Madame la comtesse Du Barry
Il existait dans les provinces de France, au dix-huitième siècle, des familles de bonne bourgeoisie qui se rattachaient à la noblesse par la possession de quelques petits fiefs. Les dernières guerres du règne de Louis XIV les avaient ruinées, et comme elles n’avaient pas les ressources nécessaires pour équiper leurs fils, ceux-ci sollicitaient une position de judicature secondaire ou de finances, souvent même un emploi dans les fermes, aides et gabelles.
Telle était la famille Goinard de Vaubemier, établie à Vaucouleurs, en Lorraine. Dans cette belle province, il y avait des hommes de courage et de travail, et peu de richesses : le sol était dur, les forêts profondes, les bras laborieux.
C’était dans cette province que se recrutaient les régiments de grosse cavalerie, quelques-uns des magnifiques escadrons de la maison militaire. Les gens d’armes du roi Stanislas étaient la plus belle troupe du monde (1),
La réunion si récente de la Lorraine à la monarchie française (2) avait nécessité un système particulier d’impôts. L’habileté du vieux régime, qui s’assura ainsi la paisible et successive possession de tant de territoires, fut de laisser à chacune des provinces ses mœurs, ses habitudes, ses lois, de telle sorte que le passage d’une souveraineté à une autre était imperceptible. La Lorraine avait son système d’impôts particuliers, que l’ancienne monarchie laissait à la contribution locale : seulement, elle en avait concédé la perception à la ferme générale, comme celle de tous les autres impôts. C’est dans cette administration que Jean de Vaubernier avait trouvé une place modeste et honorée sous la direction de M. Du Breuil, délégué des fermes générales. Il épousa une jeune fille aussi de noblesse bourgeoise, Marie De Lecluze, orpheline
(1) Ils acquéraient la noblesse par un brevet du Roi : Saint-Lambert et Boufflers avaient servi dans les gens d’armes de Lorraine.
(2) La réversibilité de la Lorraine avait été stipulée par le traité de Vienne de 1736. Voir mon Louis XV.
qui n’avait plus pour protection qu’un frère, alors religieux de l’Ordre des Minimes, et connu sous le nom de frère Lange. Admirable conseil et appui pour les familles que ces bons religieux qui les protégeaient et les éclairaient avec un zèle sans égoïsme ! Le dix-septième siècle (le siècle de Corneille, de Racine, de Pascal, etc.) ne fut si austère et d’un si grand esprit que parce qu’à chaque foyer s’asseyait un bon religieux, guide de la jeunesse et de la famille.
Dans la nuit du 28 août 17 M, Marie deVaubernier mit au monde une petite fille : madame Du Breuil, la femme du directeur des aides, en fut la marraine, et comme il passait alors en inspection à Vaucouleurs un haut délégué des fermes générales, M. Billard (1) de Monceaux, il fut prié par M. de Vaubernier d’être parrain de l'enfant. Le baptême eut lieu avec solennité : un fermier général était une grande puissance de richesse et d’influence sous le vieux régime. La petite fille reçut les noms de Marie-Jeanne, prénoms lorrains par excellence. A huit ans à peine, la pauvre enfant perdit son père, sa seule ressource dans la vie : que faire à Vaucouleurs ?
(1) Son fils fut un des gros joueurs de bourse en 1775 : M. Billard de Monceaux suivait comme fournisseur l’armée qui fit la campagne de Fontenay (1744-1745).
Madame de Vaubernier sollicita en vain un bureau de loterie. Le frère Lange était allé à Paris, rappelé dans le couvent de son Ordre (les Picpus) ; elle avait l’espoir que M. Billard de Monceaux se souviendrait de son beau litre chrétien de parrain, et qu’il ferait quelque chose pour la petite Marie-Jeanne. Frère Lange, par son influence, ne pourrait-il pas ouvrir quelque voie de travail et d’avenir à sa sœur et à sa nièce? Madame de Vaubernier et sa fille partirent donc pour Paris (1) ; elles vinrent se loger dans la rue des Lyons-Saint-Paul, au Marais, non loin du couvent des Picpus (2).
Quelques jours après, le frère Lange les conduisit lui-même chez M. Billard de Monceaux, dans un de ces beaux hôtels des fermiers généraux du faubourg Saint-Honoré, qui parut un palais de fée aux yeux des deux protégées. Le parrain accueillit la filleule avec bonté, et quelque temps après la jeune fille, sous la protection de frère Lange, fut placée au couvent de Sainte- Aure, de la rue Saint-Martin, destiné aux filles de petite noblesse et de bourgeoisie.
(1) Le voyage, qui se fit en carriole, dura six jours (Août 1752).
(2) Le beau couvent des Picpus était situé dans le faubourg Saint-Antoine ; les religieux avaient enseigné la culture à tous les maraîchers de Reuilly.
M. Billard de Monceaux paya sa pension, et de plus, il plaça madame de Vaubernier comme dame de compagnie chez une veuve de haute finance, madame de Renage. Cette bienveillance extrême et pourtant naturelle prêta plus tard à la médisance des pamphlétaires : les récits du dix-huitième siècle sont comme les contes de Boccace ; ces contes préparèrent la prédication de Luther, comme la licence des ~ écrits de l’école encyclopédique hâta la destruction du principe d’autorité, et par conséquent de la monarchie en France.
Marie-Jeanne de Vaubernier reçut donc une éducation excellente dans un de ces couvents, demeure si paisible, si attrayante, au milieu . des mille confidences de bonnes amies, de ces petites et innocentes intrigues qui laissent tant de doux et ineffables souvenirs au cœur des jeunes filles. Mademoiselle de Vaubernier s’y montra vive, bonne, d’une humeur facile et enjouée, coquette pour ses habits, pour ses cheveux cendrés, qui descendaient jusqu’à ses talons, pour ses yeux fendus, sous de beaux cils noirs, pour l’ovale parfait de sa figure déjà admirable à treize ans (1).
Le couvent de Sainte-Aure, ainsi que je l’ai
(1) Collecu des Estampes, Bibliolb. Impériale (portraits).
(lit, était destiné à la bourgeoisie, aux gens d’état ; et au sortir du monastère, lorsque les pensionnaires ne pouvaient retourner dans leur famille et se marier, on leur cherchait une maison de travail honorable. Marie- Jeanne fut confiée à madame Labille (1), qui tenait un magasin de modes, rue Saint-Honoré, près la barrière des Sergents. Comme il ne fallait pas compromettre le nom de Vaubernier et déroger, on le fit changer dans le contrat d’apprentissage, et mademoiselle Marie-Jeanne se nomma Lançon. Ici les pamphlétaires ont inventé la petite chronique des premières amours de la jeune ouvrière, de la grisette, comme la cour disait plus tard avec dédain ; quel est le cœur qui leur en a fait confidence ? Qui leur a ouvert le livre de ces premières émotions (2) ? De l’aveu de tous, le magasin de madame Labille était honorable ; son mari avait un bureau de loterie à, côté. C’était une bonne maison de travail, liée aux corporations religieuses, qui lui confiaient leurs élèves peu fortunées.
Jeanne de Vaubernier (mademoiselle Lançon)
(1) Ou plutôt au magasin de M. Labille; les hommes étaient seuls en nom dans l’industrie des modes ; madame Uerlin, la modiste si célébré, lui succéda.
(2) Tout le monde sait la source des prétendus Mémoires de madame Du Bamj. Pour ma part, je connais un des auteurs, fort spirituel, cl qui ne s’en cache pas.
travailla avec grâce et intelligence. Le père Lange, qui voyait dans l’état manuel de sa nièce une dérogation au rang de sa famille, après ses trois années d’apprentissage, s’empressa de la retirer. Devenu le directeur spirituel de la riche veuve d’un fermier général (madame de La Garde) , le père Lange plaça sa nièce dans cette opulente maison, comme demoiselle de compagnie. On vivait neuf mois à la campagne, trois mois à Paris dans le plus ’ grand luxe. Mademoiselle de Vaubernier avait alors dix-huit ans ; on la citait comme la merveille des salons, car elle joignait à une gracieuse beauté une tenue parfaite, un esprit fin, modeste, délicat. Dans l’humble position qu’elle avait, prise, elle inspira une vive passion aux - deux fils de madame de La Garde, l’un fermier général, l’autre maître des requêtes au conseil (1) . Afin de sauver sa nièce des obsessions de MM. de La Garde, le père Lange la retira pour la placer dans une autre maison d’opulente finance, chez mesdames de La Verrière qui recevaient grande compagnie à leur hôtel du Roule (2). On ne peut se faire une juste
(1) 11 portait le nom de Dudclay, comme cadet.
( 2 ) 11 est devenu le parc de Monceaux, et fut depuis propriété de la famille d’Orléans.
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idée de ce qu’était un salon financier au dixhuitième siècle ; la splendeur, le bon goût, y régnaient au milieu d’un grand monde de noblesse et d’esprit : le prince de Soubise, les Richelieu, les ducs de Nivernais, les Maillé, mêlés aux Boufllers, aux Gentil-Bernard, d’Alembert, Buffon. Cette société de loisir n’était préoccupée d’aucune affaire ; peu de soucis que quelques aventures galantes et le croisement de fer dans un duel : de l’esprit en toute chose, même dans les vices ; beaucoup de roses sur une terre malsaine ; l’oubli momentané de Dieu parmi les gentilshommes, jamais le renoncement absolu à la religion de leurs pères, incrustée dans leur âme comme les pièces d’honneur sur leur blason. Semblables aux héros des chansons de gestes au moyen âge, ils s’agenouillaient en pénitents bien humbles au lit de mort, après avoir insulté l’Église en véritables mécréants.
Dans le salon de mesdames de La Verrière venait avec assiduité un gentilhomme de la province du Languedoc, du nom de comte Jean de Cérès, l’aîné des comtes Du Barry, famille qui comptait trois frères : le second portait le nom de comte Guillaume Du Barry ; le cadet, celui d’Élie, créé depuis comte d’Hargicourt, officier
très-brave, très-distingué ; deux sœurs encore, Isabelle et Françoise, complétaient la maison des Du Barry, d’une très-grande illustration nobiliaire. Les généalogistes constataient qu’originaire d’Écosse, elle descendait des Barri- More, branche cadette des Stuarts. Ses armoiries et son cri d’armes : Bouitez en avant (1) ! lui avaient été donnés par Charles VII, qui avait pris à son service une compagnie d’Écossais, depuis conservée parmi les gardes du corps du Roi.
Lié d’une étroite parenté avec les ducs de Duras, le comte de Gérés habitait Paris depuis 1750, dans l’hôtel même du duc, et quelquefois chez le président Lamoignon, avec lequel il vivait dans la plus haute intimité, car ses opinions toutes parlementaires l’avaient fait distinguer par M. de Rouillé, secrétaire d’État des Affaires étrangères, qui lui avait confié des missions en Angleterre, en Allemagne, en Russie; le comte Jean Du Barry était désigné pour le poste de chargé d’affaires auprès des Cerclés allemands, « ; t Francfort. Lors de l’avénc-
(1) SurlesDn Barry cl leur origine, voyez, l'intéressante notice dans la Biographie toulousaine. M. de Villcnavc possédait un manuscrit fort curieux du comte l)u Barry de Cérès ; il était né a Leviguuc, prés de Toulouse, eu \ lit
ment de l’abbé comte de Bernis au département des Affaires étrangères, il fut un peu en disgrâce, puis tout à fait rappelé de son poste par M. de Choiseul, dont il ne partageait pas les opinions politiques sur l’Europe. Homme d’esprit et de dissipation, il aimait le jeu, les maîtresses ; à quarante-cinq ans déjà, il passait pour ce qu’on appelle un roué, expression qui, depuis la Régence, n’était point une injure : le maréchal de Richelieu n’était-il pas un roué? Le comte de Gérés était marié et ne pouvait épouser mademoiselle de Vaubernier, d’une beauté si ravissante à vingt-et-un ans. Les pamphlets publiés à Londres et en Hollande disent qu’il la prit pour maîtresse, et qu’elle gouverna sa maison : quelle preuve encore de cette vie commune ? Est-il une femme subitement élevée au faîte des grandeurs qui n’ait eu sa légende de calomnie? L’épargna-t-on môme à la prude madame de Maintenon, avec les souvenirs de Marion Delorme et de Ninon de Lenclos? Qu’on n’attende pas de moi que je copie les infamies des pamphlets étrangers souillant l’honneur d’une famille de gentilhommes ; je m’en tiendrai donc aux documents.
Ce qu’il y a seulement de certain, c’est qu’à cette époque arrivait à Paris le comte Guillaume
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Du Barry, le frère puîné, qui, à son tour, s’éprenait de passion pour mademoiselle de Vaubernier comme les deux frères La Garde. 11 résulte des actes authentiques « que le 1 er octobre 1768 fut célébré et béni en la paroisse Saint-Laurent le mariage du comte Du Barry et de mademoiselle Marie-Jeanne de Vaubemier, fille légitime de Jean de Vaubernier, écuyer décédé, et de dame De Lécluze (1). Par le contrat de mariage, reçu par maître Lepot d’Auteuil (2), le comte Guillaume Du Barry reconnaissait à sa femme une somme de 100,000 livres et un douaire de six mille livres, avantages bien modestes si on les compare avec l’état de maison de la veuve d’un gentilhomme, et surtout au pacte honteux que l’on a supposé accompli par l’intermédiaire du valet de chambre du Roi, Dominique Lebel.
Encore n’est-il pas prouvé que cette dot n’eût pas été fournie des deniers de la mère et des bienfaits de son parrain, M. Billard de Monceaux. On ne vivait pas au dix-huitième siècle
(1) Le comte Jean Du Barry était de cette paroisse par un hôtel qu’il avait au faubourg Saint-Martin.
(2) M. Lepot d’Auteuil, d’une famille de travailleurs, avait acquis une haute renommée dans le notariat. 11 était alors le notaire a la mode, et son répertoire constate 30 ou 40. actes par jour.
dans la société des financiers sans qu’ils vous fissent obtenir quelques avantages dans les opérations lucratives, soit en vous associant aux fournitures, soit en vous donnant des parts sur les fermes, comme ils l’avaient fait pour Voltaire, Diderot, d’Alembert (1). Madame de Vaubernier, veuve d’un employé de mérite et gentilhomme de la famille de Jeanne d’Arc, pouvait inspirer quelque intérêt, et il est constant qu’elle fut associée par les frères Paris, sous la protection du maréchal de Belle- Isle, aux fournitures des armées pendant la campagne de 1761 ; il lui était même dû quelque restant de compte que lui avait assuré le maréchal de Belle-Isle.
A l’effet d’en obtenir la liquidation et le payement, madame de Vaubernier était venue plus d’une fois à Versailles dans les bureaux de la marine et de la guerre avec sa fille, mademoiselle Marie-Jeanne, alors âgée de vingt-et-un ans. On ne parlait partout à Versailles, dans les bureaux, que de sa beauté, de sa grâce, de ses manières si convenables, vives et décentes à la fois; il était impossible, en effet, qu’une jeune fille élevée au couvent, qui avait étudié toutes
(1) \ oir mes h'ermiert généraux.
les élégances des femmes dans les modes et avait ensuite vécu dans les salons financiers de Paris les plus hauts, chez la baronne de La Garde, les demoiselles de Verrière, la marquise de Quesnoy (1), n’eût pas appris son grand monde, tout en conservant les grâces enjouées, jeunes et spirituelles de son âge.
Chaque fois qu’elles venaient à Versailles, elle et sa mère, pour solliciter la liquidation au ministère, elles se rendaient dans les jardins par le splendide escalier de marbre. Les gardes connaissaient mademoiselle Marie-Jeanue ; elle courait, sautillait et prenait plaisir surtout à se trouver sur le passage du Roi; elle aimait ces beaux équipages, ces riches habits de grands seigneurs ; elle contemplait Louis XV, encore un des plus beaux gentilshommes de son royaume, et peut-être aussi le Roi l’avait-il remarquée. Il est impossible également que le prince de Soubise, le maréchal de Richelieu, le marquis de Chauvelin, qui fréquentaient les salons de mesdames de La Garde et de La Verrière, n’eussent pas parlé au Roi de la beauté ravissante de
(1)1 ,os réfugiés ont supposé dans leurs pamphlets que ces maisons du grand monde financier étaient des tripots. Ces financiers étaient liés par mariage aux parlementaires, aux conseillers d’Etat, les salons sérieux de Paris.
cette jeune fille, à laquelle MM. de La Garde, le riche financier Radix de Sainte-Foix et le comte de Cérès présentaient leurs hommages avant son mariage avec le comte Guillaume.
Les femmes étaient le sujet des conversations des petits soupers de Marly, de la Muette, de Clioisy. Quoi d’étonnant que le Roi eût voulu voiretconnaître Marie-Jeanne de Vaubernier qui faisait l’admiration de tous, et qu’à la suite une entrevue ait eu lieu? Je n’excuse pas cette époque d’oubli des devoirs et de licence; je l’explique.
Qu’était-il besoin de la légende que les pamphlétaires ont écrite sur les commencements de la vie et de la fortune de la comtesse Du Barry? Qu’était-il besoin de ces nouveaux contes de l’ Arétin écrits dans de mauvais lieux et par une plume avinée? Or, dans ces pamphlets, un digne religieux est transformé en un honteux entremetteur; un gentilhomme de bonne famille, brave comme son épée, le comte de Cérès, y trafique de l’honneur de son frère, et le comte Guillaume Du Barry consent à épouser une fille déshonorée pour donner son nom à la maîtresse du Roi : il y a de plus une mère qui vend sa fille ! Mademoiselle de Vaubernier, maîtresse du cœur d’un lloi, comme Gabrielle d’Es-
trée ou madame de Fontange, ne tient pas l’art de plaire de sa jeunesse, de sa beauté, de cet esprit simple et rieur d’une jeune et gracieuse fille, mais de l’art raffiné des courtisanes! Louis XV, le Roi le plus gentilhomme, le plus délicat, nous apparaît comme un monarque sans dignité, sans cœur ! Ces mots grossiers que les pamphlets mettent dans la bouche de la comtesse Du Barry, en tête-à-tête avec le Roi, qui a pu les entendre? ne sont-ils pas de pures inventions de l’esprit libertin de cette génération perdue (1) ? Que la jeune comtesse fût capricieuse, mutine, résolue dans ses propos, cela pouvait être, après avoir été élevée dans le meilleur monde et flattée dans sa beauté, dans ses grâces; elle était une enfant gâtée par les éloges, par cette foule d’adorateurs qui se pressaient agenouillés autour d’elle.
11 est matériellement faux que le mariage du comte Guillaume Du Barry ait été fait pour cacher l’intrigue du Roi Louis XV avec mademoi-
(1) Je n’ai jamais compris le rôle important qu’on voudrait faire jouer h Dominique Lcbcl dans l’hisloiro de Louis XV. Je n’ai trouvé dans aucun document secret ou public le nom de ce valet de chambre ; je n’ai pu me procurer que son extrait de naissance cl celui de sa mon en 1771. L’auteur spirituel des Mémoires de la Comtesse Du lijn-y le fait parler et a^ir.
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selle Marie-Jeanne de Vaubernier; car ce mariage, célébré à Saint-Laurent, est antérieur de près de trois mois à la faveur de la comtesse Du Barry. Loin de ma pensée de faire l’éloge de l’adultère public : il n’a pas d’excuse. La liaison de Louis XV avec la comtesse Du Barry est aussi coupable que celle de Henri IV avec Gabrielle d’Estrée, que celle de Louis XIV avec mesdames de Montespan et de Maintenon, que celle de Louis XV lui-même avec mesdames de Nesles.
Il y a, je le répète, un grand point de ressemblance dans le système de calomnies que les ennemis de madame de Maintenon suivirent pour dégrader la jeunesse de mademoiselle d’Aubigné et celui que les ennemis de la comtesse Du Barry suivirent pour flétrir Marie- Jeanne de Vaubernier. Que ne dit-on pas de la pauvre mademoiselle d’Aubigné, traînant sa triste existence de demoiselle de compagnie ? Que ne dit-on pas des galanteries de la jeune veuve Scarron chez son amie, la courtisane édentée, Ninon de Lenclos : seulement madame de Maintenon parut sur son déclin à la cour; elle fut une femme habile, pleine de convenance et de réflexion, tandis que la comtesse Du Barry vint à Versailles dans toute la naïveté de ses
émotions, avec sa volonté mutine, ses charmantes révoltes contre les Choiseul. La comtesse Du Barry eut pour ennemi en effet un homme puissant sur l’opinion, le duc de Choiseul, à la tête d’un parti d’écrivains dévoués. Le duc de Choiseul voulut la perdre par les pamphlets. Madame Du Barry brisa les parlements, et les assemblées ne pardonnent pas à la main qui les réprime ! Dë là, ces récits mensongers, qu’on a décorés du nom de Mémoires ou de Correspondances de madame Du Barry.
LOUIS XV ET SA COUn. — POLITIQUE DU DUC DE cnoiSEUL ( 1765 - 1769 ).
Je reprends le récit au milieu des intrigues de cour. Après la mort de la marquise de Pompadour, Louis XV parut renoncer à l’idée, je dirai presque à l’institution d’une maîtresse en titre, en possession d’une certaine influence sur / les affaires publiques. On le vit se rapprocher de sa famille, vivre plus souvent avec ses filles, s’en faire suivre dans ses chasses et ses voyages, à Compïègne, à Fontainebleau, ou môme dans la forêt de Sénart; il y menait plus souvent que de coutume monseigneur le Dauphin, caractère honnête, respectable, qui mêlait à d’excellentes idées sur les vices du système des parlements plus d’une rêverie sur la paix universelle et le bonheur public. Monseigneur le Dauphin s’était toujours prononcé contre les grandes guerres qui seules pourtant pouvaient donner à la France une haute prépondérance en Europe. Le Roi considérait les idées de son fils comme de généreuses utopies qui s’effaceraient dans la pratique des affaires : il se gardait bien de lui con-
fier le poids du gouvernement qu’il aurait conduit un peu avec les idées sentimentales du Télémaque de Fénelon (1).
Dans un voyage à Fontainebleau, M. le Dauphin s’alita pour ne plus se relever : il mourut d’une maladie étrange que les médecins signalèrent comme un cancer à l’estomac (2). Il ne digérait plus que le raisin, et ilen mangea immodérément à Fontainebleau. Le Iloi fut profondément affecté. Comme si cette mort n’était pas simple, naturelle, on fit courir le bruit cruellement absurde d’un empoisonnement, Dans ce temps de pamphlets, on osa en accuser le duc de Choiseul. Le dauphin et le ministre de Louis XV en désacord, il est vrai, sur les questions capitales de religion et de gouvernement, s’étaient voué une profonde inimitié; mais le duc de Choiseul, quelles que fussent ses préventions et ses erreurs, n’était pas capable d’une si épouvantable action. Louis XV montra une grande fermeté d’âme à la mort de son fils; ce n’était ni indifférence ni insensibilité. Le Roi voyait d’un œil sec tout ce qui touchait à la mort; il envisageait la fin de la vie sans épouvante, comme un esprit rassasié.
(1) Voyez mon Louis Xf',
(2) Décembre 1703.
On aurait dit qu’il avait épuisé la coupe de toutes les sensations humaines, et qu’il ne restait plus que ce besoin de locomotion et de changement qui vous secoue, vous agite sans même vous distraire. Monseigneur le Dauphin laissait trois fils : 1° le duc de Berry (désormais dauphin de France) ; 2° le comte de Provence, depuis Monsieur; 3° enfin le comte d’Artois, tous les trois trop jeunes pour compter encore dans les personnages sérieux de la cour ; tous trois sous la tutelle de leur mère, tendre et dévouée, sérieuse dans ses études, comme une de ces filles d’Allemagne qui vouent leur existence au devoir.
La famille des enfants de France faisait donc une cour à part ; Louis XV venait s’épurer dans ce sanctuaire alors dirigé par M. le duc de Vauguyon ; il voyait plus souvent ses filles, excellents cœurs en adoration devant leur père qui les aimait tendrement à son tour. Actives, elles avaient plus de crédit qu’on ne l’a cru sur les affaires publiques. Louis XV ne voulait les blesser en rien, et souvent il s’arrêtait devant une résolution par cette idée qu’elle serait blâmée par ses filles. Toute la partie pieuse de la cour était heureuse de voir Louis XV ne plus afficher ses adultères. L’excellente reine, Marie Lec-
zinska, à un âge déjà très-avancé, ne pouvait espérer prendre un ascendant de tendres distractions sur son royal époux.
Profondément affectée de la mort de monseigneur le Dauphin, le fds quelle chérissait, la reine tomba malade et ne fit plus que languir; elle mourut trois ans après son fils (1), sans quelle se fût consolée : nature d’élite, se distrayant par le goût des lettres, des beauxarts, surtout de la musique, du vide que laissait autour d’elle le caractère léger et inconstant d’un époux blasé. Pour ne rien omettre dans ce fatal nécrologe, il faut dire que le roi Stanislas de Pologne (2) mourait à sa cour de Nancy ; et par cet événement, la Lorraine fut définitivement réunie à la France, belle conquête delà vieille monarchie. Stanislas n’avait jamais exercé le moindre ascendant sur les affaires publiques; fort léger de mœurs aux extrémités de la vie quoique pieux, il comptait quelques amies autour de lui ; madame de Boufllers passait pour la favorite charmante et légère.
Ces deuils de famille avaient rendu la vie de Versailles un peu monotone et triste : le Roi s’en
(1) Le 21 juin 1768.
(2) Stanislas était né en 1687 ; il mourut le a février 1766.
consolait dans la société de quelques courtisans qu’il emmenait dans ses voyages, spécialement à Choisy, où il retrouvait des souvenirs aimés. Deux fois par semaine, on voyait les carrosses du Roi se diriger à toute vitesse à travers les bois du Plessis-Piquet, Fontenay-aux-Roses, Châtenay, Verrières, Clievilly, jusqu’à Choisyle-Roi : admirable route de forêts, de verdures, d’eau et de fleurs (1). A Choisy, pleine liberté d’anecdotes et de propos du Roi avec le marquis de Rouvray, le duc d’Ayen, le maréchal de Richelieu et Soubise. Convive charmant au souper, un peu triste, un peu mélancolique d’abord, Louis XV s’animait ensuite d’un esprit fin et mordant. Dans un de ces gais soupers à Choisy, chacun des convives, sans en excepter le Roi, fit un couplet qu’on chanta au dessert au milieu d’un petit cercle de femmes spirituelles et belles.
Que l’on coûte Ici de plaisirs !
OU pourrions-nous mieux Sire t Tout y satisfait nos ddsirs,
Tout aussi les fait naître.
N’cst-ce pas lo jardin OU notre premier ptro Trouvait sans cesse sons sa main De quoi se satisfaire ?
(T) Tl ne reste plus aucun vestige du château de Choisy, une des plus agréables demeures royales
Ne sommes-nous pas encore mieux Qu’Adam dans son bocago ?
Il n’y voyait qne deux beaux yeux,
J'es vois bien davantage.
Dans ce séjour délicieux Je vois aussi des pommes Faites pour charmer tons les yenx Et damner tous les hommes.
Amis, en voyant tant d'appas.
Quels plaisirs sont les nStres f Sans le péché d'Adam Nous en verrions bien d'autres (1).
Le Roi, supplié de faire son couplet, au milieu de cette verve de gentilshommes, chanta de sa voix la plus fausse :
Il n’eut qu’une femme avec lui,
Encore c'était la sienne ;
Iel Je vols celle d'autrui Et n'aperçois pas la mienne.
Était-ce mélancolie, était-ce sarcasme jeté aux convives? Tout aussitôt le duc d’Àyen reprit :
U buvait de Veau tristement • Auprbs de sa compagne i
Nous autres nous chantons galment En sablant le champagne.
SI l'on eût fait dans nn repas Cette chbre an bonhomme.
Le gonrmand ne nous aurait pas Damnés ponr une pomme.
Tel était l’esprit de ces soupers organ isés de dix à douze couverts à peine, une des distrac-
(1 ) Recueil manuscrit de Maurepas, 17G9.
lions du Roi ; on y causait avec gaîté sur les petites et grandes aventures de la cour, et la médisance y avait sa large et bien spirituelle part. Or, tous ces courtisans remarquaient que Louis XV, depuis la mort de madame de Pompadour, n’avait fait aucun choix sérieux. On avait essayé une intrigue autour de mademoiselle de Roman, favorite secrète d’une année, alors à Passy ; mais ayant aspiré à la légitimation de son fils, mademoiselle de Roman vit le Roi se séparer violemment d’elle. 11 paraissait fort décidé dans l’esprit de Louis XV qu’en aucun cas il n’imposerait à la monarchie la charge de ses bâtards, comme l’avaient fait Henri IV et Louis XIV. Ces légitimations avaient toujours pesé sur la France, et le Roi s’en souvenait, avec la volonté expresse de ne plus en fatiguer la couronne.
Dans cet intervalle de veuvage, la chronique scandaleuse a cherché encore des maîtresses passagères à Louis XV ; Barbier, avec son bon sens vulgaire d’avocat, fait remarquer «qu’un particulier est bien libre dans sa vie privée, et qu’il n’était ni conseiller au parlement (1) ni conseiller aux Tournelles qui ne se permît plus
(î ) J’ai démontré dans Madame de Pompadour que le fameux Parc-aux-Cerfs n’a jamais existé.
de licence dans ses petites maisons que ne le faisait le Roi, veuf d’ailleurs depuis une année. » La partie pieuse de la cour, Mesdames, fdles du Roi, voulurent profiter de cette liberté que donnait le veuvage à Louis XV pour le remarier. Il y avait à la cour une jeune veuve de vingt-et-un ans, Louise de Savoie Carignan, qui venait de perdre le prince de Lamballe, tête ardente, amoureuse, l’aîné des Penthièvre, avec lequel elle était mariée depuis deux ans (1) . La princesse de Lamballe, fort avant dans les confidences de Mesdames, consentait à ce mariage, qui aurait donné une bien jeune reine à la France; Louis XV comprit le ridicule d’une union disproportionnée. S’il pouvait désirer des maîtresses jeunes, rieuses, il pensait qu’il fallait plus de réflexion, plus de sérieux dans le mariage légitime d’un roi. Les annales de F rance ne présentaient aucun exemple d’un roi âgé de soixante ans, ayant assis à ses côtés sur le trône une femme de vingt ans. Louis XV, dans la lutte qui s’engageait, avait besoin de tout le respect qu’imposait la royauté ; il ne pouvait pas sans ridicule faire un mariage d’amour. Dans cette
(t) Marie -Thérèse- Louise de Carignan, princesse de Lamballe, était née le 8 septembre 1749. C est elle qui périt si affreusement le 2 septembre 1792.
situation des partis à la cour, chacun cherchait à donner une maîtresse au Roi, afin de s’emparer de la domination des affaires.
Le duc de Choiseul, grâce à l’appui sincère de madame de Pompadour, était arrivé à la direction suprême des affaires. 11 plaisait au Roi par la facilité extrême de son travail, par le charme de sa parole et par une certaine fatuité de gentilhomme dans ses relations avec l’étranger : il y avait dans le duc de Choiseul deux hommes, le ministre secrétaire d’État des Affaires étrangères, et l’homme politique dirigeant les questions de l’Intérieur. Comme secrétaire d’État des Affaires étrangères, le duc de Choiseul était de la plus haute distinction. Le Roi Louis XV croyait difficile, impossible de s’en séparer, car le duc avait signé des actes considérables, sur lesquels reposait la politique du royaume : l’alliance de 1756 avec l’Autriche, le traité connu sous le nom de Pacte de famille ; il venait de recevoir le cordon bleu et la Toison d’or (1). Le roi d’Espagne avait môme déclaré « que tant qu’il y aurait des rapports intimes « entre la France et l’Espagne, ce serait par « l’organe du duc de Choiseul qu’il aimerait
( l) Voir mou travail sur Louit Xf.
« qu’ils fussent accomplis. » Le ministre, sûr de son importance dans le cabinet, se posait auprès du Roi comme une nécessité de la politique active.
Au point de vue des affaires de l’Intérieur, M. le duc de Choiseul n’avait ni la même valeur ni la même capacité. Le besoin qu’il avait de se rendre populaire, la tendance même de son esprit le poussaient vers la protection des doctrines philosophiques. Les encyclopédistes étaient si plats, si flatteurs, que le duc de Choiseul se laissait aller à la douce et orgueilleuse persuasion qu’il était un esprit fort, un ami des lumières et du progrès. On peut voir, par la correspondance de Voltaire, à quelles bassesses les philosophes étaient descendus à l’égard du duc et de madame la duchesse de Choiseul. Ce fut pendant les cinq dernières années du ministère du duc de Choiseul que furent publiés les plus abominables livres, non-seulement contre la religion chrétienne, mais encore contre la morale publique, le gouvernement, les principes de la civilisation (1). Le marquis d’Argens, le baron d’Holbach, Helvétius, vivaient dans la société la plus familière des Choiseul ; c’était
(I) Arrêts du parlement (janvier 17G7-1771 ).
sous le couvert de la poste royale et souvent en franchise de port que circulaient les épreuves des plus mauvais ouvrages; et la correspondance de Voltaire avec Dainilaville constate quelles étaient les facilités que trouvait aux Affaires étrangères la circulation des tristes livres condamnés par le Parlement.
Louis XV voyait ces tendances avec peine; il s’en plaignait au duc de Choiseul, trop léger pour s’occuper de pareilles plaintes, car l’excessive vanité du ministre trouvait au-dessous de lui de s’inquiéter de la religion qu’il aimait à railler, à considérer comme un intérêt secondaire et quelquefois comme un embarras.
Il venait de chasser les Jésuites, son plan ne s’arrêterait pas là : toutes les corporations religieuses devaient subir une réforme, et le projet qui souriait le plus au duc de Choiseul, c’était la réunion définitive au domaine public, des biens du clergé. Il faut le dire, la distribution des bénéfices était si étrangement faite sous la main de M. Jarente, évêque d’Orléans, qui avait la feuille, qu’on pouvait légitimement souhaiter une autre administration. Le Roi en était profondément affecté : on donnait les abbayes, les prieurés, avec bien peu de réflexion et de piété, Le concordat de François I er , en reconnaissant
au Roi le droit d’accorder les bénéfices, avait porté un coup fatal à la pureté des candidats : François I e ', protecteur des arts, n’avait-il pas accordé des bénéfices eccclésiastiques jusqu’à des artistes les plus mondains et même à Benvenuto Cellini fl) 1
Une seconde faiblesse du duc de Ghoiseul était sa tendance pour les parlements, dont il ménageait les prétentions et les susceptibilités. C’était pour avoir leur concours qu’il leur avait sacrifié les Jésuites ; et pour un moment cette concession les avait apaisés. Le parti janséniste, désormais en paix avec le duc de Choiseul, le secondait dans l’enregistrement de quelques édits nécessaires pour acquitter les frais des dernières campagnes ; mais en politique le3 concessions faites à des corps, à des assemblées, ne font que grandir les prétentions ; et quand les parlements eurent obtenu qu’on leur livrât les Jésuites, quand ils eurent donné quelques gages au clergé, par des poursuites vigoureuses exercées contre les mauvais livres des philosophes (2), ils prétendirent s’ériger en assemblée politique et presque unitaire de la
(1) J’en ai donné la preuve dans mon livre sur Fiarç ois 1 " cl lu Renaissance.
(2) Arrêts de 17G3 à 17G8.
monarchie, en quasi parlement iT Angleterre.
Il ne s’agissait plus de simples prétentions au droit d’enregistrement des édits, mais la majorité des parlements soutenait l’unité, la solidarité, la responsabilité, la fusion de toutes les cours du royaume en une seule. La doctrine de messieurs des requêtes les plus avancés dans les innovations était que tous les parlements du royaume ne formaient que des sections du parlement de Paris, suffisamment garni des princes du sang et des pairs du royaume. Ce que Montesquieu avait exposé comme une théorie anglaise passait tout à fait dans les idées et les habitudes politiques des parlements de France (1),
M. de Cboiseul assurément n’allait pas jusqu’à reconnaître ces droits au parlement de Paris; mais il le laissait faire et dire, de sorte que, par la marche du temps, ce qui n’était qu’une théorie deviendrait un fait accompli. Le parlement de Paris venait de s’ériger en grande cour de justice pour juger M. de Lally qu’il condamnait à l’échafaud : et le parlement de Bretagne poursuivait M. le duc d’Àiguillon, le gouverneur de la province, nommé par le Roi, et qui n’avait fait qu’exécuter ses ordres. Dans
(t) Recueil des Remontrances, 1 7(»o— 1 7 fil >.
cette affaire, il est vrai, M. de Choiseul avait un intérêt particulier à laisser poursuivre le duc d’ Aiguillon, de la famille Richelieu, l’adversaire de son système. M. de Choiseul, avec son instinct naturel, devinait que les Richelieu, opposants-nés de son ministère, seraient tôt ou tard destinés à le remplacer ; car le roi Louis XV, ennemi des concessions, avait une antipathie profonde pour les robes noires (ainsi il désignait les parlements), le plus grand obstacle à sa politique ; il parlait souvent de s’en débarrasser une fois pour toutes, à l’aide de ses compagnies de mousquetaires, comme l’avaient fait Louis XIII et Louis XIV. Le parti militaire réagissait sur l’esprit du Roi pour le déterminer à une dissolution des parlements.
Telle était l’opinion d’une petite société intime qui entourait Louis XV d’un dévouement sans bornes. Le maréchal de Richelieu, par la tradition de sa famille, n’aimait pas plus les parlements que ne les aimait le Roi ; comme le grand Cardinal, tous les Richelieu disaient à Sa Majesté : « Sire, vous ne tenez la couronne que de Dieu et de votre épée; donc, invoquez Dieu, et servez-vous de votre épée. » Pour donner une certaine satisfaction au Conseil, M. de Choiseul y appela comme vice-chancelier un parlemen-
taire d’une volonté à la fois polie et forte, une main de fer gantée de soie, M. de Maupeou, président à la grand’ chambre et fils du premier président. Ses opinions très-fermes et ses formes charmantes faisaient espérer au duc de Choiseul qu'il pourrait se servir de quelques termes moyens pour arranger le débat très-envenimé entre Louis XV et le parlement : plusieurs lits de justice avaient été tenus par le Roi, qui avait hautement exprimé son irrévocable volonté d’anéantir toutes les procédures commencées contre le duc d’ Aiguillon (1).
Dans cette situation fort difficile, le duc de Choiseul sentait la nécessité de fortifier son crédit auprès du Roi par l’élévation d’une favorite qui pût avoir le grand esprit, l’élégance de madame de Pompadour, sa protectrice. Le duc avait songé à la duchesse de Gramont, sa sœur, son amie, son conseil, son Égérie, comme on le disait alors, à ce point que les pamphlets toujours abominables avaient supposé des liens coupables entre le frère et la sœur (2). Une favorite, ce n’était pas seulement un amour, mais
(1) Actes du Conseil, 1707 à 1770.
(2) Recueil Maurepas (Bibliothèque Impériale). Voltaire a lait des vers fort licencieux sur cette prétendue liaison du duc de Choiseul et de la duchesse de Gramont.
un salon pour le Roi, un moyen de le distraire, de le retenir, de le dominer, de lutter contre la cabale qui menaçait le système du duc de Choiseul dans le cabinet même du Roi. Mais la duchesse de Gramont, était-ce bien ce qu’il fallait à Louis XV fatigué, rassasié? Belle encore, la duchesse avait une expression de fierté dans le regard qui la faisait comparer à Junon par les poètes. Femme d’esprit, liée avec tout le parti encyclopédique, protectrice des philosophes , par elle toute la coterie antichrétienne triompherait. Le duc de Choiseul n’avait pas assez tenu compte des antipathies de Louis XV pour les discoureurs, les philosophes, les encyclopédistes. Le petit salon du Roi, le comité de ses amis, auraient-ils plus de chances dans le choix d’une favorite?