Madame la duchesse
Nos causeries nous ont souvent amenés à nous entretenir de cette société que j'essaie de peindre aujourd'hui , de cette société dont je me suis déjà occupé dans un autre ouvrage que vous connaissez.
Gérard de Stolberg, ou le Faubourg-
Saint-Germain; vous n'ignorez pas le motif qui m'a porté à me constituer l'historiographe de cette fraction importante du monde parisien , à m'instituer son peintre de genre ; si votre indulgence pour moi et ma malheureuse prose vous ont donné la pensée que je ne me trouve pas tout à fait au-dessous de la tâche que j'entreprends , ce m'est une raison de pluspourm'ouvrir envers vous, avec une franchise entière , sur la portée et le but d'un travail trop attaqué pour n'avoir pas besoin dctre expliqué de bonne foi.
Permettez donc que ce soit à vous que cette préface nécessaire s'adresse , à vous <iont j accepte avec confiance le jugcniciil , soit qu'il prononce sur le mérite
Hitteraiie de mon livre , soit qu'il décide de la convenance de son opportunité.
Souffrez aussi que je vous demande fie liie les six ou sept cents pages de ces deux in-8% non-seulement avec attention, mais encore avec le souvenir des réflexions dont je vais les faire précéder.
Je m'attendais, je vous l'avoue, en sténographiant la chronique contemporaine, h me voir attaqué par ceux qui pouvaient se croire intéressés à le faire, aussi me suis-je tenu prêt à répondre ; à me constituer moi-même mon avoué et mon avocat dans le procès qui devait m'étre intenté. Cette préface sera mon plaidoyer, je le mets sous votre patronage, non que je piétende vous l'aiic accepter la solidarité de mes opinions,
mais parce que je suis certain de la critique éclairée, juste, et totit ensemble bienveillante, à laquelle vous le soumettrez.
J'ai vu de très-près ce que l'on nomme le faubourg Saint-Germain ; j'ai vécu de sa vie, j'ai été à même de le juger, et, l'ayant jugé , j'ai cherché à le peindre tel qu'il est.
Ai-je réussi , me suis-je trompé?
Ce n'est pas à moi à prononcer sur ces deux questions.
Plusieurs écrivains de beaucoup de talent avaient essayé avant moi d'accomplir la tâche difficile à laquelle je me suis voué. Les uns menèrent le faubourg Saint-Germain sur le plancher
d'un théâtre, les autres l'enfermèrent, comme je le fais maintenant , dans le cadre frivole d'un roman.
Qu'est-il advenu de ces essais ?
Le faubourg Saint-Germain se plaignit de leurs auteurs , comme aujourd'hui il se plaint de moi , mais par d'autres motifs.
Vous nous avez indignement caricaturé , leur dit-il , vous ne vivez pas dans nos sanctuaires, vous ne fréquentez pas nos temples , vous ignorez nos mœurs et nos usages , ce que vous avez peint n'est pas ressemblant.
Le faubourg Saint-Germain avait raison, car toujours on le travestissait de
inanièj'c à le rendre méconnaissable, de façon à le représenter au public odieux, ridicule ou bête.
Venez , ajoutait-il , nous examiner de près , venez dans nos salons , dans nos châteaux , frappez à nos portes et nous vous ouvrirons , puis ensuite jugez-nous avec confiance , et vous ne nous entendrez pas nous plaindre.
Alors, mon cher Henri , moi qui vivais au milieu de cette portion de la société , qui ne demandait que des peintres travaillant d'après nature, j'ai longtemps examiné et observé ce modèle si désireux d'une étude ressemblante , j'ai cherché à l'apercevoir sous toutes ses faces, je l'ai regarde'' au soleil vi h la luniicre des bou-
gies , je l'ai regardé fardé de coquetteries et dans le négligé de sa robe de chambre , et quand cette étude consciencieuse s'est trouvée achevée , j'ai taillé ma plume et je me suis mis à écrire.
Gérard de Stolberg parut.
Le faubourg Saint-Germain le lut, et me condamna pour plusieurs motifs qu'il n'est pas inutile de faire connaître.
Votre livre est immoral , dirent les uns, la vérité est bonne à montrer quelquefois, mais nous ne sommes point des sauvages de l'Océanie, respectez notre pudeur, mettez au moins un tablier à votre vérité.
D'autres : Votre livre est immoral, en
ce qu'il attaque les usages reçus; sachez, monsieur, que le vice même, lorsqu'il devient coutume chez un peuple, est respectable, et que l'attaquer par conséquent mérite le blâme.
Que répondre à de tels argumentateurs? auriez-vous dit; j'ai tort et vous avez raison, auricz-vous dit; je reconnais que le vice et la vertu ne sont que deux conventions variables, au gré du Journal des modes. 'Non, mon cher Henri, cette parole ne serait jamais sortie de votre bouche , et je n'ai pas eu la condescendance de la prononcer.
Mais le plus grand nombre de ceux qui ont condamne Gérard de StoJhcri^ coinmc un mauvais livre, et son auteur
INTRODUCTION. fl
comme un homme dangereux, ne se sont point servi de ces pauvres arguments; ils y ont mis plus de finesse et plus de mauvais vouloir.
Ils m'accusèrent d'avoir abusé de ma position dans le monde pour faire mon profit de ce que j'y apercevais.
Ils m'accusèrent d'avoir peint des portraits.
Ils m'accusèrent d'avoir révélé des secrets d'intérieur.
Puis enfin ils m'accusèrent, en dernier lieu, de n'avoir pas fait mon tableau avec exactitude.
Dans ce déchaînement presque gêné-
1 al , bien peu de gens osèrent prendre ina défense; cependant il y en eut; quelques-uns me demandèrent si je ne me défendrais pas, qu'il serait urgent que je répondisse.
A ceux-là qui me portaient quelqu'intérêt, qui me conseil laienl , pai* un sentiment de sincère attachement, de icpousscr la malveillance des jugeurs courroucés , je promis de lépondre, et voilà, mon cher Henri , ce qui vous altiie l'envoi de cette préface.
Je me servirais de peu de paroles pour ma défense, mais Je serais plus long ensuite à expliquer toute ma pensée sur le faubourg Saint-Germain , mon inimitié coiilrc lui, comme masse, lundis que
la plus grande partie des individualités dont il se compose sont l'objet de mon attachement ou de mon respect.
Je commencerais par ma défense, misérable question personnelle , qu'il me faut bien vider, cependant, pour n'en pi us reparler, et pour débarrasser la suite de mes raisonnements de l'amertume de ces ti^casseries.
Il est vrai que j'ai profité de ma position dans le monde pour le peindre. Je ne sais pas comment, sans y aller, il m'eût été possible de parler de lui; je me serais alors trouvé dans le cas de ces auteurs auxquels on a tant reproché l'ignorance de leurs descriptions.
Vraiment, pour répondre à ce pre-
mier reproche, il me faudrait ajouter un couplet à la complainte si fameuse de M. de la Palisse.
Mais j'arrive à des reproches plus graves.
« Vous avez fait des portraits, et la » preuve que nous en fournissons, c'est )) la liste que nous faisons courir des vc- » ritables personnages de votre roman. »
Preuve concluante! s'il en fut jamais.
Eh bien, je réponds à cela : Non, je n'ai pas fait de portraits, j'ai peint des caractères; si vous donnez des modèles à mes caractères, si vous les revêtez de chair et d'os, est-ce ma faute, ai-je fait une liste, moi, ai-jc dit à qui que ce soit
au monde . Ceci est le portrait de M. tel , ceci le portrait de cette jeune femme que vous connaissez, et l'ai-je montrée du doigt ?
Non , cent fois non, je ne l'ai pas fait. Mes personnages représentent des caractères et nullement des portraits; il vous a plu, pour avoir le droit de vous fâcher, de déchirer mon livre par lambeaux , de tirer chacun de votre côté , en vous disputant tel ou tel personnage. On a entendu dans plus d'un salon les discussions suivantes : Cette femme, c'est ma cousine; elle est frappante de vérité!
Non, c'est ma sœur; non, c'est ma tante; cet homme, c'est moi. Vous?
laissez donc. Oui, c'est moi. Chacun voulait s'accommoder d'une part de
personnage pour s'en faire un devoir d'insurrection contre l'auteur.
Des listes contradictoires coururent , cela était par trop maladroit; on n'en fit plus qu'une.
J'eus beau crier .- Votre liste est fausse; mon livre peint des caractères et point de portraits; on ne m'écouta pas. Maintenant si , comme certain personnage furieux de la tranquille paix dont on s'accorde à le laisser jouir , vous voulez vous reconnaître dans les caractères que j'ai tracés , libre à vous.
Qu il soit bien constaté seulement que je ne fais pas de portaits.
On m'a ollert de me livrer des por^
traits et des secrets d'intimité, que je n'aurais plus qu'à diviser en chapitres pour en faire des romans; j'ai refusé.
On m'a offert de poser, on m'a demandé un chapitre, une ligne, un mot; on m'a dit : Je me livre à vous; placezmoi dans votre roman comme vous l'entendrez; donnez-moi seulement un coin, aidez-moi ainsi à faire mon hiver; on m'a écrit (j'ai les lettres), on m'a pressé.
J'ai refusé , encore une fois , je ne suis pas peintre de portraits.
Croirait-on qu'après toutes ces accusations on a établi en dernier lieu que mon livre ne peignait pas le monde.
Je n'ai rien à répondre à cela, sinon I. À
qu'il faut bien qu'il y ait du vrai clans ses descriptions, puisqu'on a pris des caractères pour des portraits, et l'intrigue du livre pour une révélation d'intimité.
Voilà, mon cher Henri, toute ma défense; vous la trouverez peut-être trop laconique et pauvre d'éloquence; Je n'y saurais que faire; je ne prétends pas y ajouter un mot, et j'ai répondu sans phrases, parce qu'il fallait être clair et
précis.
J'espère l'avoir été ; maintenant en voilà assez sur ce sujet, passons aux causes de mon inimitié contre le faubourg Saint-Germain, comme masse.
Depuis l'instant où j'ai cherché dans
la société autre chose que la distraction d'un hiver; du jour où je me suis mis à étudier sérieusement le faubourg Saint- Germain comme valeur sociale , j'ai dû me convaincre bien péniblement que, par sa propre faute , il n'était plus rien et ne comptait plus pour rien dans l'échelle politique des partis.
Nous sommes arrivés à une époque où chaque opinion dénombre sans cesse ses forces . les maintient dans son camp , les exerce sous ses chefs les plus influents et les plus habiles , parce que , sans qu'il y ait de guerre ouverte entre les différents partis qui divisent la France , il y a une lutte sourde, incessante, et que la victoire doit rester à celui qui aura le mieux mano3uvré.
J'ai vainement cherché la place du faubourg Saint-Germain dans un de ces camps, je n'ai trouvé sa bannière plantée nulle part.
D'où vient cette fatale inertie , deraandais-je ; pourquoi le faubourg Saint- Germain se retire- 1- il des luttes sociales?
Ne voyez-vous pas, me répondit-on, que des nuages orageux couvrent en ce moment tout notre ciel; il attend un rayon du soleil , il se réserve pour des jours meilleurs.
Pour (1rs jonrs meilleurs, m'écriais-je; cominciil , il croise tratiquillemcnt ses l>rns , et il legarde passer rcxpcricncc du
siècle sans la saisir, sans lui demander ses secrets; il s'enferme en sa tente, et se voue de lui-même à l'oubli ; mais , moralement parlant , il est plus coupable que l'homme sans force contre les atteintes du sort, qui se coupe la jugulaire avec un rasoir.
— Mais, monsieur, que voulez-vous qu'il fasse ?
— Ce que je veux qu'il fasse; je ne lui demande que le courage de vouloir être quelque chose. Le faubourg Saint-Germain est- il riche, est- il propriétaire, a-t-il des châteaux, des domaines, des fermes?
— Oui , monsieur, oui , il v a de tout
cela; il est très-riche propriétaire, et il faut bien qu'il soit riche pour entretenir à Paris des hôtels, des chevaux, des laquais.
— Qui le prie d'entretenir son luxe mesquin à Paris ?
— Et où donc, monsieur, voulez-vous envoyer le faubourg Saint-Germain?
— Où je veux l'envoyer, tout simplement chez lui.
— Quitter Paris, abandonner Paris et ses brillants hivers, vous n'y pensez pas, monsieur, c'est impossible; d'ailleurs, le faubourg Saint-Germain visite quelquefois ses terres; chaque année, avant d'aller aux eaux, il passe un mois
dans ses châteaux; il renouvelle ses baux, il demande des comptes à ses intendants.
^ Je comprends , il vient saigner la fertilité de ses terres ; il vient économiser au milieu de la production pour dissiper au milieu d'une folle consommation ; cela n'est ni juste ni raisonnable. Paris perdra la France en perdant tour à tour chaque parti qui arrivera au pouvoir; c'est une vaste prison où siège la puissance; ceux qui ont mis les lèvres à la coupe de ses enivrements, ne sortent plus des murailles de cette grande geôle.
Le faubourg Saint-Germain ne croit pouvoir vivre qu'à Paris ; il s'y repose dans l'indolence de l'attente; il renonce
volontiers au pouvoir qu il pourrait exercer, qu'il exercerait naturellement en demeurant dans ses terres; il renonce à tout cela pour avoir avec tranquillité ses loges à l'Opéra , ses bals tout l'hiver, et ses promenades du printemps au bois de Boulogne.
Cependant il croit former un parti, ou du moins être à la tête d'un parti qu'il nomme conservateur ; il fera de la politique en bals de souscription , de la force en dîners légèrement séditieux; il parlera à des masses de vingt personnes, du haut d'un verre de vin de Champagne dans fimprovisation d'un toast, puis il s'écriera :
Dira protifii' la France!
Et il aura joué son rôle politique de l'année. Tout ceci se passera à Paris, car il ne veut pas en sortir.
S'occupera-t-il dans ses terres d'élections, d'administration?
Non.
Profitera-t-il de sa richesse pour se faire une grande clientelle dans la province , où sont situés ses terres et ses châteaux?
Non.
Mais que conserve-t-il donc; car on ne conserve rien quand on n'a ni influence ni crédit , quand on n'a pas deux voix dont on puisse disposer dans des élections, quand on n'est point admi-
nistrateur, et qu'enfin on est tout simplement habitant d'une grande ville.
Il est conservateur, mais ne conserve rien.
Comme on dit d'un homme dont le collet de velours est brodé d'or :
— Cet homme est un pair.
— Pair de quoi?
Vous comprenez , mon cher Henri , la cause de mon inimitié contre le faubourg Saint-Germain; il n'a, comme pouvoir ou comme parti , aucune influence, mais il en a une pernicieuse comme mode et comme dissipation.
Du haut des murailles de Paris, le
faubourg Saint-Germain appelle tout ce qui, en France, peut largement payer sa bienvenue; pour lui les riches héritières, pour lui l'opulence de l'étranger.
Il emploiera la dot de l'héritière à se refaire de ses folies passées.
Use constituera gentilhomme, suivant du premier enrichi qui lui présentera des fêtes , du bruit , du luxe en guise de parchemins et de blason.
Car son existence à lui , faubourg Saint-Germain , est une existence toute d'extérieur.
Car il n'est autre chose que quelque fainéant Thierry ou Dagobert, qu'un
maire du palais, qu'un Ebroïn promène
dans Paris.
Car je ne sais quelle voix ou quelle trompette il faudrait faire retentir pour l'éveiller.
Car je ne sais quel Christ, envoyé de Dieu, pourrait le faire sortir de la cité fatale, et l'attirer sur la montagne, où il lui prêcherait des paroles de régénération.
En France il y a un parti conservateur manquant de chefs, manquant de richesses, manquant d'union; ce parti réside dans chaque province; c'est le gentilhomme qui naît et qui meurt sur sa terre, c'est le propriétaire et tout ce (\u\ tient à lui , sauf la grande propriété
et la richesse, qui forment à Paris le faubourg Saint- Germain.
Le parti conservateur est un vaste réseau que rien ne fait mouvoir, c'est une armée que le faubourg Saint-Germain trouverait toute prête, si au lieu de prétendre la gouverner des bords de la Seine il voulait se rapprocher d'elle, et lui donner en échange de la force et du véritable pouvoir qu'elle mettrait à sa disposition, ce lien qui lui est nécessaire, de chefs riches, et cet exemple de grands seigneurs retrouvant leur véritable importance aux sources qui la lui fournirent jadis.
Le parti conservateur serait puissant s'il avait des officiers. Ses officiers lui
manquent ; Paris , le plus terrible de ses ennemis, les lui énerve.
Mazarin et Louis XIV surent bien ce qu'ils faisaient en créant une cour, et par conséquent un centre de société, une capitale riche et pleine de séductions, ils tuèrent cette noblesse remuante qui les gênait, mieux que ne l'avait tuée la hache de Richelieu, L'échafaud de Montmorency ne fut point si fatal à la noblesse que l'étiquette et les honneurs de la cour de Louis XIV.
Après Richelieu et Louis XIII on vit encore la Fronde.
Après Mazarin et Louis XIV on ne vit plus rien,
Si, je me trompe, on vit la révolution, car Louis XIV avait bien tué la noblesse, mais il avait laissé le trône , seul face à face avec le tiers-état, et le tiers- état, se voyant seul face à face avec la royauté , dressa un échafaud sur lequel vinrent répandre leur sang ces deux puissances qui s'étaient tour à tour affaiblies, la royauté et la noblesse.
Depuis le jour où Louis XIV appela sa grande noblesse auprès de lui, depuis le jour où il lui fit abandonner la royauté de ses châteaux pour la domesticité du sien , depuis le jour enfin où Louis XIV jeta les fondements du faubourg Saint- Germain dans les bosquets de Versailles.
Qu'a fait le faubourg Saint-Germain
pour être appelé conservateur ou royaliste?
Il s'est fait le protecteur, le prôneur zélé de tous les novateurs dangereux, qui vinrent porter une main funeste sur l'édifice social.
Il couronna tour à tour les Voltaire, les Rousseau, les Diderot, les Helvétius, les d'Holbac, qui, sous son patronage, allaient détruisant la croyance religieuse et la croyance monarchique; il leur fit faire des statues, quand le bourreau de Paris brûlait leurs ouvrages, condamnés par le parlement.
Déjà, sous le patronage d'un duc d'Orléans, il .ivait profite'' do renfance d'un
roi pour corrompre les mœurs, et plus tard il corrompit le roi lui-même par les funestes conseils de ses roués les plus déhontés.
Ainsi donc , depuis la cour de Louis XXVjusqu'à la révolution de 1789, ce que l'on nomme aujourd'hui le faubourg Saint-Germain , et qui voudrait vainement se faire appeler du nom de parti conservateur, fut le destructeur des deux grands principes sur lesquels sont appuyées les bases de toute société humaine.
La loi religieuse.
Et la loi civile.
Par ces efforts se trouveront peu à
peu relâchés et dissous les liens qui unissaient entre elles les différentes parties dont se composait le grand ensemble de la monarchie française.
Après la révolution, tout ce qui formait jadis la cour, tout ce qui avait été grands seigneurs, se trouva resserré dans les bornes étroites d'une sorte de coterie, et prit le nom de faubourg Saint-Germain , du quartier qu'ils habitaient.
Sous l'empire , le faubourg Saint- Germain se tint dans une opposition muette, il semblait alors vouloir se remettre, dans le silence, des larges blessures qu'il venait de recevoir.
La restauration parut, et avec clic le
IxMRODUCTION. 35
faubourg Saint-Germain se releva, non pas dans sa puissance de cour, non pas dans sa valeur aristocratique , mais dans ses prétentions ligueuses et frondeuses.
Il ne songea pas un seul instant à se constituer dans l'état comme parti social conservateur, cherchant par son influence, ses richesses, ses talents et son énergie , à contrebalancer l'influence délétère du parti destructeur. Il eût fallu, pour arriver à ce but, se mêler au mouvement qui s'était opéré dans les esprits, il eût fallu abandonner la vie de Paris, entreprendre de combattre pied à pied l'action révolutionnaire destructive, qui partout s'expliquait aux populations comme un bienfait, qui partout
se revêtait des faux semblants de progrès
civilisateur.
Quinze ans la restauration gouverna Ja France, et quinze ans le faubourg Saint-Germain se laissa accuser, sans répondre par des actes, de ne voir dans le gouvernement qu'une position transitoire, qu'une halte dont le repos lui permettrait un jour un mouvement rétrograde vers un passé impossible à reconstituer.
Quinze ans le faubourg Saint- Germain s'appuya sur la restauration au lieu de lui servir d'appui; il ne sut ou xie voulut, pendant cette longue période, rnpprocber de la noblesse de province, de la propriété, puissance qu'il
laissa inerte, qu'il ne féconda point des lumières de son expérience et de son instruction.
Il vit sous ses yeux se fonder Findustrie française , ses immenses capitaux lui permettaient de s'en déclarer le chef; il pouvait aspirer à conduire et diriger ce nouvel élément de prospérité qui devait arrivera gouverner la France en lui créant de nouveaux besoins et de nouvelles ressources.
Il n'en fit rien.
Deux ambitions le tentèrent , s'élevèrent dans son esprit.
Il voulut les charges de la cour et les sièges de la chambre des pairs.
Quand ces deux ambitions se trouvèrent satisfaites , quand la cour et la chambre des pairs eurent reçu par fournées tous les noms du faubourg Saint-Germain , ce fut alors qu'il voulut s'immiscer dans la conduite des affaires.
Ce fut alors qu'il demanda à la royauté d'être plus forte, plus énergique, qu'il lui cria : Marchez en avant, nous vous suivrons, débarrassez-vous de ces entraves révolutionnaires qui s'opposent à chacune de vos volontés.
La royauté se laissa persuader, elle ne s'enquit point si les hommes qui lui parlaient ainsi avaient organisé dcrrièrr eux les masses conservatrices épar-
ses dans le pays ; elle ne s'enquit point si le faubourg Saint-Germain lui parlait comme l'organe des vœux d'une majorité, ou comme une inhabile conseillère , ne prenant avis que de ses espérances.
La royauté vint seule sur un champ de bataille mal préparé , le combat s'ensçagea, et elle le perdit.
Les véritables conservateurs n'eurent aucune part à la lutte, ce fut à tort que la révolution , dans l'enivrement d'une victoire facile, se vanta de s'être mesurée avec le parti royaliste et de l'avoir vaincu.
Les royalistes, disons mieux, les con-
servateurs, virent avec regret ces tristes dissensions que l'imprudence avait amenées, et dont le résultat menaçait de compromettre leur cause ; ils interrogèrent sur ces événements fabuleusement terribles le faubourg Saint -Germain ; témoin de ce grand duel.
Le faubourg Saint-Germain leur répondit : Nous avons été vaincus.
La stupeur fut d'abord profonde; mais quand ces premiers instants d'abattement furent dissipés, de toutes les parties de la France les conservateurs se relevèrent, et dirent : Non , nous n'avons pas été vaincus, car ce n'est pas nous qui avons combattu; ce n'est pas nous qui avons rêvé des espérances im-
possibles; ce que nous voulons , c'est le progrès par la conservation , c'est la royauté fortement établie sur une base constitutionnelle, c'est une constitution qui soit, non l'œuvre de théories scolastiques ou prétendues philosophiques, mais une constitution qui fasse de notre pays un royaume fort et puissant, dans le présent comme dans l'avenir.
A cet instant, parmi ces voix imposantes dont l'autorité conservatrice s'appuyait sur une longue expérience, des voix nouvelles se firent aussi entendre, des voix qui réclamaient contre le passé, que leurs ennemis leur jetaient en reproche.
Et ces voix appartenaient à la gêné-
ration d'aujourd'hui, à celle qui n'a rien à démentir, rien à oublier, aucuns regrets à immoler au bien de l'état.
Nous aussi, dirent ces voix, nous sommes royalistes, nous sommes conservateurs ; nous aussi , comme vous , nous voulons le progrès , mais nous le voulons avec l'appui glorieux de ce qu'ont fait nos pères, avec les enseignements de leur expérience; nous aussi nous voulons le progrès , mais nous ne pensons pas que pour l'obtenir il faille détruire les croyances divines et humaines des peuples, et pour cela nous ne voulons point votre progrès.
La révolution de i83o eut pour cflct ])iincipal de séparer nettement
les progressifs destructeurs et les progi'essifs conservateurs, d'amener peu à peu dans les esprits cette conviction, qu'il fallait s'émanciper de la tutelle centralisatrice sous laquelle Paris voulait les tenir.
Cependant, avant de répudier tout à fait le faubourg Saint-Germain , le parti conservateur de France fît encore un appel à ses sympathies, lui demanda encore une fois, s'il voulait, abandonnant son indolence et les trompeuses fantasmagories de ses espérances, renonçant à la qualité de bourgeois de Paris, redevenir puissant, riche, influent; nous vous attendons, lui cria-til , organisons , non pas une résistance passive , mais une action vive , féconde,
U INTROBUCTION.
créatrice; défendons, en marchant en avant, ce que l'on veut détruire; rétablissons ce que l'on a détruit, en devenant, non pas le pouvoir, mais la force morale influente, dont malgré lui s'empreint toujours le pouvoir.
Soyons comme les torys d'Angleterre, qui seuls, parmi les conservateurs de l'Europe, comprennent leur position, les chefs de toutes les branches delà vitalité de l'état. Yencz donc à nous, et nous vous replacerons aussi haut que vous ayez jamais été.
Ces voix parvinrent au faubourg Saint-Germain ; quelques-uns les entendirent, et se rallièrent au parti conservateur et royaliste qui voulait la puis-
sance par le progrès , à la tête duquel il proposait au faubourg Saint -Germain de le placer. Quelques jeunes hommes, quelques esprits supérieurs plus mûrs, secouèrent les liens que leur faisait l'habitude, et on les vit se présenter devant les électeurs , se mêler à la vie publique , donner à leurs provinces, par des créations industrielles, un bonheur et une aisance qu'elles n'avaient jamais connus.
D'autres cherchèrent , par des succès dans les travaux de la science ou de l'esprit, à rajeunir l'illustration de leur nom, à placer une nouvelle couronne sur leur blason.
D'autres encore, hommes d'actions, Bia
volonté énergique, au courage intrépide, se portèrent sur tous les champs de bataille, où leur cause, en Europe, pouvait se défendre par les armes.
Tous ceux-là comprirent que l'inaction énerve les partis comme les hommes; que les partis, comme les hommes, qui s'arrêtent sur le bord du chemin, laissent passer les autres voyageurs, et s'endorment espérant ainsi rassembler des forces pour les fatigues à venir. Quand ils se réveillent le soir, et qu'ils se remettent en marche, n'aperçoivent plus les voyageurs , qui le matin ont passé devant eux, et ne les rejoignent jamais.
Tous ceux-là comprirent qu'il fallait
être vivant au cœur de la nation; qu'il fallait s'agiter au milieu d'elle, ou lui faire savoir son nom par l'un des mille échos de la publicité pour n'en point être oublié, pour qu'elle ne refermât point ses rangs sur votre place vide.
Mais le nombre de ces hommes qui se séparèrent ainsi du faubourg Saint-Germain ne fut pas assez considérable pour opérer tout le bien qu'on aurait pu attendre d'une résolution générale.
Le faubourg Saint-Germain considéra comme moins fermes dans leurs opinions ceux qui voulurent être quelque chose , combattre moralement pour leur opinion avec d'autres armes que celles de l'inaction ; et cette manière de voir
du faubourg Saint-Germain retint beaucoup de jeunes hommes qui , pour rester purs, restèrent inutiles.
Pardonnez-moi , mon cher Henri, de vous avoir si longuement expliqué le motif de la guerre que mon livre fait au faubourg Saint -Germain; pardonnezmoi, surtout à propos d'une futilité telle qu'un roman, d'écrire une préface aussi sérieuse ; j'ai voul u, et c'est là mon excuse, que ma pensée fût comprise, non pas seulement de vous, il ne m'eût pas fallu tant de mots, mais encore de tous ceux qui liront mon livre.
Je suis convaincu que le Aiubourg Saint-Germain est la plaie malheureuse du parti royaliste conservateur.
ÏNTRODÙCTIOjy. 49
Non que je prétende que les individus dont il est composé soient tous incapables de bien et d'une influence heureuse.
Mais parce que cet être de raison , que l'on nomme le faubourg Saint-Germain , tient captif en ses liens les hommes les plus faits pour marcher à la tête du parti royaliste, autrement qne nominalement.
Parce que le faubourg Saint-Germain est comme ces vieilles coquettes, dont les séductions flétrissent les jeunes imaginations.
Parce qu'il consume sa force , son intelligence, et toutes les qualités que je
suis le premier à reconnaître à beaucoup des membres dont il se compose , en futiles travaux, en inutiles vouloirs, en fatigues d'hiver , en plaisirs vides.
Je me suis expliqué longuement sur le motif de mes attaques contre la constitution sociale du faubourg Saint-Germain, parce que j'ai voulu expliquer nettement que mon hostilité n'avait rien de personnel. Qu'elle s'attaquait aux choses et non aux individus.
Un roman est un cadre bien peu large pour de semblables prétentions ; les miennes ont été calculées sur mes forces. Que des voix plus puissantes parlent avec plus d'autorité.
Mon seul mérite sera de m'clrc le pre-
mier dévoué à ce travail ingrat de démolition régénératrice, d'avoir osé dire , avec une sorte de courage moral , aux hommes du faubourg Saint -Germain :
Vous vous endormez sur une brèche ouvei'te. Ce que vous vous imaginez être une force sociale , est une faiblesse qui vous per4-
Je sais bien que toutes mes paroles auront pour résultat de jne faire classer parmi les non purs, de me faire ranger , par les défenseurs d|Li faubourg Saint- Germain , au nombre de leurs ennemis politiques; m^is je le dis ici d'avance et hautement, la croyance qu'ils ont au cœur, je la porte vive et forte dans le mien. Seulement, je suis persuadé que les hommes triomphent par le succès
des principes, et non les principes par
les succès toujours éphémères des
hommes.
Je suis encore persuadé que, pour faire arriver les questions de personne en temps opportun, il faut de toute nécessité les faire précéder de la discussion et de l'établissement stable de questions de principe, dont ces questions personnelles ne sont que la conséquence.
Et pour cela je dis :
Remettez au cœur des populations les croyances religieuses et les croyances sociales; redevenez une force dans l'état , et vous arriveicz ensuite, à ce queje nommerai du nom crinférét secondaire^
aux questions personnelles. Ne veuillez pas bâtir une tour sur l'instabilité des sables mouvants.
Et pour cela je dis :
Vous qui vous êtes éloigné de vos armes morales, vous, faubourg Saint-Germain, royauté fainéante, qui vous consumez en vouloirs que vous n'accompagnez d'aucun effort. Voyez autour de vous la France qui s'agite, qui se heurte, qui marche; agitez- vous, heurtez-vous, et marchez avec elle.
Sortez de vos salons, dont la vicieuse influence tend à centraliser en inertie vos forces et votre courage.
Vous avez encore en vous ce qu'il faut
pour reparaître avec gloire dans l'arène qui vous appelle; votre avenir de puissance est là, et seulement là.
S'il me fallait nommer ici toutes vos illustrations, toutes vos capacités immobilisées, la liste serait longue.
Ne prolongez pas l'impuissance que vous avez faite à toute votre jeunesse, de l'emploi de ses facultés.
Etre bien vu dans le monde n'est rien aujourd'hui.
Mieux vaut être vu agissant dans la lutte des partis.
Voilà toute ma pensée, mon cher Henri; \(i nouveau roman que je publie
vous est maintenant expliqué; sa moralité se révèle en trois mots :
Lutetia magna meretrix.
C'est sur cette ville que je frappe; ce que je veux dire , c'est que loin d'elle , et seulement loin d'elle, le faubourg Saint- Germain redeviendra quelque chose de puissant , reconquerra son influence conservatrice, sa royauté de grand propriétaire.
Ce que je veux dire, c'est que, dans cette ville de Paris , tout se gangrène et se corrompt, et que la noblesse de France y creuse chaque jour un peu plus son tombeau.
Il est triste de voir défiler devant soi,
comme autrefois les athlètes entrant au cirque, tant de nobles victimes , qui viennent seulement essayer de mourir avec grâce.
De leurentendre prononcer d'une voix joyeuse :
Ave, morituri se saliUunt.
Gela est profondément triste , cela remue lame bien douloureusement. Chacun des noms que l'écho vous apporte vous remet en la mémoire une des époques les plus glorieuses de l'histoire.
Alors, en voyant quelle syrène enivre tant d'hommes de ses fatals enchantements , on cherche, comme je le fais, à
la frapper dans sa futile beauté. On crie : Honteux, honteux ce tournoi où se rompent des lances pour mériter ses suffrages , et bien en avant de la lice, d'où ses hérauts convient à son de trompe tout ce qui se meut en France de noble et de généreux.
On se place comme je le fais, et montrant la syrène, vêtue de pourpre et de soie, siégeant sous son pavillon royal.
On dit aux survenants :
Retournez , retournez , le faubourg Saint-Germain s'est fait femme, ses coquetteries donnent la mort.
Je m'arrête, je me suis expliqué , j'ai
voulu démontrer la raison de mon attaque, j'ai dit ce que je pensais, ce qui me paraissait tristement vrai; maintenant, à toutes les questions qui pourraient m'étre faites, je ne saurais répondre autre chose, et je me contenterai de répéter comme Othello :
C'est la cause , c'est la cause !
Il n'est nullement entré dans mon esprit de chercher à flétrir la noble tribue, que notre Babylone moderne retient en esclavage, j'ai seulement pris la poussière des chemins , et je l'ai lancée contre cette ville et ses mœurs corruptrices.
Oh l si jamais la noblesse de France
rompait les chaînes de sa captivité , si , renonçant à cette vie molle et efféminée du faubourg Saint - Germain , on la voyait cette belle exilée, revenir vers les toits de ses aïeux.
Alors grande et forte, elle brillerait d'un nouvel éclat.
Elle n'a qu'à vouloir.
Voudra-t-elle?
Le temps seul nous l'apprendra, mon cher Henri ; je vous livre mes réflexions, je vous livre mon œuvre. Ne trouvez point étrange que je me sois placé sur une colline élevée pour apercevoir tant d'horizons, et ne dessiner qu'un point presque inaperçu ; je ne suis qu'un sol-
dat, je n'ai point cette haute intelligence des généraux , qui leur fait combiner de savantes attaques pour le succès desquelles ils dirigent des masses, mille canons foudroyent , au signe de leur main , l'ennemi qu'ils veulent vaincre.
Moi , ma place est dans les rangs ; je n'ai qu'un fusil, et je suis bien obligé de choisir, dans l'horizon qui se déploie à mes yeux, le seul point que je puisse frapper.
Adieu, je jette ma plume; mon libraire me demande si enfin je suis prêt; je m'oubliais en vous écrivant, et je ne songeais pas que les protes attendent. Je compte sur votre amitié; la
INTRODUCTIOiN. Gl
mienne qui vous est toute acquise , réclame votre critique et vos conseils ; jugez-moi.
Comte HORACE DE VIEL-CASTEL.
Paris, le 9 novembre 1837,