‹ Madame la BouleChapitre 4 sur 4 · A LA CONFIANCE. MAISON LEGAILLARD · texte numérisé non relu

A LA CONFIANCE. MAISON LEGAILLARD

Mon Oncle poussa la porte en homme qui connaît les êtres et se dirigea vers un petit bureau vitré, tout au fond de la boutique.

— Bonjour, madame Legail lard!

— Ah! voici Mon Oncle! fit une voix partie de l'angle le plus obscur du cabinet.

Et M°° Legaillard vint au-devant de son visiteur.

Jeanne, toute étonnée d'entendre saluer son protecteur du même terme familier qu'elle, considéra un instant la marchande.

C'était une grosse femme carrée et moustachue à laquelle il eût été difficile d^assigner un âge. De grosses lunettes abritaient deux petits yeux gris, perdus dans

une face rougeaude, et une palatine aux poils râpés recouvrait ses épaules.

De son côté, elle dévisagea la jeune fille.

— Ehieh! fit-elle, avec un petit gloussement qui lui était particulier, on a donc encore découvert un tendron... un joli brin de fille, ma foi! et qui vous fait honneur.

— Que voulez-vous, madame Legaillard, reprit Mon Oncle, il faut bien faire quelque chose pour la jeunesse.

— Vous êtes une Providence! S*il fallait compter toutes celles que vous avez tirées de la misère ! Franchement, si ça ne vous est pas compté dans l'autre monde c'est qu'il n'y aura pas de justice ! J'en sais quelque chose, moi!

— Mon Dieu ! je n'ai pas de mérite, madame Legaillard, puisque je le peux. 11 faut bien s'entr'aider.

— Et alors, il faut nipper et loger mademoiselle... comme d'habitude, n'est-ce pas?

— Comme d'habitude.

— J'ai justement ce qu'il vous faut, dit M*°* Legaillard , un amour de petit logement . Quatre-vingts francs, c*est pour rien! Meublé, je ne vous dis que ça! A. deux pas d'ici, au 24 de la rue Bréda... sur le même carré qu'une de vos anciennes protégées, vous savez bien, une blonde... Aline?...

Mon Oncle chercha un instant dans sa mémoire.

— Voyons! Aline la Nivernaise...

— Ah! oui, celle qui voulait m'emmener dans son pays, voir sa cousine.

— Juste! En voilà une qui a réussi! Elle a acheté et payé tout son mobilier... Elle est chez elle à présent. Ah ! elle vous en doit une chandelle ! Voyez-vous, ma petite, c'est sur cette femme-là qu'il faut prendre modèle- Ça ne court pas avec le premier venu, c'est sérieux en

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affaires et ça met de l'argent de côté. Avec ces caractères-là, il y a toujours de la ressource.

Tout en parlant, M"" Legaillard avait décroché une clef et feruié sa boutique.

— Si vous voulez me suivre, dit-elle.

Le logement que la marchande destinait à Jeanne se composait de deux petites chambres et d'une cuisine, au troisième étage. La chambre à coucher seule avait une fenêtre sur la rue. Dans un fouillis de rideaux, de tapis et de tentures de couleurs voyantes, quelques meubles vieux, mais réparés assez adroitement pour cacher les blessures du temps.

— Et voilà! dit M°* Legaillard, ça ne cort pas de la fabrique, mais ça a plus de cachet et ça fait plus d'effet que des meubles neufs. Et regardez-moi cette cuisine, ces casseroles... car il n*y manque rien... Dans la chambre, tàtez-moi ce sommier, les ressorts de la chaise longue... si c'est tapé et si ça rebondit 1

— Voyons ! interrogea Mon Oncle, est-ce que cela te convient?

— Mais je crois bien! articula avec peine Jeanne, étranglée par l'émotion.

Dans son esprit, elle couîparaJt à ce clinquant îe pauvre mobilier de son père, celui des Gardette, et même ,es meubles en noyer de la famille Garmineau, et elle restait saisie et comme pétrifiée d'admiration devant cette installation, qui représentait pour elle la dernier mot du confort.

Et tout cela allait être à 3lle !

Ah 1 elle aurait pu travailler longtemps avee Dupré avant de pouvoir acquérir un mobilier pareil. ,

— Voici nos conditions, dit Mon Oncle, qui s'était installé dans un fauteuil Voltaire. Je paye le premier mois de location et une toilette suffisante pour faire figure dans le monde. Déplus, j'assure ta subsistance jusqu'au

jour OÙ tu pourras te suffire, ce qui ne tardera guère, si tu es sérieuse et si tu écoutes M""^ Legaiilard, une femme d'expérience, incapable de donner un mauvais conseil. Ça te va-t-il?

— Si ça me va! dit Jeanne. Vous verrez, Mon Oncle 1 Je vous jure que vous serez content de moi... et M™* Legaillard aussi!

— Nous y comptons bien.

— Voilà les clefs, ma petite; à partir de maintenant, vous êtes chez vous. Tout à l'heure, vous allez me suivre et je vous nipperai. Vous trouverez chez moi tout ce qu'il faut, mais... si je vous faisais faire con^ naissance avec votre voisine.

Elle frappa à une porte sur le palier et appela :

— Madauie Aline?

Une minute après, la porte s'entr*ouvrant laissait passer la tête d'une petite femme, à qui ses cheveux jaunes ébouriffés faisaient comme une auréole.

— Tiens ! c'est vous, madame Legaillard !

— Oui ! je viens de louer le logement d'à côté et je voulais vous présenter mademoiselle...

— Encore une protégée à Mon Oncle ! s'exclama Aline, qui venait d'apercevoir la silhouette du vieux monsieur.

— Parfaitement, ma belle enfant ! Et comment va la cousine Clémence? interrogea Mon Oncle, à qui la vue de la jeune femme venait de remettre en mémoire une ancienne aventure.

— Bien ! très bien ! Mais, vous savez, je vous demande pardon. Je ne peux pas vous recevoir... J'ai quelqu'un... Plus tard, si vous voulez...

— Tu viendras dîner ce soir avec moi, Aline ; je vous ferai faire connaissance.

Il fut convenu que Jeanne, après sa visite au magasin de confections de M""^ Legaillard, reviendrait cher-

cher Aline et qu'on retrouverait Mon Oncle à TAméricain, à six heures; puis Aline ferma sa porte et tous descendirent.

^me Legaillard cumulait et faisait tout ce qui concernait son état; comme elle le disait elle-même, elle était c( la Providence des petites dames dans la dèche ». Elle avait, du reste, un carnet sur lequel était notée la valeur commerciale de chacune d'elles, et le crédit qui pouvait lui être consenti.

Elle poussait les débutantes, les montait, leur fournissait logement, mobilier et toilettes, quitte à reprendre le tout si le résultat ne répondait pas à ses espérances.

Elle tenait les indications les plus utiles à la disposition des amateurs, prêtait à la petite semaine, louait des bijoux et, sur toutes ces opérations, ne prélevait qu'une commission relativement peu élevée. Tout le monde noceur avait passé par sa boutique, depuis la rouleusede la Moderne jusqu'à l'horizontale de marque, et jamais, déclarait-elle, vous ne m'entendrez débiner par mes clientes. On sait combien je suis consciencieuse. D'ailleurs, quand une femme cesse d'être sérieuse, je ne fais plus d'affaires avec elle. Et toutes celles qui m'ont écoutée ont réussi.

Tout en faisant essayer à Jeanne diverses toilettes, elle la pressait de questions et l'accablait de conseils. Il allait falloir maintenant qu'elle se montrât reconnaissante envers Mon Oncle, et qu'elle se hâtât de profiter de la situation exceptionnelle qui lui était faite.

Et comme Jeanne lui demandait à son tour qui était cet oncle mystérieux.

— C'est un philanthrope ! déclara M™' Legaillard, en mettant un doigt sur ses lèvres. Il passe sa vie à faire le bien, mais il veut garder l'anonyme.

Enfin Jeanne arrêta son choix sur un costume de

faille, qui, selon le dire de la matrone, paraissait avoir été fait pour elle, tant il lui moulait la taille et faisait ressortir ses avantages.

— Et maintenant, continua-t-elle, voici le trousseau, le linge indispensable pour commencer. Il a déjà servi, mais il n'en est que meilleur.

Et elle étala une demi-douzaine de chemises de batiste, des mouchoirs, des serviettes de toilette. Jeanne considérait ces trésors avec stupéfaction, n'en croyant pas ses yeux.

— Retournez chez vous, ma petite. Je vous ferai porter tout cela aujourd'hui. Chaque fois que vous aurez besoin de quelque chose ou que vous serez embarrassée, vous reviendrez me trouver. Et surtout ne craignez pas. Maintenant une recommandation qui vaut mieux que tous les conseils du monde, mais qu'il est utile de vous faire, en raison de votre inexpérience : soignez vos dessous !

Quand Jeanne sortit de chez M"*® Legaillard, attifée, gantée, « chapotée », et qu'elle mit le pied dans la rue, elle ne se reconnut plus. Paris était à elle ! Et elle s'arrêtait complaisamment devant les glaces des devantures de boutiques, rectifiant chaque fois un petit détail de sa toilette, se mirant de face, de profil et des trois quarts.

Aline était en train de s'habiller quand elle arriva rue Bréda, et tout de suite la jeune fille se sentit à son aise dans ce petit intérieur coquet et parfumé.

D'ailleurs, sa voisine réalisait le type bonne fille; elle avait accueilli la nouvelle venue immédiatement comme une vieille connaissance.

Après lui avoir fait compliment sur son nouveau costume, elle l'avait fait asseoir sur une chaise longue.

— Ça vous gêne pasi dites, que je m'habille devant vous?

— Je sais bien ce que c'est, avait répondu Jeanne. Et A'ine, en cotillon court, avait continué de friser

nu petit fer ses cheveux roux, sans pour cela cesser de causer.

— Vous êtes rudement à votre avantage... C'est à ^eine si je vous aurais reconnue... C'est ce qui faut pour débuter... Est-ce que vous êtes de Paris?

— Oui, je suis de La Chapelle.

— Ça m'étonne plus, alors ! Les Parisiennes, il leur faut un rien pour les requinquer. C'est pas comme les pétrousquines qui vous arrivent de province... Moi, je suis du Trône... un riche patelin! C'est-à-dire que je suis née dans la Nièvre, mais j'ai perdu mes parents jeune et j'ai été élevée par une tante, qui tient un hôtel avenue de Sainl-Mandé. Une femme, ma chère, qui ne sait ni lire ni écrire, mais d*une marlouserie!... Cest moi qui faisais les écritures du temps que j'étais avec elle.

Et elle jugea utile de narrer ses débuts. C'est chez sa tante qu'elle « l'avait perdu », pendant une foire aux pains d'épices, avec un lutteur, un gars magnifique, qui logeait dans l'hôtel et avec qui elle avait filé. Un homme qu'elle avait bien aimé, malgré ses défauts I

Ça en avait fait un chambardement ! Tout le quartier n'avait parlé que de ça pendant quinze jours! Sa tante l'avait maudite, et ce coup de tête allait lui coûter cher, car la vieille, avec son air bête, avait su mettre de côté soixante-dix mille francs, qui lui seraient revenus, à elle, si elle avait eu le nez de rester!

Puis elle avait été lancée par Mon Oncle, et. M"® Legaillard aidant, elle avait pu faire des économies et se créer une petite aisance.

Elle possédait dans un petit coin quelques bonnes petites obligations qui ne devaient rien à personne.

D'ailleurs, elle n'était pas bien ambitieuse et avait des goûts très pot-au-feu. Jamais de la vie elle n'au-

fait consenti à nourrir son homme. Son amant, qui était dans la finance, vivait avec elle et gagnait bien sa vie.

Aussi faisait-elle très peu la noce et était-elie le plus souvent couchée à minuit.

Deux ou trois amis sûrs et réguliers qui avaient des jours et des heures déterminés, et c'était à peu près tout; il ne lui en fallait pas davantage.

Le profit qu'elle retirait de ces amitiés lui suffisait pour vivre largement, — avec la rente que lui faisait son officier de marine.

— Quel officier de marine? demanda Jeanne.

— Mon vieux! Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas dit... c'est toute une histoire. 11 y a de cela trois ou quatre ans, j'ai été accostée par un monsieur très âgé qui portait une rosette de la Légion d'honneur... Il paraît que je ressemble comme deux gouttes d'eau à une fille unique qu'il a perdue et qu'il aimait beaucoup... 11 s'est attaché à moi... Alors, tous les jeudis, à quatre heures, je me mets en grande tenue, je vais le rejoindre devant le Vaudeville ; je passe devant lui comme si je ne le voyais pas et je suis le boulevard jusqu'à la Madeleine, il marche derrière et il compte tous les types qui me raccrochent ou qui me regardent... Ça suffit pour lui faire de l'effet... On arrive chez Durand... Nous dînons très sagement et il me donne cinquante francs... et c'est toutl Jamais il n'y a eu ça entre nous. D'abord, quand il voudrait, il ne pourrait plus, il est trop vieux...

— Je ne comprends pas, dit Jeanne.

— Tu comprendras plus tard. Les vieux à passions, c'est ce qui rapporte le plus. Notre voisine d'en haut en a un aussi. Celui-là. il n la toquade de la voir en bas noirs. Il la fait quelquefois promener devant lui aux Champs-Elysées,et il exige qu'elle s'arrête tous les vingt

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pas et qu'elle relève ses jupes comme pour rattacher ses jarretières.

— Ça me ferait peur, des gens comme ça ! déclara Jeanne en frissonnant.

— T'es bête! on flatte leur manie, et on a ce qu'on veut avec ces hommes-là.

■— Et Mon Oncle?

— Mon Oncle? Aussi louffoque que les autres. Il se plaît à lancer les jeunesses... C'est encore lui le plus sensé. Celui-là non plus n'en demande pas davantage. Il couchera peut-être avec toi... pour dire que ça lui est arrivé une fois... et il te lâchera dès que tu auras trouvé un miche sérieux. Ah ! c'est drôle, va, la vie!

Il y eut un petit moment de silence, pendant lequel Aline donna à sa coiffure le dernier coup de pouce; puis elle demanda :

— Tu as un amant, je pense?... Tiens, je te dis : tu... ça m'a échappé... Ça ne te fâche pas?

— Ohl ma foi non, répliqua Jeanne.

— Ça va bien... c'est l'habitude chez nous et c'est plus commode pour causer... Qu'est-ce qu'il fait, ton amant?

— Il est typographe.

Et Jeanne fit le portrait de la Boule, qu'elle montra beau, séduisant, honnête et travailleur. Elle avait à cœur de prouver que son typographe, à elle, valait le remisier de sa voisine.

— S'il est si bien que ça, faut le mettre sous globe et prendre garde qu'on te le chipe, dit Ahne sur un ton de raillerie.

— Y a pas de danger, répliqua Jeanne avec assurance.

— ^ Et quand le verra-t-on, cet oiseau bleu?

— Il attend que je lui écrive pour arri\^er.

— Préviens-le ce soir... qu'il vienne demain à la

première heure. Dans la matinée, il n'y a jamais personne... il ne dérangera pas. Me voilà prête. Si nous allions retrouver Mon Oncle.

Jeanne jeta au bureau de la rue Milton un télégramme convoquant son amant pour le lendemain, puis toutes deux s'acheminèrent vers l'Américain.

Sur tout le parcours de la rue Bréda au boulevard, elles firent sensation. A chaque instant, Aline échangeait des petits saluts avec des passants, qui du coin de l'œil, lui désignaient Jeanne d'un air d^iuterrogation muette.

— Vous êtes joliment connue, dit la jeune fille, qui s'inchnait à chaque coup de chapeau destiné à sa compagne.

— Oui, c'est des amîs... maïs s*il fallait dire leurs noms je serais joliment embarrassée. C'est des types qu'on rencontre partout, que tout le monde connaît de vue et qui connaissent tout le monde. Aussi, ils sont joliment intrigués de te voir. C'est comme ça chaque fois qu'il y a une figure nouvelle.

A l'Américain, Mon Oncle avait retenu un cabinet. Il était en habit, frisé, calamistré, rajeuni de dix ans. Jeanne eut de la peine à le reconnaître.

— Vous savez, mes petites chattes, ce soir je ne vous retiens pas longtemps. Je suis d'Opéra. A huit heures, je me sauve. Aline, tu piloteras ta camarade. J'espère que vous avez fait connaissance.

— Oui, dit Jeanne, M™** Aline a été très bonne pour moi.

— Tu vas me fjiire le plaisir de me dire tu, comme moi, interrompit Aline; les madames sont sorties.

— Oh! si vous en êtes là, fit Mon Oncle en souriant, je suis tranquille!

Tous trois prirent place autour de la table, les deux femmes faisant face à Mon Oncle.

— Alors, dit Aline, c'est pas pour nous que tu t'es mis sur ton trente et un. G'est-il pour la belle dame avec laquelle tu te promènes en landau au bois de Boulogne?

— Ma chère amie, ce n'est pas ton affaire, répliqua vivement l'amphitryon devenu subitement sérieux, et loi, ajou(a-t-il pour changer le tour de la conversation, Y a-t-il longtemps que tu n'as été en Nivernais, voir ta cousine Clémence?

— Qui est-ce qui t'a dit ça? demanda l'autre intriguée.

— Tu ne te souviens donc plus du temps où tu voulais absolument m'emmener passer quinze jours à la campagne. /

— Ahl oui, c'est vrai! fit Aline pensive. La campagne, avec le bon air qu'on y respire, les prunes qu'on cueille sur l'arbre, les fraises qu'on va ramasser dans les bois... C'est là qu'on mène une existence agréable. J'y suis allée l'année dernière; le Linard, le mari à Clémence, était venu me chercher à la gare avec sa voiture à bœufs , on a mis presque trois heures pour faire douze kilomètres... je descendais à tout bout de champ... Là bas, je mangeais tous les jours des œufs sortant du cul de la poule... Vous me croirez si vous voulez, j'ai chigné quand il a fallu revenir. J'étais faite pour rester aux champs I...

Et Aline poussa un gros soupir. Jeanne écoutait très étonnée. Elle n'avait aucune idée de la campagne, elle qui ne connaissait en fait de verdure que l'herbe des talus, et dont l'horizon ne dépassait pas la ligne des fortifications.

Mais Aline ne tarissait pas et ses deux interlocuteurs durent subir le récit du mariage de sa cousine avec le Linard, un bon garçon, mais d'un sournois! Ahl elle n'avait pas toujours eu avec son homme les quatre

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mailres d'atout, la bonne Clémence l et elle avait rudement gagné l'aisance dont elle jouissait maintenant. Ils étaient à la tête d'une maison et d'une petite locature qu'ils afTermaient à un louager, et, quant à elle, elle tenait le dé|)ôL de pain du hameau et un petit commerce de mercerie, épicerie, rouennerie, ainsi (|ue le bureau de tabac.

Ils jouissaient là-bas debeaucoup de considération et il était bien dommage que le Linard ne sut ni lire ni écrire, sans quoi il y a longtemps qu'il eût été nomme conseiller municipal, peut-être adjoint ou maire. Oui sait? C'est chez sa cousine que l'instituteur, un jeune homme très bien mais qui louchait, prenait sa pension, — car il était célibataire.

— Croyez-vous, ajouta Aline, qu'il s'était toqué de moi. L'an passé, j'avais révolutionné le pays avec mes toilettes. Voilà-t-ii pas qu'il parlait sérieusement de m'épouser.

— Et tu as refusé? demanda en souriant Mon Oncle.

— Voyons, répliqua Aline, ce pauvre garçon, franchement, je ne pouvais pas le tromper... Et, d'ailleurs, mon Théodore qui, pendant ce temps-là, m'attendait patiemment à Paris, qu'est-ce qu'il aurait dit de cela?

— Tu es toujours avec Théodore, le petit remisier?

— Bien sûr! V'ià deux ans que nous renouvelons notre bail, ça prouve que nous nous convenons.

— Et Clémence, connaît-elle l'existence de Théodore? Tu ne l'as donc pas emmené en Nivernais, lui?

~ Jamais de la vie! Ma famille me croit très bien placée... employée dans un magasin de confection. Ça serait du joli, si elle apprenait que je fais la noce. Aussi regardez, quand on m'écrit...

Aline tira de sa poche une lettre fripée, sur l'enveloppe

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de laquelle Mon Oncle lut l'adresse suivante, d'une irréprochable calligraphie : Mademoiselle Marie Martinat, 24, rue Bréda, et, dans un angle, entre parenthèses, en magasin,

— C'est le maître d*école qui écrit les lettres. 11 ajoute toujours un petit mot gentil pour moi. Ah! il en pince sérieusement! Marie Martinat, c'est mon vrai nom.

Pendant tout le temps du dîner, Aline tint le crachoir au grand ébahissement de Jeanne, confondue du bagout de sa compagne.

Mon Oncle, silencieux et aimable, prenait plaisir à tous ces petits potins débités avec une sincérité naïve. A la fin, il se leva et sonna le garçon.

— Ne vous dérangez pas et prenez votre café tranquillement. Voici des cigarettes, si vous voulez fumer. Je suis obligé de partir. Et comment comptez-vous passer votre soirée? ajouta-t-il après avoir réglé l'addition.

— Nous irons faire un tour aux Princes, dit Aline. Je la mettrai au courant sur place.

— Quand vous reverra- t-on? demanda Jeanne.

— Oui, c'est vrai... A quand la grande partie de jambes en l'air?

— Ce n'est guère de mon âge, fit modestement Mon Oncle. Je suis un papa et ne puis guère être autre chose... Toutefois, j'irai, une de ces après-midi, voir comment Jeannette a organisé son petit nid. En attendant, voici pour faire face aux premiers frais de l'installation, et bonne chance 1

Et, tout en embrassant bien paternellement ses deux convives, il glissa sous l'assiette de Jeanne un billet de cinquante francs.

— En v'Ià un homme chic! déclara Aline dès que Mon Oncle fut sorti.

— Je n'y comprends rien du toul, fit Jeanne, qui marchait d'étonnement en étonnement. Mais enfin quel intérêt a-t-il à s'occuper de moi comme ça?

Aline qui, les pieds posés sur le dossier d'une chaise lançait au plafond les premières bpuffées de sa cigarette, haussa légèrement les épaules.

— Puisque je te dis que c'est un vieux à passions 1 Et elle recommença sa théorie de la veille sur les

vieux messieurs.

— Vois-tu, conclua-t-elle, il ne faut s'étonner de rien en ce bas monde. Il ne s'agit que de savoir profiter des occasions et sans se fouler le tempérament. Donner le moins possible, recevoir le plus qu'on peut, voilà toul le secret du truc. A ta santé!

Elle vida d'un trait un verre de fine Champagne et continua, très allumée :

— A quoi que ça sert de se crever pour des individus qui ne vous en savent pas de gré. A part quelques types très rares, les miches ne reviennent jamais vous voir, qu'on ait été gentille ou non avec eux.... vaut mieux être rosse! On ne leur en fait jamais trop voir. Plus vous êtes difficile, mieux vous les aguichez et, si tu veux de bons conseils, en voilà : dans la rue, passer toujours droit son chemin, ne répondre à personne, à moins que ce ne soit un ami. D'abord, tu ne sais jamais si tu n*as pas affaire à une rousse, ensuite tu risques de te faire prendre pour une raccrocheuse. Tu te déconsidères et on t'offre cent sous... Ça vaut pas la peine qu'on se dérange... Et puis n'amène jamais personne chez toi... Tu vois ce qui est arrivé à la Crevette..

— Qui ça, la Crevette?

— Une pauvre camarade à moi qui s'est fait assassiner rae Caumartin... C'était ça une bonne fille... Elle avait deux défauts, par exemple... Elle était sale comme un peigne et eiie avait la manie de porter sur

elle tous ses bijoux, des bagues, des bracelets, des colliers avec de vrais diamants, ma chère ! On Pa assez prévenue : — Un de ces jours tu te feras arriver de sales histoires! Elle n'a rien voulu entendre... Ça n'a pas raté! elle s'est fait couper le zizi par un rastaquouère. Ah ! les rastaquouères, je reconnais ça du premier coup d'œil ! Pas de danger que je m'y laisse prendre. Jeanne frissonna.

— Si t'avais vu les femnies après cette affaire-làl... Elles seraient sorties toutes nues, si elles avaient osé. Moi, y a que Théodore qui fiche les pieds chez moi. 11 a sa clef. S'il rentre avant moi, il se couche et m'attend en lisant son journal. Comme ça. je suis tranquille.

— Je ferai la môme chose avec la Boule! déclara Jeanne.

— Qui ça, la Boule?

-— Mon amant. C'est un sobriquet que sa mère lui a donné, à cause de sa tête toute ronde, répondit Jeanne en rougissant.

A-line, qui avait fini sa cigarette, se leva et mit son chapeau.

— Si nous partions? dit-elle.

Et, en route, elle renseigna sa compagne sur rétablissement où elle la conduisait.

— Les Princes et le Garen, voilà deux endroits où tombent toute la province et l'étranger. La première those qu'on fait en arrivant à Paris,- c'est de se chercher une femme, n'est-ce pas? Les gens mariés qui sont obligés de se tenir toute une année avec leur légitime ratent jamais ce coup-là. Y a aussi les restau rants de nuit, mais je n'aime pas à me coucher à sept heures du matin... C'est pourquoi je préfère les Princes, où on est toujours à peu près sûre de son miche avant minuit, et puis c'est moins éreintant que de faire

l'Eden ou les Folies-Bergère. Il faut trop marcher dans ces établissements-là.

— J'y suis allée un instant Tautre jour, aux Princes, dit Jeanne, justement avec Mon Oncle. Y a joliment des femmes.

— Ah ! ça ne manque pas ! Tu sais, elles sont jalouses et mauvaises pour les nouvelles. Dans les commencements, sois très polie, mais ne te laisse pas manquer.

— Tum'expriqueras comment il faut s'y prendre.

— C'est pas difficile. Y a qu'à attendre. On prend des consommations qu'on s'arrange à faire payer par des types. Il faut pas longtemps pourvoir s'ils sont sérieux... Alors on agit en conséquence... Il y vient aussi des Parisiens... Ceux-là c'est des lapins. Ils sont trop à la coule.

— Mais on ne peut pas boire comme ça toute une nuit.

— Bête î on fait semblant.

Et Aline expliqua à son amie le coup de la menthe kirschée, une combinaison savante qui permettait à la maison de réaliser d'assez beaux bénéfices tout en en faisant profiter les femmes.

D'abord, on n'accepte jamais de bock, c'est trop bon marché et ça tient trop de place. Un type vous offre-t-iî une consommation, on fait signe au garçon, qui vous verse avec d'infinies précautions, dans un petit verre grand comme un dé à coudre quelques gouttes d'une liqueur contenue dans une bouteille portant une marque célèbre. La liqueur est blanche et le verre coûte soixantequinze centimes. Vous pouvez en boire beaucoup sans vous faire de mal. C'est de Teau légèrement acidulée et ça s'appelle de la menthe kirschée.

La maison ne rend pas l'argent, mais vous en tient compte et le soir, avant de rentrer chez vous, vous pouvez vous refaire l'estomac avec un petit souper servi à l'œil au prorata des verres absorbés.

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— Il m'est arrivé d'en boire pour vingt francs dans une soirée, dit Aline. Je connais des vieilles, des roublardes, qui ne vivent que comme ça. Si vous ne mangez pas tout le même jour, on fait un report, comme dit Théodore, pour le lendemain ou les jours suivants.

— G'estrigolo, dit Jeanne, que ces explications avaient mise en joie, ce qu'on leur en fait voir tout de même, à ces pauvres pan tes !

— Mais ça n'est encore rien a cote des couleuvres qu'on leur fait avaler, quand on est à la coule. Je t'apprendrai tous les trucs, moi. Y a encore le coup du dérangement et des semaines mauvaises...

ïLl comme JeaniiC ouvrait de grands yeux, Aline entra dans des explications plus détaillées.

— Ça prend surtout avec les étrangers et les provinciaux de passage à Paris. Ils s'embêtent tout seuls et ils vous proposent, à l'apéritif, d'aller dîner et de passer la soirée avec eux. Vous faites comprendre que vous avez des frais, que le temps c'est de l'argent, et ils ne font généralement pas de difficultés, quand ils sont chics, pour vous donner tout de suite le louis ou les deux louis que vous réclamez pour votre dérangement. Vous vous faites offrir à boulotter dans des établissements où vous êtes connue et oiî on vous fait une petite remise chaque fois que vous amenez des clients, puis on va au théâtre. Vous aguichez votre bonhomme et quand, sur le tard, il parle de vous reconduire ou de vous emmener, vous lui glissez dans le tuyau de l'oreille que ce serait avec plaisir, mais que vous venez de vous apercevoir.., d'une petite indisposition que vous n'attendiez que deux jours plus tard... Faut voir alors la tête qu'ils font... S'ils ne sont pas délicats et qu'ils insistent, vous avez alors la ressource des établissements à deux issues. Vous les quittez une minute sous un prétexte et voua filez à l'anglaise.

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En les laissant pour compte, y a pas de lapin à craindre. Vous avez bien boufle, bien rigolé et vous avez gagné votre sigue! Et voilà!

— C'est épatant ce que tu la connais dans les coins! dit Jeanne toute ébahie.

— Oh 1 j'ai payé pour apprendre. Une fois que j'avais pas pris nies précautions, il y a un type qui m'a lâchée à l'Américain, avec quarante francs de souper sur le dos. Heureusement que je suis connue dans la maison. On a bien voulu passer ça aux profits et pertes; mais on aurait pu parfaitement me faire euiballer.

Jeanne frissonna à la pensée que son entrée dans une sphère plus élevée de la galanîerie ne la mettrait pas à l'abri d'une intervention possible de cette police dont elle avait gardé une si sainte horreur, et elle se promit de suivre aveuglément les instructions d'Aline.

— Nous voilà arrivées, dit cette dernière. Pour ce soir, faudra pas trop chercher à s'occuper, à cause des autres femmes... Elles sont toutes d'une crapulerie I... Quand elles voient une nouvelle apparaître, elles lui font toutes les misères imaginables, surtout si elle est jolie et si elle cherche à faire de l'épate.

Aline entra aux Princes la première avec l'aisance et la tranquillité d'une habituée. Jeanne suivait derrière, Tair modeste, les yeux baissés. Quand elle fut assise sur une banquette non loin de la porte, à côté de sa compagne et qu'elle jeta autour d'elle un coup d'œil, elle reconnut les mêmes figures que le jour où elle avait passé là quelques instants avec Mon Oncle.

Les femmes les plus rapprochées d'elle s'éloignèrent, se formèrent en groupe, causant à voix basse, et, aux regards qu'on lui décochait, elle comprit qu'on la déshabillait, cherchant à trouver matière à critique.

Un air de mauvaise humeur apparaissait surtout sur le visage des plus vieilles, et l'une d'elles se fit l'inter-

prèle de la pensée commune en interpellant Aline :

— Où est-ce que tu as été pêcher cette grue-là? C'est pas fort de ta part de l'amener ici... Y a déjà pas tant à faire aux Princes!

— Est-ce qu'il ne faut pas que tout le monde vive'' répliqua Aline, qui était en train de renseigner le gérant sur le compte de son amie. C'est une voisine à moi, une protégée à Mon Oncle... très bonne fille.

— Mon Oncle! Mon Oncle! En voilà une manie d'aller chercher un tas de traînées, on ne sait pas où! Il aurait aussi bien fait de se tenir tranquille. Esquintezvous donc toute votre vie à travailler pour vous voir ensuite couper l'herbe sous le pied par des gamines à peine sevrées!

— On dirait que tu n'as jamais débuté! riposta Aline. Avec ça que le soleil ne luit pas pour tout le monde.

Jeanne avait saisi quelques mots de ce colloque à mi-voix. Elle se senlait dans une situation fausse et ne savait quelle contenance tenir. Elle interrogea Aline dès qu'elle fut venue se rasseoir auprès d'elle.

— Qu'est-ce que je lui ai donc fait à cette grosse-là?

— Laisse donc! C'est Nini Paquet... elle ronchonne toujours comme ça, parce qu'elle ne fait plus le rond. Qu'est-ce qui voudrait d'un morceau de viande pareil?.,. Il n'y a que de la graisse ! Quand on y met les doigts, ça enfonce comuie dans du beurre! Au fond, elle n'est pas méchante; avant la fin de la soirée, elle viendra te demander de lui payer un verre, tu verras.

Peu à peu, la curiosité des femmes s'émoussa et on ne s'occupa plus de la nouvelle arrivée.

Les deux amies causaient tranquillement au milieu des allées et venues des garçons, des habitués et des consommateurs; Jeanne continuait à affecter la plus grande réserve, surveillant ses gestes et même ses regards, se gardant pour cette séance de début de toute

attitude qui eût pu être interprétée comme une provocation.

Plusieurs messieurs vinrent successivement s'asseoir auprès d'Aline, s'enquérir à voix basse au sujet de la jeune fille.

— Une primeur! répondait Aline, mais exigeante... Elle en a le droit... Quinze ans et demi, mon cher!

— Fichtre! Elle viendra tous les soirs?

— Oui! tous les soirs, à partir d'aujourd'hui. Tu sais, tu vas payer nos consommations.

Le monsieur s'exécutait, réglait les menthes kirschées absorbées par les deux femmes et s'éloignait, généralement après avoir promis de revenir un de ces jours...

— Je n'ai pas insisté, déclarait alors Aline, parce que je les connais. Ils marchent quand il s'agit de liquider une pile de soucoupes, et il n'y a rien de fait pour le reste. Des bons garçons, mais des flanelles!

Il était onze heures du soir, et la soirée menaçait de finir sans incident notable, quand un consommateur vint s'installer à une table voisine.

C'était un homme de trente-cinq ans environ, au teint basané, à la mise recherchée, quoique un peu excentrique. Sa chevelure, très noire et luisante de pommade, était séparée en deux par une raie qui descendait jusqu'cà la nuque. Une rosette multicolore était fixée à sa boutonnière, et des brillants étincelaient à ses doigts, à sa cravate et aux breloques de la grosse chaîne de montre qui traversait son gilet.

— En voilà de la belle ferraille! dit Aline à l'oreille de Jeanne.

Puis, comme elle s'aperçut que Tétranger ne cessait pas de regarder la jeune fille.

— Ah! ça, mais, ajouta-t-elle, on dirait jju'il en pince... Ça doit être un rastaquouère ou un type à galette... Si on essavait de le faire?... Attends, je vais

l'engayer... Je verrai bien tout de suite s*il y a quelque chose à frire...

Elle se leva et se dirigea vers la table de l'inconnu.

— Vous ne voudriez pas m'offrir une petite cigarette, monsieur?

— Mais si, parfaitement.

Il ouvrit un étui en argent qu'il présenta à Aline.

— Je vous remercie bien.

— Est-ce que votre amie n'en désirerait pas une aussi? demanda le monsieur, tandis qu'elle frottait une allumette sur le pyrophore.

— Oh! ma camarade ne fume pas! C'est une débu tante, toute timide, qui vient ici pour la première fois ; elle n'a pas eu le temps de prendre de mauvaises habitudes, répondit Aline en riant, mais elle acceptera une consommation... si vous voulez bien lui en offrir une.

— Avec plaisir, fit l'étranger, très empressé.

— Jeanne^ viens donc ici... monsieur qui nous offre une consommation. Faites pas attention, ajouta-t-elle en avançant une chaise pour son amie, si elle est un peu gauche. Vous savez ce que c'est, le manque d'habitude...

— C'est bien réellement la première fois que mademoiselle vient ici? demanda l'étranger dont les yeux pétillaient.

— Ah! pour sûr! Voilà! Sa mère est blanchisseuse. C'est ma voisine et je suis sa cliente. Elle mène la vie dure à sa fille. Aussi, la pauvre petite n'a qu'une idée: filer de la maison. Mais pour cela, faut de quoi vivre... Je dois dire que les occasions ne lui ont pas manqué... Si elle avait voulu écouter tous ceux qui lui ont conté fleurette... Mais quoi, des pannes!... En me rapportant mon linge, elle m'a fait ses petites confidences, et je lui ai offert de l'emmener avec moi... pour tâcher de lui faire faire connaissanc-e avec quelqu'un de chic ou au

MADAME LA BOULEv 225

moins lui faciliter des occasions... Vous me cjomprenez! Pensez donc, ça n*a que quinze ans, c'te môme-là... un vrai nanan! Une figure pareille, c'est de Tor en barre... regardez-moi cette frimousse! Caserait dommage d'abîmer ça, . Comme je lui ai dit: — Fie-toi à moi... je te tirerai d'embarras, Paris est plein de messieurs, très comme il faut, qui ne regardent pas à deux ou trois louis, pour se payer une fantaisie, une primeur, pour dire le mot! Voyons, j'ai pas eu raison?

— Assurément ! dit l'étranger qui dévorait du regard la petite Jeanne et qui lui faisait le pied sous la table.

— C'a été toute une histoire pour la faire sortir. J'ai dû raconter à la mère que j'emmenais sa fille à Saint-Mandé chez une vieille tante à moi, histoire de lui faire prendre l'air. Aussi faut pas que nous nous retardions trop; faut que nous ayons l'air d'être rentrées par le dernier train, qui part de là-bas à minuit quarante.

Jeanne était confondue de la tranquille assurance avec laquelle Aline débitait toutes ces fables, de la gradation savante de tous les arguments capables d'exciter la convoitise du miche et d'allumer en lui le désir. Elle ne quittait pas de l'œil son interlocuteur dont la face s'empourprait et dont la bottine pressait plus fortement son pied à chaque phrase.

— Nous sommes là depuis une heure, continua Aline, pressée de porter les derniers coups, on nous a fait des tas de propositions, mais je connais mes têtes... Je n'ai rien voulu entendre... Ça ne me paraissait pas sérieux; j'ai pas eu confiance et pour tant qu'à faire, j'ai mieux aimé rester tranquille.

L'étranger parut flatté de la préférence qu'on lui avait accordée en venant s'asseoir auprès de lui» Il voulut rendre politesse pour politesse.

— Voulez-vous me oermettre, mesdames, de vous offrira souper?

— Oh! dit Aline négligemment, et comme si elle se méprenait sur les intentions sous-entendues de l'étranger, nous n'avons pas grand'faim. Il est peut-être plus sage à nous de rester et d'attendre. Une occasion sérieuse peut se présenter.

A cet aveu, un peu cynique et presque insultant, un pli apparut au front du jeune homme, qui riposta vivement:

— Mais je suis prêt à vous indemniser... à vous payer le plaisir que vous me ferez en acceptant mon invitation.

Il tira de sa poche un porte-monnaie et jeta deux louis sur la table.

— Est-ce suffisant?

— Certainement... Toutefois, je ne sais si mon amie... Elle consulta de l'œil Jeanne qui répondit:

— Tu sais bien que je veux tout ce que tu veux.

— C/est gentil, ça, dit l'étranger, tandis que les deux femmes empochaient les louis. Voyons, qu'est-ce que vous voulez prendre?

— Oh! pas ici! dit Aline, on mange mal. Allons plutôt ailleurs, nous prendrons un cabinet.

— Comme vous voudrez. Voulez-vous que je vous conduise... chez Si I vain?

— Chez Silvain! s'exclama AHne, jamais de la vie! Une femme qui se respecte ne met jamais les pieds chez Silvain. Je tiens pas à être tutoyée par les garçons et chatouillée par les maîtres d'hôtel. 11 n'y va que des poires tapées ou des raccrocheuses à cent sous la nuit l Et pour une fille qui veut se lancer comme Jeanne, c'est pas le plan de fréquenter un établissement où on ne rencontre que des femmes laides, dont on ne veut plus nulle part... D'ailleurs, c'est connu, si on veut être mal servi et écorché vif, y aqu'à aller chez Silvain... Hein! patron, vous vcyez r^ue je prends vos intérêts?

— Nous irons OÙ vous voudrez, dit I étranger en souriant.

— Allonsà l'Américain, une bonne maison... ou chez Julien.

— Ouf, dit Jeanne qui n'était pas fâchée de se montrer bien mise et en compagnie d'un homme chic dans un lieu où on l'avait déjà vue vêtue en petite ouvrière endimanchée, c'est cela, allons chez Julien!

Tandis que l'étranger réglait les consommations et passait son pardessus, les deux femmes allèrent jeter un coup d'œil dans la glace.

— Tu sais, dit Aline à l'oreille de sa compagne, ça y est. C'est un type au pognon. J'ai vu son porte-monnaie... Il est plein de louis. Le voilà empaumé et c'est pour toi qu'il en pince... Ça rembète rudement que je sois là...

— Tu sais, je ne te lâche pas.

— Crains rien, et laisse-moi manœuvrer. Il n'a pas fini de casquer... Après la soirée d'aujourd'hui, tu seras à la coule et tu pourras marcher seule...

Sur le trottoir, l'étranger offrit son bras à Jeanne.

— Il y a longtemps que vous êtes à Paris? demanda ingénument Aline.

— Non, quelques jours seulement... je ne suis pas Français, je suis Chilien...

— Le Chili... c'est en Amérique, dites? C'est le pays où les pièces de cent sous ne valent que quatre francs, n'est-ce pas?

— Oui, mais tout ce qui est Français vaut le double pour les Chiliens, riposta galamment le jeune homme.

Aline poussa sa camarade du coude.

— On est galant au Chili... Et on est riche, parce qu'il faut l'être pour porter en breloques de si beaux brillants.

— Ahl VOUS avez remarqué... C'est une manie. J'adore les bijoux et les diamants.

— C'est comme mpi, dit en soupirant Aline. Regardez... est-ce que je n'ai pas de jolies bagues... et des boucles d'oreilles?

— J'ai vu ça tout à Theure... et j'ai admiré...

— C'est ce qui fait le désespoir de Jeannette, qui est coquette comme toutes les femmes... Croyez-vous, pas une malheureuse petite broche à se mettre au cou quand elle sort... Mais ça viendra, j'espère.

Il y eut un petit moment de silence. L'étranger serrait amoureusement le bras de la jeune fille. Tout à coup, Jeanne poussa un cri.

— Oh ! tenez ! en voilà un bel étalage !

Les trois promeneurs s'arrêtèrent devant la devanture brillamment illuminée d'un bijoutier. Des colliers de perles, des rivières étincelaient sous la lumière du gaz et Jeanne, qu'Ahne continuait à pousser du coude en lui glissant à l'oreille : — Va donc! mais va donc! tomba en arrêt devant une petite bague, très finement ciselée, dont le chaton dessinait la forme d'un J. Elle était étiquetée quarante francs.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! la jolie bague! Avec mon initiale !

— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre d'être le premier à vous offrir un bijou? demanda le Chilien.

— Oh! monsieur ! monsieur!

— Accepte donc, dit Aline, puisque monsieur te l'offre de bon cœur.

— Dame! Je veux bien... alors!

Tous trois entrèrent dans la boutique. Jeanne essaya la bague, qui lui allait exactement et se confondit en remerciements.

— Vous êtes vraiment trop bon...

— Trop heureux, mademoiselle, d'avoir pu vous être agréable.

C'était décidément un amour d^homme que ce Chilien du bon Dieu, et il convenait de le ménager. Il était du reste trop engagé maintenant pour qu'il ne fût pas possible d'en tirer encore quelque chose. Aline crut utile de flatter son amour-propre national; elle savait par expérience que c'est là le plus sûr moyen d'agrafer un étranger définitivement, mais on arrivait chez Julien» Elle remit son projet à une heure plus propice.

On installa le Chilien et les deux femmes dans un petit salon dont l'unique fenêtre donnait sur le boulevard. Jeanne s'émerveillait devant les murs ornés de glaces, sur lesquelles on lisait, gravées au diamant, de nombreuses inscriptions.

Elle aussi eut la tentation de marquer son passage, et le chaton à facettes d'une bague du Chilien lui servit à transmettre aux générations à venir la date mémorable de ses débuts.

Pendant qu'on dressait le couvert, Aline s'était mise au piano et déchiffrait péniblement un refrain de caféconcert.

— Tiens ! tu sais jouer? fit Jeanne avec une pointe d'envie.

— .Moi, je pianote... je sais un tas de bêtises pas difficiles : Malbrough s'en va Ven guerre ou Au clair de la lune! Et c'est tout!

Le Chilien s'assit entre les deux femmes, le plus près possible de Jeanne, dont il avait emprisonné une jambe sntre ses deux pieds.

— Et maintenant! déclara Aline dès qu'elle eut pris place, que la fêle commence! J'espère que voilà un joli souper. Ça ne m'étonne pas... Je n'ai jamais connu qu'un Chilien dans ma vie, c'était un type épatant.

— Comment s'appelait-il? demanda l'amphitryon.

— Ahl VOUS comprenez bien que je ne lui ai pas demandé son nom, ça n'aurait pas été poli. Je sais seulement qu'il était... attendez donc... d'un port de mer... Val... Val...

— Valparaiso?

— C'est ça ! Et il me racontait que son pays, c'était tout ce qu'il y avait de beau au monde. Les femmes? toutes jolies ; les hommes? tous des gars magniOques. Et il paraît que chez vous il y a beaucoup de mines d'or. C'est vrai, dites?

— Mais certainement.

— Tas de bidards, va! Vous devriez m'emmener. C'est moi qui ferais mon beurre. A propos, sans indis« crétion, qu'est-ce que vous faites là-bas!

L'étranger expliqua complaisamment qu'iS avait de grandes plantations, que son pays était d'une richesse et d'une fertilité prodigieuses. 11 s'occupait surtout d'élevage et possédait un troup( m de douze mille bœufs des Andes.

Puis, comme il s'étendait sur ce sujet un peu trop longuement au gré d'Aline, que de nombreuses rasades avaient à moitié grisée, elle l'interrompit au beau milieu de sa conférence :

— Vous ne trouvez pas qu'on crève, ici ? fit-elle en se délaçant.

— Oh ! si, il fait rudement chaud I répondit Jeanne, qui commençait à voir trouble, on devrait ouvrir la fenêtre.

— Fais donc comme moi, mets-toi à ton aise. Ça ne vous gêne pas, n'est-ce pas?

— Par exemple! fit le Chilien avec un geste de protestation.

Aline s'était levée et tandis qu'elle entr'ouvrait la fenêtre pour donner un peu d'air, il demanda à Jeanne la permission de l'aider.

Ses doigts tremblaient en dégrafant les boutons du vêtement; quand, dans Téchancrure du corsage, apparut la peau blanche de la jeune fille, il se baissa rapidement et appuya ses lèvres brûlantes sur ce coin de chair dont la vue avivait ses désirs.

Jeanne voulut se lever ; mais, à peine debout, elle défaillit, prise d'un étourdissement.

— J'étguffe ! dit-elle en portant la main à sa poitrine.

— Ce n'est rien, dit Aline, debout près de la fenêtre, c'est l'air qui l'aura saisie. Défaites son corset. Dépêchezvous donc!

Le Chilien souleva la jeune fille avec précaution et la porta sur le canapé. Fébrilement, il dénoua les cordons du corset.

— Ah! ça va mieux, je respire! fît Jeanne dont la poitrine se gonfla. Vous savez, ajouta-t-elle en souriant, vous m'avez trop fait boire I

A travers la dentelle de la chemise de batiste, le Chilien voyait se soulever et s'abaisser tour à tour deux globes fermes et ronds, pareils à deux billes d'ivoire.

Tout son corps tressaillait, secoué par la convoitise, son regard s'allumait, tandis que, les membres inertes, les yeux fermés, Jeanne accablée paraissait dormir.

Ahne avait allumé une cigarette et, les coudes sur l'appui de la fenêtre, elle suivait d'un œil vague les fiacres qui se croisaient en tous sens.

L'horloge pneumatique marquait deux heures. Sur les trottoirs, les garçons de café empilaient les chaises et les tables ou baissaient les devantures de fer.

— Dis donc, la gosse, le temps passe vite quand on est en bonne compagnie; mais, tu sais, il est l'heure de rentrer, si tu ne veux pas être attraoée et pouvoir sortir une autre fois.

232 MADAME LA BOULl

Elle se retourna.

Le Chilien, à moitié couché sur le canapé, tenait Jeanne dans ses bras, la mangeait de caresses. Il avait détaché les cordonnets de soie de la chemise, et le buste presque entier resplendissait, d'une blancheur immaculée, avec les deux seins dardant en l'air leurs pointes roses.

A Tappel de sa compagne, Jeanne avait sursauté et repoussé violemment l'étranger. Elle promena ses regards autour d'elle, avec l'égarement de la dormeuse qu'on tire brusquement du sommeil; puis, s'apercevant qu'elle était à moitié nue, elle ramena en rougissant sur sa gorge les deux côtés de son corsage.

— Il est tard, dit-elle en se levant. Partons 1

— Déjà! fit le Chilien d'un air suppliant.

— Mon cher monsieur, il n'y a pas moyen de faire autrement.

— Vous êtes vraiment obligée de... rentrer...

— Ah! je crois bien! fît Aline inflexible. Çà serait du propre si la mère de la petite ne nous voyait pas débouler. Je suis sûre qu'à l'heure qu'il est, elle nous attend sur le pas de la porte. Nous sommes déjà en retard.

— Vous êtes si gentille, dit le Chilien en' entourant encore une fois de ses bras la taille de la jeune iille, qu'il força à se rasseoir, et je voudrais tant...

Aline comprit que le moment psychologique était venu et qu'il n'y avait plus aucun ménagement à garder.

— Mon cher monsieur, dit-elle carrément, la chose que vous demandez, ça se fait et ça se paye à part...

Le Chilien blanchit de colère et jeta un coup d'oeil furibond à C43tte éternelle empêcheuse qui, depuis le commencement de la soirée, ne cessait de s'interposer et de gâter son nlaisir.

MADAMii: LA BOULS 233

Il mit la main à son gousset et jeta cinq louis sur la table.

— Est-ce que je me refuse à payer, par hasard ? Me laisserez-vous la paix, une fois pour toutes 1

— Oh! fit Aline subitement cahnée à la vue des louif et d'un ton d'absolu détachement, tout ce quej'en dis. c'est rapport à la petite, que j'ai promis de ramener... mais si elle veut rester quelques instants de plus... ça n'est pas mon affaire et je m'en lave les mains I

— Voyons 1 ma chère petite, puisque votre amie vousiaisselibre, voulez-vous me faire un grand plaisir?. .. implora le Chilien.

Jeanne consulta du regard Aline, qui Tencouragea d'un clin d'œil en lui montrant les louis qu'elle venait de rafler adroitement.

— Vous êtes si aimable qu'on ne peut rien vous refuser... balbutia-t-elle, mais... j'ai hontel

— Faut pas que ma présence vous gêne., faites comme si je n'y étais pas ! proclama Aline. Je ne regarde pas.

Elle alluma une nouvelle cigarette, ouvrit le piano et commença à faire des gammes.

— Eh bien?... demanda encore le Chilien.

— Il fait trop clair! dit Jeanne très bas. Rapidement, Tétranger éteignit les deux candélabres.

Seul, un rayon de lune filtrant à travers la fenêtre restée enlr'ouverte venait jeter une lueur pâle dans le petit salon obscur; les becs de gaz du boulevard illuminaient les vitres de leur clarté blafarde, sans parvenir à percer Topacité des rideaux.

Alors la voix d'Aline, invisible au fond de la pièce, s'éleva coupée à chaque instant par le hoquet d'un rire mal contenu. Elle chantait, en s'accompagnant sur le piano :

234 MADAME LA BOULK

Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, Prête-moi ta plume Pour écrire uq motl

Elle s'interrompit un instant avant de passer au second couplet.

— Vous savez, ne prenez pas ça pour vous... Je fais pas de personnalités :

Ma chandelle est morte, Je n'ai plus de feu.

Ouvre-moi ta porte Peur l'amour de Dieu!

Cette fois, un éclat de rire nerveux lui répondit,

réprimé presque aussitôt par un grognement de colère.

Aline craignit d'être allée un peu loin, et elle attaqua

aussitôt la scie mise cette année-là en vogue par Bon-

Daire.

Ahl qu'elle est bien

La fille à Sébastienne.

Ah! qu'elle est bien

La fille à Sébastien-in-in-in-in.

Ah! qu'elle est bien

La fille à Sébastien !

Deux minutes après, le salon s'éclairait de nouveau et Aline, se retournant, se trouva face à face avec le Chilien, occupé à rallumer les bougies des deux candélabres, tandis que Jeanne, debout devant une glace, mettait un peu d'ordre à sa toilette.

— Eh bien! les enfants, ôtes-vous satisfaits? Et vous ai-jefait un jolf accompagnement d'orchestre?

— Oui! pas mail fit l'étranger d'un ton rogue, en passant sa serviette sur sa grosse face cramoisie et humide de sueur.

— J'espère qu'on va se revoir maintenant. On ne

peut pas en rester làl Une connaissance si bien commencée... Où peut-on vous retrouver?

Le Chilien hésita un instant, puis rapidement et en tournant le dos à Aline.

— Aux Princes, demain !

— Ça y est! Allons, la gosse, vite, filons! L'étranger embrassa Jeanne, serra la main à Aline,

et les deux femmes descendirent rapidement l'escalier. Elles étaient toutes deux prises d'un fou rire qui n'éclata que sur le trottoir.

Elles sautèrent dans un sapin, firent de la main un dernier adieu au Chilien, dont la silhouette noire et boutonnée s'encadrait dans la fenêtre du cabinet, et la voiture roula rapidement vers la rue Bréda.

— Et voilà! dit Aline joyeusement, dès qu'elles eurent tourné l'angle de la Chaussée d'Antin, voilà comment on empaume les miches!

— Ah! quant à ça, tu es épatante! déclara Jeanne.

— J'espère qu'à présent tu n'auras plus besoin de moi pour marcher?

— Ah ! je suis pas près d'être aussi forte que toi.

— Affaire de temps! C'est égal, il sait ce que ça lui aura coûté de s'offrir une priineur. Quarante de dérangement et quarante de bague, ça fait quatre-vingts et cinq louis, ça fait cent quatre-vingts! Avec les consommations des Princes et le souper, il peut couper en

eux son billet de cinq cents!

— Tu as peut-être trop forcé la dose, il ne reviendra as*

— Ma fille, les miches ne reviennent jamais, il faut es plumer quand on les tient... Et, à propos, dis donc,

comment ça a-t-il marché?

— Laisse donc! dit Jeanne en se tordant, ta sacrée musique, c'était trop rigolo... Je lui ai éclaté au nez

au bon moment! Ah Ipour sûr, il n'en a pas eu pouf son argent! Il était d'une colère!

Et les détails qu'elle donna étaient de nature si plaisante que le même accès de fou rire les reprit toutes deux et qu'*Aline entonna à tue-tête une variante à la scie de Bonnaire :

Ah ! qu'il est bien Le joli, joli Chilien.

Ahl qu'il est bien . Le joli, jbli Chilien in-in-in-in!

Sur les trottoirs, les passants se retournaient, mis en joie par cette gaieté qui les gagnait; irrésistiblement, dans les groupes de noctauibules, le même refrain éclatait comme un écho et jusqu'au cocher, qui brandissait son fouet et chantait avec ses clientes et sans savoir pourquoi :

Ah! qu'il est bien Le joli, joli Chilien I

— Au moins, j'aime ça, leur dit-il, en arrêtant sa voiture rue Bréda, vous n'enfantez pas la mélancolie, vous, au moins!

— Jamais, quand les affaires marchent! déclara Aline et voilà un bon pourboire! Quand j'ai de la chance, je veux que tout le inonde en profite! Eh bien! continuât-elle en s'adressant à Jeanne, ça te plaît-il, cette vie-là?

— Oh ! oui! dit la jeune fille, que cette joie débordante avait grisée complètement. Oh oui! et je te remercie bien !

Les deux femmes s'embrassèrent.

— Tu sais, dit Aline en rentrant chez elle, demain nous réglerons nos comptes. Alors je t'attends pour déjeuner... pas avant midi.

— Mon amant sera là probablement, insinua Jeanne.

MADAME LA BOULB 237

— Raison de plus ! il fera connaissance avec Théodore. Bonne nuit, chalte I

Dès qu'elle fut seule, dans le grand calme de cet appartement dont elle ne connaissait encore qu'imparfaitement les êtres, une immense lassitude envahit la jeune ûlle.

Devant ses yeux troublés, le Chilien, Mon Oncle, Aline, la Boule, dansaient une effrénée sarabande. La lueur vacillante de la bougie faisait mouvoir sur la muraille de grandes ombres noires. Elle se déshabilla à la hâte et se jeta sur son lit, oii elle s'endormit d'un sommeil de plomb.

A dix heures du matin, Jeanne fut réveillée par un brusque coup de sonnette. Elle se dressa sur son séanl et frotta ses yeux encore gonflés de sommeil. Elle fut une minute avant de se rendre compte du lieu où elle se trouvait, puis elle se souvint, sourit en se rappelant sa soirée et courut ouvrir.

C'était la Boule, la Boule, bien brossé, bien ciré, avec une belle lavallière à pois blancs. Il avait à la main un maigre baluchon contenant son linge.

Tout de suite, elle lui sauta au cou avec un cri de joie..

— Entre vite... tu vas me faire attraper froid.

Elle referma la porte derrière son amant, qu'elle entraîna dans sa chambre à coucher; puis, quand elle se fut lapie de nouveau frileusement sous la couverture, sa petite tête ébouriffée enfouie dans Foreiller blanc, elle montra dans un joli rire ses trente -deux dents, jouissant de Tétonnement du typographe

La Boule avait jeté son paquet sur une chaise, et il faisait à pas lents le tour de la pièce, examinant les tentures, les meubles, les bibelots avec une croissante stupéfaction.

— Mâtin! tu n'y vas pas de main morte quand tu t'y mets l

— Hein ! crois-tu I lui cria-t-elle triomphante, croistu que j'ai eu de la veine. Est-ce assez cossu? Quand je repense à tout ce qui m'est arrivé depuis quarante-huit heures, moi, qui ai été si malheureuse tout le temps de ma vie, il me semble que je rêve et j'ai peur de me réveiller! Ah! ma petite Boule, va, on va pouvoir être

an peu heureux... et puis, tu sais, je ne veux plus que

u travailles, ça c'est entendu...

— Oh I fit la Boule, ça, c'est autre chose !

— Dis donc, riposta Jeanne, quand j^élais dans la dèche et que tu m'entretenais, est-ce que j'y trouvais à redire... C'est mon tour. Ce qui est à moi est à toi. Je suis ta femme, n'est-ce pas?

— Dame ! oui!

— Eh bien ! tu n'as rien à refuser... Et tu n'as pas tout vu... gros bébé... le dodo, le petit dodo...

Et Jeanne faisait craquer sous son corps les ressorts du sommier,

—r Ça donne des envies de rester couché tout 1« temps de sa vie... Tu veux pas Tessayer?

La Boule se sentait pris d'une sorte de respect, d'une crainte d'abîmer les meubles; il fit des objections.

— C'est que je me suis fait coiffer.

— En voilà une raison, par exeuiple?

— Et puis il est tard... il est dix heures.

— Jusqu'à midi... nous avons le temps. Voyons, tu refuses à ta petite femme?

La Boule se laissa désarmer. 11 se déshabilla, plia ses effets, qu'il plaça avec précaution sur une chaise, puis il se glissa dans le lit tout chaud-

— Tu as froid, mon loup, viens que je te réchauffe. Elle prit dans ses bras comme un gros poupon la

Boule, qui se laissa faire, l'enlaça avec ses jambes, se serirant contre lui, toute frissonnante de désjrs.

— Hein l est-on bien ici, avec ce demi-jour.. ^ cette bonne chaleur.

Et elle lui raconta en détail comment elle avait passé son temps depuis qu'elle Tavait quitté, ses entretiens avec Mon Oncle et M"* Legaillard, deux braves gens, ceux-là 1 bien désintéressés et qui méritaient d'être heureux pour le bien qu'ils faisaient, la connaissance qu'elle avait nouée avec sa voisine, une créature aussi roublarde que bonne fille, avec qui elle était déjà intime, et enfin son aventure avec le Chilien.

Et un accès de fou rire la reprit au souvenir de la scène du canapé jouée dans l'obscurité avec accompagnement d'orchestre.

Puis, comme la Boule restait sérieux, elle eut un scrupule :

■ — Tu n'es pas jaloux, dis?... Ah 1 il ne faudrait pas ça. ou je lâcherais tout. Je tiens trop à toi... Ça me faisait gros cœur, il y a huit jours, de penser qu'il faudrait que je donne aux autres ce que j'aurais voulu réserver à toi seul, mais maintenant que j'ai vu ce que c'est... Y a pas de quoi en prendre ombrage... Un autre homme que toi à côté de moi, tiens, ajouta-t-elle en sortant son bras et en frappant le bois de lit, ça me fait comme ça, jeté jure! Et on n'en aime que mieux son petit amant chéri après... Dis-moi que ça ne te fait rien?

— Mon Dieu î que t'es bête ! dit la Boule, tu sais bien ce (|ueje pense à cet égard-là !

— A midi, continua Jeanne, nous allons déjeuner avec Aline et son amant, M. Théodore, un homme trèl bien, à ce qu'il paraît et qui est dans la finance. Tu tâcheras de te tenir comme il faut. ^

— Est-ce que j'ai l'habitude de me tenir mai? demanda la Boule un peu vexé.

— Oh 1 je n'ai pas dit cela pour te fâcher, mon petit homme 1

240 MADAME LA BOULb

Et, pour faire oublier son imprudente parole^ elle se fit plus câline encore, elle se rapprocha plus près de son amant, se frottant amoureusement, excitée par la molle tiédeur des draps et la joie de se retrouver, après deux jours d'absence, dans un si joli petit nid.

— Tire les rideaux, dis, mon ange, ce sera meilleur ! Le jeune homme obéit et bientôt leurs deux corps

roulèrent entrelacés, s'enfonçant dans le duvet moelleux.

— Dis donc, fît tout à coup ia Boule en se dressant sur son séant, on dirait qu'on a sonné... Qui est-ce qui peut venir?

Jeanne prêta l'oreille; le carillon reprit de plus belle.

— C'est ma voisine qui vient nous chercher, dit-elle en se jetant à bas du lit.

— Eh bien! quoi doncl cria Aline en entrant, c'est pas fini de faire la bête à deux dos?... Voilà trois heures que je sonne à me démancher le bras l

— Chut! il est là!

— Parbleu ; je le sais bien, je Tai entendu frapper ce matin et je me suis dit : — « Bon, voilà m'sieu la Boule qui vient relever la litière... » Et où est-il, cet heureux mortel?

La Boule, accoudé sur l'oreiller, s'inclina cérémo nieusement.

— Mais c'est pas un homme, c'est un gros bébé... T'as acheté ça au Paradis des Enfants! s'écria Aline en apercevant la face poupine et imberbe du jeune homme. Eh bien! en voilà un qu'on n'aime pas... Non, c'est le chat! Ah! mon pauvre monsieur, ce que les oreilles ont dû vous tinter, hein ! Elle vous adore, c'te môme-là I

La Boule, d'abord interloqué par le sans-gêne d'Aline, se sentit vite à l'aise devant cette affectation de gouaillerie joviale et bon enfant.

— Quant à ça, j'y rends bien 1 déclara-t-il.

MADAME LA BOULK 241

— Oui, je sais, vous avez été très bon pour elle. Vous savez qu'elle va épatainment. C'est de l'or en lingot que votre petite femme. Mais c'est pas tout ça. Il est midi passé. Théodore est arrivé et le déjeuner refroidit. 'Allons, dépêchons, je vous attends!

Et Aline retourna dans son logement, dont elle laissa la porte ouverte, tandis que Jeanne et la Boule procédaient à une toilette sommaire.

En entrant dans le couloir de leur voisine, une odeur de friture les saisit à la gorge.

— Faites pas attention, cria Aline de la cuisine, ce sont les côtelettes qui grillent. Entrez dans la salle à manger.

M. Théodore, un petit courtaud très brun, aux sourcils arqués qui se rejoignaient au-dessus du nez et aux yeux fuyants et sournois, lisait un journal près de la fenêtre.

Il se leva aussitôt et salua les invités de sa maîtresse, Aline fit les présentations.

— Monsieur Théodore Marasquin, mon époux, et monsieur... A propos, comment vous appelez- vous?

— Jules Gardette.

— Monsieur Jules Gardette..., la Boule pour les dames en général et M°* Jeanne, ma voisine, en particulier.

— Pour moi toute seule, j'espère bien 1 rectifia Jeanne.

— Eh bien ! asseyez-vous, je vais servir tout de suite. M, Théodore était un homme de trente-deux ans

environ, vêtu avec une élégance d'homme de Bourse, chaussé de bottines vernies à boutons. Un monocle pendant sur son gilet était suspendu à un cordonnet de soie. Il portait la moustache seulement et il avait les joues et le menton bleu des cabotins.

Jeanne remarqua que ses mains et ses doigts étaient couverts de longs poils noirs. Elle se mordit les lèvres

ti

242 MADAME LA BOULB

en pensant aux extrémités velaes de Dupré, qui, jadis, lui avaient inspiré un si vif mouvement de répulsion.

Il y eut un petit moment de gône. La Boule se sentait intimidé par le sourire forcé de M. Théodore, qui l'examinait du coin de l'œil, et il avait un peu honte cTeson complet à carreaux de vingt-neuf cinquante.

L'entrée d'Aline, suivie de sa femme de ménage portant les côtelettes, vint rompre le silence embarrassé des convives.

— Allons! à table! A propos, ma petite, je vous recommande Hortense, qui vient chez moi quatre heures par jour pour faire le ménage. Elle peut faire le vôtre par la môme occasion. C'est une fille dévouée qui connaît son affaire.

Hortense ouvrit la bouche, laissant voir une mâchoife à peu près édentée.

— Je suis sûre que madame sera contente de mes services. Madame n'a qu'à me prendre à l'essai.

— C'est entendu, déclara Jeanne, heureuse de s'entendre parler pour la première fois à la troisième personne. Nous nous entendrons pour les heures et pour les prix.

Hortense s'inclina avec un air en dessous de vieille proxénète dans la dèche.

— Tout à la disposition de madame 1 Et elle rentra dans sa cuisine.

Aline était vêtue d'un peignoir rose orné de dentelles. Elle s'installa entre les deux hommes, heureuse de faire les honneurs de sa maison.

Tout de suite, elle s'empara de la conversation pour faire cesser la réserve et l'embarras où tenait ses convives l'attitude froide et compassée de M. Théodore, et elle remit sur le tapis l'aventure de la veille.

— Non, mon cher monsieur la Boule, vous ne pouvez pas vous figurer la bobine (^ue faisait le Chilien 1

La giieuJe d'un monsieur qui aurait mangé une huître pas fraîciie, et pourtant, Dieu saitl... Théodore et moi, nous en avons ri jus(ju'à ce matin. Un peu de frites, s'il vous plaît... Vous savez, c'est un déjeuner à la papa, entre amis.

— C'est hien comme cela que je l'entends I déclara la Boule.

— Et on peut dire que votre petite femme a de la veine d'être tombée sur une gaillarde comme moi, pour la mettre au courant. C'est pas moi qui ai eu une chance pareille à mes débuts, continua Aline. Personne pour m'indiquer la bonne voie. Autour de moi rien que des femmes jalouses, toutes plus ou njoins en carte et qui m'auraient flanquée dans le pétrin jusqu'au cou, si je les avais écoutées. Jusqu'au jour oiJ j'ai rencontré Mon Oncle, puis Théodore, j'étais comme une véritable âme en peine et, sans eux, à l'heure qu'il est, au lieu d'avoir une situation, je ferais peut-être le quart sur les boulevards extérieurs. Il est si difficile de résister aux entraînements, quand on est jeune!

Et elle raconta toutes les péripéties de son existence jusqu'au jour où un heureux hasard l'avait mise en présence de son amant, dont l'influence avait été si salutaire qu'elle était restée « honnête » toujours et quand même, car jamais une femme malhonnête et dont la conduite n'eût pas été irréprochable n^eût été de rien à Théodore.

Tandis que le remisier approuvait d'un hochement de tête convaincu, elle dit dans quels écarts elle avait failli tomber.

C'était d'abord une vieille maquerelle, une ancienne grae qui ne marquait plus et dont l'industrie consistait à faire travailler les autres, qui l'avait collée un beau soir derrière une fenêtre à rideaux roses^ faubourg Saint-Denis.

2i4 MADAME LA BOULE

Au bout de deux jours, elle avait été écœurée d'un métier qui la désignait à l'attention de la police et qui la mettait aux prises à chaque instant avec des clients ivres dont les exigences la dégoûtaient et qui ne payaient pas la plupart du temps.

Puis elle avait connu une pseudo-artiste, qui l'avait fait figurer à ses côtés dans une pièce à femmes, avec la promesse de faire d'elle une actrice.

C'était la période de sa vie dont elle avait gardé le plus mauvais souvenir. En dehors des complaisances pénibles qu'il fallait avoir pour le directeur, une espèce de juif, qui avait fait placer une cuvette et une pile de serviettes à l'endroit le plus apparent de son cabinet, on devait, pour obtenir de montrer ses cuisses à l'œil dans les ineptes revues de fin d'année qui étaient la spécialité de la maison, coucher avec tout le personnel, depuis le secrétaire jusqu'au chef machiniste; puis, comme les bénéfices qu'elles retiraient de leur exhibition ne suffisaient pas à faire vivre les malheureuses figurantes, elles en étaient réduites à partir « en remonte ».

C'était du moins le truc qu'employait l'amie qui l'avait présentée et faitagréer par le patron du boui-boui.

On demandait un congé de deux ou trois jours et on filait à Tours, le pays d'origine de la dame ; là, on retrouvait d'anciens amoureux tout heureux de voir débarquer des actrices de Paris. Pendant quarante-huit heures, on s'éreintait à faire le bonheur des officiers de la garnison, des fonctionnaires célibataires ou mariés de l'endroit, et on revenait suffisamment lestées pour faire face, jusqu'au prochain vo^^age, aux obligations d'un métier qui ne rapportait que de l'honneur, — mais quel honneur I faisait remarquer le patron en présentant à votre signature un engagement qui ne comportait que des charges.

— Nous appelions ça faire la province. Mais vous comprenez bien, conclut Aline, que ça ne pouvait pas durer. Il a fallu Théodore pour me tirer de cette pouillerie et me faire faire mon apprentissage. C'est de là que date ma réussite... Aussi on l'aime, ce gros chien-là 1

Et elle entourait de ses deux bras reconnaissants le cou de M. Théodore, qui la repoussait doucement en îimrmurant :

— En toutes choses, il faut être pratique.

Puis, comme le déjeuner tirait à sa fin, et comme Hortense servait le café, il se mit à l'aise en défaisant deux boutons de son gilet et exposa ses théories.

Lui, il considérait la vie à un point de vue tout à fait positif. Il n'était pas sentimental pour deux sous, au contraire; il était même très bourgeois. Ce qu'il lui fallait, c'était une petite existence de pot-au-feu, une bonne paire de pantoufles et un lit avec de bons ressorts pour se reposer près de sa petite femme des fatigues de la journéCe C'est pourquoi il ne se serait jamais entendu avec une femme qui n'aurait pas eu les mômes goûts que lui. Cette manière de comprendre l'existence n'excluait pas beaucoup d'énergie et de persévérance, la vie étant un combat dont il fallait à tout prix sortir victorieux.

— Joignez à cela, ajoutait M. Théodore, une dignité qui vous met à l'abri de tout reproche et qui vous assure le respect et l'estime de chacun, et vous aurez le secret de notre bonheur I

' — Pour sûri s'exclama Aline, sur ce point-là, Théodore est intraitable. Vous avez de ces femmes qui Testent des deux jours sans rentrer. Ce n'est pas avec lui qu'il faudrait m'aviser de découcher ! Il dit qu'avec douze heures on a le temps de s'occuper, que le corps a besoin de repos et, au fond, il a raison. Aussi, moi, à*

246 Madame la boulb

part de rares exceptions, je suis toujours de retour à minuit... C'est comme pour la fidélité, c'est lui, sans en avoir Tair, qui est à cheval là-dessus I

— Il a raison, dit la Boule, ça prouve qu'il vous aime.

— Il y a aussi un autre motif, prononça gravement M. Théodore; ces choses-là ça se sait toujours, et je ne voudrais pas être ridicule aux yeux de mes amis.

La Boule opina du bonnet :

— Voilà, dit-il, des idées que je partage complètement, et j'engage Jeanne à s'en bien pénétrer.

-^ Oh! moi, dit la jeune fille, tu sais bien que c'est fait. Toutefois, je sais bien aise de vous entendre parler comme ça. Ce matin, ajouta-t-elle en baissant les yeux, j'ai fait jurer à la Boule qu'il ne m'en voulait pas... du miche d'hier soir. J'avais peur qu'il soit jaloux ou qu'il ne m'aime plus.

Aline frappa des mains en éclatant de rire, tandis que M. Théodore haussait légèrement les épaules :

— Votre amant, ma chère amie, est trop intelligent pour ne pas se plier aux nécessités de la vie. Ce n'est pas l'action qui fait le crime, c'est l'intention qu'on y met ou le plaisir qu'on y prend. Le piano garde-t-il l'empreinte des doigts étrangers qui se promènent sur son clavier? Il n'y a que l'accordeur qui ait le pouvoir de modifier ses sons. L'important, c'est d'être et de rester accordeur unique.

— Parfaitement, dit la Boule en riant, c'est ce que je me tue à lui expliquer, et c'est un préjugé de croire que votre métier est plus déshonorant qu'un autre, tant que vous vous en tenez à votre accordeur en titre. Les pianoteurs ne comptent pas.

— Très bien pour nous qui avons choisi ce genre de vie, objecta Aline; mais vous autres, les hommes, vous seriez impardonnables de nous faire des queues, même

sans intention mauvaise. Nous avons droit à une irré* nrochable et absolue fidélité.

— Assurément, dit M. Théodore, à chacun sa partie. Tu n'as rien, du reste, à me reprocher à cet égard.

— Non, heureusement pour toi ; car, si jamais je m'apercevais de quelque chose, je ne sais pas ce que je ferais, je te défigurerais.

— Oh! des gros mots! Crains rien, ma belle I Tu peux dormir tranquille. J'ai assez à faire à m'occuper de ma finance et des courses.

Des courses I Quoi ! M. Théodore s'occupait de courses I Et la Boule exposa couibiea cette coïncidence était heureuse. Lui aussi, maintenant que son patron Tavait remercié, faute d'ouvrage, — le commerce allait si mal! — se proposait de se consacrer entièrement à « cette branche du SDort».

— Ça exige une connaissance bien approfondie de la matière, objecta M. Théodore.

Mais la Boule expliqua ses projets avec tant de netteté, que son interlocuteur fut convaincu.

— Nous pourrons nous entendre, lui dit-il, et monter ensemble une petite agence. Je vous indiquerai un café où vous prendrez des ordres; et, puisque vous avez tout votre temps, vous pourrez chaque jour vous rendre sur le champ de courses et les exécuter. V-es occupations me retiennent à Paris toute la semaine, sauf le dimanche; mais nous ferons néanmoins TaiTaire à moitié... Je dispose d'une source de renseignements admirable.

— Ah! pour cela, c'est vraij dit Aline. Théodore a une chance !

— Pas de cocu, j'espère bien!

— Non, gros méchant! Mais rien que pour cette parole-là, tu mériterais de l'être. En attendant, filez I il est deux heures. Nous pouvons avoir des visites. A ce soir !

Et, tandis que la Boule, enchanté, sortait au bras de son nouvel ami, avec lequel il asseyait les premières bases de leurs combinaisons, elle ajouta :

— Toi, la petite, tu peux te préparer l Tu vas voir arriver Mon Oncle I

Jeanne rentra chez elle, et, tandis qu'Hortense faisait le ménage, elle procéda à sa toilette avec un soin minutieux. Elle avait à peine terminé et elle passait un peignoir que lui avait prêté Aline, quand un coup de sonnette retentit.

C'était, en effet, Mon Oncle qui venait savoir des nouvelles de sa protégée.

Jeanne «e sentait animée d'une afiectiop filiale pour cet homme qui avait été son bon génie. Bien qu'il eût l'âge approchant de son père et de M. Carmineau, elle n'éprouvait pas pour ce vieillard toujours si bien tenu, si parfumé et au sourire si avenant, la répulsion qu'elle ressentait aux approches des deux autres.

Elle s'excusa de n'avoir pas eu le temps de faire de son logement le petit nid qu'elle rêvait, mais elle promit qu'à la prochaine visite de son généreux protecteur l'installation serait d'autant plus complète qu'à présent elle était sûre de réussir et de pouvoir désormais se suffire.

Elle en avait fait Texpérience la veille et elle étala levant le vieux monsieur le résultat de sa première journée.

— Déjà! fit Mon Oncle; c'est très beau pour un début. H fit encore une fois le tour de l'appartement, donna

quelques conseils sur l'aménagement intérieur, puis il s'assit sur sa chaise longue.

Jeanne s'assit près de lui, câline et provocante, et elle appuya sa tête sur son épaule.

Mon Oncle la baisa paternellement au front, puis ses

doigts s'égarèrent dans l'entre-deux du peignoir, dont il défit les cordons. La jeune fille ferma les yeux, s'abandonnant aux bras de son ami. Lentement, il la déshabilla avec des précautions infinies; sa main experte et légère, multipliant les attouchements doux comme la caresse d'une barbe de plume, faisait courir des frissons sous la peau de Jeanne, qui murmura :

— Non! pas de chatouilles... Je crains les pattes d'araignée!

Elle cacha sa figure, tandis qu'un à un le peignoir, le jupon, le pantalon tombaient en cercle autour de ses pieds. Maintenant, son corps cambré et blanc resplendissait à travers la batiste. Tout à coup, au moment où sa chemise allait glisser le long de ses hanches, elle poussa un cri et s'échappa, effarée comme si on eût appuyé un fer rouge à son épaule.

Brusquement, elle venait de se souvenir delamarque... de la marque indélébile, et elle avait honte I

Mon Oncle se méprit sur ce mouvement inopiné qu'il prit pour un reste d'instinctive pudeur. 11 alla à la fenêtre et tira les grands rideaux de damas rouge. Alors dans l'obscurité quasi complète de la chambre, Jeanne apparut, nue, comme une ombre blanche qui se détachait sur les grands murs noirs.

Mon Oncle souleva de terre la jeune fille et la coucha inerte et passive sur la chaise longue, les bras toujours noués autour de la tête.

Sous la caresse savante du vieillard, le corps de Jeanne eut de longs tressaillements, la gorge se gonflait, les pointes roses de ses seins se dressaient rigides, et de grands soupirs, entrecoupés de hoquets, s'écl^appaient de ses lèvres, tandis que ses reins se creusaient, faisant saillir son ventre et éclater ses hanches.

Elle perdit la notion des choses, tout entière secouée par un délicieux frisson, frisson nouveau dont les

étreintes brutales de la Boule lui avaient toujours laissé ignorer la douceur.

Quand elle reprit ses sens, les yeux noyés, encore frémissante d'émoi, Mon Oncle, déjêi ganté, sa canne et son chapeau à la main, prêt à partir, était penché vers elle.

— Au revoir, chère enfant I

Elle enlaça le cou du vieillard dans ses deux bras et, dans un élan spontané d'égoïste reconnaissance :

— Vous reviendrez, n'est-ce pas... vous reviendrez me voir?

— Oui, à bientôt!

Elle passa le reste de l'après-midi étendue sur sa chaise longue, à moitié nue et l'esprit très troublé par la découverte de cette sensation nouvelle. Son admiration pour la Boule s'en diminuait d'autant. Il lui apparaissait maintenant comme un être grossier, primitif, incomplet, uniquement parce qu'elle le pensait incapable de ce raffinement, exclusif apanage des gens de la haute, résultat d'une bonne éducation et de la fréquentation des dames du beau monde.

Et elle en arrivait à se demander comment elle avait bien pu consentir à laisser imprimer sur son bras cette marque infamante et ineffaçable, avait dit la Viande, qui la rivait pour Tétern^ité à son amant... et la condamnait aux amours brutales et rapides.

Le jour tombait quand elle songea enfin à se lever ei à ouvrir ses rideaux. Sur le coin de la cheminée, elie trouva un louis qu'y avait déposé Mon Oncle.

Décidément, cet homme avait toutes les délicatesses, était digne de tontes les reconnaissances!

— Eh bien? lui demanda Aline, Mon Oncle est venu te voir. As-tu été contente?

— Oui, fit Jeanne encore toute rêveuse, et c'est un homme bien extraordinaire.

— Je t'avais prévenue, c'est un vieux à passions.

MADAMlL LA BOULE 251

Paur la première fois, Jeanne comprit ce mot dont la signification lui avait échappé jusqu'alors; pourtant un point restait obscur dans son esprit. Quel agrément avait pu trouver son protecteur dans cette rencontre, lui qui n'avait rien exigé d'elle et qu'elle n'avait môme pas effleuré du doigt?

Elle n'osa pas toutefois demander d'explication, et elle resta pensive et comme absorbée en elle-même pendant toute la soirée.^

Après dîner, elle tint à retourner aux Princes, dans l'espoir vague de retrouver le Chilien, qui avait promis de revenir ; mais, selon la prévision d^Aline, l'étranger n'y parut point.

Néanmoins, elle ne perdit pas son temps et fît sa paix avec la grosse Nini Paquet, à qui elle offrit une consommation. Nini la trouva bonne fille et la présenta aux autres femmes.

Dès lors, la glace était rompue, et du coup elle obtint droit de cité. Elle rentra de bonne heure, envahie d'une langueur et d'une fatigue qui, depuis la visite de Mon Oncle, lui brisaient les membres et lui enlevaient tout courage. Elle trouva la Boule déjà au lit et enthousiasmé de la connaissance qu'il avait faite de M. Théodore, un homme charmant, avec l'aide duquel il était sûr désormais de réaliser de beaux bénéfices.

Elle écouta d'une oreille distraite le détaH des projets qu'il formait pour l'avenir et, quand il la prit dans ses bras, elle resta froide sous ses embrassements, éteignant d'un : « Prends donc garde, tu me fais mal ! » cette ardeur qu'il savait d'ordinaire si bien lui faire partager.

— Tu n'es pas malade, au moins? demanda la Boule.

— Non, je suis éreintée! Laisse-^moi, veux- tu?

Elle se retourna du côté de la ruelle; mais ni l'un ni Tautre ne purent s'endormir. La conversation reprit, à

252 KADAME LA BOULE

bâtons rompus, languissante et sans intérêt, pour tuei le temps.

— Nous sommes des ingrats, dit tout à coup la Boule; depuis que nous nous sommes retrouvés, nous n'avons pas été voir la mère.

— C'est vrai! fit Jeanne, qui avait conservé au fond de son cœur une afifection quasi filiale pour la vieille femme.

^- C'est demain dimanche... veux-tu que nous allions à la Salpôtrière dans l'après-midi ?

— C'est entendu.

De nouveau le silence se fit, que rien ne troubla plus que le bruit de ia respiration régulière de la Boule endormi et le tic-tac monotone de la pendule.

Jeanne demeura longtemps perdue dans son rêve bleu, toute au souvenir des pâmoisons divines, si douces et si prolongées, et se demandant sincèrement ce qu'il fallait préférer de la barbe grise et si parfumée de Mon Oncle ou du duvet blond de son amant...

Elle se réveilla le lendemain, l'âme plus calm« et l'esprit plus reposé. On fit la grasse matinée et, à déjeuner, on projeta de passer par la Bastille pour serrer la main aux amis de chez Pagout.

Jeanne, enchantée à l'idée de montrer sa toilette, accepta avec enthousiasme; mais on ne trouva que la Viande, triste et désolé. La Collignon avait été emballée le lendemain môme du départ de Jeanne.

La Viande montra une lettre où sa femme l'informait qu'elle en avait pour quatre jours seulement et où elle le chargeait de ses amitiés pour la Boule et pour sa maîtresse, s'il avait l'occasion de les revoir.

Aussi touchée du souvenir de !a Collignon qu'émue du danger qu'elle eût couru si elle fût restée un jour de plus dans le quartier, la jeune fille offrit à la

Viande de les accompagner à la Salpôtrière. 11 accepta et tous trois se mirent en route.

Us arrivèrent à trois heures a l'hospice.

Jeanne se sentit le cœur serré devant ces grands murs noirs. Quand il lui fallut traverser les longs couloirs sonores, les salles pleines d'êtres décrépits, vêtus uniformément de vastes houppelandes grises, elle eut envie de pleurer sans savoir pourquoi. La Boule, silencieux et ému, serrait la main de sa femme avec force.

Ils trouvèrent la mère Gardette étendue dans un grand lit blanc, coiffée d'un bonnet d'oii s'échappaient des mèches grises. Ses mains diaphanes reposaient sur le drap et rien ne vivait plus que ses yeux dans sa face amaigrie.

A l'aspect de ses enfants, un éclair illumina son regard et elle essaya de se soulever, mais elle retomba sans force sur son oreiller.

— Vous êtes venus me voir... C'est gentil, ça 1 murmura-t-elle.

La Boule et Jeanne l'embrassèrent. Alors, elle saisit la main de son fils :

— Ils ne t'ont pas trop fait souffrir là-bas? deman da-t-elle.

— Mais non, m'man, vous voyez.

— Je te trouve un peu pâli. Et la petite, comment va-t-elle? on dirait qu'elle a grandi... Vous êtes bien mis tous deux... ça me fait plaisir.

Jeanne baissa la tête en rougissant.

La vieille se tut un moment, comme cherchant dans son esprit une explication au luxe de ses entants.

— Enfin... tu retravailles donc?

— Non, m'man! Us n'ont plus voulu de moi... parce que j'avais un jugement.

— Les salauds 1... Eh bien, alors?

La Boule s'approcha très près de sa mère et tout bas, comme s'il eût craint un reproche ou une explosion de colère :

— Alors.,, la petite m*a dit : — Ta mère et toi vous avez assez fait pour moi, c'est à man tour de te tirer d'embarras. Nous avons quitté la Chapelle, nous demeurons dans les grands quartiers et elle s'occupe...

Un rictus desserra les lèvres minces de la mère Gardette :

— Et c'est les bourgeois qui payent I Bon celai fitelle avec une voix où elle essayait de faire passer la haine dont elle était remplie. C'est le commencement de la revanche! Va, ma fille! laisse dire les imbéciles! Gruge-moi jusqu'à la moelle tous ces messieurs à paletots qui nous marchent dessus! Gruge! Tu ne les exploiteras jamais autant qu'ils nous ont exploités...

Une quinte de toux coupa la parole à la vieille femme, dont la carcasse s'ébranla tout entière, secouée comme par une houle qui, des pieds, remontait à la gorge et soulevait le drap par soubresauts eonvulsifs.

Quand l'accès fut passé, la mère Gardette resta un instant épuisée, anéantie, les yeux fermés et la bouche entr'ouverte, laissant passer un souffle saccadé, pareil à un râle.

La Boule avait saisi la main décharnée de sa mère.

— M 'man..., tu souffres?

La vieille ouvrit les yeux et fit un effort qui empourpra ses pommettes.

— IN'ayez pas peur, fit-elle en se reprenant à chaque membre de phrase, ils sont ià un tas... autour de moi... qui voudraient bien me voir passer l'arme à gauche... ils ont eu la graisse,., ils n'auront pas ia peauj

— Oh! m'man, à quoi que ça sert de penser à ces choses-là?

— Sil Je sais bien que je suis en train de crever... mais je ne veux pas crever tant que je pourrai être bonne à quelque chose... Tu vas tirer au mois de février... prochain... Je veux pas que tu sois soldat... moi! Je veux pas que tu portes la culotte rouge des lignards qui ont tué Ion père... C'est pourquoi je veux pas mourir... jusque-là... pour t'exempter! Quand ce sera passé et que tu seras sauvé, je m'en fous !

Jeanne et la Boule se sentirent émus devant cette affection maternelle si profonde qu'elle dominait tout autre sentiment dans le cœur de la vieille femme, même aux portes de l'agonie.

— Tu es bonne, m'manî Tu vivras plus longtemps que ça et tu reviendras avec nous.

La mère Gardette hocha la tête:

— Non ! je le sais bien... je partirai d'ici les pieds en avant... Mais je veux que si jamais tu portes un fusil, ça soit pas avec eux... mais contre eux !...

La vieille retrouvait des forces pour maudire cette société qu'elle exécrait; on eût dit qu'elle puisait de nouveaux ferments de vie dans cette haine farouche qui l'animait et qui remplissait de flammes son regard, éteint et vitreux d'ordinaire.

Elle parut se recueillir un instant^ puis:

— Tout de même je suis bien contente de vous avoir vus Vous êtes heureux, c'est ie principal... Aimez-vous bien... toujours l Et maintenant, allez-vous-en... c'est l'heure.

Jeanne se pencha vers la vieille femme.

— Au revoir, m'manî lui dit-elle en l'embrassant.

— Au revoir, fille! murmura la vieille en prenant la tête de Jeanne dans ses doigts osseux; c'est bien ce que t'as fait là, merci 1

— M'man, dit la jeune fille que l'approbation de la mère Gardette avait remuée et enorgueillie comme si on reûtfélicitée d'une action d'éclat, m'man, qu'est-ce qu'il vous faut?

— Merci ! rien !

— Voyons, pour votre tabac?. .. Qu'est-ce que ça vous fait... puisque nous avons de l'argent.

Mais la vieille s'obstinait.

— Je veux rien, je vous dis! J'ai besoin de rien! Gardez votre galette !

Il fallut que la Boule intervînt.

— M'man, tu veux donc me faire de la peine. Prends au moins cent sous!

Il glissa de force sous Toreiller de la vieille une pièce de cinq francs, et tous deux sortirent, parcourant les longs couloirs sans échanger une parole, le cœur poigne par le spectacle auquel ils venaient d'assister.

A la porte, ils retrouvèrent la Viande qu'ils emmenèrent dîner; mais rien ne leur rendit la gaieté du matin, tant ils restaient hantés tous les deux par le souvenir de la face pâle et contractée de leur mère, que seul son amour pour eux semblait désormais rattacher à la vie.

Puis, comme à la fin du repas, la Viande, obligé de les quitter, prenait congé d'eux, ils lui serrèrent la main, distraitement, et demeurèrent tristes et ne sachant que faire de leur soirée.

La Boule le premier essaya de secouer cette torpeur.

— C'est dimanche aujourd'hui. On peut bien se payer un peu de bon temps. Si nous allions quelque part?

— Aux Folies-Bergère ! dit Jeanne, qui n'était pas fâchée de faire connaissance avec cet établissement, où travaillaient chaque jour, lui avait dit Aline, tant de femmes avec succès.

La Boule accepta. Autant là qu'ailleurs, après tout! Et puisque lui non plus ne connaissait pas les Folies, il y

MADAME LA BOULB Î57

trouverait peut-être une occasion de dissiper son humeur noire. En route, il résuma les pensées qui l'obsédaient:

— C'était ça une femme, la mère Gardette! Et voilà pourtant comment finissent tous ceux qui ont mené une vie honnête et qui n*ont jamais demandé au monde que la justice! On crève dans une salle d'hôpital... à côlé d'un tas de mendigos et de carabins qui vous découpenl après votre mort! Mais, nom de Dieu! on ne touchera pas à m'man, foi de Jules Gardette, ou faudra que je sois bien loin|!

— Moi, dit Jeanne, j'oublierai jamais ce qu'elle m'a dit en m'embrassant. N'aie pas peuri Nous leur ferons payer chacun de notre côté et de toutes façons ce qu'ils nous doivent, aux gens de la hautel

Elle se sentait forte de l'encouragement de la vieille femme; elle grandissait dans sa propre estime et le métier de fille lui apparaissait à présent comme une œuvre de vengeance sociale.

Le spectacle était commencé quand ils arrivèrent aux Folies-Bergère. Une foule énorme avait déjà envahi le jardin et le promenoir. La Boule s'émerveillait de ce ruissellement de lumières, de cette disposition qui faisait de l'établissement à la fois un théâtre et un café, aussi frais qu'une terrasse du boulevard, où Ton pouvait venir, entre deux numéros, prendre tranquillement son bock.

— Nous avons eu un rude nez tout de même de nous établir dans les grands quartiers, fit-il naïvement. C'est autrement chouette que tous les bastringues de la Chapelle et de la Villette.

Le public surtout requérait l'attention de Jeanne. Elle examinait les femmes, et peu d'entre elles trouvaient grâce à ses yeux. Elles étaient élégamment mises, mais presque toutes vieilles et fardées, et, des coups d'œil qu'on ne cessait de lui décocher, elle conclut

qu'elle y aurait plus de succès que toutes les habituées. . — Rien que des gens chics, y a pas à dire! murmurat-elle; mais elle rougit en reportant les yeux sur la Boule, serré dans son petit complet anglais. Elle regrettai! presque d'être vue là en compagnie d'un garçon qui lai paraissait gauche et lourd, comparé aux beaux messieurs eh habit (ju'elle croisait à chaque minute.

Tous les deux montèrent au premier et firent le tour de l'allée des bars.

G^tte fois, l'indignation de Jeanne fut à son comble.

— Dire que la plus jeune d'ici pourrait être ma mèrel Et ça se permet de se décolleter!... Et ça fait de l'argent! C'est épatant tout de même 1 Alors, qu'est-ce que je ferai, moi, qui n'ai pas seize ans!

Elle réfléchit une minute; puis, s'adressant à son amant:

— Dis donc. . . tu devrais me laisser profiter de Toccasion... Laisse-moi seule!... je te retrouverai à la sortie... D'ici là ie peux rencontrer quelqu'un de sérieux. Ça sera «ou jours autant.

Mais la Boule se révolta. Il avait, du reste, deviné 'Jans l'attitude de sa maîtresse, dans sa manière d'être depuis leur entrée, un peu de raideur, qu'il attribuait juslemen* à un accès de respect humain, qui lui parut tout à fai. déplacé dans la circonstance.

— Il me seuible, pensait-il, que je vaux bien tous ces godelureaux étriqués, gobichonnés, qui posent autour de nous, un monocle dans l'œil. J'en mangerais quatre comme eux à mon déjeuner.

Aussi riposta-t-il un peu sèchement :

— Pour une foisque nous prenons un plaisir ensemble, tu peux bien rester avec moi. Tu as le temps de travailler toute Ifl semaine.

11 ia prit par la main et l'entraîna à une place du promenoir restée vide tout contre la balustrade des loges

Delà, leur regard embrassait la salle étincelante et ploncreait sur la scène.

Justement on commençait la deuxième partie du spectacle. Le rideau se leva; un coup de timbre et, tandis que rorchestre attaquait les premières mesures d'un morceau très brillant, cinq gymnasiarques apparurent, serrés dans des maillots couleur chair.

C'étaient les Hanlon-Yoita, cinq g.vllards magnifiques, merveilleusement découplés, dont la carrure puissante faisait pousser de petits cris d'admiration aux habituées de Tendroit.

— Moi, disait Tune d'elles debout derrière la Boule, |e viens ici tous les jours, rien que pour ce numéro-là... J'espère toujours que je verrai craquer un maillot.

Pendant l'entr'acte on avait étendu au-dessus des fauteuils un large filet. Les Hanlon saisirent chacun un cordage et grimpèrent jusqu'aux frises; puis, établis sur des trapèzes à quinze mètres au-dessus du sol, ils commencèrent la série de leurs vertigineux exercices, sous le jet d'un foyer électrique qui faisait étinceler les paillettes de leurs costumes.

A des instants déterminés, l'orchestre s'arrêtait net. Dn des acrobates criait: « Go! » et c'était dans l'espace un tourbillonnement de corps qui se croisaient sans s'effleurer, traversant d'un élan la salle, des chutes calculées mathématiquement et interrompues par la rencontre d'un trapèze lancé à toute volée auquel l'acrobate s'accrochait au passage.

Et ils accoui plissaient des prodiges de force et d'adresse combinés sans fatigue apparente, avec la tranquille assurance de gaillards sûrs d'eux-mêmes.

Pas un détail n'échappait à la Boule. A chaque instant, il maniiiestait son admiration par une exclamation jetée dans l'oreille de Jeanne, qui restait impassible, l'air ennuyé.

Son esprit était ailleurs. C'était le promenoir qui l'attirait, le promenoir plein de gommeux et de vieux messieurs décorés, autrement intéressants, pensait-elle, que ces dislocations de saltimbanques. Elle avait du reste sur le cœur, elle à qui la Boule n'avait jamais rien refusé, le petit ton sec avec lequel il l'avait forcée de le suivre.

Pourtant elle se dérida lorsque, les Hanlon, ayant terminé leurs exercices par un saut du haut des frises dans le filet, salués par les acclamations des spectateurs, les Hulines Brothers entrèrent en scène.

Ce fut au tour de la Boule de faire la moue. Les clowneries Tintére'îsaient moins que les manifestations de force physique.

— Tu trouves cela drôle, demanda-t-il à Jeanne, ces figures enfarinées, avec des nez de carton et des bouches qui font le tour de la tête?

— Ma foi, répliqua-t-elle, toujours aussi amusant que tes acrobates.

Cependant les Hulines, avec leurs larges culottes bouffantes, leurs mines stupéfaites et ahuries, leurs phrases françaises jetées avec un inimitable accent au milieu du rire universel, avaient saisi leurs instruments, des accordéons minuscules, des serpents, des flûtes aux formes invraisemblables, et ils jouaient, accompagnant une mélodie très douce d'une mimique endiablée, de jeux àe physionomie qui achevaient de les défigurer, le tout scandé de coups de pied au cul, de coups de tête dans l'estomac, sans interrompre une seconde la phrase musicale, sans une fausse note.

— Ils sont épatants, déclara Jeanne qui pleurait de rire.

La Boule, toujours sérieux, haussa légèrement les épaules.

Elle comprit alors que son amant lui gardait rancune

de son indifférence pour les Hanlon-Volta. D un mot conciliant, elle eût pu chasser ce nuage qui s'élevait entre eux pour la première fois; elle s'obstina à ne pas faire le premier pas.

Tous les deux assistèrent sans broncher et sans échanger leurs impressions aux exercices du numéro suivant, les jeux icariens des Glinceretty.

Us furent cependant intéressés fun et Tautre par Ira Paine, le tireur américain.

— Un rude gaillard! murmura la Boule entre ses dents, avec lequel il ne ferait pas bon de se battre en duel.

Jeanne ne releva pas cette observation, toute sa sympathie allant à la jeune femme aux hanches rebondies, qui, le casque en tête et vêtue d'une tunique de velours, tendait en souriant au tireur, du bout des doigts, de petites cibles grandes comme des cartes à jouer.

Enfin, on annonça les luttes athlétiques de Tom Gannon, champion de l'Amérique.

— Cette fois, dit la Boule, nous allons assister à quelque chose de beau.

Mais au moment où le barnum s'avançait vers Forchestre pour débiter son petit boniment préparatoire, quelqu'un vint toucher l'épaule de Jeanne.

La jeune fille se retourna et se trouva en face d'une femme blonde, assez jolie, vêtue d'une robe de dentelle noire.

— Vous êtes seule, madame?

— Non, je suis avec monsieur, répondit-elle en désignant la Boule.

— Je le regrette, fit Tautre à l'oreille de Jeanne. Je suis envoyée par deux messieurs qui m'ont chargée de vous dire qu'ils seraient heureux de passer quelques instants avec vous.

Elle ajouta très bas :

— Ce sont des gens très bien. II y a de l'argent. Jeanne hésita une minute; puis, prenant un grand

parti :

— Attendez un instant... Je suis à vous. Elle se rapprocha de Ja Boule, très attentif à l'entrée en scène des lutteurs.

— Voilà une occasion qui se présente, une occasion excellente. On vient me chercher. Je te préviens que j*y vais.

La Boule se retourna vivement.

— Tu m'avais promis de passer la soirée avec moi.

— Si nous n'avons pas le sou demain, fit Jeanne J aigrement, ce n'ert pas toi qui m'en donneras... Donc, " je m'en vais. A tout à l'heure... à la maison !

Et elle disparut dans la foule, derrière l'inconnue, avant môme que la Boule fût revenu de son étonnement.

Ses doigts tremblaient de colère sur la balustrade de la loge à laquelle il était appuyé.

— Oh! murmura- t-il, si elle se met sur le pied de vouloir faire à sa tête, ça ne marchera pas longtemps. | Nom de Dieul je ne lui laisserai pas prendre ce pli-là

et je vais y mettre bon ordre!

Le trouble dans lequel cet incident l'avait jeté l'empêcha de prendre aucun plaisir au spectacle des luttes fjue soutint Tom Cannon contre Bazin l'Artilleur et François le Bordelais.

Tout à coup et comme l'Américain, après deux victoires successives, allait lutter pour la troisième fois, la Boule ne put retenir un cri de surprise.

Il venait de reconnaître dans le troisième adversaire son ami Léon le Lyonnais, celui-là même avec lequel il s'était mesuré à la foire de Montmartre, le jour de son affaire avec l'Italien.

Après un assaut très mouvementé oi!i Tom Cannon

eut encore le dessus, le rideau tomba et la Boule courut à la sortie. Il voulait profiter de l'occasion pour serrer la main de son copain. Il eut quelque peine ù reconnaître, sous son chapeau haute (orme et dans un ample paletot de fourrures, le camarade qu'il n'avait jamais vu qu'en cotte et en maillot.

Léon le Lyonnais n'eut pas d'hésitation :

— Te voilà, mon vieux la Boule, tu étais dans la salle?

— Oui, et c'est pou^ cela que je t'ai attendu.

— Une riche idée que tu as eue là. Nous allons prendre quelque chose.

Entre deux bocks, les deux amis se mirent mutuellement au courant de leurs affaires. Le Lyonnais avait quitté la baraque de Marseille pour s'adonner exclusivement au professorat, et c'était en amateur qu'il était venu lutter avec Tom Cannon, un diable d'homme qui vous avait une force de résistance extraordinaire.

La Boule raconta son histoire avec l'Italien, ce qui amena^ cette réflexion du Lyonnais :

— Preuve qu'il ne faut jamais différer ce qu'on peut faire immédiatement; si on avait crevé tout de suite cette sale tête de boche, bien des malheurs auraient été évités.

Puis, le jeune homme parla de son nouveau métier; à présent, il était bookmaker, de compte à demi avec un financier, un garçon très chic, qui avait des tuyaux pour toutes les courses. Quant à sa femme, la petite Jeanne, elle était lancée et elle avait même beaucoup de succès.

— Elle n'était pas avec toi? demanda le lutteur.

— Si, fit l'autre en rougissant, mais nous avons eu une petite pique. C'est, du reste, la première fois que ça nous arrive, et elle vient de filer... un peu malgré

^64 hadâme la boulb

moi; mais je la retrouverai ce soir. Nous réglerons cette affaire-là entre quatre z'yeux.

— Tu dis que c'est la première fois qu'elle fait sa tête ? demanda le Lyonnais.

— Oui.

— Eh bien ! un bon conseil... un conseil d'ami, dicté par une vieille expérience. Si tu veux que ça ne recommence pas, si tu tiens à rester le maître, il n'y a qu'un remède violent, mais (j^ui réussit toujours: achète une canne !

vu

Jeanne rentra au petit jour, très fatiguée. La Boule, qui avait mal dormi et qui n'attendait que son retour pour avoir une explication au cours de laquelle il se proposait, selon le conseil du Lyonnais, de faire prévaloir son autorité, se dressa sur son séant :

— Tu sais ! lui dit-iî d'une voix rogue, c'est très bien pour aujourd'hui; mais il ne faadra pas y revenir. J'aime qu'on m'obéibse et je regrette que tu te sois mise dans le cas de me forcer à te parler aussi nettement.

Mais Jeanne n'était pas d'humeur à accepter sans mot dire les reproches de son amant. Elle jeta un louis sur la table de nuit avec un <^este rageur.

— Tu ne vas pas continuer ta scène d'hier, je pense? Pendant que je travaille, monsieur se repose, et c'est encore lui qui se permet des observations... Je la trouve raide ! En voilà un que nous n'aurions pas, si je t'avais écouté... Si tu veux ra'entretenir, je ne demande pas mieux que de faire tes volontés. •

La réponse était catégorique, l'argument tout-puissant, et la Boule ne trouva rien à répliquer.

— Tu seras bien aise aujourd'hui de te servir de mon argent pour aller aux courses, continua-t-elle en se déshabillant; alors, il faut me le laisser gagner. Ça ne tombe pas du ciel, le pognon 1 Si tu crois que ça m'amuse tant

SI

que ça de truquer, tu te trompes. Sur ce, bonsoir 1 Elle se coula dans le lit el se tourna du côté du mur. La Boule était furieux, au fond, d'avoir tort; mais il était obligé de s'incliner devant les raisons que faisait valoir sa maîtresse; aussi Ti'osa-t-il pas môme lui demander comment elle avait passé la nuit. Toutefois, il ne voulut pas s'endormir sans avoir fait un semblant de paix.

— Tu ne m'embrasses pas !... Tu m'en veux? fit-il un peu gêné.

— Je ne t'en veux pas, mais je désirerais te voir plus raisonBable.

Elle lui tendit sa joue, l'embrassa elle-même du bout des lèvres et s'enfonça de nouveau sous les couvertures.

Très troublé par cet incident, la Boule ne put se rendormir. Il ne savait à quoi attribuer cette brusque révolte de sa maîtresse, ordinairement si soumise; il s'en voulait d'avoir manqué de fermeté la veille, ce qui l'eût dispensé de mettre les pouces le lendemain, et il se promit de saisir la première occasion propice de ressaisir son autorité menacée.

Dès que le jour parut, il se leva et fit une longue promenade pour calmer ses nerfs.

Quand il revint à l'heure du déjeuner qu'avait préparé Hortense, Jeanne dormait toujours. Il mangea seul et il allait sortir qnand la jeune fille se réveilla.

Elle passa un peignoir, et, lui prenant la tête dans ses deux mains, l'air souriant :

— Pourquoi ne m'as-tu pas appelée pour déjeuner avec toi?... Tu boudes, gros méchant?

— Moi I non... Je voulais te laisser reposer.

— Eh bien ! c'est fini maintenant, et tu seras sage? Allons, viens chercher de l'argent. Je parie que tu n'aurais pas osé en- prendi'e? Pourtant, il t'en faut pour tes paris.

— Dame î tu m'as reçu si mal ce matin.

— C'est bien ta faute, par exemple.

La Boule partit, le cœur soulagé. Décidément, c'était bien lui qui avait eu tort ; la petite n'avait pas pour deux sous de méchanceté dans l'âme.

De la fenêtre de sa chambre à coucher, Jeanne le suivit des yeux descendant la rue Bréda; puis, dès qu'il eut disparu au coin de la rue Notre-Dame-de-Lorette, elle se hâta de déjeuner et congédia Horlense.

Une fois seule, elle mit rapidement tout en ordre et commença sa toilette; puis elle s'étendit, inquiète et rêveuse, sur sa chnise longue.

Un coup de sonnette la fit sursauter. Elle courut ouvrir.

— Bonjour, gros loup! dit Raphaële en entrant.

La nouvelle venue portait un petit coslume très simple : robe bleu marine et corsage à revers et à faux col, imitant une jaquette d'homme. Un petit chapeau de paille sur ses cheveux ras et frisés. .

— Eh bien? continua-t-elle, comment a-t-on dormi?

— Mais bien... très bien! dit Jeanne un peu gênée. As-tu déjeuné?

— Oui, et je viens prendre le café, comme c'était convenu. Tu permets que je me débarrasse?

Elle ôta son chiîpeau, qu'elle accrocha à une patère, et elle s'assit dans la salle à manger.

— Tu n'es pas mal logée, fit-elle en jetant autour d'elle un coup d'œil connaisseur.

— Oh ! c'est un commencement, dit Jeanne. J'espère arriver bientôt à mieux que ça.

— Pour ça, ma fille, prononça Raphaële pendant que Jeanne préparait les tasses, il faudrait ne pas avoir d'amant, et tu m'as dit que tu en avais un, je crois? Est-ce que c'est le premier?

~ Oui.

268 MADAME LA BOULl

— Tu reconnaîtras que j'ai raison plus tard... quand tu en seras à ton second ou à ton troisième.

Il y eut entre les deux femmes un silence embarrassé, pendant lequel elles sirotèrent leur café à petites gorgées.

Enfin, Raphaële leva le nez; elle fixa sur Jeanne son œil malicieux de gamin perverti et, lui prenant la main :

— Tu ne me gardes pas rancune, dis, de ce que je t'ai accostée hier sans te connaître? ^

— Mais non! Et d'ailleurs n'était-ce pas les deux messieurs qui étaient avec toi qui t'avaient envoyée?

Raphaële éclata de rire.

— T'es bête! dit -elle en se rapprochant davantage, écoute donc. Hier soir, j'étais dans le jardin, près du contrôle des Folies-Bergère qiiand tu es entrée avec le gros type qui t'accompagnait. Je ne sais pas ce que ça m'a fait de te voir... Ça m'a foutu un coup! Tout de suite je me suis sentie attirée, vers toi... J'aurais voulu trouver une occasion de te parler. Heureusement, avant la fin de la soirée, j'ai rencontré deux clients à moi, deux hommes très chics, comme tu as pu t'en apercevoir... Ce ne sont pas des hommes à femmes... ce sont des voyeurs... Ce que j'ai été de fois avec eux en cabinet particulier! Ils m'aiment beaucoup, parce qu'ils n'ont pas besoin de médire ce qu'ils désirent... Seulement, il faut avec moi une petite amie... comme toi... C'est alors que j'ai risqué le tout pour le tout et que j'ai été te demander... Tiens... mon cœur battait comme çal... Ah! cette fois, je te jure qu'ils en ont eu pour leur argent... j'étais trop contente... et toi aussi... dis?... J'ai bien vu que ça te faisait plaisir... allons, avoue!

Raphaële passa son bras autour de la taille de Jeanne, qui baissait la tête sans répondre.

— Mais avoue donci

— Oui, fit lajeune fille très bas.

MADAME LA BOULE 26v)

— Je le savais bien... et ça m'a rendue tout heufeuse... Dans le temps, j'avais une petite camarade que j'aimais... que j'aimais trop... j'en ai été punie... Elle est morte de la poitrine, il y a six mois. J'avais vécu trois ans avec elle, tiens, sans que nous ayons jamais eu un mot ensemble. J'ai bien souiïert, val... Et tous les huit jours je vais au cimetière mettre des fleurs sur sa tombe... Toi, je sens que je t'aimerais autant qu'elle, si tu voulais... Tu ne voudrais pas être ma petite femme?

Jeanne écoutait, très étonnée. Si l'initiation de Mon Oncle avait opéré en elle un premier changement, sor aventure de la veille était venue compléter son éduca tion et lui faire envisager l'amour à un point de vue tout nouveau ; plus que jamais, maintenant, les approches de la Boule lui paraissaient brutales et grossières; les caresses subtiles d Raphaële avaient excité ses nerfs, déterminé en elle des sensations mille fois plus aiguës et, lorsqu'en la quittant, à la porte du cabinet particulier, sa nouvelle connaissance lui avait glissé à Toreille ces deux mots :

— Veux-tu que j aille te voir demain?

Elle avait répondu :

— Oui, à midi ! 24, rue Bréda I en lui serrant la main d'une façon si significative que Raphaële n'avait pas douté une minute du succès du projet qu'elle nourrissait tout bas.

Mais Jeanne était bien loin de se douter que ces affections féminines pussent, à un moment donné, prendre autant d'importance.

Elle repoussa doucement Raphaële.

— Oh! qu'est-ce que tu me dis là ?

— iMais rien que de très naturel! Il y a à Paris des tas Je femmes qui vivent en ménage et qui ne s'en portent pas plus mal. D'abord, elles n'ont pas d'hommes rà nour-

rir, c*estdéjà quelque chose, et elles rapportent chacune à la maison. Les hommes! Ah! bien oui? Je n'ai pas été longue à nVapercevoir que c'était une duperie que de se coller?

Et elle raconta son histoire. Elle était deVernon, dans l'Eure. Ses parents étaient cafetiers. Toute la société de la ville se réunissait chez eux.

Comme elle était jolie fille, un peu simplette, à seize ans, elle s'était laissée enjôler par le receveur d'enregistrement. Et toutes les autorités, tous les fonctionnaires de la ville avaient tour à tour passé dans son lit. Elle n'aurait pas osé refuser, de peur de leur faire de la peine! Mais elle avait si bien fait qu'un beau jour elle était devenue enceinte, de qui ? mon Dieu! elle n'en était pas bien sûre, mais elle croyait se souvenir que c'était du brigadier de gendarmerie, le plus bel homme de la ville !

Heureusement pour elle et pour lui, le pauvre petit I son enfant était mort en naissant. Sa position était devenue intenable : elle avait dû partir et elle était venue servir à Paris, comme femme de chambre, chez des nobles. Elle avait changé de place souvent, et partout elle avait été dupe des hommes. Quand ce n'étaient pas les patrons, c'étaient les valets de chambre, les cochers... jusqu'au jour oii elle était entrée au service d'une belle lame, encore très jeune, dont le mari était toujours ■bsent-

Sa maîtresse s'était toquée de son minois. C'était une line mouche et avec elle elle avait compris ce que c'était que le véritable amour,.. C'avait été deux ans d'un parfait bonheur; mais, un beau jour, le mari avait eu vent de la chose. Il était dans les ambassades; alors, il avait emmené sa femme avec lui, très loin, au diable, en Autriche.

Quant à elle, elle avait été flanquée à la porte... au

^rand désespoir de la dame, qui avait pleuré toutes les carmes de son corps.

Depuis ce temps, elle avait pris les hommes pour ce qu'ils sont, des banquiers fournis par la nature, et elle avait toujours eu une petite amie. A présent^ hélas I elle était veuve, mais toute prête à se remarier, si la petite voulait!...

— Oh! ça, fit Jeanne très bas, ça se peut pas, tout de suite du moins... Je connais mon amant... il me tuerait plutôt !

— Mais ça n'empêche pas de se revoir... de s*aimer?...

— Pour ça, oui! dit la jeune filîe en rougissant.

En un tour de main, Raphaële se dévêtit. Elle apparut subitement toute nue aux yeux de Jeanne, qui resta stupéfaite devant ce corps sans gorge, sans hanches, mais d'une sveltesse d'éphèbe. Les attaches fines, le torse élégant, la ligne gracieuse de la jeune femme la ravirent.

— Ce que tu es fichue tout de même! on dirait un beau garçon I

— Je ne suis plus ce que j'étais, répliqua Raphaêk en soupirant. Quand on a eu un gosse !... Si tu m'avais connue avant !... C'est toi qui dois être jolie I... Pourquoi ne fais-tu pas comme moi?Ote donc ta chemise!

Jeanne instinctivement ramena d*un geste rageur ses bras sur sa poitrine. La môme honte de se montrer nue la saisit et une colère contenue fit monter un flot de sang à son visage. Et ça serait comme ça jusqu'à la fin de ses jours! Elle si bien faite, si fière de ses formes, elle était marquée à perpétuité comme les pierreuses de la Chapelle, condamnée à rester une fille de rien !...

Elle comprima avec peine un sanglot qui rétouffait et balbutia:

— Non!.., Je n'ose pasi...

— Pourquoi? demanda Raphaële étonnée

— Parce quej*ai là... sur Tépaule... quelque chose que je n'aurais pas voulu que tu voies...

Raphaële rabattit l'épaulette de la chemise, malgré la résistance de Jeanne, et elle lut : A la Boule pour la vie !

Alors elle éclata :

— Oh! l'animal 1 Si c'est permis d'abîmer unefemm« comme ça!

Furieusement, elle fit tomber la chemise et resta béante d'admiration. '

— Déshonorer un corps pareil, c'est un crime, s'exclama-t-elle. Hein! vois-tu les hommes, à quoi c'est bon !

— C'est trop tard maintenant, dit Jeanne qui ne pouvait retenir ses larmes, je n'arriverai jamais à rien... Comment veux-tu qu'un homme chic se toque de moi? Maintenant... il me prendra toujours pour une sale femme des rues, une femme à cent sous... et toujours... toujours!

Raphaële enlaça la taille de la jeune fille et l'embrassa sur les yeux.

— Ne pleure plus, ma chérie, va! nous trouverons peut-être le moyen d'enlever ça...

— Oh ! non! c'est pour toujours! répéta Jeanne, inconsolable.

— Laisse donc! on cherchera... il doit y avoir des trucs!... D'ailleurs, quand on est bâtie comme toi... et qu'on a ton âge... on réussit... on réussit quand même... Je m'en charge, moi!... Je ne veux plus que tu pleures, entends-tu? Allons, viens?

Elle souleva la jeune fille, l'étendit sur le lit ; puis, se couchant près d'elle, elle la mordit à l'épaule, en aspirant violemment.

— Tu me fais mal, murmura Jeanne toute frémissante.

Raphaële mordit plus fort; puis, relevant la tête:

— Vois-tu, fit-elle toute triomphante en lui montrant la large meurtrissure qui marbrait sa chair, on ne voit déjà plus l'inscription 1... Es-tu contente?

— Tu es gentille ! dit Jeanne souriante en s'aban donnant.

Et de nouveau, dans le grand lit aux rideaux fermés, elle éprouva les sensations suraiguês qui l'avaient fait crier de plaisir le jour où Mon Oncle était venu la voir, mais cette fois décuplées et indicibles... Sa chair entière frémissait; de la nuque au talon, ses nerfs dansaient sous sa peau... Et l'après-midi se passa, rapide comme un beau rêve dont on s'éveille trop tôt, dans un énervement délicieux qui, tour à tour, la faisait se tordre, secouée par des spasmes furieux ou la jetait, pâmée et sans force, aux bras de sa compagne...

— Déjà cinq heures! dit Jeanne en s'étirant paresseusement. Dire qu'il va falloir se lever... Allons, chérie, debout I

Mais ni l'une, ni l'autre ne bougeaient. Engourdies dans une torpeur qui rivait leurs têtes à l'oreiller, les yeux battus, les membres mous, elles ne se sentaient ni la force ni le courage de bouger.

La première, Jeanne se souleva sur son séant.

— Tu sais, je ne blague pas... Il faut se lever... L'autre, mon amant, va venir... Vois-tu qu'il nous trouve couchées toutes deux?...

— Si nous étions ensemble complètement, soupira Raphaële, nous n'aurions rien à craindre.

— Ça viendra peut-être un jour, fît Jeanne. En attendant, debout'.

Elle se glissa hors du lit et aida sa compagne à descendre.

— Alors, demanda Raphaële en s'Iiabillant, to n'es pas trop mécontente de ton après-midi?

— Je ne savais pas comment était fait le paradis, répliqua Jeanne en riant; mais tu me l'as fait voir.

— Et Mon Oncle? interrogea Raphaële.

— Oh! Mon Oncle n'était pas savant comme toi! La jeune femme eut un geste d'orgueil.

Vois-tu, dit-elle en plaçant un aphorisme qui lui était cher, la femme est un livre dont la fm est au milieu... Il ne s'agit que de savoir feuilleter les pages avant d'arriver au dénouement...

— Et maintenant, quand nous reverrons-noos?

— Mais situ veux, tous les soirs, aux Folies-Bergère, au Jardin de Paris, à l'Elysée-Montiuartre... Je te lancerai, moi!... et puis tu viendras chez moi, rue Condorcet. Tu verras comme je suis installée... Au moins là nous serons chez nous...

— Oh! un reproche?

— Dame!

— Méchante!... A ce soir, aux Folies-Bergère! Jeanne accompagna Raphaële jusque sur le palier.

Les deux femmes s^embrassèrent une dernière fois. Au moment où elles se séparaient, Aline ouvrit sa porte. Elle fronça le sourcil en voyant la jeune femme disparaître dans l'escalier.

— Tu es bien avec la grue qui sort de chez toi ? demanda-t-elle d'un air ironique.

— Oh! bien! fit Jeanne prise au dépourvu, pas tant que ç^... Je ne la connais que d'hier... Je l'ai rencontrée aux Fohes-Bergère... Nous étions avec deux messieurs qui nous ont emmenées souper.

— Eh bien! ma fille! si j'ai un conseil à te donner c'est de ne pas fréquenter cette bonne femme-là. C'esl une gousse, et elle mérite sa réputation abominable!

Elle a déjà fait mourir deux femmes : si tu veux être la troisième...

— Dans tous les cas, Gt Jeanne d'un ton glacé, ça ne regarde qu'elle. Elle est bien libre de vivre comme bon lui semble, et ça ne lui empêche pas de gagner beaucoup d'argent. D'ailleurs, si on voulait écouter les mauvaises langues... Ce sont les femmes jalouses qui la débinent.

— Si c'est pour moi que tu dis ça, répliqua aigrement Aline, tu as tort... Il n'y a rien de commun entre ta Raphaôle et moi... heureusement! J'aime mieux le veau que la vache!

— Tous les goûts sont dans la nature.

Aline laissa tomber ses mains sur ses genoux et une véritable stupéfaction se peignit sur son visage. A la fin, elle éclata de rire.

— Déjà, fit-elle. Ahl je comprends maintenant pourquoi tu la défendais... Je te fais mon compliment, ma petite, tu vas bien... Je ne m Vienne plus si vous vous embrassiez tout à l'heure avec tant d'etîusion.

Jeanne regretta d'avoir provoqué cette escarmouche, qui l'avait fait se livrer dès le premier engagement. Elle essaya de donner le change, mais elle fut encore plus maladroite.

— D'abord, fit-elle, c'est une calomnie; Raphaële n'a pas le vice qu'on lui prête... Je le sais bien... peut-être.

— Nonl fit Aline, mais elle l'aurait inventé... si ce n'avait pas été fait avant elle... Bon courage, ma petite, tu es en bon chemin. Seulement, prends garde que la Boule ne s'aperçoive de rien !

Et, satisfaite de ce dernier trait perfidement lancé, elle rentra chez elle en refermant la porte avec fracas.

Jeanne resta une minute interdite sur le palier. Depuis deux jours, ce nom de la Boule qu^on lui jetait à tout propos dans les jambes lui gâtait tous ses plaisirs et elle finissait par le prendre en horreur.

Après tout, qu*avait-il doncrde si attrayant, ce gros lourdaud, pour qu'elle fût toquée de lui à ce point? Oui, le malheur avait voulu qu'il eût été à même de lui rendre quelques services, elle en convenait; mais elle les avait payés, ces services, et largement! Elle les payait, encore, puisqu'elle le nourrissait maintenant, car son métier de bookmaker, même avec l'appui de M. Théodore, c'était ça encore un rêve !

Elle en avait vu le résultat, la première fois qu'il avait essayé de jouer.

Ah! on avait bien raison de dire qu'on est bête quand on est jeune! La moindre petite sensation de plaisir vous fait sauter au plancher et prendre pour l'amant idéal le premier chien coiffé venu! Et puis, dès qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit qu*on s'est trompé; mais c'est trop tard! On a les bras liés.

Mais elle allait mettre ordre à tout cela, et, puisque c'était elle qui gagnait l'argent, c'était elle aussi qui commanderait 1

Grâce à Dieu, elle voyait clair dans toute cette affaire, et elle remerciait le hasard, qui lui avait fait rencontrer Raphaële, une amie celle-là, ou plutôt une amante, auprès de laquelle les hommes faisaient triste figure, à qui elle ferait connaître les insinuations malveillantes qu'on répandait sur son compte et dont elle prendrait les conseils.

Elle n'allait plus hésiter maintenant à balancer tous les gens qui essaieraient de vivre d'elle et de Texploiter. Jusqu'à Aline qui se permettait des observations! Non, c'était trop fort I Parbleu ! la jalousie de constater qu'elle avait lié connaissance avec une autre femme, la crainte de ne plus la voir travailler avec elle et, par suite, de ne plus profiter des occasions qui ne manqueraient pas de se présenter chaque fois qu'elle irait quelque part.

D'abords elle allait commencer à tenir la Boule en

respect. Ce n'était déjà pas si agréable que ça, ses tripotages, ses manières brutales de se jeter sur elle comme une bête féroce! Dupré était bien laid, bien gauche, bien maladroit, mais au moins il était doux, peloteur, et certainement on eût fait quelque chose de lui en lui montrant la manière de s'y prendre, tandis que la Boule I... ce n'était pas même une éducation à refaire.

Du reste, elle avait remarqué ça : il n'y avait rien de si béte que les gros hommes. Pour se battre, pour lutter, pour flanquer par terre d'un coup de têle un passant inoflensif qui lui aurait marché sur le pied par mégarde, même pour « sonner » un pauvre bougre qui avait eu le tort de dire un mot de trop, sans y penser, comme ça lui était déjà arrivé une fois, oh ! à lui le pompon! Mais pour savoir caresser une femme... ahl noni

L'amour à coups de poing, c'était bon pour la Collignon et les femmes de son acabit; pour elle, jamais de la vie!

D'ailleurs, maintenant qu'elle était lancée, la Boule, avec sa condamnation, ne pouvait que la compromettre. Si jamais on apprenait qu'elle était collée avec un repris de justice, ce serait du joli! C'était assez d'avoir sur le bras une marque qui lui pesait, Dieu sait comme!

S'il lui fallait absolument un amant, elle saurait en trouver un qui serait élégant, bien mis, lancé dans le beau monde... ; et d'ailleurs n'avait-elle pas Rapbaôle?... Elle pouvait toujours essayer... Peut-être, après tout, le bonheur était-il là?

Tout entière à ces pensées, elle négligea de préparer le repas du soir, et, quand la Boule rentra, il trouva sa femme étendue sur la chaise longue, pâle et les traits tirés.

— Qu'est-ce que tu as, chérie? lui demanda-t-il.

— Rien! je suis fatiguée, voilà tout! répondit-elle d'un air ennuyé. Je n'ai rien fait, et nous allons, si tu veux, aller dîner dehors.

— Parfaitement! Et c'est moi qui paye, ajouta-t-il joyeusement. Aujourd'hui, j'ai gagné. C'est pour nous une bonne journée.

Ce M. Théodore était un garçon précieux. Ne lui avait-il pas donné cinq gagnants sur sixl Maintenant, quand la petite Jeannette serait de mauvaise humeur elle ne lui reprocherait plus d'être seule à entretenir la maison. Lui aussi, à présent, apporterait sa duote-part. Il était sûr du succès.

Mais Jeanne restait froide^ indifférente à ces protestations. Tous les deux, dînèrent dans un restaurant pas cher, lui très inquiet du mutisme et de la torpeur de sa maîtresse; elle rêveuse et succombant sous le poids d'un ennui dont il ne pouvait pénétrer la cause.

— Enfin, demanda-t-il quand ils furent au dessert, voyons, parle-moi franchement, qu'est-ce qui ne va pas? As-tu vu Aline aujourd'hui?

— Ah! oui, Aline! fit Jeanne, que cette question parut faire sortir de son engourdissement ; si tu veux me faire plaisir, ne me parle pas de cette femme-là... et ne me force à la voir que le moins possible. Je la connais. Maintenant que la voilà un peu blèche et brûlée sur la place de Paris, où on la voit depuis des années, elle n'est pas mécontente de se raccrocher à moi... Gomme cela, elle profite sans se fouler de toutes les occasions que je rencontre... Maintenant que je suis au courant, J'entends me passer d'elle et tout ce que je gagnerai sera pour moi toute seule...

— Oui, mais, objecta la Boule, il est des cîrcons* lances où il n'est pas mauvais d'être deux.

— Justement. Eh bien! je veux avoir le choix, et je ne me crois pas obligée, dans ce cas-là, de marcher toujours avec elle. Je sais bien que ça ne lui convient J pas... mais je ne suis pas uiariée avec elle. ^

— - Je comprends maintenant, dit la Boule; aujour*

d'hiii, tu as eu une, exp'ication avec elle, et c'est ce qui t'a mise de mauvaise humeur?

— Tout juste 1... Crois-tu qu'elle m'a presque fait une scène parce qu'hier soir j'avais levé un raiché avec une autre femme? C'est un peu fort! Eh bien! justement, je ne vais plus retourner aux Princçs; j'irai tous les soirs aux Folies-Bergère, où les hommes sont bien plus chics...

La Boule, complètement rassuré, fut tout à fait heureux d'avoir mis le doigt sur le vrai motif de la bouderie de sa femme et de constater qu'il n'y était pour rien. Il donna raison à Jeanne.

— Je t'approuve beaucoup, dit-il, de ne pas te laisser exploiter, si toutefois tu ne te trompes pas sur le compte d'AHne, qui me paraissait bonnefille ; seulement, ménagela en apparence ; j'ai besoin de rester bien avec M. Théodore.

— Ohl ne crains rien à ce sujet-là, M. Théodore n'est pas en cause. Je n'ai rien à lui reprocher, à lui, et je m'arrangerai toujours pour ne pas te gêner dans tes affaires.

A huit heures, les deux amants se séparèrent et Jeanne s'achemina vers les Folies-Bergère, où elle avait rendez-vous. Elle se félicita beaucoup d'avoir été audevant d'une explication avec son amant, explication nécessaire pour le cas où Aline parlerait et éclairerait la Boule sur la moralité de sa nouvelle amie. De cette façon, elle était à couvert et pourrait toujours rejeter sur le compte de la jalousie les petits polins de sa voisine. C'était, en outre, un précédent vis-à-vis de son amant. Elle faisait aujourd'hui triompher sa volonté, sans une résistance de la part de la Boule.

En prenant ainsi peu à peu une initiative chaque jour plus grande, elle l'accoutumerait à la soumission, et c'était un acheminement vers la domination complète

qui rendrait plus tard plus aisée et moins dangereuse» la rupture définitive.

C'est ce qu'elle expliqua à Raphaële, qu'elle retrouva dans le promenoir des Folies-Bergère.

— Vois-tu, lui dit-elle, la Boule est un garçon violent, qui me tuerait plutôt que de me laisser partir. ]^ le connais. En le matant tous les jours un peu, en lui rendant l'existence avec moi intolérable par les mille petites tracasseries que je saurai imaginer, j'arriverai à le dégoûter de moi, et il me sera alors facile de le lâcher.

Elle s'interrompit, puis brusquement:

— Dis donc, est-ce que tu ne connais pas une nommée Aline?

— Une rousse, n'est-ce pas, qui fréquente les Princes?

— Oui... et qui est avec un financier...

— Marasquin Théodore?

— Tout juste! C'est ma voisine. Aujourd'hui, elle t'a vue sortir de chez moi... Ah! ma chère, je ne sais pas ce que tu lui as fait. . . mais ce qu'elle t'a arrangée ! . . . Enfin, je me suis fâchée avec elle à cause de toi.

— Eh bien ! dit Raphaële, j'aurais donné deux sous pour entendre ce qu'elle a dit et je l'aurais remisée. C'est que je connais son numéro. Je sais d'où elle sort et je sais ce qu'elle fait. Une simple grue, ma pauvre amie! Son Théodore, son financier, comme elle dit, un courtier marron qui tripote et qu'on trouve mêlé à toutes les affaires véreuses ! Ça vit comme ça peut! On le dit affilié à la bande noire, tu sais, une association d'escrocs qui exploite le pauvre monde et tire ses ressources on ne sait d'oi'i! Avant d'être avec elle, son Théodore, on le voyait tous les jours à la Moderne. Il avait deux femmes qui travaillaient pour lui. Quant à ça, il s'est rangé, puisque aujourd'hui il n'en a plus qu'une. Le jour oiîi je la rencontrerai, sais-tu ce que je lui répon-

(Jrai? Que je trouve plus propre de faire casquer les hommes que d'en entretenir un.

Jeanne rayonnait, tout heureuse d'être tombée juste et d'avoir vertement répondu à sa voisine.

— Voyons î continua Raphaële, penses-tu qu'il n'est pas plus agréable, quand on a un peu de pognon à mettre dans le commerce, de le dépenser avec une petite femme qui vous aime bien, qu'on adore, que de le flanquer à la figure d'un monsieur qui ne vous en sait pas gré et qui ne se gêne pas pour vous coller des beignes, les jours où vous rentrez les mains vides? Parce qu'enfin, ça arrive quelquefois, de n'avoir pas de chance.

— Ça, c'est sûr, dit Jeanne.

— Tandis que, poursuivit Raphaële, quand on vit deux femmes ensemble, on règle ses dépenses sur ses recettes. Si les affaires vont, on met de l'argent de côté. On a une bonne. Moi, dans le temps, quand j'étais avec Niniche..., la pauvre petite qui est morte s'appelait Niniche... nous nous entendions si bien! C'était ma petite femme! Autant que je pouvais, je lui épargnais du travail... Il n'y avait pas plus heureuse que moi quand je pouvais la laisser reposer... Par exemple, c'était elle qui s'occupait du ménage... Le matin, elle faisait le marché, elle préparait le déjeuner... Je me levais à onze heures... L'après-midi, nous allions àla promenade, au Bois... où ca lui faisait plaisir... Le soir, nous ne nous quiuions pas. La pauvre chérie! Nous n'avons eu une discussion qu'une seule fois. Elle avait rencontré son premier amant.,, un type de chez elle qui avait eu son pucelage, et elle avait découché... Le lendemain, je lui ai fichu des calottes... Je l'ai bien regretté, du reste! Elle m'a avoué après qu'elle avait eu une désillusion. Ça ne lui avait fait aucun effet, mais elle n'avait pas su résister à un premier mouvement.

28S MADAME LA BOULB

— Elle est morte longtemps après? demanda Jeanne très intéressée.

— Non! un an plus tard... Elle est partie de la poitrine. La pauvre petite n'était pas forte. Sa mère était morte deçà... une de ses sœurs aussi... tu comprends, celait de famille!

— Moi, dit Jeanne, y a rien à craindre de ce côté-là; je suis solide.

— Tant mieux ! continua Raphaële, mais si tu savais ce que je l'ai soignée nuit et jour pendant trois mois. Ah ! je te le jure que je n'ai pas regardé aux médicaments

ni aux médecins! Mais qu'est-ce que tu veux... contre la force, pas de résistance !

Jeanne buvait les paroles de Raphaële; elle admirait le dévouement de sa nouvelle amie et s'applaudissait de plus en plus d'avoir lié connaissance avec elle.

Les conseils d'Aline, qui lui recommandait la fidélité à son amant, lui paraissaient dictés par un sentiment personnel, un désir de se justifier, elle qui entretenait ce M. Théodore dont on venait de lui dévoiler la conduite peu recommanda ble.

Les discours de Raphaële, au contraire, affermissaient la résolution qu'elle avait prise de se débarrasser de la Boule, pour adopter celte vie si pleine de charmes, dont sa nouvelle amie lui détaillait les avantages.

A chaque minute, les deux femmes étaient arrêtées ou saluées au passage par les exclamations des promeneurs.

— Tudieu! les jolies filles!

— Mâtin ! quel galbe I

Mais Raphaële entraînait sa compagne et passait sans détourner la tête.

— Vois-tu, ce n'est jamais sérieux cette manière d'interpeller les femmes. Ce serait du temps perdu que de les écouter. Tu peux te fier à moi, je connais mes tête»

et il n'y a pas de danger que j'en lotisse échapper un avec lequel il y ail quelque chose è fiiire.

Pourtant elles acceptèrent un bock de deux gommeux qui les poursuivaient de leurs compliments et de leurs protestations.

— Voilà une espèce que je recommande, ditRaphaôle, quand elles furent parvenues à se débarrasser des deux gêneurs; ça dépenserait deux ou trois louis dans votre compagnie, ça coucherait même avec vous si on les laissait faire et ça ne vous flanquerait pas un rotin ! Comme je ne vis pas de l'air du temps et que je ne me sens pas le besoin de m'envoyer un béguin, je fuis ces crevés-là comme la peste et je te conseille d'en faire autant. C'est généralement bête comme une oie, et d'ailleurs s*il me plaisait de faire l'amour à Tceil... tu penses bien que j'ai mieux que ça dans ma table de nuit.

Les deux amies se séparèrent à minuit, sans avoir fait de rencontre sérieuse. Il fut convenu qu'on se verrait tous les jours soit rue Bréda, soit rueCondorcet, dans l'après-midi, et que chaque soir on tenterait la chance ensemble.

Jeanne fut très aimable pour la Boule ce soir-là; mais elle prétexta une indisposition qui l'empêchait de répondre aux marques de tendresse que lui prodiguait son amant.

Son plan était ourdi, et elle commençait à le mettre en pratique. Tout en restant, en apparence, pour la Boule, la petite femme dévouée et attentive qu'elle avait été autrefois, elle s'ingénierait à trouver des motifs pour l'éloigner d'elle. Elle lui ferait subir une quarantaine indéfmie que la nature ardente et sanguine du jeune homme supporterait malaisément, et, si un beau jour, poussé par son tempérament énervé de continence, il en arrivait à lui faire des queues, quelle occasion!

284 KADAME LA BOULB

Mais ce qu'elle voulait à tout prix éviter, c'était un éclat venant d'elle, une discussion violente dont elle ne pouvait prévoir les conséquences et de laquelle, étant donné le caractère emporté du jeune homme, elle n'était pas assurée de sortir victorieuse.

A dater de ce jour, elle eut avec Raphaële des rendez-vous réguliers, parfois chez elle, le plus souvent rue Condorcet, dans le petit nid capitonné de son amie.

C'est en ce dernier endroit qu'elle aihiait surtout à se rencontrer avec «son petit homme». Là au moins elle n'était pas talonnée par la crainte d'être surprise ; on fermait les rideaux de la fenêtre, on allumait un grand feu qui illuminait h chambre de lueurs rougeâtres, et, pendant des après-midi entières, les deux femmes se roulaient, éperdument enlacées, sur les tapis moelleux, les peaux de ijêles qui recouvraient le plancher.

Jearme rentrait chez elle les sens cahnés, la chair apaisée, nul désir ne subsistant en elle, à point pour refuser à la Boule les faveurs qu'il ne cessait de solliciter.

— Ma chérie, tu ne m'aimes don« plus?

— Mais si, ma petite Boule, je t'aime bien... comme dans le temps. Mais si tu savais combien c'est fatigant la vie que je mène. Je t'assure, quand je rentre, je suis tellement éreintée que je n'ai guère le cœur de songer à autre chose qu'à dormir. Ça serait une souffrance pour moi et tu n'éprouverais pas de plaisir!

Mais la Boule insistait :

— Je ne voudrais pas, déclarait-il naïvement, t'étre désagréable. Mais c'est qu'il n'y a pas à dire, depuis le temps... j'expire de vertu... positivement!

Alors, de loin en loin, Jeanne poussait un gros soupir, comme si elle se résignait à un grand sacrifice, et s'abandonnait inerte aux bras de son amant.

— Je te jure, c'est bien pour toi que je le fais... Je

SIADAME LA BOULE 285

ne veux pas que tu croies que j'y mets de la mauvaise volonté.

Mais ce n'étaient plus ces étreintes d'autrefois qui les transportaient au septième ciel. La Boule avait beau ()rendre sa maîtresse avec précaution, gauchement, comme un objet fragile qu'on craint de briser, dos plaintes, des cris entrecoupés d'impatience ou de douleur éclataiert,

— Comme tu es brutal! Prends donc garde! Tu me fais mal!

Et Jeanne affectait de rester ensuite froide et comme brisée par l'effort surhumain qu'elle avait fait en cédant aux obsessions de son amant.

— Ça n'est pas possible, disait la Boule, tu es malade! [| faut que tu voies un médecin.

— Mais non! mais non! je suis très bien portante, c'est la fatigue. Ah ! c'est pas drôle, va ! notre métier, et l'argent qu'on gagne n'est pas volé, je te jure! Si je suis comme ça avec toi, qui es mon amant, tu dois juger de ce que je suis avec les miches. Pour sûr! je n'étais pas faite pour truquer... mais, qu'est-ce que tu veux, il faut bien vivre!

Elle se retournait vers la muraille, heureuse de la comédie qu'elle venait de jouer, tandis que, sincèrement désolé, la Boule murmurait :

— Ah! pourquoi ne suis-je pas riche! Si au moins, un de ces jours, je pouvais faire un de ces coups (jui vous calent un homme sérieusement. 11 faudra que j'en parle à Théodore!

A ce souhait platonique se bornait la révolte de la Boule contre un état de choses qui le peinait réellement, car il ne pouvait raisonnablement songer à modifier leur manière de vivre.

Depuis que, d'une part, il s'était associé avec M. Théodore; que, d'autre part, Jeanne travaillait aux Folies-

Bergère, le couple était entré dans une ère de prospérité inconnue jusqu'à ce jour.

On pouvait aujourd'hui vivre largement, se passer de l'aide de Mon Oncle, qui ne venait plus qu'à des intervalles éloignés et encore comme client tout simplement se payer un tas de petites douceurs et même mettre uu peu d'argent de côté.

Une fois cependant, l'idée étant venue à la Boule que la fréquentation continuelle des gens de la haute avait affiné les goûts de sa maîtresse au point de la détourner de lui, qui, au sein de cette opulence, était resté l'être fruste des premiers jours, il s'ingénia à copier les gens à k mode.

Il devint l'homme de toutes les élégances; il se parfuma, se fit coiffer tous les matins, se commanda un hahit et un vêtement pareils à ceux de ces messieurs du pesage.

Il voulut en faire la surprise à Jeanne et, un beau jour, il apparut coiffé d'un chapeau à haute forme gris, vêtu d'une jaquette noire, d'un pantalon à carreaux, d'un gilet sur lequel s'étalait une chaîne à breloques, ganté de jaune et chaussé de souliers vernis à bouts pointus.

— Qu'est-ce qui t'a pris? demanda la jeune fille stupéfaite.

Et elle ne put s'empêcher de rire à voir Tair gauche de son amant, qui marchait les jambes écartées et sur la pointe des pieds,^ avec la crainte visible de friper ses effets.

— J'ai pensé que tu m'aimerais mieux comme cela, fit-il naïvement.

— Mais, pauvre ami, je ne peux pas t'aimer plus que je t'aime, tu le sais bien... Ça ne te va pas mal; seulement, il faudra apprendre à porter ces habits-là et m'enlever ces breloques.

La Boule éprouva un serrement de cœur et son visage se rembrunit.

— Enfin, continua Jeanne pour atténuer un peu ce que sa réflexion pouvait avoir de bfessant, je ne te fais pas un reproche d'avoir voulu te mettre un peu à la mode. Tu es quand môme beaucoup mieux qu'avant.

Des semaines et des mois s'écoulèrent sans qu'aucun incident extérieur vînt changer la marche ordinaire des choses; mais, chez la Boule, une sourde irritation avait remplacé la patience avec laquelle il avait tout d'abord supporté la réserve dans laquelle le tenait sa maîtresse.

Un jour que, pour la centième fois, Jeanne refusait d'accéder à son désir en lui répétant doucemeiit : « Puisque je te dis que je suis fatiguée, mon chéri ! » il s'emporta et lui répondit avec colère:

— Enfin, nom de Dieu! voyons !... Suis-je ton amant ou non?... Il y a quelque chose là-dessous... c'est pas possible... Mais si jamais je m'en aperçois... Les aulre» femmes qui font la noce ont des amants aussi, il me sem bleî et elles n'agissent pas avec eux comme toi avec moi !

— Ça ne prouve qu uue chose, riposta tranquillement Jeanne, c'est qu'elles sont bâties autrement que moi... Si tu veux m'achever, je veux bien... tiens, tu peux y aller!

Et elle s'offrit à lui. La Boule, furieux, fut démonté ; il ramena en grommelant sa couverture sur son nez, mais il n'osa passer outre.

De son côté, Jeanne avait eu parfois à souffrir depuis son collage avec Raphaële. Tout d'abord, elle avait instruit son amie de l'épreuve à laquelle elle soumettait son amant, et la jeune femme l'avait fort approuvée, estimant que c'était là le meilleur moyen de détacher d'elle ce crampon de la Boule ; mais le temps avait passé, l'intimité des deux femmes s'était resserrée, et Jeanne res-

tait rivée à sa chaîae, sans que rieH n'annonçât une rupture prochaine.

Raphaële avait alors mis en doute la fidélité de Jeanne et son désir sincère de reconquérir la liberté.

Chaque jour elle accablait son amie de questions :

— Eh bien ! rien de nouveau?

— Non î

— Ce n'est pas naturel, ça !... Mais il est donc en bois, ton la Boule? On ne me fera jamais croire que si tu lui tenais sérieusement rigueur, il ne serait pas parti depuis longtemps. Il t'aurait peut-être rouée de coups auparavant, mais il nous aurait débarrassées de sa présence.

Jeanne lui ayant avoué que parfois, à des intervalle; très éloignés, elle avait cédé pour avoir la paii, Raphaële était entrée dans une colère épouvantable.

— Et tu dis que tu m'aimes! s'écria-t-elle. C'est trop fort! Ahl fais bien attention... tu ne me connais pas! Je suis personnelle, moi; je veux tout ou rien! Je ne t'ai pas forcée de te mettre avec moi. Tu y es I tant pis pour toi! J'aurai tout... ou ça ira mal 1

Et depuis ce jour, Jeanne n'osa jamais rendre compte à sa terrible amie de la façon dont elle passait chaque nuit, craignant d'éveiller sa susceptibilité ou d'exciter sa colère..

Mais là ne se bornaient pas les petites vexations de Raphaële. Sa jalousie trouvait à tout instant un nouvel aliment. Elle surveillait les regards de Jeanne, qu'elle ne quittait pas -d'une semelle pendant leurs sorties.

Si la jeune fille adressait la parole à une femme, Raphaële fixait sur elle un œil scrutateur:

— Tu la connais donc?... Tu as couché avec elle, je parie?

Et Jeanne devait se répandre en protestations in dignees pour chasser le doute de l'esprit de son amie Elle devait lui rendre un compte exact de l'emploi de

son temps, calculer ses réponses, Rapnaôle étant toupurs prête à mal interpréter la moindre hésitation.

Il avait fallu renoncer à « faire » les Folies-Bergère, à cause d'une habituée qui ne manquait jamais de saluer Jeanne d'un petit signe de tête. Raphaële avait juré de crever cette sale grue, en qui elle devinait une rivale.

C'était au Jardin de Paris et parfois à l'Élysée-Montmartre qu'elles passaient à présent leur soirée.

Raphaële était une chahuteuse de premier ordre; elle enseigna à son amie les secrets du ancan, mais elle ne lui permit jamais de faire vis-à-vis dans un quadrille à une autre danseuse qu'elle. Comme elle avait acquis la persuasion que Jeanne préférait les femmes aux hommes, sa jalousie s'exerçait surtout à l'égard des premières.

Plusieurs fois, Jeanne, exaspérée de cette tyrannie, avait rêvé de s'en affranchir; mais on eût dit que Raphaële devinait ces velléités de révolte. Elle lui demandait pardon, s'humiliait devant elle, redoublait de prévenances et, de nouveau, sous les caresses passionnées de la jeune femme, Jeanne oubliait ses rancunes.

Cependant la jeune fille avait à peu près rompu avec Aline. A de brèves et banales phrases jetées au hasard des rencontres dans Tescalier de la maison se bornaient les relations des deux femmes. Jeanne s'était sentie blessée par les appréciations un peu vives de sa voisine, et, de son côté, Aline ne pouvait oublier de quel ton cette petite mijaurée, dont elle avait pris la peine de faire l'éducation, lui avait riposté.

C'était bien fini, cette fois! On ne l'y reprendrait plus à vouloir dessaler des petites rues, ni à faire profiter qui que ce soit de son expérience, et, dans ses conversations avec M. Théodore, elle ne tarissait pas sur l'ingratitude humaine.

Une fois que la Boule, qui maintenant passait toutes

ses soirées avecle remisier, occupé à discuter les pro-

t9fy MADAME LA BOULE

nostics du lendemain, était venu prt?ndre le café olies elle, à rinsu de sa maîtresse, elle laissa échapper quelques mots qui éveillèrent l'attention du jeune homme.

Aline parlait du danger des mauvaises fréquentations qui, disait-elle, conduisent à l'oubli des devoirs et coulent en rien de temps la femme la mieux douée.

M. Théodore confirma l'opinion d'Aline.

— Une fois que le ph est pris, déclara-t-il, c'est fini... C'est Fécueil dans lequel tombent la plupart des débutantes. Elles ne veulent plus rien entendre, se brouillent avec leurs meilleures amies... qui s'efforcent de leur faire entendre le langage de la raison... Il ne faut pas s'étonner si tant de filles, sur lesquelles on avait fondé les plus brillantes espérances, terminent si mal leur carrière, faute de direction 1 Les mauvaises fréquentations, les relations suspectes, ça mène à la misère... et de là à l'hôpital I

La Boule, qui ne pouvait prendre son parti du changement de Jeanne à son égard, mais qui, par orgueil, ne s'en était jamais plaint, sentit l'allusion.

Il demanda des explications. Aline et Théodore se regardèrent sans répondre.

Sur les instances du jeune homme, le remisier finit par avouer qu'en effet il pensait à Jeanne en émettant ses théories sur l'imprudence des femmes qui ne savent pas choisir leurs amies; mais sa discrétion bien connue, sa sympathie pour la Boule, à qui il serait désolé de causer un chagrin et dont il craignait, à juste raison, d'éveiller les légitimes susceptibilités, lui faisaient un devoir de se taire.

Il ajouta qu'aussi bien ses confidences ne serviraient probablement à rien, Jeanne s'étant déjà engagée trop avant dans la voie nouvelle qu'elle avait choisie, et il se faisait un scrupule de jeter le trouble et la discorde dans un ménage si uni. Peut-être, après tout, se trom-

pait-il et il serait désolé alors d'éveiller dans l'esprit de scn ami un doute ne reposant pas alors sur des bases certaines.

Ces insinuations perfidenient ironiques eurent le don d'exciter encore plus la curiosité de la Boule. Il pressentait que, dans les confidences de son associé, il allait trouver le secret des résistances de sa maîtresse, et il exigea une explication nette et catégorique.

Certes, lui aussi, s'était aperçu (jue, depuis quelque temps, Jeanne obéissait sans nul doute à une influence néfaste. Elle n'était plus la même; il en souffrait, mais il n'avait pu en pénétrer la cause et un sentiment d amour-propre peut-être mal placé l'avait empêché de s'en ouvrir à ses amis; mais, puisqu'ils pouvaient l'éclairer à ce sujet, il faisait appel à toute l'affection qu'ils lui portaient et les conjurait de parler.

Si Jeanne était réellement sur une mauvaise pente, il se chargeait de la faire rentrer dans le devoir^ et peutêtre la jeune fille devrait-eile à leur franchise de ne pas voir son avenir irrémédiablement compromis.

Sa maîtresse était une bonne petite fille, une enfant pleine de cœur, mais d'une nature faible, se laissant facilement entraîner. En quelques phrases brèves, il fit le tableau du bonheur dont il avait joui, sans qu'un nuage vînt troubler une union parfaite, jusqu'au jour où elle avait fait preuve à son égard d'une froideur que rien ne justifiait et nullement en rapport avec les marques de tendresse qu'elle lui avait spontanément données pendant les premiers mois de leur liaison.

M. Théodore souriait! Aline clignait de l'œil en mur murant :

— C'est ça ! c'est bien ça!

— Il paraît, continua la Boule, que j'ai été bieft aveugle, puisque je n'ai rien vu et que vous avez deviné le secret de son changement. Quand j'ai demandé à

Jeanne pourquoi elle avait cessé d'entretenir avec M™* Aline les relations suivies des premiers jours, elle m'a raconté je ne sais quelle histoire de femme à laquelle je n'ai rien compris. Je n'ai pas insisté, croyant à une brouille passagère provoquée par un motif futile. Il paraît qu'il y a autre chose. J'ai besoin de savoir quoi, dans son intérêt et dans le mien. Je fais donc appel à toute votre amitié et je compte que vous ne me cacherez rien.

— Quelle histoire de femme vous a-t-elle racontée? demanda Aline.

— Mon Dieu ! je ne m'en souviens plus bien ; mais, autant que je puisse me le rappeler, elle a prétendu que vous étiez jalouse, parce qu'elle avait travaillé avec une autre femme que vous.

— C'est trop fort ! s'exclama Aline. Jalouse, moi? Et pourquoi ça, grand Dieu? Est-ce que j'ai été la chercher? Est-ce que j'ai besoin d'elle pour gagner de l'argent? Eh bien! je vais vous dire ce qui se passe I

M. Théodore s'interposa.

— Ma chère amie, on a toujours tort de s'occuper de choses qui ne vous regardent pas. Tu ferais mieux de te taire.

Mais Aline ne voulut rien entendre.

— Non I non ! je n'admets pas qu'on fasse de potins sur mon compte. Voilà la vérité. Le jour oii vous êtes allés aux Eolies-Bergère ensemble, Jeanne y a fait la connaissance d'une truqueuse très connue pour ses vices... d'une gousse, si vous voulez le savoir, Raphaële! la fameuse Raphaële 1 Une saleté qui, depuis dix ans^ vit en ménage avec de pauvres filles qu'elle a empaumées comme elle essaye à présent d'empaumer votre femme! Elle en a déjà eu deux de tuées sous elle et, comme à présent elle est seule, savez-vous ce qu'elle cherche?... Je n'ai |>as la preuve de ce q^ue je vais vous dire, mais

MADAME LA BOULK 293

j'eil mettrais ma main au feu... Elle cherche à vous faire brouiller avec Jeanne, à qui elle a persuadé que vous êtes un individu de rien, ne cherchant qu'à vivre aux dépens de votre maîtresse.

La Boule blêmit. Le mal était encore plus grand qu'il ne pouvait l'imaginer.

— Elle veut la décider, continua Aline furieuse, à vous lâcher, et elle arrivera à ses fins... si vous n'y mettez bon ordre, car elle est fine et ne reculera devant rien pour aboutir. J'ai fait dès le début une observation amicale à Jeanne; elle m'a envoyée promener et, depuis ce jour, Raphaële vient passer chez vous des après-midi entières deux ou trois fois par semaine... Je vous laisse à penser ce qu'elles disent et ce qu'elles font ; mais, d'après ce que vous venez de nous raconter, il est clair que la petite y prend goût et subit déjà l'influence de sa nouvelle amie. Aussi attendez-vous à tout!

La Boule se leva, tremblant de colère. 11 serra la main d^Aline.

— Ma chère amie, lui dît-il, je n'oublierai jamais ce que vous venez de faire pour moi. Je suis complètecient édifié et je vois clair dans toute cette affaire. Dès demain matin, je vais aller trouver cette Raphaële, et vous verrez comment la Boule se venge... Quant à Jeanne, elle est et elle restera ma femme! J'ai toujours été bon pour elle... elle m'a trompé... Je me charge de la corriger d'une façon qui lui enlèvera l'envie de recommencer! Encore une fois, merci !

Il mit son chapeau et se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, M. Théodore lui mit la main sur l'épaule.

— Mon cher, la colère est mauvaise conseillère. Qu'allez-vous faire?

— Je vais commencer mon exécution ce soir... Je finirai demain matin.

— Vous allez commettre quelque imprudence. Je ne vous laisse pas sortir. Asseyez-vous et causons.

La Boule hésita, puis il se laissa tomber sur le siège qu'avançait M. Théodore. Ses yeux brillaient, ses narines frémissaient. Il s'accouda sur la table, la tête dans ses mains et murmura :

— Non! c'est trop raide! Jeanne, une gosse pour qui je me suis sacrifié !... Jeanne... me tromper avec une Raphaële! Oh! la punition sera exemplaire.

M. Théodore souriait dans sa barbe; il versa du rhum dans la tasse de la Boule.

— Voyons! mon cher, un peu de calme ! Que diable! c'est moins grave pourtant que si elle avait pris un amant!

— C'est pis! prononça sourdement le jeune homme. — - Et puis, nous n'étions pas là, Aline ni moi...

Notre hypothèse est peut-être fausse... Avant de prendre une résolution toujours grave dans des circonstances semblables, il serait peut-être utile de chercher à confondre les coupables...

— Que voulez-vous dire?

— Je m'explique, continua M. Théodore, qui mûrissait un plan. Avez-vous une clef de votre appartement?

— Oui, dit la boule.

— Eh bien ! rien de plus facile... Un jour que les deux femmes, se croyant sûres de n'être pas surprises, puisque vous êtes toujours absent dans l'après-midi, seront enfermées chez vous... entrez à l'improviste.,. vous verrez bien.

— Tiens! c'est une bonne idée, fit la Boule.

— Théodore n'en a que de comme ça, dit Aline. Ah! ce sera rigolo de voir leurs têtes.

— Seulement, continua le remisier, il faut que d'ici là vous ne laissiez rien paraître ; il importe qu'on ne puisse supposer que vous vous doutez de quelque chose.

— Cela, ça me regarde, dit 1» Boule. Prenons seulement nos dispositions.

On tint conseil. La motion de M. Théodore prévalut Il prenait un plaisir extrême à régler les détails de l'expédition, et il exposa son plan avec méthode, avec calme, comme s'il se fût agi d'upe aventure dangereuse, importante, d'où dépendissent de nombreux et de graves intérêts.

— Vous sortirez de chez vous à l'heure accoutumée, puis vous remonterez, en veillant à ce que personne ne puisse s'apercevoir de votre rentrée, et vous attendrez ici rheure. propice. Aline fera le guet et vous préviendra de l'arrivée de Raphaële. Vous ouvrirez sans bruit et vous apparaîtrez au bon moment. Le reste vous regarde et je n'ai point de conseils à vous donner.

La Boule remercia avec effusion M. Théodore, cet ami dévoué dont l'amitié ne se démentait pas, môme dans des circonstances si pénibles pour lui, et les trois conjurés se donnèrent rendez-vous pour le lendemain.

Ce soir-là, et bien qu'il en brûlât d'envie, le jeune homme ne demanda rien à sa maUresse. Il avait le cœur oppressé et il sentit, pour la première fois, quelle place elle occupait dans sa vie.

Jamais elle ne lui avait semblé plus jolie ni plus désirable. Et c'était elle, elle, la première femme qu'il eût aimée et qui s'était jadis donnée à lui si ingénument et si complèteiiient, qui aujourd'hui le trompait avec une iraînée , que les autres femmes se montraient du doigt I

Et il avait fallu que des étrangers lui ouvrissent les yeux, son amour ayant été assez aveugle pour ne rien voir! Comment avait-il pu ne pas être frappé tout de suite du changement subit et anormal de Jeanne à son égard?

A plusieurs reprises^ il dut se retenir pour ne pas

éclater, lui demander compte de l'infamie de sa conduite. Seul, Tespoir d'une vengeance éclatante qu'il méditait arrêta les paroles sur ses lèvres, il se soulagea en adressant à sa maîtresse quelques questions banales :

— Es-tu contente, ce soir!

— Oui... assez! Ça ne va pas mal.

— Tu dois connaître beaucoup de monde maintenant? As-tu revu la femme qui est venue te raccrocher le jour où nous sommes allés aux Folies-Bergère ensemble?

— Oui, je la revois quelquefois... de loin en loin. C'est une gentille camarade.

La Boule craignit de se trahir. Bien qu'il fût indigné du ton calme qu'affectait Jeanne en parlant de sa complice, il mit fin à son interrogatoire.

Il ne dormit pas de la nuit et se leva de bonne heure, pris d'un besoin de locomotion qui lui fit remonter sans but l'avenue des Champs-Elysées jusqu'au rond-point de l'Étoile. Il marchait tête nue, son front brûlant de fièvre caressé par Tair frais du matin, préoccupé de la façon dont il exercerait sa vengeance.

Toute la nuit, il avait roulé mille projets dans son esprit, ne s'arrêtant à aucun, rêvant des supplices atroces...

Il revint à l'heure du déjeuner, l'âme un peu rassérénée; puis, aussitôt après le café, il prétexta une affaire importante, qui le retiendrait toute l'après-midi et le forçait de s'absenter plus tôt, et il sortit.

Dix minutes après, il était de retour chez Aline et attendait impatiemment l'arrivée de Raphaële. Il paraissait maintenant sûr de lui-même, et, sans vouloir faire connaître le parti auquel il s'était arrêté, il avait déposé dans un coin un paquet soigneusement ficelé et recouvert d'un journal.

Mais son attente fut déçue. A trois heures, Jeanne, en ' grande tenue, partit seule, a|)rès avoir soigneusement fermé sa porte.

MADAME LA BOULS 297

La Boule ne pensa même pas à la suivre. C'est chez lui, dans cet appartement qui ne devait être témoin que de ses amours à lui, qu'il voulait punir les coupables.

— Ça sera pour demain, dit Aline.

Il se résigna bien malgré lui, désolé du retard imposé par la nécessité, comme s'il eût craint de ne plus se sentir, après vingt-quatre heures, le courage de procéder à l'exécution.

Il resta si sombre, toute la soirée et toute la nuit, que Jeanne elle-même s'en émut.

— Tu ne manges pas... tu es tout triste, tu as donc quelque chose? lui demanda-t-elle, lorsque, en rentrant à deux heures du matin, elle le trouva étendu, tout pensif, sur la chaise longue. Pourquoi n'es-tu pas couché?

— Pour rien! répliqua-t-il brusquement.

— Oh! dès l'instant que tu me réponds comme ça I dit-elle d'un air oflensé, ne crains rien! je ne te demanderai plus rien.

Elle se mit au lit sans mot dire et s'endormit paisiblement.

— Comment peut-on dormir d'un sommeil si tranquille, se demanda la Boule, quand on devrait avoir la conscience bourrelée de remords? Ainsi, moi qui ne suis, en somme, dans cette affaire, que la victime... et aussi le justicier, je ne puis prendre une minute de repos! Il faut qu'elle soit bien coupable, bien endurcie dans le crime, puisque moi, dont la conduite est cependant pure et exempte de reproche, je suis tué, assassiné par la contrainte que je suis forcé de m'imposer, par l'hypocrisie qu'il me faut déployer depuis deux jours pour ne pas me trahir? Elle, il y a des semaines et des mois que ça dure !

Et la tentation lui venait de saisir la jeune fille, de la traîner à terre en lui jetant son infamie à la face^ de

meurtrir et de défigurer ce corps si blanc qu'elle lui avait donné cependant, pour qu'elle n'osât plus janciais l'offrir à personne !

Car il l'aimait au fond, il l'aimait à en crever, et c'est pour cela qu'il souffrait tout...

Soudain la bougie, qui s'usait lentement au fond du chandelier, s'éteignit et la Boule se trouva dans l'obscurité. Quand il ne vit plus sa maîtresse, une réaction se fit dans son esprit, apaisa sa colère... Il se déshabilla, se glissa près d'elle sous la couverture et, la tête enfouie sous son oreiller, il pleura silencieusement.

Le lendemain, il était à son poste et faisait distraitement un "piquet avec M. Théodore, quand, à trois heures, Aline vint le prévenir. Raphaële venait d'arriver.

La Boule se leva, blanc comme un linge, et courut à la porte. M. Théodore dut l'arrêter.

— Attendez! attendez un moment! Laissez-leur le temps moral!

— C'est juste! fit-il, et il réclama le paquet qu'il av^it déposé la veille. De ses doigts tremblants, il dénoua la ficelle et tira du journal dans lequel il était enveloppé un balai de bouleau, acheté chez un charbonnier.

Il en détacha une poignée des plus fortes brindilles, choisissant les plus vertes et les plus longues. Quelquesunes portaient encore des feuilles.

Aline et M. Théodore, toujours souriants, le regardaient sans mot dire; puis, quand il se fut assuré qu'il avait bien en main son faisceau de verges :

— Allons! dit-il, les dents serrées, et vous allez voir la fouaillée !

Ses yeux, un peu hagards, étaient injectés de sang, Aline et Théodore se glissèrent derrière lui.

La Boule ouvrit sans bruit la porte d'entrée, traversa le palier, ia salle à manger, puis il tira brusquement à lui la porte de la chambre à coucher.

Les deux femmes, déjà nues, étaient assises sur le tapis. Elles poussèrent un cri, se relevèrent d'un bond, et restèrent un instant stupéfaites devant cette apparition inattendue. Puis, Jeanne courut se réfugier derrière la chaise longue, tandis que Raphaële, pâle comme la mort et les yeux démesurément ouverts, saisissait à la hâte sa chemise, dont elle essayait de se vêtjr.

La Boule voulut parler, mais les paroles s'étranglaient dans sa gorge, il ne put prononcer qu'un mot :

— Tas de salopes!

Et il marcha sur Raphaële, qu'il ne quittait pas de rœil. L'autre recula, épouvantée par la face blême de cet homme qui s'avançait toujours. Elle eut la sensation qu'il allait la tuer, elle cria :

— Laissez-moi tranquille... Je ne vous connais pas! La Boule lui arracha sa chemise, la saisit par un bras

et la traîna jusqu'au milieu de la chambre.

Alors Jeanne bondit et s'accrocha après le jeune homme, des mains de qui elle s'efforça d'arracher son amie.

— Ne la touche pasi je te défends de la toucher, entends-tuJ

— Ah! tu la défends! hurla la Boule, eh bien! il ne manquait plus que cela ! Crains rien, tu vas avoir ton tour tout à l'heure !

Cette fois, il voyait rouge; il lâcha un instant Raphaële, leva les bras et, d'un coup de poing terrible, il frappa sa maîtresse, qui roula«mu bout de la chambre. On entendit un bruit sourd, suivi d'un grand cri. La tète de Jeanne avait porté sur l'angle de l'armoire à glace, et, du front fendu, une large rigole de sang coulait jusque sur les épaules de la jeune fille.

Mais rien ne pouvait calmer la fureur de la Boule.

Il avait ressaisi Raphaële et lui avait ployé le corps en deux en la maintenant par un collier de force, le

coup favori des lutteurs, la nuque sous son bras gauche; puis, de sa main droite armée de verges, il commença à faire pleuvoir une grêle de coups sur la croupe de la jeune femme. •

La misérable se tordit en hurlant ; elle s'accrochait aux jambes de son bourreau, essayant de se dégager de rétreiftte puissante qui la tenait immobile.

Dans l'entrebâillement de la porte, Aline tapait des mains, de joie, tandis que M. Théodore, les yeux demiclos, passait sensueliement sa langue sur ses lèvres, jouissant du spectacle avec un plaisir sadique.

Dès les premiers coups, de longues zébrures, en relief, rouges, puis bleuâtres, se dessinèrent sur la peau lisse de Raphaële; ses cris terribles s'étranglèrent bientôt dans sa gorge de plus en plus comprimée par le bras de la Boule, se terminant en sanglots entrecoupés de râles sourds...

Le supplice continuait sans relâche ; de toutes parts, sous l'efïbrt répété du justicier, les marques s'enchevêtraient, striant ineffaçablement les reins et les cuisses. Des brindilles de bois, brisées dans la main du bourreau, s'envolaient.

Tout à coup une ligne sanglante apparut, puis des gouttes vermeilles stillèrent, ruisselèrent plus abondantes, coulèrent dans le pli des aines, et la croupe entière gonflée, tuméfiée, violette, se raidit.

M. Théodore devenu subitement sérieux, voulut intervenir; mais le jeune homme le repoussa brutalement. A présent, les verges s'imprimaient en creux, se rougissant dans les sillons sanguinolents qu'ils formaient dans la chair meurtrie....

Enfin, la dernière branche se brisa, la Boule ouvrit le bras, et le corps de Raphaële roula inerte sur le plancher. Les yeux de la malheureuse sortaient de leur

orbite, hagards, au milieu de sa face décompusée, congestionnée...

Les membres tordus par une souffrance aiguô, elle n'osait faire un mouvement, craignant qu'une révolte ne redoublât la rage de son bourreau.

— Voilà pour une ! fit la Boule en la repoussant du pied. Maintenant, passons à l'autre!

Et il s'avança vers Jeanne qui, assise par terré, à moitié aveuglée par le sang qui coulait de son front, mais insoucieuse de son propre mal, considérait cette scène avec épouvante.

— Ne me tue pas, Jules, je t'en prie! cria-t-elle, reconnaissant sur le visage de son amant l'expression qui l'avait tant effrayée le soir de son affaire avec l'Italien.

Mais, tandis qu'Aline entraînait chez elle, pour la panser, Raphaële, qui avait repris ses sens et avait recouvré assez de forces pour s'enfuir jusque sur le palier. M. Théodore barra résolument la route à la Bouie.

— Vous ne toucherez pas à cette enfant I Elle est blessée! Et le châtiment infligé à l'autre suffît.

— Laissez-moi I hurla la Boule, ça ne vous regarde pasi

— Je ne vous lâcherai pas!

— Jules! Jules! pardon! implora Jeanne en se traînant aux genoux de son amant.

La Boule s'assit, considéra une minute d'un air hébété sa maîtresse, les brindilles de bouleau éparses sur le parquet, puis il cacha sa figure dans ses mains,

— Allons! allons! dit M. Théodore, un peu de calme, cher ami. Votre vengeance doit être satisfaite;

— J'aurais dû la tuer! dit le jeune homme en reieyantlatête.

— La colère vous égare... Voyons, revenez à vousl...

302 «ADAME LA BOULE

Mais il fallut une heure avant que la Boule pût recou* vrer la possession de lui-même. M. Théodore fit preuve dans toute cette circonstance d'un dévouement absolu.

— Je vous remercie, dit Jeanne en lui serrant les mains ; sans vous, j'étais morte.

— J'ai fait ce que l'amitié me commandait de faire, répliqua modestement M. Théodore ; j'ai agi comme j'aurais aimé qu'un ami agît pour moi en pareille occur rence.

Il pansa lui-même la blessure de la jeune fille, dont l'œil gauche tuméfié était couvert d'une large ecchymose descendant jusqu'à la base du nez.

— Tamponnez-vous cela avec du vinaigre ou de l'eau salée... Voici votre œil qui se congestionne... Demain, vous ne verrez plus clair.

Jeanne, revenue de sa terreur, grommelait entre ses dents, lançant des regards fulgurants à la Boule, affalé sur- la chaise longue, la tête du côté du mur.

Tandis «qu'elle balayait et mettait la chambre en ordre, Aline rentra. Raphaële venait de partir, les reins entourés de compresses, pouvant à peine marcher.

— Elle ne m'a pas même dit merci, ajouta-t-elle, mais, c'est égal, elle est dans un état pitoyable... il ne devrait pas être permis d'abîmer une femme comme ça... Un moment j'ai cru qu'il allait vous tuer toutes les deux. Si j'avais su...

Mais elle s'arrêta à temps, voyant que Jeanne Pécoutait attentivement.

— Si tu avais su? interrogea Jeanne, eh bien? qu'estce qu'il y aurait eu ?

— Si j'avais su, répliqua Aline légèrement embarrassée, je ne me serais pas mêlée de ce qui ne me regarde pas... en la recueillant chez moi, s'entend!

— Ah ! bon I

— Et tu sais, méfie-toi, ma petite... ajouta la mal-

tresse de M. Théodore, Raphaële est méchante, elle est furieuse. Je ne sais pas ce qu'elle grommelait en partant, mais il y aura du grabuge...

La soirée se passa très silencieuse. Jeanne, la tête vide, humiliée, honteuse, ne trouvait ni uiî mot de révolte, ni un mot de reproche. Vaguement et en dépit des bonnes raisons qu'elle s'était forgées, elle reconnaissait ses torts; pour un peu, dans son for intérieur, son instinct de femme jalouse l'eût fait approuver la Boule, devant qui elle se sentait toute petite. Elle subissait de nouveau cet ascendant de la force physique qui avait fait d'elle si longtemps la femme soumise et orgueilleuse de son homme. Raphaële, dont les< caresses libertines l'avaient détournée, lui apparaissait à présent amoindrie et ridicule. Elle ne la revoyait plus que maintenue sous le bras du jeune homme, les reins à Tair, et se souvenant tout à coup des puériles susceptibilités de sa compagne, des obligations sous lesquelles cette dernière la faisait plier, elle s'étonnait tout à coup d'avoir pu la subir si longtemps.

Mon Dieu ! peut-être venait-il à son heure ce coup de force qui lui rendait la liberté et la préservait du sort des deux premières amies de Raphaële?

Et brusquement des pensées légèrement contradic toires s'éveillèrent, se heurtèrent dans sa petite cervelle, sans lien apparent; la seule idée nelte qui se fît jour dans son esprit était que jamais elle ne pourrait plus éprouver pour la Boule l'affection d'an tan. Elle le subirait certainement, puisqu'il était homme — elle venait d'en faire la dure expérience — à la tuer plutôt que de la lâcher; mais, outre qu'il était trop grossier, trop brutal, trop « ouvrier » sous ses beaux habits, pour qu'elle pût janiais trouver quelque plaisir en sa compagnie, elle lui en voulait d'avoir toléré la présence, dans sa chambre, de M. Théodore et d'Aline,

surtout au moment où il avait corrigé Raphaële.

Elle avait été surprise nue, adonnée à un vice commun, mais réputé malpropre, et elle avait eu le dessous dans la lutte qu'elle avait essayé d'engager avec son amant. On l'avait traitée en gamine I Quelle vengeance, après les mots désagréables qu'elle avait échangés avec Aline, si cette dernière s'avisait d'aller colporter partout le récit de cette scène ridicule 1

Et puis, qu'était-ce que cet homme, ce la Boule, qui, aussitôt son exploit accompli, était tombé dans un abattement complet, comme si tout courage l'eût abandonne subitement?

Elle l'examinait du coin de l'œil, elle le voyait triste, sombre, prêt peut-être à lui demander pardon si elle l'exigeait.

— Comme il eût été grand, pensait-elle, et superbe, s'il fût resté l'être héroïque que j'ai vu deux fois, le jour de sa bataille avec l'Italien et aujourd'hui... quand il est entré le fouet à la main. Maintenant, le voilà redevenu faible, sans force, presque honteux de son action !

Elle l'eût aimé de nouveau avec folie, sans doute, si, profitant de cette occasion, il eût ressaisi sa maîtresse et fait peser sur elle, sans défaillance cette fois, le poids de son autorité.

Mais la Boule était malheureux. Depuis que Raphaële avait disparu, sa colère était tombée; loin d'exciter sa fureur, le sang qu'il avait vu couler du front de sa maîtresse lui avait fait oublier sa rancune.

C'était lui qui, dans un élan de jalousie farouche, avait blessé cet être chéri pour lequel il eût donné sa vie, et maintenant, s'il eût osé, il eût couvert de ses baisers ce front meurtri par lui, conjurant sa petite femme d'ou-^ blier, de pardonner!

Combien il était reconnaissant à son ami et associé de s'être jeté au-devant de lui pour préserver Jeanne,

MADAME LA BOULB 303

pour l'empêcher d'assouvir sa rage aveugle et folle!

Oh! il oubliait tout, et la blessure profonde que lui avaient faite les confldences d'Aline, et la douleur qu'il avait ressentie en surprenant les deux femmes ! [l eût tout sacrifié pour retrouver, après son esclandre, sa Jeannette saine et sauve et guérie de sa passion absurde!

Cependant M. Théodore continuait ses bons offices, s'elTorçant de concilier les choses^ d'amener une réconciliation.

Eh! mon Dieu! quoi! ce n'est pas parce que, dans un moment d'oubli, la Boule s'était montré un peu brusque, que Jeanne devait lui tenir rigueur éternellement. Après tout, sa conduite, à elle, n'était pas sans reproche...

C'est vrai qu'à seize ans, alors qu'on n'a pas encore d'expérience, on se laisse facilement entraîner.

Eh bien ! puisque les torts étaient réciproques, puisque, d'une part, la Boule regrettait sa brutalité, que, d'autre part, Jeanne avait conscience de sa faute et s'en repentait, les deux amants devaient s'embrasser une bonne fois, faire la paix et ne plus reparler de cet incident pénible passé maintenant, et sur lequel il convenait de faire le silence.

Dans quel ménage n'y a-t-il jamais d'accrocs, et peuton raisonnablement espérer vivre dans une perpétuelle lune de miel? Lui-même, avec ses anciennes maîtresses et même avec Aline, il avait dû parfois faire face à de graves dissentiments, étouffer d'intestines discordes; mais il avait toujours cédé et il s'en était bien trouvé.

Aussi insistait-il, en cette occasion, pour engager les deux parties à mettre sous les pieds tout sentiment "amour-propre mal placé, puisque tous les deux, amant et maîtresse, avaient à se pardonner des injures réciproques.

Il prit par la main Jeanne et la Boule, et* quand il

les eut forcés de s*eiiibrasser, qu'il eut obtenu d'eux la promesse qu'on ne parlerait plus de rien, il les laissa, satisfait du rôle qu'il avait joué, fier du résultat qu'i! avait obtenu.

Aline approuva beaucoup la conduite de son époux, et elle ne quitta l'appartement de sa voisine qu'après lui avoir arraché la promesse de venir le lendemain déjeuner chez elle avec la Boule.

Jeanne avait consenti à tout, désireuse de ne pas voir s'éterniser la situation fausse où elle se trouvait, mais elle gardait une certaine rancune à Ahne, qu'elle accusait d'avoir vendu la mèche, en dénonçant à la Boule ses relations avec Bapha^le.

Elle voulut en avoir le cœur net :

— Maintenant que tout est fini, dit-elle, que tout est oublié, dis-moi-le franchement... c'est Aline, n'est-ce pas, qui t'a prévenu?

Mais la Boule se répandit en protestations.

— Ça, jamais de la viel Aline n'est pour rien dans mon esclandre d'aujourd'hui!

— Alors qui t'a instruit? demanda Jeanne, très incrédule.

— Personnel Mais, voyons! n'était-ce pas visible! Depuis des mois, tu n'étais plus la même. Chaque fois que je m'approchais de toi, tu me repoussais sous des prétextes invraisemblables. J'ai fini par me douter de quelque chose... Je te l'avoue, je t'ai espionnée, et quand j'ai été sûr de mon fait, j'ai agi... peut-être un peu brusquement, mais il faut bien faire la part des choses... Mets-toi à ma place!

— C'est égal, répliqua Jeanne, tu Tas trop maltraitée, cette pauvre fille.

— Je ne savais plus ce que je faisais... Je voyais rouge! et je t'aurais luée, si M. Théodore ne s'était pas mis entre nous deux... Mais, à ton tour, dis-moi un

MADAME LA BOUXE 307

peu, je t'en prie, quelle idée avais-tu? Et comment es-tu arrivée à écouter les propositions de cette Raphaële... toi, ma femme, qui m'as donné tant de preuves d'affection... et que j'aime tant!

— Ah ! voilà ! fit Jeanne en baissant les yeux , eh bien I écoute, puisque aussi bien nous sommes en train de nous dire nos vérités... Tu ne m'en voudras pas?... J'ai eu mon père, j'ai eu toi... j'ai eu Dupré... et de tous ceux-là, c'est toi qui m'a le mieux comprise... c'est toi qui as le mieux su me prendre... qui m'a montré ce que c'était que l'amour... eh bien ! cependant... mais je De peux pas te dire ça...

— Dis, je t'en prie, ma petite Jeanne!

— Eh bien I un jour, un homme... c'était Mon Oncle, tu sais, le vieux qui m'a conduite ici... Et puis, après lui, une femme, Raphaële, m'ont fait voir qu'il y avait autre chose dans l'amour que ce que tu m'avais appris... ils ont su éveiller en moi... je ne sais pas... des sensations nouvelles, et j'ai perdu la tête... J'ai aimé ces caresses douces qui me jetaient hors de moi-même et

'ai pris en horreur ces embrassements qui, jadis, me faisaient pâmer et crier de plaisir, et qui ne m'ont plus rien dit, ni fait éprouver quand j'ai connu les autres... Alors, comme jamais tu ne me parlais de rien... que tu t'en tenais aux pratiques d'autrefois, j'ai essayé d'éloigner les occasions de me rencontrer avec toi... J'ai écouté Raphaële... Voyons, mon petit la Boule, avouele, c'était bien un peu ta faute... c'était pas à moi de te rien demander?...

— Je sais, fit la Boule rêveur, mais je pensais sincèrement que tu étais comme moi, que tu aimais ces étreintes longues d'où l'on sort meurtri... J'ai tort... pardonne-moi... A l'avenir, je t'aimerai comme tu veux que l'on t'aime!

Il se fit câlin, il passa très doucement sa main dans

les cheveux qui frisottaient sur le front de sa maîtresse.

— Maintenant, ne m'en veux-tu plus?

— Non ! fit Jeanne.

— Je serai si aimant que tu oublieras tout, môme cela, ajouta-t-il en posant ses lèvres sur la large ecchymose déjà violette qui couvrait l'œil de sa maîtresse. Couchons-nous, veux-tu?... et soufflons la camoufle, que je ne voie plus cette vilaine mirette toute rouge et toute gonflée, — par ma faute!

Après un sommeil pénible et hanté de cauchemars, Jeanne eut un réveil douloureux. Il lui semblait qu'un cercle de fer étreignait son front, mais peu à peu ses idées confuses se coordonnèrent et la scène de la veille fe retraça nettement dans son esprit.

Elle se leva et jeta un coup d'œil dans sa glace. Le bandeau qui recouvrait sa blessure était taché de sang et la meurtrissure de la face avait pris une teinte oleuâtre; à peine pouvait-elle entr'ouvrir ses paupières tuméfiées.

— En voilà pour huit jours à ne plus ficher le nez dehors ! fit-elle d'un ton de mauvaise humeur. C'est ça qui ne va pas faire bouilhr la marmite !

Elle se recoucha près de la Boule, qui dormait toujours profondément, et elle se remémora les incidents de ia nuit.

Non, décidément toutes ses tergiversations de la veille aboutissaient au même résultat. Jamais plus elle n'aimerait son amant. Jamais plus le contact de ce gros garçon ne ferait frémir sa chair; l'expérience est faite.

Un instant, poussée par une sorte de repentir, matée par cette poigne formidable qui avait fait demander grâce à sa complice, émue par la virile beauté de ce mâle orgueilleux et jaloux, elle avait tenté un dernier

effori sur elle-même, essayé d'affiner l'éducation passionnelle de son amant, dans le vague espoir de retrouver ses sensations d'autrefois décuplées par l'adjonction des pratiques enseignées par Raphaële.

Tentative vaine, le succès n'avait pas répondu à son attente; elle était restée froide sous les caresses gauches et les essais maladroits de la Boule.

Dieu sait pourtant quelle complaisance elle y avait apportée, avec quel désir d'aboutir elle s'était prêtée aux embrassements du jeune homme.

Et cependant elle n'avait ménagé ni les aonseils, ni les encouragements. Les gros doigts de la Boule n'étaient pas faits pour se promener sur ses membres délicats et sensibles. Avec lui, elle ne devait plus compter que sur les manifestations d'un amour grossier dont l'égoïsme s'assouvirait éternellement sur son corps mal préparé.

Combien différents les attouchements îascits de Mon Oncle, les enlacements éperdus de Rapnaêle !

Jusqu'à midi, Jeanne resta plongée dans ces réflexions désolantes.

— Avoir seize ans, se disaii-elle avec un sentijnent profond de tristesse et de découragement, avoir seize ans, connaître l'amour, le vrai... et se sentir rivée pour toujours à un être qui ne vous comprendra jamais! Être privée, peut-être le restant de sa vie, de joies entrevues et regrettées, parce que, dans un moment d'égarement et de passion irraisonnée, vous vous êtes donnée à un homme que votre inexpérience vous montrait à un point de vue tout différent de ce qu'il était vraiment!

Car contracter une nouvelle liaison, il n'y fallait pas songer après la scène de la veille et, quant aux miches, Jeanne les tenait pour des « espèces » méprisables, matière taillable à merci, auxquels une femme qui se

respecte ne doit accorder qu'un acquiescement super- Bciel et des privautés au prix du tarif.

Renouer avec Raphaële lui semblait également impraticable ; d'abord la passion ferait-elle oublier à la jeune femme l'humiliation de la fessée? Et d'ailleurs, son attachement à elle, Jeanne, n'avait pas résisté au ridicule.

Elle sentait qu'elle ne pourrait plus revoir son ancienne amie sans avoir envie de rire.

Elle était donc bien décidément condamnée à vivre dans le nul, comme disait la Collignon, sans espoir de trouver jamais une issue à l'impasse oii elle était acculée, la Boule restant l'obstacle éternellement insurmontable.

Elle passa cette première journée bien tristement, en dépit de son amant, qui la comblait de prévenances pour faire oublier ses violences. Et comme si tout dût concourir à lui faire trouver les heures plus longues, A.Hne, chez qui elle déjeuna avec M. Théodore et la Boule, n'égaya la situation par aucun des lazzis dont elle était coutumière.

Depuis le matin, elle souffrait; une migraine abominable lui martelait les tempes.

Jeanne lui sut cependant infiniment gré du soin qu'elle prit, ainsi que M. Théodore, à lui faire oublier qu'elle avait été témoin de la scène de la veille. Elle ne comprenait pas qu'en agissant de la sorte sa voisine cachait son jeu, dans sa crainte de laisser soupçonner qu'elle avait été l'instigatrice du guet-apens.

Aline, ayant attiré sa voisine dans un coin, l'avaiî en eflet mise tout de suite à l'aise.

— Il ne faut pas te faire de bile, va, ma chatte 1 Tu as fait une bêtise. Eh! mon Dieu! qui est-ce qui n'en fait pas? Moi, la première ! Je te jure que, dans ma carrière, j'en ai vu bien d'autres... car je n'ai

pas toujours eu Théodore, qui, lui, est une véritable perfection et qui ne m'a jamais touchée du bout du doigt... C'est vrai que je ne lui en ai pas donné l'occasion... D'ailleurs, en ce qui te concerne, c'est fini, tu as expié ta faute... Tu es marquée, c'est vrai, mais dans huit jours il n'y paraîtra plus. Donc, sois sans crainte... Ce n'est pas moi qui irai racontei ton aventure. Du reste, ça n'intéresserait personne. Puis, avec un grand air de mystère :

— Seulement, écoute-moi bien... Un petit conseil en finissant. Si jamais (ce que je ne te souhaite pas, mais enfin tout arrive...), si jamais tu avais l'intention de faire une nouvelle bla^^ue, prends mieux tes précautions... Chérie, tu t'affichais trop... tout le monde causait de ta liaison avec Raphaële... Moi, tu penses bien, je voyais tout et je ne disais rien... Je n'ai pas Phabitude de m'occuper de ce qui ne me regarde pas; mais, ce qui m'épate, c'est que la Boule n'ait pas été prévenu plus tôt...

— Tu n'as pas d'idées sur la personne qui nous a dénoncées? deuianda Jeanne.

— Oh ! ma chère, tu comprends, moi, je sors très peu, je vis très retirée... Je ne vois pas qui a pu commettre cette indiscrétion...

Toute l'après-midi se passa en famille, la Boule ayant exprimé le désir de tenir, ce jour-là, compagnie à sa [naîtresse. On joua au rams et on se sépara de bonne heure, Aline ayant été prise d'un train de fièvre qui la força de se mettre au lit.

Vers minuit, on sonna violemment chez Jeanne. La Boule se leva rapidement et courut ouvrir.

C'était M. Théodore, à moitié vêtu et trèsémotionné.

Après le départ de sesamis, l'état d'Aline avait empiré. Le sang lui était monté à la tête, les mains étaient brûlantes et maintenant elle délirait. 11 lui avait mis

des sinapismes sur les jambes, il avait essayé de tout; maintenant, l'assistance d^un médecin lui paraissait indispensable, et, comme il ne pouvait réellement laisser seule sa femme dans un pareil état, il était venu réveille^ ses voisins.

— Et vous avez rudement bienfait, ajouta la Boule, nous sommes à vous... Jeanne, M"® Aline qui est très malade!

La jeune fille s'habilla sommairement, en toute hâte, et courut s'asseoir au chevet de sa voisine.

Elle essaya de lui parler, mais Aline divaguait; ses dents claquaient de fièvre, des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres,

— Théodore^ non, la Boule... Oui, une fessée à Raphat^ie.,. Bien! bien!... Tapez-moi donc là-dessus I... Ohl la joue qui est marquée!... Elle ne truquera plus... C'est bien fait... A boire!

— Elle ne sait plus ce qu'elle dit! prononça M. Théodore affolé. Je vous en prie, veillez-la un instant... Je vais chercher un médecin.

Une heure après, il était de retour, accompagné par un jeune docteur de la rue Notre-Dame-de-Lorette.

A première vue, le praticien reconnut les symptômes d'une fièvre typhoïde. Il prescrivit des calmants, une potion à prendre d'heure en heure et promit de revenir dans la matinée; mais il prévint M. Théodore que, vu le caractère contagieux de la maladie il était obligé d'aviser la Préfecture, qui ferait transporter d'urgence la patiente dans un hôpital par voiture spéciale.

M. Théodore se désola.

— Ah ! docteur I docteur ! cela me fera tant de peine de m'éloigner de ma pauvre Aline I Ici, elle ne manquera de rien.

— Non! c'est une mesure générale, prise dans l'intérêt commun... Du reste, vous pourrez la voir et

KADAME LA BOULE 313

elle recevra dans un établissement hospitalier des soins appropriés à son état... D'ailleurs, une fièvre typhoïde prise à son début se guérit facilecnent... Ne vous inquiétez pas.

Jeanne fit preuve d'un dévouement à toute épreuve. Elle ne quitta pas le chevet d'Aline, qui s'endormit d'un sommeil lourd après avoir pris les premières cuillerées de la potion prescrite.

A onze heures du matin, une voiture s'arrêta devant la porte de la maison. Le docteur, arrivé presque en même temps, constata un mieux sensible, autorisa le transport et AHne fut conduite à l'hôpital Lariboisière, où son amant la fît placer dans une chambre particulière.

Pendant deux jours, M. Théodore demeura en proie au plus sombre désespoir. Ses amis s'empressèrent autour de lui, heureux de pouvoir lui rendre, comme disait la Boule, la monnaie de ses bons procédés.

Même le jeune homme proposa un arrangement que M. Théodore déclara ne vouloir accepter qu'avec l'assentiment de la M patronne ». Le remisier prendrait ses repas chez son associé, ce qui éviterait ainsi un surcroît de dépenses et le dispenserait d'aller s'empoisonner dans les gargotes à prix fixe.

Jeanne ayant appuyé la motion de son amant et ayant spontanément ajouté que cette combinaison ne la dérangerait en aucune façon, M. Théodore se confondit en remerciements et, à partir de ce jour, il devint l'hôte de ses voisins.

La jeune fille prit au sérieux son rôle de maîtresse de maison et, dès lors, régna dans l'intérieur du couple une tranquillité, une paix qui firent oublier à Jeanne son poche-œil et l'obligation oii elle se trouvait de ne plus sortir avant la complète disparition de ses meurtrissures.

La tristesse digne et pleine de réserve de M. Théo-

dore en imposait aux deux amants. Deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, le remisier se rendait à l'hôpital, tantôt seul, tantôt accompagné de la Boule, pour prendre des nouvelles d'Aline, dont la maladie suivait un cours régulier.

La oériode dangereuse des neuf jours était passée, mais les medecms prévoyaient une convalescence de deux mois au moins, sauf le cas d'une rechute.

Chaque jour, après déjeuner, les deux hommes sor« taient ensemble pour vaquera leurs occupations respectives; ils se retrouvaient à dîner et se rendaient un compte mutuel des opérations de la journée.

Justement la Boule réussissait; jamais il n'avait été plus heureux ; il revenait chaque *our des courses avec des bénéfices que les associés se partageaient loyalement.

Quand, au bout de huit jours, la blessure de Jeanne fut complètement cicatrisée, M. Théodore, qui se montrait très touché des soins prévenants dont il était continuellement l'objet, offrit à ses hôtes une partie de campagne, destinée à célébrer l'heureuse issue d'un événement qui eût pu avoir des conséquences fanestas et à resserrer les hens de leur amitié.

On accepta avec enthousiasme.

Le lendemain, qui était un dimanche, on partit en bateau pour le Bas-Meudon, et, après une journée délicieuse passée à errer sous les ombrages et dans les allées du bois, on dîna dans un petit restaurant bien connu de M. Théodore.

Le remisier fit bien les choses et paya généreusement, en homme habitué à ne pas lésiner. Il se montra gai, boute en train, et Jeanne, un peu allumée, ne put s'empêcher d'avouer tout haut, naïvement:

— Eh bien ! mon cher monsieur Théodore, vous

allez me pardonner ce que je vais vous dire, mais jamais

fje ne vous aurais cru si riijolo... Ah 1 je comprends

qu'Aline ait un béguin pour vous ; mais vous avez besoin d'être connu!...

La Boule, d'un coup de pied sous la table, arrêta court la jeune fille dans son élan de franchise. Elle comprit qu'elle venait de faire une gaffe et qu'elle devait la réparer.

— Vous savez... faut pas m'en vouloir! reprit-elle. Mais jusqu'à aujourd'hui, parole d'honneur! vous me faisiez un peu peur... Je vous voyais si sérieux... si sévère...

, — L'habitude des affaires! dit M. Théodore en se rengorgeant, fier de l'impression qu'il avait produite; ce que vous dites là ne m'étonne pas... il faut toujours en imposer aux gens, c'est le secret de la réussite... je ne me livre qu'avec les amis dont je suis sûr... Vous voyez, ajouta-t-il galamment, que je vous mets au rang de ceuxlà, puisque je n'hésite pas à vous montrer le vrai Théodore.

— Ça, c'est gentil! Et, pour me faire pardonner ma franchise...

Elle se leva et s'adressant à la Boule:

— Tu permets, n'est-ce pas?

Et sur un signe de son amant, qui sourit en dodelinant de la tête, elle embrassa son voisin sur les deux joues.

Vrai! il ne lui paraissait plus laid comme au premier jour, maintenant, et elle regrettait les préventions ([u'elle avait eues contre lui.

Bref, U. Théodore fut le héros de cette journée, qui se termina très gaiement. On se quitta en échangeant de chaleureuses poignées de main, et, aux remerciements de ses voisins, le remisier répondit par un souhait dicté par l'affection qu'il leur portait :

— Maintenant que la paix du ménage est rétablie, qu'Aline va mieux, que notre ami la Boule, complète-

ment lancé, gagne de l'argent, il ne nous reste qu'à désirer une chose, c'est de voir M™® Jeanne reprendre ses opérations si malencontreusement interrompues^ avec le même succès d'autrefois.

— Mais nous y comptons bien ! s'exclama la jeune fille.

— Eh bien! bonsoir... et bonne chance!

A midi, le lendemain, M. Théodore, si exact d'ordinaire, n'était pas là, et la Boule dut aller sonner à sa porte. Il trouva le remisier pâle, la figure tirée et étendu sur un fauteuil.

— Vous êtes malade, cher ami? demanda-t-il en lui prenant la main.

— Non. mais un peu indisposé... Je ne sais pas ce qui m'a pris hier après vous avoir quittés... Ai-je mal digéré ou l'excès de contentement m'a-t-il fait du mal?... Le fait est que je n'ai pas dormi de la nuit. Je suis tout courbaturé, et ce matin, M™* Hortense, qui vous a ouvert, a dû me confectionner une tasse de thé.

— Pourquoi ne pas nous avoir fait signe?

— A quoi bon vous ennuyer encore?

— Par exemple! mais vous allez venir prendre quelque chose?

— Je vous remercie bien... Je n'ai pas faim.

— Vous viendrez... et vous mangerez... ne serait-ce qu'un œuf à la coque.

— Oh! mon cher, dit M. Théodore en tentant un dernier effort, je suis en pantoufles et en robe de chambre!

— La belle affaire!... chez nous, vous êtes chez vous!... Jeanne! Jeanne! criait-il, c'est M. Théodore qui est malade !

Jeanne accourut et joignit les mains en apercevant le remisier.

— Qu'avez-vous, grands dieux! Oh! attendez... on va vous soigner à votre tourl

Tout de suite, on avança un fauteuil qu'on garnit de coussins et on s'empressa autour du malade.

— Avez-vous chaud aux pieds? Voulez-vous une bouillotte? Voyons... que désirez-vous prendre... quelque chose de léger? Restez donc couvert... Vous allez prendre froid !

— Je suis confus vraiment... murmurait le remisier tout en se laissant faire.

— D^abord, vous n'avez rien à dire ici... vous n'avez qu'à obéir.

— Parfaitement! dit la Boule. Nous vous avons assez d'obligations pour que nous ne saisissions pas toutes les occasions de vous prouver notre reconnaissance et notre amitié.

Et, pendant tout le repas, les deux amants rivalisèrent de prévenances et d'attentions pour ce bon M. Théodore, qui s'avisait de tomber malade, lui aussi, comme s'il n'y avait pas assez d'Aline! Dire qu'on ne peut jamais être tranquille une minute! Quand ça va bien d'un côté, crac! v'ià de l'autre côté quelque chose qui cloche I

— Je vous demande pardon de vous quitter si vite, dit la Boule, en se levant au dessert, mais il y a aujourd'hui des courses à Enghien. C'est loin et il faut que j'y sois... Vous comprenez, les afï'aires avant touti

M. Théodore se souleva sur son fauteuil.

— Moi aussi, il faut que je sorte... Je ne peux pas me dispenser d'aller à la Bourse.

— Pas du tout! riposta la Boule en le forçant à se rasseoir, vous ne bougerez pas d'ici... Tu n'attends personne, Jeanne?

— Non, personne.

— Ça se trouve bien. Vous allez vous reposer. Jeanne aura soin de vous, et, après une bonne journée de repos, TOUS [pourrez reprendre vos occupations sans danger.

— Vous avez peut-être raison... alors je vais rentrer chez moi.

— Non, je vous dis! Vous resterez ici... avec Jeanne. Je te rends responsable de la conduite de notre ami, ainsi...

— Tu peux être tranquille, dit Jeanne. Vous entendez, c^est un ordre que je reçois, je l'exécuterai.

— Soit, obéissons! fit M. Théodore avec un geste de comique résignation. Au revoir, cher ami.

Et il serra une dernière fois la main de son associé.

Dès qu^ils furent seuls, Jeanne installa sur un petit guéridon, à portée de la main du malade, une tasse de tisane et un sucrier et elle s'assit sur la chaise longue. Elle déposa à son côté une pile de mouchoirs qu'elle avait déjà commencé à ourler.

Les jambes étendues et les doigts croisés sur son estomac, M. Théodore la regardait d'un œil paterne.

- — Comme vous êtes bonne et travailleuse, dit-il enfin pour entamer la conversation.

— Ohl vous me flattez... J'aime à occuper mon temps, voilà tout. Quant à être bonne, ce n'est pas un mérite... J'accomplis un devoir de reconnaissance en étant gentille avec vous, voilà tout...

— De la reconnaissance? Mais enfin, je ne vois pas comment j'ai pu mériter votre reconnaissance.

— Comment n'est-ce pas vous qui êtes cause si la Boule gagne de Targent aujourd'hui? N'avez-vous pas fait preuve à notre égard, vous autant qu'Aline, d'une amabilité tout à fait exceptionnelle, à laquelle, pour ma part, je me reproche de n'avoir pas toujours répondu. L'autre jour, n'est-ce pas vous qui vous êtes jeté audevant de la Roule, qui l'avez empêché de me tuer... peut-être? C'est que je n'oublie rien, moi !

— Vous tenez toujours rancune à ce pauvre la Boule de son incartade de l'autre jour, je vois ça.

MADAME LA BOULB 319

— Moi?... non, fit Jeanne en souriant.

— Oh! si, je m'en suis bien aperçu... Voyons, avouez-le î

— Alors, dit la jeune fille en baissant les yeux, je n'ai plus rien à dire, puisque vous êtes plus savant que moi là-dessu«.

— Je donnerais ma main à couper que vous ne l'aimez plus autant que les premiers jours de votre arrivée

— Ça, c'est sûr! répondit franchement cette fois la jeune fille; uiais, vous savez, je ne dis ça qu'cà vous, parce que je suis certaine que vous ne le répéterez pas.

— La discrétion du tombeau! prononça gravement M. Théodore.

Après un petit moment de silence, il reprit :

— Vous l'aimiez donc bien... cette Raphaële ?

— Moi, jamais !

— Allons donc ! vous l'avez défendue ! Et c'est pour cela que la Boule, exaspéré, a levé la main sur vous. Sans quoi, vous sortiez saine et sauve de l'aventure.

— - On défend toujours une femme, objecta Jeanne avec embarras,

— Tututu ! fit M. Théodore en se levant.

— Ah! restez assis... ou je vais me fâcher. Vous allez vous fatiguer.

— Non, il faut que je me lève, j'ai des fourmis dans les jambes.

Il se promena un instant dans la chambre, une main dans le dos et l'autre au menton, comme s'il creusait une idée ou cherchait la solution d'un problème difficile à résoudre.

Enfin, et comme pris d'une résolution subite, il fit volte-face et vint s'asseoir tout contre Jeanne, sur la chaise longue. Il lui prit la main qu'il caressa doucement.

— Écoutez, mon enfant, puisque nous sommes sur le chapitre des confidences, voulez-vous que moi... je fasse votre confession?.. Vous verrez si j'ai deviné juste et si je suis observateur.

Jeanne ne répondant pas, il se serra encore plus près d'elle et continua :

— Voici. Vous êtes très jeune, partant très inexpérimentée, la Boule de même. Il a été votre premier amant, comme vous avez été sa première maîtresse. L amour a ete pour vous aeux une révélation, ei vous vous êtes jetés dans les bras l'un de l'autre avec tous les transports, toutes les ardeurs et aussi toute l'ignorance des néophytes. Vous n'avez eu pour maître que votre propre inspiration et vous vous êtes aimés, à la va-comme-je-te-pousse, comme ça venait... Et vous avez trouvé cela délicieux parce que vous avez cru que tout cela, et rien que cela, c'était l'amour! Puis un jour, les hasards de la carrière que vous avez choisie vous ont conduite dans des milieux oii vous avez entendu parler de choses que vous n'avez pas comprises, mais qui ont éveillé votre curiosité de petite femme passionnée. Le malheur a voulu qu'à ce moment précis vous ayez rencontré Raphaële... Elle vous a fait nager dans un océan de délices et de voluptés que vous ne soupçonniez pas et qui vous ont fait naturellement trouver fades les façons coutumières et banales de la Boule... Je ne vous en fais pas un reproche... C'était la chair qui parlait... J'avais si bien compris cette situation que je vous ai défendue quand la Boule a voulu vous frapper... Je ne l'aurais pas fait, ajouta M. Théodore d'un ton doctoral, si, au lieu de vous croire inconsciente, je vous eusse jugée coupable.

Jeanne, qui avait complètement quitté son travail, se recula et regarda dans les yeux son interlocuteur avec étonnement.

C'était à croire qu'il lisait dans son âme, tant il détaillait avec précision les diverses phases par lesquelles elle avait passé.

— Avouez donc que j'ai deviné juste, demanda M. Théodore en souriant.

— Dame ! il y a de ça, dit Jeanne qui ne voulait pas se compromettre.

— Donc, vous aimiez Raphaële ! fît l'autre triomphant.

— NonI fit Jeanne avec force; encore une fois, je ne l'aimais pas... je lui étais reconnaissante des sensations nouvelles quelle m'avait... révélées, et c'était tout!

— Alors, vous êtes sans excuse, dit M. Théodore. Après l'expérience faite, vous deviez rompre et faire à votre tour l'éducation de la Boule.

— J'ai essayé, dit Jeanne en baissant les yeux et en rougissant, il n'a jamais pu apprendre... ni comprendre.

M. Théodore eut un rire muet et satisfait.

— Cela ne prouve qu'une chose, dit-il, c'est que si la Boule est un excellent garçon, très dévoué, très bon cœur^ il restera toujours, à cause de son tempérament sanguin, l'amoureux rustre et grossier des premiers jours. 11 ignorera éternellement les mille raffinements, les petites douceurs, les chatteries, les caresses, qui rendent l'amour aimable, et il n'en connaîtra jamais que les manifestations brutales dont ne peuvent plus s'accommoder vos nerfs délicats et sensibles.

— C'est vrai ! dit Jeanne de plus en plus étonnée.

— Oh I la science d'aimer! poursuivit avec emphase M.Théodore, qui en saura jamais tous les secrets?... La femme est une lyre et l'homme qui ne sait pas en faire vibrer toutes les cordes est un homme incomplet 1 Si vous vous êtes laissée prendre aux pratiques tout artificielles de l'artificieuse Raphaële... c'est que vous n'avez jamais rencontré sur votre chemin un homme

vraiment digne de ce nom... un homme rompu aux choses de l'amour... car il est un sommet... auquel la femme ne peut atteindre seule... C'est là le couronnement de l'œuvre de la nature... La femme appelle l'homme fatalement... et, si celui-ci fait défaut... les plus délicieuses pâmoisons la laissent fatiguée... non rassasiée !

M. Théodore avait saisi Jeanne par le cou et il accompagnait son amphigourique discours de démonstrations que la jeune fille, étourdie, ne songeait pas à réprimer. Elle admirait, sans les comprendre, ces phrases ronflantes, et l'ascendant qu'exerçait sur elle le remisier lui enlevait le courage et la force de résister.

Pourtant, et comme Théodore devenait à chaque minute plus entreprenant, elle écarta doucement les mains de son interlocuteur.

— Ce n'est pas bien ce que nous faisons-là... Non, laissez-moi, ça vaudra mieux.

Puis, comme M. Théodore, ne tenant aucun compte de ses observations, l'avait étendue sur la chaise longue :

— Tout de même... c'est joliment mal... Aline, qui est votre femme; la Boule, qui est votre ami !

Le remisier eut à la fois un petit mouvement d'orgueil et de surprise. La jeune fille ne se défendait déjà plus et elle ne trouvait d'objections que relativement à sa conduite à lui.

Il éprouva alors le besoin de se justifier et il se lança aans de spécieux raisonnements, au moyen desquels il tenta de prouver à Jeanne que rien, dans sa manière d'agir, ne portait atteinte à son affection pour sa femme et pour son associé.

Certes, il n'irait pas raconter à Aline, dont la susceptibilité s'exerçait à tout propos et même hors de propos, ni à la Boule, dont il connaissait l'esprit un peu étroit, qu'il avait prodigué à Jeanne, en leur absence, des

marques de sa réelle sympathie; mais il serait désolé si sa jeune amie voyait dans sa conduite autre chose qu'un témoignage d'intérêt, qui prenait naissance aux sources les plus pures.

Rien ne saurait jamais altérer la tendresse qu'il éprouvait pour Aline. Sa douleur, quand il l'avait vue souffrante, son exactitude à la visiter et à ne lui laisser manquer d'aucune de ces petites chatteries qui sont la moitié de la guérison d'une malade, son désir de la revoir sur pied, en étaient la preuve frappante.

De même, il trouverait très mal que Jeanne se conduisît désormais avec autant de légèreté que jadis et qu'après la leçon un peu dure qu'elle avait reçue eile continuât à se montrer indigne du dévouement de caniche que lui témoignait son amant.

Mais cependant comme il était prouvé que ce dernier, d'éducation un peu trop élémentaire, ne pouvait suffire au bonheur de sa maîtresse, il n'y avait pas de raison non plus pour que celle-ci se sacrifiât éternellement...

Elle était fatalement exposée, en dépit de ses résolutions, à retomber dans les mêmes écarts, à lier de coupables relations avec une nouvelle Raphaële; alors lui. Marasquin Théodore, dont les intentions ne pouvaient être suspectées, il suppléerait, par affection et par dévouement, à l'insuffisance de son ami, si toutefois Jeanne le permettait...

Et ainsi, sans que rien ne fût changé à la marche ordinaire des choses, sans qu'Aline ni la Boule fussent en rien lésés, il assurerait la paix dans le ménage de ses voisins ; car, il en était sûr, il se sentait de force à calmer complètement les ardeurs de la jeune fille et à lui prouver que l'amour artificiel des Raphaôles n'était qu'une contrefaçon du véritable amour!

Jeanne fut très troublée de ce discours. Voilà maintenant qu'on lui prouvait qu'en accédant aux désirs de

Théodore, loin de faire une injure à la Boule, elle s'assurait, au contraire, contre un retour à des pratiques qui avaient été si loin de lui réussir 1

Alors, comme ses idées s'entrechoquaient, comme ses sens étaient excités et qu'elle brûlait, au fond, de se prêter à des expériences qu'on lui disait convaincantes, elle ne chercha pas à comprendre, et se laissa tomber dans les bras de M. Théodore :

— J'ai confiance en vous, et, puisque vous me dites que ce sera mieux comme ça... je vous crois... faites de moi ce que vous voudrez.

Lorsque, vers cinq heures, assise en face du remisier, qui roulait gravement une cigarette, Jeanne, encore toute frissonnante, eut repris son travail, elle fut quelques minutes à rassembler ses esprits.

•L'essai avait été concluant; elle additionnait mentalement la somme des sensations qu'elle avait éprouvées avec la Boule, avec Mon Oncle, avec Baphaële, et tout cela n'était rien auprès du ravissement dans lequel Pavait plongée ce diable d'homme I Aussi quand M. Théodore lui demanda :

— Eh bien ! êles-vous contente!

— Oh! oui, répondit-elle, j'étais folle de me toquer de cette grue de Raphaële... et je comprends qu'Aline vous aime...

M. Théodore l'interrompit en =oiçant le sourcil :

— Ma chère enfant, je vous arrête là. Il ne saurait exister d'amour entre nous. J'ai pour ma maîtresse une trop grande tendresse pour qu'une autre affection puisse trouver place dans mon cœur à côté de celle-là... De même, vous vous devez à la Boule, complètement... En acceptant mon intervention purement amicale vous m'entendez bien, mais qui ne vous laisse plus rien à désirer, vous me constituez le gardien de l'honneur de votre amant. Puisque, de votre aveu même, je sup-

prime le seul motif qui pourrait excuser une faute, je vous condamne à la fidélité. Il m'appartiendra désormais de vous surveiller, et je ne faillirai pas à ce devoir.

— Ça sera bien inutile, dit Jeanne, si vous voulez me donner souvent les mômes marques d'affection.

— Assurément, fit Théodore, il serait trop dangereux, avec votre nature, de vous abandonner à vousmême, et j'aime trop la Boule pour l'exposer au ridicule et au cocuage...

Jeanne esquissa un geste de protestation.

— Je maintiens le mot... au cocuage! répéta M. Théodore, supérieur.

— Jamais je n'ai eu autant de veine qu'aujourd'hui! déclara la Boule en rentrant et en étalant dix louis sur la table. Je ne joue pourtant jamais très gros jeu... Eh bien! voilà le bénéfice, tous frais payés.

Il ôta son chapeau, s'essuya le front et embrassa sa maîtresse.

— Et vous, ajouta-î-il, père Patraque, comment ça va-t-il?

— Complètement guéri, dit M. Théodore. Ce n'était qu'une petite indisposition passagère. Je ne me suis pas ennuyé. Votre femme est devenue tout à fait raisonnable. Nous avons causé longtemps. Je lui ai fait la morale, et je suis tout heureux de vous diro que vous êtes, cette fois-ci, sûrement au bout de vos peines. Son aventure lui a mis du plomb dans la tête et elle m'a accepté pour surveillant. Vous savez qu'elle a de moi une peur affreuse. Donc, à l'avenir, vous pouvez être tranquille.

— C'est bien sûr, demanda la Boule en soulevant Jeanne dans ses bras ; on a oublié tout, même Tarmoire à glace df^ns 1 œn?

Même ] 'armoire à glace/

326 KADAMË LA BOULE

— Et 011 jure d'être sage et de ne jamais faire de peine à son petit honame?

— Jamais!

La Boule l'embrassa sur les deux joues et la reposa à terre.

— Vous savez, mon cher, je n*ai jamais perdu confiance... Je connais son cœur... Seulement, elle est jeune... merci de votre intervention! Elle ne saurait avoir de meilleur conseiller!

— Vous n'avez jamais douté de mon affection, n'estce pas? répliqua M. Théodore en serrant chaleureusement la main de son associé.

— Ni vous de ma reconnaissance! fit la Boule. A propos, prenez donc les cinq louis qui vous reviennent?... Vous les avez bien gagnés!

A partir de ce jour, une paix profonde régna dans le ménage. M. Théodore avait repris ses occupations. La Boule continuait à être heureux au jeu. Jeanne avait recommencé à fréquenter les Folies-Bergère, le Jardin de Paris, l'Américain, TÉlysée-Montmartre. Elle réussissait et peu de jours se passaient sans qu^elle revint au logis les mains pleines. Elle était gaie, et sa bonne humeur constante enchantait la Boule, qui retrouvait en elle, sinon la maîtresse des premiers jours, au moins une petite femme docile, aimable, attentive à ses moindres désirs.

Elle ne montrait plus, dans ses relations avec lui, aucune des exigences dont il contestait l'utilité :

• — A quoi ça sert, lui disait-il, de chercher midi à quatorze heures! Y a pas trente-six manières d'aimer!

Et Jeanne se gardait bien d'insister. Elle souriait tout bas et répondait doucement, sachant qu'elle n'arriverait pas à le convaincre :

— Certainement... tu as raison.i« C'est moi qui étais folle!

La Boule attribuait ce changement à rinfluence manifeste de M. Théodore, et il ne se passait pas de jour qu'il n'en remerciât le remisier.

M. Théodore se défendait modestement :

— Je ne mérite pas tant de remerciements, mon cher. Aux personnes intelligentes il est toujours facile de faire entendre le langage de la raison.

Le dimanche, on allait voir Aline en chœur. Elle avait eu une rechute et les médecins, très inquiets un moment, annonçaient que la convalescence serait plus longue qu'ils ne l'avaient prévue. La pauvre fille avait perdu ses cheveux; elle avait pleuré quand elle avait vu tomber sous les ciseaux de l'interne ses belles tresses blondes; mais M. Théodore l'avait consolée et lui avait promis de lui en faire confectionner un bracelet.

Jeanne surtout, qui, au fond du cœur et malgré les affirmations du remisier, se sentait coupable, se répandait en protestations d'amitié; elle était remplie de prévenances pour son ancienne voisine, dont elle s'ingéniait à satisfaire les moindres caprices.

Aline l'embrassait avec effusion, la remerciait des marques de sympathie qu'elle ne cessait de lui prodiguer.

-— Je te rendrai tout cela, va... quand je serai guérie ! Si tu savais comme ça fait plaisir, toutes ces petites bêtises... quand on est malade!

— Bien sûr, bien sixr, disait la Boule ; nous nous mettons bien à votre place, allez!

Il était touché de cette union si parfaite, et il en augurait bien pour l'avenir. Il retrouvait encore là la main de M. Théodore. Quel homme, décidément, que ce M. Théodore!

Ou bien, quand on avait eu de bonnes nouvelles d'Aline, le jeudi précédent, on se dispensait d'aller à l'hôpital le dimanche, et on parlait pour la campagne. Et c'étaient des journées délicieuses, auxquelles il ne

manquait, affirmait la Boule, que la présence de la pauvre malade.

— Patience I patience ! disait M. Théodore en souriant doucement.

Cependant le remisier ne quittait presque plus Jeanne. Il passait avec elle de fréquentes après-midi. Bien qu'il se défendît d'être son amant et qu'il se re-tranchât toujours derrière la mission qu'il prétendait n'avoir acceptée que par affection pour la Boule, la jeune fille s'attachait tous les jours davantage à lui. Il ne lui semblait plus, comme autrefois, ni laid, ni disgracieux, et sa passion grandissante trouvait trop courtes et trop peu nombreuses leurs entrevues.

Il lui arrivait parfois de dire :

— J'aime bien Aline. . . mais je ne serais pas fâchée de lui voir prescrire par les médecins une saison à la campagne après sa guérison. Comment ferons-nous, quand elle sera revenue?

Alors M. Théodore s'emportait et déclarait qu'il romprait plutôt que d'encourager chez la jeune fille un sentiment, qui constituerait une atteinte véritable à la fîdéité qu'elle devait à la Boule, ses assiduités, a lui, n'ayan d'autre but que de conserver intacte à son ami, et d'une façon tout à fait désintéressée, une ardeur que le jeune bookmaker ne pouvait contenter seul.

Et il n'entendait pas davantage qu'on pût mettre en doute son affection exclusive pour Aline.

Jeanne n'osait rien répliquer, mais, à part elle, elle n*ajoutait plus aucune foi aux étranges protestations de M. Théodore, d'autant plus que, chaque soir, elle était presque certaine de le retrouver dans un des établissements qu'elle fréquentait.

Très justement, elle mettait sur le compte d'une passion que le remisier se refusait à avouer des rencontres que, liu, persistait à attribuer à une autre raison.

— J'ai juré de vous préserver, de vous garder... Rien ne me coûterapour cela, affirmait-il avec énergie.

Jeanne était trop heureuse d'une circonstance qui lui permettait de passer quelques instants avec l'homme qu'elle adorait pour en discuter les causes.

Elle s'appuyait sur son bras et au sortir du bal, c'étaient de longues promenades qui les ramenaient très tard rue Bréda.

Leurs conversations, pendant ces entrevues, étaient traversées par «me préoccupation qui pesait terriblement à lajei>ne fille.

Et c'était certainement le seul ennui qui vînt troubles ce? heures si douces que l'obligation où elle était df», rechercher ou de choisir ses expressions, dans la craJî)te constante de blesser les susceptibilités du remisier.

Dans cette phrase qu'elle répétait souvent : « Qu'on est donc heureux de posséder un ami tel que vous ! » M. Théodore n'eût pas permis qu'on substituât le mot amant au mot ami.

Il lui fallait à chaque instant rentrer les phrases tendres, les appellations câlines qui lui montaient du cœur aux lèvres, et elle souffrait beaucoup de cette contrainte; mais toutes ses tentatives de révolte se brisaient contre la raideur de M. Théodore, son obstination à affirmer qu'il accomplissait une mission sacrée... rien de plus, et ses menaces de résigner le mandat que son dévouement lui avait fait accepter, si l'on tentait une fois dé plus d'en méeonnaître le caractère essentiellement désintéressé.

Aucun incident n'était venu troubler depuis longtemps ia paix dans laquelle vivait le trio, lorsqu'un soir, au Jardin de Paris, M. Théodore et Jeanne se trouvèrent brusquement face à face avec Raphaële.

— Tiens, elle est guérie, fît M. Théodore, très mé-

content, au fond, de cette rencontre. Il se fait tard .. si nous filions?

— Oui, dit Jeanne vivement, partonsi

La vue de son ancienne amie Tavait troublée, en ravivant dans son esprit le souvenir du passé, et elle avait cru voir luire un éclair dans les yeux de la Raphaële.

Elle la savait femme à ne jamais oublier, et cette apparition inattendue lui semblait d'un mauvais présage. Elle eût préféré mille fois que Raphaële lui adressât la parole. Au moins, elle eût été fixée sur les projets de vengeance sûrement nourris en secret par la jeune femme.

Encore si elle eût été accompagnée de la Boule; mais le malheur avait voulu qu'elle fût rencontrée justement au bras de M. Théodore, et tout le monde savait qu'Aline était à l'hôpital.

Au moment où elle sortait, elle se retourna encore et elle aperçut tout près de l'entrée Raphaële, qui la suivait des yeux.

Elle n'osa pas faire part de ses craintes à M. Théodore; mais le remisier, devenu subitement silencieux, était manifestement hanté par les mêmes appréhensions.

Ils rentrèrent immédiatement et plusieurs jours se passèrent sans qu'elle rencontrât le remisier dans des établissements où il l'attendait d'ordinaire. Ils ne se demandèrent mutuellement aucune explication; tous deux se sentaient menacés d'un même danger, mais un orgueil assez mal entendu les empêchait' de se faire leurs confidences.

Jeanne apprécia d'autant plus la prudence de M. Théodore, qu'elle ne manqua pas un soir de trouver Raphaële sur ses pas. L5n espionnage raisonné, constant, rentrait évidemment dans les combinaisons de la jeune femme, à moins qu'un regain de passion, allumé de nouveau dans son cœur par la vue de la maîtresse

de la Boule ne lui fît rechercher quotidiennement de occasions de la revoir.

Un soir, Jeanne, n'y tenant plus et voulant en avoir le cœur net, l'aborda résolument.

— M'en veux-tu toujours^ Raphaële? lui demandât-elle à brûle-pourpoint en lui tendant la main. Je te jure

bien que rien n'est arrivé par, ma faute et la preuve

c'est que j'ai été presque aussi maltraitée que toi.

Raphaële toucha du bout des doigts la main gantée de son ancienne amie.

— Je ne t'en yeux pas du tout, lui répondit-elle d'un ton glacé. Tu n'as été coupable que de légèreté et je me souviendrai toujours que tu as essayé de me défendre... Mais tu comprends bien qu'un affront comme celui que j'ai reçu ne s'oublie jamais... Sans compter qu'il m'a fallu rester trois semaines sur le ventre... Mais ne crains rien... e sais à qui m'en prendre et ma vengeance sera éclat&iiie... Tout vient à point à qui sait attendre.

— Alors, c'est de la Boule seulement que tu veux te venger?

— Je n'ai rien à dire... Ce sont mes affaires... Mais tu verras.

Et Raphaële, sans vouloir s'expliquer davantage, se perdit dans la foule. Elle n'avait garde de vouloir dé* voiler ses projets.

Durant les longues journées qu'avait exigées son complet rétablissement, elle avait réfléchi, et la conclusion dernière avait été que la responsabilité tout entière devait incomber à Aline et à son amant, dont elle se rappelait l'insultant sourire et les ironiques applaudissem.ents tandis qu'elle recevait sa fessée.

Ceux-là étaient sans excuse, tandis qu'en somme, dans cette affaire, la Boule n'avait fait qu'exercer un droit dont elle reconnaissait la légitimité. î! était le

mari et il avait vengé son honneur. 11 eût pu la tuer et il fût resté dans son droit.

De plus, il était évident qu'elle avait été dénoncée e désignée à la fureur de la Boule, évidemment pas pa Jeanne, victime, comme elle, de cette fureur, mais par Aline, qui la voyait monter chaque jour chez sa voisine, par Aline qui l'avait débinée presque dès le premier jour, et qui ne pouvait lui pardonner d'avoir été la cause de sa brouille avec Jeanne.

C'était donc d'Aline et de son maquereau de Théodore qu'il convenait de tirer une vengeance exemplaire, et Raphaële caressait un plan dont elle attendait les meilleurs résultats.

Cette logique, qui eût frappé quiconque eût connu le caractère de Raphaële, échappa à Jeanne, qui rentra persuadée que son ancienne amie en voulait unique-' ment à la Boule.

— Tant mieux ! pensa-t-elle, au moins nous voilà tranquilles, Théodore et moi! La Boule est de taille à se défendre contre n'importe qui 1

Toutefois, elle fit au remisier le récit de sa conversa tioo,

— A propos, j'ai vu Raphaële.

— Ah! et qu'a-t-elle dit? demanda vivement M. Théodore.

— Rien de précis, mais j'ai bien compris qu'elle se réserve de régler son compte à la Boule, à qui elle ne pardonnera pas aisément. Quant à nous, elle ne nous en veut pas î

M. Théodore poussa un soupir de soulagement et dès lors, sans plus penser à cet incident vidé désormais, ils reprirent leur habituelle manière de vivre.

Pourtant, en bon ami, M. Théodore crut devoir prévenir la Boule des intentions de Raphaële.

— • Voilà qui m'est joliment égal, répliqua le jeune

homme; si elle n'en a pas assez, elle n'a qu'à repiquer... le bureau est ouvert... Ça ne me fait rien. Mais^ vous savez, je vous remercie tout de même, un homme averti en vaut deux.

Cependant l'été s'avançait. Un jour que Jeanne, accompagnée de "ses deux amants, avait passé la soirée au concert de l'Horloge et qu'ils revenaient à pied, par un temps superbe, à travers les Champs-Elysées, le souvenir de la jeune fille se reporta vers le passé, invinciblement.

— Dire qu'il y a deux ans, à pareille -époque, je débutais, moi aussi, au concert, chez Vialla, à la Chapelle! Deux ans I Comme le temps passe et comme tout change I

— Vous regrettez ce temps-là? demanda M. Théodore.

— Non, répliqua Jeanne aimablement, puisque je ne vous connaissais pas I Ah ! j'étais bien malheureuse, mais j'ai eu aussi des instants de bonheur que je n'ai jamais retrouvés depuis! Hein ! la Boule, te souviens-tu de notre promenade en pleine nuit... aux fortifications... le soir de mes débuts?

— Oui, dit le jeune homme en soupirant, je m'en bouviens !

— Et il y a des moments, continua la jeune fille, où j*ai des envies folles de retourner à la Chapelle, de levoir tous ces endroits oii j'ai gamine pendant des années..., la boutique dema tante..., notre maison dans l.a Grande-Rue..., jusqu'à ce bureau du commissaire, en face du square..., où on m'a interrogée..., lethéâtredes Bouffes-du-Nord où la Boule jouait... le concert du Globe surtout... où j*avaistant de succès!

— Pourquoi ne vous payez-vous pas un beau jour cette fantaisie-là?

-—Je n'ose part dit Jeanne en baissant les yeux

Vous savez comment nous en sommes partis... J'aurais peur que, si on me revoyait tout à coup, ça ne rappelle un tas de choses... Et je ne veux plus d'ennuis.

— Allons donc! fit M. Théodore, après deux ans, tout est oublié. Les gens que vous craignez de rencontrer sont peut-être morts ou disparus du quartier. Je m'offre à vous y conduire un soir. Nous irons aux Bouffes ou chez Vialla, comme vous voudrez, et je réponds de tout. Acceptez-vous?

— Si j'accepte!... Mais il faut que la Boule y consente.

— Moi, dit la Boule, je veux tout ce que M. Théodore veut.

— Alors, c'est entendu. Quel jour faisons-nous cette petite partie?

— Demain! s'écria Jeanne en tapant des mains. Demain! Je vous en prie ! J'en ai tellement envie 1

— Va pour demain ! adopté !

La jeune fille ne dormit pas de la nuit, tant elle était heureuse; elle se leva de grand matin et commença à préparer sa toilette. Elle tenait à éblouir les anciens amis qu'elle était exposée à rencontrer.

Au fond du cœur, elle avait bien un petit seatiment de crainte; elle était assurée de ne pas voir sa tante, ni son père, ni M. Carmineau; mais si elle allait se trouver nez à nez avec Dupré... ce pauvre Dupré?...

Bah ! il n'avait pas porté plainte deux ans avant, il ne songerait pas même à lui reprocher sa conduite, d'autant plus qu'elle lui en imposerait par son luxe et que la présence de ses deux amis la mettrait à l'abri de tout manque de respect.

Dupré... d'abord elle ne lui en voulait pas. Tiens! elle lui offrirait un bock!... Il était si faible... qu'il n'aurait pas le courage de lui refuser, et ça serait drôle I Dupré trinquant avec la Boule et avec M. Théodore !

MADAME LA BOULB 335

Cette idée la ravit et elle en vint à désirer de rencontrer son ex-fiancé.

Le soir, elle fit dîner tout son monde de bonne heure et, à sept heures, les trois amis montèrent jusqu'au boulevard de Clichy. Jeanne avait exprimé le désir de faire la route à pied. D'abord, c'était très près et chaque coin de rue, chaque maison, lui rappelleraient un souvenir.

La promenade fut charmante. Jeanne marchait appuyée sur le bras de M. Théodore. La Boule suivait en baguenaudant, s'arrétant devant les kiosques, lisant fes affiches qui bariolaient le mur de l'hôpital Lariboisière.

Et Jeanne faisait à M. Théodore la description du quartier. Ici, demeurait une cliente de M™" Garmineau. Là, était un banc sur lequel elle s'était assise bien souvent avec la Boule.

Plus loin, Thorloge de la gare du Nord, qu'on aperçoit du pont, une horloge qui retarde toujours de cinq minutes. En face, l'hôtel Saint-Denis, où elle avait dîné quelquefois. Puis le restaurant à la mode, le Capucin, où M. Carmineau l'avait grisée, avec Dupré, le jour où il avait voulu coucher avec elle.

Enfin, les Bouffes-du-Nord et le café, où elle attendait la Boule les jours où il jouait.

Elle voulut y entrer et s'asseoir à la table où elle prenait place d'habitude.

— Oui, fit-elle, je reconnais les têtes ; mais c'est devenu joliment chic depuis la dernière fois que je suis venue... Il y a une marquise, mâtin 1

Puis, comme elle se sentait le point de mire de tous les regards :

— Ils sont joliment intrigués, murmura-t-elle. Je n'ai pas tellement changé qu'ils aient oublié ma figure... mais ils ne se souviennent plus de moi... Et

pourtant ils m ont tous applaudie... Voilà ce que c'est que d^être bien habillée !

Elle intrigua le garçon en l'appelant par son nom :

— Georges, combien vous doit-on?

Et quand le remisier eut payé, elle partit riant aux larmes de l'ébahissement de Georges, qui, lui non plus, ne pouvait mettre un nom sur sa figure.

Dans la me, elle continua à détailler les curiosités de Tendroit :

— Voici la grève où viennent se réfugier les pauvres bougres du quartier pendant les longues nuits d'hiver... Dans le temps, on y allumait de grands feux ; plus maintenant... Voilà le commissariat en face, derrière le square... J'aurais voulu que vous voyiez le commissaire, un bon croquant dont la dégaine vous aurait fait rigoler... C'est devant lui qu'on m'avait conduite... Enfin, là-bas, les globes bleus, autour de ce tableau qui représente des clowns, c'est le concert de Vialla... le théâtre de mes débuts! ajouta-t-elle en enflant la voix.

Vialla se promenait dans le café attenant à son établissement, quand entrèrent Jeanne et ses deux amis.

— Bonjour, patron 1 dit la jeune fille en courant à lui, la main tendue.

Le chanteur hésita un instant :

— Je vous demande pardon, madame, mais...

— Il ne me reconnaît pas, c'est trop fort! Votre élève, Jeanne Rousseiet..., que vous avez fait débuter, il y a deux ans I

Vialla leva au ciel ses deux bras. Comment! c'était elle, la petite gosse, qui montrait tant de dispositions et qui, un beau jour, avait disparu sans tambour ni trompette. Il s'en souvenait parfaitement maintenant, et bien souvent il avait demandé de ses nouvelles, mais jamais personne n'avait pu le renseigner.

— Mon Dieu, ouil c'est moi 1 mais rudement changée.

hein? Ainsi que mon ami Jules... Vous savez bien, la Boule... qui m'a présentée <à vous et qui jouait aux Bouffes-du-Nord... C'est lui, le scélérat, qui m'a un soir enlevée sans crier gare ! Et puis, voici M. Théodore, le mari d'une de mes amies.

Vialla serra les mains des deux hommes, qui s'inclinèrent cérémonieusement, et il s'assit avec eux à une table du café.

Oui, à présent la mémoire lui revenait tout à fait. En effet, la disparition de la petite avait mis tout le quartier sens dessus dessous... quelques jours avant son mariage avec un nommé?...

— Dupré, dit Jeanne.

— C'est cela.

Et le bruit s'était apaisé. On avait fait lesilenceautour de cet incident. Les Carmineau s'étaient tenus cois, et le jeune Dupré avait quitté la Chapelle.

— Et oii est-il allé? demanda Jeanne très intéressée.

— Je ne sais pas, dit Vialla. J'ai appris tous ces détails par raccroc, parce que je voulais me renseigner exactement.

— Et mon père? Savez-vousee qu'il est devenu?

— Le père Rousselet? Un peintre en bâtiments? Celui-là, autant qu'il pouvait le croire, demeurait

encore dans la Grande-Rue. Il avait, paraît-il, vieilli de dix ans depuis son aventure. Il était alcoolique et tournait au gâtRsme.

— Pauvre homme ! fit Jeanne attendrie. Faudra tâcher de s'assurer de cela, n'est-ce pas, la Boule ? Et si on peut lui venir en aide... Il a eu des torts avec moi, mais enfin on ne peut pas lui en vouloir éternellenïent... Tout s'oublie dans la vie.

— Et toi? contmua Vialla. Ah! ça m'a échappé... tu me permets de te tutoyer, comme dans le temps?

338 MADAME LA B01JL3

— Pc-vrbîeu!

-— Sais- tu que le changement d'air ne l'a pas été défavorable? Tu es grande... tu es forte et frusquée comme une princesse.

— Je n'ai pas à me plaindre, fît Jeanne d'un air détaché.

— Tu as continué la carrière, j'espère? Où es-tu maintenant?

— Nulle part. Je n'ai jamais chanté depuis mon départ du Globe.

— Avoir des dispositions pareilles! s'exclama Vialla avec un désespoir comique, et les laisser se perdre... c'est un crime I C'était bien la peine que je me donne tant de mail Vous voyez bien, messieurs, ajouta-t-il, cette gamine-là... si elle m'avait écouté, elle serait aujourd'hui l'étoile d'un de nos grands concerts et elle gagnerait de l'or !

— Vous ne m'aviez pas dit tout ça I fit M. Théodore d'un ton de reproche.

— C'est la vérité, confirma la Boule.

— Alors pourquoi ne pas mettre à profit des dons si précieux?

— Croyez-vous, dit Jeanne, que c'est l'envie qui m'en manquait, mais il fallait vivre... Ah! si c'était maintenant!

— Écoute, dit alors Vialla en se frappant le front, il me vient une idée. Je vais te faire une proposition qui te sera certainement agréable et, en même temps, tu pourras m'être utile... Dans quinze jours, je donne un bénéfice. Je me suis déjà assuré du concours de tous les anciens artistes de l'Eldorado. Ça va être une soirée exceptionnelle... Il y aura Perrin, Pacra, Alexandre, Guyon, Duhem, Amiati. Tu vois que tr seras en bonne compagnie... Veux-tu me chanter deux chansons ce soir-là î

MADAME LA ^ULE 339

— Si je veux! s'écria Jeanne en sautant de joie à ridée de reparaître sur les planches, ne serait-ce qu'une fois, mais c'est que je ne sais plus rien...

— Ne t'inquiète pas de cela... Je te choisirai des chansons appropriées à tes moyens et à ton tempérament, et je te ferai répéter... Esî-ce entendu?

— Ça y esti dit Jeanne en tapant dans la main du chanteur.

— Et nous serons là, la Boule et moi, ajouta M. Théodore, pour chauffer Tenthousiasine des Chapellois

— N'ayez pas peur I je veux être épatante ! Séance tenante, on arrêta les heures des rendez-vous.

Il fut convenu que chaque jour, entre quatre et cinq, Jeanne viendrait répéter, Vialla se faisant fort de la mettre, en quelques leçons, en mesure de faire figure à côté de ces célébrités du chant.

On se sépara fort tard, après le concert, et Jeanne rentra avec ses deux amis, toute fière et tout heureuse de cette circonstance qui lui permettait de faire sa rentrée dans des conditions si favorables.

— Et si vous réussissiez? dit M. Théodore, si vous parveniez à vous faire remarquer, refuseriez-vous un engagement régulier?

— Ah ! non, par exemple, dit Jeanne, le rêve de toute ma vie a été d'être chanteuse... Je suis née artiste, je le sens bien! Et je suis bien sûre que j'aurais du succès.

Elle ne se souvenait plus des deux ans écoulés; elle croyait être encore au lendemain de ses débuts, et tous les incidents de son existence, pourtant si tourmentée, s'effaçaient dans sa mémoire comme si elle n'eût jamais eu d'autre but ni d'autre préoccupation que de devenir une des gloires de la chansonnette.

Pendant huit jours, elle fut en proie à une fièvre, à une surexcitation que rien ne pouvait calmer

Elle dut songer à se procurer un costume, le temps était passé où elle était forcée d'emprunter une toilette pour paraître en scène, et elle s'adressa à M^^Legaillard, qui se mit à sa disposition, en l'engageant à profiter de l'occasion inespérée qui s'offrait à elle.

Dans l'après-midi, elle se rendait à la Chapelle, où Vialla lui faisait étudier deux chansons légèrement grivoises : les Moustaches de Lise et la Balançoire, un des grands succès de Duparc.

Vialla se montrait enchanté. La voix de la jeune fille avait pris de l'ampleur et elle avait acquis une assurance qui faisait bien augurer de son succès. En outre, elle montrait une bonne volonté digne des plus grands éloges.

Enfin, le grand jour arriva. De bonne heure, la salle du concert fut envahie. La sympathie dont on entourait Vialla à la Chapelle, l'attrait du programme où la jeune fille était désignée sous le pseudonyme de Jenny^ avaient attiré au Globe tout ce que le quartier comptait de riches négociants et d'industriels.

M. Théodore et la Boule avaient retenu leurs places au premier rang, derrière l'orchestre, qu'on avait, pour l'occasion, renforcé de deux violons et d'une contre basse.

A chaque instant des voitures s'arrêtaient, déposant à la porte les artistes que chacun se montrait.

— Tiens! c'est Pacra... Voilà Perrin... et puis Bourges, avec sa tête de poivrot bon enfant!

Jeanne, en grande tenue, toute timide, se sentait très petite en face de ces illustrations populaires. Elle avait eu déjà un succès de beauté et de gentillesse; mais combien elle eût préféré l'autrci le succès que donne la renommée !

— Ça viendra! lui disait Vialla, à qui elle faisait part de son impression. Que diable! Il faut semer avant de récolter.

MADAME LA BOULE 34i

El le chanteur, très affairé, très ému de Tempressement avec lequel tous ses vieux camarades avaient répondu à son appel, courait de l'un à Tautre, serrant les mains qui se tendaient vers lui, conduisant les nouveaux venus dans les coulisses, s'excusant de ne pouvoir les caser ailleurs que dans les deux uniques loges de rétablissement : une pour les hommes, dans le haut, et à laquelle on accédait par une sorte d'échelle; une pour les dames, en bas, à côté de la porte de l'orchestre.

— Faut pas m'en vouloir, mes vieux copains! C'est à la guerre comme à la guerre ! Nous ne sommes plus à l'Eldorado! Enfin, vous trouverez toujours là ce qu'il vous faut.

Le rideau se leva devant une salle comble.

Et tout d'abord donna la troupe habituelle du concert, heureuse de prêter son concours au patron; puis les scènes de ventriloquie de James Harley; puis sans interruption, une série d'étoiles, dans les chansons qui avaient le plus contribué à leur succès : Amiati avec la Patrouille allemande; Pacra, avec le Père Loiseau; Guyon, avec une imitation de Bordas dans son chant fameux de la Canaille,

Toute la salle trépignait, éclatait en bravos à l'entrée de ces artistes si également aimés du public; c'étaient des rappels, des 6«s, des acclamations sans fin.

Assise dans un coin de la loge des femmes, Jeanne assistait à ce triomphe, le cœur serré par l'émotion. A mesure que son tour approchait, elle sentait une peur atroce l'envahir, une tentation lui venait de s'enfuir...

Quel accueil allait-on lui faire à elle, pauvre inconnue, après ces maîtres dans l'art de dire, qui arrivaient là précédés d'une réputation acquise justement après vingt ans de succès?

On allait peut-être la siffler? Pourquoi Vialla ne l'avait-il pas fait passer au commencement?

Et si on allait la reconnaître? Si on allait Tinterpelter, l'empêcher de chanter? Les plus folles idées lui traversaient la cervelle.

Après une scène de Perrin et tandis que Duhem exécutait une imitation du son de la tlûte uniquement avec sa bouche, Vialla vint la prévenir :

— Allons! ma fille, un peu d'aplomb! Ça va être tout à l'heure ton tour!

— Si j'allais ne pas réussir... fit-elle tout émuel

— N'aie pas peur et je réponds de tout 1 II y en a encore deux à passer avant toi. Je vais te faire apporter quelque cbose pour te donner du cœur!

Après Bonnaire, qui lança avec sa drôlerie accoutumée la Fille à Sébastienne dont le refrain, repris en chœur par l'assistance, rappela à Jeanne l'aventure du Chilien, un grand bruit se fit dans la salle.

Aristide Bruant, le chansonnier philosophe des quartiers de Paris, venait d'apparaître. Lui aussi avait voulu apporter à son camarade Vialla le concours de son talent.

Dédaigneux de l'habit noir, vêtu comme à son cabaret du Mirliton^ de son veston de velours a grosses côtes et de sa légendaire chemise rouge, chaussé de bottes fortes, il marcha jusqu'à l'avant-scène de son pas cadencé; puis, comme le bruit continuait, il s'inclina et avec un sourire empreint d'une exquise politesse :

— Si vous voulez bien taire vos gueules... s'il vous plaît 1

Le silence se fit immédiatement, et, de sa voix vibrante et claire, il entonna une chanson de circonstance, la chanson de la Chapelle, oùsq'

On a frio, du haut en bai,

Car on n'a ni chaussettes, ni bas ;

On n'transpir' pas dans d' la flanelle

A la Chapelle.

Un tonnerre d'applaudissements salua le dernier couplet; on cria 6ts, et les acclamations continuèrent jusqu'à ce que le poète populaire se décidât à reparaître sur la scène.

11 s'avança très calme, insensible en apparence aux marques d'enthousiasme qu'il venait de provoquer, et, sans qu'un pli vînt altérer l'impassibilité de son masque de Bonaparte premier consul, il rejeta d'un mouvement de tête ses longs cheveux en arrière, enfonça ses mains dans ses poches et commença son monologue de YAmoureux.

Chaque strophe était saluée de bravos frénétiques. Ce fut du délire quand il arriva à la dernière qui résumait tout le récit :

H'u! nom de Dieiiî... j'suis amoureux!

i^îais ce soir, Cécil fra la rosse :

Madam' ne veut pas m'iendre heureux, Quand j'suis plein... elle a peur d'un gosse I J'en ai soupe des boniments.

E j'vas m'payer une odalisque, Après, si a devient maman, Celle-là, je m'en fous... h'u... qu'est-ce que je risque?

Maintenant, c'était le tour de Jeanne, et elle dut attendre que le calme se fût rétabli. L'orchestre attaqua les premières mesures de l'accompagnement des Moustaches de Lise,

— Allons, la môme! dit Vialia. Vas-y, et du courage! Comme tu as les mains froides l

La jeune fiiie était pâle; tout son sang avait reflué ▼ers le coeur.

Dès qu'elle fut en scène et qu'elle revit pour la première fois depuis si longtemps ce fourmillement de têtes, ses yeux papillotèrent et elle ne reprit courage que lorsqu'elle eut aperçu au premier rang les figures souriantes de la Boule et de M. Théodore.

344 MADAME LA BOULl

Elle commença au milieu d'un grand silence; sa voix j tremblotait. Elle sentait que tout ce public, gâté par les artistes qui l'avaient précédée, sedéGait, se demandant d'où sortait cette Jenny, dont personne n'avait jamais entendu parler.

Pourtant, dès les premiers couplets, la salle se dégela. Des rires, discrets d'abord, puis bruyants, éclataient parmi les assistants. Alors peu à peu son émotion se dissipa; elle appuya sur les sous-entendus polissons de sa chanson et ce fut un succès. Des bis^ clamés par des voix qu'elle sentait sincères, lui remuaient le cœur délicieusement. Un bouquet superbe, lancé par M. Théodore, roula à ses pieds, et elle attaqua, bien maîtresse d'elle-même cette fois, la Balançoire, la seconde chansonnette inscrite au programme.

A présent, elle n'était plus la petite fille timide de tout à l'heure. Elle avait gagné la sympathie de la salle et elle allait de l'avant carrément, en artiste qui sait ce qu'elle fait et qui connaît les planches. Elle avait retrouvé son assurance d'autrefois, quand elle était l'étoile du Globe, et. peut-être des spectateurs l'avaient-ils déjà reconnue?

A chaque couplet, la Boule donnait le signal et les applaudissements se prolongeaient. Grisée, la tête en feu, les yeux brillants, elle exagérait ses effets, souli- f gnait les intentions grivoises. Quand ce fut fini, on cria encore une fois bis, et elle dut revenir répéter I0 dernier couplet :

On me maria ; mon époux Avait la cinquantaine.

Et c'jeu-ia. je vous rdis entre nout, .■

L'mettait tout hors d'haleine.

Je riais de son embarras En l'voyant s'cambrer le torse Et moi je lui disais tout bas:

Joseph, un peu plus de force I

Et toute la salle reprenait en chœur le refrain avec

elle :

Ahî qa'c'est boni

On va, l'on vient on monte, on craint qu'ça cassée

Et l'on sent courir un frisson qui vous passe

De la tête au talon 1

Ahl qu'c'est bon,

La balançoire 1 Ahl qu'c'est boni

— Hein! les en.antsi ça y est-il I c'est-il envoyé? cria Vialla quand elle regagna la loge, exténuée, le front en sueur.

Il l'embrassa sur les deux joues.

— Merci! ma belle, c'est gentil, ça! e* je suis rudement content. Ça vous fait honneur, des élèves comme ça, au moins!

De tous côtés, les artistes, qui jusque-là s'étaient tenus sur la réserve, venaient la féliciter, lui serrer les mains.

— Il faut continuer, ma petite amie! Vous arriverez!

— Je n'en ai jamais eu une pareille à mon Conservatoire ! clamait Duhem dans la coulisse.

Mais on réclama le silence. Vialla était en scène. Il eut son succès habituel, doublé par le sentiment de reconnaissance qui poussait le public à remercier son chanteur favori de la fête qu'il venait de lui offrir.

Il dut presque coup sur coup chanter quatre de ses morceaux les plus célèbres : Marceau, la Guerre et la Paix, le Semeur, de J.-B. Clément, et le Voyageur, de Th. Massiac.

Après le dernier couplet, on apporta sur la scène une corbeille de fleurs offerte par ses plus vieux habitués. Vialla pleurait de joie et il était depuis longtemps rentré dans la coulisse que la salle retentissait encore de bravos et d'acclamations.

— Ahl mes amis! mes bons amis! Quel succès! Je

VOUS le demande, y a-t-il un concert à Paris qui aurait pu réunir sur un programme des numéros pareils 1... C'est fini ! et c'est un triomphe ! Et maintenant, je vous orffe un petit gueuleton chez Radlestin, là-bas... à la porte de notre berceau, de l'Eldorado. . où nous nous sommes tous connus et où nous avons appris à nous estimer et à nous aimer!... Ça nous rappellera le vieux temps. Rendez-vous dans une demi-heure chez Raffestinl

Puis, comme Jeanne restait un peu k l'écart :

— Toi aussi tu en es! Tu as eu ta grosse part du succès! Les étoiles du passé avec les étoiles de l'avenir... Tiens, je bafouille! Je suis si content... Je ne sais plus ce que je dis! ajouta-t-il les yeux mouillés.

— C'est que je ne suis pas seule... J'ai là mes deux amis... «^

— Je les invite! A tout à l'heure!

M. Théodore félicita chaudement la jeune fille, à qui il ne connaissait pas ce talent de diseuse. La Boule était heureux, très fier du succès de sa maîtresse; mais un petit sentiment detristesse venait troubler son bonheur.

Depuis qu'il était de retour à la Chapelle, des souvenirs le hantaient, souvenirs d'un passé qui ne reviendrait plus.

Le quartier avait conservé le mène aspect, Vialla était le même homme, rond et franc, qu'il avait connu ; seule, Jeanne avait changé.

La petite femme naïve, tendre et caressante d'autrefois, était morte; il regrettait le temps où il vivait tranquille, sous l'œil de la mère Gardette^ et, il le sentait bien, il ne revivrait pas aujourd'hui la nuit si douce qui avait suivi le début de la jeune fille à ce même concert où elle venait d'obtenir un nouveau succès. Tout cela était fini, bien fini!

Chez Raiïestin, le souper fut très gai. Vialla avait

placé prés de lui sa petite élève. Tout à la joie de se retrouver avec ses anciens camarades, il évocjuait les souvenirs d'antan. Que de fois il avait soupe jadi?, dans ces mêmes salons l Que d'absinthes il avait prises, aux jours brillants de sa carrière, à cette terrasse où il rericontrait chaque jour ces mêmes amis, cpai tous s'étaient fait une joie de répondre à son appel ! Et il porta un toast au café Raffestin, ce rendez-vous des gloires du concert.

Et l'Eldorado, cette Académie de la chanson! De quelles acclamations n'avait-il pas retenti, alors qu'il était, lui, Vialla, le « fort en. gueule » de l'étabhssement ! Et la maison avait été pour lui mieux que le théâtre de ses succès; elle avait été un lieu d'asile en des jours néfastes. Il se souvenait toujours qu'en 1871, pendant la Semaine sanglante, il n'avait échappé à la fusillade, un soir qu'égaré dans les rues de Paris il n'avait pu rejoindre son domicile, que grâce à l'hospitalité que lui avait offerte le directeur d'alors!

Aussi conservait-il pour elle une affection fdiale, et il entendait y faire sa rentrée prochainement!

— Tu veux rentrer à l'Eldorado? s'exclama-t-on de toutes parts.

— Moi! j'ai fini ma carrière..., et je veux rester fidèle à mon public de la Chapelle... mais j'y rentrerai par mon élève! ajouta-t-il en mettant la main sur la lôte de Jeanne. Demain, j'irai trouver la directrice, une artiste véritable, qui sait apprécier tous les mérites, et, d'avance, je suis sûr de l'engagement de ma protégée.

— Vrai I vous feriez cela? dit Jeanne tout émue.

— Je le ferai... et je resterai ton professeur. Demande à mes amis s'ils ne te croient pas capable dd débuter auprès d'eux?

L'approbation fut unanime. De tous côtés, on s'ac»

corda à reconnaître que Jeanne était douée des plus précieuses qualités, et qu'elle réussirait assurément avec un maître comme Vialla. C'était là le plus sûr garant du succès à venir.

Alors Vialla se leva et porta un toast à la jeune fille.

M. Théodore crut devoir répondre pour remercier le chanteur de l'intérêt qu'il portait à Jeanne; puis on se sépara, se donnant rendez-vous au jour des débuts de la future étoile.

Au moment de partir, Bruant prit Vialla à part :

— Dis donci qu'est-ce que c'est que les deux cocos à la manque qui accompagnent la petite... Ils m'ont joliment l'air de la relever...

— Je ne sais pas, dit le chanteur, ça doit être de la famille.

«— Les frères Ramasse-la-braise... ^ alors!

YIII

Vialla tînt sa promesse. Dès le îenclemaîn, iî se ren» daità l'Eldorado afin d'obtenir une audition pour Jeanne Kousseiet.

La tâche lui fut d'autant plus facile que déjà l'histoire avait fait du chemin. Des journaux amis avaient rendu compte, le matin même, de son bénéfice et annonçaient gravement qu'une étoile nouvelle venait de se lever. Une jeune fille, presque une enfant, mignonne à croquer, s'était révélée de façon à faire honorablement figure, même à côté des illustrations auprès desquelleg l'amitié du bénéficiaire l'avait admise à prendre place, et elle avait obtenu un éclatant succès.

On pouvait d'ores et déjà prédire que cet éclatant succès se continuerait au jour prochain oii elle ferait vraisemblablement son apparition sur une de nos grandes scènes de concert.

La directrice de l'Eldorado et de la Scaîa, toujours à l'affût d'attractions inédites et qui tenait à conserver à ses deux établissements le renom légitime qu'elle leur avait acquis en s'assurant le concours des artistes les plus justement aimés du public, avait déjà lu ces élogieux entrefilets.

Elle accueillit Vialla avec un malicieux sourire :

— Je gage, mon cher Vialla, lui dit-elle, que vous

venez me parler de votre élève... du petit prodige que vous avez découvert?...

— Mais, madame, comment savez-vous?... fit Vialla interloqué.

La directrice lui tendit en souriant plusieurs journaux.

— La Renommée aux mille bouches... les feuilles publiques I Vous avez bien fait de venir... Aussi bien j'allais vous écrire. Et d'où vient cette mystérieuse Jenny?

Vialla, tout heureux de voir l'affaire se présenter sous d'aussi heureux auspices, raconta en quelques mots ce qu'il savait de la jeune fille. Il lui avait jadis donné les premières notions du chant, il l'avait fait débuter à son concert; puis, après une absence de deux années, elle était revenue, très embellie, très en forme, ajouta-t-il en souriant, et, au bout de quelques répétitions, il avait été frappé de l'ampleur et de la sonorité de sa voix, des dispositions vraiment remarquables qu'elle montrait, et il n'avait pas hésité à inscrire son nom sur le programme de son bénéfice, d'autant plus qu'enfant delà Chapelle elle était sûre de trouver un bon accueil auprès de son public.

Le succès avait dépassé ses espérances, et il ne pouvait que confirmer de vive voix les pronostics des journaux.

— Oui, mais la croyez- vous capable de fournir une campagne et de rencontrer la même faveur auprès de notre public, à nous? Il faut se défier souvent d'un emballement local dont bénéficient souvent des médiocrités au détriment des véritables talents.

— Vous en serez juge, madame, si, comme je l'ei père, vous voulez bien accorder une audition à ma pro tégée. Mon expérience n'a pu être mise en défaut pai une sympathie aveugle^ puisque tous mes camarades ont partagé mon enthousiasme.

— Quel âge a votre protégée?... Est-elle bien?...

— Elle a dix-sept ans et elle est très jolie.

— Bon! voulez-vous venir demain avec elle à l'Ei dorado. Je l'entendrai et, si elle me paraît répondre aux promesses qu'elle a fait concevoir, je rengagerai... Nous ferons un peu de réclame autour d'elle et elle débutera dans quinze jours, à l'ouverture de la saison d'hiver.

— C'est que, n'ayant pas chanté depuis deux ans, elle n'a pas de répertoire?

— Elle me dira les deux chansons que vous lui avez choisies pour votre bénéfice. Cela suffira. A propos, quel genre?

— Les excentriques.

— Très bien! Justement, nous en manquons. A demain !

Vialla, tout heureux de ce premier résultat, télégraphia à Jeanne, à qui il fît part de l'accueil aimable qu'il avait reçu.

— Ce n'est pas tout ça, lui dit-il, tu avais le trac, l'autre soir... Te sens-tu de force à passer une audition potable et à affronter ensuite la rampe d'une grande scène... de l'Eldorado, par exemple?

— Moi! dit Jeanne, que les applaudissements de la veille avaient électrisée, moil oh 1 à présent, je chanterais devant le pape, s'il le fallait!... Je suis bien sûre de ne pas flancher.

— Alors, tout va bien! 11 s'agit maintenant de travailler.

Et, séance tenante, il la fit répéter, rectifiant ses intonations, modérant ses jeux de scène parfois un peu exubérants, lui enseignant la manière d'entrer, de marcher, de saluer, de sortir.

Jeanne montrait une ardeur, une bonne volonté qui enchantaient son maître, recommençant dix fois un couplet sans se rebuter, profitant des moindres obser-

valions, saisissant avec promptitaHe et mettant immédiatement en pratique cet art de souligner, de nuancer que possédait au suprême degré son professeur, et qui devait faire sa réputation.

— Allons! dit Vialla, maintenant tu es présentable. Tâche seulement de ne rien oublier. Tu as de la voix, tu sais dire... Je t'ai appris quelques petits trucs qui n'ont l'air de rien, mais qui sont l'A B C du métier. Si ça ne marche pas, ce ne sera pas de ma faute et tu ne t*en prendras qu'à toi.

A l'heure dite, il conduisit la jeune fille à l'Eldorado. La directrice fut frappée de la gentillesse et de la tournure bien parisieïine de Jeanne; elle lui posa quelques questions auxquelles cette dernière répondit avec à-propos, même avec esprit.

Puis l'on procéda à l'audition.

Contrairemeiît à ses prévisions, Jeanne sentit une émotion, une angoisse lui étreindre le cœur. Elle eût mille fois préféré chanter devant la salle pleine, étincelante de lumière, que devant le trou noir, au fond duquel elle croyait voir briller les deux yeux de la directrice; sa robe de ville la gênait; il lui semblait qu'elle se débattait dans le vide ; mais bientôt elle redevint maîtresse d'elle-même, elle s'accoutuma à ce silence de tombe, à ce papillottement de Tunique bec de gaz qui flambait à l'avant-scène, et elle chanta avec le même feu et la même désinvolture que l'autre jour, devant son bon public de la Chapelle.

— Je vous engage pour la saison, dit la directrice, sortant avec son régisseur d'une loge obscure, à l'opposé du coin oii Jeanne avait cru l'apercevoir. Venez dans mon cabinet 1

L'engagement fut signé immédiatement, à des conditions sinon brillantes, au moins honorables.

«^ Chaque mois, ajouta la directrice, vous serez

augnientée de cinquante francs, jusqu'à concurrence de cinq cents francs par mois, si le succès que je prévois s'affirme et s'accentue. Nous débutons dans quelques jours. Vous allez vous entendre avec le régisseur, qui vous donnera toutes les indications relatives à votre répertoire etauxobligationsqui vous incomberont. Vous tiendrez l'emploi des excentriques. J'espère n^avoir qu'à me louer de l'exception que je fais en votre faveur, car jamais une artiste n'ayant pas déjà fait ses preuves et conquis d'avance la sympathie du public n'est entrée jusqu'à ce jour à l'Eldorado.

— Oh ! madame ! balbutia Jeanne confuse et rougissante, si heureuse qu'elle ne pouvait trouver un mot pour exprimer sa reconnaissance.

Pendant les quinze jours qui précédèrent ses débuts. Jeanne s'adonna au travail avec un enthousiasme que rien ne rebuta : ni les difficultés d'une entreprise à laquelle l'avait insuffisamment préparée son éducation musicale un peu trop élémentaire, ni la modicité de ses ressources qui s'épuisaient rapidement, maintenant que la Boule était devenu le seul pourvoyeur de la maison.

Mais elle fut aidée par Vialla, qui s'était institué son répétiteur gratuit, par M. Théodore, qui mit à sa disposition ses économies, et surtout par M"° Legaillard, qui se chargea de lui monter sa garde-robe de chanteuse.

Très touchée du dévouement et de la confiance sans bornes que paraissaient avoir en elle ses amis, elle ne savait comment leur témoigner sa reconnaissance pour tant de bons procédés.

— Vous nous rendrez tout cela, disait M. Théodore. Vous êtes née sous une bonne étoile et nous plaçons à gros intérêts.

Seule, M""^ Legaillard faisait quelques réserves. Depuis que, par suite de se changement de situation,

elle avait pénétré plus avant dans l'intimité de la jeune fille, elle montrait quelque inquiétude

Elle s'en expliqua un peunettementavecsa locataire:

— Je croyais, ma chère enfant, lui dit-elle, que vous viviez seule. Qu'est-ce que c'est que toute cette maisonnée?

— Il y a M. Théodore, répondit Jeanne, qui vil provisoirement avec nous pendantque sa femme, Aline, est à rhôpilal. Quant à l'autre, il s'appelle Jules Gardette et c'est mon amant, ajouta-t-elle en baissant les yeux.

— Ah! ah! Eh bien... ne prenez pas en mauvaise part ce que je vais vous dire... Mais il a bien mauvaise tournure, votre amant. Qu'est-ce qu'il fait?

— Il s'occupe de courses.

]y|me Legaillard fit une moue significative.

— Fichu métier! dit-èlle. Écoutez, ma fille, voulezvous un bon conseil, leconseil d'une femme d'expérience, qui a été utile à bien des petites dames comme vous... Eh bien! toutes celles qui avaient un amant... dans le genre du vôtre... car il frime mal, y a pas à dire... toutes ont fini malheureusement!

— Mais la Boule n'est pas ce que vous croyez? répliqua vivement Jeanne.

— Qui ça, la Boule?

— La Boule... eh bien!... mon amant 1

— Alors, il est complet... un sobriquet! Ah çà... où diable l'avez-vous péché?

— Il demeurait dans la môme maison que moi... et c'est avec lui que...

— L'aimez-vous, au moins?

— - Mon Dieu!... comme ça! fit Jeanne en hochant la tête .

— Vous voyez, vous ne l'aimez déjà plus, je le de* vine... et c'est lui qui vous tient. Ma pauvre enfant,

prenez bien garde... il sera la pierre d'achoppement de votre carrière.

— Mais, dit Jeanne, il m'est très utile... c'est lui qui maintenant fait face à tout... qui me nourrit... en attendant que je débute...

M"° Legaillard haussa les épaules.

— Est-ce que je n'aurais pas été là pour un coup, moi... et Mon Oncle, qui s'est déjà montré si bon pour vous, ne vous aurait pas laissée manquer une si belle occasion... faute de quelques avances. Je n'aurais eu qu'un mot à dire... Vous verrez quel boulet vous vous êtes attaché au pied, s'il vous arrive de mettre la main sur un entreieneur riche... Enfin, vous m'en reparlerez à ce moment-là... On verra à vous débarrasser de votre crampon... Ah! si jeunesse savait... Mais non, vous êtes toutes comme ça. Vous vous toquez du premier godelureau qui vous tombe sous la main et puis après... pour vous dépêtrer... bonjour!

Jeanne, chaque fois que M™® Legaillard amenait la conversation sur ce terrain, défendait son amant par amour-propre; mais elle sentait, au fond, la justesse des observations de la vieille femme.

Chaque jour la détachait da-vantage de la Boule, au bras duquel elle n'osait déjà plus se montrer. Si d'aventure le jeune homme lui proposait une promenade, elle trouvait un prétexte : sa leçon de solfège, une répétition supplémentaire chez Vialla, et, devant ces bonnes raisons, il devait s'incliner; s'il insistait, elle invoquait l'autorité de M. Théodore, qui déclarait gravement qu'on ne devait jamais hésiter à sacrifier un plaisir quand un intérêt supérieur le commandait.

Et le pauvre la Boule souffrait sans se plaindre ; il essayait de s'illusionner, d'attribuer la froideur que lui témoignait Jeanne à des préoccupations bien légitimes... Comme il eût préféré une bonne petite médiocrité à

la gloire prochaine, qui allait peut-être tellement absorber sa maîtresse que c'en serait fait défini tît^ement de leur amour 1 Où était-il, le temps heureux oii on vivait sans fièvre, oii Ton se couchait bien gentiment après avoir mangé le pot-au-feu de la mère Gardette?

Et il ne pouvait pas se révolter, puisqu'en somme il était appelé à partager le luxe dans lequel Jeanne allait vivre, si elle réussissait. C^eût été une preuve d'égoïsme, que M. Théodore, cet ami si dévoué, n'eût pas hésité à réprouver, et il ne ^voulait pas encourir le blâme de M. Théodore. C'est maintenant qu'il reconnaissait la vérité de l'ancien adage : Bonheur passe richesse !

Pourtant, il retrouvait quelques heures par jour la ieanne rieuse et gaie d'autrefois. '

Sur le conseil de Vialla, la jeune fille passait ses soirées toujours dans un concert différent, histoire de «f prendre le ton » et de se (ixmiliariser avec le public.

Elle se faisait accompagner de ses deux amis, écoutait leurs appréciations, discutait avec eux les mérites de chaque troupe, notait ce qu'il y avait de défectueux dans le geste, l'allure de chaque chanteur, et c'étaient d'interminables discussions.

Leur établissement de prédilection était la Scala. Bien qu'ils fussent d'accord sur ce point qu'avec l'Eldorado ce concert était « l'un des mieux montés >j, ils avaient chacun leurs artistes favoris.

— Ah! mes amis, Bloch, c'est ça z'une femme! i'écriait la Boule en parodiant le refrain d'une chanson de sa préférée, en voilà une qui a le diable au corps! Regardez- moi cette rondeur... et ces roulements d'yeux I c'est tordant, ma parole!

Jeanne haussait doucement les épaules... Certes, Bloch avait du talent; mais de combien lui était supérieure Dowe avec sa petite mine douce, sa voix fluette

et tendre, les grâces mignardes de sa personne. C'était ça une diseuse!

— C'est une opinion, répliquait le jeune homme. Tu aimes mieux Dowe parce qu'elle est mince, qu'elle te ressemble.

— Et toi, Bloch, parce qu'elle est ronde, fit Jeanne piquée. Appelle-Ia M°' la Boule et n'en parlons plus !

Puis, comme la discussion s'envenimait, on prenait M. Théodore pour juge.

— Vous n'avez raison ni l'un ni l'autre! opinait le remisier.

Lui, il oscillait entre Valti et Paula Brébion. S'il était fort amusé par les drôleries et la frimousse chiffonnée de Valti, qui portait admirablement le grand chapeau de l'excentrique de concert, il n'était pas Tennenii de la pointe sentimentale et de la strophe chauvine, et Brébion l'avait conquis notamment par une chanson, C'est pas fini, où la gaudriole se mariait agréablement au patriotisme. Au dernier couplet, un mari, père de trois enfants, prévenait sa femme que ce n était pas (îiiif et qu'il fallait aider à la revanche en fournissant à la France six défenseurs, pas un de moins.

— Ce sont de nobles idées, déclarait M. Théodore, qu'on a raison de propager, et il ne me déplaît pas de les voir répandre sous cette forme plaisante. Le peuple a besoin qu'on lui rappelle ses devoirs et tous les moyens sont bons. La patrie avant touti

Mais il ne parvenait pas à convaincre ses interlocuteurs et, le lendemain, la discussion reprenait de plus belle.

Cependant Jeanne devait prochainement répéter sur la scène. M"^" Legaillard lui apporta deux costumes à essayer.

Au moment oii la jeune fille demi-nue allait passer

une robe courte, rouge et or, M™* Legaillard poussa un cri,

— Qu'est-ce que vous avez là sur l'épaule? Jeanne devint cramoisie; elle avait oublié.

— Vous êtes tatouée!... Ah bien! c'est la fini Et comment voulez-vous, maintenant, que je vous case honorablement ! C'est que ça ne s'en va pas!

Il y eut un petit moment de silence. La commère était tombée dans une chaise, les bras ballants, suffoquée, découragée.

— Moi qui avais conçu sur vous de si belles espérances! fit-elle enfin quand elle fut parvenue à reprendre ses esprits. Ah! c'est du propre!... Enfin, je vais essayer tout de même de faire quelque chose de vous... Avec du blanc gras et un nœud sur l'épaule, il y aura peut-être moyen de cacher la chose... Mais, mon enfant, à présent plus que jamais, il faut vous débarrasser de votre entourage. Me donnez -vous carte blanche?

— Tout ce que vous voudrez! balbutia Jeanne. Pour la première fois, elle ressentait, à l'égard de la

Boule un sentiment de haine et elle maudissait l'heure oij elle l'avait connu.

M"* Legaillard ne perdit pas de temps. Elle s'institua la gardienne de la jeune fille et fit appeler la Boule.

— Mon garçon, lui dit-elle, Theure est décisive. De la réussite ou de l'insuccès de vôtre maîtresse dépend son avenir. Il importe qu'elle livre le combat avec tous les atouts dans son jeu. J'ai moi-même trop d'intérêts à sauvegarder pour ne pas veiller au grain. Je fais donc un appel pressant à l'affection que vous lui portez. Elle va maintenant opérer dans un monde tout difOérent de celui dans lequel elle a vécu jusqu'ici. Votre présence, vous le comprenez, serait d'un effet déplorable. Je m'offre à lui servir de chaperon... mieux que cela, de mère. Cela ne vous empêchera pas de la revoir ; mais

VOUS devez montrer jusqu'à nouvel ordre, dans vos rapports avec elle, une discrétion indispensable au succès de Tentreprise. Puis-je compter sur vous?

La façon dont elle lui posa cette question en imposa à la Boule, qui répondit en hochant la tête :

— Dame! ça me coûtera beaucoup... je Taime tant, ma petite femme 1... Mais puisque c'est indispensable...

— Indispensable, répéta M™* Legaillard, si indispensable que, si vous hésitiez une minute, je remporterais mes costumes et vous donnerais congé. Alors, plus de débuts... C'est dit, n'est-ce pas?

— C'est dit!

— Et voilà! dit M"^ Legaillard, quand la Boule fut sorti. Ce n'est pas plus difficile que cela. Maintenant, j'espère, le reste marchera comme sur des roulettes.

— Il y a encore M. Théodore?

— M. Théodore aussi? Quels droit» a-t-il sur vous? demanda la matrone.

— Aucuns... certainement, balbutia Jeanne; il s'intéresse à moi, voilà tout, et il pourra être blessé...

— Celui-là, je le tiens par Aline, n'ayez pas de crainte. Maintenant je vais voir Mon Oncle, qui connaît toute la presse, qui est lancé dans le beau monde, et je vous promets une salle chauifée à blairc!

De ce jour. M"* Legaillard devint le chaperon de Jeanne. C'est elle qui, chaque jour, la conduisait aux répétitions de l'Eldorado, exerçant sur elle une surveillance de toutes les minutes.

— li faut vous donner l'air d'une jeune fille de bonne maison. Il n'y a rien comme ça pour exciter les hommes. Vous n'êtes pas encore connue sur la place de Paris... il y a trop peu de temps que vous êtes lancée... Profitez-en !

M. Théodore fit la moue quand la Boule lui rendit compte de son entrevue avec M™* Legaillard.

— Oui, fit-il, je comprends. La vieille veut accaparer Jeanne à son profit. Làissons-la faire, puisque nous ne pouvons pas nous passer d'elle. Ce sera à notre tour ensuite de la mettre à la porte. Je m'en charge, vous m« laisserez faire!

Cette assurance mit un peu de baume dans le cœur du jeune homme qui prit dès lors son mal en patience, et il attendit sans trop de fièvre le jour des débuts.

Ce fut une be le représentation et le succès dépassa l'attente générale. Comme c'était l'ouverture de la saison d'hiver, la presse avait été convoquée. LaBoule et M. Théodore avaient rempli de leurs amis les galeries supérieures ; de son côté, M""^ Legaillard avait tenu parole.

Mon Oncle, qui avait envoyé une magnifique boîte de gants, avait annoncé de toutes parts qu'il lançait une nouvelle étoile, et il trônait au premier rang des lauteuils, entouré d'un bataillon de copurchics, en habit, plastronnes et le gardénia à la boutonnière, venus tous pour faire une ovation à la protégée de leur vieil ami. Les loges regorgeaient de monde ; les horizontales de grande marque étaient à leur poste.

Bref, ce soir-là, le Tout-Paris qui s*amuse s'était donné rendez-vous à l'Eldorado.

On était loin des soirées de chez Vialla, et pourtant Jeanne ressentait moins d'émotion que jamais. Elle se savait soutenue, sympathique à ce beau public, prévenu d'avance en s faveur.

Dans un coin de l'orchestre, Vialla, un peu nerveux, causait avec ceux de ses amis qui connaissaient déjà ly jeune fille et qui avaient pu disposer de leur soirée.

Pourtant, comme au jour du bénéfice, Jeanne avait affaire à des partners dangereux. En dehors déjeunes artistes de talent qui, comme elle, faisaient leurs débuts, la vieille troupe de l'Eldorado allait donner tout entière.

Enfin, après une brillante ouverture, îe rideau se leva sur un paysage au milieu duquel ser entait une rivière aux bords fleuris, et le défilé commença.

Tour à tour, Plebins, dans ses monologues à musique, détaillés avec un art infini : faime les femmes qua de la poésie, Cest moi qui s'a trompéy et Sulbac, avec ses mines si pleines de fatuité amusante et sa livrée de larbin gobé par la patronne, enlevèrent les suffrages du public, qui ne ménagea ni à l'un ni à l'autre ses rappels ni ses applaudissements.

Puis vinrent Noelly, une be!îe personne qui eut la joie, lorsqu'elle lança pour la première fois son refrain : Qui veut des baisers? d'entendre la salle entière répondre : « Moi I » ; et enfin Legrand, long comme un jour sans pain et sec comme un coup de trique.

Quand il parut à i'avant-scène avec sa perruque filasse^ sa face d'ahuri, ses jambes maigres emprisonnées dajis un pantalon trop collant, il y eut une explosion de rires , qui gagna toute la salle, du rez-de-chaussée au poulailler, pareille à une traînée de poudre.

Il chanta : La plus belle moitié du genre humain, — c est moilei il exprimait son parfait contentement de luimême avec une telle exagéralion comique que ses bras paraissaient s'allonger indéfiniment; ses torsions de poignets, ses gantsblancs trop largespour ses mains, sa démarche d'échassier, les pans de sa redingote trop ample qui lui battaient les jarrets, sa voix qui s'enflait tout à coup et qui subitement semblait se briser dans sa gorge, tout concourait à donner à sa physionomie immuablement sérieuse un aspect caricatural si réjouissant qu'il parvenait à dérider les plus sceptiques.

Après un artiste si curieux et d'autant plus maître de lui-même qu'il était sûr de ses effets la tâche devenait difficile à Jeanne, qui lui succédait immédiatement.

L'émotion causée par Legrand se calma dès que le

3(j2« MADAME LA BOULB

musicien de l'orcheslre chargé de ce service eut affiché à un angle de là scène la pcincarte portant ce mot : Audition,

Un vif mouvement de curiosité se produisit dans la salle. On parlait bas dnns les groupes intéressés à la réussite de la jeune fille. Allait-elle se montrera la hauteur de sa naissante réputation?

Quelques bravos, vite réprimés par des chutsl se tirent entendre à son entrée en scène. Elle s'avança très crâne, l'œil brillant, coiffée d'un vaste chapeau à plumes, vêtue de sa fameuse robe écarlate et or, et, après avoir salué avec un geste mutin, elle attaqua la première de ses deux chansonnettes de début : La Gommeuse,

Sa voix fraîche et très claire sonnait dans le théâtre -, au refrain, elle arpentait la scène le monocle à l'œil, les pouces aux entournures des épaules, avec un petit mouvement de reins canaille...

Brusquement la salle éclata, on tapait des mains ou des cannes, on s'accompagnait avec les pieds. La voix grêle de Mon Oncle criant : « Brava ! brava ! » dominait le tumulte, et Vialla faisait retentir son coin de bis répétés vingt fois. En haut, sous la direction de la Boule et de M. Théodore, les claqueurs faisaient leur devoir, TÎgoureusement. Dans un angle du balcon, M** Legaillard enthousiasmée clamait :

— Elle est étonnante, ma parole! étonnante I

Jeanne, après avoir repris le dernier couplet de le GommeusCy attaqua son second morceau, Copurchica^ spécialement écrit pour elle par Jules Jouy.

Cette fois, ce fut un triomphe. La jeune fille dut reparaître trois fois, lancer des baisers au public, exprimer, par des mouvements de bras et de tête, qu'elle n'avait plus rien à chanter et ramasser trois énormes bouquets lancés, de Torchestre et des balcons, par les soins de Mon Oncle et de W" Legaillard.

MADAME LA BOULE 3o3

Toute frémissante d'émotion, elle regagna sa î^ige, qu'elle trouva tapissée de fleurs. Les amis de son vieux protecteur avaient bien fait les choses, et^ à côté d'une superbe corbeille, elle trouva deux bouquets modestes, accompagnés de cartes portant ces noms : a Jules Gardette » et « Théodore Marasquin ».

Et ce fut un véritable défilé. D'abord la directrice, qui vint féliciter sa nouvelle pensionnaire et lui serrer la main.

— C'est très bien, mademoiselle, voici un bon début ! Courage, vous réussirez !

Et Vialla, qui criait :

— Hein ! mon élève, quel chic et quelle voix I Puis M"« Legaillard , qui vint se jeter en sanglotant

dans les bras de sa petite amie :

— Vous êtes une grande artiste, ma chère enfant, ne craignez rien, ça ira!

Et elle ajouta plus bas :

— Avez-vous vu comme les gommeux de l'orchestre vous applaudissaient? C'est bon signe! il ne faut qu'un coup î

Puis le régisseur Gardel, un bon type tout rond et bien rigolo qui déclara :

— Moi, c'est admirable, je n'ai rien a dire! Donc, madame la gosse, je vous embrasse l Je peux me permettre ça. Un régisseur, c'est comme un père !

Cependant le spectacle continuait dans la salle. Le public, mis en joie, continuait à faire fête aux artistes, à Vaunel le pince-sans-rire, à Duparc, la fine diseuse, au bonhomme Arnaud, si drôle avec son accent gascon et sa figure toute ronde de loupeur en goguette.

Après Pichenette^ le vaudeville qui terminait le spectacle, M. Théodore et la Boule descendirent à la hâte les escaliers, lis voulurent monter à la loge de Jeanne, mais ils se heurtèrent à une consigne sévèra

Debout sur le trc ttoir, ils assistèrent au défilé des spectateurs; puis, mêlés à un groupe de jeunes calicots avides de considérer de près les petites femnaes qu'ils venaient d'applaudir, à la sortie des artistes.

Tout à coup, la porte s'ouvrit à deux battants. Jeanne apparut au bras de Mon Oncle, et entourée des goinmeux de l'orchestre.

M. Théodore et la Boule, le chapeau à la main, se jetèrent au-devant d'elle; mais subitement, très digne dans son vaste châle à ramages, M""" Legaillard surgit :

— Vous êtes fous, je pense! Vous voyez bien qu'elle est en société.

La Boule voulut passer outre.

— Mais, permettez, madame...

— Je vous dis de rester tranquille... Vous allez la compromettre!

Et elle fit reculer les deux jeunes gens.

L'attention de Jeanne fut attirée par cette altercation. Elle rougit en reconnaissant ses deux amants. Pourtant, comme elle passait près d'eux, elle écarta M™' Legaillard et leur tendit la main en souriant :

— Merci! fit-elle.

— Tu connais es... messieurs? demanda Mon Oncle un peu étonné.

— Oui, répliqua-t-elle vivement. Et elle ajouta d'un ton un peu embarrassé : — Ce sont mes... claqueurs!

— Ah! très bien! Maintenant, allons souper! Vous nous rejoignez, n'est-ce pas? ajouta-t-il en s'adressant à ses amis.

Un coupé stationnait devant l'Eldorado. Mon Oncle fit monter la jeune fille, prit place près d'elle, jeta une adresse au cocher. La voiture s'éloigna rapidement.

M. Théodore et 1 Boule la suivirent des yeux jusqu'à l'angle du boulevard, puis ils se regardèrent en silence.

MADAME LA SOULB 365

— Eh bien? qu'en pensez-vous? demanda enfin la Boule.

— Je pense, répondit M. Théodore, qu'il est grand temps de réagir. Sinon, votre pauvre femme sera volée, exploitée et ne travaillera que pour engraisser les autres. Tenez, ajouta-t-il en désignant du doigt M™' Legaillard, qui montait en fiacre, voilà l'ennemi !

— Je vais y mettre bon ordre, fit la Boule les dents serrées, et pas plus tard que demain. Je vais lui montrer si je suis son domestique. Avez-vous vu le petit air protecteur de mademoiselle quand elle nous a lancé son merci du bout des lèvres?

— Mon cher, pas de violences ! Vous n'aboutiriez à rien. Laissez-lui jeter son feu. Tout est beau maintenant, tout est m gnifique... A la première déception, au premier lapin, ressaisissez votre autorité. Du reste, je vous ai déjà promis de vous aider. Yous avez bien confiance en moi, n'est-ce pas?

Il prit la Boule par le bras et l'emmena finir la soirée dans les brasseries du faubourg Montmartre.

Jeanne rentra de grand matin, brisée de fatigue. Elle se mit au lit rapidement et s'endormit d'un sommeil lourd. Elle ne se ré eilla qu'à midi.

Le déjeuner avait été préparé par Hortense. Elle mangea rapidement, raconta en quelques phrases brèves comment elle avait passé la nuit, puis se hâta de faire desservir.

— J'attends M™^ Legaillard^ dit-elle, qui doit me conduire à la répétition,

— Encore M"® Legaillard? hasarda la Boule d'un ton bourru.

— Dame ! mon cher, fit Jeanne, il le faut bien, si je veux arriver à quelque chose. Laisse-moi faire, tu n'auras pas à t'en plaindre.

— Je le souhaite, soupira la Boule.

M. Théodore se taisait; il écoutait en souriant d'un air énigmatique.

— Vous n'avez pas l'air de m'approuver ? lui de« manda Jeanne.

— Moi ! répliqua le remisier, je vous admire î Pendant plusieurs jours, la jeune tille se montra

affairée, de plus en plus remplie d'enthousiasme pour cette existence d'artiste dont elle ne connaissait encore que les beaux côtés.

Les courriers de théâtres étaient pleins de louanges a son adresse ; dans les rues, sur les boulevards, des hommes sandwichs promenaient d'énormes placards où son nom, cent fois répété, s'étalait en lettres longues d'un pied :

Grand. succès — A L'ELDORADO — Grand succès

JElVP^lf, JEI^l^T^-, JEIVIVY DANS SES NOUVELLES CRÉATIONS

Des photographes étaient venus lui demander de poser.

Des journaux illustrés se préparaient à publier son portrait. Bref, elle était sacrée étoile, délinitivement.

Elle en était arrivée à croire elle-même à son talent ; elle jugeait maintenant ses camarades, employant des mots qu'elle avait entendu prononcer, sans parfois en comprendre le sens.

' — Paulus ? Peuh ! un cabot !... Une telle, de la ligne, mais rien dans le ventre ! Je n'appelle pas ça une artiste I

Et ses arrêts étaient sans appel.

A présent, elle voyait à peine ses amis, dînait tous les jours dehors, passait ses après-midi en répétitions, ses soirées au concert. Même, une fois, il lui arriva de découcher et de rester absente vingt-quatre heures, au grand désespoir de la Boule, qui s'assombrissait de plus

en plus et souffrait chaque jour davantage de son aban^ don. Mais que dire! Jamais l'argent n'avait afflue davantage.

Jeanne ne rendait plus aucun compte ; mais, en rentrant, elle mettait son orgueil à jeter sur la table de nuit sa bourse pleine de louis, ou son portefeuille garni de billets.

— Voilà! disait-elle. Serre-moi cela I

Et la Boule obéissait; mais il songeait tout basque ce luxe lui coûtait l'amour de sa maîtresse, et il se reprochait d'avoir le premier encouragé la jeune fille à suivre une voie aussi funeste au bonheur qu'il avait rêvé.

Parfois, la brutalité de son tempérament reprenait le dessus. 11 avait des révoltes, des emportements terribles.

— Nom de Dieu! j'en ai assez! Elle est ma femme, à moi... après tout! Et il n'y a que moi qui n'en jouis pas! On me traite par-dessous la jambe. Faut que ça cesse! Et si je tombe dans le tas, gare dessous!

M. Théodore, intérieurement aussi vexé que la Boule d'une manière d'agir qui avait brusquement interrompu les délicieuses entreyues d'autrefois, se hâtait d'intervenir.

— Vous parlez comme un enfant, mon cher ami. Vous savez bien que Jeanne est une emballée... une vraie tête de linotte! Ses enthousiasmes durent peu et elle ^st aussi facile à ramener qu'à détourner. Laissez-la siihir cet entraînement passager. Ce serait folie que d'essayer de la contrarier maintenant... Mais comme elle n'a pas de caractère pour deux sous, elle reviendra d'elle-même. C'est là qu'il faut l'attendre.

Les prédictions de M. Théodore ne devaient pas tarder à se réaliser. Cette vie surchauffée durait environ depuis un mois, lorsqu'on s'aperçut que Jeanne, si gaie, si ardente, perdait de sa bonne humeur. Elle devenait morose, impatiente, acariâtre.

Les recettes baissaient et on la surprenait parfois à compter les sommes qu'elle renfermait chaque jour dans le tiroir-caisse de son armoire à glace.

— îl y a quelque chose qui ne va pas; je crois que nous brûlons. Patience! dit M. Théodore à la Boule.

Il avait deviné juste. Un beau matin, à onze heures, /eanne, qui avait découché, fit irruption dans Tappartement.

Elle était coiffée de travers, ses vêtements étaient fripés.

Elle entra et interpella Hortense, qui préparait le déjeuner.

— Comment! !e ménage n*est pas fait?... Ah? ça, est-ce qu'on se fout de moi, ici! J'arrive à onze heures et rien de prêt encore!

— Mais, madame!...

— Fichez-moi la paix, je vous dis, vous m'embêtez! Où est monsieur?

La Boule était chez M. Théodore. Hortense courut le prévenir. Les deux hommes accoururent; ils trouvèrent Jeanne assise dans un fauteuil, l'œil fixe, le visage enflammé.

— Qu'est-ce qu'il y a, ma chère amie?

— Il y a... il y a... que tout m'embête, que j'en ai assez et que j'ai envie de foutre mon camp, une bonne fois... pour qu'on neme voie plus..,

M. Théodore triomphant fit à la Boule un signe qui voulait dire : — Hein? ça y est-il? mes prévisions? Puis il s'approcha de la jeune fille et lui prit doucement la main.

— Voyons, contez-nous vos peines... Vous savez nien que nous sommes là pour vous défendre au besoin. Qu'y a-t-il? La Boule, fermez donc la porte!

— Ah ! non ! pour sûr ! fit Jeanne avec emportement, c'est oas la peine de s'esquinter le tempérament pour

arriver à quelque chose et d'aboutir à des résultais pareils- Je chante... J'ai du succès... on commence par me faire bonne figure... mais en dessous on crève de jalousie et c'est un débinage dont tout le monde se mêle... Le régisseur m'engueule... V'ià déjà deux fois qu'il me flanque à l'amende pour des retards de cinq minutes... J'ai unattrapage avec une bonne femmie... elle me traite de grue en plein foyer, et c'est encore à moi qu'on donne tort... c'est moi qui paye les pots cassés... tout ça, parce que tous les soirs, ma loge est remplie de fleurs qu'on m'envoie, avec des cartes... des billets!... Leurs billets 1 leurs cartes 1 les voilai ce que je m'en fous!...

D'un geste fébrile, elle plongea sa main dans sa poche et en retira une poignée de lettres froissées qu'elle sema autour d'elle.

— Pas tant de discours, ni de protestations, continuât-elle en s'animant de plus en plus, et un peu plus de galette I Depuis huit jours, v'ià le troisième lapin qu'on me pose... Cette nuit encore... Ah! non, j'en ai assez de frottera l'œil ma peau contre leur graisse... C'est pas si ragoûtant!

Il y eut un grand moment de silence, que la Boule rompit le premier.

— Yeux-tu que j'aille en crever un? fit-il naïvement.

— Ça n'avancerait à rien... bredouilla Jeanne, chp" qui une détente de nerfs s'opérait.

Klle eut un hoquet, puis elle laissa tomber sa tête sur le bras du fauteuil en éclatant en sanglots.

— Je suis une bonne fille pourtant, moi... Je mérite pas... qu'on me traite... comme ça... mais tout le monde s'y met!...

— Et nous? demanda M. Théodore, ncu» ne vous avons pas fait de peine.

— Ahl oui, vousl

370 MAfiAME LA BOULE

— Eh bieni levez-vous, faites un bout do toilette d puis en déjeunant nous causerons gentiment.

La Boule, tout ému, souleva sa maîtresse, la baisa au front et, très tendrement :

— Voyons, cachons ces vilaines larmes... Jeanne le remercia d'un sourire.

Un quart d'heure après, elle était à table, très calme avec ses deux amis.

— Croyez-vous, dit alors M. Théodore, que nous n'avions pas vu le changement qui s'était opéré en vous. Vous étiez sur une mauvaise pente, mais qu'y faire ? Vous ne vous seriez pas rendue à nos observations. C'est l'influence de M"* Legaillard qui vous a perdue.

— Oui, dit Jeanne, c'est elle qui me poussait à agir comme je le faisais.

— Et qu'est-il arrivé? continua M. Théodore; c'est que, vous étant montrée facile plusieurs fois, le bruit s'est répandu qu'on pouvait vous avoir sans difficulté. En un mot, vous vous êtes dépréciée. Vous tenant bien, vous auriez gagné davantage en vous fatiguant moins et peut-être, à l'heure qu'il est, auriez-vous un entreteneur, tandis que maintenant...

— Que faire alors? demanda Jeanne.

— A présent, dit M. Théodore, il faut ne plus mériter d'amendes, vous tenir très à l'écart, ne répondre à aucune lettre, n'accepter aucune invitation jusqu'à nouvel ordre. Ayez confiance en nous. Apportez-nous les billets, et nous délibérerons en comité quelle suite il convient de donner aux propositions qui vous seront faites.

— Au besoin, dit la Boule, nous ouvrirons des enquêtes sur la solvabilité des personnages.

— C'est une idée ! dil Jeanne.

— Parfaitement. Mais d'abord, balancez M"* Legaillard, sans toutefois vous fâcher avec elle. Elle peut

MADAME LA BOULS 371

encore être utile. Payez-la largement, puisque vous le pouvez.

— Je suivrai vos conseils, dit alors Jeanne. Ils me paraissent raisonnables.

— Vous verrez que vous vous en trouverez bien. Dans l'après-midi, M. Théodore vint retrouver

Jean«e, qu'il savait seule, la Boule étant parti pour les courses.

— H est un point, dit-il à la jeune fille, que je n'ai pas voulu traiter en pressée de la Boule. Je ne vous cacherai pas qu'ayant déclaré prendre en main les intérêts de mon ami, j'ai été vivement froissé de vous voir brusquement vous dérober à des habitudes qui, jusqu'ici, avaient garanti votre fidélité et assuré votre bonheur. . . Voyons! avez-vous trouvé mieux que ce que je vous offrais, avec les gommeux auxquels vous nous avez sacrifiés si légèrement, la Boule et moi ?

— Ah I non, par exemple ! soupira la jeune fille.

— Vous voyez bjen ! répliqua M. Théodore; croyezmoi, il faut vous en tenir à nous. Avec nous seulement vous ne risquez pas d'être trompée. La Boule a la force, moi la science... Nous vous sommes également dévoués... Que vous faut-il de plus? Vous avez déjà plusieurs fois payé cher vos légèretés et vos caprices de jolie femme. Le moment est venu d'être sérieuse.

— Je comprends bien tout ce que vous ine dites, fit Jeanne avec une petite moue, mais à de certains moments je ne sais pas ce qui se passe en moi... Ce qui me semblait bien la veille me semble mal le lendemain... J'ai des toquades, des engouements... ma dernière impression est toujours la meilleure. Ah ! je vous Jure, j'ai de gros regrets quand j'ai fait des bêtises... c'est trop tard généralement... Vous, vous m'avez appelée tête de linotte... vous avez eu raison... mais il ne faut pas croire que je sois méchante... Ah! ça jamais!... Pour-

372 MADAME LA 60ULS

tant, il y a un sentiment contre lequel je ne puis plus réagir... Je n'aime plus la Boule... je vous dis cela à VOUS;., à vous seulement... je ne peux plus l'aimer. M. Théodore fronça le sourcil et prit un air sévère.

— Je comprends, dit-il, ce sentiment, mais je ne saurais l'approuver. Votre esprit, au contact d'une société plus choisie que celle dans laquelle vous avez été élevée, s'est affiné, tandis que celui de la Boule est resté stationnaire. Vous avez pris des manières, et votre délicatesse ne peut plus s'accommoder de sa grossièreté originelle... Mais vous devez vous faire violence... Songez que c'est à lui que vous devez d'être sortie de votre milieu natal, où, sans lui, vous auriez végété éternellement... Songez que vous vous êtes donnée spontanément à lui, et qu'il est trop tard pour reprendre votre liberté... D'autre part, il vous aime, il vous aime profondément, et il ne pardonnerait pas une trahison... Ce gros garçon, si fort et si doux, qui se ferait tuer pour vous, a des retours terribles, et qui sait à quels excès le porteraient les instincts féroces 'lui couvent en lui et que nous lui connaissons ?

— J'ai pensé à tout cela... et, dans l'impossibilité où je me vois de me séparer de lui, je vous l'avoue... il m'est arrivé parfois de désirer la mort de la mère Gardette, qui fut pourtant si bonne pour moi... Alors, il partirait au régiment, et... ajouta Jeanne en frottant sa tête contre l'épaule de M. Théodore, vous me suffiriez parfaitement, vous... vous me comprenez si bienl...

Cette fois, M. Théodore &e révolta C'était par pure affection qu'il consentait à servir de traii ù'union entre les deux amants : il se ferait un scrupule éternel d'être une cause de discorde. Il avait, du reste, une femme, la pauvre Aline, si bonne et si dévouée, qu'on venait d'envoyer à la maison de convalescence du Vésinet, et

il se aevait à elle seule... C^était lui faire injure que de lui prêter de semblables pensées.

— Alors, pardonnez-moi..., implora Jeanne, s*asseyant sur les genoux du remisier.

Elle lui entoura le cou de ses deux mains avec un geste mutin et le força à s'étendre auprès d'elle sur la chaise longue, au pied de laquelle il était assis.

— Je vous pardonne! (it-il en attirant à lui la tête de la jeune fille; mais n'y revenez plus!

De ce jour, l'union renaquit de nouveau dans le ménage.

M. Théodore avait reconquis son influence d'antan. C'était lui qui, maintenant, allait presque chaque soii attendre Jeanne à la sortie du concert, et ils faisaient tous deux, comme autrefois, un tour de promenade, ou une visite aux étabhssements qu'ils avaient jadis l'habitude de fréquenter.

De son côté, la Boule avait constaté un changement notable dans la manière d'agir de sa maîtresse à son égard et, comme autrefois aussi, il en attribuait tout l'honneur à M. Théodore.

Seule, M"* Legaillard se plaignait de la froideur marquée que lui avait témoignée tout à coup la jeune fille; mais, comme elle avait été largement rétribuée, elle n'osait pas manifester la mauvaise humeur que lui faisait éprouver ce revirement dans les idées de la chanteuse; elle aussi, du reste, avait compris quel parti on pouvait tirer du caractère faible de Jeanne et elle comptait sur une occasion qui lui permettrait une bonne fois de remettre la main sur cette dernière.

M. Théodore et la Boule s^étaient érigés en comité et presque chaque jour on avait à dise ter les mérites des propositions faites à Jeanne. Elle ne répondait qu'après que les deux hommes avaient déclaré qu'il y avait lieu c de donner suite », et elle s'était très biejî trouvée d©

ce contrôle qui l'avait mise à l'abri des entreprises de la bande famélique des journalistes marrons, reporters de feuilles invraisemblables paraissant quelquefois, lesquels, sur la promesse d^un article qu'on ne fait jamais, cherchent à s'attirer les faveurs des étoiles naissantes.

Une seule chose l'inquiétait; depuis ses débuts, et bien que son succès s'accentuât tous les jours, il ne s'était pas encore présenté un entreteneur sérieux.

C'était là le rêve qu'elle formait maintenant. Eile désirait ne plus être obligée de courir le cachet, et elle cherchait « un engagement » qui lui permît d'avoir, comme la plupart de ses camarades du concert, une maison montée et une remise au mois.

Une fois parvenue à ce résultat, elle se promettait, tout en ne se laissant manquer de rien, de faire des économies.

— Il faut songer à l'avenir ! ne cessait-elle de répéter. Vers le mois de janvier, l'occasion tant désirée se

présenta; mais c'était M°* Legaillard qui la fournissait. La marchande de meubles entra un beau jour chez Jeanne, l'air affairé, en coup de vent.

— Ma chère enfant, j'ai déniché l'oiseau rarel Je crois que c'est une affaire bâclée! J'ai sous la main un vieux monsieur, un général, s'il vous plaît, qui est absolument toqué de vousl Et vous savez, c'est un richard.

— Il m'a vue au concert? demanda Jeanne.

— Voici quatre jours de suite qu'il n'y va que pour ^ous. C'est un ami de Mon Oncle. Ils se rencontrent au cercle. Il voulait vous envoyer sa carte, mais Mon Oncle l'en a dissuadé et me Ta adressé... Vous pensez si je l'ai reiiionté... Ma fille, si vous savez le prendre, il fera des folies pour vous. Ce soir, Mon Oncle le conduira dans votre loge... Seulement, vous comprenez, il ne faut pas

que vous restiez danscet apparlement-ci... où, d'ailleurs, vous n'habitez pas seule. Il faut, pour obtenir davantage, qu'il vous croie tout à fait arrivée... Donc, vous allea mettre dans une malle votre linge de corps et vos toilettes... rien de plus; expédiez tout cela rue Mansart, n*25, où j*ai à votre disposition un local splendide, au premier, tout meublé... N'ayez pas peur, il n'y manque rien ! Dès ce soir, vous allez vous y installer, et demain vous serez là pour le recevoir, si toutefois vous lui donnez rendez-vous.

— Mais, je ne peux pas comme ça tout de suite?...

— Allez! allez! pas d'observation... je file rue Mansart, où je vous attends d'ici à une heure.

Et elle se sauva faisant de la main un geste pour indi quer qu'elle n'admettait pas de réplique.

Jeanne suffoquée, la tête perdue, fît sa malle ; mais çlle ne voulut point partir avant l'arrivée de M. Théodore et de la Boule, à qui elle fit part de la démarche le la marchande de meubles. ^

— Il n'y a pas à hésiter, dit le remisier. Allez! allez-y! Une fois que vous tiendrez le général, — car ce doit être un miche sérieux pour que M"® Legaillard se découvre à ce point, — vous vous ferez mettre dans vos meubles, en ayant le soin de ne pas les acheter chez cette vieille usurière, mais dans les bonnes maisons, el alors... nous n'aurons plus besoin d'elle. Allez-y, nous vous guiderons!... En attendant, tenez-moi votre homme à longueur de gaffe et vous entendez, pas ça... ajoutat-il en faisant claquer son ongle sous sa dent, pas ça, avant qu'il n'ait éclairé... Compris?

— Compris, ne craignez rien I

— Alors, bonne chance !

Jeanne embrassa ses deux amis et courut s'installer rue Mansart, où elle eut à subir les récriminations de M"* Legaillard.

— Vous m'aviez négligée, ma chère enfant, depuis quelque temps, et c'est mal après ce que j'ai fait pour vous. Cela ne m'a pas empêchée de m'occuper de vous. Vous voyez, c'est encore par moi que vous vient le bonheur... Voici un bijou d'appartement, où vous allez pouvoir empaumer le bon général d'une façon sérieuse. J'espère que vous allez profiter de l'occasion pour consigner votre porte aux la Boule et aux Théodore.

— Je n'y manquerai pas, répliqua Jeanne \m peu sèchement.

— Demandez-m i tout ce dont vous aurez besoin. Je ne négligerai rien pour faire réussir l'affaire, conclut j^me Legaillard, en prenant congé de la jeune fille.

Jeanne trouva au concert Mon Oncle qui l'attendait.

— Tu as vu M™* Legaillard que je t'ai envoyée? demanda-t-il à la chanteuse, après l'avoir embrassée ssr les deux joues.

— Oui, je la quitte, il y a une heure,

— Ma fille, ce soir je vais te présenter dans la loge un bonhomme qui est amoureux fou, et disposé à toutes les fohes. C'est un bon garçon, pas fort et qui s'appelle le général comte de Grandisson. II est en retraite et il te racontera ses campagnes. Mais ce n'est là qu'un des côtés de la question. Il a une lubie. Il veut être aimé pour lui-même, c'est-à-dire qu'il n'admet pas de partage, car, pour !e reste, il est d'une prodigalité admi» rable. Il s'agit donc de jouer la comédie de la vertu et de la fidélité... Tu es suffisamment forte pour cela... Maintenant que te voilà prévenue, je file !... Et médite mes recommandations ! L'occasion est unique et pourrait ne pas se rencontrer de sitôt.

— Mon Oncle, ous serez content de moi !

-^ J'y compte, et à ce soir ! Un mot encore : sa dernière maîtresse était une actrice des Bouffes. H l'entretenait royalement ! et il vient de la lâcher pour l'avoir

surprise couchée avec un chanteur du même théâtre. À dix heures, après sa sortie de scène, elle trouva dans sa loge une superhe corbeille de fleurs avec la carte du général, et presque aussitôt Mon Oncle demanda à être introduit.

— J'ai l'honneur de vous présenter, mademoiselle, le général comte de Grandisson, qui désire vivement vous exprimer toute l^admiration qu'il ressent pour votre talent.

Jeanne indiqua gracieusement deux sièges à ses serviteurs, tandis que le général comte balbutiait en s'inclinant cérémonieusement :

— Trop heureux, ma... demoiselle... trop flatté... Mais les mots ne venaient pas et Mon Oncle dut se

faire l'interprète des sentiments de son noble ami.

Le général comte de Grandisson de Sabrillac, passé dans le cadre de réserve depuis deux ans, avait soixantetrois ans sonnés. Il avait été célèbre jadis, sous l'Empire, par ses innombrables bonnes fortunes. On racontait que les belles dames de la cour s'étaient disputé ses faveurs, au temps oii il était officier aux lanciers de la garde et, plus tard, aux guides de l'impératrice. L'âge n'avait pas calmé ses ardeurs, et, bien qu'il fût affligé d'un tic qui lui rendait la parole difficile, il n'avait jamais consenti à abdiquer.

A la tête d'une fortune qui lui permettait de s'offrir les plus ruineuses fantaisies et célibataire endurci, il avait eu tour à tour pour maîtresses les actrices les plus en vue; il y mettait sa vanité, mais sa jalousie et sa prétention d'être aimé, malgré son âge, comme au temps de sa jeunesse, rendaient tous les jours plus éphémères les nouvelles liaisons qu'il contractait.

En outre, des bruits couraient à son sujet, dus peutêtre à une vengeance féminine. On l'accusait de montrer des exigences inaccoutumées, mais justifiées par

ss.

une vie passée en grande partie dans les camps, sous le ciel brûlant de l'Afrique. Au demeurant très galant homme, le général comte de Grandisson de Sabrillac faisait encore fort bonne figure et paraissait avoir à peine dépassé la cinquantaine.

Grand, la taille bien prise, immuablement serrée dans une redingote toujours boutonnée, le corps droit, l'œil brillant, on le rencontrait le matin au Bois^ montant un magnifique pur sang, à cinq heures chez Durand, le soir au théâtre. Sa tête un^ peu rougeaude, ses moustaches relevées en crocs, ses cheveux en brosse, très noirs, étaient bien connus des habitués des premières.

On colportait sur son compte de nombreuses anecdotes. Ainsi, depuis longtemps, il avait, disait-on, renoncé à passer la nuit avec ses maîtresses et il rentrait toujours seul chez lui, dans son petit hôtel de la rue Prony, de grand matin.

Nul n'était admis à le voir avant qu'il n'eût procédé à sa toilette et, quand son valet de chambre entrait, appelé par un coup de sonnette, il trouvait son maître debout, en robe de chambre, mais déjà peigné, débarbouillé, calamistré, teint et corseté, car le général portait un corset, une vieille habitude crise jadis aux lanciers.

Sa dernière passion avait été de courte durée. Il avait surpris sa uTaîtresse, une actrice des Bouffes, en conversation criminelle avec un chanteur.

Après une scène terrible, il s'était senti, contre son habitude disposé à la clémence et il allait peut-être pardonner; mais la coupable, au cours de la discussion, l'ayant accusé de porter un râtelier, il n'avait pu maîtriser son indignation et il avait chassé l'insQlente.

Mon Oncle, un vieil ami de régiment retrouvé plus tard au cercle, lui avait alors parlé de l'étoile nouvelle, récemment découverte par h direction de l'Eldorado;

MADAME LA BOULt 379

il avait aussitôt conçu le projet de faire prendre à cette Jenny, qui ferait peut-être courir demain tout Paris, la place restée libre.

Il étaitallé entendre ce petit prodige et il était revenu enthousiasmé. Dès lors, il n'avait eu de cesse qu'il n'eût été mis en rapport avec elle.

Mon Oncle, peu soucieux de se charger lui-môme de la commission, avait adressé le général à M°' Legaillard, se réservant seulement de faire la présentation, lorsque la jeune fille aurait été prévenue.

L'entrevue fut assez courte. Jeanne fît preuve d'un tact qui enchanta le général et remplit Mon Oncle d'étonnement. Décidément, cette petite montrait des dispositions étonnantes!

— J'espère, ma... ma... mademoiselle! balbutia M de Grandisson, que vous per... permettrez à un de vos admirateurs d'aller dès demain vous... pré... présenter ses devoirs... moins sommaiiiement que... que... dans cette loge.

— Je serai toujours heureuse de vous recevoir, monsieur le comte, chaque fois que vous voudrez bien me faire l'honneur de me rendre visite. J'habite, 25, rue Mansart, et je suis chez moi tous les jours... jusqu'à trois heures,

— Décidément, elle va très bien, mon élève! pensa Mon Oncle. Et que pensez-vous de cette jeune personne? demanda-t-il à son ami, dès qu'il fut sorti de la loge.

— Char... charmante 1 déclara le général, absolument char... mante I

A deux heures, le lendemain, Jeanne était sous les armes. M"* Legaillard n'avait rien négligé pour permettre à sa locataire d'apparaître, aux yeux de son adorateur, sous les dehors les plus favorables. La jeune fille était étendue sur une chaise longue, vêtue d^un peignoir orné de dentelles, chaussée de mules mordo-

rées, ses ciie^eux blonds mi-dénoués et pendants entre ses deux épaules.

Hortense avait été chargée du service. A. deux heures précises, elle introduisait M. de Grandisson, phis pomponné que jamais et porteur d^un gros bouquet.

L'ancien lancier s'excusa de sa hâte à venir présenter ses devoirs à la divette, mettant l'impatience qu'il montrait sur le compte de la sympathie que lui avait inspirée à première vue la gente étoile de TEldorado.

Il avait saisi avec empressement l'occasion qui lui était offerte d'exprimer le sentiment qu'avait fait naître en lui cette adorable Jenny dont tout Paris s'occupait déjà, et il serait le plus heureux des hommes sises hommages étaient agréés.

Jeanne écoutait, les yeux moaestement baissés.

— Je sais, monsieur le comte, dit-elle, tout le prix qu'il faut attacher à ces démonstrations, qui partent, je veux le croire, d'un cœur véritablement épris, et la persuasion où je suis qu'elles sont sincères me font regretter de ne pouvoir y répondre.

Et comme le général se récriait :

— Nous autres artistes, continua Jeanne, nous sommes, hélas ! les victimes de notre profession... Et je suis trop franche pour ne pas répondre à la confiance que vous paraissez m'accorder. J'ai un amant à qui je dois d'avoir pu débuter... à qui je dois le bien-être dont je jouis, et, bien qu'il ne soit [as pour moi l'idéal que j'aurais rêvé, si j'eusse été maîtresse de moi-même, je ne consentirai jamais à le tromper... C'est une infamie dont je ne saurais me rendre coupable...

— Mais vous ne l'aimez pas..., n'est-ce pas? interrompit le général.

— - Comment pourrais-je l'aimer? Il n'est pas de mon monde. Je lui suis reconnaissante de ses bons procédés, voilà tout!

- Et si l'on vous olïrait une situation su... su... supérieure à celle qu'il vous a faite?

- L'amour n'entrant pas en ligne de compte dans une affaire dont l'intérêt, je ne vous le cache pas, a été Tunique mobile, peut-être n'hésiterais-je pas à rompre avec lui; mais il faudrait pour cela que je puisse continuer à faire face aux obligations que j'ai contractées et que je sois guidée par un intérêt de cœur, ajouta Jeanne en rougissant pudiquement.

— Moi, par exemple... demanda le général, con .. consentiriez-vous à m'aimer un peu?

— Vous?... Dame? je ne dis pas... Vous êtes d'un monde auquel j'ai toujours rêvé d'appartenir... et puis vous avez été militaire... J'aime tant les militaires!...

— J'ai servi dans la ca... ca. ..cavalerie I dit M. de Grandisson en se redressant, et j'ai eu, je ne vous le cache pas, bien des maîtresses dans ma vie; mais jamais je n'en ai ren... rencontré d'aussi accomplie que vous.

— Flatteur, va ! dit Jeanne en lui effleurant le visage d'un coup de l'éventail qu'elle tenait à la main.

• — Je dis... dis... dis la vérité, continua le général. Je suis riche. Usez, abusez de moi et, si vous me faites le sacrifice de votre amant, de cet amant que vous... vous n'aimez pas... je jure de faire de vous la femme la plus enviée de Paris. Moi aussi, je suis in. ..incapable de faire une saleté à qui... qui que ce soit, et je ne souf... frirais pas l'idée d'avoir une maîtresse qui partagerait ses faveurs et conserverait au fond... fond du cœur une autre passion que celle que j'aurais.. .rais su lui inspirer... Donc, si vous m'ai...mez un peu... dites un mot et Paris est à vous... Je le mets... mets à vos pieds !

Et le général comte de Grandisson de Sabrillac, s'agenouillant devant la chanteuse, l'implora avec des eux si éloquents, que Jeanne, touchée, 1© releva d^un geste rapide :

— Je voudrais, nionsieur le comte, pouvoir vous répondre de suite; mais la conjoncture est grave et vaut la peine qu*on réfléchisse. Donnez-moi jusqu'à ce soir. Venez à l'Eldorado... si en sortant je vous dis : oui î je seras à vous... à vous seul. Mais, de votre côté, son^^e.' quelle responsabilité .vous assumez...

— Un der... dernier mot, dit le comte en prenant son chapeau. J'ai, quant à moi, réfléchi suffisamment... mais puis-je conserver quelque espoir?

— Oui, prononça tout bas la chanteuse en le congédiant.

— Mer.. .merci pour cette bonne parole, dit le comte. Et, saisissant la main de Jeanne, il la baisa avec ferveur.

Fidèle au rendez-vous, le général se trouva à l'Eldorado à l'heure indiquée.

— Où allons-nous souper, ma chère enfant?

— Ma foi, où cela vous fera plaisir, dit Jeanne. Voulexvous... chez Julien ?

Elle avait conservé une préférence pour le théâtre de de ses premiers succès.

— C'est que Julien est bien mal fréquenté, objecta le comte, et je ne vais ja... jamais dans les restaurants de filles. Que diriez-vous de Brébant ?

— Ya pour Brébant

Et, dix minutes après, le coupé de M. de Grandisson le déposait, ainsi que sa nouvelle conquête, à l'angle du boulevard et du faubourg Montmartre.

Tout d'abord, Jeanne fut interloquée par l'aspect sévère de l'établissement; elle avait l'habitude des cafés à femmes, et elle ne se trouvait guère à Taise dans ces salons luxueux où les maîtres d'hôtel et les garçons servent avec des airs de diplomate.

Le comte était bien connu dans la maison. A son entrée, tout le nersonnel s'était empressé autour de lui.

MADAME LA BODLE 383

Brébant, lui-même, s'étant présenté, une serviette a la main, et s'était mis aux ordres du général, qui avait immédiatement retenu un cabinet.

— C'est tout de môme très bien ici, dit Jeanne quand elle se fut installée en face de son nouvel ami'.

— Il n'y a que dans les maisons de... de premier ordre qu'il est possiblf> de manger tranquillement et de... de bien manger ! dit M. de Grandisson.

Et pendant tout le temps du souper, comme la conversation languissait et roulait sur des généralités, Jeanne s'extasia sur la façon discrète dont le service était fait.

— L'œil... l'œil du maître ! répliquait M. de Grandisson en souriant doucemer:t. H n'y a rien de tel, et Brébant est unique à cet égard. Ici seulement on était digne de vous servir, ajouta-t-il galamment et avec une pointe de malicieuse ironie.

Jeanne se souvint des recommandations de M. Théodore. Elle craignit d'avoir paru un peu novice en manifestant rétonnement dont elle était remplie et elle s'efforça de détourner la conversation.

On causa concert, artistes, mais elle se tint vis-à-vis du comte sur la plus extrême réserve, tellement sur la réserve que son partner fut longtemps avant d'aborder ie point capital.

Il fallut cependant en venir là et ce fut lui qui, après maints artifices, parvint à mettre la question sur le tapis.

Dès lors, la glace était rompue et Jeanne saisit l'occasion qui lui était offerte d'exposer sa situation.

Ah ! certes, les pauvres artistes étaient bien à plaindre t Et ii fallait franchement avoir un bien grand désir d'arriver pour accepter sans se plaindre tous les sacrifices que la moindre cabotine est obligée de consentir si elle veut ressortir! Comme on nu s}&s d'avances, ii faut

s'adresser à des marchands qui vous vendent à crédit, qui vous volent et vous exploitent, et, quand le succès vient, il faut des années pour acquitter les dettes contractées.

Quant à elle, elle avait dû avoir recours à M""' Legaillard, la femme qui venait justement de servir d'intermédiaire entre elle et le comte, et elle était absolument entre ses mains.

Cette commerçante, une usurière pour dire le mot, avait mis le grappin sur elle, et ce n'était certes pas avec les quinze cents francs mensuels dont elle disposait qu'elle pouvait espérer d'acquérir de sitôt l'indépendance nécessaire à une artiste.

Qu'est-ce que quinze cents francs quand il faut vivre, tenir son rang, s'habiller à la ville et surtout au théâtre, car c'était là ce que lui valaient actuellement et sou engagement et la subvention qu'elle recevait de son amant, pas un sou de plus 1

— Je vous demande pardon, ajouta-t-élle d'un ton de résignation bien jouée, de vous entretenir de ces misères ; j'y suis, hélas ! bien forcée. Dès lors, vous voyez Talternative : rester éternellement dans la médiocrité et sous une dépendance étrangère, ou... faire la noce, courir d'aventures en aventures, intriguer en un mot, ce qui est tout à fait contraire à mon tempérament et indigne du respect que j'ai pour moi-même.

Le général écoutait d'un air compatissant.

— Quinze... quinze cents francs ! fit-il en hochant îa tête. Quinze cents francs daras votre situation, c'est la misère dorée , voilà tout !

— Et je ne vous ai pas tout dit, continua la jeune fille; je ne suis pas chez moi. J'habite en meublé, tout est à M""^ Legaillard, qui peut, à sa volonté, me cou^ per les vivres, me retirer le crédit et me jeter sur le pavé !

Cette fois, c'était trop, et le général éclata. II était bien heureux de cette circonstance qui se présentait de faire une bonne action, d'être utile à une artiste, vraiment digne de ce nom et, puisque désormais, comme il osait l'espérer, il allait devenir l'unique arbitre des destinées de la belle Jenny, il saurait la traiter comme elle le méritait, l'entourer du luxe qui lui était nécessaire, indispensable même pour faire figure.

Il allait louer pour elle un appartement aux Champs- Elysées, le meubler selon les goûts de la jeune femme, payer toutes ses dettes, lui donner une vjiture, lui assurer enfin une existence large, en ri^pport avec la situation qu'elle avait su se créer par son talent.

— Comment vous remercier... balbutiait Jeanne, pour tant de dévouement?

— Me remercier ! s'excîama le général ; mais je suis encore votre obligé, ma... ma toute belle! Je ne demande, en retour, qu'un peu d'affection... mais une affection pour moi tout seul !...

— Que je suis prête à vous prouver dès aujourd'hui... dit Jeanne en baissant les yeux. J'ai toujours rêvé d'avoir pour amant un homme du grand monde... mais j'avoue que je n'aurais jamais osé porter mes regards si haut... N'est-ce cas vous dire que je vous aime déjà?

— Chère... chère enfant! fit le général en attirant auprès de lui la chanteuse. Vous me rendez à la fois bien heureux... et bien fier ! Partons-nous?

— Quand vous voudrez.

M. de Grandisson régla l'addition et descendit l'escalier d'un pas conquérant. Il salua d'un geste discret Brébant, qui s'empressa auprès de lui et l'accompagna jusqu'à la porte, quelques habitués qu'il reconnut au passage dans le grand salon du rez-de-chaussée et auxquels il n'était pas fâché de montrer sa nouvelle con-

quête, et, un quart d'heure après, sa voiture le déposait avec la jeune fille au n° 25 de la rue Mansart.

Le lendemain, dans la matinée, M. Théodore et la Boule étaient là, avides de savoir du nouveau. Jeanne n'était pas levée. Elle les reçut néanmoins.

— Ahl mes amis, quel homme que ce général! C'est on type extra-chic et, avec lui, je suis sûre d'avoir tout ce que je voudrai... J'ai commencé par saqner M"' Legaillard. En conséquence, je lâche mon meublé. On va me louer un appartement superbe... aux Champs-H^lysées. Je le meublerai à mon goût, et je vais avoir une voiture au mois. Seulement, ajouta-t-elle tout bas, car il y a un seulement, tout ça me coûte cher... Je lui pardonnerais aisément de n'être pas de la première jeunesse... Il est toujours bien mis, tiré à quatre épingles, frais comme l'œil, poU, aimable... Mais il a des vices... des exigences qui ne me conviennent pas du tout. Enfin, que voulez-vous..., il faut bien faire des sacrifices... pour arriver!

— Ils sont dégoûtants, ces vieux! prononça la Boule.

— Raison de plus, conclut M. Théodore, pour le sécher le plus vite possible. Quand vous en aurez tiré tout ce qu'il est possible d'en tirer, eh bieni vous passerez à un autre... moins exigeant, ça va vous donnera le temps de chercher.

— En dehors de ça, continua Jeanne, il n'est pas trop embêtant. Ainsi, il ne me préviendra jamais de l'heure de ses visites, mais il ne couche pas... Il m'a prévenue qu'il avait l'habitude de rentrer chez lui tous les jours. Comme ça, je serai sûre de ne pas l'avoir longtemps sur l«do8... Et ça me permettra de vous voir.

Elle échangea avec M. Théodore un coup d'œil significatif; mais le remisier resta impassible. Il se retourna vers la Boule.

— Heureux mortel ! lui dit-il, qui va pouvoir se pré-

lasser dans de beaux draps de satin... des draps de général I

— Ce sera bien mon touri dit la Boule en souriant.

A partir de ce jour, Jeanne passa à courir les magasins en compagnie du comte tout le temps libre que lui laissaient ses répétitions. M. de Grandisson paraissait d* plus en plus épris. Loin de chercher à modérer les fantaisies coûteuses de la jeune fille, il ne trouvait rien de trop bien, ni de trop cher pour elle... Il l'aidait de ses conseils, la conduisait lui-même chez les bons faiseurs, commandait des robes chez Worth, des chapeaux chez Louise Lamarre; et, comme la chanteuse lui repro chait ses dépenses folles :

— Je veux une Jenny à moi... rien qu'à moi. Je veux me la fabriquer de toutes pièces. Il faut que rien ne vous rappelle le passé.

Au fond, c'était dans son orgueil et son égolsme d'amant qu'il fallait chercher le secret de celte prodigalité. Ne voulant pas, disait-il, qu'une femme au monde pût être mise plus élégamment qu'elle, il choisissait lui-même les étoffes et les nuances avec le goût éprouvé (l'un homme habitué aux belles choses, et Jeanne restait béante d'admiration devant les merveilles qu'on lui présentait.

M. de Grandisson était fort satisfait de ces étonnements, qui lui prouvaient, une fois de plus, que la jeune fille n'avait jamais été gâtée par son précédent amant, et il se flattait de déterminer chez elle, par sa générosité et sa désinvolture de grand seigneur, une affection respectueuse et quasi -filiale, qui serait le plus sûr garant de la fidélité à venir de sa jeune maîtresse.

C'était là, à son sens, de Texcel lente politique; car, bien qu'il posât encore pour l'homme à bonnes fortunes et qu'il se flattât publiquement d'exciter toujours des passions, i.l ne se dissimulait pas que le ravage des

ans était bien trop irréparable pour que les soins qu'il prenait de sa personne pussent jamais suppléer à la jeunesse perdue.

Il obtint, sans s'en douter, un résultat tout contraire de celui qu'il espérait. Jeanne, éblouie tout d'abord par la magnificence de son protecteur, en vint à penser qu'elle valait elFectivement le prix auquel paraissait l'estimer le général.

Son instinct de femme coquette se développa ; elle eut des exigences, et elle arriva à s'imaginer sincèrement qu'elle était née pour faire une grande dame, et que seul un hasard malheureux l'avait faite fille d'un Rousselet et d'une Vattier.

Un soir môme, dans sa loge, elle avoua au général le sentiment qu'elle éprouvait. C'était, du reste, pour elle comme une revanche des petites blessures qu'avaient faites à son amour-propre les remontrances amicales de M. de Grandisson :

— Vous croyez m'avoir montré ce que c'est que la grande vie... Vous pensez, lui dit-elle, m'avoir appris le chic... Eh bien! vous vous trompez, je n'ai été étonnée de rien. Il me semblait, chaque fois que vous m'offriez quelque objet de prix que la médiocrité de ma position passt^e m'avait toujours interdit d'acheter, il me semblait, dis-je, que je retrouvais des choses oubliées depuis si longtemps que j'en avais perdu le souvenir... Dites donc, croyez-vous qu'on renaît sous une autre forme... quand on est mort une fois...

— Ah ! ça, je ne sais pas et per... personne, je crois, ma chère amie, ne pourrait vous le dire... C'est cependant un système qui a été sou... soutenu par de grands phi... philosophes qui appelaient ça la mé... métempsycose. Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce qu'il y a des moments où il me semble que j'ai dû être autrefois quelqu'un de très chic... une grande

cocotte de l'ancien temps... L'autre jour, j'ai cru me reconnaître en costume de Japonaise... sur une potiche! ajouta-t-elle en éclatant de rire.

— Pe... pe... petite follel dit le général en la baisant au cou.

— Tenez... comme çal fit-elle en se retournant vivement.

De deux coups de crayon noir, elle avait allongé ses yeux, qui paraissaient maintenant lui faire le tour de la tête, tandis que ses lèvres rougies au carmin entouraient d'un cercle sanglant ses dents blanches.

— ■ Tu es une Ja... Japonaise admirable! s'écria le comte en la tutoyant pour la première Fois.

— Dis donc, mon général, tu me permets aussi de te dire tu, hein? C'est rasant, quand on aime quelqu'un tout plein, de lui parler comme au Grand Turc.

— Je n'osais pas te le demander... Alors, c'est bien vrai, tu m'aimes tout plein... mieux que l'autre?

— L'autre ?... dit Jeanne, il est balancé... et il ne reviendra plus î C'est bien le moins que je puisse pour un homme quia été aussi gentil pour moi... Seulement, gare à toi... tu ne sais pas comme je vais devenir exigeante !

— Jamais trop ! s*exclama le général au comble de la joie.

Puis, comme c'était le tour de sa maîtresse d'entrer en scène, il s'esquiva.

Quand, après le spectacle, les deux amants furent rentrés rue Mansart, Jeanne trouva sur la table de sa chambre à coucher une superbe robe de soie bleue et, dans un écrin, un superbe bracelet.

— Une robe de Japonaise!... Un bracelet avec des diamants!... En voilà une surprise ! s'écria la chanteuse en sautant au cou du général. Vois-tu, toi, on ne t'aimera jamais assez.

Elle revêtit immédiatement la robe et s'étendit sur les genoux du comte, en murmurant:

— Comme on va pouvoir s'adorer là-dedans î

A partir de ce jour-là seulement, Jeanne comprit bien l'influence qu'elle exerçait sur son protecteur. Maintenant, elle connaissait le défaut de la cuirasse du vieux soldat, elle savait flatter ses manies, caresser ses marottes; dès lors, elle n'eut plus de scrupules. Sûre de le tenir tant qu'elle ne contrarierait aucune de ses volontés, elle en abusa pour satisfaire ses caprices et contenter ses fantaisies.

Le comte se pliait à tout avec joie et il affectait au contraire de trouver naturelles les exigences les plus extraordinaires.

Il avait loué rue Marbeuf un appartement splendide pour sa maîtresse; mais, mécontent de Taménagement, il avait obtenu l'autorisation de le modifier. Il avait alors tout bouleversé et les ouvriers avaient demandé deux mois pour exécuter ses plans.

Il n'avait parlé de rien à Jeanne, voulant lui en ménager la surprise ; mais un jour que la jeune fille lui avait posé la question :

— Eh bien! et cette fameuse installation, qu'on m'avait promise?

Il s'était vii forcé de se trahir et il avait répondu:

— Patience! un de ces jours !

— Ah ! mais non, je tiens à choisir moi-môme mon ameublement... avec toi! ajouta-t-elle aussitôt, craignant de l'avoir fâché.

— C'est entendu, répliqua le comte.

Au fond, Jeanne tenait toujours un peu rancuiie à son amant des leçons qu'il lui avait données au début de leur liaison, et elle tenait à lui prouver que sa retenue n'avait d'autre cause qu'une extrême discrétion.

Aussi, en attendant la date où il lui faudrait se mon-

"* Madame la soûls 391

trer complètement, elle ne passait pas un jour sans manifester de nouveaux désirs, faire de nouveaux achats, histoire de montrer à M. de Grandisson qu'elle avait aussi bon goût que lui.

Tantôt, sons prétexte que l'hiver s'avançait, elle se faisait conduire chez Revillon et, après avoir mis à sac le magasin, elle arrêtait son choix sur les fourrures les plus rares; tantôt, sous le prétexte qu'elle créait une nouvelle chanson nécessitant un costume inédit, elle exigeait l'achat d'un collier, d'une paire de boucles d'oreilles, ne voulant pas, disait-elle, que le pubhc la vît toujours avec les mêmes bijoux.

Un jour, passant au bras du comte sur le boulevard des Capucines, devant un grand magasin de Ungerie, elle déclara tout à coup qu'elle avait remarqué, la veille, qu'une de ses camarades avait de plus beau linge qu'elle, et elle entra en coup de vent, dévaHsa les rayons et sortit satisfaite, en disant : '

— Dis donc un peu que je ne connais pas ce qui est beau ! C'est pour te faire honneur, mon chien 1 Vois-tu qu'on dise que la petite femme au général n'est pas bien nippée 1 II ne faut pas qu'il y en ait une qui puisse me faire la pige.

M. de Grandisson payait toujours sans broncher. Il eût donné le double pour un mot aimable de sa maîtresse.

Presque chaque matin, Jeanne recevait la visite de M. Théodore et de la Boule, a qui elle racontait ses exploits de la veille. Le remisier l'encourageait dans ses dépenses et se réjouissait avec elle de la voir prospérer.

La Boule seul se plaignait. Depuis l'avènement du général, il n'avait été reçu chez Jeanne qu'en plein jour et, dame ! c'est dur quand on aime bien.

n rééditait son fameux mot

— Tu sais, mon gros, tant avoir pitié de moi... J'expire de vertu, positivement !

— Bientôt, répliquait Jeanne, quand je serai chez moi, rue Marbeuf ! Ici, nous serions vendus et notre affaire serait flambée.

M. Théodore approuvait fort cet excès de prudence et il ne tarissait pas en conseils de toutes sortes.

— Quand il ne vous manquera plus rien, vous savez... pensez à l'argent. Moi, je me charge du placement... avec de bons intérêts.

Jeanne approuvait sans discuter, mais â chacune des visites de ses amis, une pensée encore confuse qui Tobsédait depuis son grand succès à l'Eldorado, prenait da- • vantage de consistance dans son esprit.

Certes, elle faisait bien de chercher à se débarrasser de la tutelle de M*^** Legaillard, selon le conseil que lui avaiei^t donné les deux hommes; mais M°° Legaillard n'avait pas tort non plus quand elle l'invitait à balancer la Boule et, par surcroît, M. Théodore.

Le remisier qu'elle avait trouvé si comme il faut, si distingué quand elle l'avait comparé à la Boule, faisait triste mine à côté des gens de la haute qu'elle coudoyait à présent tous les jours, même à côté du général.

Cependant il s'ingérait de plus en plus dans sa vie, profitait de ses faiblesses pour essayer de la dominer, en reléguant au second plan la Boule, qui n'y voyait que du feu, et bientôt, quand elle serait tout à fait arrivée, il ne lui serait plus possible de faire un pas, de prendre une détermination sans qu'il vînt exercer un contrôle gênant et coûteux; car elle ne se le dissimulait pas, après avoir offert généreusement les quelques économies que lui avait laissées Aline, il ne vivait plus guère, et en commun avec la Boule, que de l'argent qu'elle leur fournissait. Les opérations de Bourse? un

truc pareil aux courses. On gagne une fois et on perd le restant du temps.

De ces réflexions, elle concluait que sa liaison avec les deux hommes ne pouvait être pour elle qu'une source d^ennuis, un prétexte de rupture avec le général, de qui elle atte ndait tout, si jamais ce bruit parvenait à ses oreilles. De plus, elle sentait sa réputation compromise et son avenir perdu, si jamais on apprenait au concert qu'elle n'était qu'une simple femme à maquereau.

D'autre part, elle se défiait de l'hypocrisie de Théodore et de la brutalité de la Boule. Rompre, c'était s'exposer à un scandale terrible; elle résolut donc de ne rien brusquer, de laisser couler les événements et d'attendre patiemment une occasion propice de se dérober tout doucement à une influence néfaste.

Elle fut* confirmée dans cette résolution par l'exemple d'une de ses camarades de l'Eldorado, avec laquelle elle s'était liée plus particulièrement. La chanteuse était entretenue par un banquier, marié, pas jaloux et qui savait faire les choses, et elle avait, en outre, un amant, un superbe officier en garnison à Versailles, pour lequel elle eût tout sacrifié.

Jeanne avait souvent accompagné son amie à la gare Saint-Lazare, le soir, après son service fait à l'Eldorado, les jours où elle allait le retrouver, et, le lendemain, elle écoutait avec envie le récit que lui faisait sa compagne des heures délicieuses passées là-bas dans la petite garçonnière du Cours de la Reine.

Le matin, l'officier s'était levé de bonne heure pour la manœuvre. Sa maîtresse l'avait vu passer sous ses fenêtres, à cheval, à la tête de son peloton; puis, à onze heures, on avait déjeûné en lête-à-tôte. C'était l'ordonnance qui avait servi. L'après-midi, on s'était promené dans le bois de Saint-CIoud et elle avait été recoD-

duite à la gare par son amant, qu'accompagnaient trois de ses camarades, lieutenants comme lui.

Elle était connue de tous les officiers de la garnison, qui la traitaient en garçon, sachant très bien qu'elle était incapable d'une infidélité.

Jeanne soupirait en pensant qu'elle ne goilterait jamais cette joie d'avoir un amant à qui elle ne serait pas obligée de donner de Targent. Maintenant qu'elle était affranchie des soucis matériels de l'existence, elle songeait que, si la fortune contribue beaucoup au bonheur, elle ne suffit pas pour combler le vide d'une àme jeune, aimante, avide d'une affection désintéressée.

Être aimée pour soi-même par quelqu'un de distingué, le pendant du général dans un autre ordre d'idées, sur le bras duquel elle pût être fière de se promener, quelqu'un comme lofficier de sa camarade, quel rêve!

Être à jamais débarrassée des brutalités de la Boule," ce lourdaud, de la tutelle désagréable de ce Théodore, dont les qualités et la science ne parvenaient pas à compenser l'hypocrisie et la laideur, — car décidément il était laid, — quel soulagement!

Mais, hélas! il n'y fallait pas songer. Elle était rivée à eux par son passé, par des secrets communs. Le moindre éclat, la moindre indiscrétion pouvait tout perdre. Ah! elle était bien décidément née sous une mauvaise étoile, et elle n'avait rien à attendre que d'un hasard heureux dont elle saurait profiter, le cas échéant, mais sur lequel elle n'osait pas compter. Elle n'avait pas assez de chance pour cela, et M. Théodore était bien trop fin pour la laisser s'échapper de ses griffes et reconquérir sa liberté.

Alors, pour s'étourdir, pour arriver à éteindre dans son cœur le regret qui la déyornit, pour oubher, elle s'appliqua à donner un aliment étranger à ses pensées,

MADAME LA BOÎJLE 395

à se créer des préoccupations d'une autre nature.

Sa prochaine installation rue Marbeuf lui en fournit l'occasion. II allait falloir songer à meubler et à orner l'appartement somptueux préparé par les soins du général.

M. de Grandisson l'emmena, quand' le moment fut venu, visiter son hôtel de la rue Prony et Jeanne désespéra, en voyant cette installation d'un goût si raffiné et d'un confort si parfait, de pouvoir jamais rivaHser, bien que le crédit qui lui était ouvert fût pour ainsi dire illimité.

— Tout ceci, lui dit le comte, ne m'a coûté ni peine ni travail. Pour l'aménagement de cet hôtel, pour celui de nja campagne, je me suis fié à un homme qui s'est chargé de tout et qui est assurément un grand artiste dans sa partie. Je vais te mettre entre ses mains. Tu n'auras qu'à lui expliquer ce que tu désires, tout sera fait mieux que tu n'aurais pu le foire toi-même...

Et M. de Grandisson, qui se défiait beaucoup du goût de sa maîtresse, mais qui craignait de blesser son amourpropre, la conduisit chez Janiaud, un des maîtres les plus réputés de l'ameublement en France. La chanteuse se sentit complètement déroutée dans ces immenses magasins de la rue de Maubeuge; au milieu de tant de splendeurs, elle ne savait plus sur quel genre arrêter son choix.

Janiaud lui viQt complaisamment en aide ; sans toutefois paraître la giîider, pour lui laisser une apparente initiative, il se contentait d'appeler adroitement son attention sur les modèles les plus parfaits.

Il avait^ du reste, été prévenu en sous main par le général, et c'est ainsi qu'il amena Jeanne a choisir ellemême une salle a manger ancienne, digne de la Renaissance dont elle avait le style. Puis ce fut le tour de la chambre à coucher, des boudoirs, Tun japonais, l'autre

396 MADAME LA BOULK

oriental. Janiaud composa l'ameublement avec le même souci artistique, le môme bon goût. Devant les yeux effarés de la jeune fille défilaient les bahuts sculptés, les crédences et les guéridons de bois de rose et de thuya, les grands Hts aux incrustations d'ivoire, les sièges recouverts d'étoffes rares, les tabourets turcs, les paravents, tout ce que l'imagination d'un artiste peut rêver de précieux, et elle perdait de son assurance, forcée d'avouer qu'elle n*avait rien de mieux à faire que de s'en remettre à son cicérone.

Et il fallut ensuite songer aux tentures: Janiaud ne se lassait pas de dérouler aux regards ébahis de la chanteuse les tapis de la Mecque, du Daghestan et duTliibet ; ce fut lui encore qui se chargea de distribuer ces merveilles dans l'appartement de la rue Marbeuf et, après quelques jours de travail, la jeune tille put prendre possession d'un véritable palais, dans lequel elle se sentit tout d'abord mal à Taise. Elle ne se croyait pas chez elle; mais, peu à peu, les prévenances de M. de Grandisson, le respect des domestiques, la convainquirent qu'elle était bien la maîtresse du lieu et elle ne soagea plus qu'à combler les vides de tous ces grands meubles, qui lui semblaient des corps sans âme.

Comme elle ne voulait pas avoir toujours recours au général et qu'elle tenait enfin à agir elle-même, elle s'adressa aux grands magasins et elle pilla le « Bon Marché », où elle trouvait tout ce qui manquait encore à son installation.

Elle y passait des après-midi entières, dévalisant les rayons, accumulant les commandes. Pendant trois jours, les voitures du « Bon Marché » déposèrent rue Marbeuf des caisses de parfumerie, de lingerie, le tout acheté sans discernement et en si grande quantité qu'elles eussent suffi à monter deux maisons comme la sienne.

De son côté, le général s'occupait à meubler Tappar»

MADAME LA BOULZ 397

tement de bibelots, de tableaux et de statuettes II apportait un jour un kavoukiouk, sorte d'étagère tout incrustée d'ambre, de nacre et d'écaillé, payée des prix fous à Chachintz, dessinateur de Tex-sultan Abdul-Azis; un autre jour, il fouillait les boutiques d'antiquaires, se faisant désigner les objets d'art les plus remarquables, et il payait sans compter.

Pendant toute une semaine, il assista aux ventes du commissaire-priseur Chevallier, et là, s'aidant des conseils de l'expert Bloche, le meilleur juge en cette matière, il acquit des tapisseries précieuses, des vitraux anciens dont il garnit l'antichambre de sa maîtresse, des cassolettes et des brûle-parfums venus de l'extrême Orient.

Enfin, l'installation fut complète. Jeanne ne savait comment manifester la reconnaissance dont elle étaif remplie.

— Je ne te remercierai jamais assez, mon gros chien, pour ce que tu as fait! Je t'aimais bien déjà, mais c'est de l'adoration que je vais avoir pour toi, maintenant!

— Je n'ai fait que mon... mon devoir, répliquait le comte; il n'y a rien... rien de trop beau pour toi...

Jeanne n'avait plus que quelques dettes à acquitter. ËUe convoqua M"*® Legaillard.

La vieille marchande fut stupéfaite devant tant de luxe.

— Le général vous a donné tout cela... tout cela à vous... en votre nom?

— Mais parfaitement.

Elle parcourut toutes les pièces, s'asseyant sur les fauteuils, essayant du doigt les rideaux.

— Et vous ne vous êtes pas adressée à moi... pour vos achats, ingrate? Vous pouviez me fournir le moyen de gagner quatre sous, et vous no l'avez pas fait ? dit* diie d'un ton de reproche.

— Le général a voulu s'occuper de tout lui-même^ répliqua la jeune fille.

Mais, songeant que la vieille pouvait, dans son dépit, commettre une indiscrétion fâcheuse, elle se hâta d'ajouter :

— Je vous revaudrai tout cela, n*ayez pas petir. Elle lui paya largement ce qu'elle devait et elle i»

congédia, ayant hâte de n'entendre plus les protestations de la marchande, qui ne cessait de geindre, déclarant qu'on ne l'y reprendrait plus de s'intéresser à des jeunesses qui tiennent si peu de compte des sacrifices qu'on fait pour les lancer.

Dès quelle fut dehors :

— En voilà une de balancée! Ahl si je pouvais en finir aussi rapidement avec mes deux autres crampons;

Mais la chose était moins facile. Elle s'en aperçut vite. M. Théodore la mit en demeure de tenir les promesses qu'elle avait faites, et elle dut prendre ses dispositions pour assurer aux deux hommes le libre accès de son appartement à des heures déterminées.

C'était dangereux et il fallut payer la discrétion de ses domestiques. La maison était pourvue d'un escaliej de service. C'est par laque celui des deux auquel elle donnait rendez-vous devait parvenir jusqu'à elle les jours rares où le général ne la ramenait pas chez elle après la représentation.

La Boule et M. Théodore restèrent stupéfaits devant la somptuosité de la demeure, et le remisier comprit mieux que jamais quel intérêt il avait à garder la haute main.

11 accrut ses exigences et, sous l'éternel prétexte de mettre Jeanne à l'abri de toute espèce d'entraînement préjudiciable à la fidéhté qu'elle devait à la Boule, à une heure où les occasions allaient devenir plus fréquentes, il multiplia ses visites, imposa son autorité^

se faisant rendre un compte exact, en présence de son ami, des comptes de la maison.

La Boule ne manquait pas une occasion de manifester à M. Théodore sa reconnaissance pour le tact et le dévouement avec lesquels il s'occupait de détails qui lui étaient peu familiers, et il s'en remettait au remisier pour la direction générale de l'association.

Jeanne souffrait de cette situation fausse; elle avait des emportements, des révoltes. Il lui semblait que la présence des deux hommes était une profanation, et cependant elle devait les subir. M. Théodore savait combien le général tenait à ce que sa maîtresse menât une conduite irréprochable, et il était homme à dévoiler le passé plutôt que de céder la place.

Il ne lui cacha pas cette manière de voir, un soir que la chanteuse refusait de le recevoir.

— C'est bien, demain M. de Grandisson recevra chez lui une petite biographie qui l'édifiera com[)lètement sur votre compte. Vous attendez sans doute quelqu'un?

Et elle dut céder.

M. Théodore était parvenu à établir autour de la jeune fille une surveillance si sévère qu'il était instruit presque au jour le jour des propositions qui lui étaient faites; il savait le nombre des bouquets, accompagnés de cartes, qu'on faisait porter le soir dans sa loge. Pour un peu, il eût connu le nom des soupirants, avant qu'il en eût reçu communication de la jeune fille.

Car il avait gardé, comme par le passé, son droit de contrôle sur la correspondance à Jeanne, et il l'exerçait avec rigueur.

Dans toute cette affaire, la Boule était plus que jamais relégué au second plan, et la chanteuse se débattait en vain dans un filet dont il lui devenait de plus en plus difficile de briser les mailles.

Elle se résignait, faisant contre mauvaise fcirtune bon

cœur, lorsqu'une aventure lui arriva qui îu. fit sentir encore plus durement le poids de Ja tyrannie dont elle était victime.

Tous les mercredis, depuis quelque temps, les premiers rangs de l'orchestre était occupés par des élèves de l'École polytechnique, et, ce jour-là spécialement, elle était l'objet d'ovation sans fin.

Rien cependant n'avait pu lui faire croire qu'elle eût été plus spécialement remarquée que ses camarades lorsque, un soir, après deux rappels enthousiastes, un bouquet lui fut jeté sur la scène.

Dans sa loge, lorsqu'elle l'examina, elle trouva une carte piquée à l'intérieur du papier qui recouvrait le bouquet, et elle lut:

« Gaston Noiret, élève de l'École polytechnique, a l'honneur d'offrir, en son nom et au nom de ses camarades, ses compliments à l'incomparable Jenny. II serait heureux de pouvoir lui exprimer de vive voix « toute l'admiration qu'il ressent pour son talent. »

L'épître était assez mal tournée, mais sa naïveté toucha la chanteuse plus que n'aurait pu le faire une démonstration plus galante des sentiments qu'éprouvaient ces jeunes gens à son égard.

Alors c'était pour elle, et pour elle seule, qu'ils étaient si assidus aux représentations? Elle se sentait toute Gère de celte découverte; elle songea à Tofficier de Versailles, l'amant de sa camarade. Pourquoi fallait-il que la sujétion dans laquelle elle était tenue lui interdît de répondre à une invitation si aimable?

Peut-être aurait-elle trouvé dans ce groupe déjeunes gens, et qui sait? dans la personne de ce Gaston Noiret, qui s'était fait l'interprète de tous, l'amant idéa qu'elle rêvait?

Elle eût volontiers répondu un mot gracieux, mais

comment? A qui se fier dans ce concert où cet odieux Théodore avait su se créer des intelligences?

Tout à coup, retentit la sonnette de l'entr'acte et une idée lui vint. Pourquoi, maintenant qu'elle n'avait plus à rentrer en scène, n'essaierait-elle pas de les voir et de leur parler? En entrant, comme par hasard, au café de l'Eldorado, elle pouvait avoir la chance de les rencontrer.

Sans réfléchir davantage à ce que sa démarche pouvait avoir d'inusité ou d'imprudent, elle se hâta de s'habiller et elle sortit au moment même oii la salle commençait à se remplir de nouveau.

Son entrée dans le café fit sensation. Les consommateurs chuchotaient, se montrani Tartiste qu'ils venaient d'applaudir. Dans un coin, tous les polytechniciens étaient groupés autour d'une même table.

Elle venait à peine de s'asseoir à l'angle opposé, qu'un des jeunes gens se leva.

Le cœur lui battit violemment quand elle le vit se diriger ver* *^lle. ri'était un grand garçon, aux yeux bleus très doux, a la moustache fine.

Il retira son bicorne, s'inchna gracieusement, puis :

— C'est moi, mademoiselle, lui dit-il, qui me suis permis d'épingler ma carte au bouquet que vous avez bien voulu accepter. Mes camarades et moi nous serions heureux si vous vouhez nous faire l'honneur de vius asseoir à notre table.

— Avec plaisir, monsieur.

Elle passa son bras sous le bras que lui tendit Gaston Noiret et elle prit place sans façon au milieu des polytechniciens.

Aucun d'eux ne songea à rentrer au concert et, pendant une heure, Jeanne, complimentée, adulée, fêtée, ressentit une joie qui lui fit oublier tous ses ennuis.

Tout de suite, elle s'était sentie à J'aise. Gaston

Noiret surtout l'intéressait. Il la comblait de prévenances, l'entourait de soins, et, elle le sentait bien maintenant, c'est un amant comme celui-là qu'elle eût désiré, un amant qui l'eût aimée rien que pour ellemême, et cette pensée fît passer sur son front un nuage de tristesse.

Cependant Pheure s'avançait; sa voiture l'attendait; M. de Grandisson quittait souvent le cercle pour venir la retrouver. Elle remercia ses nouveaux amis et demanda permission de prendre congé.

— Nous n'aurons pas la joie de vous revoir? demanda Gaston Noiret.

— Hélas î je ne suis pas libre !

— Nous non plus! riposta le jeune homme, feignant de se méprendre sur le sens réel des paroles de la chanteuse ; nous ne pouvons sortir que le mercredi et le dimanche. Un de ces jours-là, vous ne voudriez pas nous consacrer quelques heures?... Nous serions si heureux de vous voir... nous organiserions une grande partie de campagne.

— Peut-être! dit Jeanne, mais ce sera difficile.

— Vous nous permettez de vous écrire?

— Jamais! fît Jeanne vivement. Vous êtes heureux, vous. Vous ne dépendez de personne... Moi, j'appartiens à un jaloux... et je suis surveillée.

— Alors comment saurons-nous?

— Un autre mercredi..., comme aujourd'hui!

Et Jeanne s'esquiva, emportant au fond un regret bien amer de ne pouvoir laisser parler son cœur.

Dès lors, Gaston Noiret, tantôt seul, tantôt accompagné, ne manqua plus une représentation du mercredi. Ces jours-là, Jeanne était assurée d'un bouquet, mais le jeune homme ne se contentait plus d'y piquer sa carte : il y attachait de longues lettres, toutes débordantes de passion Depuis qu'il avait vu la jeune fîlle, il s'était,

disait-il, senti attiré irrésistiblement vers elle. Il l'aimait, et il brûlait de le lui dire. Il Faimait comme elle n'avait jamais été aimée, et il maudissait cette contrainte qui l'empêchait de lui prouver combien ce sentiment était profond et sincère.

Jeanne dévorait ces lettres, qu'elle conservait et qu'elle cachait chez elle dans le tiroir le plus secret de son armoire, pour les soustraire aux investigations de M. Théodore. Dès qu'elle était seule, elle les relisait, et elle écrivait de longues réponses qu'elle déchirait ensuite, tant était grande sa crainte de compromettre l'amour qu'elle aussi sentait s'éveiller dans son cœur, afin de pouvoir se donner tout entière si jamais une occasion se présentait à elle de se soustraire à l'autorité du remisier.

Elle souffrait de ne pouvoir accepter aucun des rendez-vous que lui assignait le jeune homme, et il lui fallait se contenter de quelques rares entrevues, toujours au café, sous l'œil des garçons qui tous la connaissaient, et qui peut-être étaient aussi des espions.

Pourtant, un jour que Gaston se montrait plus pressant, un aveu s'échappa de ses lèvres.

— Moi aussi, dit-elle, mon pauvre ami, je vous aime, je vous aime depuis le premier jour oiîi je vous ai vu. Vous saurez plus tard à quelles obligations j'obéis., en ne répondant pas à votre affection, comme vous le souhaiteriez et comme je le souhaiterais ardemment moimême... Plaignez-moi et ne désespérezpas !... Patience... Peut-être un jour viendra...

Et des semaines s'écoulèrent sans qu'aucun incident ne vînt apporter de changement à cet état de choses.

Vers le mois de mars, M. de Grandisson dut s'absenter et aller passer quelques jours dans une de ses propriétés. Jeanne aHau se trouver seule et le carnaval approchait, M. Théodore décida qu'après la représentation f'-

Mardi gras il accompagnerait, ainsi que la Boule, la chanteuse au bal de l'Opéra.

Les décisions de M. Théodore étaient sans appel. Jeanne s'inclina. Elle devait se costumer en pierrette, la Boule en bébé et le remisier en gardien du sérail • mais, au dernier momenl, une mauvaise nouvelle vint déranger les plans du trio. La mère Gardette était à la mort et la Boule dut partir à la Salpêtrière pour assister sa mère à ses derniers moments.

Le moment était mal choisi pour se livrer à la joie. Il fut convenu que la partie de plaisir serait ajournée. M. Théodore prendrait Jeanne à ia sortie de la repré» sentation et lui ferait faire un tour de promenade, puis l'accompagnerait jusqu'à la rue Marbeuf, oii la Boule viendrait les rejoindre pour leur donner des nouvelles.

A onze heures et quart du soir, M. Théodore était au rendez-vous; Jeanne était rêveuse, le remisier était songeur. Ils suivirent mélancoliquement le boulevard, en remontant du côté de la Madeleine. Les trottoirs étaient encombrés de promeneurs. A chaque instant, le couple était arrêté par des groupes de passants, rassemblés autour d'un masque ou d'un homme habillé en femme. Ou bien il était croisé par des bandes de calicots en goguette, soufflant dans des cornets à bouquin. Des pétards éclataient sous leurs pas.

— Rien ne vous fait mal comme ces joies populaires, prononça sentencieusement M. Théodore, quand on a le cœur triste ; vous ne trouvez pas?

— Si! répondit laconiquement Jeanne, qui pensait à la soirée agréable qu'elle eût pu passer avec Gaston Noiret si elle eût été débarrassée de ce gêneur de Théodore.

Le remisier avait, au fond, difficilement pris son parti du contre-temps qui l'avait privé d'un plaisir caressé depuis longtemps. Aussi ne cherchait-il qu'une

MADAME LA BOULB 405

occasion de prendre un peu de distraction, tout en restant sur la réserve obligatoire, en un pareil jour de deuil.

Cependant, la foule augmentait à chaque pas. Au coin du faubourg Montmartre flamboyait, en lettres de feu, une flèche indicatrice sous ces deux mots : Elysée Montmartre. *

— Si nous montions jusqu'au boulevard extérieur, dit M. Théodore, nous pourrions entrer à l'Elysée. Ça sera plus gai et nous serons moins bousculés que sur les trottoirs.

— Comme vous voudrez ! dit Jeanne d'un ton indifférent.

Ils suivirent en silence le faubourg Montmartre, la rue des Martyrs, et minuit sonnait quand ils arrivèrent à rÉlysée.

Avant d'entrer, M. Théodore acheta un faux-nez pour lui et un loup pour Jeanne à un camelot qui stationnait devant le péristyle illuminé.

— Faisons comme tout le monde, dit-il en soupirant, comme s'il obéissait à une nécessité, histoire de ne pas nous faire remarquer.

Le bal battait son plein. Dans la grande salle, étincelante de lumière, au son de l'orchestre de Dufour, une foule bariolée, masquée, s'agitait pêle-mêle... Des femmes court-vêtues, bergères Wateau, marquises poudrées, pierrettes, arlequines, clowns, tournaient au bras de chevau-légers, clodoches çt pompiers de Nanterre, aux casques fantastiques.

Dans un coin, on faisait cercle autour de la Sauterelle en gitana d'Espagne, esquissant un avant-deux, le pied à la hauteur de l'œil, en face d'un monsieur très gris, qui remuait frénétiquement les jambes et dont l'originalité consistait à avoir endossé sa jaquette, la doublure

en dehors. Une poussière blanche montait du parquet, séchant les gosiers...

— On étouffe ici, fit M. Théodore, c'est encore pis que sur le boulevard. Allons nous asseoir.

Mais Jeanne s'intéressait au spectacle qu'elle avait sous les yeux; le bruit, les cris, la lumière, la grisaient, lui faisaient oublier ses ennuis pour un instant.

— Je voudrais tant danser... ohl une valse, rien qu'une valse!

— A vos ordres! fit galamment M. Théodore, heureux de satisfaire son secret désir en paraissant céder à une invitation de la jeune fille.

Il ajusta son faux-nez, entoura de son bras la taille de Jeanne et il l'entraîna au milieu de la salle.

Dix minutes après, Jeanne haletante, le visage enflammé, s'arrêta et, s'appuyant sur son épaule :

— Assez, dit-elle, je n'en puis plus; la tête me tourne! Elle ôta son loup et il la conduisit à une table inoccupée tout au fond du promenoir.

Us étaient assis depuis quelques instants, elle encore toute palpitante et penchée sur son compagnon, lui souriant de plaisir, quand une ombre se dressa devant eux.

— C'est ça!... ne vous gênez pas! Continuez!

M. Théodore sursauta. Jeanne, effarée, lâcha la main du remisier.

Aline, debout devant la table, Aline amaigrie, la taille pincée dans une petite robe noire et les cheveux coupés ras, les considérait d'un œil brillant de colère...

Il y eut un moment de silence; puis, les bras toujours croisés, immobile, la jeune femme reprit :

— C'est à ça que vous occupiez votre temps... pendant que je crevais à Thospice!... Salauds!

— Je ne sais ce que tu veux dire, balbutia M. Théodore. Aline... je t'assure!

— Fais-moi donc le plai,«ir de m'ôter ça... d'abord, continua la nouvelle venue en arrachant d'un geste brusque le faux-nez de son amant, sale Tar.tufe !

M. Théodore blêmit.

— Aline... je te défends...

■— Fous-moi la paix... lâche-moi ta grue et arrive... Et comme le remisier hésitait :

— Allons! arrive I ou je gueule... et je tape dans le tas!...

— Val va! dit tout bas Jeanne épouvantée, elle me fait peur!

— Laissez faire! Je pars pour éviter le scandale... mais je vais régler chez moi cette affaire-là ! Ça va être drôle!

— Mais viens donc! hurla Aline, les traits contractés. Et, sans lui laisser le temps de dire un mot de plus,

elle saisit son amant par le bras et l'entraîna à travers le cercle des curieux qui s'était déjà formé autour de h table.

Jeanne rentra chez elle toute seule et très émue. La Boule l'attendait déjà. Il apportait des nouvelles rassarantes.

La mère Gardette avait eu une crise effroyable, mais son tempérament de fer avait encore une fois repris le dessus et, à présent, elle était hors de danger, du moins provisoirement.

En reprenant connaissance après le long évanouissement qui avait suivi la crise, son premier regard avait été pour son fils, assis à son chevet.

— N'aie pas peur! avait-elle balbutié tout bas en lui prenant la main, je passerai pas encore de cette foisci !... Tu sais bien que je ne veux pas que tu partes !...

La Boule avait, en effet, tiré un mauvais numéro et la vieille ne cessait pas d'être hantée par cette idée fixe : empêcher son fils de servir. On pouvait dire que cette pensée unique soutenait ses forces chancelantes et conservait à ce corps décharné et inerte l'étincelle de vie qui l'animait encore; puis elle avait ajouté :

— Et la petite?

Et au récit que la Boule lui avait fait des récents iuccès de la jeune fille, la mère Gardette avait riposté:

— Tant mieuxL.t dis-lui que je suis contente d'ellel...

Mais Jeanne écoutait distraitement, toute au souvenir de la scène qui venait de se passer sous ses yeux.

— Ça ne t'intéresse pas, les détails que je te donne? demanda la Boule, froissé de cette attitude indifférente en apparence.

— Si... ça m'intéresse... et beaucoup même!... Il faut m'excuser, si tu savais ce qui vient d'arriver à M. Théodore...

— M. Théodore! s'écria la Boule, qui se leva d'un bond, il vient d'arriver malheur à M. Théodore?

— J'espère que non, dit Jeanne, mais tant que je ne «aurai pas comment les clioses se sont passées entre AHne et lui... cette nuit, je ne serai pas tranquille!...

Au fond, la chanteuse, qui ignorait comment Aline avait pu être aussi exactement renseignée, craignait qu'une indiscrétion commise au cours de cette aventure ne vînt révéler à la Boule la nature intime de ses relations avec le remisier.

Elle se hâta donc de prendre les devants :

— Tu sais, dit-elle au jeune homme, combien M. Théodore s'intéressait à nous... Eh bien 1 ses soins ont été bien mal interprétés. Ce soir, après une promenade sur les boulevards en t'attendant, comme il était convenu, nous sommes entrés, pour passer le temps, à l'Élysée-Montmartre... Nous n'étions pas assis depuis cinq minutes... qu'Aline est apparue décatie... maigre, pâle, et a commencé à nous invectiver... Puis, comme M. Théodore voulait répliquer, elle l'a pris par le bras et l'a emmené... d'autorité. Il s'est laissé faire pour éviter le scandale... mais j'ai peur que l'affaire ait mal tourné... Je te jure, tu devrais aller aux renseignements...

— J'y cours, dit la Boule en se levant.

— Non... pas tout de suite... il est trois heures du matin I... Mais à la première heure...

410 Madame la boulb

Au jjetit jour, la Boule se leva et se mit en campagne. Il avait jDromis de rentrer pour le déjeuner; mais l'après-midi s'écoula sans qu'il reparût. Jeanne était sui les épines.

Enfin, à sept heures du soir, au moment où elle allait se mettre à table, lasse d'attendre, la Boule arriva, un journal à la main, les traits décomposés par l'émotion.

Il jeta son chapeau sur un meuble et tomba dans un fauteuil.

— Eh bien? demanda Jeanne anxieuse.

— Oh! les garces!... les garces de femmes! fît le jeune homme.

Il étranglait, et il dut desserrer sa cravate.

— Mais enfin, qu'y a-t-il?

— Lis!... Lisl... Tiens... dans le journal, en haut... en gros caractères : Les Drames de la jalousie!.., A.h\ pauvre Théodore!... mon pauvre ami I

— Que lui est-il arrivé?

— Défiguré, ma chère! défiguré! Je l'ai vu... il n'a plus de nezi... plus déjoues... plus rien!

— Aline lui a jeté du vitriol?

— Oh 1 mieux que cela !... Tiens ! lis donc le journal, je te dis !... On crie son affaire dans les rues I... Non, je vais te raconter ça moi-même... ça vaudra mieux... Théodore m'a tout dit... en détail!

Et, d'une voix saccadée, il lui fit le récit suivant :

— En quittant l'Elysée^ ils sont rentrés directement chez eux... rue Bréda... Une fois là, il a demandé à Aline si elle se foutait de lui, mais voilà ma bonne femme qui l'interrompt et qui commence à l'empoigner :

— Ah! ça, est-ce que tu te figures que je coupe dans tous tes godants?... Tu méprends donc pour une tourte? Non, mon vieux, on ne me le pose pas, à moi...

'ÉADÀME LA BOUIE 411

Je sais tout ce que tu as fait, va !... Pendant que je crevolais là-bas... à petit feu... monsieur se balladait en compagnie dans les bals... dans tous les établissements... On vous rencontrait partout, vous bécotant... Mieux que ça, vous avez couché ensemble... Je le sais et tu continuais à être Fami de Fautre... tu l'envoyais aux courses pour mieux caramboler sa femme... le pauvre daim qui n'y voyait que du feu !

— C'est trop fort ! protesta Jeanne, blanche comme un linge. Et tu as cru ça?

— Tais-toi donc, riposta la Boule d'un ton supérieur. Tu comprends que je sais mieux que toi à quoi m^en tenir sur les sentiments de M. Théodore... Lui aussi, par excès de délicatesse, voulait se disculper... Je l'ai arrêté au premier mot. Il est victime d'une abominable machination... Tu vas voir.

Jeanne, complètement Rassurée, se tut, et le jeune homme continua :

— Pendant tout ce temps-là, Théodore s'était assis devant la cheminée, oii brûlait un grand feu... Tu sais comnïe il est calme. Il attendait, pour parler, que sa femme eût fini; mais elle continuait toujours :

— Oui, je savais jour par jour tout ce que tu faisais, grand lâche ! Je ne t'ai jamais rien dit... parce que je voulais te prendre en flagrant délit... Je suis sortie ce matin, et toute la journée je t'ai suivi sans que tu t'en doutes... J'étais derrière toi à l'Eldorado... sur le boulevard... à l'Elysée, et je suis arrivée au bon moment,.. hein?Tn ne t'attendais pas à cette surprise-là î Mais n'aie pas peur... tu paieras lout en une fois!. ..

Alors Théodore s'est levé, il a essayé de lui faire entendre raison ; elle pleurait à chaudes larmes; il lui a expliqué qu'elle avait été mal renseignée, probablement par des méchants, qui étaient jaloux de leur bonheur... qu'il s'off'rait à provoquer une explication d'où sortirait

ils MADAME LA BOULK

la lumière, entre elle et toi... Mais elle refusait de Técoûter en criant :

— Non ! non I je ne veux pas la voir,.. Je sais très bien ce que je dis; je ne me trompe pas !

En voyant cet entêtement, Théodore s'y est pris autrement, il a avoué I

— Gomment avoué? Avoué quoi? demanda vivement Jeanne.

— Avoué qu*il s'était promené avec toi, mais que ses assiduités n'avaient d'autre but que de te surveiller pendant mes absences... qu'il le faisait du reste sur ma demande... et qu'il s'offrait à me faire conflrmer ses allégations. Tu comprends que je ne m'y serais pas refusé... Je le connais trop pour douter de lui. ..Alors, elle a paru se calmer... Il l'a embrassée et ils se sont couchés. îl paraît même que c'a été très tendre... 11 s'était assoupi lorsque, tout d'un coun, il s'est réveillé en poussant un cri épouvantable... Aline était debout, habillée, au pied du lit...

Elle lui avait saisi, pendant son sommeil, le nez avec des pincettes rougies au feu et, de l'autre main, elle lui fourgonnait le visage avec le tisonnier également chauffé à blanc, en criant :

— J'avais dit que je te défigurerais, salaud!.;. On ne se fout pas d'une femme comme tu l'as fait !...

—r C'est aflreux ! balbutia Jeanne.

— Oh! ma chère!... continua la Boule, fallait entendre M. Théodore me raconter cela. Il me disait : — Mon pauvre ami, je ne voyais plus rien... Je devais hurler, tant la douleur était abominable... Je ne pouvais plus me défendre... J'entendais ma chair grésiller... Ça sen- \ait le roussi... comme delà corne brûlée!...

Quand il a pu enfin se dépêtrer, sauter à bas de son lit et appeler au secours, Ahne avait filé.

— Et on ne l'a pas retrouvée? demanda Jeanne.

— Si!... mais sais-tu où? Rue Condorcet, chez Raphaële! C'était elle qui avait monté ce coup-là. Le commissaire de la rue Larochefoucauld les a arrêtées toutes deux et on les a mises en présence de ce pauvre Théodore, qu'on avait transporté à Larihoisière... J'ai assisté à la confrontation... Aline a déclaré qu'elle ne se repentait de rien; que, du reste, elle avait prévenu son amant qu'elle le défigurerait, si jamais il la trompait... Elle n'avait fait que tenir sa promesse.

Les médecins ont démailloté devant elle la tête de [notre pauvre ami... Si tu avais vu le spectacle!... c'était affreux!... L'os du nez est complètement à découvert... la paupière de l'œil gauche est attaquée et les joues sont sillonnées de trous noirâtres... La ouate collait sur la chair tuméfiée... 11 en a pour la vie et le niédecin craint un érysipèle... Eh bien! ma chère, cette rosse-là n'a pas ibronché !

— Et Raphaële? demanda curieusement Jeanne.

— Raphaële? Elle riait, la sale bête ! Quand le com- ^missaire l'a interrogée, elle a raconté l'histoire de la

fessée et elle a ajouté :

— Je n'en voulais pas à Jules Gardette. Après tout, [je lui avais pris sa femme, il s'est vengé à sa manière,

comme je l'aurais fait moi-même en pareil cas... Mais j'avais juré que Théodore Marasquin passerait par mes mains... J'ai tenu ma parole... C'est lui qui m'avait dénoncée, c'est lui qui avait prêté sa chambre pour organiser le guet-apens dont j'ai été victime... C'est lui qui a excité la Roule contre moi et il s'est encore permis de rigoler pendant qu'on m'administrait la correction que j'ai reçue... Et cependant, ça ne le regardait pas! Ces choses-là, ça se paye! ïl est payé, nous sommes quittes! Vous pouvez faire de moi ce que vous voudrez! Le commissaire lui ayant ensuite demandé comment

elle avait pu sav >ir tant de choses, elie a répondu d'un petit ton dégagé :

— Je les ai suivis simplement... Quand je ne pouvais pas les guetter moi-même, je les faisais espionner par d'autres, puis j'allais mettre Aline au courant de tout... Je la savais méchante, et j'étais sûre d'avance de ce qui arriverait... Ça m'a coûté de l'argent. Vous allez me fourrer en prison! ça m'est encore égal... Je ne regrette rien... Je suis bien vengée!

Jeanne tremblait comme si elle fût venue d'échapper elle-même à un grand danger.

— Et voilà l'histoire! conclut la Boule. Si encore cette putain-là n'avait pas menti... Moi, j'ai dit au commissaire que je connaissais M. Théodore et que je le savais incapable des infamies dont on l'accusait. Elle s'est mise à hausser les épaules en disant : « J'en sais plus long que vous là-dessus, mon pauvre garçon! » Tu comprends bien que je n'ai pas fait attention à cela... c'était pour les besoins de sa cause... Maintenant, il faut t'habiller et venir avec moi, le commissaire veut te voir.

— Bon I s'écria Jeanne avec emportement, voilà que je vais être compromise dans cette sale histoire; ça va être du beau si le général l'apprend.

— Heureusement qu'il est à la campagne; mais tu comprends, il faut venir quand même. Ton nom est prononcé... tu me dois à moi et tu te dois à toi-même de confondre ces deux salopes et de faire éclater aux yeux de tous l'innocence de U victime. Pauvre Théodore, va!

L'enquête, très sim'ple en somme, fut menée rapidement et avec beaucoup de tact par le commissaire de police. 11 entendit Jeanne, qui confirma sous la foi du serment les dépositions de la Boule et de M. Théodore^ malgré les énergiques dénégations de l^aphaôle el

d'Aline, qui persistaient à soutenir qu'elle avait été la maîtresse du remisier.

Ce fut la Boule qui fournit le mot de la fin.

— Monsieur le magistrat, on a beau ne pas être marié légitimement, on n'en est pas moins honnête. Je suis aussi sûr de ma femme que si nous avions passé devant le maire et le curé.

Le commissaire se contenta de sourire et, le soir même, il expédia au Dépôt de la préfecture Aline et sa complice Raphaële.

Jeanne poussa un gros soupir de soulagement quand elle sortit du cabinet du commissaire.

Bien qu'au fond du cœur elle éprouvât pour la victime un petit sentiment de compassion, trouvant avec justice que la punition était hors de proportion avec l'injure, elle ne put s'empêcher de bénir une circonstance qui la débarrassait à tout jamais d'un contrôle qui lui pesait. Et puis la question était désormais réglée.

Elle n'aurait plus à craindre que la vengeance de Raphaële s'exerçât sur elle, ni qu'une indiscrétion d'Aline, apprenant ses rapports intimes avec le remisier, ne vînt exciter contre elle la colère de son amant, ce gros bêta de la Boule ayant refusé d'ajouter foi aux dénonciations des deux femmes.

De ce côté, la situation était bien nette et c'était un gros poids de moins sur la poitrine de la chanteuse. D'autre part, comme elle savait par expérience combien la Boule, réduit à ses propres forces, était facile à mater, elle ne perdait pas l'espoir d'arriver peu à peu à le détacher d'elle complètement, sans violence.

Dans tous les cas, elle pouvait dès à présent répondre plus librement à l'amour que lui témoignait le polytechnicien, et elle exultait à la pensée que son rêve allait se réaliser, grâce à ce bienheureux accident.

Avoir un amant qui l'aimerait pour elle-même, à qui elle ne serait plus forcée de donner de l'argent et avec lequel elle filerait le parfait amour, un amour pur, dégagé de toute espèce de brutalité et tel que peuvent seuls le comprendre les hommes bien élevés et de la condition de Gaston Noiret !

Le général de Grandisson la retrouva très gaie, toute au bonheur de se sentir enfin libre. Il lui fit compliment de sa bonne humeur et loua beaucoup les petits changements qu'elle avait apportés dans l'aménagement de son intérieur.

En effet, avec le goût inné de la Parisienne, qui sait se parer d'un simple ruban, elle avait su se mettre rapidement à la hauteur de sa nouveUe situation, et elle faisait à présent les honneurs de chez elle avec la même aisance que si elle fût née au milieu de ce luxe, qu'elle ne soupçonnait pas quelques mois auparavant.

Elle accueillit le retour du comte avec de grandes démonstrations de joie; elle se fit plus chatte, plus afleclueusement câline qu'elle ne l'avait jamais été depuis le début de leur liaison, et le général, qui n'avait pas eu vent, du fond de sa campagne, de l'aventure de M. Théodore, à laquelle elle avait été si malencontreusement mêlée, ne lui ménagea pas les témoignages de sa satisfaction.

— Jamais, ja... jamais, déclarait-il, je n'ai eu une maîtresse comme toi... aussi char... charmante!

Ils passaient ensemble la plupart des après-midi, lorsque la jeune fille n'était pas obligée de se rendre à la répétition, ce qui arrivait plusieurs fois par semaine.

Un jour, après déjeuner, elle prit le comte par le bras et l'emmena au salon.

Elle le fit asseoir sur une causeuse, ouvrit le piano qui

se trouvait dans un angle de la pièce et commença h jouer.

— Comment !... tu... tu touches du piano !

Elle se tourna et vint gentiment lui prendre le menton.

— Papa, lui dit-elle, a toujours négligé de me faire donner des leçons... il avait assez à faire pour nous donner du pain... Alors, comme je savais que ça te ferait plaisir, j'ai appris... pour toi... rien que pour toi... sans te le dire... Je n'oublie jamais mon petit général...

, tu vas voir ! Oh ! tu sais, je ne suis pas encore bien forte... Il faut m^excuser... mais je commence à tapoter !

Et, aux applaudissements du comte enthousiasmé, elle chanta, en s'accompagnant elle-même, le Plumet du général^ la scie que Duparc avait mise à la mode, au même concert qu'elle :

Il alla chez mamz'elle Lololte,

Un« boulotte au nez retroussé,

Qu'avait les cheveux blond-carotte

Et le corsage parfumé.

Mais Lolotte se mit à rire

En voyant l'chapeau dégarni

Et, s'empressant de l'reconduire, '

Elle se mit à chanter aussi :

Il n'est pas mal.

Le général;

Mais son plumet...

Qu'en a-t-il fait?

pjlle imitait les mines et les inflexions de Duparc, soulignant les passages risqués. Le général se tordait îde rire.

Quand elle eut fini, il courut Tembrasser.

— Tu es dé... délicieuse, ma pa... parole ! Mais, tu sais, moi, je n'ai... n'ai pas perdu mon plumet.

— Heureusement ! répliqua Jeanne d'un ton mutin; psans ça, on ne vous aimerait plus, vilain !

— On ne m'ai... m'aime donc que pour ça?

— Beaucoup pour ça et un petit peu pour le reste. Il ne se passait presque pas de jour sans que Jeanne

ne trouvât une nouvelle nianière de flatter l'amourpropre du comte, dont elle connaissait maintenant les manies et les petites faiblesses.

11 restait sans force devant une attention, un mot gracieux qui paraissait S'»rtir du cœur et qu'il croyait sincère, et l'habile comédienne en profitait.

Le comte, complètement grisé, souscrivait à toutes ses fantaisies, et elles étaient nombreuses et coûteuses. Si elle avait besoivi de quelques heures de liberté, elle Penvoyait très loin, sous des prétextes invraisemblables, et le général obéissait. Le moindre désir de sa maîtresse était un ordre pour lui.

Elle exagérait les dépenses de sa maison, faisait acquitter en double les factures de ses fournisseurs, et chaque mois elle réalisait des économies dont elle formait ce qu'elle appelait son fonds de réserve.

Maintenant qu'elle était riche, elle se souvenait de ses jours de misère et elle voulait s'assurer contre un retour de l'adversité. Elle pouvait tomber malade, le comte pouvait lui manquer tout à coup, et, comme elle était exposée à ne pas i-etrouver tout de suite un entreteneur aussi riche et aussi généreux, elle prenait ses précautions pour n'avoir pas à déchoir.

Des conseils de M. Théodore, elle avait retenu ce principe, qu'on ne sait jamais ce qui peut arriver et qu'il faut être pratique.

D'autre part, depuis qu'elle connaissait Gaston Noiret, elle se sentait envahie d'un grand besoin d'honnêteté. Tous ces hommes auxquels il fallait se livrer pour avoir de l'argent, le général lui-même avec ses vices, lui répugnaient. Elle rêvait de ne plus appartenir qu'à un seul, à celui qu'elle aimerait... qu'elle aimait déjà... Mais Gas-

ion étail pauvre, et, si elle n'aurait jamais à lui donner d'argent, lui, de son côté, ne pourrait pas l'entretenir.

C'est pourquoi elle se hâtait d'entasser, afin de n'être retenue par aucune considération financière, si jamais l'occasion de réaliser son rêve se présentait.

Cependant la Boule était inconsolable. 11 allait voir M. Théodore aussi souvent que les règlements de/ rhôpital le lui permettaient.

Il s'était si longtemps laissé diriger par son ami, qu'il se sentait maintenant abandonné dans la vie. Il avait perdu l'habitude de penser, le remisier veillant à tout, conduisant tout, et Dieu sait avec quelle compétence et quel bonheur !

Aux courses, il perdait fréquemment maintenant que son guide et son conseiller lui faisait défaut.

Il ne voyait Jeanne que fort rarement, lorsqu'il avait besoin d'argent. La chanteuse se faisait un peu tirer l'oreille, mais elle finissait toujours par lui donner la moitié de ce qu'il demandait; s'il insistait pour la voir plus souvent, elle prenait un grand air désespéré :

— Ah ! mon pauvre ami, tu sais bien que je n'ai pas de plus grand bonheur que lorsque je me trouve avec toi... Mais mon singe me fait payer cher le luxe qu'il m'adonne. Il est toujours là, et d'une jalousie I... Jamais il ne me prévient de son arrivée. Il me toml)e dessus quand je m'y attends le moins... Vois-tu qu'il nous trouve ensemble!... Ce serait la fini Avec ça, d'un rapiatl... C'est lui qui tient les cordons de la bourse... Il me mesure ce qu'il me donne... Seulement je le carotte... C'est comme ça que, de temps en temps, je puis te donner quelque chose... Si tu veux davantage, je vais mettre un bijou au Mont-de-Piété.

Mais la Boule protestait. Il ne voulait pâs de ça; il aimait mieux se priver.

— Ah! continuait Jeanne, tout n'est pas rose clans notre métier!

— Pourtant, quand M. Théodore était là.., tu étais plus libre?...

— Oui, mais mon singe était à la campagne. Et, à propos, comment va-t-il ce pauvre Théodore?

— Pas bien ! pas bien ! Encore beaucoup de fièvre, répondait la Boule d'un air navré.

Et la même scène se reproduisait à chacune des visites du jeune homme.

Au cours d'une de ses visites bi-hebdomadaires, la Boule rendit compte au remisier de la manière d'agir de Jeanne à son égard.

— Voilà, mon cher, repartit M. Théodore, une circonstance qui vous prouve à quel point mon intervention était indispensable. Votre femme veut vous faire aller tout simplement... Elle a profité de mon absence pour vous monter le cou. Je connais ses affaires mieux qu'elle. Que diable I montrez- vous... vous êtes le maître 1 Exigez des comptes, menacez-la d'un scandale... Elle cédera et vous obtiendrez ce que vous voudrez. Profitez bien de mes conseils; ce sont les derniers, au moins d'ici à quelque temps... Je vais partir pour Rouen, dans ma famille, pour achever ma convalescence, dès que l'état de ma santé me permettra de supporter le voyage,

— Vous reviendrez, n'est-ce pas? demanda la Boule.

— Je reviendrai assurément; mais, en attendant, sovez ferme Votre femme a besoin d'une direction, sans ceia, grisée comme elle i est par le succès, elle tournera mai.

A la suite de cette conversation, il y eut entre la Boule et sa maîtresse une scène terrible. Il lui reprocha Je vouloir le tenir à l'écart, lui rappela la fidélité qu'elle lui avait jurée, et il termina en assurant que, plutôt que de céder, il lui ferait perdre sa position.

Jeanne sentit d'où venait le coup, et sa haine poui M. Théodore s'en augmenta d'autant. Elle compril qu'elle avait tout à perdre à provoquer un esclandre; d'autre part, la Boule, si faible quand il était seul, devenait un instrument ckingereux entre les mains du remisier; elle fit des concessions.

— Je ne demande pas mieux, lui dit-elle, de faire pour toi l'impossible; mais je te jure que tu t'aveugles quand tu penses que je roule sur l'or. La cage ne nourrit pas l'oiseau. Comme je ne veux pas mériter de reproches, je me priverai du superflu, voilà tout...

Et, séance tenante, elle lui donna une assez grosse somme.

— Je reste sans le sou, ajouta-t-elle; c'est pour te prouver ma bonne volonté; tâche de gagner, car je ne pourrais pas souvent t'en donner autant.

Elle lui parla d'un ton si humble que la Boule la crut. Au moment où il allait prendre congé d'elle, elle le rappela :

— D'ici à quelque temps, lui glissa-t-elle dans l'oreille, viens plus rarement et prends bien tes précautions. Je crois que mon singe se doute de quelque chose 1

Jeanne s'applaudit beaucoup de la diplomatie adroite qu'elle avait déployée pour convaincre son amant; mais, pour parer à toute éventualité lâcheuse, comme elle se défiait toujours du remisier, elle loua un coffre-fort au Crédit Européen et elle y renferma ses valeurs, l'argent qu'elle avait pu économiser, et notamment sa correspondance avec Gaston Noiret.

En ne conservant rien de compromettant ni de préeieux dans son appartement, elle s'assurait contre un retour offensif de la Boule et, en même temps, contre une découverte possible, par M. de Grandisson, d'un

papier ou d'une lettre lui révélant les petits secrets qu elle avait le plus grand intérêt à lui cacher.

Mais la précaution fut inutile. M. Théodore était parti à Rouen, et la Boule se montrait très touché des services consentis par sa maîtresse par affection pour lui.

Jeanne, à chacune de ses visites, ne cessait de criei misère, de déclarer qu'elle se saignait aux quatre veines. Et chaque fois le jeune homme partait content en murmurant :

— On a bien raison de dire que tout ce qui reluit n'est pas or I Mais elle a si bon cœur, ma petite femme !

Maintenant Jeanne voyait un peu plus souvent Gaston Noiret. Mais il lui fallait accomplir des prodiges de calcul pour que les heures de liberté du polytechnicien pussent s'accorder avec celles de la chanteuse, et leurs entrevues étaient bien courtes. Us souffraient de cette contrainte, et les lettres qu'ils s'écrivaient à peu près tous les jours étaient pleines de projets pour l'avenir. Aux vacances on se rattraperait; on tâcherait de faire un petit voyage aux bords de la mer, ou ailleurs... et, tous les jours, en attendant cette date tant souhaitée, la passion de Jeanne s'exaspérait davantage.

Une après-midi, comme elle mettait, aidée de sa femme de chambre, (a dernière main à sa toilette, avant de se rendre à la répétition, on annonça M. Théodore.

Elle resta béante de surprise, et elle allait faire dire qu'elle ne pouvait pas recevoir, quand, dans Tentre-bàillement de la porte de son cabinet, apparut la silhouette du remisier.

— Bonjour, Jenny, fit-il; vous ne vous attendiez pas à me voir aujourd'hui?... Ah! c'est que je reviens de loin. Et vous, comment ça va-t-ii?

Mais Jeanne ne pouvait trouver un mot. Elle examinait d'un regard effaré le nouveau venu, avec son visage coupé en deux par une bande de taffetas noir cachant le nez, dont les cartilages avaient été brûlés. La paupière inférieure gauche pendait humide et sanguinolente, et, sur son menton glabre, apparaissaient des traces de cicatrices récentes.

— Je suis donc bien changé? demanda M. Théodore d'un ton amer.

— Dame! oui! dit Jeanne quand elle fut revenue de sa stupéfaction. Elle fit signe à sa femme de chambre de sortir, et, quand ils furent seuls :

— Eh bien 1 qu'y a-t-il de nouveau? fit-elie carrément.

Elle avait le pressentiment d'un danger. Mais elle venait de prendre la résolution subite d'y faire face, ne se souciant plus de retomber sous la domination d'un pareil magot.

— Voici, dit M. Théodore ; j'avais été me refaire à Rouen, dans ma famille... mon procès va prochainement se plaider. C'est pourquoi je reviens, et naturellement ma première visite a été pour vous... J'ai beau être laid maintenant, vous savez, ma chère Jeanne, que j'ai toujours conservé pour vous la même affection. ..

— Vous êtes, trop bon, interrompit Jeanne d^un ton sec, et je ne vous en demande pas tant.

— II me semble, dit M. Théodore d'un air narquois, que vous avez bien profité démon absence... Vous avez pris de l'aplomb et le besoin de mon retour se fait sentir... dans l'intérêt de ce bon M. la Boule.

— Voulez-vous que je vous parle franchement, dit Jeanne en se levant: eh bien ! jamais nous n'avons été si heureux... mon amant et moi, que depuis votre accident,.. C'est clair, ça, hein? J'ai eu autrefois des faiblesses dont je me repens aujourd'hui... Le temps en

est passé. Donc, si vous voulez que nous restions bons atïiis, vous vivrez d'un côté... et nous de l'autre, voilà mon dernier mot !

M. Théodore marcha sur la jeune fille, les sourcils froncés; il lui prit la main et, la regardant fixement dans les yeux :

— Jeanne, vous ne savez donc pas que je vous aime... Vous me forcez de vous l'avouer aujourd'hui... Je veux que vous soyez encore à moi !

D'un geste brusque, la chanteuse se dégagea et éclata d'un rire insolent : <

— Mais regardez-vous donc dans la glace, mon pauvre Théodore!... Ah ! non, c'est trop drôle!

Elle était tombée sur un fauteuil, secouée par une hilarité qu'elle ne pouvait contenir.

Puis, comme le remisier, blême et menaçant, s'avançait, elle se redressa et tira le cordon de sa sonnette :

— Un pas de plus, dit-elle en se penchant vers le foyer, et je prends les pincettes I

La- femme de chambre apparut avant que le remisier eût eu le temps de prononcer un mot.

— Reconduisez monsieur, je n'y serai jamais pour lui.

— Tu me paieras cela, sale grue î bredouilla M. Théodore en lançant à la jeune fille un regard furieux.

11 ferma la porte avec fracas et, jusque dans l'escalier, il entendit résonner le rire sonore de la chanteuse.

Son premier soin fut de rechercher la Boule, qui pleura de joie en revoyant son ami.

— Je viens de voir votre femme, mon cher. Elle m'a bien mal reçu, lui dit le remisier, en affectant un grand air d'indifïerence. Étes-vous content d'elle?

— C'est un ange ! dit la Boule. Malheureusement, elle n*a pas toujours les quatre maîtres d'atout dans

son jeu. Mais ça ne fait rien, jamais nous n'avons été si heureux!

Cette déclaration, qui corroborait celle de la jeune fille, persuada M. Théodore que Jeanne avait eu pour son amant un regain de passion, ei la jalousie qu'il éprouvait déjà s'en accrut.

C'était à cause de l'amour qu'on portait à cette brute qu'il avait été jeté à la porte honteusement. Et, tandis que la bêtise s'étalait triomphante, ni son astuce ni son adresse ne pourraient jamais lui rendre la place qu'il avait perdue !

De par son accident, il était pour toujours rayé de la catégorie des gens qu'on peut aimer; la vengeance stupide d'une femme avait fait de lui un objet d'horreur.

Et, devant lui, d'autres seraient heureux, aimeraient et seraient aimés I

Non, par exemple!

Lui aussi tirerait une vengeance éclatante dans laquelle il engloberait et Jeanne et la Boule; et, s'il , parvenait à écarter une bonne fois ce dernier, qui sait si ce coup d*audace ne lui concilierait pas de nouveau les bonnes grâces de la jeune fille. Les femmes sont parfois fantasques et ceile-là était faible.

Et alors, s'il redevenait le maître, quelle revanche I Il saurait la courber sous un joug de fer, qu'elle ns parviendrait jamais à briser.

De ce jour, et pour les besoins de la vengeance qu'il méditait, M. Théodore s'appliqua à pénétrer plus avant encore s'il était possible dans l'intimité de la Boule.

— Si vous voulez, mon cher ami, maintenant que mon accident m'a fait perdre ma place à la Bourse, nous nous occuperons plus activement de courses. Seulement, comme votre femme a été un peu dure pour moi, — je lui pardonne volontiers, car je n'ai de haine que pour les injures qu'on fait à mes amis, — je tiens à ne

426 MADAME LA BOUIJ:

pas la revoir d'ici à quelque temps. Si elle vous de» mande si vous m'avez vu, dites-lui qu'en effet vous m'avez rencontré; mais gardez-vous de lui raconter que nous travaillons ensemble. J'ai mes raisons pour cela, cela gâterait tout.

— C'est entendu, dit la Boule.

Dès lors, les deux hommes ne se quittèrent plus. M. Théodore était fort habile, toujours au courant des (renseignements les plus sûrs et l'association entra dans une ère de prospérité admirable.

Jeanne s'étonnait du succès inespéré de son amant et elle lui demanda un jour s'il ne voyait pas Théodore.

— Si... quelquefois! fit la Boule d'un air détaché. Il travaille de son côté. Nous nous serrons la main quand nous nous rencontrons. Si je gagne, c'est que je suis en veine. Voilà tout.

On était en mai et le Grand-Prix de l'année 1888 approchait. Deux jours avant la course, la Boule arriva très effaré chez sa maîtresse.

— Ma chère, j'ai un renseignement merveilleux. Stuart, le grand favori, n'arrivera pas! Il vient de tomber boiteux... On fait tout au monde pour cacher cet accident... Mais je lésais d'une source sûre... sûre... C'est Crbwberry, le cheval anglais ou un autre qui arrivera, ça m'est indifférent... Donc je fais un coup épatant... Stuart je donne, rien que du Stuart gagnant à une bonne cote... Je ramasse et n'ai rien à débourser... Quelle affaire! Veux-tu parier?

— Ton renseignement est-il bien certain? De qui le tiens-tu? demanda Jeanne soupçonneuse.

— Ma chère, la personne de qui je le tiens est un autre moi-même... Ma tête à couper... ainsi, tu voisi

Il parla avec tant d'enthousiasme que Jeanne, enfin désarmée, lui remit vingt-cinq louis, et, le surlendemasnv elle se fit conduire au Grand-Prix par M. de Grandisson.

Sa toilette magnifique fit sensation dans les tribunes. Le comte, plus jeune que jamais, ne la quittait pas d'une minute, fier d'être le cavalier d'une si jolie personne.

— Avez-vous pané? demanda Jeanne au comte.

— Par... parfaitement... sur Stu... StuartI

— Eh bien! mon bon, vous avez perdu... Vous allez voir!

Elle était si sûre d'elle-même qu'elle attendit sans fièvre l'heure de la course.

Dès que le starter eut donné le signal du départ, le comte se leva et, debout, une lorgnette àrœil, suivit les péripéties de la lutte.

— Je crois, dit-il sans se baisser, que c'est vous qui avez perdu, ma bonne amie.

En effet, quelques instants après, une acclamation formidable saluait l'arrivée de Stuart, qui avait passé le poteau au petit galop.

Jeanne devint blême.

— Ne vous lai... laissez pas abattre comme ça, ma chère, lui dit le comte en riant, plaie d'argent n'est pas mortelle, et c'est un Français qui a gagné 1

— Partons! partons vite 1 je vous en priel Je ne me sens pas bien !

M. de Grandisson fut longtemps avant de pouvoir retrouver sa voiture. Il fut pris dans une bousculade au niileu de laquelle s'agitaient des agents de police, des -i'-ctateursTurieuxet vociférant, la canne levée.

— Qu'y a-t-il donc? demanda le comte à un personnage qui, depuis une minute, se tenait obstinément devant lui. *

L'individu se retourna et Jeanne reconnut M. Théodore, le visage barré par son bandeau de taffetas.

— C'est un bookmaker, nommé Gardette, qui vient de lever le pied, répondit-il d'un air narquois. U i'est

esquivé au milieu de la foule; on ne peut plus mettre la main sur lui.

— Merci, monsieur! dit le comte; ne regardez pas ce vilain magot, ajouta-t-il plus bas, en sentant la jeune lîlle se serrer contre lui, il est horrible. Nous allons, n'est-ce pas, rentrer chez vous?

— Non, non ! répliqua vivement la chanteuse, je suis très fatiguée et il faut que je passe au concert avant la représentation. Je dînerai dehors, si vous le permettez et un peu à la hâte. Je serais aujourd'hui une convive trop maussade...

— Tout cela parce que vous avez perdu.

— Cela... et autre chose! dit la jeune fille très nerveuse. A demain, voulez- vous?

— A demain donc, chère amie!

Le comte descendit de voiture au rond-point de l'Étoile et rentra chez lui en fiacre. Jeanne se pencha vers son cocher :

— Rue Marbeuf, rondement!

Elle avait le pressentiment que la Boule allait venir chercher chez elle un refuge et elle tenait à être seule pour le recevoir.

En effet, elle avait à peine eu le temps d'ôter son chapeau que la sonnette de l'appartement résonna avec violence.

Avant même qu'on ait eu le temps de l'annoncer, la Boule apparaissait, couvert de poussière, les vêtements à moitié déchirés, les traits décomposés, les yeux injectés de sang.

Il s'affala sur un fauteuil, .en murmurant:

-— C'est moi... Je suis perdu!

— Es-tu fou de venir ici? demanda Jeanne épouvantée ; tu veux donc nous perdre tous les deux?

Mais la Boule n'était plus l'homme doux des derniers

jours. 11 se leva et, frappant d'un coup de poing un gué* ridon placé devant lui :

— Nous n'avons pas le temps de causer, fit-il durement; j'ai été trompé, volé comme à la corne d'un bois par cette canaille de Théodore. .. En voilà un qui a su m'entortiller... jem'en suis aperçu trop tard et il payera tout en une fois!... Mais, pour le moment, je dois six mille francs... On me cherche, je vais être arrêté et foutu dedans si je ne casque pas! Tu as de l'argent, donne-m'en I Si tu n'en a pas, trouves-en!

— Mais je t'ai dit mille fois que je n'avais rien.

— Je m'en fous !... 11 m'en faut! Nom de Dieu, vous avez tous, toi comme les autres, passé votre vie à vous foutre de moi, je vois clair maintenant... trop tard, par exemple, mais ça ne fait rien, c'est l'heure de payer... paye!

Et, comme Jeanne épouvantée se taisait, la Boule saisit un candélabre et, terrible comme au jour de ses grandes colères, il le brandit en hurlant:

— Paye ou je casse tout... toi d'abord et le reste après, entends-tu, sale garce!

La chanteuse ne répondit pas. Un grand bruit partait de l'antichambre... Une voix s'éleva:

— II y a quelqu'un chez madame?

— Grand Dieu ! fit Jeanne, le comte ! Sauve-toi, la Boule!

Mais la voix reprit, plus impérieuse et tremblante de colère :

— Je vous dis qu'il y a quelqu'un, et je... je sais qui... Allez me chercher la police !

A ces mots, distinctement prononcés, la Boule sentit sa fureur s'évanouir; i! laissa tomber le candélabre, chercha des yeux une issue. Mais la porte s'ouvrit brusquement et M. de Grandisson parut, pâle, serrant dans une main un papier froissé et dans l'autre sa canne.

— Monsieur le comte !... balbutia Jeanne en courant au-devant de son protecteur.

— Laissez-moi, madame I riposta durement M. de Grandisson en la repoussant.

Et il s*avança vers la Boule, qui chancelait sur ses jambes; l'apparition de ce grand vieillard l'avait clcué à sa place; il était livide; sa force, son courage l'avaient abandonné, il courba la tête sous le regard courroucé du général.

— Monsieur, dit alors le comte, vous êtes ici chez... chez madame, c'est-à-dire chez moi! Si vous n'étiez qu'un vulgaire souteneur, je vous jetterais par une de ces fenêtres, sans autre forme de procès... Mais comme vous êtes aussi un voleur... — et le général appuya sur ce mot, — je remplis mon devoir de citoyen en vous remettant entre les mains de la justice. Sortez I

Et il lui montra la porte.

Sans un mot, à pas lents, la Boule traversa le salon. Pourtant, comme il arrivait sur le palier, suivi de près par le général, il se redressa et regarda en face M. de Grandisson.

— Monsieur, lui dit-il, je ne vous en veux pas... vous êtes dans votre droit... mais je souhaite qu'un jour vous appreniez mon histoire... Je ne suis pas le malfaiteur que vous croyez, je suis une victime, et la véritable coupable, la voilà!

Il fit une pause, passa rapidement sa main suf ses yeux et ajouta d'une voix rauque : ,

— Un jour, je lui demanderai des comptes... alors, malheur à elle! Adieu, monsieur!

Puis il descendit l'escalier et se remit entre les mains des gardiens que la femme de chambre était allée requérir.

Le général rentra dans l'appartement. Il trouva

Jeanne étendue, les yeux fixes, et presque sans mouvement sur un fauteuil.

— A nous deux maintenant, dit-ii après avoir fermé la porte derrière lui.

Et comme Jeanne ouvrait la bouche pour se disculper :

— Je ne veux pas d'explication, madame, je sais tout I Vous m'avez trompé... Pendant que vous m'accabliez de protestations, vous continuiez de voir et d'entretenir l'homme que je viens de chasser d'ici... et qui me parait valoir mieux que vous.

— C'est faux! s'écria Jeanne.

— Lisez ce billet qu'on vient à la minute de remettre chez moi, fit le comte avec un calme imperturbable, en lui tendant le papier froissé qu'il tenait à la main.

Jeanne dépha le billet fébrilement. EUle lut ces mots de l'écriture de M. Théodore :

« Le bookmaker Jules Gardette, dit la Boule, « qui vient de commettre une escroquerie à Long- A champs et qui a pris la fuite, est l'amant de cœur c depuis des années de la chanteuse Jenny, maîtresse « du comte de Grandisson. C'est chez elle que vraic( semblablement il a dû se réfugier.

d Jenny porte, tatoué sur le bras gauche^ le nom de a cet individu. »

Le billet n'était pas signé.

— Vous ne niez plus, continua le comte en considérant la chanteuse, qui s'était caché le visage dans ses mains. Ainsi, c'est bien vrai, vous vous êtes moquée de moi... Osez donc me montrer votre brasi

La voix du comte tremblait dans sa gorge; il reprit*.

— Je ne vous adresse aucun reproche... J'avais cru avoir affaire à une femme, j'ai rencontré une fille... Vous vous êtes conduite en tille, celait logique!... Je ne regrette rien et n'ai pas l'habitude de reprocher mei

bienfaits... Vous êtes ici chez vous... tout ce que je vous ai donné est bien à vous ; donc, vous êtes payée et n*avez rien à me réclamer... Madame, j'ai l'honneur de vous saluer I

M. de Grandisson s'inclina pour la dernière fois et sortit très digne, sans jeter un regard derrière lui.

Jeanne, stupéfaite, fut un instant avant de reprendre ses esprits. Elle se demanda une minute si elle ne rêvait pas, si elle n'était pas le jouet d'une illusion ; puis, quand elle se fut assurée qu'elle était bien éveillée :

— Je comprends tout... Ce gredin de Théodore m'avait promis de me donner de ses nouvelles, les voilà! fit-elle avec dépit.

Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, ramassa le guéridon et le candélabre qui gisaient à terre; puis, comme frappée d'une idée subite :

— Eh bien ! il ne se figure pas le service qu'il m'a rendu, Théodore!... Je cherchais une occasion de balancer la Boule... Elle est trouvée, et c'est fait... Et du même coup le général est balayé... je suis assez riche pour me passer de lui!... Je vais donc pouvoir aimer Gaston !

Elle s'assit à une table, griffonna deux mots à l'adresse du polytechnicien et sonna.

— Cette lettre à la poste, tout de suite! dit-elle- à sa femme de chambre.

Et elle retomba dans son fauteuil, Fair épanoui, en murmurant :

— Je ferai des miches comme dans le temps, voilà tout; mais, au moins, je serai libre!... Ahl que c'est donc bon de pouvoir se foutre de tout le monde !

Jeanne ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle avait payé cher cette liberté si ardemment convoitée.

Dès le lendemain de l'arrestation de la Boule, son aventure, divulguée on ne savait par qui, fit le tour de la presse. Elle était clairement désignée sous des initiales très transparentes dans les échos de tous les grands journaux.

Quand elle arriva au concert, le tide se fit autour d'elle ; on chuchotait en ricanant sur son passage.

On triomphait au foyer dans les parlottes formées par les petites camarades qu'elle avait depuis longtemps indisposées par l'étalage de son luxe et l'orgueil d'un succès qu'on trouvait trop peu justifié. Même un mot qu'on se répétait tout bas parvint à ses oreilles : on la traitait de « femme à maquereau »... Et elle dut courber le front et dévorer cette injure on silence, sous peine de voir toute la troupe prendre ouvertement parti contre elle.

Elle entra en scène très émue, et elle ne retrouva plus son bon public d'habitude. Cette fois, des sifflets se mêlèrent aux applaudissements.

Elle reçut dans sa loge des cartes avec d'ironiques compliments de condoléance de la part des adorateurs qu'elle avait dédaignés, celle notamment de M. Théo-

dore Marasquin, remisier, des filets venimeux découpés de petits journaux, où écrivaient les reporters qu'elle avait éconduits.

La défection qui lui fut la plus sensible, en ce moment où elle était abandonnée de tous, fut celle de Gaston Noiret.

Elle resta trois jours sans recevoir de réponse du jeune homme et, le mardi soir, elle dut lui expédier un télégramme pour confirmer sa lettre et le prévenir qu'elle Tattendait le lendemain mercredi, rue Marbeuf, pour déjeuner.

Le polytechnicien fut exact au rendez-vous. Elle s'était faite belle ^our le recevoir et elle ne négligea rien pour conserver sous le charme cet être sur qui elle concentrait son unique et dernière affection et dont Tamour pouvait la réhabiliter.

Mais Gaston Noiret la consterna par sa froideur et sa glaciale réserve.

Comme elle lui demandait l'explication de cette attitude à laquelle il l'avait si peu habituée; comme elle lui faisait valoir le sacrifice qu'elle avait consenti en se séparant de son entourage pour n'appartenir qu'à lui seul, il l'interrompit doucement :

— Pardon, ma chère amie; mais, comme tout le monde, j'ai lu les journaux. Hélas I la Jenny de mes rêves, la Jenny de vos lettres est morte... Vous n'avez :}as chassé le général, ni le bookmaker Gardette. .. L'un vous a quittée indigné, l'autre a volé, et c'est celui que rous aimez. . .

Et, comme Jeanne protestait, Gaston sortit de sa poche un journal où s'étalait en première page un article avec ce titre en grosses lettres : La Femme tatouée.

— Et c'est de vous qu'il s'agit ! ma chère amie ! de TOUS que j 'adorais 1 Mon affection était certes trop profonde pour qu'il me fût possible de vous oublier

du jour au lendeiuain. Mais vous comprendrez, comme moi, que je ne saurais désormais vous aimer du môme^ amour qu'il y a huit jours.

— Si tu savais, si tu pouvais savoir I fit Jeanne en éclatant en sanglots, tu n'aurais pas pour moi du mépris, mais de la pitié! Si tu ^avais combien toute ma vie, j'ai été malheureuse, trompée, exploitée, par tous ceux qui m'ont connue 1...

Gaston Noiret craignit d'avoir été trop dur. 11 s'approcha de la chanteuse et la prit dans ses bras.

Jeanne, la poitrine gonflée, laissa pencher sa tête sur l'épaule du jeune homme.

— Non, je ne méritais pas ça! Je ne suis pas une sale femme, je te le jure! Mais j'ai besoin d'aimer et, par malheur, je n'ai jamais rencontré, avant toi..., personne qui fût digne de mon amour... C'est pour ça que j'ai mal tourné... Ah! j'en suis bien punie...

— Ne pleure plus! fit Gaston en essuyant les larmes de la jeune fille; ne pleure plus, ça va te rendre laide.

Jeanne se leva, sourit tristement et courut à la glace.

— C'est vrai, dit-elle, tu as raison ! Ça n'avancera à rien de plus... de me faire de la bile... Si tu m'aimes un peu encore, dis-moi des johes choses comme tu m'en disais dans tes lettres... C'était si boni

Elle prononça ces mots avec une grâce mutine qui désarma le jeune homme.

— Oui..., fit~il, tu es charmante... aussi charmante qu'avant, et je t'aime toujours! ^

De nouveau, il lui enserra la taille dans ses bras. Il la pressa plus fort et la déposa sur un canapé; puis, énervé par un long désir, pris d'une sorte de fringale d'amour, il la couvrit subitement de ses baisers, dégrafant son peignoir d'une main fiévreuse, en murmurant :

— Je te veux... je t'adore!... Je te veux, entends-tu? Jeanne se défendit faiblement. Mais Gaston redoublait

436 «ABAME LA BOULE

d'ardeur. Alors elle s'abandonna et, détournant la tête, elle murmura avec un air navrant de désenchantement :

— Déjà!... Gomme les autres, alors!

Sa dernière illusion venail de s'envoler. Il était dit qu'on ne l'aimerait jamais que pour abuser d'elle, pour la prendre les jours oii les sens parlaient trop haut, pour satisfaire une passion d'une minute. Jamais, décidément, elle ne rencontrerait l'âme sœur qu'elle avait appelée de tous ses vœux. La vie n'était que déception. Il fallait en prendre son parti... Elle s'en apercevait maintenant. On ne la remarquait un peu plus que la dernière des filles des rues que parce qu'elle était plus jeune, plus jolie, mieux mise que la plupart d'entre elles; mais elle ne devait pas s'attendre à plus d'égards. Elle sortit très indifîerente de l'étreinte du jeun^ homme, et ils se séparèrent le soir amicalement, sans qu'un élan de tendresse vînt hâter dans son âme le désir de le revoir bientôt. Il fut entendu toutefois qu'on se retrouverait chaque dimanche et chaque mercredi, mais il ne fut plus question de ces parties champêtres, de ces courses à travers bois qu'on projetait jadis...

— Après tout, pensait la chanteuse, je ne puis pas vivre seule... Il faut bien s'attacher à quelqu'un... Mon Dieu! autant Gaston qu'un autre; au moins, lui ne me demande pas d'argent !

Mais comme il ne lui en donnait pas non plus, elle dut songer à réduire les dépenses de sa maison. Elle devint avare, intéressée; elle n'avait plus de caprices, plus de fantaisies, et elle s'ingénia à faire des économies.

— On ne sait pas, se disait-elle, ce qui peut arriver l

En effet, elle se sentait envahie d'une telle lassitude, d'un tel ennui, qu'elle se demandait parfois si elle ne

KADAME LA BODLE 43 î

ferait pas mieux de tout lâcher, de vendre soq mobilier, ses bijoux dont elle n'avait que faire, de quitter le concert où elle était, pour ainsi dire, mise en quarantaine, et où son succès diminuait de jour en jour, pour aller s'enterrer dans un coin, ouvrir, comane ses tantes, un atelier de blanchisseuse, jusqu^à ce qu'elle finît par trouver un bon garçon, comme était Dupré, si lâche- Qient trompé par elle, et qui consentît à Tépouser, malgré son passé!

Son découragement s'accrut encore lorsqu'il lui fallut, à quelques jours d'intervalle, comparaître deux fois comme témoin devant le tribunal, dans les procès d'Aline etscelui de la Boule. La présen ede ces êtres qu'elle détestait maintenant, et dont le meilleur avait voulu la tuer, lui causa une révolution.

Au cours de ces audiences, elle reçut de sévères remontrances du président, qui stigmatisa ces femmes éhontées, honte de notre société, dont l'influence funeste conduit sur les bancs de la correctionnelle tant de malheureux qui seraient restés honnêtes s'ils n'eussent rencontré sur leur route ces créatures avides et dénaturées.

Il fît remonter à elle la responsabilité de la faute

commise par la Boule et, le lendemain, en relatant la

condamnation à un an de prison qui frappa son ancien

amant, les journaux commentaient ironiquement le rôla

■ <|irelle avait joué dans cette aflaire.

Dans le procès d'Aline, la déposition de M. Théodor«< lut accablante; il parvint presque à prouver que, par ki séductions dont elle l'avait entouré, elle avait été l'indirecte instigatrice de la vengeance dont il avait été vie- ; i me et peu s'en fallut que son avocat n'introduisît contre elle une demande en dommages et intérêts comme responsable civi'lement.

Aline fut condamnée àsixmoisde prison, Raphaële à trois mois de la môme peine; mais Jeanne sortit du

4;{8 MADAME LA BOULÏ

Paîais de justice plus compromise encore que ses deux anciennes amies.

Sa situation à l'Eldorado devint intenable. On affectait à présent de ne plus lui adresser la parole. Des cabales se montaient contre elle; pas un jour ne se passait sans qu'elle fût l'objet d'une réprimande, toujours formulée en terires insolents, ou de tracasseries qui causaient les plus cruelles blessures à son amour-propre

On ne se gênait pas pour répéter tout haut dans les coulisses qu'elle était la honte de la maison, qu'un établissement qui se respecte n'accueille pas des grues d'une semblable espèce...

Sa santé ne résista pas à tant d'émotions et, un beau malin, elle se réveilla avec une fièvre ardente et une extinction de voix qui ne lui permirent pas de paraître le soir sur les planches.

Elle bénit presque cette providentielle indisposition, qu'elle résolut de faire durer jusqu'à la clôture prochaine; mais elle ne se trouva pas dans la nécessité de feindre, car le mal empira et le médecin reconnut tous les symptômes d'une laryngite, qui la tiendrait vraisemblablement plusieurs mois éloignée de la scène.

Elle trouva longues les journées qu'elle fut condamnée à passer seule dans son appartement, sans une visite, car Gaston Noiret se faisait de plus en plus rare.

H s'était montré assidu dans les premiers temps; mais, à présent que la maison lui était ouverte, il avait été pris d'une satiété qui lui faisait à chaque instant trouver des obstacles et des motifs pour manquer aux rendezvous habituels.

S'il venait, il montrait des exigences qui révoltaient la chanteuse; des scènes éclataient parfois entre eux, plus fréquemment à partir du jour où elle fut obligée de garder la chambre.

Comme les vacances approchaient, elle remit sur le

tapis Î8 vieux projet de partir pour un long voyage, loin de Paris.

— Nous irons aux Pyrénées si tu veux, lui dit-elle, le médecin m'a conseillé de faire une saison à Cauterets.

— J'ai besoin d'air et de liberté, riposta Gaston Noiret d'un petit ton impertinent, et je me dois à ma famille. Si tu veux aller à Cauterets, tu peux y aller seule... ou emmener quelqu'un à ton gré... mais pas moi...

Cette fois encore, Jeanne dévora en silence Foutrage gratuit que lui lançait à la face son amant. Celui-là était encore plus inexcusable que les autres, car il était le seul auquel elle n'eût jamais fait d'infidélité.

Toutefois, elle ne sentit pas la force de relever Tinsulte; mais, au fond de son cœur, une haine s'amassait au moins égale au penchant qu'elle avait un moment ressenti pour l'ingrat polytechnicien.

Un moment vint cependant où la mesure fut comble, où sa colère n'eut besoin que d'une occasion pour éclater. Cette occasion ne se fit pas attendre.

Un mercredi, après déjeuner, Gaston Noiret se prouienait de long en large dans le salon, fumant un« cigarette, lorsque son regard s'arrêta sur le paquet des ordonnances déposé sur la cheminée.

Il les prit et commença à les compulser.

— Ça me paraît bien long, lit-il tout à coup l'air narquois, cette maladie qui t'a prise tout à coup sans savoir pourquoi ni comment... Je serais curieux de savoir où tu as péché cela... Ça ne me paraît pas naturel du tout, tu sais, cette extinction de voix...

— Qu'est-ce que tu veux dire, demanda Jeanne toute pâle.

— Je ne veux rien dire, répliqua le jeune homme; seulement j'ai eu un camarade... un pipo comme moi... qui a eu la môme chose... il a dû quitter

l'école... il avait récolté ça dans une brasserie du quartier Latin.

Il n'acheva pas. La chanteuse s'était jetée au-devant de lui et lui avait arraché des mains les ordonnances.

— Misérable! s'écria-t-elle, mais qu'est-ce que je t'ai donc fait pour me traiter comme la dernière des dernières! Tiens... va-t'en!... fous le camp! Que je ne te voie plus jamais... jamais!...

— Mais... Jeanne!

— Fous le camp, je te dis!

Lesparoless'étranglaientdanssagorge malade. Elle

le poussa jusqu'à la porte, lui jeta le bicorne et l'épée qu'en entrant il avait accrochés dans l'antichambre,

— Je t'assure, Jeanne, que je n'ai pas dit ça pour...

— Va-t'en donc! mais va-t'en donc!... Je suis chez moi ici, je te chasse... et je ne te réclame même pas le prix de ton déjeuner!...

— Jeanne! cria le jeune homme.

— Nom de Dieu! Vas-tu partir à la fin! Je te dis que je t'ai assez vu.

Brutalement, avec une force dont elle ne se fût pas crue capable, elle le poussa sur le palier et referma la porte avec fracas.

Revenue au salon, elle se jeta sur un fauteuil. Elle ne pleurait pas; l'indignation l'étoufTait.

— Ça ne sera donc jamais fini ! Ils se sont donc tous donnés le mot... pour me traiter comme ils ne traiteraient pas un chien! Oh! le salaud! un homme pour qui j'ai toujours été bonne et dévouée et affectueuse!... et voilà comment il me récompense !... Ah! la Collignon avait rudement raison.. . Tous les hommes sont des maquereaux, de sales maquereaux... et, comme elle le disait, « il n'y a pas à en ôter de dessus l'un pour en remettre sur l'autre! » Je les connais maintenant... tous... et ils ne me repinceront plus ! Ah! les

dégoûtants personnages !... M'accuser comme il Ta fait... Quanti j'ai été d'une fidélité de caniche 1... Elle déchira rageusement les ordonnances. — Après tout, reprit-elle, tout ça c*est bien fait pour moi!... Je n'ai pas volé toutes les avanies qu'on m'a faites... Je n'ai jamais été aimée que par un seul homme honnête... et celui-là, ce pauvre Dupré, qui m'aimait tant et pour moi-même, lui... il n'y a pas à dire, c'e^t justement le seul à qui j'aie jamais fait une saleté... Je l'ai volé:... J'ai emporté ses économies... et pour qui? pour la Boule!... La Boule qui voulait me tuer l'autre jour! Ah! c'est bien fait... bien fait pour moi!... Je suis une salope... C'est bien faU 1

Et de nouveau elle fut hantée par le souvenir des jours si calmes, si heureux qu'elle avait passés avec le tourneur en bois, dans la petite chambre de la rue Philippe-de-Girard.

Elle se souvint de l'engagement pris devant le juge d'épouser ce pauvre Louis, si aimant, si dévoué, dès qu'elle aurait atteint sa quinzième année.

Et, au lieu de ce a, elle l'avait dévalisé... Une belle occasion de rester tranquille qu'elle avait perdue là!

Et lui, il avait poussé la bonté, pour mieux dire la bêtise, jusqu'à ne pas porter plainte contre elle. S'il l'eût fait, elle eût été arrêtée, et tout aurait mieux mar- . ché bien certainement, et elle ne serait pas aujourd'hui réduite à ce dernier degré de misère morale, qui la lisait plus vile et plus misérable que la plus ignoble raccrocheuse I

Soudain, une inspiration subite germa dans son îsprit. Qui sait si cette dernière exécution qui la reniait libre complètement ne pouvait pas être pour elle me occasion de relèvement et de réhabilitation? Et si jlle allait retrouver Dupré, Dupré qui devait avoir îonservé pour elle, au fond du cœur, un reste d'affection.

puisqii^il ne s'était pas plaint. Oui, mais peut-être était* il marié, père de famille! Peut-être la place qu'elle devait occuper à côté de lui était-elle prise par une autre, heureuse celle-là bien certainement 1

N'importe! elle en aurait le cœur net. D'ailleurs, elle avait un prétexte pour, au besoin, justifier sa démarche : la restitution des trois cent cinquante francs.

Dès le lendemain, comme elle allait mieux, elle prit l'argent nécessaire, recouvrit son visage d'une voilette épaisse et se fit conduire en fiacre dans le faubourg Saint-Antoine.

Elie ne s'était pas senti le courage d'aller seule à la Chapelle. Du reste, Vialla ne lui avait-il pas dit que Louis Dupré avait quitté le quartier, peu après sa disparition à elle?

Elle était plus sûre d'obtenir un renseignement aux ateliers d'ébénisterie Dubois, qu'il n'avait pas dû quitter vraisemblablement, et dont elle savait l'adresse.

Deux heures sonnaient quand la voiture s'arrêta devant un spacieux magasin tout encombré de meubles. Elle entra un peu émue et demanda si M. Louis Dupré était toujours employé dans la maison.

• — Parfaitement, madame î Dans quelques instants, du reste, M. Dupré sera ici. Si vous voulez vous donner la peine de l'attendre dans ce bureau.

Le commis fit entrer Jeanne dans un cabinet petit, d'aspect sévère. Elle était en train d'examiner deux chromolithographies pendues au mur quand la porte s'ouvrit et livra passage à un grand jeune homme, vêtu avec une certaine recherche, la barbe bien taillée et coiffé d'un chapeau rond.

11 s'inclina très poliment devant la jeune femme.

— Vous avez désiré me voir, madame?

Jeanne, stupéfaite, ne reconnaissait plus dans ce monsieur presque élégant, ayant des manières, le petit

ouvrier gauche et timide d'autrefois. Elis eut grand'peine à articuler :

— Oui... monsieur... j'avais besoin de vous voir.

— Donnez-vous la peine de vous asseoir.

Il était évident que Louis Dupré était à mille lieues de songer qu'il parlait à Jeanne Rousselet, la gamine de la Chapelle. La situation devenait gênante pour la jeune fille, qui se décida à brusquer les choses et qui reprit d'un ton plus ferme :

— J'avais besoin de vous voir pour vous remettre ceci. C'est une restitution.

Et jelle tendit au jeune homme un petit portefeuille en maroquin, aux initiales L. D., qu'il ouvrit et duquel il tira trois cent cinquante francs en billets de banque.

Un instantj il resta ébahi; puis, tout à coup, il devint pâle :

— Mais alors... vous seriez?...

— Une grande coupable, dit la chanteuse en relevant sa voilette, et qui vient vous prier d'oublier.

— Jeanne Rousselet I c'est vous... Jeanne? répéta Louis Dupré : oui, en effet... je vous remets maintenant !

t, Il avança vivement la main; mais il la retira presque " aussitôt, repris de son ancienne timidité devant cette belle dame, couverte de bijoux.

— Si vous ne m'aviez pas dit votre nom, ajouta-t-il les yeux baissés, je ne vous aurais jamais reconnue...

— Vous m'en voulez toujours... n'est-ce pas? hasarda Jeanne.

— Moi I... vous en vouloir... oh 1 non, par exemple!

— Alors, pourquoi ne me donnez-vous pas la main?

— Pardon! fit Dupré vivement, je n'osais... je craignais...

— S'il n'y a que ce sentiment-là!... eh bien] em-

brassez-moi I fit Jeanne, et elle lui tendit gentiment sa joue.

Dès lors, la glace était rompue; le jeune homme rapprocha son fauteuil de la chaise de la chanteuse et on causa .. On causa du vieux temps surtout.

— J' ai été bien malheureux, allez ! après votre départ. Je me souviendrai toujours de la scène qui a eu lieu le jour de votre disparition, à Theure oij on allait se mettre à table pour célébrer votre quinzième anriversaire.. M™" Carmiaeau tempêtait, criait qu'il fallait Manquer la police à vos trousses. M. Carmineau déclarait qu'il en référerait le lendemain à M. Frébault, le juge d'instruction... Quant à moi, je souffrais... et je pleurais... Pensez-donc, c'était le bonheur de ma vie qui s'en allait...

— Vous m'aimiez donc un petit peu?

— Si je vous aimais. Vous le savez ! On voulait absolument que je porte plainte contre vous; je m'y suis toujours refusé... C'était assez de vous avoir vue une fois emmenée par deux agents ! J'ai dévoré mon chagrin, j'ai déménagé pour ne plus revoir es lieux que nous avions habités ensemble; pour m'étourdir, j'ai beaucoup travaillé et je suis arrivé au poste que j'occupe, je suis contremaître de la maison et je marche le premier après M. Dubois.

— Alors, tout va bien pour vous?... Vos affaires sont prospères? demanda Jeanne qu'avait émue le ton mélancolique avec lequel Louis Dupré avait raconté sa petite histoire.

— Deux choses manquent à mon bonheur, continua le jeune homme, je n'ai personne à rendre heureux... et puis mon patron va se retirer, il voulait me laisser sa maison, mais mes économies ne me permettent pas de l'acquérir; il va donc vendre à un autre... et je resterai toujours contremaître comme devant...

— Mais... demanda Jeanne en hésitant, pourquoi ne ^ vous mariez-vous pas? Vous trouveriez certainement

dans votre position une femme ayant de la fortune, et la dot vous aiderait à vous établir.

— J*ai trouvé des occasions, dit Louis Diipré, je n'ai pas voulu... ou plutôt je n'ai pas pu... Et il ajouta avec vivacité, en prenant les mains de la jeune fille, je vous avais trop aimée autrefois pour en aimer une autre...

Puis, comme s'il eût voulu chasser de son cerveau une pensée importune, il passa rapidement sa main sui son front. v

— Et vous? demanda-t-il.

Ah ! elle, elle c'était bien autre chose et elle était bien punie de sa faute... elle avait connu tous les déboires, toutes les amertumes, toutes les humiliations...

h — Mais pourtant? interrompit Louis Dupré en montrant du doigt les boucles de diamants qui brillaient aux oreilles de son interlocutrice.

— Eh! oui, parbleu! continua Jeanne, de l'argent j'en ail il ne me manquerait plus qu'après avoir passé par tant d'épreuves, il ne me reste plus rien... Mais Targent ne fait pas le bonheur...

Et elle lui raconta sa vie depuis trois ans, avec ses alternatives de luxe et de misère, ses faiblesses et ses révoltes, ses enthousiasmes et ses désillusions.

Elle lui dépeignit les gens sans aveu aux mains

desquels elle était tombée, la Boule, M. Théodore; mais

une pudeur instinctive lui ût taire le nom de Raphaôle

, et des hommes de toute catégorie avec lesquels elle

avait lié des relations passagères.

Elle négligea M. de Grandisson, Gaston Noiret, les autres, et arriva tout de suite au récit de ses débuts à l'Eldorado. C'était comme chanteuse qu'elle avait pu

atteindre à ce luxe, qu'elle avait gagné péniblement, mais honorablement.

La seule faute de sa vie avait été la Boule, que les conseils de Théodore avaient perdu. Aujourd'hui, elle jouirait non pas d'une petite aisance, mais d'une forlune si elle eût pu se débarrasser à temps de ces sangsues, qui vivaient à ses dépens.»

— Et alors, interrogea Louis Dupré, cette Jenny dont tous les journaux parlaient, dont on avait affiché le portrait sur les murs, c'était vous?

— ^C'était moi!

— Vous avez eu une affaire qui a fait du bruit? (ît le jeune homme en cherchant à se souvenir.

— Parfaitement... l'afiaire qui m'a permis de me débarrasser de la Boule, actuellement en prison pour escroquerie... Maintenant, je suis libre... et le premier usage que j'ai fait de ma liberté a été de réparer le dommage que j'ai causé à un garçon... que j'aimais bien aussi et vis-à-vis duquel j'ai eu des torts si graves! Ah î bien si vous croyez que moi non plus, je n'ai pas pleuré souvent en pensant à vous!

— Bien vrai? lit Dupré, attendri; vous m'aimez donc encore un peu, vous?

Et il prononça ces mots sur un ton de supplication si humble que Jeanne sentit la partie gagnée :

— Grosse bête! si je ne t'aimais pas.,, beaucoup même, est-ce que je serais revenue... et au bout de trois ans encore!... D'ailleurs, ajouta-t-elle en baissant la tête, je ne fais que mon devoir, après tout ce qui s'est passé, tandis que toi...

— Mais, moi, je t'adore! s'écria Louis Dupré.

Les deux amants restèrent quelques instants embrassés sans échanger un seul mot.

— Non, dit Jeanne, en se dégageant k première,

tu ne sais pas le plaisir que ça me fait de savoir que tu me pardonnes!

— Et moi, de savoir que tu m'aimes toujours! repli qua Louis Dupré, les yeux mouillés.

— Voyons, ce n'est pas tout cela, continua la jeur fille, parlons raisonnablement. Tu m'as tout à l'heur raconté tes affaires... Avec un peu d'argent, tu pourrais devenir patron;... moi, j'ai des fonds qui ne me rapportent rien. Je vais les placer chez toi... Si ça ne suffit pas... je vendrai quelque chose... mon mobilier qui est très riche et dont je n'ai que faire... Je veux vivre tranquille, paisiblement, en bourgeoise... Tu me serviras des rentes... et ça me fera plaisir d'avoir contribué à ton bonheur...

Elle s'interrompit une mmute, et continua avec un soupir de résignation :

— Tu te marieras... Je ne te demande qu'une chose; venir, de temps en temps, me rendre une petite visite... en ami î

— Merci, ma chère Jeanne; je ne puis accepter... D'ailleurs, je ne me marierai jamais...

— Pourquoi jamais?

— Qu'avec toi I... Et tu ne voudrais pas.

— Tu as raison, dit Jeanne, je ne voudrais pas.

— Tu vois bien, fît Louis Dupré. Au moins, dis-moi ia raison; quelque cruelle qu'elle puisse être, je saurai * quoi m'en tenir et je me résignerai plus facilement.

— Parce que... balbutia Jeanne, parce que je ne suis pas digne de toi I

— Grande folle, va! s'exclama le jeune homme. Si tu n'as que cette raison-là, elle n'est pas bonne. Eh bien! c'est moi qui te demande, tiens... à genoux devant toi... qui te demande la même petite main que tu m'avais donnée autrefois... Et puis, alors, j'accepte tout ce que tu vaudras; ça sera à nous deux... Tu seras

la patronne! Dis oui! Allons! dis donc oui, puisque tu es libre!

— Et le passé ?

— Le passé est fini, enterré, oublié?

— Et ma famille?

— Ta famille, je m'en charge! C'est moî qui irai annoncer à M. Carmineau et à son épouse le retour de l'enfant prodigue... Tu te souviens bien que, le soir où nous devions célébrer notre dîner de fiançailles, tu n'étais sortie que pour faire une course ; eh bien 1 la course aura duré trois ans, au lieu d'une heure, voilà tout! Maintenant que te voilà revenue... il n'y a plus qu'à reprendre les choses oh nous les avions laissées. Est-ce dit ?

— Eh bien ! c'est dit !

Jeanne passa la journée entière avec Du pré. Il lui semblait positivement renaître à une autre vie. Elle se souvenait d'une façon précise des moindres incidents qui avaient marqué les dernières heures passées avec son fiancé là-bas, à la Chapelle, et tous les autres événements écoulés pendant cette période de trois années lui apparaissaient perdus déjà comme dans un rêve lointain.

Pourtant, elle conservait encore une appréhension. Malgré l'affirmation de Dupré, elle redoutait une première entrevue avec sa famille. Comment la rigidité des principes de M. Carmineau et la sévérité de sa tante s'accommoderaient-elles de la nouvelle de son retour?

Et même le père Rousselet, dont les torts à son égard lui paraissaient à présent bien atténués, consentirait-il à accueillir l'enfant ingrate, qui avait vécu si longtemps loin de lui, sans même faire prendre une fois de ses nouvelles?

Comme une fois de plus elle faisait part à son fiancé de ses craintes i

— Je te jure, lui répondit Dupré, que tu peux être tranquille. Tu nous reviens riche, célèbre môme, puisque tout Paris t'a applaudie à l'Eldorado... Tu n'as aucun service à leur demander. Tu es donc sûre d'être bien reçue... Et ils seront, au contraire, heureux et fiers de te voir. Quant à ton père, il est vieux, malade, presque gâteux. C'est à peine s'il peut travailler de temps à autre. Ce sont là du moins les derniers renseignements. . .

— Pauvre père î interrompit Jeanne ; il n'était pas méchant au fond, et, puisqu'il est malheureux, nous aurons soin de lui, n'est-ce pas?

— Nous le placerons aux Petits-Ménages. Il sera trop content de te revoir. Tu vas être le bon ange envoyé par la Providence pour soutenir et consoler sa vieil lesse.

— Eh bien I allons ce soir à la Chapelle, veux-tu?

— Allons, puisque tu le désires I

Le cœur de Jeanne lui battit bien fort quand la voiture qui les conduisait s'arrêta devant la porte des époux Carmineau.

Dupré ' descendit seul et entra dans la blanchisserie.

Cinq minutes, longues . comme des heures, s'écoulèrent; Louis ne reparaissait pas... Peut-être les prévisions du jeune homme ne s'étaient-ells pas réalisées et se heurtait-il contre l'inflexibilité de l'ancien valet de chambre?...

Tout à coup, de la porte restée grande ouverte, émergea la silhouette toujours digne de M. Carmineau, coiffé d*un calotte grecque. Il courut à la voiture, les mains tendues: «

— Ah ! ma chère Jeanne î Quelle joie de vous revoir! Il l'aida à descendre du fiacre et lui offrit le bras pour

traverser le trottoir.

Dans la salle à manger, M°^* Carmineau, rougeaude,

450 fiADAMË LA BOULE

pesante et engraissée, attendait, étendue dans un fauteuil de cuir.

— La voilà! c'est bien ellel s'écria-t-elle dès que Jeanne parut. Ah î voyez-vous, Dupré, ces émotions-ià me tueront! Il n'en faut pas deux comme ça dans la vie d'une femme I

Et elle serra sur son cœur l'enfant prodigue, qui n'avait pas oublié ses vieux parents !

— Excuse-moi, ma chère amie, de ne pas te recevoir debout... C'est ma goutte qui me tient clouée sur ce fauteuil I... Comme tu as grandi ! Comme tu es embellie! Viens que je f 'embrasse encore une fois I

Dupré assistait souriant à cette explosion de tendresse.

— Mon Dieu! que c'est drôle la vie! clamait la grosse femme; qui est-ce qui aurait dit, il y a trois ans, qu'on se retrouverait aujourd'hui dans des circonstances pareilles! Ah! tu sais, nous t'en avons voulu... et ferme! Mais, au fond, on t'aimait bien, et, quand M. Dupré est venu tout à l'heure nous dire : « Je vous amène votre nièce qui veut vous voir et c'est maintenant une très belle dame, très connue et très à la mode... » mon cœur n'a fait qu un saut... et pourtant il est vieux, mon pauvre cœur... Ah! nous avons bien vieilli, M. Carmineau et moi! Le pauvre homme, il a des rhumatismes; moi, j'ai la goutte... tu as gagné ce que nous avons perdu... il faut que je t'embrasse encore!

— M. Dupré, dit alors M. Carmineau, vient de nous mettre au courant de vos succès... Permetteznous, mon enfant, — vous me permettez encore de vous appeler mon enfant, n'est-ce pas? — de joindre nos suQ'rages à ceux de tous les habitants de la capitale. Dire qu'au coin de la rue Doudeauville, il y avait une affiche vous représentant sous le nom de Jenny et que je ne vous ai pas reconnue ! Je m! en voudrai toute ma

MADAME LA BOULE 4oi

vie! Enfin, aujourd'hui nous vous tenons... nous allons tuer le veau gras...

— Ah! pour sûr I fit M"^* Carmineau. C'est pour !e îoup qu'on va mettre les petits plats dans les grands.

— Mais... mon père? dit Jeanne. Je voudrais bien ne pas l'oublier.

— On va l'inviter. Je vais l'envoyer (Chercher. Il doit être chez quelque marchand de vins.

— [1 ne travaille presque plus? demanda Jeanne apitoyée.

— Ah! le pauvre homme! soupira la blanchisseuse, encore une belle grâce que le bon Dieu lui ferait à celui-là en l'appelant à lui I '

— Nous allons le placer, dit Louis Dupré.

— Ah! je reconnais bien là votre cœur! Mais comment diable a-t-elle eu la pensée de nous revenir... cette ingrate de Jeanne qui ne nous a pas donné signe de vie pendant si longtemps?

— J'avais honte de mon escapade, dit la jeune fille. A peine partie, je m'en repentais et j'ai travaillé pour réparer mes torts, A force de me donner du mal, j'ai fini par percer, par me faire une situation... J'ai réussi, j'ai mis de l'argent de côté, et puis un beau jour «omme j'avais besoin de repos, et qu'une laryngite m'avait obligée de suspendre mes représentations.. je me suis dit : ^< C'est peut-être le moment d'aller voir si on m'en veut toujours!... » J'ai fini par trouver Louis Dupré, qui m'a conduite ici et qui vient avec moi vous demander la permission de refaire publier nos bans... pour de bon, cette fois!

— Et dans un mois, ajouta le jeune homme^ j'espère avoir le plaisir de vous recevoir chez moi... car je serai patron... grâce à la dot que m'a gagnée cette bonne Jeanne... avec son talent.

— Oli ! mon talent! interrompit Jeanne en minaudant.

— Ne fais donc pas de fausse modestie! répliqua Dupré; je maintiens le mot... ton talent!

En ce moment, on amen? le père Rousselet, blanchi, Toeil vague, la lèvre pendaï .e. Jeanne lui sauta au cou. 11 eut d'abord quelque peine à reconnaître sa fille... A la fm, un éclair traversa son regard, qui s'humecta.

— C'est toi î . .. oui, c'est toi ! Il y a longtemps qu'on ne t'a vue! Tu es jolie... bien jolie I

— Pauvre père î dit Jeanne tout émue. On aura soin de toi, val

A table, elle le plaça près d'elle et l'entoura de prévenances, de caresses, poussant l'attention jusqu'à lui nouer sa serviette autour du cou.

— Est-elle bonne! dit M. Carmineau à Dupré. Ah! moucher, quel trésor vous avez là!

— Je le sais bien ! répondit le jeune homme.

Le repas fut très gai. M. Carmineau porta des toasts aux futurs époux et leur souhaita beaucoup d'enfants... « qui fussent dignes d'eux! » ajouta-t-il aussitôt.

— On fera le nécessaire! dit en souriant Dupré. Mais Jeanne s'effaroucha :

— Voulez-vous bien ne pas dire de vilaines choses ! La nouvelle du retour de Jeanne Rousselet, devenue

une belle dame, s'était répandue dans tout le quartier, et, toute la soirée, ce fut un défilé de commères, qui toutes voulaient embrasser leur petite amie. Elles l'avaient bien prédit que la petite arriverait un jour à une grande situation!

Jeanne se prêtait de bonne grâce à ces embrassades et M°* Carmineau racontait à tout le monde la légende de la fortune acquise par sa nièce, uniquement avec son talent... et au prix do rjn^l travail!

MADAME LA BOULB

On se sépara un peu tard et Louis Dupré reconduisit la jeune fille jusqu'à la rue Marbeuf.

Dès le lendemain, Jeanne retira son argent du Crédit Européen, et s'occupa de vendre son mobilier, n'en conservant que ce qu'elle crut pouvoir décemment figurer dans l'appartement d'une femme comme il faut.

Elle tenait à anéantir tout ce qui pouvait lui rappeler un passé qui lui faisait horreur et elle brûla les lettres de ses anciens adorateurs.

— J'étais née pour être honnête! pensait-elle très sincèrement; comment ai-je pu me laisser entraîner et mener une existence pareille pendant trois longues années! Enfin, à quelque chose malheur est bon I J'ai connu la vie et j'ai amassé suffisamment pour pouvoir rentrer dans le droit chemin, la tête haute et réparer mes torts.

Le mariage se fit au faubourg Saint-Antoine, à l'église Sainte-Marguerite. Louis Dupré avait véritablement grand air avec sa cravate blanche, ses cheveux pommadés et son claque sous le bras ; et, sous son voile blanc de mariée, — car Jeanne avait tenu à revêtir la robe immaculée des jeunes épousées et avait ceint les emblématiques fleurs d'oranger, — elle ne put s'empércher de lui lancer un coup d'œil et de se dire :

— Comment ai-je pu jadis ne pas aimer un joli garçon comme ça et lui préférer un lourdaud comme la Boule! Dire que je le trouvais laid, jadis. J'étais folle, positivement !...

M. Carmineau avait endossé Thabitde M. deMatillon, it ce fut lui qui conduisit sa nièce à l'autel, tandis que derrière venait Louis Dupré, ayant au bras M"* Carmineau, étouffant dans son corsage.

Toute la corporation des ébénistes, iM. Dubois en tête, était là ; on avait tenu à donner à l'excellent Dupré ce

témoignage de sympathie, et tout bas on enviait son bonheur.

H n'y avait pas dans tout le quartier une aussi jolie femme... Le père Rousselet, habillé de neuf des pieds à la tête, pleurnichait dans un coin.

La cérémonie se fit en grande pompe. M. le curé adressa aux deux époux un petit discours très bien tourné et qui fit monter les larmes aux yeux de la jeune femme.

Puis des voitures conduisirent la noce à Vincennes, et on finit la soirée au Salon des Familles, où un grand banquet était préparé.

Au dessert, M. Carmineau prononça un petit speech, qui fut, à plusieurs reprises, interrompu par de brusques applaudissements.

Qui eût pu se douter, trois ans auparavant, — alors que Dnpré n'était qu'un simple petit tourneur en bois, et Jeanne Rousselet, une pauvre blanchisseuse, — qui eût pu se douter que ces deux jeunes gens, dont on venait de célébrer l'union, deviendraient, à une date, en somme, aussi rapprochée, les patrons d'une des meilleures maisons dn faubourg? Car c'était maintenant un fait accompli : M. Dubois, qui avait voulu signer au contrat, se retirait des affaires, et désormais la raison sociale serait complétée nar cette mention : Dupré- Rousselet, successeur, les deux conjoints entrant en ménage avec un apport égal. Une pareille journée était, à ses yeux, le triomphe de la vertu et l'apothéose du travail 1

Et il crut devoir terminer sa harangue par une citation latine, qui ne fut comprise par personne, mais qu'on applaudit tout de même :

— Et nunc, gentes, erudimini l

Vers minuit, M™* Carmineau conduisit en pleurant

Jeanne dans la chambre nuptiale. La jeune femme se jeta dans les bras de sa tante, en s'écriant :

— Aujourd'hui, vois-tu, j'ai ressenti rémotion la plus pure de ma vie!

Et le lendemain, elle ne put s'empèclier de penser tout bas :

— C'est égal! moi qui, dans le temps, trouvais que Louis était gauche et maladroit... il fallait que je sois toQuée... à moins qu'il ti'ait beaucoup changé !

PenciaTît près d'un an, Jeanne vécut heureuse, tranquille et aimée de tous ceux qui l'approchaient. Du jour au lendemain, elle s'était mise à cette vie hourgeoise, très calme, n'ayant d'autre préoccupation que celle de faire prospérer son commerce, qui prenait du reste chaque jour plus d'extension.

Louis Dupré était charmant pour elle et, de son côté, elle l'entourait d'une affection reconnaissante. N'étaitce pas à lui qu'elle devait d'avoir pu s'échapper de cet enfer parisien, au fond duquel elle s'était débattue pendant trois mortelles années, sans espoir d'en sortir jamais.

D'ailleurs, ni son mari, ni elle ne faisaient jamais allusion à ce passé maudit, qu'on ignorait dans le quartier, oh M™' Dupré jouissait d'une réputation sans tache

Et elle ne négligeait rien pour augmenter cette bonne renommée; elle était patronnesse de la paroisse Sainte- Marguerite; les œuvres de charité de l'arrondissement n'avaient pas de zélatrice plus dévouée.

Le père Rousselet avait été placé aux Petits-Ménages et la famille Carmineau, qu'elle recevait à dîner tous les dimanches soirs, ne tarissait pas d'éloges sur le compte de leur nièce, « la perle du faubourg, » comme l'appelait l'ancien valet de chambre.

Louis Dupré, dès son entrée en possession, avait voulu débuter par un coup d'éclat, et il avait fait exécuter, en vue de l'Exposition, toute une série de meubles; puis, dès le mois de mai de 1889, s'étant trouvé obligé de surveiller de près son installation du Ghamp-de- Mars, il avait laissé à sa femme la direction de sa maison.

Elle s'acquittait de cette tâche avec une intelligence merveilleuse, et rien ne paraissait devoir troubler de longtemps une existence aussi paisible, lorsqu'une nouvelle éclata, pareille à un coup de tonnerre dans un ciel sans nuages, et qui fit revivre en une minute le passé tout entier aux yeux de la pauvre femme terrifiée.

Un soir de juillet, Louis Dupré remit à Jeanne une lettre sans timbre :

— Voilà ce qu'on vient de me donner pour toi, chez le concierge. C'est personnel.

Elle prit avec défiance et tremblement la missive que lui tendait son mari; un secret pressentiment Tavertissait qu'elle devait contenir l'annonce d'un danger. L'écriture était régulière, mais grossièrement moulée.

Elle défit l'enveloppe et lut :

« Je suis sorti de prison depuis huit jours. Hier seu- « lement j'ai su ta nouvelle adresse. J'ai besoin de te « parler. Je t'attendrai demain soir à la Bastille — « neuf heures — bureau des omnibus. — Signé : La « Boule, n

Le papier faillit lui tomber des mains; elle resta sans force et incapable d'articuler un mot.

Louis Dupré s'était mis tranquillement à table et il commençait à dîner :

— C'est une convocation pour une de tes œuvres? demanda-t-il pour dire quelque chose.

— Oui, mon ami... en effet... répondit-elle, c'est une convocation..

ib'ê MADAME LA BOULE ^

Elle cacha précipitamment la lettre dans sa poche et ne se sentit pas le courage d'avouer la vérité à son mari.

Elle connaissait la Boule, elle le savait homme à ne reculer devant rien pour arriver à ses fins. Un éclat, c'était la perte de sa réputation.. . peut-être la ruine de sa maison... Il valait mieux, dans l'incertitude où elle était, ne rien dire à personne, aller au rendez-vous, acheter au besoin très cher^ le silence de la Boule et sauver ainsi l'honneur de la famille...

Qu'avait-elle donc fait au ciel pour être aussi malheureuse? Il était donc écrit qu'elle n'aurait jamais une minute de bonheur! Elle passa vingt-quatre heures dans des transes abominables, n'osant rien dire, craignant à chaque instant de laisser paraître sur sa figure la trace du tourment qui la dévorait.

Le lendemain, à mesure que l'heure approchait, elle sentait son trouble augmenter. Un instant elle eut la pensée d'aller raconter là chose au commissaire de son quartier ; mais la lettre de la Boule ne contenait ni menaces, ni tentative de chantage, la police serait probablement impuissante et le scandale n'en éclaterait pas moins.

S'ouvrir de ses craintes à son mari..., se présenter à la Bastille accompagnée de Louis Dupré?... Non. Il n'y fallait pas songer, elle avait honte et elle eût préféré mourir.

Après dîner, elle se leva, hantée du désir de passer son manteau et d'aller retrouver l'autre.., écouter ce qu'il avait à lui dire et sortir enfin de ce doute qui la tuait... Mais neuf heures sonnèrent avant qu'elle eût pris une décision.

Le lieu indiqué l'épouvantait. C'était là qu'elle avait connu la Viande, qu'elle s'était promenée au bras de

cette femme atroce, la Cùllignon! Si elle allait les retrouver!

— Es-tu malade? demanda Dupré» depuis deux jouu tu ne manges pas... tu es triste?...

— Oui... je suis un peu fatiguée...

— Alors, couche- toi I

Elle ne s'endormit que fort tard dans la nuit ; encore son sommeil fut-il troublé par d'horribles cauchemars, où la Boule lui apparaissait sous mille formes.

Dès que le jour parut, elle se sentit plus calme. Elle descendit de bonne heure; le courrier n'avait apporté aucune nouvelle lettre de son ancien amant. Peut-être avait-il voulu seulement l'intimider, et, voyant que sa tentative restait sans résultat, avait-il renoncé à l'inquiéter?

Louis Dupré partit à deux heures pour l'Exposition. II embrassa sa femme, qui descendit comme d'habitude au magasin.

Elle était assise à son comptoir depuis quelques instants lorsqu'un individu, qui paraissait avoir guetté, pour entrer, le départ de son mari, parut sur le seuil de la boutique.

Jeanne sentit tout son sang affluer vers son cœur; elle avait reconnu la Boule, un la Boule encore plus amaigri que lors de son premier retour.

11 marcha vers elle résolument.

— Madame Dupré, sans doute ? fit-il d'un air narquois en retirant son chapeau.

— Oui... monsieur, balbutia Jeanne.

— Je veux vous parler en particulier... immédiatement I fit-il à voix plus basse, mais d'un ton dur qui n'admettait pas de réplique.

-^ Mais, monsieur...

— Je veux vous parler seul à seule... à moins que

460 MADAME LA BOULS

VOUS ne préfériez que je m'explique tout haut... Alors ie veux bien î

— Venez, monsieur I fit Jeanne terrorisée à la pensée de l'esclandre que la Boule allait certainenient provoquer au milieu des commis, des employés. Ceux-ci, du reste, paraissaient s'intéresser beaucoup à un colloque ^iii semblait si fort troubler leur patronne.

Elle fit passer le jeune homme dans un couloir aboutissant au fond du niagasin et elle le conduisit au premier étage dans un petit salon,

— Enfin, que me voulez-vous! demanda Jeanne en se plantant devant son interlocuteur.

— Tu peux me dire tu, je t'y autorise I prononça la Boule en gouaillant. Tu me demandes ce que je veux, c'est bien simple I Je suis libre. Bien que tu te sois cachée, j'ai fini par te découvrir, ainsi que tu vois... et, comme tu es ma femme, je viens te chercher...

— Tu n'y penses pas, la Boule... je suis mariée...

— J'y pense beaucoup, au contraire ! En fait de mari, je ne connais que moi... moi à qui tu t'es librement donnée... Tu as, du reste, sur l'épaule un acte de mariage bien en règle. Donc, il faut venir...

Les yeux du jeune homme pétillaient au fond de leurs orbites creuses; sa voix était sèche et sifflante... (^omme Jeanne, épouvantée, se taisait, il reprit d'une voix rude :

— Il n'y a pas besoin de tant d'explications... Je sais bien que ça ne te convient pas beaucoup. Hier soir, tu m'as fait poser; c'est assez d'une fois !.,. Allons I colletoi une liquette sur le dos, et en route 1 Je ne veux rien d'ici... Je ne veux que toi.

— Mais c'est impossible I... s'écria Jeanne en se tordant les mains.

— Alors, tu préfères que je chambarde tout ton casernement... Ça ne va pas être long... parce que tu sais...

moi., j'en ai jusque-là, et je suis prêt à tout... Ne t'avise pas de crier... je t'aurais étranglée avant qu'on ne vienne!...

Jeanne avait ouvert un petit meuble, et, fébrilement, elle jetait sur un petit guéridon des bijoux, de l'argent, des billets.

— Tiens! prends! Prends tout ce que j'ai! Mais, pour Dieu! laisse-moi!

— Je me fous de ta galette, entends-tu ! cria la Boule d'une voix rauque. Je viens ici pour féglerdes comptes, mais pas des comptes en argent... Dans le temps, je n'ai pas été te chercher, tu es venue à moi. . . je t'ai tirée de la crotte... C'est en te défendant que j'ai eu ma première condamnation... celle qui m'a fermé toutes les portes. . . C'est à cause de toi que maman a été arrêtée et qu'elle est morte... car elle est morte... on l'a fait crever là-bas!... Quandje suis revenu la première fois... je t'ai laissée libre... tu as préféré me suivre et te marier à moi, en présence de témoins... légitimement... devant Dieu... tu t'en souviens! Puis le restant de ta vie, tu as continué à te foutre de moi, à coucher avec tout le monde, etc'est encore moi qui ai payé pour tous!... Aujourd'hui, me voilà, j'en ai assez... et je me fous de tout. . . c'est à mon tour de commander. . . je ne veux rien de tes affaires... encore une fois je ne veux que toi... parce que tu m'appartiens!...

Il la saisit brutalement, déchira d'un geste violent la manche de la jeune femme et mit à nu l'inscription de son épaule; puis il la traîna devant une glace :

— Lis! lis donc! si tu as oublié, je me souviens!

— Laisse-moi ! fit Jeanne la voix étranglée, laissemoi ou je crie!

— Tu ne veux pas venir!

— Non! non! non!

A son tour, elle s'accrocha aux bras de la Boule, appelant au secours, hurlant...

Et une bataille s'engagea. Tandis qu'il s'efforçait de la maintenir, elle se cramponnait à lui, lui enfonçant ses ongles dans la face, cherchant à le mordre.

— Ah ! sale garce ! tu me résistes 1 cria la Boule I eh bien I tant pis pour toi... je n'ai rien à perdre... après tout...

On entendait une rumeur monter de la rue... puis des pas résonnèrent dans Pescalier...

Alors la Boule la lâcha, courut à la porte et donna un tour de clef. Jeanno s'était réfugiée dans un angle du galon. Quand elle le vit revenir à elle, la face contractée, les yeux injectés de sang, elle se sentit perdue :

— A moil... à l'assassin I... cria-t-elle en résumant dans ce cri ses dernières forces.

— Ma chère... C'est fini de rire! Tu ne te foutras plus de personne I A nous deux I...

Il la saisit, la coucha à terre, appuya un de ses genoux sur la poitrine de la jeune femme et il lui entoura le cou de ses mains puissantes...

Un râle sourd s'échappa de la bouche de la malheureuse... Elle chercha un instant à se délivrer de cet étau qui lui serrait la gorge... elle agitait les bras, les jambes •convulsivement...

Des coups d'épaule furieux ébranlaient la porte... La Boule serrait toujours.

Enfin, une écume sanglante coula des lèvres de Jeanne Dupré, dont la langue noirâtre pendait...; ses yeux, à moitié sortis de leur orbite, se convulsèrent... ses bras battirent l'air une dernière foisét retombèrent inertes...

La Boule se releva, souleva le cadavre qu'il déposa sur le canapé, s'arma d'un candélabre et ouvrit la porte.

Alors il prit une pose théâtrale, maintint en respect

les nouveaux arrivants et, montrant du doigt Tépaule de sa viclirae :

— Celle femme, dit-il, était ma femme! on m'appelle la Boule. . . lisez tous !...Elle m'avait Irompé, vous êtes témoins que j'ai vengé mon honneur... Mainlenant, on peut faire de moi ce qu'on voudra... je m'en fous!...

Et, jetant au loin son candélabre, il se remit aux mains des assistants.

Octobre 18SÎ

Paris. ~ L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette,

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