‹ Madame la comtesse Du BarryChapitre 6 sur 8 · RÉVOLUTION. — LE VOL DE DIAMANTS · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION. — LE VOL DE DIAMANTS

A la nouvelle cour tout était changé ! Si le jeune et vertueux Louis XVI avait résisté à toutes les insistances de la Reine pour le rappel du duc de Choiseul, il n’avait pas la pensée de gouvernement assez haute, assez expérimentée, pour reconnaître que les trois principaux ministres de son aïeul, le chancelier de Maupeou,le duc d’ Aiguillon et l’abbé Terray avaient su restaurer la monarchie dans les conditions d'unité posées par le cardinal de Richelieu. Il y a d’ailleurs de ces courants d’opinion qui aveuglent et entraînent les meilleurs esprits, et l’on en était malheureusement là en France. Le nouveau Roi n’était pas maître de la pensée publique; on lui demandait du nouveau, une véritable réaction contre le système de Louis XV ; et le premier ministre de son choix, M. de Maurepas, si vain et si léger, se contentait de suivre le torrent. Les vieux parlementaires furent donc rappe-

lés (1), et avec eux recommencèrent les troubles publics, les résistances, les criailleries des corps judiciaires que Louis XV avait si habilement réformés et brisés.

Ainsi était la nouvelle cour après la chute du pouvoir de la comtesse Du Barry. Il n’avait pas suffi aux pamphlétaires de la calomnier au temps de sa puissance, ils la poursuivirent même encore dans le monastère de son exil; et alors parurent des vers ignobles, œuvres de ces poètes qui se mettaient aux gages de la calomnie. Ces vers faisaient allusion à la vie et à l’exil de la comtesse Du Barry, à l’abbaye de Pont-aux- Dames :

Les ponts ont fait époque dans ma vie,

Dit L'Ange en pleurs dans sa cellule en Bric;

Fille d'un moine et de Manon Giroux,

J'ai pris naissance au coin du Pont-aux-Choux ;

A peine a lui l’aurore de mes charmes,

Que le Pont-Neuf rit mes premières armes;

Au Pont-au-Change à plaisir Je fêtais Le tiers, le quart, nobles, bourgeois, laquais;

L'art libertin de rallumer les flammes Au Pont-Koyal me mit le sceptre en main ;

Un si haut fait me mit au Pont-anx-Damea Ou j al bien ponr de finir mon destin (2).

Cette épigramme si médiocre, avec l’intention d’être atroce, ne fut pas même une prédiction ; car la comtesse Du Barry obtint bientôt la per-

(1) Edit de novembre 1771, signé par le garde des sceaux Miromesnil, Voir pour les détails mon Louis XVI .

(2) Journal de Paris, 1774,

mission de sortir du monastère du Pont-aux- Darne^ pour se retirer dans sa petite terre de Saint-Vrain, près de Chartres, qu’elle avait achetée avec le prix de son hôtel à Versailles, vendu àM. le comte de Provence. A Saint-Vrain, elle reçut ses amis en disgrâce, le duc et la duchesse d’ Aiguillon exilés en Guyenne, et surtout le duc de Cossé-Brissac, qu’une si douce et si tendre amitié allait désormais confondre dans la vie comme dans la mort. Le comte Timoléon- Hercule Cossé de Brissac était ce loyal gentilhomme qui s’était voué depuis quelques années à la comtesse Du Barry, avec cet honneur, ce désintéressement des nobles races. Dès qu’il avait su l’exil de la comtesse, il était venu la voir sous un déguisement, même dans le monastère ; il fut son compagnon fidèle à Saint-Vrain, dans cette vie de campagne que madame Du Barry sut embellir par les grâces de sa personne et les grandes manières de sa maison. Cependant l’ennui faisait autour d’elle un grand vide, elle songeait sans cesse à son pavillon de Luciennes, et lorsqu’elle sut par le duc de Brissac que la moindre démarche mettrait un terme à cet exil, elle écrivit au comte de Maurepas :

« Monsieur le comte, on m’a fait l’honneur d’une lettre de cachet après la mort du feu lloi,

afin de ne pas exposer les secrets de l’État Si j’en ai connu quelques-uns, je les ai Oubliés avec cette légèreté qui m’est naturelle. 11 n’y a que trois choses dont j’aie conservé un plein souvenir, lesboDtés du feu Roi, mes torts envers madame la Dauphine, et la générosité de la Reine pour les oublier. J’ai fait peu de mal, j’ose le dire ; j’ai rendu des services ; je ne m’en ferai cependant pas un droit ni un titre. Je tiens à tout obtenir de votre courtoisie ; vous êtes trop spirituel pour voir en moi une personne à craindre, et trop galant pour vous refuser à rendre une femme heureuse. Je demande la permission dorénavant d’habiter Luciennes (1), de venir à Paris quelquefois ; je vous assure, monsieur le comte, que je ne suis pas dangereuse, et la rigueur même la plus juste doit avoir son terme. »

Ce n’était pas en vain que la comtesse Du Barry s’était adressée à la générosité de la Reine Marie-Antoinette et à la galanterie de M. de Maurepas. Dans les vingt-quatre heures, elle reçut une réponse favorable à ses désirs : « Madame la comtesse, vous m’avez charmé en vous adressant à moi. Oui, sans doute, votre exil doit avoir un terme ; votre douceur, vos qua-

(1) Lettre du 7 janvier 1776.

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lités précieuses, la réserve que vous avez gardée dans la disgrâce, vous ont donné droit à une auguste indulgence ; tout mon mérite a été de la provoquer. Vous pouvez aller à Luciennes, et êtes libre d’aller à Paris. Veuillez accepter mes remerciements de la bonne opinion que je vous ai inspirée. J’ai l’honneur d’être, madame la comtesse, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Le comte de Maurepas (1). »

Ainsi était le vieil esprit gentilhomme, facile, galant, empressé. On ne peut dire la joie qu’éprouva la comtesse Du Barry de se retrouver à Luciennes, d’y revoir son petit parc, ses arbres favoris, les fleurs qu’elle avait plantées avec le feu Roi, ses gracieux appartements, ses salons ornés de ses belles peintures, signées de Fragonard, de Vernet, Doyen, ses porcelaines de Chine, cages, paravents de l’Inde, chaises à porteurs; elle y retrouva son épagneul, sa perruche favorite et Zamore, le petit gouverneur noir de Luciennes; mais elle put remarquer combien déjà Zamore avait changé de sentiments ; elle ne trouva plus le même respect ; chez les nations asiatiques, le dévouement ne va pas au delà de la fortune, et le fatalisme commande d’abandonner le maître qui n’a plus

(I) Autographe.

la môme somme de bonheur et de pouvoir. La comtesse Du Barry n’était plus la reine, et Zamorc devait saluer toute fortune nouvelle qu s’élèverait, môme dans la tempête.

Ce fut une fête pour les habitants de Luciennes et de Louveciennes que l’arrivée de la jeune et bonne comtesse, la providence des pauvres, la joie, la fée du canton. Elle n’était pas riche; imprévoyante, désintéressée, elle n’avait rien amassé, elle avait même pour 1,500,000 fr. de dettes; ses diamants étaient sa seule richesse. Elle espérait que Louis XVI et la Reine lui continueraient tout ou partie de sa pension, ou bien lui achèteraient ses diamants les plus précieux. Elle continuait donc ses aumônes, ses fêtes, ses galas, avec une douce et charmante prodigalité. Pas un de ses amis ne l’avait abandonnée : les ducs de Brissac et d’ Aiguillon, le maréchal de Richelieu, le prince de Soubise, venaient incessamment à Luciennes, comme pour y rappeler d’autres temps.

On parlait peu et encore en secret ; on gémissait sur les fausses tendances, les égarements de ce système novateur qui perdait la prérogative royale et les prestiges de la couronne. M. de Miromesnil, esprit léger et vani-

teux, rappelait avec solennité les parlements, et le comte de Maurepas mettait le peuvoir aux mains de ces insupportables remueurs d’idées, novateur&stérilesetambitieux,lecomtede Saint- Germain, Turgot, Malesherbes; et avec leur pouvoir arrivaient les émeutes, les résistances, le sang versé. Les amis du feu Roi voyaient s’approcher de terribles événements. Au milieu de ces périls prévus, la comtesse Du Barry promit de se vouer à la reine Marie-Antoinette, car elle suivait en tremblant déjà les intrigues qui voulaient la perdre.

Au petit pavillon de Luciennes, la comtesse Du Barry eut l’honneur de recevoir parmi ses hôtes l’empereur Joseph II qui vint la voir, comme Pierre I" avait visité madame de Maintenon, avec cette différence que Pierre I er resta froid, presque impoli envers madame de Maintenon, tandis que Joseph II fut d’une belle galanterie ; il parcourut le petit jardin de Luciennes en donnant le bras à la comtesse. Toute la préoccupation de madame Du Barry fut de bien faire répéter à Marie-Antoinette tout son dévouement. Comme la comtesse remerciait sur l’honneur que lui faisait un empereur en la visitant : « La beauté, Madame, est toujours reine, » répondit Joseph II. Souvent la com-

tesseDu Barry, en parcourant le petit jardin de Lucicnnes, s’asseyait mélancolique sous le tilleul cliéri du feu Roi ; des larmes abondantes coulaient de ses yfeux. Elle portait quelquefois des habits de deuil. Ses amis lui conseillaient un voyage : elle vint séjourner quelque temps à sa terre de Saint-Vrain, plantée toute à l'italienne, beau jardin au milieu de l’Orléanais. Elle séjourna ensuite en Guyenne, chez le duc d’ Aiguillon. La noblesse toulousaine, liée aux Du Barry, vint la visiter avec honneur.

Hélas 1 tout continuait à s’ébranler à Versailles. Le Roi Louis XVI, faible et brusque tour à tour, désireux du bien et de popularité, passait de la résistance saccadée aux concessions les plus tristes. Roi honnête homme, autour de lui la cour étaitplus corrompue, plus intrigante que sous Louis XV, et la noblesse s’abdiquait elle-même. Princes, seigneurs se ruinaient pour des comédiennes; à Longchamp, elles apparaissaient dans des conques d’ivoire avec des chevaux harnachés d’or (1). On devenait prodigue sans dignité ; la manie des idées anglaises et américaines envahissait tout. Quelques gentilshommes ambitieux ou hébétés par les

(1) Journal de Bachaumont, 1772 ; et mon Louii XFJ.

fausses doctrines, tels que les Lafayette, les Montmorency, jouaient aux constitutions républicaines, et la banque genevoise dirigée par MM. Necker et Clavière jetait à Paris des faiseurs d’affaires de Bâle, de Neuchâtel, sorte d’agioteurs puritains qui allaient remplacer les élégants fermiers généraux. Déjà l’on ne parlait que des salons de madame Necker, femme de lettres qui aspirait à la renommée en érigeant une statue à Voltaire, dont elle recevait de charmants vers en échange (1).

La comtesse Du Barry ne fut désormais occupée que de la reine Marie-Antoinette. En Angleterre, en Hollande, d’odieux pamphlets étaient publiés contre l’adorable princesse avec la même rage qu’ autrefois contre la comtesse Du Barry. Les écrivains n’épargnaient ni les grâces ni la vertu de la Reine. Beaumarchais fut chargé de négocier à Londres avec les misérables qui attaquaient la Reine, comme il avait été chargé dans d’autres temps d’une négociation semblable pour la favorite. Dans la triste affaire du collier, la comtesse Du Barry, qui savait l’histoire de ces diamants, vint témoigner hautement pour la Reine devant la commission

(t) Poésies légères , XXVII.

d’enquête du parlement de Paris. Liée avec le prince Louis de Rohan, elle sacrifia cette amitié à l'honneur de la Reine, quelle défendit hautement, et qui sut ainsi quelle pouvait compter sur le dévouement de la comtesse Du Barry (1).

Ce fut l’époque de ses plus doux rapports avec le comte de Cossé-Brissac ; ils inspirèrent cette correspondance respectueuse et charmante comme la bonne et tendre amitié à laquelle se mêlèrent les lettres de madame de Mortemart, la fille même du duc de Brissac. La comtesse attachait d’autant plus de prix à cette gracieuse liaison qu’elle perdait tous ses amis, ceux du feu Roi : le duc de Richelieu, le prince de Soubise, le chancelier de Maupeou; ils moururent à temps (2), au milieu des tendances nouvelles d’un pouvoir qui se perdait. Combien de fois madame Du Barry, parvenue à un âge de la vie où viennent les pensées sérieuses, ne dutelle pas s’applaudir d’avoir soutenu le ferme système du chancelier de Maupeou! Combien de fois le portrait de Charles I er par Vandick, quelle avait oflert à Louis XV, ne dut-il pas se représenter à sa mémoire, au bruit des parle-

(1) La comtesse Du Barry fut admise plusieurs fois à l’honneur de voir la Reine ii Triauon. Toujours elle pliait le genou devant elle et lui baisait la main.

uients, des émeutes de rue, de ces criailleries de la bazoche ! Mais à quoi bon revenir sur le passé, quand le présent marchait si vite et si fatalement? On touchait à la Révolution française et aux États-Généraux de 1789.

Les fanatiques, les niais et les intrigants qui préparaient les excès de la démocratie, marchaient dans leur œuvre sans en connaître précisément la portée. Le comte Jean Du Barry lui-même, devenu parlementaire très-prononcé, avait été nommé colonel de la garde nationale de Toulouse qu’il avait habillée à ses frais, car il tenait un grand état fort aimé de la bourgeoisie. Gomme tous les gentilshommes, un peu dépensier, mécontent ou novateur, il s’était jeté dans les sarabandes de Ja Révolution. La noblesse prit une grande part à ces premiers troubles ; beaucoup de gentilshommes croyaient à un retour de la Fronde, d’autres à une révolution anglaise. Ce fut en grande partie la noblesse qui, en corrompant ses croyances, fit entrer le peuple dans la révolution. Quand il y fut entré un peu malgré lui, il voulut rester maître et il fit bien, car c’était son droit (1).

Ce qui surtout devait être insupportable,

(1) C’est cc point île vue que j’ai fait ressortir dans inou Histoire de ta Restaurai ion.

dans cette organisation turbulente et démocratique, ce n’était pas l’Assemblée constituante elle-même, pouvoir constitué et régulier, mais ces petites municipalités improvisées, ces clubs grouillant après 1789 dans les campagnes, les districts, les communes. Tout pouvoir un peu large, un peu grand, a respect de lui-même et des autres ; mais quelle pouvait être la responsabilité de tous ces petits despotes en sabots, de ces cabaretiers en bonnets rouges, huissiers, maîtres d’école, hurleurs de clubs, haineux contre tout ce qui avait gardé quelque élégance de mœurs, des mains blanches et effilées? Un club s’était donc établi à Louveciennes, où la comtesse Du Barry avait répandu tant de bienfaits : adoption d’orphelins, hospices, pensions de retraite, dons aux pauvres, travail aux ouvriers. Le centre de ce club était dans la domesticité même de la comtesse : le maître d’hôtel, le jardinier. A la tête de cette conjuration de valets de pied, se tenait Zamore, le négrillon comblé des bienfaits de la comtesse Du Barry, et qui s’intitulait alors l’ami de Franklin et de Marat (1). Zamore devint un des grands agitateurs du club de Louveciennes et du district

(1) Papiers du Comité de sûreté générale. Déposition de Zamore.

de Versailles. On avait dit à la multitude que ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de partager les terres; or, Zamore savait presque tous les secrets de sa maîtresse. Quelle admirable conquête pour les chefs que ce misérable qui pouvait la livrer corps et biens au Comité !

La comtesse Du Barry vivait dans la plus silencieuse circonspection à Luciennes, afin de se faire oublier. Un grand bruit se fit tout à coup à l'occasion de la comtesse Du Barry : à cette époque de vol et de pillage, le là janvier 1791, les murs de Paris furent couverts de placards ainsi conçus : « 2,000 louis de récompense. 11 a été volé dans la nuit du 10 au 11 janvier, chez madame Du Barry, au château de Luciennes, près Marly, les objets suivants (1)....» Ici était le détail des écrins, pierres précieuses, diamants blancs et noirs, algues marines, perles fines, émeraudes, rubis, saphirs. On aurait dit les mines de Golconde ouvertes sous la baguette d’un génie et coulant à plein bord.

Ces diamants étaient-ils réellement volés, ou avait-on supposé un vol pour leur donner une destination généreuse et secrète? Quelques

(2) J’ai là une de. ces affiches sous les yeux ; elle est dans les papiers du procès de la comtesse Du Barry. (Tribunal révolutionnaire.)

jours après, les journaux anglais annoncèrent que les voleurs de l’écrin de la comtesse avaient été arrêtés dans un cabaret de Londres (t).

Sous ce prétexte, la comtesse s’adressa immédiatement à la municipalité de Luciennes pour obtenir un passe-port à l’étranger; il lui fut accordé sans hésitation. Elle prit également une lettre de crédit illimitée des banquiers hollandais Vanderneyer père et fils, dont la maison de banque, alors rue Vivienne, était depuis longtemps en rapport d’affaires avec la comtesse Du Barry. Dépositaires de ses actions de la Caisse d’escompte et chargés de la vente de quelquesuns de ses diamants, les banquiers Vanderneyer étaient fort dévoués à la comtesse. Il résulte même d’une de leurs lettres qu’ils avaient cherché à placer les diamants en Hollande au plus bas prix, a Les juifs n’avaient offert que (50,000 livres des girandoles, 25,000 de la bague, 18,000 du brillant, et pour tout le reste 150,000 livres. »

Ce fut le 4 avril 1791 que madame Du Barry arriva à Londres, avec passe-port régulier et français : la lettre de crédit de MM. Vanderneyer à leur correspondant était illimitée :

(1) Celte annonce avait été insérée à prix d’argent dans le Norning-Chroniclc.

« Vous pourrez compter à madame la comtesse Du Barry toutes les sommes qu’elle vous demandera sur son reçu. » Il résulte des pièces lues au tribunal révolutionnaire que madame Du Barry n’était allée à Londres que pour aider ce que le comité de sûreté générale appelait la conspiration des émigrés. Ce comité, bien informé par les espions, avait appris qu’avec une prodigalité chevaleresque la comtesse abandonnait tout ce qu’elle avait reçu de Louis XV et le consacrait à la Reine, quelle voulait sauver. A Londres, elle vit la plus haute société. M. Pitt vint lui-même lui rendre une visite publique : grande imprudence ! La comtesse semblait n’avoir aucune idée du péril auquel elle s’exposait «avec son extrême légèreté et son étourderie; elle s’occupait d’objets futiles pour son retour : elle écrivait même à son intendant de Luciennes de prendre bien garde « à ce que les confitures de septembre ne fussent trop cuites (1) selon son usage. »

Au mois de décembre de cette année 1791, la comtesse Du Barry revint à Luciennes ; il y avait alors comme un moment d’arrêt dans la Révolution, ou, pour parler plus exactement, dans ses

(I ) Autographe.

.formes politiques. Les niais constitutionnels, MM. de Lafayette, Noailles, Liancourt, Narbonne, s’imaginaient que la constitution de 1791 pourrait s’engrener et rouler seule. La violente répression des pétitionnaires au Champ-de- Mars avait un moment comprimé l’anarchie.

Quand on donna une garde constitutionnelle au Roi, le duc de Cossé-Brissac, l’ami de la comtesse Du Barry, en fut nommé colonel. Dès ce moment, il fut en butte à toutes les dénonciations de la Gironde, la plus perverse, la plus intrigante des coteries, justement frappée par l’énergique Montagne. Sur le rapport de Brissot, le duc de Brissac fut arrêté.

Cette nouvelle se répandit bientôt; la duchese de Mortemart, digne et tendre fille du duc de Brissac, écrivit à la comtesse Du Barry : « Madame de Mortemart a l’honneur de faire un million de compliments à madame la comtesse Du Barry, et la prie de vouloir bien lui donner des nouvelles de son père. Elle aurait bien plus tôt envoyé à Luciennes, si elle n’avait craint d’importuner madame la comtesse Du Barry ; elle la prie d’agréer l’assurance de son respect (1). »

Madame de Mortemart avait raison d’être

(I) Autographe.

inquiète de M. le duc de Brissac. Un moment arrêté, il fut désigné par la Gironde comme une de ces victimes livrées à la haute cour d’Orléans. Entassés sur des charrettes, les prisonniers se mirent en route par Versâilles ; assaillis près de l’Orangerie par des brigands, le duc de Brissac seul fit une belle défense ; vieil officier revêtu de l’uniforme, il s’empara du sabre de l’un des assassins, fit le moulinet, en tua et blessa plusieurs avant de succomber. Si tous les proscrits de 1789 avaient montré cette résolution, ces bandits que dirigeaient Marat, Camille Desmoulins, Sergent, Panis, se seraient cachés jusque dans les caves. Les anarchistes ne sont audacieux que lorsque les gens honnêtes baissent le cou devant la terreur.

Quelques jours avant sa mort, le duc de Brissac, comme s’jl en avait eu le pressentiment, écrivit à la comtesse Du Barry ( l) : a J’ai reçu ce matin la plus aimable lettre de celle qui depuis longtemps absorbe toutes mes émotions; je vous en remercie. Oui, vous serez ma dernière pensée. Je gémis, je frissonne ; adieu, cher cœur (2). » Ce billet, écrit à la façon de Henri IV, précéda de quelques jours seulement

(1) il août 1792.

(2) Elle fut apportée par M. de Monsubri, aide de camp du duc de Brissac. ami de madame Du Barry.

une scène (le cannibales. Le h septembre, on entendit un bruit de voix confuses autour du château de Luciennes; des misérables portaient une tête au bout d’une pique avec ces mots :

C’eU Brissac. Cette tête fut jetée dans le vestibule du château, et ces hommes avinés s’écrièrent : « Voilà la tête de ton amant. » Ce n’était pourtant qu’une cruelle forfanterie : cette tête n’était pas celle du duc de Brissac, les misérables avaient menti à la tombe pour percer cruellement le cœur d’une pauvre femme.

La douleur de la comtesse Du Barry fut immense ; elle respire dans toute la lettre qu’elle écrivit à madame de Mortemart :

« Personne n’a mieux senti que moi, .Madame, l’étendue de la perte que vous venez de faire. J’espère que vous ne vous êtes pas méprise sur le motif qui m’a empêchée de vous faire plus tôt mon triste compliment en mêlant mes larmes aux vôtres. La crainte d’augmenter vos tristes douleurs m’empêche de vous en parler; l’iniquité est à son comble ! Une destinée qui devait être si glorieuse! Quelle fin, grand Dieu !• Le dernier vœu de votre malheureux père, Madame, a été que je vous aime en sœur. Ce vœu est trop conforme à mes sentiments pour qu’il ne soit pas rempli.

« Du Baruï. »

Cet échange de sentiments si tristes entre deux femmes profondément émues les lia d’une plus tendre amitié encore. La comtesse Du Barry plus imprudente résolut un nouveau voyage à Londres, toujours sous le prétexte de rechercher les voleurs de ses diamants, et sans doute pour suivre les négociations secrètes quelle avait commencées avec la famille royale. Néanmoins, elle se mit tout à fait en règle, et en faisant constater son civisme, elle demanda un passe-port au district de Versailles. Elle engagea sa parole qu’elle reviendrait avant un mois. Le passe-port visé par le ministre des relations extérieures, Tondu-Lebrun, fut communiqué aux comités de la Convention nationale pour sa plus grande régularité. La comtesse put quitter Paris le 1 h décembre 1792, en plein procès du Roi, que les Girondins livraient aux Montagnards pour garder quelques mois de plus un pouvoir impuissant. Les esprits absorbés donnèrent peu d’attention à ce voyage de la comtesse Du Barry; cependant le Comité de sûreté générale qui remplissait l’Angleterre d’espions sut les moindres détails du séjour de la comtesse à Londres, où elle vit, au nom de la Reine, M. de Calonne, les princes de la maison de Lorraine, les Rohan, et quelques-uns des membres

du ministère anglais. Le 25 janvier 1793, après la terrible catastrophe du 21, elle assista tout en deuil au service funèbre qui fut célébré à Londres pour le repos de l’âme du Roi de France. La comtesse put se souvenir encore une fois de la menaçante prédiction qu’elle avait faite à Louis XV en lui présentant le portrait de Charles I* r , chef-d’œuvre de Vandick (1).

Après ces témoignages publics d’un si pur royalisme, on ne s’explique que par une extrême légèreté ou un immense dévouement la résolution imprudente de la comtesse Du Barry , qui se hâta de revenir en France, parce que, disait-elle, sa parole était engagée devant la municipalité de Luciennes. Faux point d’honneur dans les conditions exceptionnelles et terribles où se trouvait la France : M. Pitt, ce grand esprit, lui prédit le sort de Régulus. La comtesse Du Barry brûlait de revoir Luciennes, ses bosquets enchanteurs ; Luciennes au mois de mai, ce palais d’Armide, avec ses fleurs embaumées sur les coteaux qui dominent la Seine.

(I) Papiers du Comité de sûreté générale. L’espionnage de ce Comité était fort bien organisé en Angleterre et partout. On peut s’en faire une idée par la lecture des Mémoires de Sénart.

LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. — L’ÉCHAFAUD ET LA COMTESSE DU BARRV ( 1792 - 1793 ).

Les nouvelles que la comtesse recevait de Luciennes lui froissaient le cœur; elle espérait par sa présence mettre un terme à un état de choses violent. L’indigne Zamore, comme ces méchants eunuques noirs des contes arabes, avait pris possession des appartements du château; l’intendant, le chef d’office, membres très-patriotes du club, s’étaient distribué les terres : chacun de ces dignes citoyens voulait rester en possession des dépendances de Luciennes. L’extrême légèreté de la comtesse Du Barry ne lui avait pas permis de bien étudier cette situation très-simple des intérêts en France. Ceux qui s’étaient emparés des biens des ci-dcvantémigrésn’avaientpas d’autre préoccupation que de leur faire couper le cou, afin de devenir propriétaires définitifs. Le dix-huitième siècle était trop sceptique pour croire à la légende allemande, qui faisait revenir l’ombre d§s vieux seigneurs dans les souterrains du château ; la

Révolution chantait en chœur comme les brigands de Schiller :

Et les morts ne reviennent pins.

Si donc les honnêtes habitants, les paisibles cultivateurs de Luciennes et de Louveciennes avaient salué avec reconnaissance le retour de la comtesse Du Barry, leur bienfaitrice, il n’en fut pas ainsi des clubistes installés au château et qui avaient pour chef un de ces hommes de lettres, de médiocre espèce, terribles comme les parleurs de tribune aux jours de révolution : son nom était Greive, et comme Zamore il signait : « l’ami de Franklin et de Marat. » D’intelligence avec le méchant noir, ils dénoncèrent à Héron (1) , l’agent du Comité de sûreté générale, le château de Luciennes comme un grand dépôt de richesses, et la comtesse Du Barry comme d’intelligence avec les princes et les émigrés. Greive adressa une pétition en ce sens à la Convention nationale. La comtesse invoqua le passeport signé par Tondu-Lebrun, visé par le Comité. La Convention, en passant à l’ordre du jour, ordonna une enquête ; car si les faits étaient

(1) Voyez, sur- les pillages commis par Héron, les Mémoires de ScHnrl.

vrais, le glaive de la loi ne tarderait pas à frapper.

Le 3 juillet 1793, un arrêté du Comité de sûreté générale, toujours sur la dénonciation de Greive et du club de Louveciennes, ordonna d’arrêter la ci-devant comtesse Du Barry. L’exécution de cet arrêté, signé Vouland, David, Vadier, Panis, Jagot, Lavicomterie, fut confiée à Héron, le dépisteur d’émigrés, de bijoux et de trésors, et à l’homme de lettres Greive, son ami, installés au château. La comtesse Du Barrv, réveillée en toute hâte, fut conduite directement de Luciennes à la prison de Sainte-Pélagie. Ce n’était pas encore la mort ; Sainte-Pélagie n’était qu’une prison de suspects.

On cite encore de la comtesse un beau trait : On proposait de la faire évader; les moyens étaient sûrs; mais on ne pouvait sauver qu’une personne, elle préféra donner son passe-port à une de ses amies, mère de famille, idole de ses enfants, et captive comme elle à Sainte Pélagie.

Dans ce temps de liberté, il y avait plus de six mille suspects à Paris, aux mains de ceux qui avaient tant déclamé contre la Bastille ! Les prisons alors étaient le séjour de la bonne compagnie; on y chantait, on y jouait la comédie. La hiérarchie des rangs et des conditions sociales

s’y était maintenue: on aurait dit encore la veillée des châteaux de Bretagne autour de cette grande table où les femmes brodaient des tapisseries en écoutant les vieilles légendes de la patrie (1 ) .

Pendant ce temps, Luciennes restait à la discrétion de Zamore, de Greive, de Salanave, chef de la cuisine, et de Formont, jardinier, qui établissaient un club dans le petit salon chéri de Louis XV dont la vue admirable s’étendait sur toute la vallée de la Seine. L’homme de lettres Greive, installé sur le divan, savourait le vin d’Aï en écrivant quelques articles patriotiques à la brise du soir dans le salon du tyran Louis XV. Sur sa dénonciation, on arrêta les deux banquiershollandais Vanderneyer. Leur crime était d’avoir tenu à la disposition de la comtesse Du Barry, à Londres, des sommes considérables, opération simple et commune dans la banque (2) ; odieux prétexte pour s’emparer de va-

(1) J’ai trouvé un livre bien curieux, c’est V Almanach des prisons de 1794. Les suspects y font beaucoup de vers; le duc de Laval s’y fait remarquer par scs bouts-rimés.

(2) Voici la lettre purement d’allaires de Messieurs Vanderneyer, qui les lit traduire au tribunal révolutionnaire :

4 Mai 1702.

J'ai l'honneur de tous informer que l'on me mande d'Amsterdam quaptfcs beaucoup de recherches pour trouver des acquéreurs pour

leurs importantes. Les Vanderneyer possédaient une grande fortune, et c'était l’époque où l’on mettait en coupe réglée les financiers de l’ancien régime. 11 n’y eut d’excepté de ces persécutions contre les financiers que cette froide colonie de spéculateurs genevois calvinistes dont Haller fut le modèle, qui donna des gages à la Révolution en achetant les biens nationaux, les vases sacrés des églises, les tableaux des grands maîtres, les boiseries artistiques des châteaux. On fureta partout à Luciennes, pour trouver bijoux, pièces d’argenterie, objets d’art : rien ne fut épargné dans ces ravages. Les agents du Comité avaient toujours un prétexte pour confisquer les œuvres d’art en or et en argent : vieux blasons, souvenirs féodaux, titres nobiliaires; à cette vue, le patriote indigné mettait dans s sa poche les bijoux de l’ancien régime. Qui ne se souvenait de l’agathe de Sergent et du vol du garde-meuble ?

Bientôt, appelée devant le Comité de sûreté

vos diamants, il parait qu'il faut attendre des occasions de mariage, et l'on pourrait obtenir le prix ci-après :

00,000 livres pour les girandoles,

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