peur les autres diamants
La fin de la lettre est relative h des achats et ventes d’actions de la Caisse d’escompte.
général*», la comtesse Du Barry subit un premier interrogatoire sur les faits particuliers de l’accusation ; et ici je dois appeler toute l’attention du lecteur sur les réponses de la comtesse : u Quel est votre âge, votre lieu de naissance, votre profession ? — Je me nomme Jeanne Vaubernier, née à Vaucouleurs, épouse séparée de Guillaume DuBarrv, âgée de quarante-deux ans.
— A quelle époque êtes-vous venue à la cour ? — J’ai été présentée en 1769, et j’y suis restée jusqu’en 177A; ensuite je n’y ai plus reparu. — Sur quels fonds étaient prises vos dépenses et les sommes que vous receviez? — Sur des bons du ltoi Louis XV, et acquittés par Al. de Beaujon, banquier du Roi. — Quels ont été vos rapports avec le dernier Capet? — Je n’ai eu d’autres rapports que la liquidation de mes dettes. J’ai vendu au Roi mon domaine de Versailles. Je devais encore 500,000 fr., et avec mes bijoux volés j’espérais m’acquitter envers mes créanciers.
— Combien de fois êtes-vous allée à Londres?
— Plusieurs fois, pour y suivre mon procès sur le vol de mes diamants. Partie le 17 février 1791, j’y suis restée jusqu’au 2 mars; repartie le h avril 1792, j’ai demeuré à Londres jusqu’au lâ, et depuis novembre 1792 jusqu’au 9 mars 1793, toujours avec des passe-ports en
règle et avec la permission des Comités du gouvernement. — Qui avez-vous vu à Londres? — Mes anciens amis de Paris et de Versailles, MM. de Calonne, les princes de Poix et Rohan. — Quelles étaient vos ressources d’argent ? — J’avais une lettre de crédit de MM. Vanderneyer sur leurs banquiers correspondants de Londres (1).
Cet interrogatoire accompli, un arrêté du Comité de sûreté générale ordonna que la ci-devant comtesse Du Barry serait traduite devant le tribunal révolutionnaire. Conduite à la Conciergerie, ce vestibule de l’échafaud, par un hasard lugubre, elle se trouva renfermée dans la même chambre qu’avait occupée Marie-Antoinette.
Étrange jeu de la mort! ces deux femmes, naguère rayonnantes de beauté et de grâces dans le parc et les galeries de Versailles, entourées d’un peuple de courtisans, rivales quelquefois, prenaient place l’une après l’autre dans le même cachot. Elles avaient pour les servir cette même femme Richard, bonne ménagère, servante de la guillotine, d’un caractère si placide qu’elle faisait son café à la crème, tous les matins un peu avant la charretée, sans
(1 ) Papiers lia procès de madame Du Barry, 1793 .
plus s’émouvoir que s’il s’agissait d’une voiture de la halle qui portait des légumes au marché.
Fouquier-Tinville rédigea l’acte d’accusation comme il avait fait celui de la Reine. 11 n’épargna ni pour l’une ni pour l’autre les épithètes classiques de Messaline et d’Agrippine, car Fouquier était un excellent humaniste du collège de l’Oratoire d’Arras. On ne peut dire combien les études classiques avec Brutus, Cassius, Cimber, tuèrentde monde durant la Révolution française. Ramassant toutes les ordures des pamphlets publiés à Londres, en Hollande, contre la comtesse Du Barry, au temps de sa puissance, comme il l’avait fait pour la Reine, Fouquier-Tinville jeta ses foudres contre le tyran Louis XV et les débordements de « sa courtisane ; » les révolutionnaires étaient si chastes, si purs, dans leurs petits soupers de Clichy et de Charenton 1
C’était le 17 frimaire an II de la République, le temps était sombre et dur; la comtesse Du Barry, assise sur un banc de bois, devant le tribunal révolutionnaire, et à ses côtés les deux banquiers Vanderneyer père et fils ; l’un presque vieillard, au regard simple et honnête, comme s’il allait régler son dernier compte courant; le second, tout jeune homme, résigné à son sort avec cette majesté calme et fière que
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donne une bonne conscience. En général, les banquiers, fermiers généraux de l’ancien régime, heureux et riches du monde, moururent en gens bien élevés. La comtesse Du Barry était vêtue de deuil, ses cheveux avaient grisonné ; réunis par un nœud de rubans roses fanés, ils retombaient sans poudre sur ses épaules amaigries.
A ce terrible tribunal révolutionnaire, sous la présidence deDumas, siégeaient parmi lesjuges : les jacobins Deniset, David, Charles Brave (le greffier se nommait Wolf ) ; parmi les jurés : Trinchard, Prieur, Bellion, Mercier, Topineau-Lebrun, Rome, Sambuc, Vilatte et Payan. Devant ces fanatiques de terreur et d’énergie, Fouquier- Tinville lut son réquisitoire étrange et dégoûtant. La comtesse Du Barry, interrogée de nouveau, répondit comme dans son premier interrogatoire, mais avec plus de faiblesse. Après la comtesse parut le petit nègre infâme, cette bête immonde, Zamore, le filleul du prince de Conti et de la comtesse. Après avoir dénoncé sa maîtresse, il accomplissait son œuvre : « Je me nomme Louis Zamore, âgé detrente-et-unans, né au Bengale, employé au Comité de salut public à Versailles, y demeurant rue de la Loi. Élevé depuis l’âge de six ans par la ci-devant,
à laquelle j’avais conseillé de donner une partie de ses biens à la nation ; loin de se rendre à mes conseils, elle a continué à recevoir des aristocrates, et parce que je fréquentais de bons patriotes, amis de Franklin et de Marat, elle se permit de me dire qu’elle me donnait trois jours pour sortir de la maison (1). »
La comtesse Du Barry répondit avec dignité :
« Il est faux que je reçusse chez moi des aristocrates. Quant aux conseils que cet homme a prétendu m’avoir donnés, je n’en avais pas à recevoir de lui. Son expulsion, en effet, a eu le motif qu’il a donné. » La comtesse jeta sur Zarnore un regard de mépris.
Alors parut au banc des témoins l’homme de lettres Greive, à la parole prétentieuse, cadencée. Il avait fouillé Luciennes et il y avait trouvé des pièces d’or et d’argent à l’effigie du tyran Louis XV, du Régent et d’Anne d’Autriche.
« J’ai reconnu, et on se l’explique par son passage à la cour, que l’accusée possédait des trésors immenses, cent quatre-vingt mille livres de rentes et des diamants pour plusieurs millions.
— C’est une erreur de monsieur, dit la comtesse Du Barry avec vivacité, je n’ai que des
( 1 ) l'npifm du procès.
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dettes, et depuis le vol de mes bijoux, je n’ai plus que des objets sans prix.
— J’ai vu pourtant la citoyenne à Londres, dit un autre témoin, Blache, écrivain public, agent du Comité de sûreté générale; j’ai vu l’accusée prendre le deuil à l’occasion de la mort de Louis XVI, visiter le prince d'Hénin, Calonne et même Pitt, l’ennemi de la République.
— J’avais une robe noire le 21 janvier, parce que je n’en porte jamais d’autre en voyage ; les personnes que j’ai vues à Londres étaient mes amis ; avec elles, je n’ai jamais parlé politique. »
Le défenseur Chauveau-Lagarde, désigné d’oftice, jeta quelques paroles, les plus brèves possible, en faveur de l’accusée. Le président Dumas hâta la clôture des débats dont il fit le résumé en ces termes : « Citoyens jurés, vous avez prononcé naguère sur le complot de l’épouse du tyran, vous avez à prononcer en ce moment sur la conspiration de la courtisane de son prédécesseur. Vous avez devant vous cette Laïs célèbre par la dissolution de ses mœurs et son infâme prostitution. Mais il ne s’agit plus de prononcer sur ses antécédents ; ce n’est pas ce qui doit fixer votre attention : vous avez à décider si cette Messaline, née parmi le peuple,
a conspiré contre la liberté et la souveraineté de ce peuple, si elle s’est rendue complice des ennemis de la République (1). »
Après cet exorde, le président constata, par le témoignage des agents secrets et les correspondances déposées au Comité de sûreté générale, que la courtisane Du Barry avait employé une partie de ses diamants au service de la reine Marie-Antoinette, et conspirait pour la délivrance du tyran et de sa compagne.
La délibération ne dura pas cinq minutes ; le verdict de culpabilité fut unanime, et le président prononça l’arrêt en ces termes : « Le tribunal, d’après la déclaration faite à haute voix par le jury, déclare que Jeanne Vaubernier, femme Du Barry, demeurant à Luciennes, cidevant courtisane, a été convaincue d’être auteur ou complice d’une conspiration qui avait pour but le renversement de la République ; la condamne à la peine de mort, avec confiscation de ses biens au profit de la République ; ordonne qu’à la diligence de l’accusateur public, le jugement soit exécuté dans les vingt-quatre heures
(i) On voit que les faiseurs d’histoire licencieuse sur la comtesse Du Barry sont distancés par Fouquier-Tinville et le président Dumas, et n’ont pas même trouvé d’aussi vertueuses indignations contre la Courtisane du tyran.
sur la place de la Révolution, et affiché dans toutes les communes de la République. »
La comtesse ne s’était pas jusque-là rendu bien compte de ses périls ; en entendant les dernières paroles, elle pâlit, ses jambes fléchirent et l’on fut obligé de la soutenir pour la conduire à sa prison. On lui a reproché cette faiblesse. Une femme accoutumée aux douces choses, aux émotions tendres et gaies, n’avait pas l’âme trempée pour le martyre ! Il n’y a que les esprits croyant profondément aux légendes célestes ou les fanfarons de postérité qui bravent l’échafaud et contemplent de sang-froid cet instant terrible où le couperet vous déchire muscles, os et chair. Que de doutes se présentent à cet instant suprême pour celui que la religion n’a pas préparé! Aux yeux de l’impie, qu’est- ce que la mort, ténèbres éternelles ou lumière brillante, ciel ou enfer, néant ou résurrection ? Et quelle mort que celle qui est donnée avec un gros coutelas, comme pour le bétail ! N’était-il pas permis à une nature efféminée, tendre, affectueuse, d’éprouver une brûlante fièvre, une terreur profonde en présence du supplice? Le calme si parfait de MM. Vanderneyer père et fils, condamnés avec elle, ne put la rassurer. Ceux-ci ne firent pas une seule ré-
clamation ; ils voyaient bien qu’on en voulait à leur fortune ; ils se résignèrent avec dignité, comme le voyageur volé et assassiné par les brigands.
A cette époque terrible, il n’y avait n’y recours en grâce, ni sursis, ni appel ; une fois la condamnation prononcée, on n’avait plus affaire qu’au bourreau ; on n’attendait pas même les vingt- quatre heures de délai, Fouquier était si pressé d’en finir 1 Les condamnés étaient un moment ramenés du greffe à la geôle, tandis que l’accusateur public, le citoyen Fouquier-Tinville, comptait sur ses doigts le nombre des condamnés pour requérir les charrettes : une, deux, trois (1), et ce travail déboucher était accompagné de quelques plaisanteries ignobles, sanglantes. Bientôt un grand coup de marteau à la porte de la geôle et le roulement des charrettes indiquaient le cortège fatal ; les cris de la foule annonçaient de loin le spectacle.
Ce jour-là, 8 frimaire an II de la République, il y eut trois charrettes et dix-huit victimes. Dans la seconde se trouvait la comtesse Du Barry, accroupie sur elle-même, et les deux banquiers Vanderneyer père et fils, un Vendéen,
( 1 ) Mémoires de Scnarl.
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un officier supérieur et un représentant du peuple proscrit : MM. Vanderneyer, le front haut et la figure calme (1) ; le Vèndéen élevant son âme à Dieu; l’officier frisant de colère sa moustache et crachant sur cette vile multitude; le représentant du peuple essayant une harangue ; puis la pauvre comtesse, sans énergie, baignée de larmes, poussant des gémissements lamentables et suppliante devant le peuple, comme si elle lui demandait de l’épargner. Les gendarmes faisaient hâter le pas des chevaux, selon l’ordre de Fouquier-Tin ville, quand les victimes faisaient scandale.
Les lugubres charrettes s’avançaient vers la rue Saint-Honoré par la rue de la Monnaie.
Lorsqu’ elles arrivèrent à la barrière des Sergents, près du Palais-Royal, quelques-unes des plus jolies ouvrières eu modes de chez madame Ber tin se mirent au balcon ; â la vue de la comtesse, elles manifestèrent un sentiment de pitié si visible que la foule de mégères qui entourait la charrette se rua sur le magasin, pour punir les jeunes ouvrières de ce sentiment si naturel envers une ancienne compagne.
Les gémissements et les sanglots de la pau-
(1) Voyez mes Fermiers ycneraux.
vre comtesse fendaient l’âme. Pâle, défaite sur la fatale charrette, elle semblait s’agenouiller devant les furies de la guillotine qui grouillaient autour d’elle. Vivre! vivre! était sa pensée, toute sa prière. Portée sur l’échafaud, elle s’écria : « Grâce, grâce ! monsieur le bourreau, encore un moment ! » Tout resta muet autour i
d’elle. Avec le sang-froid des bouchers dans un abattoir, les bourreaux s’emparèrent d’elle; liée sur la planche sanglante, bientôt Samson put montrer sa tête à cette multitude sauvage, digne élève de la philosophie du dix-huitième siècle, qui avait déifié les instincts grossiers de la force brutale. Ainsi, quand la malheureuse comtesse portait sa tête sur l’échafaud, le nègre Zamore, le doucereux poète Greive, l’espion Blache, s’enivraient dans les salons de Luciennes. Un dîner fort spirituel et fort gai y fut donné ; on y fit des chansons, des jeux de mots sur la jolie tête qui était tombée dans la corbeille aux œufs rouges (1).
Après la mort fatale de la comtesse Du Barry, le château de Luciennes fut vendu à l’encan du district (2) ; le petit pavillon, acheté pour quel- # qües poignées d’assignats, devint la maison de
(1) Mots à la mode alors attribués à Auiar.
(2) Acheté par un perruquier.
plaisance d'un des heureux de la Révolution.
L’admirable mobilier fut dispersé pièce à pièce, volé quelquefois, et toujours exploité par ces brocanteurs qui envahissaient Paris. On retrouve des tapisseries, des tableaux, des boiseries de Luciennes, à Londres, Vienne, Sain t- Pétersbourg. Les habitants des environs de Marly montrent encore quelques restes de ces précieuses reliques (1) et les encadrent dans leur maisonnette, comme des bijoux antiques dont on retire la monture. Qu’on laisse les ruines à leur destinée, elles disent plus à l’imagination que les restaurations maladroites 1 On ne reconstruit pas plus un pavillon royal du vieux régime qu’on ne crée des maréchales de Mirepoix, des Richelieu, des princes de Soubise, des duchesses d’ Aiguillon. On travestit les palais comme dans ces bals masqués, où quelques parvenues veulent reproduire les beaux types des duchesses, des marquises du vieux régime, mascarade de Porcherons chez les heureux du jour qui veulent jouer à l’esprit gentilhomme; bâtards de l’élégance qui veulent singer les quadrilles de Versailles et de Marly. Il faut que la génération nouvelle en prenne son parti. Je
(1) J’ai vu d’artistiques fragments de boiseries provenant de Luciennes dans un pavillon a Saint-Germain.
lie conteste pas ses autres mérites, mais elle n’a pas celui de la distinction. Elle a tout dérobé au vieux régime, biens, titres, terres et argent ; elle n’a pu usurper ses beaux types, ses grands airs, ses admirables manières ; elle porte l’empreinte ineffaçable de l’origine où Dieu l’avait placée.
A trois mois de l’exécution de la comtesse Du Barry, un autre échafaud s’élevait sur la place du Capitole, à Toulouse. On y voyait monter d’un pas ferme un vieillard à la figure fortement accentuée : c’étaitle comte Jean Du Barry, le frère du comte Guillaume, naguère une des popularités les plus grandes de Toulouse. Revenu de l’exil qu’il s’était imposé après la mort de Louis XV, le comte Jean s’était jeté dans le mouvement parlementaire et l’on ne parla quelque temps que du comte Du Barry, l’honneur des patriotes languedociens. J’ai dit qu’élu colonel de la garde nationale de Toulouse, il en habilla tous les hommes à ses frais. Bientôt ses yeux s’ouvrirent à la lumière : il vit le Roi captif, la Reine insultée. Le comte Jean Du Barry se prononça hautement contre ces misérables outrageurs du pouvoir. Traduit devant la Commission populaire de Toulouse, le comte Jean dédaigna de répondre à ses juges, « ne voulant
pas, dit-il, disputer ce qui lui restait de vie à de tels ennemis. » Ce gentilhomme, que les pamphlets avaient dépeint comme une âme avilie, fut un des plus fermes devant la mort.
Toulouse a gardé le souvenir du comte Jean Du Barry comme de l’un des plus élégants amateurs de tableaux et d’antiquités. Les pauvres furent comblés de ses bienfaits. 11 avait perdu son fds unique, le vicomte Adolphe, époux de la jeune comtesse de Tournon, dans un duel en Angleterre. Le comte Guillaume, le mari séparé de la comtesse I)u Barry, un moment menacé sous la Terreur, vécut en digne gentilhomme.
Remarié après la mort delà comtesse, il a laissé un fds, brave colonel qui a servi la patrie, la poitrine couverte des ordres de Saint-Louis et de la Légion d’honneur. Le comte Élie Du Barry, créé comte d’Hargicourt, successivement capitaine au régiment de Beauce, colonel de Royal- Corse, lieutenant-colonel du régiment de la Reine, capitaine des Cent-Suisses de M. le comte d’Artois, mourut en 1830, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, ne laissant qu’une fdle, qui avait épousé le comte de Narbonne Lara.
Mesdemoiselles Isabelleet Françoise Du Barry restèrent fdles après la mort de la comtesse, leur belle-sœur, qui les avait tant aimées. Elles
vécurent à Toulouse, dévouées aux bonnes œuvres, jusqu’au commencement de la Restauration. Tous leurs souvenirs se tournaient vers Louis XV, ce roi qui avait laissé parmi ses amis une mémoire de bonté et de grâce ineffaçable!