LA SOCIÉTÉ DU XVIII* SIÈCLE. — FAVEUR DE LA COMTESSE DU BARRY
Il ne faut jamais séparer les faits, les caractères, les tendances même des pouvoirs, des mœurs et habitudes de la génération contemporaine. Le dix-huitième siècle tout entier fut un temps sensualiste et païen : tout y respirait le parfum enivrant et mortel des époques de décadence : poésie, beaux-arts; le monde semblait ne vivre que pour sentir. Il ressemblait à un pastel de Latour aux nuances tendres, où deux tourterelles se becquettent sur une rose, ou bien à ces fresques de Tivoli et de Pompeïa, où des nichées d’ Amours voltigent enchaînés par des papillons. Les époques de décadence sont des temps enivrés de ces fleurs, qui vous endorment voluptueusement et vous tuent.
Les œuvres de l’esprit se résument dans Y Art d'aimer, de Gentil-Bernard :
J'appelle amour fette atteinte profonde.
Entier oubli de soi-même et du moudo.
Gentil-Bernard, bibliothécaire de Choisy, secrétaire général des dragons, parlait la lan-
gue païenne de Tibulle, de Catulle, de Properce et d’Ovide.
Le chevalier de Boufllers, la plus vraie et la plus légère expression de ce temps, donnait sa charmante et très-voluptueuse définition du cœur :
Le cœur c’ait tout, disent les femmes ;
Sans cocnr point d'amonr, sans lui point de bonheur : Le cœur seul est vaincu, le cœur seul est vainqueur.
11 est mille façons d’aimer,
Et cc qui prouve mon systfeme,
C'est que la beauté qne j'aime En a mille pour me charmer.
La vie pour cette génération que chantèrent Gentil-Bernard, Saint-Lambert, Boufllers, Voisenon, Marmontel, Laharpe, Chabanon, était un long enivrement, un doux loisir, une facile oisiveté. On ne se condamnait pas au châtiment d’un travail continu, éternel, pour amasser et compter pièce à pièce le trésor réuni, et que la mort enlève un beau matin danssadanse macabre d’apoplexie, dégoutté ou de fluxion depoitrine ; la société n’était pas une fourmilière où chacun apporte au logis, sans trêve ni repos, le lourd fardeau de ses sueurs. On passait de longues heures sous l’ombrage des allées de tilleul, au murmure des cascades, s’égarant entre les vases de porphyre remplis de fleurs, couverts de ce#
lianes flexibles qui tombaient jusqu’aux pieds des bergers et des bergères amoureusement couchés ; tranquilles et délicieux paysages de Watteau, et de Lancret.
Églé, j'aime les fleurs dont Je tous fais hommage ;
San» le tendre intérêt d'en parer votre sein,
Lcnr fratchenr, leur émail n'eût point tenté ms main.
Elles ont pins d'éclat quand l'amour les moissonne; ,
Heureux qui les reçoit, plus lieurenx qui les donne!
Hais plaignes le mortel qui, seul dans son ennui,
Va cueillir une fleur et la garde pour lui.
Oui, s'asservir est d'une âme commune;
Quand on ose y prétendre, on soumet tous les coeurs.
Les papillons toujours vainqneurs Sont aimés de toutes las fleurs.
En ne se fixant sur aucune.
Ainsi la femme chaste, chrétienne, la vierge du moyen âge avait disparu ; la société du dixhuitième siècle était comme un camée de Rome païenne, avec ses lascives priapées et l’oubli de la pudeur qui seule fait la beauté : la ceinture de Vénus était tombée devant ces satyres enivrés de grappes rougies. Voltaire vieilli ne fait pas dix vers sans une invocation à la Vénus sans voile, sans faire un sacrifice au dieu Pan, à Silène, aux boucs lascifs d’Horace; il ne respecte pas même la robe de bure des pauvres capucins, pour se donner la joie de les accuser dans leur modeste vie de force et de sacrifices. Laharpe et Chabanon lui avaient écrit pour lui souhaiter la fête de saint François son patron,
et Voltaire répond à ses jeunes admirateurs :
II* ont berné mon capuchon ;
Rien n'est si gai ni si coupable.
Disait saint François mon patron:
Quels sont ces enfants du diable?
C'est Laharpe, c'est Chabanon ;
Ce couple agréable et ftipon A Vénus vola sa ceinture.
Sa lyre au dirln Apollon Et ses pinceaux h la naturo.
Je le crois, dit le pénalUon,
Car plus d'une fille m’assure Qu'ils m'ont dérobé mon cordon (i).
Pauvres enfants de saint François, eux qui se dévouaient aux indigents, tout entourés de privations, pouvaient-ils être compris et honorés par ces fils des voluptés charnelles? Démocrates aux pieds nus, vous fils de saint François, qui vous consacriez au peuple, à ses souffrances, pouviez-vous être pardonnés par ces petits-maîtres du plaisir, par ces efféminés couverts de poudre à la maréchale?
Dorât, Saint-Lambert, Voisenon, Marmontel, furent les échos brûlants de l'antiquité grecque et romaine; on élevait partout des temples à l’amour; les campagnes étaient dessinées en bosquets mystérieux, en labyrinthes secrets où les amants s’égaraient ; les parcs étaient embellis d’un peuple de dieux et de nymphes cachées dans des touffes de roses et de lilas. Chaque
(1) Voltaire, Poésies légères, 1769.
grand seigneur, chaque financier avait sa petite maison décorée par les œuvres des maîtres : on exaltait partout de riches maîtresses, des filles d’Opéra , souveraines d’un jour , avec une grande liberté : mademoiselle Guimard, par exemple, dans sa petite maison à Pantin (1), donnait la comédie avec un luxe qui coûtait cent mille écus par an au prince de Soubise.
Laborde, valet de chambre du Roi, faisait la musique de ses ballets, et quelquefois Monsigny, maître d’hôtel du duc d’Orléans. Mademoiselle Guimard recevait la cour et la ville, et la foule accourait chez ces courtisanes comme en Grèce on s’empressait autour d’Aspasie. Le mariage n’était plus qu’une forme, et l’adultère s’asseyait publiquement au foyer des grands avec une audace d’impunité qui détruisait la famille ; les gentilshommes répudiaient et oubliaient la grande loi du devoir : il fallait l’expiation. La Révolution française fut comme le sacrifice dans l’antre de Mithra, où les adeptes pour les mystères n’entraient que couverts de sang.
La société du dix-huitième siècle était d’une
0) Paulin était alors fort a la mode, et les Prés Sainl- Gcrvais étaient encore nn débris du luxe des fermiers généraux. Voir mes Fermiers généraux.
légèreté fatale, avec ce charme d’une compagnie exquise qui n’excusait pas le vice, mais le rendait plus aimable. Il ne faut donc pas séparer cet oubli des âmes des tristes égarements de la vie royale à Versailles, Choisy, Marly; la famille ne se maintenait que par les débris des vieilles et fortes institutions aujourd’hui perdues : le droit d’aînesse, les substitutions, les terres nobles, les privilèges, les monastères, puis la haute et belle féodalité. Une fois ces institutions ébranlées, la famille devait nécessairement s’affaiblir, et le foyer domestique disparaître. Quand on est entouré de fausses idées et qu’une génération s’y laisse aller, bien osé qui s’y oppose : il n’y a que les Hercules qui nettoient les écuries d’Augias. De là ces découragements, cette tristesse, cet abandon de toute chose au hasard, cet advienne que pourra , et peut-être ce besoin de trouver quelques faciles distractions dans une maîtresse jeune, libre, enjouée, qui souvent aidait les résolutions fortes et saccadées.
Il est impossible de parfaitement fixer la date des premières entrevues de Louis XV et de la comtesse Du Barry ; on a élevé sur ces intimités un monstrueux édifice de bruits immoraux et de tristes détails où le valet de chambre Dorni-