécu i>.

Et il lança un regard sévère à Thomas Rousselet, qui, les yeux baissés, tournait sa casquette entre ses mains d'un air piteux.

Puis, comme M. Frébault s'était levé après avoir pris acte de l'adhésion des Carmineau :

— Et vous pouvez dormir tranquille, monsieur le juge I s'écria impétueusement la blanchisseuse ; avec moi, elle filera droit I

Ils partirent tous les quatre, pendant qu'on reconduisait Thomas Rousselet au Dépôt, oi!i devait s'accomplir pour lui la formalité de la levée de l'écrou.

M. Carmineau prit une voiture. Il tenait à entourer

d'une certaine solennité son retour à la rue Doudeau- YÎlIe.

— C'est égal, déclara M""® Cannineau en prenant place sur la banquette du fond, c'est tout de même un rude cochon que mon beau-frère. Il en faisait une tôle devant nous ! Je l'avais toujours dit, ça aurait été un ange, ma pauvre petite Jeanne, si elle n'avait pas été obligée de vivre avec cette horreur d'homme 1 Ah I si ma pauvre Louise n'était pas morte, comme ça se serait passé autrement !

Et, prise d'un accès subit de tendresse, elle attira à elle la tête de l'enfant, qu'elle baisa sur le front.

— C'est tout de même un bon juge, continua-t-elle, que ce M. Frébault ! Et un homme joliment comme il fautl Mais ce n'est pas tout ça, vous allez être sages, hein? les enfants I C'est que nous répondons de vous avec M. Carmineau. Qu'est-ce que vous faites, jeune homme ?

— Je suis tourneur en bois, dit Louis Dupré.

— Un bon métier, et ça vous rapporte?

Ce fut Jeanne qui répondit. Elle avait besoin de prouver qu'elle avait bien placé ses affections.

— Oh ! oui, c'est un bon état. Il se fait de sept à huit francs par jour, et il est rangé... économe. Je l'ai vu à l'œuvre, moi! En voilà un qui travaille... au moins.

— Le travail, c'est la liberté I déclara stupidement M. Carmineau, qui éprouvait le besoin de placer un de ses aphorismes favoris.

L'arrivée de la blanchisseuse dans le quartier fit sensation. On s'empressa autour d'elle.

Avant même de quitter son chapeau, elle dut raconter son entrevue avec le juge.

11 lui avait dit :

— Madame Carmineau, sans vous avoir jamais vue,

je vous connais depuis longtemps. Vous êtes l'honneur de votre profession. Il n'y a que vous qui puissiez faire quelque chose de votre nièce. Je vous la confie, elle est en bonnes mains.

Puis, comme Louis Dupré la remerciait, chapeau bas, de tout* ce qu'elle faisait pour Jeanne, et se préparait à se retirer :

— Mais pas du tout, mon neveu I Vous êtes un gentil garçon, vous, et vous allez dîner avec nous... le dîner des fiançailles I

Elle donna congé à l'atelier et on prépara un repas pantagruélique pour fêter le retour de l'enfant prodigue.

Un courant de sympathie extraordinaire s'était manifesté à regard de Jeanne.

Tour à tour, les commères du quartier vinrent l'embrasser, lui demander des détails que la jeune fille donnait complaisamment. On oubliait la Boule; Louis Ouprc, très entouré, apparaissait comme l'archange sauveur, protecteur de l'innocence, tandis qu'on ne trouvait pas d'épilhètes assez injurieuses pour qualifier Thomas Rousselet.

— Oh î oui ! s'écriait M™" Carmmeau, parlons-en de celui-là ! Un dégoûtant ! Comme M. FrébauU m'a dit : — 11 a de la chance que vous soyez là, madame Carmineau, pour vous charger de sa fille; sans quoi, c'étaient les travaux forcés ! C'est bien pour vous que je ne le fais pas passer en jugement 1 Mais il n'y a jamais rien eu à dire contre vous... je ne veux pas jeter le déshonneur sur votre famille !... Et, vous savez, continuait-elle, en s'exaltant à chaque phrase, qu'il ne vienne jamais rôder par ici... Je lâche le chien après lui!

A table on [daça Jeanne près de M. Carmineau, qui fut plein d'attention pour elle. Son petit œil gris cligno-

tait chaque fois qu'il regardait la jeune fille, rougissante, toute au bonheur d'être fêlée.

Elle partageait, du reste, l'enthousiasme universel.

Toutes ses imaginations d'autrefois avaient fait place à un calme absolu. Pour la seconde fois, elle envisageait la vie nouvelle qui s'ouvrait devant elle comme la seule désirable, son mariage avec Louis Du pré comme la réalisation du rêve suprême.

Ses amours avec la Boule, ses succès au concert, tout cela ne lui apparaissait plus qu'à travers la vision confuse d'un passé très lointain et qu'il fallait oublier.

Des jours longs comme des années, les jours passés en cellule sans espoir d'une vie meilleure, s'étaient écoulés entre l'heure de son arrestation et celle de sa mise en liberté, et c'était le paradis, le bonheur idéal, que ce réveil subit et inattendu à une existence paisible, libre de souci et exempte des tribulations de son existence antérieure.

M"'' Garmineau voulut connaître le passé, la situation de son futur neveu, et Louis Dupré s'exécuta de la meilleure grâce.

Mon Dieu! c'était bien simple. Il était orphelin; il cvait fait son apprentissage à la maison Dubois, une grande maison d'ébénisterie du faubourg Saint-Antoine, pour la(juel!e il travaillait encore. Son patron l'aimait beaucoup et il était des rares ouvriers auxquels on conliàt à exécuter chez eux des travaux délicats etdifliciles, M n'avait jamais voulu quitter La Chapelle, parce qu'il avait été élevé là, qu'il y avait ses habitudes et ses amis. Il gagnait d'excellentes journées, jouissait d'une grande liberté, puisqu'il était à ses pièces et, à force d'économies, il avait pu mettre de côté environ sis cents francs, qu'il avait placés à la caisse d'épargne et qui alhiient servir à son entrée en ménage.

àL Caniiinenu adressa au jeune ouvrier ses plus

iiO MADAME LA BOULE

chaudes félicitations. II lui prédit beaucoup, de bonheur dans l'avenir, puisqu'il avait su « prendre la vie par le bon bout », et il termina en plaçant une fois de plus l'aphorisme qui lui était cher ;

— Le travail, c'est la liberté!

La blanchisseuse entama ensuite le panégyrique de Jeanne. C'était une petite fille adroite, industrieuse, intelligente et qui ferait une excellente ménagère, d'autant plus qu'elle avait été instruite à l'école du malheur. Du reste; maintenant que, de parla confiance du juge, elle était devenue sa seconde mère, elle continuerait à l'enfant ses leçons et son appui, même après le mariage.

Puis, comme on était au café et que le repas allait finir, on arrêta diverses dispositions relatives aux deux jeunes gens. Il fut entendu que Jeanne, comme par le passé, irait, chaque matin, faire la chambre de son fiancé, la rue Philippe-de-Girard étant à deux pas de ia rue Doudeauville,

— Ça ne peut pas tirer à conséquence, déclara M. Carmineau, étant donnée la situation. Du reste, nous comptons sur la sagesse de M. Dupré, et nous sommes sûrs d'avance que la morale, gardienne des bonnes mœurs, sera toujours et en tous points respectée.

L« soir, après sa journée faite, Louis Dupré était autorisé à venir passer quelques instants auprès de la jeune fille et même à l'emmener faire un tour de promenade, si le travail de la blanchisserie le permettait.

Ici, M°^" Carmineau essuya un pleur. Ça lui rappelait le temps, trop court, hélas! et déjà éloigné, où M. Carmineau venait, chaque après-midi, faire sa cour.

De son côté, le jeune homme se chargeait de toutes lesdémarches relatives au mariage. 11 se procurerait les pièces nécessaires, ferait en temps et lieu publier les

bans, puis il allait retirer son argent de la cnisse d'épargne et commencer à monter son ménage. Son patron lui fournirait des meubles à d'excellentes conditions et avec les plus grandes facilités de paiement. Certes, il avait le temps de s'occuper de tous ces détails, mais il préférait s'y prendre de bonne heure. On ne sait jamais, et souvent les difficultés surgissent au dernier moment, quand on s'y attend le moins.

Ces divers points réglés, il prit congé de sa nouvelle famille.

M"* Carmineau n'attendait que ce départ pour satisfaire une envie qui la tenaillait depuis le matin. M. Frébault n'avait fait qu'une allusion en termes discrets aux violences de Thomas Rousselet. Elle était avide d'en connaître les détails, et M. Carmineau partageait cette curiosité.

Us rapprochèrent leurs sièges et Jeanne dut faire, une fois de plus, et sans rien omettre, le récit des faits qui avaient motivé l^arrestation de son père. Ils écoutaient, tout en dégustant un petit verre de fine Champagne, l'œil brillant et la bouche béante, soulignant d'une exclamation les passages les plus crus.

— Quel salaud I murmurait M"* Carmineau.

— C'est dégoûtant!... ripostait son mari.

Et comme Jeanne, arrivant à la scène du viol, se taisait, obéissant à un instinctif mouvement de pudeur, tous deux insistèrent.

— Va donc! va donc! De quoi as-tu peur? Il n'y a que nous ici !

Et ils savouraient les paroles de la jeune fille, qui, encouragée et ne gardant plus aucune retenue, appuyait en des termes précis et avec un laisser-aller de faubourienne pervertie, sur les détails les plus raides.

Quand elle eut fini, ils se regardèrent un instant en silence," remplis d'une émotion qui avait réveillé en

ilâ MADAME LA BOULE

eui, et particulièrement chez M. Carmineau, des sen» tiinents dont ils n'auraient osé dévoiler le caractère.

Puis, la blanchisseuse se leva et conduisit Jeanne à sa chambre, une petite chambre proprette, au premier étage, donnant sur la rue.

— Couche-toi, ma fille, et dors! lui dît-elle en lui montrant son lit entouré de rideaux blancs, dors ! tu n*as plus rien à craindre ici.

— Pour sûr ! ajouta M Carmineau.

Et pour la première fois, il baisa Jeanne sur le front, longuement.

Jeanne Rousselet reprit sa place à l'atelier, et dès lors couimença pour elle une vie paisible, uniforme, dont tous les jours se ressemblaient.

Le matin, elle se rendait, comme il était convenu, chez Louis Du pré, toujours très respectueux et, le ménage fait, ils causaient longuement de l'avenir, sans jamais une allusion au passé, comme deux fiancés [)résentés récemment l'un à Tautre. Elle s'intéressait au travail du jeune homme, se faisait expliquer le mécanisme du tour. A ses moments perdus, il avait tourné des chandeliers en buis, destinés à leur ménage et découpé, à l'aide de scies très fines, de minces tablettes, dont il avait confectionné une étagère.

Et elle s'extasiait devant les délicates dentelures du bois et la légèreté du petit meuble qu'il avait recouvert d'un vernis luisant.

Ou bien il étalait devant elle leur propre fortune, les six cents francs retirés de la caisse d'épargne, et il en indiquait l'emploi. ïl avait changé d'avis. Puisqu'il avait de l'argent, il achèterait ses uîeubles au comptant, son patron lui ayant promis une forte remise, et il calculait : tant pour la table, tant pour i'armoire à glace, tant pour le buffet et les sièges.

Puis, les frais de la noce déduits, il devait rester,

MADAME LA BOULE î!3

comme entrée en ménage, une somme rondelette de deux cent cinquante à trois cents francs, M. Dubois, qui avait accepté d'être témoin au mariage, ayant manifesté l'intention de faire un cadeau aux deux époux.

Jeanne s'intéressait à ces calculs, s'étonnait à présent d'avoir pu désirer une autre vie que celle-là. M. Carmineau avait raison quand il déclarait qu'il faut toujours suivre le droit chemin, que c'était là le seul moyen d'arriver à la fortune.

Et elle projetait des économies énormes, qui permettraient un jour à Louis Dupré de se mettre à son compte, d'avoir un établissement à lui, dont il serait le patron, avec deux ou trois ouvriers d'abord, puis avec dix ou vingt, à mesure que les ressources augmenteraient et que le commerce s'étendrait.

A la blanchisserie, tout le monde l'entourait d'égards. Tante Fifi était charmante pour elle. Dix fois par jour, elle rappelait son entrevue avec le juge, ce magistrat extraordinaire qui avait deviné tout de suite qu'on pouvait tout obtenir d'elle en s'adressant à son cœur.

M. Garmineau lui-même n'avait plus, (juand il lui parlait, cet airrogue, cette mine austère qui l'efirayail tant jadis. Il la comblait de prévenances, adoucissait pour lui parler le ton cassant de sa voix. Il l'appelait sa chère enfant, l'embrassait le matin à son lever, et le soir, quand elle rentrait dans sa chambre.

Même fréquemment à l'heure du déjeuner d.es ouvrières et pendant que, suivant une vieille habitude, tante Fiil faisait la sieste, il la menait dans un coin de l'atelier, la faisait asseoir près de lui et il l'entretenait longuement de son avenir, entrecoupant ses discours de conseils, — les conseils d'unhonune mûri par l'âge, qui avait beancoui! vécu et beaucoup travaillé!

Il l'encourageait à persévérer dans la voie qu'elle

iU MADAME LA BOULB

avait choisit!, et [>eu à peu uws sorte d iatimité s-éiaîi formée entre la jeune fille et l'ancien valet de chambre.

Mais Jeanne ne tarda pas à s'inquiéter d'une sympathie et d'un laisser-aller qui lui parurent suspects.

M. Carinineau recherchait chaque jour davantage les occasions de se trouver seul avec elle. Il Tallirait très près (le lui, lui parlait du passé, de Thomas Rousselet, dont il lui faisait raconter, pour la millième fois^ les tentatives. Il fallait que Jeanne précisât exactement coiiunent il était parvenu pour la première fois à avoir raison d'elle...

Et pendant tout ce récit, qu'il savait par cœur, ses petits yeux pétillaient, le sang colorait ses joues, ordinairement jaunes et parcheminées ; ses lèvres tremblaient et il s'élevait avec force contre ce père dénaturé et infâme qui avait souillé son enfant pour assouvir sa passion brutale...

Dans un élan de vertueuse indignation, il faisait asseoir la jeune fille sur ses genoux, la serrait contre lui comme pour la défendre, Tentourait de ses deux bras et Tembrassait dans le cou en balbutiant :

— Pauvre enfant! pauvre enTantI

Puis il exposait et développait ses théories sur la matière. Mon Dieul il était homme comme les autres! Il se rendait parfaitement compte que la nature a des droits, qu'il est souvent impossible de résister aux impulsions de son cœur, et de pareils mouvements, inexcusables chez un père, étaient presque légiiimes chez un étranger... ou tout au moins chez un parent éloigné, un allié.

Et il demandait l'avis de Jeanne, qui le regardait, effarée, cherchant à se dégager de son étreinte, en murmurant :

— Mais... mon oncle!

— Mais oui, mais oui, continuait M. Carmineau, ton

père peut avoir été tenté, en voyant cette jolie gorge, si ferme, si bien faite, cette gorge de grande fille, ce cou qui sent si bon, cette taille souple, mais il devait réfréner ses désirs..., tandis que nous... il nous est permis de manifester sans crime notre admiration... et de cQnlenter nos ardeurs... pourvu toutefois que ce soit snns violence... car, vois-tu, Jeanne, la nature n'abandonne jamais ses droits... tout vieillit chez nous... il n'y a que notre cœur qui ne vieillisse pas...

Mais Jeanne s'était levée, rouge de colère, repoussant (l'un geste brusque M. Carmineau, dont les longues mains sèches se promenaient sur sa nuque, sur ses seins, à travers Péchancrure de sa chemisette qui en laissait apercevoir les globes arrondis et fermes.

— Mon oncle... vous n'y pensez pas!

Déjà l'ancien valet de chambre avait éteint l'éclat de son regard; son visage avait repris sa teinte jaunâtre.

— Il ne s'agit pas de moi, ma chère enfant... Je te parlais de ton père.

Jeanne ne se méprenait plus sur les intentions de M. Carmineau; elle sentait dans ses façons patelines et hypocrites la passion à peine dissimulée... Mais ce petit homme lui répugnait plus que son père encore, s'il était possible, avec son crâne dépouillé, ses favoris grisonnants et son aspect de rat d'église.

Gomme il cherchait à s'approcher d'elle, elle recula encore.

— N'avancez pas, ou je raconte tout à ma tante!

— Petite folle! murmura M. Carmineau, petite folle qui vois du mal partout !

L'arrivée des ouvrières mit fin à cette scène, dont Jeanne ne souffla mot; mais elle se tint dès lors complètement à l'écart, mettant ses soins à ne jamais se trouver seule avec son oncle.

M. Carmineau ne se tint pas pour battu. La résistance

Ii6 MADAME LA BOUIE

de la jeune fille irritait son désir. Il courait après elle dans la maison, la suivant de la cuisine à l'atelier, sous prétexte deTaider, recherchant les moindres rencontres qui lui permettaient de la frôler fortuitement, comme par hasard, et chaque attouchement faisait frémir ses vieilles mains.

Le contact de cette peau jeune et fraîche fouettait son sang, excitait ses nerfs ; parfois, dans l'intiiuilé, M""* Carmineau s'étonnait d'une ardeur dont elle n'avait pas depuis hien longtemps ressenti les efléts et elle en bénissait la source inconnue. Elle était loin de se douter qu^elle dût ce renouveau à la présetice de sa nièce!

Pourtant un jour que Jeanne allait se mettre à table sans avoir pris 1'* soin de boutonner exactement sa camisole, M. Carmineau, croyant n'êlre pas remarqué, plongea sa main dans l'entre-deux des seins.

Mais la blanchisseuse, qui avait le dos tourné, vit le geste dans la glace :

' — Eh bien ? monsieur Carmineau, ne vous gênez pas, fit-elle furieuse.

— Je ne faisais, ma bonne amie, rien que de très innocent, riposta l'ancien valet de chambre, je faisais signe à Jeanne de fermer sa camisole.

— Tu as toujours de bonnes raisons, grommela la blanchisseuse; mais elle conserva un soupçon qui diminua son enthousiasme.

M"** Carmineau était jalouse et aucune considération ne pouvait faire taire en elle ce sentia^ent qui dominait tous les autres.

Elle s'ap[)l!(j!ja dès lors à ne jamais perdre de vue sa nièce ni son ujari ; pourtant, comme au bout de quelque^, temps, aucun indice ne vint confirmer ses craintes, elle se relâcha de sa surveillance.

Sur ces entrefaites, la blanchisseuse dut faire un voyage en Champagne. Une parente éloignée, oubliée

depuis longtemps, se mourait et manifeslait le désir de !a voir. La vieille femme était seule, sans hérilieis directs, elle avait quelque bien; M™** Carmineaii nliésila pas et elle partit, laissant la direction de l'atelier a Jeanne et l'administration générale à son mari.

Tout alla bien pendant quelques jours. M. Ciirmineau avait besoin de toute son autorité et il ne voulait pas la compromettre par quelque incartade qui n'eût pas échappé à l'œil malicieux des ouvrières.

Le dimanche suivant, on reçut une lettre de M™*Carmineau. La vieille parente était morte, laissant tout son avoir, environ quinze mille francs en terres à la cousine dévouée qui n'avait pas hésité à tout quitter pour venir l'assister dans ses derniers moments.

M. Carmineau résolut de fêter comme il convenait une si heureuse nouvelle. 11 fut convenu qu'on dînerait dehors et qu'on passerait la soirée au théâtre. Louis Dupré fut invité.

Quand le soir fut venu, et après qu'il eût préalablement fait mettre un large crêpe à son chapeau, M. Carmineau conduisit les deux jeunes gens au restaurant du Capucin. »

— Quand je prends mes repas hors de chez moi, leur dit-il pour expliquer son choix, j'aime dîner dans des maisons où le service est bien fait. Au Capucin, je sais que nous serons bien; j'ai eu un ami qui y était maître d'hôtel, et, certes, c'était un garçon fort intelligent et connaissant son alfaire... Il ne fût pas resté quarantehuit heures dans un établissement oij les choses ne se seraient pas passées régulièrement.

Et il fît l'historique du Capucin, récemment reconstruit, mais fondé en 4797, le Bignon ou le Brébant du quartier, qui recrutait particulièrement sa clientèle parmi les gens mariés. Un coin admirable, où un amant pouvait conduire sa maîtresse, sans craindre dcrencon«

trer à Fangle de la rue de la Chapelle un indiscret ami ou un mari jaloux.

Quand ils furent arrivés près du square et qu'ils aperçurent le drapeau du commissariat flottant au-dessus de la porte voisine du restaurant, Jeanne et Louis Dupré échangèrent un coup d'œil et le même mot leur vint aux lèvres :

— Te souviens-tu ?

Maintenant que le danger était passé, ils ne se rappelaient que les côtés comiques de la scène qui se retraçait cependant nettement à leur esprit.

— Dis donc ! Il en faisait une drôle de tôte, ton père, quand on l'a mis en ta présence! disait Louis Dupré.

— Ah bien ! (d le commissaire donc ! En v'ià un drôle de bonhomme! Je voulais pas croire que ce soit lui. Il a fallu que son « chien » l'appelle par son nom. Il avait toujours l'air de mâcher du foin en parlant.

— Quant à ça, il a plus l'air d'un marchand de bestiaux que d'un quart d'oeil ! appuya Louis Dupré pour faire plaisir à sa fiancée.

Et tout heureux, en vrais gamins de Paris qu'ils étaient, de s'être payé en passant la tête de ce commissaire qui les avait tenus un instant sous sa main, ils entrèrent au restaurant derrière M. Carmineau.

— Nous allons prendre un cabinet, dit l'ancien valet de chambre.

Auguste, le maître d'hôtel, un grand gaillard à longs favoris, les fit monter au premier et les installa dans une petite salle donnant sur le square.

11 était six heures du soir, mais déjà la nuit était venue. En face, dans un encadrement de globes de couleur, resplendissait l'affiche des Bouffes-du-Nord.

Un tableau, qu'on ne distinguait plus à cause de l'obscurité, reproduisait une des principales scènes de la

tktabXAftA^ECy»!*-.

pièce en cours de représentations, le Drame des Charmette.% et Jeanne, qui avait passé devant le théâtre dans la journée, en donna l'explication. On y voyait un inonsieur à Tœil flamboyant endormant une dame dans un jardin...

— Ça doit ôtre de l'hypnotisme, prononça M. Carniineau. En attendant, à table !

Il discuta longuement le menu avec Auguste. Enfin, il se décida pour un potage bisque, pour ouvrir Tappétit.

Les deux jeunes gens écoutaient sans comprendre. L'ancien valet de chambre faisait parade d'une science extraordinaire, citait des mets dont ils n'avaient jamais entendu prononcer le nom, se répandait en théories sur la façon d'assaisonner certains plats, étonnant il maître d'hôtel lui-même par la profondeur de ses vues; mais là où il triompha, ce fut quand il s'agit des vins,

Il choisit notamment un certain Gorlon 1865 qu'il découvrit sur la carte ei; on commença à dîner.

Le repas fut très gai. M. Garmineau jouissait de Tétonnement de ses convives, peu habitués à un service aussi conipli({ué; il s'amusait des mines confuses de Jeanne qui répondait en rougissant : — Merci, monsieur ! chaque fois que le maître d'hôtel lui présentait un plat.

Il contait des anecdotes égrillardes, des histoires du temps où il était chez monsieur le marquis, encore un qui aimait les bonnes choses et qui lui avait passé son goùl, et il entrecoupait ses discours d'aphorismes :

— Mangez, mes enfants, vous ne savez pas qui vous mangera.

Ou bien, c'étaient des plaisanteries de sacristie qui allaient bien à son air de rat d'église :

— Si nous buviâmes, abbé? disait un curé à son vicaire, qui s'appelait Souvent. — Bien nous leriâmes,

CLii é î

El if versait avec précaution dans les verres de cb

120 MADAME LA BOULK

fameux Corton dont la bouteille poudreuse reposait couchée dans un panier d'osier, tandis que les deux jeunes gens, mis enfin en gaieté, éclataient d'un rire nerveux.

— Maintenant, ajoutait-il, dégustez-moi cela avec recueillement. Ça vous en flanque une chaleur dans l'estomac!

Et le dîner se poursuivit, égayé par la verve de M. Carmineau, par des historiettes que la bonne chère faisait trouver fort spirituelles à Jeanne et au tourneur en bois.

Puis, comme il était huit heures du soir et qu'on devait terminer la soirée aux Boufîes-du-Nord, l'oncle demanda l'addition : il paya avec des louis qu'il jeta négligemment et (it sonner sur l'assiette que lui présenta Auguste, au grand ébahissement de Jeanne qui n'aurait pas cru qu'un tel dîner pût coûter si cher.

— Il [l'y a, voyez-vous, déclara avec suflîsance M. Carmineau, que dans les grands restauranls qu'on uiange à peu près convenablement. Ça coûte cher, mais au ujoins on est servi... et je prétends m'y connaître... en service. Quand vous aurez travaillé pendant trente ans, comme moi, vous pourrez vous payer des petits balthazars intimes dans le genre de celui-là. Vous en aurez le droit... vous l'aurez gagné.

— Moi, dit Louis Dupré, ça me fera toujours de la peine de flanquer deux louis à un gargolier [)our un repas.

— Tais-toi donc, répliqua Jeanne, tu ne comprends rien à la vie!

Cette échappée dans une existence plus relevée avait suffi pour réveiller dans son cœur le besoin de luxe inné dans chaque femme. C'était au fond cet instincl 'fQConscient qui l'avait poussée à accepter sans répugnance l'idé'? d'un mariage qui devait un jour la me-

MADAME LA BOULK 12i

lier, peut-èlre à la fortune, faire d'elle une dame, la maîtresse d'un établissement avec de nombreux ouvriers qui l'appelleraient patronne.

Elle s'indignait contre cette étroitesse d'esprit, ce manque d'ambition dont venait de l'aire preuve Louis Dupré, et elle résuma son opinion en ajoulanl :

— Il n'y a rien de trop cher, quand on prend du plaisir; d'ailleurs, il vaut toujours mieux faire envie (jue pitié.

Elle eut un petit battement de cœur quand elle arriva au théâtre. Invinciblement sa pensée se reporta vers la Boule, qui ne faisait pas de bons dîners, lui, là-bas. Quel malheur qu'il ne fut pas là, à côté d'elle, à la place de ce grand benêt de Louis! Olui-là au moins comprenait l'existence. Mais à quoi bon se faire des idées, puisque c'était impossible.

Dès qu'elle fut installée aux fauteuils réservés, entre son oncle et son fiancé, elle ne put résister au plaisir de raconter, en attendant le lever du rideau, les impressions qu'elle avait ressenties le jour où, pour la première fois, elle avait paru en scène.

Enfm, on frappa les trois coups.

C'était un drame moderne. Un savant pauvre et sans préjugés suggéraitàunedamed'empoisonnersonmari La dame obéissait inconsciemment et l'intervention d'un paysan, qui avait assisté caché derrière un arbre à la scène d'hypnotisme, venait dénoncer, au cinquième acte, le véritable coupable, au moment même oi^i il allait hériter et où l'innocente allait être condamnée.

— C'estamusant, déclara Jeanne, mais pas tantque la Dame de Monsoreau. Si vous aviez vu Chicot se battre contre six gentilshommes pour défendre Diane de Méridor, c'était bien autre chose!

Au fond, elle regreltaitles pourpoints. Ces gens, habillés comme tout le monde, ne lui disaient rien.

Néanmoins, elle fut reconnaissante à son oncle d« cette soirée, qui avait réveillé en elle le souvenir de jours heureux.

Au café, oii il fit servir trois menthes vertes, M. C iriiiineau se plaignit d'un violent mal de tête. La lempérature de la salle de spectacle avait dû l'indisposer et il avait hâte de rentrer chez lui. Louis Dupré accompagna sa fiancée jusiju'à la rue Doudeauville. Il remercia son futur oncle el regagna son petil logement de la rue Philippe-de-Girard.

Jeanne oiïrit à M. Garmineau de lui faire une tasse de thé; sur son rrius, elle lui tendit sa joue et remonta dans sa chamhre. Elle se déshabilla lentement et prépara son lit, mais '^lle ne se sentit pas le courage de se coucher. Elle n'avait pas envie de dormir. Dans sa lêle s'agitaient mille pensées confuses. L'image de la Boule se présentait obstinément à son esprit. Jamais le passé ne lui était apparu aussi regrettable. Désormais, dans cette existence nouvelle qui s'ouvrait devant elle^ il lui faudrait rentrer ainsi chaque soir au lieu de mener cette joyeuse vie bohème qu'elle avait jadis rêvée !

Elle ouvrit sa fenêtre. Le ciel, très bleu, était parsemé d'étoiles. G'était par une nuit pareille qu'au sortir du concert, où elle avait été acclamée, elle était descendue, au bras de la Boule, jusqu'aux fortifications... Maintenant, c'était fini, tout celai Elle avait choisi le <c droit chemin », c'est-à-dire l'existence terne, bourgeoise, monotone, dont tous les jours se ressemblent. Il lui faudrait vivre auprès d'un garçon honnête, travailleur, mais sans fantaisie, ennuyeux, n'ayant ni la gaieté de la Boule, ni ce je ne sais quoi qui la faisait tressaillir chaque fois qu'elle l'approchait. Et ainsi, toujours, pendant trente ans, pendant toute sa vie!

N'était-ce pas acheter bien cher une considération, un repos dont elle ne jouirait peut-être jamais, que de

l'acheter au prix de toute une jeunesse passée dans le calme, la médiocrité et le regret d'une vie brillante, sacrifiée par vertu!

Elle s'accouda, toute songeuse, sur l'appui de la fe» nêtre, son front brûlant caressé par la brise fraîche de la nuit...

Tout à coup, elle se retourna. Il lui avait semblé entendre ouvrir sa porte. M. Carmineau était devant elle, un bougeoir à la main, en pantoufles, vêtu seulement de sa chemise et de son pantalon ; ses bretelles détachées pendaient le long de ses jambes maigres. Ses yeux brillaient au milieu de sa face congestionnée.

— Vous êtes malade, mon oncle? demanda Jeanne.

— Non!... non!... je ne suis pas... malade. Seulement, comme je ne pouvais dormir... je me suis levé.

— Enfin, vous désirez... quelque chose?

— Non... j'avais un tas d'idées qui me passaient par la tête... alors, je suis venu... J'avais besoin de te voir...

Il balbutiait, cherchant ses mots, pour trouver sinon une excuse plausible à une visite si tardive, au moins une entrée en matière. II repoussa la porte, déposa son bougeoir sur la cheminée et s'avança vers la jeune fille.

Instinctivement Jeanne se recula, essayant de remonter sa chemise pour cacher sa gorge nue.

— Vous n'avez pas digéré... Vous aurez mangé quelque chose de lourd, vous étiez déjà fatigué aa théâtre.

— Je te dis que non. Je voulais te voir... Je m'ennuyais tout seul... Quand on a l'habitude d'être deux... Tu es bien jolie, tout de même...

— Mon oncle... je voudrais me coucher... H est tard...

— Allons donc! tu étais à la fenêtre... Laisse-moi un peu te parler... Sais-tu à quoi je pense?... Je pense que je comprends presque ton père d'avoir voulu abuser de toi.

i24 MADAME LA BOULB

— Mon oncle ! dit Jeanne qui flairait un danger.

— Permets... Lui... il était ton père. C'était un crime... mais un autre... T'es-tu bien amusée, ce soir?

— Oh! oui, j'ai passé une bonne soirée.

— Eh bien ! dit M, Carmineau, si tu voulais... nous en passerions souvent de semblables... Nous irions dans les grands restaurants, dans les grands théâtres., au Chàlelet, à la Porte-Saint-Marlin... si tu voulais...

li y eut un moment de silence. Jeanne avait deviné. M. Carmineau reprit :

— Oui, si tu voulais... si tu voulais... m'aimer un peu... Je ne suis ton oncle que par alliance, moil... Quand je te vois, je ne sais pas ce que cela me fait... Après tout, je suis un homme comme les autres!... Je t'aime... je t'aime tout plein... Tu ne veux pas m'aimer un peu?... Dis!... M™" Carmineau n'est pas là.

Les yeux brillants de fièvre, il tendait ses bras vers la jeune fille.

— Cest vous, mon oncle! Vous quî avez promis au juge de me garder... jusqu'à mon mariage! Laissezmoi! C'est honteux!

— Tais-toi donc! Qui le saura? Et je te donnerai tout... tout ce que tu voudras!

— Jamais! c'est vous-même qui m'avez fiancée...

— Qu'est-ce que ça peutfaire? Ecoute, nous sommes seuls. Personne n'ira le raconter. Louis ne l'apprendra jamais... puisque tu en as eu d'autres avant lui... Tu veux, dis, ma petite Jeannette?

Il s'était levé et marchait au-devant de la jeune fille, cherchant à la saisir, mais prise de dégoût à la vue de ce vieillard chauve, sans dents, aux traits contractés, elle s'était redressée, menaçante, adossée à la cheminée :

— Si vous faites un pas de plus, j'appelle I je crie au

secours 1 \

MADAME LA BOULÎS 125

— Nous sommes seuls ! je te dis I... On ne viendra pas! Mais Jeanne n'était plus la gamine d'autrefois, qui se

pliait sans force sous la volonté de Thomas Rousselet ; elle avait empoigné un candélabre de bronze, et c'était elle maintenant qui s'avançait vers M. Carmineau :

— Si vous ne foutez pas le camp d'ici immédiate snent, je vous crève la tête avec ce chandelier!

Le vieillard eut peur. A son tour, il recula.

— Alors, tu ne veux pas! cria-t-il, écumantde rage.

— Non, je ne veux pas, vieux soûlaud!

— Eh bien! souviens-toi de ça, tu t'en repentiras! Et il sortit, faisant claquer la porte.

Jeanne mit le verrou, puis elle ferma la fenêtre et tomba épuisée sur une chaise.

Mais, mon Dieu! qu'est-ce qu'ils avaient donc dans la peau, ces cochons d'hommes, les vieux comme les jeunes, pour lui courir après, comme des chiens! Voilà que c'était le père Carmineau à présent qui voulait coucher avec elle! L'homme vertueux, qui lui conseillait tous les jours de ne jamais quitter le « droit chemin » ! C'était ça son « droit chemin »!

Ah! par exemple, il était encore plus dégoûtant que les autres, avec son austérité de pacotille. Ainsi, il était dit que tout le temps de sa vie, on voudrait abuser d'elle. Eh bien ! elle en avait assez, maintenant. A l'avenir, elle n'écouterait plus personne et n'agirait qu'à sa guise! Elle avait payé pour apprendre.

Elle comprenait maintenant le motif de la petite fête à laquelle Carmineau l'avait conviée. Il avait voulu lui tourner la tête avec son vin de Corton, et c'est lui qui avait été pincé! Maintenant qu'elle était édifiés sur la moralité de l'individu, elle se tiendrait sur ses gardes. Dans sa situation, elle n'avait plus rien à craindre et, à la moindre tentative, elle se réservait de raconter la scène en plein atelier.

iî

Elle se couchu enfin ; nîaîs, toute à ses projets de vengeance, elle ne s'endormit qu'au lever du jour.

M'"* Carmineau revint le lendemain et elle se fit rendre un compte exact de ia gestion del'établissenient pendant son absence. Elle s'en montra satisfaite. Tout avait marché à souhait.

M. Carmineau affecta de traiter Jeanne avec les mêmes égards, comme si rien ne se fût passé entre eux. De son côté, la jeune fiile ne souffla mot de son aventure, mais elle ne tarda pas à s'a{)ercevoir d'un changement notable dans la ma*nière d'être de tante Fifi.

Soit que sa maternité d'occasion couimençât à lui peser, soit qu'elle subît l'influence de M. Carmineau, résolu à se venger, mais trop lâche pour s'attaquer ouvertement à Jeanne, elle fit montre tout à coup d'une sévérité que rien nejustifiait.

Rien de ce que faisait la jeune fille n'était bien fait et il lui arriva de dire, un matin que la jeune fille s'était attardée rue Phiiippe-de-Girard, qu'elle regrettait l'engagement pris vis-à-vis du juge. Dans quelques jours, du reste, Jeanne allait atteindre sa quinzième année. On pourrait enfin célébrer le mariage, et tante Fifi appelait cette union de tous ses vœux. Elle serait enfin déchargée d'une tutelle gênante qu'elle n'avait acceptée rue pour faire plaisir à M. Frébault et pour éviter à la famille le déshonneur de voir emprisonner un de ses n embres.

Jeanne ressentait une sourde irritation de ces procédés qu'elle ne méritait pas; plusieurs fois, elle fut sur le point de dénoncer à sa tante la conduite île M. Carmineau, mais elle se contint, prélérantsoufTiir.

Est-ce qu'on la croirait? Est-ce qu'on pourrait suspecter ce modèle des valets de chambre, dont chacun admirait la tenue et l'immuable correction? De (|uel poids pèseraient ses accusations, à elle, qui avait déjà

eu deux airicints? Encore [)lus pour ne pas être taxée de mensonge que pour ne pas provoquer un scandale inutile, elle aima mieux se taire el nilendre.

D'ailleurs, les bans étaient publiés cl l'on commençait à s'occuper des préparatifs de la noce. Encore quelques jours et elle serait délivrée des petites larpiineries de la fanriille Carmineau.

Un matin qu'après son retour de chez Dupré elle était occupée à repasser, elle aperçut par la feruHre de l'atelier, qui donnait sur la rue, la silhouette d'un individu arrêté sur le trottoir opposé. I^^lle lâcha son ter et une pâleur mortelle couvrit son visage. Elle avait cru reconnaître la Boule !

L'homme était vêtu d'une cotte bleue, d'un pantalon gris, et il était coiffé d'une petite casquette en toile.

Lorsque le trouble du premier moment fut dissipé et qu'elle regarda de nouveau, il avait disparu.

Elle se demanda si elle avait été le jouet d'une hallu cination, ou si c'était bien la Boule, en chair et en os, qui s'était présenté à sa vue. Peut-être était-il sorti de pr"son. Elle compta sur ses doigts. En effet, il y avait à peu près sept mois que le jeune homme avait été arrêté. Plus de doute, c'était bien lui qui la cherchait, qui venait lui rappeler ses promesses d'aritan, lui demander compte de son amour.

Et ses bans qui étaient publiés ! Où trouverait-elle le courage de lui avouer ses relations avec Louis Dupré ? Dans son insouciance, elle n'avait jamais songé (jue la Boule dût sortir de prison, elle n'avait envisagé l'hypothèse de son retour, et tous ses projets d'avenir s'écroulaient 1

L'éviter! elle n'y songeait même pas. Une rencontre était inévitable, et Dieu sait quels malheurs pouvaient 6n résulter, si elle se produisait quand il ne serait plus temps l II valait mieux la provoquer. Elle préférait une

explicalioîi loyale avec son ancien atnant, lui dire dans quelle situation elle se trouvait, à quelles nécessités elle avait dû céder.

Sans doute, il était prévenu de sa présence chez les ^Mirniineau, il allait rôder auxabords de la rue Doudeauville; elle n'avait qu'à sortir, il apparaîtrait au détour de la première impasse, et elle n'eut plus de cesse qu'elle n'eût trouvé un prétexte de s'absenter.

Et d'ailleurs,, indépendamment des raisons d'un ordre purement pratique qui l'incitaient à désirer une prompte entrevue, elle obéissait encore à une impulsion secrète de son cœur et de ses sens.

La vue du seul homme qu'elle eût jamais aimé et qui l'eût réellement possédée, avait soudainement réveillé ses ardeurs. Sa chair s'était révoltée contre les cinq mois de continence forcée qu'elle avait traversés, et de nouveau elle se sentait envahie par un impérieux et j irrésistible désir de s'offrir, de s'abaridonner tout entière *! aux bras de celui qui avait fait d'elle une femme.

L'après-midi s'écoula lentement. Une langueur la paralysait, une paresse engourdissait ses doigts, qui à chaque instant laissaient tomber le fer.

— Tu n'as pas l'air en train, lui dit M™" Garmineau.

— En effet, je ne sais pas ce qui m'a pris, après déjeuner... J'ai comme desétourdissements.

— Laisse ton ouvrage, dit la blanchisseuse, tune ferais rien de propre, et va-t'en chez M°® Vertois, dans le faubourg Saint-Denis. Tu lui réclameras sa note.

il était quatre heures du soir. La nuit tombait ; déjà on allumait les premiers becs de gaz.

Au détour de la rue Doudeauville et de la rue de la Chapelle, la jeune lille s'entendit appeler :

— Jeanne!

Elle s'arrêta, étranglée d'émotion, n'osant pas retourner la

Et en même temps une ombre se dressa près d'elle. Elle regarda et reconnut la Boule, mais combien changé! Au lieu du gros bél>é à la face poupine qu'elle avait connu, elle se trouvait en face d'un jeune bomme maigre, aux traits creusés, dont l'ossature athlétique se dessmait sous sa cotte bleue.

Elle ne put prononcer qu'un mot :

— Toi I

— Oui, moi! On dirait que tu ne t'attendais pas à me revoir;

Jeanne baissa les yeux.

— C'est que... c'est que...

— Je suis donc bien changé depuis six mois:

— Oh! non! fit vivement la jeune fille, ce n'est pas ça...

— Alors quoi?... Mais, où vas-tu à présent?

— Je vais faire une course pour ma tante, chez une cliente.

— Eh bien! je vais t'accompagner... Nous causerons en route.

Jeanne jeta autour d'elle un coup d'œil inquiet.

— Tiens... t'as donc peur que je te compromette aujourd'hui... C'est vrai... un repris de justice! ajoutat-il d'un ton amer.

— Oh! par exemple, peux-tu croire I

D'un geste brusque, elle passa son bras sous celui de ia Boule, et tous deux se mirent en marche.

— Alors, dit tout à coup le jeune homm.e, après quelques instaïîts de silence, tu te maries?

Jeanne se sentit défaillir, mais elle- se remit vite de son émoi. Il savait ! Ça lui évitait la peine et le déchirement d'un aveu.

— Eh bien ! oui! Je me... c'est-à-dire on me marie ! Mais ce n'est pas moi qui ai voulu... -C'est le juge qui m'y a forcée.

130 MADAME LA BOl/LE

— Je ne comprends pas, dit la Boule.

Alors, d'un ton saccadé, avec des paroles pressées et un besoin de tout dire pour se disculper et prouver qu'elle n'avait pas failli, mais obéi à une nécessité fatale, elle raconta tout, sa vie après l'arrestation de son amant et de la mère Gardette, la misère d'où l'avait tirée Louis Dupré. Mais quand elle arriva à cette partie de son récit, elle eut une hésitation.

— Chez lui, dit-elle en rougissant, il n'y avait qu'un lit et il a bien fallu un jour... Mais, je te le jure, je ne l'ai jamais aimé et il n'a eu que mon corps... Ce n'était plus comme nous dans le temps...

Et elle se frottai^ en marchant contre son amant avec des frôlements de chatte amoureuse. Puis elle continua. Elle dit la poursuite acharnée de son père, repris par sa jalousie dès qu'il avait su la Boule emballé, son arrestation, son envoi au Dépôt et la décision du juge, (jui n'avait consenti à son élargissement que sous la caution de M™" Carmineau, et avec la promesse expresse qu'elle épouserait Louis Dupré, aussitôt ses quinze ans révolus.

Cette obligation la tuait, mais qu'y faire?

Et la preuve de sa volonté d'être fidèle toujours, c'était encore sa résistance aux entreprises de son oncle, et quels bénéfices pourtant elle aurait pu retirer de son acquiescement aux désirs du vieux !

D'un œil plein d'inquiétude, elle interrogea le jeune homme.

La Boule ne sourcillait pas.

— Enfin, reprit-elle, qu'est-ce que tu en dis?

— .le dis qu'on ne marie pas les gens de force.

— Mais les bans sont publiés!

— Les bans ! fit la Boule en haussant les épaules, les bans! Et puis après! Qu'est-ce que ça peut foutre, quand on ne veut ^slsI Enûnj tout cela devait m'arriver.

Faut pas que je me plaigne!

— Tu m'en veux?

— Oh! non, toi, je ne t'en veux pas! T'as rien à craindre. Seulement, Louis Dupré... ça m*en fera un de plus à ajouter sur la liste.

— Quelle liste? demanda anxieusement Jeanne, eHrayée du ton menaçant de la Boule.

— La liste de ceux qui ont un compte à régler avec moi... Oh ! la mère Gardelte avait raison... Nous autres... on n*a jamais eu de chance... Le père a été fusillé pour avoir rien fait... M'man... elle est en train de crèvera Bicêtre... Moi, on m^a fait faire six mois que je ne méritais pas... Pour la première fois qu'il m'arrive une histoire, je tombe sur un idiot de quart d'œil, plutôt bon à faire un porteur aux Halles qu'un commissaire, qui n'écoute que les racontars des vieilles femmes et qui n'a pas été foutu de comprendre que j'étais la victime et pas l'agresseur... Y avait qu'une personne qui pouvait me sauver, c'était toi!.,. J'avais pas voulu dire ton nom pour pas te faire d'ennuis, mais je comptais bien que tu serais venue, de toi-même, raconter comment les choses se sont passées... Tu ne t'es pas présentée... et j'ai été condamné pour avoir <t sonné » un Italboche, en me défendant tout seul contre dix qui voulaient ma peau... et tout ça à cause de toi! Voilà la justice du monde pourtant! Aujourd'hui, faut plus compter sur rien... ni sur personne !

Jeanne s'appuya en sanglotant sur le bras de la Boule.

— Tu pleures?... C'est bientôt temps!

— Pardonne-moi, je t'en priai... Je ne savais pas... j'avais peur!...

— Si tu m'avais aimé un peu, t'aurais pas eu peuri Regarde ma mère! Mais celle-là, c'est une femme!

La voix de la Bouîe tremblait un peu. IJ s'arrêta, puis il reprit :

— Enfin, ce qu'il y a de bon, c'est que j'ai appris à • vivre, là-bas^ à la Santé! J'en ai vu... j'en ai entendu, dans les ateliers, dans le préau... Il y en avait, là, des malheureux comme moi... Je suis sorti, décidé à me défendre... à ne pius me laisser marcher sur le pied Je vivrai... crains rien... tout comme les autres, et tant pis pour ceux qui se mettront en travers... En prison, quand le juge m'a fait appeler pour ton affaire, j'avais presque deviné... ce qui est arrivé... Mais je voulais pas le croire encore, et quand je suis sorti... au fond du cœur j'avais l'espoir de te retrouver. Je me disais que tu te souviendrais de l'ancien temps, et que, pour ce temps-là, tu m'aimerais toujours un peu... Je me suis trompé... C'est bon ! C'est fini!

— Mais je t'aime! cria Jeanne éperdue, je n'ai jamais aimé que toi !

— Mais non, puisque tu te maries., puisque tu ne peux pas faire autrement...

— Mais, si je refuse... on me renfermera ; je n'ai pas quinze ans!

— Tu les auras, tes quinze ans... dans quelques jours... Et tu seras libre, alors... On apprend la loi dans les prisons, va!

Jeanne baissa la tête sans répondre.

— Du reste, continua la Houle, à quoi bon discuter : je n'ai plus rien. Quand je suis arrivé à la maison, on avait tout vendu; il ne restait plus qu'un lit, une table et deux chaises... Je lésai bazardés pour manger... A^lorsje loge chez un ami, Charles Grisot, autrement dit la Viande, cjui demeure à la Bastille... Je l'ai connu là-bas, où il était aussi pour batterie; mais lui, à sa sobtie, il a trouvé sa femme qui l'attendait, et qui le soigne... Moi, je t'ai retrouvée, oui..., mais à la veille de

te marier... Oh! je le comprends! Avec moi, caserait la misère en quatre volumes...; avec l'autre... t'auras ce qu'il te faut, tous les jours... du pain... quelque chose pour mettre dessus... Tu seras frusquée, dans tes bois... presqu'une dame... Va, ma fille, va, je te retiens pas... c'est naturel!

— Oh! comme tu es méchant comme tu me

détestes à présent!

— Je ne t'en veux pas, je te dis... Tu n'es pas une femme... tu es une gosse... Quand tu seras plus vieille, que tu connaîtras mieux la vie... tu me regretteras peut-être... Ça sera trop tard!

Jeanne lâcha le bras de la Boule, et elle se planta debout, en face de lui, sur le trottoir.

— Ecoute, la Boule, en voilà assez. II y a une heure que tu me cièves le cœur, avec tes méchancetés... Dans le temps, tu te souviens, tu me disais que tu' m'avais dans le sang. Eh bien! moi aussi, je peux te dire la même chose... J'ai pas toujours réfléchi à ce que je faisais... Ça, je veux bien! Mais je n'ai jamais cessé de t'aimer... Je n'aime que toi.,., et depuis que je t'ai revu, depuis que je t'écoute, je sens que je ne pourrai plus jamais me passer de toi! Tu vois comme tues injuste!,.. Tiens! dis un mot et je lâche tout... Je pars avec toi... tout de suite.

La Boule secoua la tête.

— Non! je ne veux pas que tu viennes jamais me faire le reproche de t'avoir fait manquer lan mariage. Demain, je reviendrai, à la même heure. Réiléchis bien... Si tu es toujours décidée, eh bien! on verra. Au revoir, Jeanne!

— Alors, In ne m^embrasses pas?

— Si! fit 1.. BouIp.

Il la prit dans hcs bras, la baisa au cou et il s'éloigna rapidement sans tourner la tête.

ti

Jeanne le suivit des yeux tant qu'il n'eut pas disparu, il lui semblait que son amant partait, emportant quelque chose d'elle et pour ne plus revenir.

Elle revint chez sa tante le cœur gros, sans s'être acquittée de sa commission.

— Je n'ai pas trouvé M"* Vertois, dit-elle en rentrant ; on m'a dit de repasser demain à la même heure-

— En v'Ià des pratiques, grogna M"' Carmineau ; avec ces gens-là, pas moyen d'avoir son argent I Bientôt faudra les payer pour les blanchir!

Jeanne ne dormit pas de la nuit. Elle avait toujours dans l'oreille le ton -^.mer de la Boule, lui exprimant les doutes dont il était assailli. Oui, certes, il avait raison, il s'était sacrifié pour elle. Elle était la seule qui eût pu le sauver, elle ne l'avait pas fait! Elle lui devait une réparation.

Seule, dans l'obscurité de sa chambre, toute à ses réflexions, elle s'exaltait et arrivait à penser (ju'un mot d'elle eût pu le tirer de cette prison de la Santé, d'où il était sorti si hâve, si défait, avec une condamnation qui lui fermait toutes les portes. Ce mot, elle ne l'avait pas prononcé !

Et, tandis que la Boule lui apparaissait grandi, le front ceint de l'auréole des martyrs, Louis Dupré ne devenait plus à ses yeux qu'un petit ouvrier, bien heureux, en somme, d'avoir trouvé une femme naïve comme elle pour lui faire son ménage et préparer sa soupe.

— Ah! mais non, elle était née pour d'autres destinées, et d'abord elle avait une lâcheté à se faire pardonner! Son vrai, son seul mari à qui elle devait tout, c'était la Boule! Elle le suivrait, aimant mieux la misère avec lui que l'aisance avec l'autre, et elle le suivrait, en dépit du juge et des Carmineau.

Le « droit chemin » ! elle s'en moquait à présent. U

était joli « le droit chemin » de M. Cannineau; ça aurait été du propre, si elle l'avait laissé faire!

De grand matin, elle se leva, assembla ses effets, son linge, de façon à n'avoir qu'un paquet à faire pour le cas où son départ serait décidé, et, le cœur allégé, heureuse et fière d'avoir enfin pris une détermination, elle attendit l'heure du rendez-vous.

A l'endroit convenu, elle retrouva la Boule. Elle lui sauta au cou.

— C'est fait! j'ai réfléchi, je pars avec loi.

Mais la Boule la repoussa doucement. Lui aussi, il avait réfléchi et il se refusait maintenant à accepter le sacrifice de la J€une fille.

— Je suis devenu sérieux, moi, vois-tu. Toi, tu es une enfant. Avec quoi vivrons-nous? Je n'ai plus de place et, en admettant que tu trouves à t'employer, ce n'est pas avec ce que tu gagneras que nous pourrions vivre. Il me reste dix francs sur la vente de mes frusques, et, sans l'hospitalité de la Viande, je ne saurais peut-être pas où manger demain... Tu vois bien qu'il faut nous quitter...

Jeanne fut atterrée. Elle n'avait pas songé à cela et elle ne trouvait rien à répondre à un raisonnement aussi juste.

La Boule reprit :

— Au moins avec l'autre... tu île manqueras de rien. Il travaille et il a peut-être des éconouiics...

— Oui, il a retiré six cents francs de la caisse d'épargne.

— Tu vois bien... Va, Jeanne, marie-toi. Moi, je suis un homme, je me débrouillerai toujours.

De nouveau, il la repoussa doucement avec un air résigné; mais Jeanne se cramponnait à son bras :

— Et si j'aime mieux la dèche avec toi! fit-elle tout à coup avec emportement.

— Je n'y consentirai jamais.

Ainsi c'était fini! Pour une misérable question d'argent, il lui fallait renoncer au bonheur de toute sa vie; car, elle !e sentait à présent, depuis qu'elle avait revu son ainatit, elle tenait à lui par toutes les forces de son âme; toute sa chair l'appelait. Une haine lui venait pour ce Dupré, dont l'intervention avait fait le malheur de sa vie.

Tout à coup une idée s'eraoara de son esprit.

— Ecoute : y aura peut-être moyen d'arranger les choses...

Mais un scrupule la fit taire; elle eut honte qu'une pareille pensée ait pu germer dans son cerveau.

— Comment cela? demanda la Boule.

— Eh bien!... asseyons-nous un instant... Puisque tu yeux, je vais te le dire... fit-elle, les yeux baissés.

Tous deux entrèrent dans le square de la Chapelle et prirent place sur un banc. Déjà il faisait sombre, les passants devenaient rares; ils pouvaient causera l'aise.

Elle prit dans ses mains les mains de la Boule.

— Si je trouvais à emprunter de l'argent... dit-elle en déguisant sa véritable pensée.

La Boule haussa les épaules.

— A qui?

— Dame ! je ne sais pas... A quelqu'un qui en ait... A Louis Dupré... par exemple!

— Emprunter de l'argent à Dupré... pour partir BTSC moi, c'est idiot, ma pauvre fille. Ce n'est pas encore ça qui nous tirera d'affaire.

Elle regarda son amant. Il était très calme, les yeux fixés droit devant lui, avec l'attitude d'un homme que rien n'étonne. Et, subitement, elle eut la sensation qu'il lisait dans son cœur, qu'il entrevoyait, lui aussi, une solution, la même qu'elle, mais qu'il attendait que , l'initiative vînt d'elle Alors elle se sentit plus coura-

MADAME LA BOULB 185

Mais là rien à fricoter... C'est plein de femmes, toutes plus méchantes les unes que les autres, qui sont jalouses chaque fois qu'elles en voient une nouvelle, et qui seraient les premières à la « donner » aux agents... Les premières fois, ça finirait par des batteries... Donc, liisco... D'autant plus que le public n'est pas fameux: (les types du faubourg, des artilleurs de Vincennes ou des poivrots... Ça vaut pas la peine qu'on se dérange, et faut laisser ça aux Marie-sans-dents. T'es trop jolie et trop jeune pour eux.

La Collignon but un verre de rhum et continua sa leçon.

— Tu vas te mettre en chapeau... Ta robe est très bien, t'as l'air d'une petite ouvrière endimanchée, c'est tout ce qu*il faut et tu feras le boulevard Beaumarchais, depuis la place jusqu'au Cirque d'Hiver, côté droit. Y a que celui-là de bon... Tu ne diras rien à personne. Mais t'es sûre de te faire raccrocher par un bourgeois du Marais... Plus il sera vieux, mieux ça vaudra. Avec ces types- là, faut avoir l'air timide... Tu raconteras que tu t'es sauvée de chez toi parce que ton père te battait... que c'est la première fois que tu sors... pour une fois tu ne mentiras pas et tu verras l'effet... Ces clients-là, ça paye toujours bien, parce que ça a peur de se faire remarquer et c'est trop bête pour être exigeant... Tu seras tout de suite à l'aise avec eux... Ne te laisse pas empaumer par un jeune, ça serait un lapin, il n'y a que des calicots par là... Du reste, je vais t'accompagner et te mettre sur le tas. Tu verras que c'est pas si ennuyeux que tu penses... D'ailleurs, tu es intelligente.. Je suis pas inquiète de toi I

La Collignon présida aux derniers arrangements de toilette de Jeanne, et, tandis que les deux hommes, après leur avoir souhaité bonne chance, allaient com-

186 MADAME LA BOULK

mencer une interminable partie de piquet rue Jean- Beausire, dans un débit que connaissait la Viande, les deux amies se mirent en route.

Jeanne, à qui on avait fait boire préalablement un grand verre de kirsch pour lui donner courage, embrassa son amant avec effusion.

— Je vais travailler à mon tour... tu seras content de moi I

Et elle suivit la Collignon.

Il était huit heures du soir. Le temps était très beau et de nombreux passants croisaient les deux femmes Quelques-uns se retournaient pour regarder Jeanne.

L'un d'eux même s'arrêta un instant et dit en la dévisageant:

— Mâtin ! la jolie fille !

— Tu vois l'effet que tu fais, dit la Collignon, mais faut jamais répondre. C'est des hommes qui payeraient un bock pour rester dix minutes avec toi et ce serait tout... du temps perdu, quoi !

Jeanne était très fière d'être distinguée seule, sans penser qu'elle devait peut-être simplement ces remar- ([ues au voisinage de sa compagne qui lui servait de repoussoir.

Tout à coup la Collignon s'étonna.

— C'est épatant I II n'y a pas de femmes, ce soir! D'habitude, elles sont toutes là à cette heure-ci... A propos, t'arrête jamais au coin des rues, les places sont prises par les anciennes, ça te causerait du désagrément.

Mais le conseil était superflu. Jeanne, qui écoutait attentivement et qui profitait des avis de la Collignon, rêvait tout bas de jouer vis-à-vis des miches une comédie qui les empêcherait de la confondre avec les vulgaires raccrocheuses, et ce n'était certes pas en les imitant qu'elle parviendrait à se faire prendre pour une petite fille honnête, en quête d'un homme sérieux.

Presque à Tangle de la rue du Chemin- Vert, la Goiiignon, qui, depuis une minute, demeurait pensive, s'arrêta brusquement :

— Oh I pour sûr, il doit y avoir quelque chose. Sans cela, la Pomme-Cuite serait à son poste.

— Qu'est-ce que c'est que îa Pomme-Cuite? demanda Jeanne.

— Julia Pomme-Cuite, c'est une femme qui fait son quart ici depuis plus de vingt ans, sans jamais manquer un soir. On l'appelle ainsi, parce qu'elle a une figure toute ratatinée, comme une vieille pomme... elle était déjà comme ça toute jeune.

Elle fit quelques pas dans la rue du Chemin- Vert et passa sa téLe dans l'ouverture de la porte d'un petit marchand de vin. La Pomme-Cuite était debout devant\ le comptoir, en train de siroter un verre de marc.

— Y a du nouveau? interrogea la Collignon.

— Je te crois, répliqua l'autre. On a vu, ce soir, les Mœurs passer au grand complet. 11 va y avoir du tabac. Je me rentre... j'ai pas envie de me faire emballer.

— Nom de Dieu I fît la Collignon en revenant trouver Jeanne. C'est fait pour nous, ces choses-là ! Je peux pas te laisser travailler ce soir. Y a trop de risques. La rousse est dans le quartier I

Jeanne devint pâle. Son cœur cessa de battre... Tout son courage l'abandonna et elle se serra contre sa compagne, en regardant autour d'elle avec effroi :

— Rentrons! dit-elle.

-— Oh ! Y aura guère de danger que sur le coup de onze heures. Mais enfin, on ne peut jamais savoir... Ce sera peut-être plus prudent.^

Tout à coup, elle se frappa le front:

— Je suis bêtel Puisqu'ils sont là... ils ne sont pas ailleurs. Et que tu t'occupes ici ou plus loin... Écoute, tu vas aller jusqu'au Château-d'Eau ; tu te mettras à

la terrasse de la Vacherie, en face de la caserne, la première brasserie après la rue du Temple, et tu te feras servir quelque chose. C'est rare si tu n'y trouves pas ton affaire. Y a là un tas de types qui viennent pour les femmes qui servent dans le sous-sol. Comme tu es autrement gentille que toutes ces grues qui sont toutes plus plâtrées les unes que les autres, et que ça sera la première fois qu'on t'y voit... tu réussiras probablement. Si t'es libre de bonne heure, tu prendras l'omnibus pour rentrer... Si tu reviens à pied... marche devant loi, sans te retourner. Je te lâche ici. Bonsoir et bonne chance!...

Jeanne, qui était encore sous le coup de l'émotion, resta un instant hésitante, ne sachant si elle devait avancer ou retourner sur ses pas; mais elle prit son courage à deux mains et continua sa route.

Elle allongea le pas, éprouvant comme une sorte de soulagement de ne plus sentir à ses côtés cette vieille qui l'assommait de ses recommandations et de l'étalage de son expérience.

A présent qu'elle s'était décidée à faire la vie, elle avait hâte de commencer, d'affronter cet inconnu, sentant qu'elle ne recouvrerait un peu de calme que lorsqu'elle aurait exploré elle-même les milieux que sa jeunesse et sa beauté devaient révolutionner.

Elle allait droit devant elle, ne voyant rien, sans prendre garde aux phrases qu'on murmurait à son oreille, dans sa volonté de n'écouter personne avant d'avoir atteint le but qu'on lui avait assigné.

Enfin, au dernier tournant du boulevard, elle aperçut la place de la Hépublique, éclatante de lumière, avec ses grandes devantures de cafés bruyants, animés, contrastant avec le calme bourgeois de la voie qu'elle venait de suivre.

Elle traversa la chaussée, passa devant le théâtre

diiite apparaîtrait au contraire, par la suite, aux yeux de Dupré, comme un rafQnement de perversité et d'hypocrisie.

Elle vendait ses faveurs à un taux (I*autant plus élevé que son sacrifice était plus grand, et elle se réservait seulement le droit de se payer par ses mains.

Le lendemain, elle arriva rue Philippe-de-Girard plus tôt que d'habitude.

— Ça t'a fait beaucoup de peine, ma petite exigence d'hier? demanda-t-elle du ton caressant qu'elle prenait chaque fois qu'elle voulait obtenir quelque chose,

— Dame ! oui, ça a dérangé mes projets; mais dès l'instant que tu préfères attendre...

Louis Dupré était en pantalon et en chemise. Les ^manches retroussées laissaient voir ses bras longs et velus. Elle le trouva plus laid et plus maigre que de coutume. C'était ça un homme ? Quelle différence quand elle comparait ces membres sans grâce au corps si blanc, aux bras si musculeux de la Boule ! Et cette constatation Tenchanta. Elle eût voulu trouver Louis bossu et difforme pour doubler le prix de son sacrifice.

^- Ah ! reprit-elle après quelques secondes de silence, je te jure bien que ce n'est pas par méchanceté... J'ai si grande envie d'en finir... Ce que je voudrais être plus vieille de huit jours !

— Bien vrai ! fit Louis Dupré, charmé d'un pareil aveu 1

— Oh! oui !... C'est dur, tu saiS; quand on a été habituée comme moi à vivre avec un petit homme qu'on aime bien... à être caressée... et puis qu'il faut ensuite attendre des jours et des semaines... n'avoir que la compagnie de gens qui vous embêtent, qui grognent toute la sainte journée, comme ma tante ou M. Garmineau !

Elle s'était assise sur le pied du lit, et Louis Dupré

s*étail placé près d'elle, un bras passé autour de sa taille.

— Alors, tu m'aimes donc un petit peu?

— Faut bien aimer... puisqu'on est né pour ça ! fitelle évasivement. Et, par la pensée, elle reportait à la Boule ces protestations, qui remplissaient de joie le cœur du jeune homme.

Puis, les yeux toujours baissés, elle s'appuya sur l'épaule de son fiancé, se frotta à lui, lissant d'un mouvement de tête câlin ses cîieveux sur le bras du tourneur en bois.

— C'est si bon... de s'aimer! murmura-t-elle tout bas. Louis Dupré la sentait s'abandonner; il fit un mouvement pour se dégager :

— Jeanne ! Jeanne ! Tu n'y penses pas !... Nous avons promis !

Elle le regarda avec des yeux pleins de langueur.

— Qu'est-ce que ça fait? Est-ce qu'on saura? C'est pas comme lorsqu'on ne se connait pas... puisque nous avons déjà vécu ensemble... S'aimer, c'est si bon !

Louis Dupré n'eut pas la force de résister davantage. Incapable de contenir son désir si longtemps réprimé^ il enlaça plus fortement la taille de la jeune fille dont l'haleine douce caressait son visage.

Il céda.

— Tu sais, dit Jeanne, en mettant la chambre en ordre, on a besoin de beaucoup d'argent quand o& se met en ménage. A l'ouvrage, paresseux î je veux te voir travailler.

Dupré, très docile, obéit. Elle continua à parler, haussant la voix pour se faire entendre malgré le ronflement du tour.

— Si tu savais comme ça me fait mal au cœur de m'en retourner ! Je voudrais rester avec toi tout le

temps : on est si bien î Dis donc, j'ai etivie d\Tpporter tous les jours ici quelque chose à uioi, j'aurai Tair de prendre possession de ma maison... petit à petit... Ça ne te fait rien ?

— Rien du tout... au contraire.

Elle réfléchissait qu'il lui serait plus facile d'emporter ses effets de la rue Philippe-de-Girard que de la rue Doudeauville.

— Et ton argent? J'espère que tu Tas serré, hein? que tu ne le laisses pas traîner? Où est-il ? Tu devrais le mettre dans un coin, bien caché... On ne sait jamais dans ces grandes maisons...

— Il n'y arien à craindre. C'est très bien habité, ici. Tiens, je le mets dans le second tiroir de la comuiode et ma commode est toujours fermée. Mes clefs sont dans le vase de droite, sur la cheminée. Pas de danger qu'on aille les chercher là.

Jeanne ouvrit le tiroir et, dans un vieux portefeuille noir, elle trouva les billets soigneusement plies. Toute pensive, elle les compta, les retourna, et finalement, les remit en place.

— Dire (jue c'est là toute notre fortune! fît-elle en soupiruTit.

Puis, comme elle avait fini son ouvrage, elle tendit son front au jeune homme.

— A ce soir !

Et elle partit, satisfaite d'elle-même, sans qu'elle eût un instant conscience de son infamie. Ses précautions étaient prises, et elle avait déjà commencé à acquitter sa dette. Sa conscience ne lui reprochait rien.

La semaine lui parut courte. Elle la passa en conférences avec la couturière de M°' Carmineau, à laquelle son fiancé avait commandé une robe de mariée et un costume de ville.

Ne devait-elle pas à tout prix éviter de donner l'éveil?

Le matin, elle prolongeait sa visite chez Louis Dupré, jouant chaque fois la comédie de l'amour, s'attardant en de longs entretiens.

Vers quatre heures, elle trouvait un prétexte pour s'échapper, courir au square, où l'attendait la Boule.

Puis, le soir, elle se couchait, satisfaite d*eile-même. avec la conscience de n'avoir point perdu sa journée.

Le 24 octobre, jour anniversaire de la naissance de la jeune fille, Louis Dupré arriva de bonne heure rue Doudeauville.

M™'' Carmineau l'avait invité à dîner. Il apportait un énorme bouquet, qui fut posé sur la table, en face de la place de sa fiancée. Jeanne paraissait inquiète, nerveuse. Elle se laissa embrasser par Dupré, par M. Carmineau et par sa tante, puis on arrêta le programme de la soirée. Après le souper, on irait au cirque Fernando.

Ces dispositions prises, comme on ne devait dîner qu'à six heures et qu'il en était cinq, Jeanne annonça qu'elle allait en profiter pour s'habiller.

Au lieu de monter à sa chambre, elle se pencha à Toreille du jeune homme.

— Je n'ai pas dit à ma tante que j'avais déjà porté chez toi toutes mes affaires. Donne ta clef et fais patienter. Je vais m'habiller rue Philippe-de-Girard,

— Ne crains rien, on ne s'apercevra pasde ton absence.

La Boule se promenait tranquillement, la cigarette aux lèvres, sur le trottoir de la rue de La Chapelle, devant l'ancienne mairie.

— Suis-moi, lui glissa Jeanne à l'oreille en passant rapidement près de lui.

Il marcha, jusque dans la rue Philippe-de-Girard, (lerrièi e la jeune iille, qui hâtait le pas.

Elle monta dans le logement, rassembla à la hâte ses eflèls, qu'elle enveloppa dans un drap plié en deux, puis elle ouvrit avec un petit tremblement le tiroir de la

commode. Elle prit trois cent cinquante francs en billets et en or, et jeta sur sa tête un fichu de laine.

Sur le palier, elle eut un remords. Elle rentra, déchira une feuille d'un calepin, sur laquelle elle écrivit au crayon :

« Adieu. Pardonne-moi. »

« Jeanne. »

Et elle la laissa bien en évidence sur la table.

Puis, elle descendit quatre à quatre l'escalier, ne sentant pas le poids du fardeau qu'elle avait jeté sui son épaule. On avait coutume de la voir passer chaque jour avec un paquet, et personne dans la maison ne prit garde à elle.

Elle posa la clef du logement sur la fenêtre de la concierge, en criant :

— La clef de m'sieu Dupré ^ Et elle s'enfuit.

A trente pas de la maison, elle retrouva la Boule. Elle lui passa son paquet et l'argent :

— Tiens... et sauvons-nous !

— Tu as peur? demanda le jeune homme. T*as bien tort. Il n'y a pas de risques. J'ai une idée. Je voudrais revenir bien frusqué retrouver les copains. Ça flatterait mon amour-propre, et ça les empêcherait de blaguer. Qu'est-ce que tu en dis?

— Oui... mais pas ici... pas dans le quartier ! Partons!

— Au contraire, dans le quartier? C'est bien plus rigolo et je connais une maison oh on peut s'habiller comme un prince... et pour pas cher. C'était toujours là que la mère Gnrdette se fournissait.

— Allons! fit Jeanne résignée.

— C'est à ['Espérance, dans la rue de La Chapelle. Je

connais le patron, M. Deliive. C'est un brave homme, tu vas voir.

— Dépêchons, dépêchons, je t'en prie !

Mais la Boule prenait plaisir à prolonger l'angoisse de la jeune fille. On eût dit qu'il voulait rendre tout U quartier témoin de son triomphe et de. la revanche qu'il prenait.

•— Tiens, regarde, dit-il, quand ils furent arrivés devant le magasin. Ce soir, en venant, je me suis arrêté devant l'étalage et frime-moi un peu l'alpague que j'ai dégoté !

C'était un complet anglais à larges carreaux gris et noirs.

— Avec ça, ajouta la Boule, je pourrai aller aux courses, je ne serai pas trop toc. J'aurai l'air d'un homme de cheval.

C'était son secret désir, jamais avoué jusqu'à ce jour, de devenir bookmaker. Il entra, essaya le complet, qui lui allait à peu près, et il paya sans marchander avec un billet de cent francs.

Jeanne était sur les épines. Elle n'osait regarder autour d'elle, craignant à chaque instant de voir apparaître Louis Dupré, inquiet de son absence prolongée.

La Boule était calme. Il s'amusait de ses terreurs.

— Alors, comme ça, ça ne t'aurait rien fait -de n p voir habillé comme un pouilleux, de te promener avpc un type qui avait vraiment l'air de sortir de prison? Voyons, regarde-moi ça, est-il assez réussi, mon complet?

— Oui, ouil II est très beau... il te va très bien.., Eûais j'ai peur...

— Peur de quoi? grand Dieu! Crains rien, je te dis. U n'y a pas de danger. Ton amoureux ne se plaindra pas et nous serons loin quand il s'apercevra que ta as filé.

Puis comme tous deux passaient devant le concert lu Globe :

— Si on entrait prendre un bock... chez Vialla?

— Tu es fou! Viens donc !

Elle l'entraîna de force; mais tout à coup elle s'arrêta, très pâle, et fit mine de vouloir traverser la rue.

— M. Chenevière!

— Qni ça, M. Ciienevière?

Elle désigna un pâtissier debout à la porte voisine, en train de fumer sa cigarette.

— Le pâtissier qui fournit ma tante! G*est là qu'elle a commandé une tarte pour ce soir!

— Eh bien! justement, on va entrer chez hii I Avec moi, vois-tu, faut être plus brave que ça! J'adinets pas qu'on ait le trac. Viens!

Il la prit par le bras et la poussa malgré elle dans la boutique. Tandis que Jeanne, aveuglée par le gaz, ramenait sur son visage un coin de son fichu, la Boule promena son regard sur l'étalage :

— Donnez donc un malaga à madame... qui se sent fatiguée. Je prendrai un madère.

H choisit quelques gâteaux qu'il fit envelopper et but lentement avec un air de connaisseur.

Jeanne avait avalé d'un trait le contenu de son verre.

— Encore une fois, partons, je t'en supplie !

— Une minute, que diable! fit la Boule avec aplomb, ne dirait-on pas qu'on nous poursuit?

Dehors, il hêla un fiacre; puis, quand il eut installé ses paquets et qu'il eut pris place près de Jeanne dans le fond de la voiture, il commanda :

— A la Bastille, cocher, et rondement !

— Tu es tout de même bien iinprudent, dit Jeanne, à peine revenue de son émotion. Pourtant, si on allait nous dénoncer?

— Dénoncer quoi? Et à qui? D'abord, est-cs qu'on

nous connaît? J'ai agi comme ça exprès pour l'habituer à n'avoir jamais peur avec moi. Je ne suis pas ton père, ni je m'appelle pas Dupré! J'ai appris à vivre depuis six mois. Et celui qui me montera le cou n'est pas encore au monde !

Le sapin descendait au grand trot le faubourg Saint- Denis. Maintenant qu'elle se sentait hors de danger et •^ous la protection de la Boule, elle se reprochait ses terreurs qui lui paraissaient à présent exagérées, et elle se sentit pénétrée d'admiration pour la belle tranquillité dont son amant n'avait pas une minute cessé de faire preuve.

Et, soudain, elle se reporta en esprit à la rue Doudeauville. Elle songea à la colère de tante Fifi et à la stupeur de Louis Dupré, qui, peut-être à cette heure, s'étaient déjà aperçus de sa disparition» et elle ne put s'empêcher de rire.

— Pourquoi ris-tu ? demanda la Boule.

— Je pense à la tête qu'ils doivent faire là-bas.

— Oui, ça doit être rigolo. Et à propos, les bons comptes font les bons amis. Voyons un peu ce qui nous reste et ce que nous devons à cet excellent Dupré.

Il tira son porte-monnaie de sa poche; mais, brusijucment la main de Jeanne s'abattit sur la sienne.

— Laisse! ne t'occupe pas de cela. Tu ne dois rien. L'argent est à moi... Je l'ai gagné... depuis huit jours!

— Tu l'as gagné, comment?

— Je te dis qu'il est bien à moi et que tu peux le garder. Ne m'en demande pas davantage.

Et tandis que la Boule, peu curieux de sa nature, remettait philosophiquement sa bourse dans sa poche, elle attira à elle la lête de son amant et elle lui mit un baiser sur les lèvres.

La Bouîe, par précaution^ descendit de la voiture sur la place de la Baslille, au pied de la colonne de Juillet ; puis, bleu sur (jue le cocher qu'il venait de congédier liu pouvait plus s'assurer de Ifi direction qu'il se pro- ^(osait de [)rendre, il s'achennria vers la rue Auielol.

i! entra, suivi de Jeanne, dans un petit établissement qui fait l'anpjle du boulevard Richard-Lenoir, à deux pas du concert de l'Époque.

Le père Pagoui, patron d-.i débit, avait une clientèle fort mêlée, (|ui appiéciait à leur juste valeur la probité peu scrupuleuse du maître et la situation de la boutique. Deux issues, doimant l'une sur la rue Amelot et l'autre sur le boulevard Beaumarchais, désignaient cetle maison bien connue de la police à l'ai lent ion de qiiicon(jue pouvait avoir intérêt à disparaître siibilement à un moment donné. De {)lus, Pagout passait pour êire coulant en afïaires. Il ne jetait d'ordmaire qu'un regard disirait sur les papiers de ceux qui venaient gîter dans l'hôtel annexé à son établissement. l\ était, ui outre, d'une discrétion à toute épreuve.

Dès son entrée, Jeanne fut suflbquée par l'odeur ricre du tabac, abasourdie par le tapage. Aulour des tables, des femmes en cheveux fumaient la, ciga-

rette, tandis que leurs hommes jouaient au billard les consommations.

L'apparition de la Boule fit sensation. Il y eut un silence. Tous les rep:ards se lournèrent curieusement vers les nouveaux venus, puis soudain une voix s'é- !eva :

— Mais c'est la Boule!

Et un grand garçon de trente ans environ courut audevant de lui et lui serra la main.

— Mazette ! t'as fait un héritage ! Ce que t'es frasque !

La Boule jeta sur son complet un regard complaisant

— Oui ! ça ne me va pas mal I

Il prit Jeanne par le bras et fit les présentations.

— Ma femme ! Monsieur Charles Grisot, mon ami dont je t'ai parlé.

— Charles Grisot dit la Viande, rectifia Tautre, tandis que Jennne s'inclinait toute rouirissante. 41 y a joliment longtemps que je vous connais, ahcz, oïd petite... sans vous avoir jamais vue !

Tous deux prirent place à la table occupée par la Viande. Jeanne considérait à la dérobée ce nouvel ami, cherchant à quelle catégorie d'individus il pouvait appartenir.

Charles Grisot était coiffé d'une casquette en toile raide, ornée d'une large visière. Un foulard de soie roucre était noué autour de son cou, et il était vêtu d'une cotte bleue de plouihier. Une petite moustache brune se retroussait au coin de ses lèvres, et deux yeux îrès noirs éclairaient sa face maigre et brûlée par le soleil. .\ un des doigts de sa main droite, elle remarqua une grosse bijgue en argent

La Boule ap[)eia le père Pagout, et, après qu'il lui eut commande une bouledie de vin cacheté :

MADAME LA BOULK 151

— Patron, lui dit-il, je vous présente M"' la Boule! Y a-t-il une chambre pour nous ?

— Parfaitement, vous aurez la chambre à côté de la Viande. Si vous voulez inscrire vos noms, pour mon livre.

Et il lui tendit deux bulletins d'arrivée. La Boule se gratta le front un instant, puis il écrivit d'une écriture moulée : Durand Charles, vingt ans, fumiste.

— Et toi, demanda-t-il à la jeune ûlie, quel nom est-ce que je vas bien te donner ?

— Dame ! je ne sais pas.

— Comment s'appelait ta mère?

— Louisa Valtier.

— Très bien !

Et il inscrivit : Louise Vodier, couturière, déformant à dessein l'orthographe du nom.

— (Comme ça, ajoula-t-il, s'il prend jamais à ton aimable famille fantaisie de nous f.iire rechercher, elle en sera pour ses frais. Si nous montions voir nos appartements?

Il paya au patron la première semaine d'avance et, précédés par la Viande, qui leur montrait le ch.eiuin, un bougeoir à la main, ils s engagèrent dans un peti; escalier étroit et fort rapide.

La chambre était au deuxièuie étage, avec une fenêtre sur la rue, meublée seulement d'un lit. d'une armoire à glace en acajou, d'une table et de deux chaises.

— il n'y a pas de luxe, déclara la Boule, mais enfin, pour commencer, ça peut marcher. Et puis la société d'une petite femme <|u'on aime fait passer sur bien des choses, pas vrai, la gosse?

— Oh ! oui ' lit Jeanne, qui commençait déjà à ranger ses affaires.

— Tu sais, tu sais! continua la Boule, tu sais, mon

vieux la Viande, qu'aujourd'hui, comme je suis au pognon, c'est moi qui régale. Où donc qu'il y a ta femme?

— Elle travaille, répondit simplement la Viande, mais comme c'est l'heure de boulotter, elle va rappliquer.

Jeanne eut la tentation de demander à quel corps d'état appartenait la femme de la Viande; un senlimeni de timidité l'arrêta.

— Une riche femme que tu as trouvée là I dit la Boule.

— La Colîignon! je te croîs! C'est roublard et honnête, une enfant du faubourg, quoi! Et avec ça un cœur! J'aurais crevé de faim au dur, si elle avait pas été là pour m'assisLer! En voilà une à ^ui il ne faut pas en * conter!

— Et dévouée pour les amis?

— Ça, ouil Et t'as pu t'en apercevoir.

— Sûr. Mais n'aie pas peur, va! conclut la Boule, je lui revaudrai ça!

Sa chambre était en ordre. Tous descendirent. En bas, la Colîignon, déjà arrivée, avait débouché sans façon la bouteille qu'avait fait servir la Boule.

— Vous savez, cria-t-elle, moi, je pompe en vous attendant, tas de feignasses! J'a ais la pépie! Je viens de dépenser de la salive avec un vieux type qui voulait monter sans payer d'avance. Ce que je l'ai remballé! C'est ça mame la Boule? ajouta-l-elle en désignant feanne iMes compliments! Bonjour, mame la Boulel Eh bien! on a donc fini par le retrouver, son chéri?

Et elle embrassa la jeune fille sur les deux joues.

Jeanne comprit cette fois à quel genre de femme elle avait affaire. Elle subit avec dégoût l'accolade et sentit son cœur se gonfler.

Quoi ! c'étaient là les nouvelles connaissances de la Boule, et c'était dans ce milieu de filles et de souteneurs qu'il lui faudrait vivre désormais!

Un sanglot lui inont;i à la gorge et elle tourna vers «on amant ses yeux '|iii se remplissaient de larmes; mais la Boule n'y prit point garde.

— Vous savez ia petite mère, dit-il, que c'est moi (jui paye aujourd'hui. Vous avez assez casqué jusqu'à aujourd'hui poiii moi. Si on allait se les caler au houle va rd?

— Jamais de la vie! on n*est pas chez soi comme ici. Seulement on va se faire donner une nappe et des serviettes, et recommander de soigner le menu.

La Collignon était une femme petite, âgée de trente-cinq à quarante ans, aux yeux noirs et vifs et aux traits fatigués. Elle était célèbre à la Bastille, où elle travaillait depuis des années et oij elle passait pour une gaillarde déterminée et à qui on n'en fait pas accroire.

Elle avait début jadis, « à la fleur de l'âge, » comme elle se plaisait à le dire, rue de la Lune, chez une spécialiste célèbre dont elle était l'élève et qui l'avait lancée. Elle avait tutoyé la haute bicherie d'il y a vingt ans el elle se glorifiait de ses états de service.

Aussi jugea-t-elje indispensable de faire connaître, dès le début du repas, ses antécédents à la femme de la Boule, — histoire de prouver qu'elle n'était pas la première venue.

— Vois-tu, ma petite, dit-elle en frappant sur l'épaule de Jeanne avec une familiarité qui ne laissa pas que de l'étonner un peu, moi aussi j'en aurais eu de>< chevaux et des voitures, si j'avais pas été si coin... A Mabille, dans le temps, j'ai fait vis-à-vis à Blanche de Trouville, <à Jenny Dinan, à un tas d'autresqui sehalladent au Bois aujourd'hui dans des équipages avec des miches cUics; mais co qui m'a perdu, c'est le cœur!.,. Ah! ce que je m'en suis envoyé de ces béguins! C'est rien de le dire ! Eh bien! je me suis fait exploiter, voler,

fricasser par tout le monde. II m'a passé des mille francs par mois dans les mains, et j'empruntais, le trente, cent sous à la bonne! Les hommes, c'est tous des maquereaux! Quand je m'en suis aperçue, c'était trop tard... Tu sais, la chance revient jamais deux fois! Heureusement que j'ai fini par tomber sur la Viande, un type qui m'a comprise, un garçon rangé et économe! Si je l'avais connu, il y a vingt ans... j'aurais de quoi aujourd'hui... Mais je regrette rien, je me suis rudement amusée! Je sais bien que j'ai moins d'agrément, je ne suis plus jeune... mais je crève pas de faim tout de même!... J'ai appris à vivre. Je manigance mon petit truc tranquillement et je mange tous les jours mon content!.,. Je suis bien avec les IMœurs, qui savent que

si je braille quelquefois, je suis [)as méchante eh bien!

alors, qu'est-ce que tu veux de plus?

La Viande et la Boule souriaient en écoutant la terrible bonne femme. Jeanne, toute pâle, oubliait déboire et de manger.

— Bois donc, si tu veux grandir, continua la Collignon en remplissant le verre de la jeune fille. Toi, vois-tu, tu es jeune ; du premier coup, t'es tombée sur un bon homme; tu peux faire de l'or, si tu veux. T'apportes de quoi entrer gentiment en ménage; rien ne te presse, c'est unechance déplus... A ta santé, la gosse !

El le choqua son verre contre ceux de ses nouveaux amis.

— Je connais ton histoire, va, continua-t-elle. M. la Boule !ious l'a racontée. T'étais toute seule avec ton père, ilacouche avec toi. Ça devait arriver, c'est naturel! Ils sont tous comme cela, les vieux, un tas de cochons! Si on voulait toujours les écouter!... Tu verras plus tard, ce que je te dis. T'en voihà tout de même débarrassée. Je voudrais bien être à ta place!... Eu plus, il paraît que tu chantes, t'es jolie!... T'en as une chouette carrière devant toi, si tu te tiens.

«ADAME LA BOULE 155

Elle- allait toujours, heureuse d'avoir trouvé un publie, (le faire parade de son expérience des choses, s'animanl à mesure qu'elle parlait, sans toutefois cesser de manger et surtout de boire.

A la (in, (lattée de l'attention avec lacfuelle Jeanne suivait son discours, elle fut prise d'un accès de tendresse et elle se pencha vers elle, les yeux humides :

— Tu es une bonne fdie, dit- elle, et tu mérites qu'on s'occupe de toi; c'est presque un bonheur pour toi que mon homme ait été fourré en prison.

— T'es bien bonne, je te remercie, dit la Viande.

— Tu ne me comprends pas. Si t'avais pas été en prison, t'aurais pas connu la Boule et on n'aurait pas le plaisir de se trouver là tous quatre, à tabie!

— Ça, c'est vrai, fit l'autre; mais enfin on aurait pu se connaître autrement, parce que, tu sais, c'est pas rigolo la Santé, hein, la Boule?

Le Boule hocha la tête en signe d'assentiment, mais la Coilignon haussa les épaules.

— Dirait-on que vous êtes les seuls! Et Saint-Lazare, donc 1 Oh ! dame! si on se fait de la bile... Mais quand on sait prendre le temps comme il vient!...

Tout de suite, la conversation tomba sur les prisons et les divers régimes qui y étaient en vigueur.

— Moi, déclara la Viande, ce qui me dégoûtait le plus, c'était la société... rien que des mendigos, des voleurs, des escrocs ! J'ai été rudement heiireux de rencontrer la Boule.

Il raconta leurs longues promenades dans le préau, ies confidences qu'ils avaient échangées.

— Tout de suite nous avons été amis. Nous étions condamnés pour le môme motif: moi, pour avoir corrigé un vieux type qui avait manqué de respect à ma femme... — parce que, moi, je pardonne tout, excepté la goujaterie, — lui, pour avoir démoli un Italien qui avait voulu le

crever; deux erreurs judiciaires, quoi! Et pendant le temps qu'on a passé ensemble, ce'^qu'il m'a parlé de vous!... Une fois, il a pleuré toute la journée : il avait été appelé chez le juge qui vous a interrogée, et là, il avait appris votre arrestation. J'ai cru que je le consolerais jamais. « Tu vois, mon vieux, elle m*a trompé! \i\i qui avoir confiance maintenant? » Pour ça, il peu» le (lire, je vous ai défendue.

Jeanne, que ia chaleur de la salle et les verres de in versés sans relâche par la Collignon commençaient a étourdir, sentit ses yeux se mouiller.

— C'est vrai que tu avais tant de chagrin que ça? demanda-t-elle à la Boule.

— C'est vrai! fit le jeune homme.

— Pauvre chat!

Elle appuya sa tête sur l'épaule de son amant, comme pour implorer son pardon et mendier une caresse.

— Oh ! mais, attendez ! continua la Viande ; j'ai fini par avoir raison, et il a convenu que si vous aviez cédé, ça devait certainement pas être pour vous envoyer un béguin, et, si vous en voulez la preuve, regardez !

Il prit le bras droit de la Boule, retroussa rapidement la manche et montra à la jeune fille une inscription en lettres bleues, s'étalant au-dessous de la saignée :

Page 1