A JEANNE POUR LA VIE
Au-dessus, un cœur percé d'une flèche; au-dessous, des attributs de lutteur : une haltère et deux poids.
— C'est moi qui lui ai tatoué cela sur la peau. D \jé donc encore qu'il ne vous aime pas!
Cette fois, Jeanne ne se contint plus. Elle prit dans ses deux mains la tête de la Boule et le regarda bien en face :
— Alors, c'est bien vrai ? Tu n'aimeras jamais que moi... toujours... toujours?
— Oui, répliqua le jeune homme, je n'aimerai jamais que toi. Et tiens, je ne te l'ai pas dit; mais si aujourd'hui t'avais refusé de me suivre... j'aurais fait un sale coup!
— V'Ià assez de protestations, interrompit la Collipnori. Voyons, un dernier verre et qu'on yllle prendre le café ailleurs.
On termina la soirée au concert de l'Epoque. Quand les deux amants rentrèrent chez eux, les libations répétées, la musique, le spectacle qui lui rappelait ses succès du Globe, avaient achevé de griser la jeune fille. Elle oubliait Rousselet, les Carmineau, Dupré, toute au souvenir du temps heureux où elle vivait chez les Gardette.
— Dis donc, la Boule, t'en souviens-tu du jour où j'ai débuté... où tpute la salle m'applaudissait... et où nous nous sommes promenés la nuit... là-bas, dans les fortifications. Hein ? t'en souviens-tu ?
Et les refrains de ses chansons favorites lui revenaient aux lèvres, et elle se sentait reprise de celte même langueur qui l'avait fait tomber sans force pour la première fois dans les bras de son amant.
— Si on arrosait le nouveau logement? proposa la Collignon, qui ne perdait jamais une occasion de boire.
Et il fut décidé qu'on ne se coucherait pas avant d'avoir vidé un saladier de vin chaud ou deux.
Une fois dans la chambre, et tandis que la CoUignon versait le liquide brûlant dans les verres qu'avait fait monter Pagout, Jeanne donna un libre cours à son expansion. Elle s'était à moitié déshabillée et elle s'était assise sur les genoux de la Boule, qu'elle mangeait de caresses.
— Tiens, J9 suis récompensée de toutes mes peines^ de tous mes chagrins, puisque je suis avec toi... moi aussi... pour toujours!
Mais la Boule restait pensif, plein de méiancoîie, répondant à peine aux élans de la jeune fille. Alors, le visage enflammé et les yeux brillants, elle le prit dans ses bras, le secoua brutalement :
— Mais dis-moi donc quelque chose... dis-moi donc que tu es content de me revoir...
— Tu le sais bien, répliqua la Boule. Mais qui me dit que dans huit jours, dans un mois, dans un an, tiL seras toujours la même?
— Méchant, va! Ah ! je vois bien, tu me reproches toujours mon histoire avec Dupré...
— Dame ! si j'étais pas arrivé à temps?
Jeanne baissa la tête. La Boule avait raison. Ses bans avaient élé publiés, son nom était affiché à la mairie du dix-huitièiiie arrondissement à côté de celui de Dupré...
— C'est vr^i ! je suis une gosse, je n'ai quinze ans que depuis aujourd'hui... Comment faire^ mon Dieu ! pour lui prouver...
Soudain, elle eut une inspiration. Elle prit à témoin Il Viande et la Collignon qui assistaient, impassibles, à ;ette scène :
- — Vous êtes là, vous autres ! Ça se trouve bien! Eh bien ! écoutez. Je jure devant vous que je ne serai jamais , que la femme de la Boule. Je jure de lui être fidèle toujours!... Et je lui permets de me tuer, si jamais je manque à ma promesse... Es-tu content, là, vieux ialoux?
— Voilà qui est bien, prononça la Collignon. Ça vaut autant qu'un mariage chez le maire.
Puis, comme la Boule souriait sans répondre, elle continua :
— Voyons, fais donc risette à ta petite femme. Nous autres, on est des amis... on sait bien ce que c'est. Y a pas besoin de se gêner devant nous. D'abord, pour être juste, tu dois faire la même promesse. Jamais de queues !
Tu dois jurer de jamais faire de traits à la gosse, lu entends !
— Il y a longtemps que c'est fait, dit la Boule en montrant l'inscription gravée sur son bras. On peut frotter, ça s'en ira pas, c'est plus solide qu'un papier de mariage.
Suud.iiii, Jeanne se leva :
— El moi, me croiras-tu si je priais la Viande de me graver sur le bras la même chose?
— Tu ne feras pas ça, t'en aurais pas le courage.
— Si ! parce que je veux que tu me croies ! Parce que je veux te prouver que je t'aime autant que tu peux m'aimer...
Elle s'assit sur les genoux de la Boule, elle se serra contre sa poitrine, joue contre joue ;
— C'est pour (ne faire enrager, dis, gros méchant, que tu fais semblant de pas me croire... Au fond, tu sais bien que les autres, ça compte pas... Ils me dégoûtent tous... Est-ce que j'ai hésité un instant à lout lâcher pour te suivre... Ah! oui, les autres! une jolie foutaise... Tandis qu'avec loi... tu verras... ce soir... tout à l'heure...
Elle entourait le cou de la Boule de ses deux bras, lui montrant du coin de l'œil le lit dont elle avait déjà défait la couverture.
Le ton était si sincère que la Boule se sentit désarmé. Il baisa sa maîtresse sur les lèvres et lui dit simplement :
— Je. té crois.
— Eh bien ! le dernier verre ! cria la Collignon, et puiSj on vous laisse, les amoureux î
Elle secoua la Viande, qui depuis un instant sommeillait sur sa chaise, abruti par les libations fréquentes; [juis, après avoir porté un dernier toast « au bonheur des deux époux «, elle sortiu titubant à moi-
tié, lançant de la porte une dernière recommandation :
— Savez qu'il n'y a qu'une cloison entre nous deux,., tâchez nn peu de nous laisser dormir, les deux tourtereaux !
— A demain matin, monsieur la Viande ! cria Jeanne, déjà à demi déshabillée, vous savez... pour le tatouage !
— r/est donc pas de la blague? bredouilla l'autre?
— De la blague?... Vous verrez ça demain !
La porte se referma. Pendant une minute, on enten'^ dit la voix de la Collignon, exhortant son homme à se tenir droit, puis tout bruit cessa...
Alors, dans un éLm de passion dont elle ne fut pas maîtresse, Jeanne se jeta au cou de la Boule :
— Tiens... prends-moi... tue-moi! fais de moi tout ce que tu voudras.. . je suis à toi... rien qu'à toi.
La Boule, sans répondre, l'empoigna brutalement, la souleva de terre dans ses deux bras nerveux, puis, ardent comme au jour oij il l'avait possédée pour la première fois, il mordit à la nuque la jeune fille, donl tout le corps se raidit contre lui dans un tressailleuient nerveux, et il la renversa sur le lit, défaillante et hurlant de plaisir...
Il était onze heures du matin quand, le lendemain, la Viande frappa à la porte des amants.
— Eh bien? demanda-t-il en entrant, comment que ça s'est passé, cette nuit de noces?
— Bien, fit Jeanne à mi-voix.
Elle était encore couchée, éreintée par la veille, les cheveux épars sur l'oreiller: près d'elle, la Boule, pelotonné au fond du lit, dormait d'un sommeil lourd.
La Viande continua:
— Moi, j'ai fuit mieux que vous. J'ai pioncé jusqu'à ce matin, sans débrider, et la Collignon idem. C'est que
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nous autres, nous sommes un vieux ménage. Ça nous prend que les jours de grande fête...
Puis, avisant de larges meurtrissures bleuâtres qui uiarbraient la peau blanche de Jeanne:
— Ah! ça, c'est pas de recette! Je le dirai à la Boule. 11 a tort, faut jamais détériorer la marchandise.
La jeune fille ramena en rougissant le drap sur sa gorge.
Elle avait honte et elle chercha à détourner la conversation.
— Pourquoi donc, demanda-t-elîe, pour dire quelque chose, pendant que son interlocuteur roulait une cigarette, pourquoi donc qu'on vous a appelé la Viande?
— Moi? à cause d'un pari que j'ai fait dans le temps, quand j'étais plus jeune... de manger douze côtelettes à mon déjeuner
— Et vous avez gagné?
— Tiens, celte hêlise! C'est môme ce jour-là que j'ai connu la Collignon. Elle en a tellement été épatée qu'elle n'a plus voulu me lâcher. C'est depuis ce tempslà qu'on est ensemble... Mais, ajouta-t-il, c'est pas pour vous raconter ça que je suis venu ce matin. Je parie que vous avez oublié ce que vous m'avez demandé hier au soir?
Jeanne fit un effort de mémoire, cherchant à se ressouvenir.
— Vous m'aviez prié de venir vous faire la pareille, dit la Viande en montrant l'inscription qui s'étalait sur le bras nu de la Boule endormi.
— Ah! oui, le tatouage... c'est vrai! dit Jeanne. Je m'en souviens! Eh bien ! faites, je suis prête. Justement il dort. Ca sera fini quand il se réveillera.
Elle se mit sur son séant avec précaution et tendit son bras à la Viande.
Il avait tiré de sa poche deux longues aiguilles, un
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petit bouchon de liège et placé en entrant sur !a table de nuit une soucoupe à moitié pleine d'encre de Chine délayée dans de l'eau qu'il avait déposée en entrant sur la conmmode, sans que la jeune fille l'eût remarqué; mais avant de commencer il eut un scrupule :
— Si on réveillait la Boule?
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas de reproches. Et s'il n'est pas content que je vous ai prise au mot et que j'aie opéré sans le prévenir?...
— Moi, je veux ! interrompit Jeanne impatientée. Je veux, parce que c'est la seule manière de lui prouver que je l'aime et que ie n'aimerai jamais que lui.
Alors, la Viande crut devoir y aller de son petit speech. Il prit une attitude de prêtre à Tautel, avertissant les deux jeunes époux de la gravité de l'acte qu'ils vont accomplir.
— Vous savez, ma petite, que ça s'en va pas, dit-il, tout en fixant ses aiguilles dans le morceau de liège; on dit qu'avec du lait de femme y a moyen 4e faire partir ça, mais c'est de la blague... Une fois marquée, c'est pour toute la vie et vous mourrez avec... C'est notre mariage à nous autres, qui nous foutons un peu des môiiieries du maire et du curé. Avez-vous bien réfléchi? Vous allez donner à la Boule tous les droits... Moi, je tuerais une femme qui se serait mariée à moi comme ça et qui me ferait des queues...
— Allez! mais allez donc! fit Jeanne, plus touchée qu'elle ne le voulait paraître de l'exhortation de la Viande, comme si elle eût craint qu'une minute de retard n'éveillât en elle le regret de sa liberté, quelle sacrifiait à tout jamais.
De nouveau, elle tendit son bras, exigeant qu'on gravât l'inscription à la même place que la Boule; mais la Viande s'y refusa.
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— Non, ma petite, je ferai jamais ça ; on ignore ce qui peut arriver. Vous pouvez avoir besoin quelque jour de vous décolleter... on ne sait jamais.
Il traça à la mine de plomb au sommet de Tépaule, où passe habituellement l'épaulette du corsage, une ligne sur laquelle il dessina en petits caractères : A la Boule pour la vie/ puis il prit ses deux aiguilles, liées Tune à l'autre et maintenues par la tige et il les trempa dans Tencre de Chine.
— Y sommes-nous! Je vous préviens que ça fait mai.
— Tant pis! fit Jeanne qui, un peu pâle et les dents serrées, suivait fiévreusement les préparatifs de l'opération. La Viande s'assit sur le lit et commença.
Dès les premières piqûres, la face de la jeune fille se contracta. Son bras se raidit et ses doigts crispés serrèrent convulsivement le drap, mais pas un cri ne s'échappa de ses lèvres. De temps en temps seulement, son regard s'égarait sur son amant toujours endormi, comme si elle eût voulu puiser dans cette vue le courage nécessaire pour supporter la douleur sans faiblir.
Tout à coup, la Boule soupira; il chercha instinctivement sa femme à ses côtés ; ses mains ne rencontrant que le vide, il se dressa sur son séant, se frotta les yeux et regarda
Tout d'abord, il né comprit pas. La Viande avait suspendu l'opération. La Boule considéra successivement sa maîtresse, puis son ami, tous deux assis sur le lit :
— Tiens, tu es ici?... Qu'est-ce que tu fais là ?
Et soudain son œil s'arrêta sur le bras de Jeanne. Une goutte de sang, mélangé d'encre, coulait sur la peau fine et blanche de l'enfant.
— Ah! ça, mais, je rêve pas! tu te fais tatouer! fit-il effaré.
— Mais parfaitement, dit Jeanne avec un accent de
fierté, tu Tas désiré... et moi... je ne veux plus pouvoir me dédire.
— C'est une folie î s'exclama la Boule, ça va t'a* bîmer... et tu soiiifres... Tiens, voilà que tu saignes!
— Je peux bien souffrir un peu pour toi. à mon tour! répliqua la jeune fille, heureuse d'avoir trouvé une phrase à edet.
La Boule ne répondit rien. Il saisit sa maîtresse par le cou, la renversa sur l'oreiller et l'embrassa gouluuient sur les lèvres, pour la remercier de celte borme parole.
— Attention! les enfants, cria la Viande; c'est pas rheure des épanchements. Vous vous bécoterez plus tard... Vous allez tout gâter !...
Jeanne se releva toute rouge et la Viande reprit ses aigr.iiles. La jeune fille avait saisi la main de la Boule i|u'elie serrait à la briser, ne quittant pas de l'œil la main de l'opérateur.
— Un point, c'est tout! fit enfin la Viande en passant sa manche sur son front inondé de sueur. C'est fini, et je n'en suis pas fâché. Avez-vous un mouchoir bicmc?
— Oui, là, dans l'armoire.
Il essuya légère'ïuent l'épaule et, sur la chair tuméHéo et sanguinolente, l'inscription apparut très nette :