‹ Madame la duchesse (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · SUITE DES CORRUPTIONS · texte numérisé non relu

SUITE DES CORRUPTIONS

Mais j'aperçois yenir madame la comtejse de Pinibescln'

Ricinc.

Cependant toute l'habileté de M. de Balandry devait éprouver un échec qu'il n'avait pas prévu ; cependant il devait rencontrer un adversaire auquel il n'avait pas songé , un tetinemi devait se glisser terrible contre lui dans cette société si prodigieusement calculée pour la réussite de ses plans. Il devait survenir dans l'intimité de madame de Gi-

vry un hôte auquel il n'avait jamais pensé , et qui détruirait en partie la politique constitution de ce peuple d'adorateurs sans dangers répandus autour d'elle. Comme un dernier signe de protection , madame de Givry allait recevoir une dernière fois un secours humain.

La duchesse de Givry recevait les mardis, et ces jours-là le faubourg Saint-Germain arrivait à flots pour se frotter quelques instants à l'importance des habiles de son parti, en recueillir quelques mots, se les donner en spectacle de causerie , occuper un fauteuil (levant eux , comme aux Italiens on occupe une loge en écoutant Grizi ou Lablache. Le faubourg Saint-Germain accourait avec ses femmes désireuses d'essayer leurs coquetteries et l'empire de leurs grûces sur des célébrités , curieuses et enviables conquêtes. Ces jours-là il s'établissait quelquefois dans un coin de sa-

Ion une de ces discussions métaphysiquement politiques, auxquelles tout le monde peut prendre part, parce que leur cadre élastique se prête à tous les raisonnements comme à tous les.déraisonnements , plusieurs femmes se faisaient de ces conversations un arène de coquetteries, d'autres y montraient une grande prétention d'esprit et de profondeur de pensée, celles -là étaient des aspirantes au rôle de femmes politiques. M. deBalandry déployait en ces circonstances toutes les ressources de son esprit , il avait l'art d'animer le salon en se mêlant alternativement aux différentes conversations, en jetant dans chacune d'elles le mot qui devait leur prêter une nouvelle vie ; jamais sa réputation d'amabilité et d'esprit ne s'était plus solidement et plus généralement étabKe; ses attentions , pleines de charme, envers la duchesse de Givry, sïi. révélaient seulement dans l'intimité ; en présence de la société , il se tenait dans une prudente ré-

serve , dpnt sa nouvelle amie lui savait gré , dont" elle appréciait toute la délicatesse. Il aTaitl'tîrt dé rapporter vers elle ce qu'il y avait de bien, ce quiétait approuvé parmi.toutes les choses d'esprit qu'il semait adroitement, et il écartait, par une manœuvre non moins habile, les ridicules qui pouvaient l'atteindre, la médisance qui tentait de s'attacher k ce rôle de jeune femme, directrice d'une société envieuse et blasée. •

M. de Balandry voulait trouver en ma-, dame de Givry une maîtresse , mais non une maîtresse commune , comme aurait pu l'être tonte autre femme jeune et «agréable , et bien placée' dans le faubourg Saint-Germain. Il fallait , à sa réputation d'homme à bonne fortune, plus qu'une victoire de plus, plus (jue radjonctiôn d'une \n\hr au total dctiou addition de conquêtes.

Triompher de la duchesse de Giviy, jeune

cocjuette , aimant le monde, mariée à un homme pour lequel elle ne se sentait aucune sympathie , n'apportait que peu de gloire à ses succès passés.

Mais triompher de- la duchesse de Givry entourée d'un monde d'élite , dont il l'aurait fait reconnaître comme la reine, couverte d'une réputation d'esprit , élevée sur le trône de la mode , brillante et difficile possession, lui souriait, le gonflait d'une vanité bien autrement grande.

Triompher de la duchesse de Giviy entourée de tous les hommages enivrants , le but des séductions les plus dangereuses et les plus fortes, se faire son maître, son appui, son ariiant, préférablement h toutes ces célébrités prosternées devant elle , à toutes ces illustrations courbées sous le charme de sa haute coquetterie.

C'était là un but, une victoire que M. de Balandry jugeait digne, pour y parvenir, des plus grands efforts.

Ce n'était point la femme qu'il aimait en madame de Givry; beaucoup lui paraissaient plus belles et plus aimables , beaucoup avaient à ses yeux des attraits plus séduisants, des grâces plus parfaites.

M. de Balandry s'était épris d'une position qu'il avait résolu de créer, son rôle d'homme du monde lui importait à un plus haut point que les satisfactions d'un goût passager. Il consentait volontiers à se faire esclave, à ramper, à subir toutes les longueurs d'une attente pleine d'inquiétude, parce qu'il travaillait et pensait pour son avenir. Son règne (lî'vaiL ;u river, aussi , cette idée lui sullisait, il se moiilr;iil piiliciil.

Ses coiiveisalioMs av('(- madame de riivrv

commençaient à prendre une tournure qui devait le rapprocher du but ; il l'entretenait du vide de son cœur , de son isolement moral; il lui demandait si jamais elle n'éprouvait des moments d'ennui ou de désespoir ; enfin , il sondait les dispositions de son àme avec une adresse et une sagacité merveilleuses. Cependant , près elle , il ne se montrait pas encore revêtu du caractère àe prétendant , il voulait, avant de changer son nom d'ami pour unnom plus tendre, avoir amené les choses à ce point, que madame de Givrv, vaincue par l'habileté de toutes ses manœuvres, l'y eût comme invité tacitement. Dans l'attente de ce moment , M. de Balandry mettait tous ses soins à se poser devant la jeune duchesse, dansles meilleurs jours , à lui apparaître sans cesse comme une sorte de protecteiu- , comme un ami dévoué , comme un homme rempli d'abnégations, d'un cœur fier et généreux. 11 avait eu la précaution il'inlrochiire près

d'elle , de faire admettre dans l'intimité de sa société une femme déjà d'un âge mûr , remarquable par son esprit , par son excessive finesse, sa position ambitieuse, et l'espèce de haute influence dont elle jouissait dans le monde politique le plus élevé.

La duchesse de Royeux n'avait jamais été positivement jolie , mais en revanche elle avait toujours été d'une excessive coquetterie. La facilité de ses mœurs l'eût peut-être reléguée loin du monde si l'influence de son entourage , l'admirable entente de son mécanisme machiavélique , n'étaient parvenues à la maintenir sur le pied de puissance sociale; elle jouait avec une grande perfection le rôle de faiseuse de commérages politiques , de sibylle au petit pied , et , pour ajouter à son importance , elle sortait peu de chez elle, se contentant de recevoir tout ce qui avait qtielqiie préUnitioii et de l'inlluence dans

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la diplomatie , ou daos- les affaires publiques. Le pouvoir, avec un admirable instinct de rêverie , avait compris le salon de la duchesse de Jl oyeux , et l'avait accepté comme une sorte d'allié tacite; il avait favorisé les idées d'ambitieuses prétentions de celle qui l'avait édifié pour y trôner ; dans l'espoir réalisé d'y trouver un bureau de haut courtage pour certaines consciences, un champ sar\s prétention pour ces petits congrès que dans, des crises secondaires on est bien aise de dérober à l'œil du piibhc. M. de Jumiéges, dans un accès d'impatiente franchise, avait surnommé la duchesse de Royeux Is. magiia meretrix de l'apocalypse constitutionnelle.

M. de Balandry avait choisi dans la duchesse de Royeux, non pas tant la femme, mais l'exemple , mais la .séduction pour une âme ambitieuse, pour un esprit envieux de pouvoir et d'influence. Il était parvenu

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à lier la duchesse de Givry avec elle, en représentant à la première l'avantage qu'elle aurait à patroner une jeune femme qui tendait vers le but que la duchesse de Rojeux avait atteint , à la maintenir comme simple succursaliste dans une dépendance habile , à la créer en quelque sorte avant - garde éclaireuse, premier cercle d'initiation où pourraient s'éprouver ceux qui voudraient être admis' dans le salon sanctuaire au milieu du sai?it des saints.

— Vous êtes amoureux de la petite duchesse de Givrv , mon cher Balandrj , lui dit lui jour madame de Royeux , et vous voulez que je prenne sous ' ma protection votre nouvelle conquête ; soit , j'y consens ; mais avouez que je suis bien bonne femme , car votre amour m'est presque nue infidélité 1

. — Une infidélité, madame la duchesse, r(''[)ori(lil M. (le; Hal;iiidrv eu souriant iégè-

rement , je croyais que vous ne les comptiez jamais !

— Allons , taisez-vous ! que je les compte ou non , je protégerai , je patronerai votre duchesse ; ce ne nous est point d'ailleurs une mauvaise acquisition; nous avons besoin d'un peu de bonne compagnie , nous autres satellites gouvernementaux; je ne parle pas pou r vous , mon cher Balandry , on sait que vous êtes un pur\ mais je parle pour moi; bien souvent il rii' arrive de vouloir faire ouvrir les fenêtres de mon salon , tant je crois sentir le vernis et la peinture récente des ébauches aristocratiques que je me vois forcée de recevoir.

. — Mais qui vous dit, madame la duchesse, que madame de Givry so\i juste-milieu?

— Eh! mon Dieu, si elle ne l'est pas,

nous l'y amènerons peu à peu ; nous avons nos moyens , fiez-vous-en à nous ; tout ce qu'il vous importe de sayoir en ce moment , c'est que nous, patronerons votre duchesse, et que nous ne lui dirons point de mal de vous, profond roué.

Pour amener madame de Givry à se rapprocher de madame de Royeii?;, M. de Balandry se servit d'un moyen , d'un argument qu'il devait souvent renouveler, argument dont la force de logique est plus dans la nécessité de r action que dans la moralité du fait.

— Vous' hésitez , disait M. de Jîalandry, à vous rapprocher de madame de Royeux , vous vous eilaroucliez de sa réputation de légèreté ; mais , ma chère Malhilde, \oycz un peu d'un œil indulgent la position de cette pauvre duchesse , son entourage ,. sa. famille lui ont nécessité certaines affections

qui pour eUe ont été une consolation ; et puis, croyez-vous que ce soit de bien bonne foi , que les reproches que vous venez de me répéter lui soient adressés; non, non, assurément , personne ne lui compte bien rigidement ses amants, sa supériorité offusque certaines ambitions, alors tout en.elle est matière à attaques. Voyez, ses salons, tout Paris veut y être admis; et il y a bien peu d'élus. Si vous m'en croyez , vous ne vous laisserez pas influencer par de sottes criailleries, et vous vous lierez avec la duchesse de Roy eux.

— Mais que pensera-t-on de cette liaison que ne motivent ni des opinions semblables , ni le rapprochement de nos âges ?

— • Que l'on en pense ce qve l'on voudra, ma chère Mathilde, que vous importe; une fois parvenue au point de puissance où je veux vous amener sur cette société que vous redoutez aujourd'hui , vous la dirigerez , la

conduirez à votre gré; tout ce que vous ferez sera bien fait , et personne n'osera s'étonner d'une liaison avec la duchesse de Rojeux. Réussissez , ne songez qu'à cela.

— Réussirjréussir, reprit la duchesse de Givry , quelquefoisj'ai peur que ce jeu que je joue ne soitpasfaitpour moi; j'ai peur del'ambition que vous m'avez mise au cœur ; je ne me crois pas assez forte pour ce rôle de directrice!

— Qui , vous , madame la duchesse , interrompit M. de Balandry, vous faiblissez ; renoncez-vous à cette puissante distraction, que vous avez rencontrée, contre les misères de votre intérieur, contre vos peines dômestiques ; vous m'avez fait lire dans votre vie, et, permettez-moi de vous le dire, sachant ce que vous avez déjà soulïcrtet ce que vous pouvez encon; soullrir, connaissant M. deGivry, je ne conçois plus votre hésitation.

LÀ DUCHESSE. fiSi

A ces mots la duchesse de Givry tressaillit, comme attaquée par des souvenirs pénibles; puis, se remettant par un eifort nerveux de l'impression qu'elle avait éprouvée , elle tendit la main à M. de Balandrj.

— Vous avez raison, mon ami, lui ditelle, le parti que j'ai adopté, le but auquel je vise, guidé par vos bons conseils, est le seul qui me convienne; je tâcherai de me lier avec la duchesse de Royeux; que m'importe au fait sa réputation , puisque tout le monde en est si peu choqué , que c'est à qui se fera prier chez elle.

— Allez donc à ses soirées plus souvent , chère Mathilde , aujourd'hui elle reçoit quelques personnes; venez y.

— Je ne pourrais m'y rendre que tard , car M. de Givry a invité à duier un de ses

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petits-co«sins éloignés , et peut-être resterat-il , c'est un provincial.

— Et les provinciaux font pour une visite un bail de trois , six ou neuf, répondit M. de Balandry. Comment nommez-vous ce nouveau débarqué ?

— M. de Givry me l'a annoncé sous le nom de vicomte de Cintrac ; venez ce soir, vous ferez sa connaissance, et peut-être le déciderez-vous à partir plus vite.

— Eh bien donc , h ce soir, ma chère duchesse; guerre au Cintrac s il est ennuyeux , s'il est tenace, guerre à mort.

FIN DU TOMK l'HEMIER.

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