A LA BOULE POUR LA VIE
— Et maintenant, les agneaux, en v'In pour l'éterîiité !... Mais, en attendant d'y arriver, faut lâcher de se soigner. Vous, la petite mère, jo vous inlerdis de sortir d'ici à deux jours. Et puis vous savez, défense de se gratter !
il achevait d'envelopper l'épaule malade avec le mouchoir qu'il avait [)réalablement enduit d'huile d'olive, quand la Collignon entra :
— Eh bien! a-t-il ^ris... ce vaccin de l'amour^
— On verra ça après-demain, répondit la Viande.
— C'est comme ça qu*on marque les petits cochons dans mon patelin, quand on les mène à la foire... Seulement eux, c'est sur le troufignon ! Allons! oust! les enfants, décanillons. Je viens vous chercher pour lo boulottage. II est midi, vous savez !
Le déjeuner fut très gai. La Collignon égaya la société par ses souvenirs du temps où elle était chic. Jeanne, déjà familiarisée avec le bon ton enfant de sa nouvelle compagne, heureuse d'avoir à jamais conquis l'affection de la Boule, plus gentil et plus prévenant qu'il ne l'avait jamais été, se tordait de rire, surtout en écou tant l'histoire du « Chinois ».
C'était une aventure que la Collignon ne manquait jamais de conter chaque fois qu'elle faisait une nouvelle connaissance. Elle y mettait tant de verve comique qu'elle était toujours sûre de son succès.
Ça remontait bien loin pourtant, à l'époque où elle fréquentait les Princes et le Helder.
Une belle nuit, elle avait fait la conquête d'un vrai Chinois de Chine, habillé de soie bleue, avec une longue queue dans le dos, et parlant à peine le français. Ça devait être un diplomate, car il avait une peur terrible de se compromettre, "ce qui ne l'empêchait d'avoir été fort entreprenant... en cabinet particulier.
Or, ce vilain magot la dé;[];^oûtait ; c'avait été le diable pour s'en débarrasser, car il l'avait suivie jusque chez elle; mais le récit des prétextes et des artifices à l'aide desquels elle était parvenue à « faire passer le tout en conversations» valait certainement les cinq cents francs qu'elle avait fini par lui extorquer, en faisant briller pour la frime aux yeux du naïf Céleste l'appât de jouissances assurément inconnues dans l'Empire du Milieu.
— Et de ces cinq cents francs-là, conclut la Collignon, il en a été cnmme du reste. Tout a fondu; mais
166 MADAME LA BOULB
tant que j'aurai bon pied, bon œil, je ne m'inquiète pas!
On passa l'après-midi, puis la soirée à faire une interminable partie, de rains, le jeu favori de la Viande. La Boule avait déclaré qu'il ne mettrait pas le nez dehors tant que sa femme ne pourrait pas sorlir. Il lui devait bien cela, après le sacrifice qu'elle avait consenti pour lui. Il n'émettait plus maintenant aucun de ces vilains doutes qui avaient si fort choqué Jeanne. Tout étail racheté, c'était couime une nouvelle vie (jui comaiençait.
La jeune fille était sensible aux mille marques de tendresse qu'il ne cessait de lui prodiguer. Elle était assise près de lui, ses jai.ibes entrelacées dans celles de son amant, quêtant à chaque minute une caresse que son Bouboule adoré ne refusait jamais à sa Jeanneton chérie ; le tout à la grande indignation de la Collignon, qui ne cessait de perdre et s'en prenait aux amoureux.
— Nom de Dieu ! que c'est époilant des gens qui cessent pas de se manger dans la bouche! Regardez-moi ça... Ils ne s'occupent pas de leurs jeux et ils gagnent tout de même... Je vous prédis que l'un de vous deux sera cocu avant la fin de l'année, et ça sera bien fait.
— C'est moi qui serai cocu, dis, Jeannette? deuiandait alors la Boule en posant sa grosse tête sur l'épaule de sa femme.
— Gros méchant, va! répondit Jeanne, tu sais bien que c'est pas possible, et qu'il y a que toi au monde qui sois capable de...
Et elle achevait tout bas la phrase à l'oreille de son amant, dont la face réjouie s'épanouissait dans un gros rire.
— Dire que ça pas le courage de son opinion ! reprenait la Collignon en haussant les épaules; mais parlez donc tout haut! Si vous croyez qu'on n'a pas compris... Allez! Il tourne pique... je coupe...
Et deux jours se passèrent dans cette paix délicieuse que rien ne vint troubler. Jeanne, toute à son bonheur, oublieuse du passé, sans souci du lendeuiain, vivait conime si la lune de miel dût toujours durer. Elle ne pensa méine pas une minute qu'un danger pût la menacer, qu'elle put être recherchée sur la plainte de Du()ré. Elle s'étonnait seulement de voir parfois la Boule pensif et absorbé dans des préoccupations dont elle n*imaginait pas la cause.
Le matin du troisième jour, elle enleva le mouchoir huilé qui lui emprisonnait l'épaule, et l'inscription lui apparut nette, en petites lettres bleues, se détachant sur sa peau sèche et blanche. Elle éprouva un petit serrement de cœur, sans qu'elle se rendît compte du motif de cet instinctif malaise.
Était-ce dépit de voir sa chair marquée d'un sceau inelïaçable, ou regret de l'abandon d'elle-même consenti dans une heure de passion!
La Boule s'était levé plus tôt que de coutume.
— Où vas-tu? demanda-t-elle. Tu me laisses?
— Crois- tu donc que nous sommes millionnaires? Je vais chercher du travail. Il faut bien que je m'occupe. Nos trois cents francs ne dureront pas toujours, et ils sont déjà rudement écornés.
Jeanne resta atterrée. Elle avait vécu jusqu'à ce jour sans pensera rien, sans songer que l'exislence calaie et paisible qu'elle avait menée depuis son départ de la Chapelle dût avoir une fin.
— Ah! fit-elle, travailler! C'est juste! Il faut travailler!
— Je vais aller chez mon ancien patron, voir s'il y a moyen d'avoir de l'ouvrage.
— Et moi? Qu'est-ce que je vais faire?
— On verra plus tard. En atterdant, lève-toi. Je vais
168 , MADAME LA BOcLE
l'acheter de quoi te faire une robe. Ça t'occupera pendant le temps <jue je ne serai pas là. Et puis, je neveux pas qu'il y ait que moi bien frusqué.
Elle passa seule dans sa chambre une journée très triste. Elle envisageait maintenant la situation telle qu'elle se présentait réellement, et Tavenir lui apparaisiiit gros de menaces. Si on allait ne pas vouloir reprendre la Boule? Sa fugue lui avait enlevé à jamais la ressource de revenir dans sa famille, et elle se suuvenait du temps où elle avait végété avant de lier connaissance avec Dupré. Allait-elle, comme autrefois, se voir J réduite à crever de faim?
La Boule rentra un peu tard et de fort mauvaise humeur.
— J'ai été reçu comme un chien, dit-il. Ils ont su mon affaire et ont refusé de lue rendre ma place. 11 ne faut pas avoir de jugement dans cette maison-là. J'ai eu ^ beau leur expliquer que c'était une erreur, (|ue c'était ^ moi la victime, ils n'ont rien voulu entendre. Heureusement qu'il n'y a pas que chez eux qu'on mange du pain. Demain, j'irai voir ailleurs. Ne te chagrine pas, va! On en reviendra. Comme je veux que tu soies gaie, on va sortir; allons viens, je te paye le théâtre.
Et il rcuiinena à l'Ambigu-Comique.
Le lendemain et les jours suivants, la Boule s'épuisa de nouveau en démarches de môme nature. Partout il essuya des refus, soit qu'il n'y eût point d'emploi vacant, soit qu'il eût été desservi par sa mauvaise réputation.
Ilrononca alors à courir en vain de maison en maison, lieureux au fond de ses déconvenues successives, qui allaient lui foin'iiii- l'uccasion d'inaugurer un nouveau ^enre de vit- Il enviait l'jut bas la belle tranquillité de la Viaiule, (jui n'avait <|u'à se laisser vivre; mais un icste de puueur le retenait encore et l'empêchait <if*
(lernçinder franchement à Jeanne les services que la Coliignon rendait quotidiennement à son amant.
ÏI cherchait par quel moyen il pourrait amener sa maîtresse à accepter sans trop de répugnance une manière de vivre nouvelle et plus en rapport avec leur situation actuelle, quand un rêve qu'il caressait depuis des années, sans avoir pu jamais le réaliser, lui revint en tête.
Avant de connaître Jeanne Rousselet, il passait ordinairement ses dimanches aux courses en compagnie de camarades d'atelier, tous plus âgés que lui, et il avait maintes fois profité de leur expérience et de leurs renseignements.
Jl forma le projet d'opérer seul et pour son compte, s'en reposant sur son honheur au jeu et sur sa prudence pour réaliser des hénéfices qui lui permettraient d*attendre patiemment des jours meilleurs.
Et qui sait? S'il réussissait, il pourrait s'établir bookmaker comme tant d'autres.
Il compta son argent. De la petite fortune, il restait à peine cent francs, et encore en devait-il là-dessus une quinzaine au propriétaire.
Jeanne, a (jui il lit part de sa résolution, souleva de nombreuses objections; mais, pour ne point le contrarier elsursa promesse qu'il n'aventurerait qu'une faible paitie du uiîJ^ot, consentit à lui laisser tenter la chance
C'était d.ins les derniers jours de la réunion d'automne. La Boule partit plein d'espoir. Le soir, ilrevint avec un bénéfice de vingt-cinq francs. 11 expliqua la méthode qu'il avait suivie, assura qu'elle était inl'aillible. et i! parut si sûr de la réus'-ite à venir qu'il parvint à faire partager son enthousiasme à sa maîtresse elle-même. 11 ne parlait rien moins que d'acheter une tirelire, dans laquelle on verserait quoliiliennement le gain de la journée.
170 8BADAME LA BOULB
Le lendemain, Jeanne voulut l'accompagner. Il joua avec le même bonheur et gagna vingt francs.
Personne désormais n'éleva plus de doutes sur Peffi- L*acité de sa martingale, qu'il prétendit tenir du prote de l'atelier où il avait été apprenti, un joueur acharné qui avait su s'amasser une petite fortune.
Maintenant il n'était plus question de chercher du travail, ni d'aviser au moyen de ne plus crever de faim. En suivant sa vocation, la Boule avait trouvé le secret de vivre tranquille, tout en s'amusant, l'idéal rêvé, quoi! La Viande s'émerveillait de ce résultat, et pressait son ami de lui donner sa recette.
— C'est que c'est très compliqué, déclarait la Boule, il y a toute une comptabilité à tenir; mais enfin, tu es un frère, on verra à t'initier...
Seule la Collignon secouait la tète, refusant d*exposer la moindre somme. On avait beau chaque soir étaler sous son nez le bénéfice de la journée :
— Tout ce qui vient au son de la trompette s'en va au son du tambour! répondait-elle. Ah! mon pauvre la Boule, j en ai connu des plus huppés et des plus calés que toi, qui gagnaient et qui gagnaient!... Et puis, un beau jour, nib de braise! La déveine et la dèche! Les courses! laisse-moi donc tranquille, un vol organisé! Les bookmakers? marlous, pègres et compagnie! Je le sais bien, moi, puisque j'en ai eu un, moi, un amant, qui rétait... bookmaker... et ce qu'il m'en a fait voir!... Ah ! non, tu sais, j'en ai soupe !
Et comme la Boule haussait les épaules de dédain.
— Mais, mon pauvre ami, ils font arriver les chevaux qu'ils veulent! Fais-moi donc travailler ta femm.e. Tu gagneras de l'or! Gentille comme elle est, ça sera autrement sûr!
Mais la Boule s'impatientait et refusait de tenir compte
le ses observations. Il s'entêtait dans son idée, sincèrement persuadé de rexcellence de sa méthode.
Il fut moins heureux aux courses suivantes. Des alternatives de gain et de perte ne parvinrent pas à ébranler sa confiance, jusqu au jour oii, ayant exposé sur une « certitude » une somme plus importante, il perdit.
Ce fut le signal de la débâcle; il entra dans une série noire; il lui suffisait maintenant de parier sur un cheval pour que l'animal n'arrivai pas.
La lioule eut beau s'achurner, la déveine ne cessa pas de le poursuivre, et il rentra un beau soir avec un louis dans sa poche. C'était le reste de sa fortune.
Le repas, ce soir-là, fut triste. Jeanne pleurait, tandis que la Collignon triomphait :
— I^^h bien ! les enfants, hein? Qu'est-ce que je vous disais? Faudra vous les caler avec des cailloux à présent... si vous ne voulez pas crever de faim. C'est pas faute de vous avoir prévenus.
— Je me ferai porteur aux Halles, voilà tout! grogna la Boule. Moi, ça m'est égal de ne pas manger... iMais la gosse!... ce sera pour elle...
— Pour moi! s'écria Jeanne, non, je ne veux pas, entends-tu?
— Pourtant, il le faudra bien? Et ça presse.
Jeanne laissa tomber ses deux bras avec découragement. C'est vrai! Elle avait parlé sans réfléchir, sans jienser aux besoins de toute sorte auxquels il allait falloir faire face et peut-être dès le lendemain. C'était le loyer, et la nourriture et l'entretien!
Pour la première fois, son égoïsme capitula devant la perspective menaç^mte de la misère.
— Enlin, dit-elle, si moi... de mon côté... je pouvais m'occufier à quelque chose... trouver du travail!
Personne ne répondit. Seule, la Collignon cligna de
l'œil, toussa, poussa du pied la Boule pour l'encourager; il ne se sentit pas la force d'expliquer à la jeune fille ce qu'il attendait d'elle.
Et pourtant il allait falloir en arriver là, ainsi que l'avait prédit la maîtresse de la Viande, et, puisque Jeanne ne devinait pas toute seule, il devenait urgent de l'amener en douceur à prendre le seul parti qui pût lui créer des ressources, à elle et à son amant.
— C'est pas la peine d'être si fort pour être si lâche ! pensa la Collignon en voyant que la Boule ne tenait aucun compte de ses avertissements; qu'est-ce qu'il y a donc de si difficile, mon Dieu ! de demander à une femme de travailler?
Elle résolut de lui venir en aide.
— Te chagrine pas, va, mon vieux, lui dit-elle, on te tirera d'ennui ; pas vrai, la môme? Va-t'en faire un petit tour, pendant que nous allons causer nous deux, la gosse.
— Je veux bien, dit la Boule en se levant, j'ai un mal de tête...
— Tu es souffrant? demanda Jeanne, déjà inquiète.
— Non, ça sera rien, mais j'ai besoin d'air. Vienstu, la Viande?
Quand les deux hommes furent sortis, la Collignon tira de sa poche son tabac et commença à rouler une cisfarette.
— En veux-tu? dit-elle à Jeanne.
— Non, merci, je ne fume pas.
Jeanne la regardait faire, sans dire un mot, un peu émue. Elle sentait qu'un entretien décisif allait avoir lieu, qu'une résolution allait en sortir certainement, et elle n'envisageait pas sans effroi l'obligation où elle allait se trouver de suivre l'avis de cette terrible femme, qui avait toujours raison.
MADAME LA BOULR 173
La CoIIignon lui faisait peur; elle se hasarda néanmoins à rompre la première le silence.
— Eh bien ! qu'est-ce que vous me conseillez?
La CoIIignon se balança un instant sur sa chaise, envoya au plafond une bouffée de fumée, puis répondit orutaiement, pour s'épargner la peine d'une entrée en matière compliquée :
— Oh! mon Dieu, c'est bien simple! Je te conseille de faire comme moi et comme bien d'autres, qui n'en meurent pas pour cela!
Jeanne se leva, pâle de colère. Une phrase lui vint aux lèvres :
— Me prenez-vous pour une de vos pareilles?
Mais la CoIIignon la regardait avec un tel air de tranquille assurance qu'elle ne se sentit pas la force de la prononcer, et elle se rassit sans même trouver un mot de révolte.
En un instant, passa devant ses yeux la vision rapide des femmes qu elle avait l'habitude de croiser, à la nuit, sur le boulevard de La Chapelle, de celles qu'elle coudoyait chaque soir dans l'établissement du père Pagout. Elle se rappela le dédain et le mépris qu'elle ne manquait jamais de témoigner pour ces filles, qui se livrent au premier venu pour quelques sous, et la répulsion qu'elle avait éprouvée dès le premier instant pour la CoIIignon elle-même, bien qu'elle se fût trouvée dans l'obligation de vivre pour ainsi dire à ses côtés, et elle s'étonna de n'avoir pas pensé plus tôt que tel dût être le dénouemf^nt fatal de son escapade.
Elle se souvenait de sa répugnance à coucher avec Dupré, un garçon qu'elle connaissait pourtant et qui l'aimait, et elle se demandait sincèrement s'il lui serait jamais possible de se livrer au premier passant uui voudrait d'elle.
C'était bien la peine d'avoir quinze ans, d'être jolie,
ilê MADAME LA BOULE
pour arriver à un pareil résultat dès son entrée dans la viel
Et soudain elle regretta son départ dans ces conditions qui lui interdisaient son retour à La Chapelle. N'eùt-il pas été plus digne et plus raisonnable de rompre tout simplement son mariage sans emporter l'argent de Dupré?
A cette époque, les Bouffes-du-Nord et le concert du Globe étaient rouverts. Elle aurait vécu tranquillement avec la Boule, lui continuant à figurer au théâtre, et elle à chanter chez Vialla. lis auraient gagné honorahlement leur vie, ne devant rien à personne, vivant, il est vrai, de peu, mais au moins d*un; gain légitimement acquis.
iVlaintenant, non seulement la carrière artistique était fermée irrévocablement pour elle, car nulle part elle né trouverait un directeur disposé à l'engager, mais elle ne voyait d'autre solution au problème qui se posait devant elle que celle proposée crûment par la Goilignon :
Faire la noce !
Et comment la Boule, à qui elle s'était abandonnée, qu'elle avait suivi sans peser les conséquences de son acte, n'avait-il pas prévu l'hypothèse redoutable d'un manque de travail, qui les jetait tous les deux dans la misère? Il devait bien penser que les trois cents francs de Dupré ne dureraient pas éternellement.
D'ailleurs, lui, qui s'était toujours montré si jaloux de raffection de sa maltresse, comment envisagerai t41 sa proposition si elle se décidait à suivre le conseil de la Col li gnon?
L'idée d'une résistance possible de la part de son amant lui rendit un peu de courage et elle répliqua naïvement :
— Jamais la Boule n'accepterait cela. Il m'aime trop
MADAME LA BOULB i75
8ti! aurait tué Dupré si je n'avais pas voulu le suivre I Mais la Collignon haussa les épaules :
— La Boule est bien trop intelligent pour se formaliser. La Viande m'aime beaucoup aussi, et la preuve, c*est qu'il s est fait flanquer au bloc pour avoir corrigé quelqu'un qui m'avait manqué de respect... en dehors de mon travail. Mais il n'est pas jaloux pour ça, parce qu'il sait bien que je n'en donne aux miches que pour leur argent... et encore!... Ah! si je m'envoyais un béguin, caserait une autre paire de manches.
Jeanne comprit alors que la Collignon ne l'excitait à prendre son genre de vie que sûre d'avance de n'être pas désavouée par la Boule et peut-être sur sa demanda, et elle éclata en sanglots. C'était fini maintenant! il fallait §e faire putain, si on voulait manger tous les jours!
— Allons, bon! reprit la Collignon, v'Ià les grandes eaux et les grands mots! Mon Dieu! ne te fais pas tant de bile que ça ! Moi aussi j'ai chigné les premiers temps et j'avais un homme qui n'éiait pas si patient que le tien et qui me flanquait des flopées pour tout remerciement! Eh bien! je m*y suis mise tout de même. Et d'ailleurs, quand on sait s'y prendre, c'est pas si embêtant que ça, et ça vaut toujours mieux que de s'esquinter le tempérament à raccommoder des sacs toute la sainte journée pour. gagner vingt sous! Allons, ne pleure plus et viens un peu retrouver ton amoureux... H va te consoler.
Les deux hommes se promenaient sur le boulevard attendant l'issue de la conversation.
— Dis donc, la Boule, cria la Collignon, ta femme qui a peur que tu ne l'aimes plus, si elle se met à faire la noce!
— Petite folle ! fit la Boule en embrassant Jeanne, qui s'était jetée dans ses bras.
— J« comprends pas, déclara la Viande, qu'on se
fasse tant de chagrin pour si peu de chose. Ça arrive tous les jours, même dans le grand monde. Y a la moitié de l^aris qui vit comme ça.
— C'est ce que je me tue de lui dire, reprit la Collignon. Et d'/î'itant plus qu'avec moi, y a pas de danger. Je connais les bons coins et je suis à la coule.
Jeanne regarda autour dVJ/e. Les réverbères étaient déjà allumés et le boulevard lui apparaissait sous un jour tout différent.
Autour d'elle circulaient des femmes en cheveux, à tablier bleu, des jeunes, des vieilles, allant, venant, accostant les rares passants, se réunissant en petits groupes, puis s éloignant de nouveau.
Et il lui semblait que toutes la dévisageaient chaque fois qu'elles la frôlaient, qu'elles la regardaient d'un air moqueur, comme si elles eussent deviné sa peine et lu sur son visage l'effroi qo'elle éprouvait à la pensée de vivre de la même vie qu'elles.
'!s allaient, remontant du côté de la place de la Bastille. La colonne de Juillet, sur son piédestal blanc, s'allongeait comme une haute tour dont le sommet se perdait dans les nuages noirs, et des ombres passaient sur le trottoir qui entoure le grillage, mettant chaque lois une note sombre dans la clarté blafarde du gaz.
Là encore, c'était un marché d'amour à tant l'heure, et, dans les marchandes de plaisir qui circulaient, Jeanne reconnut les habituées de chez Pagout.
A droite, les devantures brillantes de la brasserie Rhénane, de la brasserie des Phares, illuminaient tout un coin de la place, et, derrière les vitres opaques, or* devinait les silhouettes des serveuses de bocks.
Tout le quartier ne semblait vivre que de prostitution; elle se sentit enveloppée d'une atmosphère de vice, transplantée dans un milieu où l'amour vénel était la raison d'être de la femme; c'était la destinée
MADAME LA BOULB 177
nfixorable à laquelle elle ne pouvait se soustraire.
Alors, avec la même résignation que jadis, — lorsque, ntî connaissant pas la Boule, et n'attendant d'aide et de secours de personne, elle subissait sans une révolte les caresses séniles de son père, — elle se pencha vers son amant et murmura :
— Eh. bien! c'est entendu. . puisqu'il le faut, je fera: o^jiiime les autres... je tru(juerai...
Jeanne Rousselet passa une nuit affreuse. Non qu^elle regrettât d'avoir cédé, maintenant que le sacrifice était accompli; mais les histoires d'arrestations de filles, d'assassinats, qu'elle avait lues cent fois à la troisième page des petits journaux lui revenaient en mémoire. Comme toutes les autres, elle allait maintenant se trouver à la merci de la police, et elle se voyait de nouveau traînée au poste, embarquée dans le panier à salade et réintégrée dans la cellule noire oh elle avait passé quinze longs jours.
Puis, après le Dépôt, Saint-Lazare, oh il lui faudrait endosser un costume de prisonnière, travailler sous Fœil des sœurs... Et qui sait alors si le juge, qui lui avait fait grâce déjà une fois, sur sa promesse d'épouser Dupré, ne reprendrait pas l'affaire et ne la collerait pas tout uniment à la Madeleine jusqu'à vingt et un ans, comme il l'en avait menacée?
Et si elle échappait aux agents des mœurs, le danger restait le même. Qui sait ce que lui réservait le hasard I La rencontre peut-être d'un repris de justice ou d'un rastaquouère qui lui couperait le cou pour la voler.
— El moi, demanda la Boule, est-ce que je ne serai pas là pour te protéger; Est-ce que tu doutes de moi?
MADAME LA BwULE il9
Je crèverais, snns un pli au front, le premier qui toucherait à un cheveu de ta (ôte.
— Tu ne seras pas touj urs îà, gémit Jeanne, que rieii ne pouvait eonsoler.
— Mais je ne serai jamais loin.
Rt il reprit la thèse de la Collignon, qu'il fléveîoppa jiour hîen nionlrer à sa Mialtresse les beaux côtés et les avantages de l'existence nouvelle qu'efle a fiait adopter.
Ahî on avait bien tort d'avoir peur! Il n'arrivait jamais de désagrément qu'aux femmes qui n^étaient pas sérieuses, aux pétardières, qui passent leur vie à se saouler, à rechercher les aventures et le danger. Jamais il n'arrivait rien à la Collignon. C'est que celle-là, aussi, avait appris à vivre; elle avait payé cher Texpérieiice qu'elle avait acquise. Aujourd'hui, elle menait une existence bien calme, bien rti^ulière, avec la Viande, et, bien qu'elle fût déjà vieille et décatie, elle faisait tranquillement sa petite affaire, la recette de chaque jour suflisant largement aux besoins du lendemain.
— Mais la Collignon est en cartel objecta Jeanne frissonnante à l'idée d'être enrégimentée officiellement et d'avoir à subir, comme les autres, l'ignominie de la visite médicale. C'est pour cela qu'on la laisse travailler!
— La Collignon a été mise en carte à une époque où elle passait son temps à se faire remarquer. Elle t'a raconté ses débuts, et si elle eût commencé comme toi, sous la protection d'un garçon sérieux, elle serait resiée chic et elle aurait aujourd'hui de l'argent devant elle.
Et la Boule fit envisager à Jeanne combien, au contraire, l'avenir s'ouvrait devant elle plein de promesses. 11 fallait laisser aux imbéciles leur indignation stupide contre toute la catégorie de femmes qu'on est convenu, dans le monde bourgeois, d'appeler des filles perdues. Tous ces gens qui triment du matin au soir, qui dépen-
180 MADAME LA BOULB
senl chaque jour leur temps, leurs forces et leur inteliij^ence pour gagner cent sous, qui aliènent leur liberté au profit de patrons qui abusent d'eux et s'engraissent à leurs dépens, ceux-là étaient les vrais parias dont il convînt d'avoir pitié.
La femme prête son corps comme les autres louent leurs bras et leur tête, et, pour peu qu'elle soit jeune et gentille, elle gagne en une heure et en se moquant ce que les autres mettent huit jours à acquérir et au prix de quelles privations et de quelles sueursl
Où est, dans ces deux cas, le travail qui prostitue et qui avilit?
Tandis que les uns peinent et se dégradent en accomplissant un labeur de bête de somme dans l'espoir d'une rétribution ridicule et nullement en rapport avec leurs fatigues, l'autre fait payer la moindre faveur, une complaisance passagère, dix fois et vingt fois sa valeur.
11 n'y a an monde de méprisable que la grue qui se donne pour rien ou pour peu de chose au premier venu.
— Et, pour moi, termina la Boule, qui s'échauffait en parlant, je regretterai toujours de n'être pas femme. A l'heure qu'il est, si j'avais eu la chance d'être seulement jolie comme toi, on me courrait après de tous les coins de Paris.
Jeanne ne pleurait plus. Elle {'écoutait avec un étonneuient croissant. Un nouveau la Boule se révélait. Elle ne lui connaissait pas cette puissance de dialectique. Certes, elle se souvenait bien d'avoir souvent entendu la mère Gardette tonner contre la société et déclarer que, par le tçmps qui court, il ne fallait, pour arriver a quelque chose, se laisser arrêter par aucun préjugé; le monde était composé d'exploiteurs qui ne | ertlaient jamais une occasion de fourrer dedans leurs conlemporains; mais elle n'aurait jamnis suii^)osé c^ue l'éçliicatiou
MADAME LA BO0LE i8i
<Iiio la vieille femme avait donnée à son ûls ait pu faire «le lui un ai:ssi profond philosophe. Elle avait toujours considéré la Boule comme un excellent cœur et un bon t^^arçon, sans grande malice.
Môme, la veille, elle avait été désillusionnée en le
voyant accepter avec tant de facilité la proposition de
a Collignon, et elle avait eu au début un peu de peine à
liasser de son esprit l'idée qu'il n'était pas fâché de
profiter d'elle et que, par conséquent il se rangeait de
hi i-même dans la catégorie des souteneurs vulgaires.
Et voilà que tout d'un coup, il lui expliquait ses idées, en s*appuyant sur des raisons d'un ordre si élevé qu'elle était obligée de reconnaître qu'elle avait tort comme toujours et qu'au moins en théorie l'opinion de son amant avait du bon.
Comme, très naïvement, elle lui faisait part de son étonnement, la Boule sourit :
— Les malheurs forment la jeunesse, dit-il. D'abord, j'ai lu beaucoup... dans mon état, c'était facile. Ensuite, je n'ai eu qu'à regarder autour de moi pour m'apercevoir qu'il faut se défendre avec bec et ongles, si on ne veut pas être mangé... et encore ça ne réussit pas toujours... La preuve, c'est ma condamnation. Ça vous fait réfléchir, des machines comme cela, et, pour peu qu'on ait de la jugeotte, on arrive vite à se faire une idée sur tout. Laisse-moi faire, écoute-moi seulement... avant pas grand temps, il y en a pas mal qui ne voudraient pas nous causer aujourd'hui et qui chercheront à devenir nos amis...
— Oui, mais en attendant, si on veut boulotter, il faut que je raccroche... Tiens, vois-tu, je sens bien que tu as raison... mais pense donc... demain, peut-être, coucher avec un sale type qui me dégoûtera... moi, qui n'aime que toi...
— Y a qu'à ne pas y penser I répliqua la Boule. D'ail-
i82 MADAME LA BOULE
leurs, suis les conseils de la Collignon ! En voilà une qui la connaît, qui est rosse et qui s'entend à faire payer chaud les miches, tout en se foutant d'eux I Ça devieni. une rigolade, quand on en arrive à être roublard comme ça. Et puis, du reste, j*ai pas l'intention de m'éterniser avec toi dans ces quartiers de pouilleux.
Et il développa les projets quMl avait formés. Ils allaient vivre tout d'abord avec la plus stricte économie ; puis, quand ils auraient mis assez d'argent de côté pour acheter à Jeanne une jolie toilette, on irait dans les quartiers chics, et il était bien sûr que sa maîtresse ne serait pas longue à trouver un riche entreteneur. Elle était assez jeune pour cela et il y avait sur le pavé de Paris un tas de vieux messieurs, qui passent leur vie à chercher des primeurs.
Le tout était de mettre la main sur un de ces cocoslà, et alors, une fois à Tabri du besoin, une fois dans l'opulence, Jeanne pouvait prétendre à tout. Même elle pourrait entrer dans un grand concert. Lui, de son côté, deviendrait bookmaker. Il en avait soupe de jouer aux courses pour son compte. Il ferait maintenant la contrepartie et il avait des connaissances suffisantes pour réaliser de beaux bénéfices sans rien risquer.
Dans tous les jeux, c'est comme ça; c'est le banquier qui gagne et les pontes qui casquent.
Et c'était alors la vie, la grande vie, comme il la rêvait. En prison, il avait connu un monsieur de la haute qui lui avait expliqué la manière de s'en servir. Il était là pour faux, un billet de complaisance qu'il avait signé, histoire de faire plaisir à une femme.
C'est lui, la Boule, qui ne se flanquerait jamais une hétise comme ça sur la conscience I Mais il avait néanmoins profité de l'expérience de son codétenu, qui, par parenthèse, était entretenu très chiquement par sa mattresse, une dame du beau monde et c'était cette expé-
MADAME LA BOULE i83
rieiice qui allait lui permettre de se créer sans risques une petite existence qui ferait loucher bougrement des gens.
Toutes ces pensées-là lui étaient venues en tête depuis la veille, à la suite de sa, déconfiture, et, puisque Jeanne paraissait approuver ses nouveaux projets et promettait de l'aider de tous ses moyens, il était sûr du succès définitif.
Il ne regrettait rien et il conclut qu'à quelque chose malheur est bon, puisque leur ruine seule avait pu lui faire prendre une résolution aussi avantageuse.
Jeanne se réveilla l'esprit très calmé et prête à entrer en campagne. La versatilité de son caractère la vouait aux grands découragements et aux grands enthousiasmes, et de môme qu'il suffisait ordinairement d'une disposition de son esprit pour lui faire aimer ou abhorrer une personne, elle restait sans force devant les incitations de quiconque paraissait lui parler le langage de la raison.
Elle oubliait alors et ses serments et ses projets, et, excessive en tout, elle se lançait sans retenue dans les entreprises les plus hasardeuses et les plus contraires à ses goûts et à ses penchants.
De même qu'elle s'était jadis abandonnée sans réserve à la Boule, puis à Dupré, qu'elle avait rêvé de devenir successivement artiste, puis ménagère, de môme encore, après avoir repoussé avec indignation l'idée de faire la noce, elle s'étonnait à présent, de bonne foi, de n'y avoir pas pensé plus 161, considérant qu'après tout c'était la façon la plus rapide et la plus sûre d'arriver à la fortune.
Elle se leva de bonne heure, apporta un soin minutieux à sa toilette et elle attendit avec impatience l'heure de mettre en pratique les conseils de son amant.
La CoUignon s'étonna de la voir si parfaitement con-
verlie à ses idées, elle lui en fit compliment et elle en reporta tout l'honneur à la Boule.
— La nuit porte conseil, dit-elle en clignant de l'œil; je savais bien que tu étais trop raisonnable pour ne pas nou« écouter. C'est la sagesse qui parlait par notre bouche, tu en conviens maintenant?
— Oui, je voudrais être à ce soir ! dit Jeanne. Et la CoUignon dut réfréner ce bel élan.
— Patience! patie ce! Ce n'est pas l'heure. Chaque chose en son temps.
A table, on discuta en commun les moyens d'exécution.
On s'en remit à la Collignon pour désigner le théâtre des opérations. Elle connaissait à fond le quartier et les ressources qu'on en pouvait tirer.
— Faut pas, dit-elle, agir à la légère, ni prendre modèle sur moi. Moi, je ne suis plus une débutante, et je suis brûlée dans les quartiers chics; je n'aime pas le bruit et, ce qu'il me faut à présent, c'est le repos et la tranquillité, une existence réglée comme un papier de musique. A part les occasions que je trouve sans courir après, je me contente d'un petit train-trai'n qui suffît à mes besoins. J'ai ici une clientèle de vieux messieurs, des négociants mariés que je retrouve à jour fixe aux mêmes endroits, dont je connais les petites habitudes... C'est ma rente et c'est le plus sûr. Avec ceux-là, y a jamais de danger, pourvu qu'on soit discrète et pas pélardière, c'est c mme cela qu'on se les attache. J'appelle ça mon fixe,.. Le reste, c'est du casuel... Mais tu comprends, on n'arrive à ces résultats-là qu'après des années et des années... C'est pas ton affaire.
— Alors, qu'est-ce que tu lui conseilles? demanda la Boule.
— Nous avons dans le quartier le boulevard Richard- Lenoir, la place de la Bastille et la gare de Vincennes...
geuse; elle se pelotonna près de lui, comme jadis dans leurs promenades sur les boulevards, et elle murmura tout bas à son oreille :
— Et si je partais... avec Targent... l'argent de Du pré?
Elle appuya son front sur l'épaule de son amant, craignant une révolte ; mais la Boule ne broncha pas. Il répondit simplement :
— C'est à voir I
— Tu sais, ça ne serait pas un vol, continua-t-elle, encouragée par l'adhésion du jeune homme, on lui rendrait... plus tard.
— D'autant plus, ajouta la Boule, qu'il te doit bien un dédommagement. 11 a assez abusé de toi, et, si nous sommes aujourd'hui dans le pétrin, je pense que c'est un peu à lui qu'on le doit.
— Alors, vrai... ça ne te ferait rien ?...
— Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse ? après tout; comme tu dis, ce n'est jamais qu'un compte à régler plus tard
— Mais s'il porte plainte?
— Y a pas de danger, il est trop bête, d'après tout ce que tu m'as raconté. D'ailleurs, il est comme moi, il a soupe de la police et il t'aime trop pour vouloir te causer du désagrément. Du reste, il ne viendra pas nous chercher où nous serons... De loin, je le tiendrai à l'œil et, s'il fait mine de bouger..., je me charge d'avoir avec lui une petite explication... qui le fera tenir tranquille pour quelque temps.
Jeanne écoutait, subjuguée par le ton tranquille de la Boule, si heureuse de voir enfm les dernières difficultés aplanies, que tout l'odieux du vol qu'elle offrait de commettre lui échappait.
— Oui, mais c'est pas tout ça. Quand le moment sera venu... es-tu bien sûre de ne pas flancher?
— Moi ! fit Jeanne, oh ! oui, j'en suis sûre ! Tiens, ce soir, si tu veux!
— Oui, je sais... Les femnies, elles sont toutes comme ça. Elles promettent, et, quand il s'agit de tenir, le cœur leur manque. Enfin, si tu es décidée...
— C'est moi qui ai trouvé le moyen!
— Cest vrai, dit la Boule. Eh bien! ne précipitons rien. D'abord, comme il faut toujours avoir le droit pour soi, tu vas attendre d'avoir tes quinze ans...
— Ça tombe dans huit joars, déclara Jeanne.
— Bon ! C'est ce jour-là que nous filerons. Ensuite, comme il ne serait pas juste de raboter à ce garçon tout son saint-frusquin, t'en prendras que la moitié, ce qui te reviendrait, si vous aviez eu le temps de vous marier. Combien a-t-il?
— Dans les six cents francs.
— Tu prendras trois cent cinquante francs. Avec ça, nous aurons le temps de nous retourner. Mais voilà qu'il se fait tard, ajoula-t-il en se levant, ne te mets pas en retard. Il ne faudrait pas qu'on se doute...
— Alors tu es content? Tu ne m'en veux plus?
— Mais je ne t'en ai jamais voulu... tu sais bien que je t'aime... que je t'ai toujours aimée ; si je t'avais pas dans le sang... crois-tu que tu m'aurais jamais revu?
— Alors... embrasse-moi comme dans le temps.
La Boule prit Jeanne dans ses bras; il la baisa longuement au front, puis il lui pencha tout à coup la tête en avant et il la mordit à la nuque jusqu'au sang.
La jeune fille se sentit défaillir. Un grand frisson la secoua tout entière ; elle poussa un cri :
— Ohl c'est bon!... A demain.,, même heurel.. ici!
Et elle s'enfuit légère, encore toute frémissante. Quand elle rentra rue Doudeauville, un peu tard,
après avoir passé cliez M""^ Yerlois, les Carmineau avaient presque fini de dîner et Louis Dupré était arrivé. Elle devint pâle en l'apercevant. Lui, aimable comme toujours, s'était levé. Il l'embrassa selon sa coutume, sur les deux joues.
— Tu as froid? Est-ce que tu es malade?
— Non, non ! je n'ai rien, fit-elle en s'asseyant.
— Si tu n'avais pas perdu ton temps en traînant dans les rues, dit la blanchisseuse, tu serais rentrée depuis une heure et tu ne serais pas glacée... Allons, mange!
Mais elle n'avait pas faim. Elle se sentait gênée par la présence du jeune homme et par l'œil gris de M. Carmineau, dont la mine lui parut plus austère encore que de coutume.
— A-t-elle payé au moins, la femme Ver toi s? demanda tante Fifi.
— Oui, oui! voilà l'argent...
Et Jeanne compta sur la table vingt-huit francs en pièces blanches.
— C'est par là qu'il fallait commencer, grogna la blanchisseuse en vérifiant le compte et en empochant l'argent.
Louis Dupré annonça que les préparatifs de la noce avançaient. 11 n'y avait plus que la date à fixer. En attendant, dès le lendemain, il allait commencer ses acquisitions de meubles.
Jeanne eut un scrupule. Pourquoi laisser dépenser inutilement à ce pauvre garçon une si grosse somme î... Et s'il allait dépasser la limite qu'il s'était assignée, écorner les trois cent cinquante francs qu'elle avait lin tention de lui emprunter? •
— Ecoute, lui dit-elle, veux-tu me faire un grand plaisir? N'achète rien tout de suite. J'aimerais tant être là pour choisir moi-même... On fera ça après le mariage. Veux- tu?
— J'aurais tant aimé te recevoir le soir de nos noces dans une jolie petite chambre garnie de beaux meubles, . . dit Louis Dupré d'un ton chagriné.
— Came fera tant de plaisir... autrement I insista Jeanne.
— Elle n'est jamais contente, grogna tante Fifi, elle ne sait jamais ce qu'elle veut.
-^ Puisque tu y tiens, c'est entendu, j'attendrai 1 sou» pira Louis Dupré. Elle lui sut gré de cet acquiescement à sa volonté et toute la soirée elle fut fort aimable pour lui; mais elle éprouva un réel soulagement quand il se retira. Son secret lui pesait. Elle craignait à chaque minute de laisser échapper un mot compromettant ou qu'on ne lût dans ses yeux le projet qu'elle avait formé.
Quand elle se retrouva seule dans sa chambre, sa nature indécise reprit le'dessus et elle se reprocha le mouvement qui lui avait fait sacrifier Louis Dupré à la Boule. L'acte qu'elle allait commettre lui apparut avec son véritable caractère. Ce n'était pas un prêt, mais un vol, un véritable vol, et elle repassa dans son esprit toute sa conversation avec la Boule, cherchant une excuse qui pût calmer sa conscience. Elle se souvint alors qu'un des motifs qui avaient paru contribuer le plus à faire accepter par son amant l'idée d'un détournement était qu'on pouvait le considérer comme une compensation.
— 11 a assez abusé de toi ! avait dit la Boule.
Et, dans son inconsciente naïveté de petite fille Vicieuse, elle rêva d'acheter encore par des compensations pareilles Iç droit d'emporter sans remords les trois cent cinquante francs.
Dans son manque de sens moral, elle n'entrevoyait dans celte nouvelle infidélité, qui ferait taire ses derniers scrupules, aucun point dont pût s'alarmer l'amourpropre de la Boule, et elle ne songeait pas que sa con-
MADAME LA BOULB 189
Déjazet, sur le trottoir encombré des spectateurs sortis au premier 'entr'acte, se fraya un passage à travers les promeneurs et atteignit enfin la Vacherie. La terrasse de la brasserie était presque entièrement occupée. Dep femmes maquillées et toutes, ou à peu près, hors d'âge, attablées seules, buvaient des bocks en attendant mieux.
Elle s'arrêta et ro git en sentant les regards des consommateurs tournés vers elle; puis, ayant cherché du regard une table libre, et en ayant découvert une à côté d'un groupe d'officiers en tenue, elle s'assit.
Tout de suite, elle respira plus à Taise, comme si elle venait de trouver un abri sur, après avoir couru un grand danger. Ses voisins se reculèrent pour !ui laisser plus de place.
Ils la dévisagèrent, se parlant à voix basse, et elle comprit qu'elle était le sujet de leur conversation.
Une femme se dérangeait alla causer à l'oreille d'une grosse fille, assise non loin d elle.
Aucun de ces détails n'échappa à Jeanne, qui conserva tout son sang-froid et commanda un mazagran.
Tout à coup, Tun des officiers se pencha vers elle:
— Voudriez-vous, mademoiselle, nous faire le plaisir d'accepter quelque chose avec nous?
Mais, soit qu'elle craignît qu'on pût l'accuser de s'être placée aussi près pour se faire inviter, soit qu'elle se souvînt des recommandations de la Collignon et que ces militaires ne lui parussent pas des clients sérieux, elle déclina d'un air gracieux l'offre qui lai était faite :
— Je vous remercie, monsieur.
L'officier s'inclina sans insister davantage.
Elle se félicita du reste de n'avoir pas accepté, car, quelques instants après, ses voisins, ayant consulté la pendule de l'établissement, se levèrent et quittèrent le café.
A peine avaient-ils disjparu, qu'un monsieur âgé,
qu'elle n'avait pas remarqué, se dérangea et vint s'asseoir tout près d'elle à l'une des places inoccupées. Il ôta poliment son chapeau et, s'adressant à Jeanne:
— Je ne vous gêne pas, mademoiselle?
— Mais pas du tout, monsieur.
Elle examina à la dérobée son nouveau voisin. C'était un homme d'une soixantaine d'années, d'allure très verte. Ses cheveux taillés en brosse et sa moustache étaient d'une blancheur de neige; il était vêtu avec une recherche qui marquait une certaine opulence. Un gros diamant étincelait à l'un des doigts de sa main droite, un autre à sa cravate. Tout de suite, Jeanne se sentit favorablement disposée pour cet étranger qui lui paraissait « avoir des moyens ».
Au bout de quelques instants, l'inconnu, qui n'avait pas cessé de la regarder du coin de l'œil, essaya d'entamer la conversation.
— Vous attendez quelqu'un sans doute... mademoiselle?
— Pas du tout, monsieur.
A cette réponse, un air de satisfaction apparut sur le visage du vieillard, qui n'avait posé sa question qu'avec un certain embarras.
— Alors, voulez-vous me permettre de m'asseoir à la même table que vous?
— Mais... avec plaisir, monsieur.
Le vieux monsieur opéra lui-même, sans le secours du garçon, la transposition de son verre et il approcha sa chaise.
— C'est... la première fois que vous venez dans ce café?
— Oui, monsieur.
Tout en causant, il examinait la mise très simple de Jeanne, et il ajout» :
— Car c'est la première fois que je vous y vois. Vous êtes sans doute... employée quelque part?
L'insistance de ces questions fit comprendre à la jeune fille que probablement sa vue avait causé de l'impression au vieillard, mais qu'il désirait avant tout savoir à qui il s'adressait.
Elle se souvint de la leçon qui lui avait été faite, et elle la récita avec un air de pudi(jue sincérité qui parut enchanter son interlocuteur.
Elle raconta qu'elle vivait avec son père, un ivrogne qui la maltraitait, qu'elle travaillait chez une tante établie à la Bastille; mais que, dégoûtée des mauvais traitements dont elle était continuellement l'objet, elle avait pris ce jour-là, après une scène violente, la résolution de fuir la maison paternelle. Elle était partie sans but et c'était par hasard qu'elle s'était assise à la terrasse du café.
— Vous aviez l'espoir, je parie... a'y rencontrer quelqu'un...?
Elle baissa la tête en rougissant. Non, elle était sortie de chez elle sans penser à mal, et elle s'apercevait seulement aux questions qui lui étaient posées qu'on pouvait donner à sa fugue une interprétation à laquelle elle n'avait pas songé. Elle le regrettait sûrement, on allait avoir mauvaise opinion d'elle... et elle termina en déclarant ingénuement :
— Je ne pouvais pas espérer de rencontrer quelqu'un... puisque je ne connais personnel
Le vieux monsieur sembla ravi de tant de candeur.
— Pourtant, demanda-t-il sur un ton de confidence, si vous trouviez un jour sur votre route un protecteur... un homme riche qui s'intéressât à votre situation malheureuse?
— Ahl dame, ça serait à voir, répliqua Jeanne en hésitant.
Au fond elle était enchantée et s'applaudissait tout bas d'avoir assez bien joué la comédie pour empaumer ainsi le premier individu sérieux qui se présentait. Décidément, la Collignon était une maîtresse femme et la Boule avait été rudement bien avisé de lui expliquer les dessous d une vie qu'elle devinait maintenant facile et agréable. D'ailleurs, tout conspirait pour la réussite, jusqu'à la rafle dont on l'avait menacée et qui l'avait contrainte de venir chercher fortune sur la place du Château-d'Eau.
Cependant, le vieux monsieur avait insensiblement rapproché sa chaise. Maintenant, il frôlait du genou le genou de la jeune fille. Il se penchait vers elle, la tête basse, avec une attitude de confesseur.
— Voyons, continua-t-il, avouons nos petites fautes; je suis un grand-papa, moi! Est-ce qu'il n'y a pas quelque amoureux sous roche?
Jeanne réfléchit rapidement qu'il serait invraisemblable et imprudent de nier. Si les choses devaient aller plus loin, elle s'exposait à être prise en flagrant délit de mensonge.
— Si! répondit-elle.
— Et qu'est-ce qu'il fait? Comment s'appelle-t-il?
— Il s'appelle Jules et il était lithographe... avant de partir au régiment.
— Ah! il est au régiment, reprît le vieux monsieur, qui ne chercha plus à dissimuler son contentement. Et alors, on s'ennuie depuis qu'il est parti?
— Dame ! C'est surtout à cause de lui que mon père et ma tante me font des misères.
— Et quel âge avez-vous, mon enfant?
— Quinze ansl
— Quinze ansl s'exclama l'inconnu, et déjà si grandette!
Cette fois, c'était de l'enthousiasme. Les yeux du
▼îeux monsieur pétillaient; son visage s'était empourpré, [l passa son bras autour de la taille de la jeune fille, qui le laissa faire.
11 répéta tout bas : Quinze ans! avec l'accent d'un homme qui vient de faire une découverte inespérée.
— Quinze ans... mais bientôt seize?
— Non ! quinze ans depuis huit jours!
Alors, il aborda la question franchement :
— Voyons? Qu'est-ce que vous» diriez, si on vous fournissait le moyen de quitter votre famille... Si on vous mettait Mans un joli petit appartement meublé... Accepteriez-vous?
— Certainement, dit Jeanne, je suis si malheureuse que tout est préférable à l'existence, que je mène... Seulement, je ne voudrais pas d'une harité. Moi, je suis toute seule, je suis jeune... Je voudrais me sentir aimée... Je ne demande qu'à m'attacher.
Immédiatement le visage du vieux monsieur se rembrunit.
— Je comprends, ma chère enfant, la délicatesse de vos sentiments, m.ais je pourrais être votre grand-père et ce n'est pas à mon âge que je puis espérer d'être l'objet d'une affection comme celle dont vous sentez le besoin... Ce serait de ma part de la vanité «tde Toutrecuidance. Vous êtes gentille, honnête etvousne pouvez manquer de réussir. D'autre part, vous m'intéressez. Je ne vous demande qu'une faveur, c'est de me conserver votre amitié, quoiqu'il arrive. Je serai trop heureux,si vous acceptezmes services, d'avoirpu vous aider dans un moment difficile et trop fier d'avoir été pour quelque chose dans votre réussite pour exiger autre chose.
Jeanne comprit qu'elle avait fait une faute en allant trop vite. Elle balbutia quelques mots d'excuse, mais elle restait au fond stupéfaite de tant de désiT?^4resse-
194 MADAME LA BOULS
ment dont elle ne parvenait pas à s'expliquer le mobile :
— Vous êtes étonnée, ma chère enfant, continua le vieux monsieur en souriant; vous le serez moins quand vous me connaîtrez mieux. En attendant, voici ce que je vous propose. Je ne suis pas riche, malheureusementj comme je désirerais l'être pour vous obliger, mais je le suis assez pour vous mettre à même d'attendre une situation meilleure. Voulez-vous avoir confiance en moi?
— Mais certainement! répondit Jeanne, de plus en plus surprise.
— Eh bien ! voici ce qu'il faut faire. Ce soir, vous allez rentrer chez vous. Si vous êtes battue par votre père, souffrez-le en songeant que c'est hi dernière fois, et demain matin... A propos, travaille-t-il, votre père?
— Oui, il est peintre.
— Bien I Dès qu'il sera parti, vous rassemblerez vos affaires, vous prendrez une voiture et vous viendrez me rejoindre à deux heures ici, oii je vous attendrai. Je vous conduirai à votre installation qui sera prête.
Jeanne se demanda si elle rêvait. Voilà qu'on la mettait chez elle maintenant du jour au lendemain! Et sans rien lui demander!
Le vieux monsieur consulta sa montre :
— Pas encore onze heures! dit-il; il est, par conséquent, un peu tôt pour rentrer. Nous allons faire un petit tour et vous me permettrez de vous offrir à souper.
Cette fois la jeune fille crut deviner Tarrière-pensée non formulée de son cavalier, il fallait au vieillard une première compensation à tant de générosité, mais elle se promit de ne rien accorder si aucun cadeau ne venait donner un peu de poids à des promesses trop séduisantes, en somme, pour n'être pas invraisemblables.
L'inconnu, ayant réglé les consommations, héla un sapin dans lequel il fît. monter Jeanne.
La voiture suivit la ligne des boulevards et s'arrêta au café des Princes. Pendant tout le trajet, le vieillard s'était montré d'une convenance parfaite. Penché à la portière, il nommait à sa petite amie les endroits de plaisir, les théâtres devant lesquels ils passaient.
Quand il entra aux Princes, un mouvement se fit autour de lui. Le gérant s'empressa, les garçons accoururent.
Dès qu'il fut assis et que Jeanne eût pris place près de lui, ils devinrent le point de mire des consommateurs. Autour d'eux allaient et venaient des femmes très plâtrées, les vieilles comme les jeunes, échangeant des clins d'œil avec le protecteur de Jeanne qui, du reste, ne cessait d'entourer la jeune fille de prévenances.
Et, tout bas, il les lui nommait toutes. En deux mots, il contait leur histoire. Celle-là était avec un individu de vingt ans plus âgé qu'elle, qui la battait quand elle rentrait le soir sans son louis; celle-ci, plus vieille, avec un jeune qui la faisait cocue ; cette autre avec un garçon de café de la maison, qui la surveillait et sous les yeux de qui elle travaillait.
Et Jeanne s'effarait devant cette connaissance .si approfondie de toutes les habituées du lieu. Elle se demandait, cette fois, à qui elle avait affaire, et si sérieusement elle devait prendre au sérieux les avances de cet homme.
Puis, comme elle surprenait sur les lèvres des femmes un petit sourire de dédain, à la vue de sa robe toute simple et de son chapeau un peu démodé, elle se sentit mal à l'aise et elle s'en ouvrit à son compagnon :
— Laisse donc, fit-il en la tutoyant pour la pre^
mière fois ; demain, tu seras mieux que toutes ces femmes-là et tu les feras crever de jalousie. Tu es jeune, toi, et tu n'as pas besoin de plâtre pour paraître jolie.
Des Princes, il conduisit Jeanne à l'Américain, café pour hommes jusqu'à minuit, lui dit-il, café à femmes après minuit. Il mit une ostentation véritable à la faire passer à son bras deux fois sur toute la longueur de la terrasse, comme pour bien montrer qu'il était le cavalier de cette jolie fille. On le saluait à chaque pas, et il répondait d'un petit mouvement de tête protecteur.
De nouveau, il fit le dénombrement des femmes; puis, satisfait de sa revue, il traversa le boulevard et entra chez Julien.
Là encore il était connu; lâ encore il fut reçu avec les mêmes marques de déférence et de respect.
Dans le grand salon du premier, il prit place à une table près de la porte et commanda à souper.
Jeanne se sentit plus à l'aise. Il n'y avait que trois ou quatre femmes en conipagnie de messieurs en habit noir.
L'une d'elles, au piano, jouait une valse, tandis que deux autres, très décolletées, tournaient éperdûment.
— En voilà deux, dit le vieux monsieur toujours aussi documenté, qui n'ont point d'amants... Elles vivent ensemble depuis six ans. La grosse que tu vois dans le coin, là-bas, c'est Maman, une vieille garde, qui fut jeune en même temps que moi. Elle a connu trois générations, mais elle est si bonne fille qu'on l'aime tout de môme. Elle se carre à présent aux bras des fils avec les bijoux que lui ont donnés les pères. Elle est riche et pourrait se dispenser de venir ici... Mais quand on ne la verra plus chez Julien, c est qu'elle sera morte. Enfin, voici Renée, la plus gentille, la plus aimable et la plus intelliiïente des habituées de céany... Bonsoir, Renée î
Et il toucha la main de la jeune femme qui passa en s'inclinant devant Jeanne.
— Mais enfin, demanda cette dernière, vous connaissez donc tout le monde?
— A peu près... et c'est parce que je connais tout le monde, que je te prédis un grand succès. Ah ! voici qu'il est une heure du matin, lu ferais hien de rentrer, pour éviter des histoires avec ton père. C'est la dernière fois que tu as à craindre quelque chose, va!
Il lui versa un nouveau verre de Champagne.
— A ta santé et à ta réussite, chère enfant! Et maintenant, je vais te mettre en voiture... A propos, voici un louis, tu en auras besoin demain pour venir me rejoindre .
Tandis que son compagnon passait son pardessus que lui présentait respectueusement un garçon, Jeanne se frotta les yeux.
Alors, c'était donc vrai? Elle ne rêvait pas? Et cet inespéré protecteur qui lui tombait du ciel ne lui demandait rien? Il ne lui avait môme pas manqué de respect !
Décidément... il y avait donc dans le beau monde des gens qui faisaient le bien pour le bien?
Cette découverte renversait ses théories et mettait en défaut l'expérience de la Collignon. Toute à son étohnement, elle restait assise sur la banquette, sans songer à se lever.
— Allons, viens-tu? lui dit le vieillard.
Elle le suivit, puis, comme elle allait monter en sapin, elle se confondit en remerciements, ne sachant par quels termes exprimer la reconnaissance dont elle était remplie. Le vieux monsieur Tembrassa paternellement sur les deux joues.
— Va, ma petite, va, tu me remercieras plus tard.
— Mais enfin... comment vous appeles-vous?
— C'est un secret, répliqua-t-il en souriant, mais enfin... si tu tiens à me dosiner ua nom, appelle-moi f Mon Oncle!
La boutique du père Pagout n*était pas encore fermée quand Jeanne descendit de voiture. Elle y trouva la Boule, qui Tattendait impatiemment, curieux d'apprendre le résultat de cette première sortie et fort inquiet des incidents qui avaient retenu si tard sa maîtresse.
Les Mœurs avaient fait dans le quartier une battue générale, et, bien que laColIignon, fort experte en ces matières, l'eût assuré que Jeanne avait heureusement dépassé la zone dangereuse, il craignait qu'une imprudence ne l'eût ramenée à portée des limiers du Gros Jules, le chef redouté de la brigade.
Aussi éprouva- t-il un réel soulagement quand il vit apparaître sur le seuil de la porte sa maîtresse pimpante et légère, avec Tair heureux d'une femme contente d'elle.
Tout de suite, elle jeta sur la table le louis que le vieux monsieur lui avait remis.
— Voilà pour commencer, dit-elle... et rien! Il n'a pas même demandé çal
Elle fit claquer son ongle sous sa dent et rendit compte de la façon dont elle avait employé sa soirée. Elle parlait avec volubilité, appuyait sur les moindres détails de sa conversation, s'extasiant elle-même sur rinvraisemblance de son aventure et elle n'omit rien
de ce qui pouvait mettre en valeur l'adresse qu'elle avait déployée pour empaumer sa nouvelle conquête.
— Mais enfin, interrogea la Boule, très sceptique, il t'a dit ce qu'il faisait, ton monsieur, oiî il demeure? Sais-tu au moins comment il s'appelle?
— Ma foi! non, répondit Jeanne un peu confuse; quand je lui ai demandé son nom, il s'est mis à rire et m'a dit : « Appelle-moi : Mon Oncle, ça suffit! »
Ce fut au tour de la Collignon de s'esclaffer.
Mon Oncle! Elle ne connaissait que cal Et Jeanne pouvait se vanter d'avoir de la veine d'être tombée du premier coup sur ce type-là! Ce n'était pas un entreteneur sérieux, non, mais il n'avait pas son pareil pour lancer une femme. 11 y en avait des centaines à Paris qui lui devaient ce qu'elles étaient.
Et elle raconta aussitôt ce qu'elle savait sur cet être extraordinaire.
Il y avait des années et des années qu'on le voyait partout, dans tous les établissements oii l'on s'amuse, à ï'Élysée-Montmartre, à Bullier, dans les brasseries à femmes, dans les restaurants de nuit. On l'avait toujours vu aussi vieux, aussi aimable, aussi empressé à rendre service. Jamais on ne lui avait connu de passion, ni de maîtresse attitrée. Et personne ne pouvait se vanter de savoir son nom, sa profession, ni son adresse.
Ce dont on était sûr, c'est qu'il était riche et généreux, et qu'il avait le louis facile. Il avait tiré de peine bien des pauvres filles malheureuses, malades ou aban; données.
S'était-il choisi à lui-même son sobriquet ou le lui avait-on décerné par amour filial ou par reconnaissance de ses nombreuses largesses, on l'ignorait; toujours est-il que depuis vingt ans le Tout-Paris noceur l'appelait Mon Oncle.
A plusieurs reprises, on l'avait suivi, espionné, pour tâcher d'apprendre quelle personnalité se cachait sous cette excentrique enveloppe de viveur bon enfant. Toujours il disparaissait au moment où Ton croyait tenir la clef de i'énigmp
Une légende courait cependant, à savoir qu'il était père d'une belle jeune fille blonde, en compagnie de laquelle on l'aurait aperçu une fois au fond d'une voiture, très grave et très sérieux, dans une allée du Bois de Boulogne.
L'imagination des petites femmes avait fait de ce personnage mystérieux une sorte de grand seigneur anonyme, de prince Rodolphe, aimant à courir les tripots et les bastringues.
Pourtant une particularité très connue de l'existence k bituelle de Mon Oncle aurait dû éclairer un peu opinion publique.
Après des disparitions périodiques, on le voyait revenir dans tous les lieux qu'il avait coutume de fréquenter, avec une nouvelle petite femme absolument inconnue, qu'il promenait avec orgueil. C'était généralement une petite ouvrière, ou une petite bonne au minois chiffonné, la plupart du temps très jeune.
■ — Allons bon! Voilà Mon Oncle, qui a encore déniché une pucelle, disait-on de toutes parts.
Et dès le lendemain, la nouvelle venue apparaissait très élégamment vêtue, toujours au bras de son protecteur, qui ne l'abandonnait que le jour où elle avait réussi et trouvé son affaire... un entreteneur en titre.
Dès lors. Mon Oncle comptait à Paris une nièce de plus, à qui il ne demandait que de lui faire honneur. Et il ne lui ménageait pour cela ni les conseils, ni les recommandations, ni un petit secours si la réussite ne couronnait pas les efforts de la nouvelle épinglée.
Ni la Coliignon,ni aucune de ses pareilles ne pouvaient
concevoir la vérité. En réalité, ce vieux fanfaron de vice ne devait être qu'un maniaque qui trouvait un plaisir sadique à se faire une réputation de galantin et de lanceur de tendrons.
C'était ce que ne put expliquer que fort imparfaitement la Collignon, qui s'exagérait évidemment, sur la loi de la légende habile à créer les héros de roman, Timportance du personnage.
— Tu sais, déclara-t-elle, qu'il est très influent. Il lui est arrivé souvent de faire sortir des femmes du ballon. Pour ça, il n'a qu'un mot à dire et les gros bonnets de la Préfecture lui parlent chapeau bas.
— Et qu'est-ce qu'il exige pour tout ça? demanda la Boule.
— Ahl pas grand'chose! le pauvre homme. C'est plutôt gloriole ou bonté d'âme! On le voit bien quelquefois danser, rigoler... mais, pour ce qui est de la bagatelle, je pense que ça doit être à peu près fini. Du moins, on le dit. Quand il irait avec la petite deux ou trois fois, mon Dieu ! je crois bien que ça sera tout le bout du monde, et encore... et puis, d'ailleurs, il paraît qu'il ne découche jamais complètement. Ahl c'est un homme bien, très rangé, et il est joliment agréable à cause de ça!
Jeanne écoutait avec un calme inaltérable tous ces discours^, qui l'eussent fait bondir huit jours avant. Elle trouvait maintenant très naturelle, et même fort plaisante, l'ingénieuse combinaison qui allait lui permettre de vivre tranquille, choyée et caressée par tout le monde.
Du reste, le souper de Mon Oncle faisait son effet et il ne fallut rien moins que la brusque intervention de Pagout, annonçant la fermeture de son établissement, pour la tirer de la rêverie à laquelle elle se laissait aller.
Tout le monde, ce soir-là, se sépara très gai, et le
dernier mot de Jeanne avant de s'endormir marqua exactement combien Favenir lui apparaissait brillant et exempt des soucis passés :
— Va, mon petit la Boule, dit-elle en le câlinant, on a mangé le pain dur le premier, je t'en réponds I C'est moi qui me charge de tout, à présent.
A quoi la Boule répondit avec une pointe d'aimable scepticisme :
— Que le bon Dieu t'entende... s'il y en a un !
Le lendemain, on déjeuna de bonne heure. Il fallait avoir le temps de faire ses paquets et Jeanne tenait à ne pas manquer son rendez-vous.
La nuit avait un peu calmé son enthousiasme.
— Pourtant, dit-elle, si c'était de la blague, et si Mon Oncle allait ne pas être là?
— Jamais, répliqua la Collignon, jamais Mon Oncle n'a posé un lapin. C'est une justice à lui rendre.
La Viande exprima alors combien il ï^grettait que des relations nouées si iagréabîement fussent si vite rompues; mais enfin c'était pour le bien de ses amis et tout son regret s'effaçait devant le bénéfice qu'allait sûrement retirer Jeanne de sa nouvelle situation.
— Et vous savez, monsieur la Viande, nous n'oublierons jamais, ni la Boule ni moi, ce que vous avez fait pour nous, ainsi que la Collignon. On reviendra vous voir, déclara Jeanne.
— C'est bien comme cela que je l'espère.
On prit les dernières dispositions. 11 fut convenu que, dans l'ignorance de ce qui allait advenir, la Boule testerait à la Bastille jusqu'à nouvel ordre.
Puis, a une heure, après avoir embrassé tout son monde et promis de télégraphier aussitôt que possible, Jeanne monta en voiture et se fit conduire à la brasserie du Château-d'Eau.
Mon Oncle était exact au rendez-vous. 11 se leva aus-
sitôt de la> terrasse où il s'était fait servir un bock et courut ouvrir la portière.
— Eh bien! nous voilà! A-t-on bien pris tout ce qu'il faut? Et ne regrette-t-on rien?
— Rien du tout.
— Alors, tout est bien I Cocher, rue Notre-Dame-de- Lorette !
En route, il se montra fort empressé et très affectueux. Il voulut savoir comment les choses s'étaient passées.
Jeanne raconta que son père avait fait une vie de tous les diables en la voyant rentrer si tard; mais, abruti par la boisson, il avait bientôt fini par s'endormir et elle avait coupé à la volée quotidienne.
Maintenant, elle était libre et trop heureuse d'échappei pour toujours à l'existence infernale qu'on lui faisait mener depuis bientôt un an.
La voiture s'arrêta rue Notre-Dame-de-Lorette, devant une boutique de marchand de meubles neufs et d'occasion. L'enseigne s'étalait, en gros caractères, au-dessus de la devanture :