‹ Madame la duchesse (volume 2)Chapitre 13 sur 15 · CORRUPTIONS · texte numérisé non relu

CORRUPTIONS

Vires acquirit cundo.

VlRCILEé

A PARTIR de la réception de cette lettre , un arand changement s'opéra dans la vie morale et dans la vie physique de madame de Givry. L'œuvre de démoralisation marcha vers son accomphssement d'une manière lente, mais sûre; de nouvelles ilkisions remplacèrent celles qui avaient été détruites ; l'amour-propre remplaça l'amour et le chagrin de ses déceptions : ce tut le règne de M. de Balandry.

La vie des femmes peut être divisée comme ces grandes histoires des peuples, que l'on classe dans la tête des jeunes écoliers par les noms des rois qui les ont gouvernés. Chaque période de leur existence appartient à une influence plus ou moins longue, plus ou moins puissante , suivant la ^ force ou l'adresse de celui qui la dirige : telle femme n'a connu qu'un seul roi, maître de ses pensées, de ses actions et de ses espérances, puissant soleil dont chacune de ses journées , chacune de ses heures s'est vu éclairée, s'est sentie réchauffée. Telle autre a passé indécise et flottante d'un maître à un autre maître , et les royautés , qu'elle a tour à tour reconnues ou rejetées, n'ont été que d'éphémères puissances, sans racines profondes.

Ainsi , madame de Oivry, trompée par la mobilité de ses impressions, par h; besoin d'à-

gitations qu'éprouvait son cœur , subissait les tyrannies qu'un homme habile lui imposait ; de bonne foi clans chacune de ses nouvelles croyances elle avait tour à tour le fanatisme et l'ardeur des convictions les plus opposées. Mais cependant , jusqu'à ce jour, jamais elle n'avait éprouvé un espoir plus énergique de réussite, fondé sur plus d'éléments de succès. M. de Balandry. qui l'a devinée , qui a su sonder son âme , qui s'est associé à ses vœux, l'encourage et la soutiendra dans sa marche difficile; M. de Balandry , son frère par la pensée , par le malheur et par tous les liens de sympathie qui peuvent unir deux cœurs, est un oracle, un sauveur, un prophète pour elle ; elle croit en lui , ses volontés sont^ les siennes, ses désirs sont des ordres. Pourtant, aucune parole d'amour n'a été échangée entre eux ; la duchesse de Givry n'a pas songé un seul instiint à ce sentiment ;

son esprit est préoccupé d'idées plus graves.

Elle ne songe qu à réformer peu à peu ses anciennes liaisons pour en créer de nouvelles , pour composer à son salon une influence politique sur la société qu'elle aspire à gouverner ; la jeune femme s'efïàce de jour en jour sous l'affectation du rôle qu'elle apprend , elle se fait pour ainsi dire martyre de ses plans ambitieux ; comprenant qu'il faut s'assurer le concours de la nullité de son époux , la dissimuler s il se peut pour lui faire prendine une place qu'elle n'ait point trop à rougir de lui voir occuper dans son salon reformé , elle fait de sa conquête une séduction qui le lui assure dans une entière dépendance , qui le soumette et ses moindres volontés.

L ambition de renommée.', de réputation (fimportaiice , tononijnt le nrur delà femme,

de nouveau le fruit de science l'enivra de ses sucs empoisonneurs, et la duchesse de Givry, se glissant volontairement, pleine de séduction, de ruses, de coquetteries, mais sans amour, dans le lit du duc de Givry, se livrant à lui pour un salaire de pouvoir et de commandement , lui prodiguant des semblants de passion pour lui faire subir un joug , la duchesse de Givry abdiqua toutes les puretés, toutes les innocences de cœur qu'un amant n'aurait pu lui faire perdre.

L'instinct lui apprit tout d'un coup ces abominables cajoleries de la courtisane, qui ressemblent aux froids baisers de la vipère. Le duc de Givry fut séduit, la duchesse de Givry devint maîtresse absolue dans son hôtel. Madame de Laruns, malheureusement pour son amie, fit un voyage dans les terres de son mari. Kien donc ne s'opposa aux progrès toujours croissants (le M. de Balandry.

Bientôt les salons de la duchesse de Givry arrivèrent à être classés parmi les quelques et rares salons politiques de Paris ; il y régna un air de solennité , une affectation de profondeur, un mystère de nullités , qui en imposèrent aux vulgaires esprits de la multitude ; les quelques membres légitimistes que renfermaient les deux chambres , les personnages les plus distingués de la diplomatie étrangère, puis d'anciennes illustrations , éloignées de la scène politique, en furent les coryphées ; autour de ces premiers rôles, se groupèrent des courtiers d'intrigues et de bavardages politiques, mouches de ce coche stationnaire , leur bourdonnement fut le chœur obligé de ces scènes aristophaniennes.

Madame de Givry, prodiguant ses grâces, son esprit, s'adonuant aux lectures sérieuses, à l'étude sup(;rficicli(! des questions les plus ar-

dues d'économie politique et de politique pratique, discourant de toutes ces choses avec une assurance imperturbable , fut peu à peu considérée comme un personnage important dans le faubourg Saint-Germain , peu à peu il fut dit généralement que son salon

Etait un salon bien informé, Un salon influent.

Et qu'il était extraordinaire combien cette pauvre petite duchesse de Givry, si dissipée , si folle de plaisirs et de bruit , avait subitement pris d'aplomb , combien elle avait subitement acquis de solidité dans le jugement , dans l'esprit et dans la manière de voir.

■ — • Le duc de Nangis et le marquis de Berté n'en bougent, racontait M. de Jumiéges.

Brevier, notre grand orateur, passe des soirées

entières à causer avec elle; c'est une tête forte et capable, que nous n'avions pas devinée; la comtesse de Saldaw^ eut quelque dépit de cette célébrité , et la comtesse de Falacé crut se sentir attaquée dans ses états et dans sa prétendue jeunesse , dont elle disputait au temps les derniers lambeaux.

Cependant M. de Balandry cherchait chaque jour à enivrer madame de Givry de la position qu'il lui avait faite , chaque jour aussi il travaillait à se rendre le personnage le plus important pour elle, de cette sorte de sanhédrin dont il l'avait entourée, à se créer la cheville ouvrière de cet édifice qu'il lui avait construit. Trompette de renommée , il allait eu tous lieux publiant, ou plus souvent faisant publier mille récits flatteurs sur fosprit, l'importance et l'inlluonce de la duchesse de Givry, et il lui élevait ainsi un trône qui, pour sesoutenir, avait ])esoiii de son aide.

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Le moment arrivait où il devait réclamer le salaire de toutes ses peines.

La société de jeimes femmes qui, jusqu'alors avait été admise à l'intimité de madame de Givrj, se trouva en peu de mois remplacée par une société de femmes d'un âge plus mûr, qui toutes, à diverses époques, avaient joué un rôle dans le monde, sous la raison sociale d'un amant, plus ou moins hautement placé, soit h la cour delà restauration, soit pendant les dernières années de l'empire ; elles se groupaient autour de la divinité du jour , comme de vieux lutteurs de cirque, qui se rassemblent dans l'hémicycle de l'arène, pour juger et assister un plus jeune athlète.

Elles étaient les sorcières , criant h Machelh :

u soi'as roi. »

âsi MAbAME

Et liii nioritrant de loih la courdfiHe et le sceptre de Duncàn.

M- de Balahdiy avait encore l'ait admettre à l'hôtel de Givrj, quelques-unes de ces brillantes étrangères, papillons diplomatiques éphémères , qu'à des intervalles inégaux des vents d'orages font abattre dans la ville de Paris, passe-ports élégants de missions inavouées.

Peu de jeunes gens y étaient reçus familièrement , les grandes réceptions leur donnaient un libre accès ; mais en revanche , on rencontrait chez madame de Givry une foule de ces dandys émérites, réputations passées ou prêles à s'éteindre, qui ne conservent de leur puissance dé ruite, que; les manières et le langage : il y en avait de toutes les époques et de tous les règnes.

LA btCttËâSE. M

M. deBâlandry les nommait plaisamiiient : Des mémoires preisque contemporains.

Puis entin , urt dernier personnage i|tii n'était pas le moins curieux de tous, complétait la cour ordinaire de madame de Givry.

M. de Fiquelmar, sur la limite de la jeiihesse et de l'âge mûr, avait passé sa vie à méditer des passions qu'il n'avait jamais pu faire partager. C'était un homme d'un esprit lourd et prolixe, arrangeur de phrases et grand disserta teur k propos de rien. Jamais il ti'avait pu se persuader qu'il ne fût pas un homme d'un goût parfait et d'une excessive élégance; il passait pour fort instruit, mais lâbh instruction kii servait seulement à pouvoir donner plus d'étendue à l'ennui qu'il projetait en rayons autour de sa personne. Très-vain de Sa noblesse , qnW estimait plus pure que

pas une de celles qui lui étaient opposées, il la choyait comme la fétiche de sa pagode , l'encensait , la prônait , et croyait volontiers qu'elle lui assurait un avantage immense dans quelque lutte que ce fût.

Il n'avait jamais rien eu d'agréable dans toute sa personne; la duchesse de Chalux prétendait qu'étant fort jeune il lui plaisait beaucoup plus , ou lui déplaisait bien moins , parce qu'à neuf heures on l'envoyait coucher et qu'il ne faisait pas de visites.

Eniin, M. de Fiquelmar était de ces hommes boiseries ou tapisseries , auxquels on ne prêterait auciuie attention s'ils n'avaient la rage de se détacher de la muraille pour vous lonibei' sur \.\ léfe.

M. i\o l'iquriiDiu-, l'iionnne boiserie, se

mettait perpétuellement à la suite de toutes les intrigues qu'il découvrait; il s'éprenait d'une femme le lendemain du jour où elle avait fait un choix, et venait, doublure maladroite , répéter lourdement vingt-quatre heures après, les aveux qu'elle avait accueillis la veille ; il était jaloux , tant soit peu haineux, et ne pardonnait pas ses défaites à ceux qui réussissaient.

Toléré par M. de Balandry , il habituait madame de Givry au langage de la séduction; séduction maladroite, il est vrai, mais qui devait porter ses fruits dans l'intérêt de l'homme adroit qui l'avait mise en avant; séduction semblable h ces livres dangereux dont la lecture agite, par les mots qu'ils font entendre , un cœur inoccupé , en le forçant à se replonger dans des idées d'une félicité passée ou rêvée.

M. de Balandry avait tendu tous ses pièges; il en tenait les fils, la trappe était levée; la duchesse de Givry avait mordu à l'appât. Il fallait maintenant une occasion amenée par la circonstance la plus minime pour décider la fortune en sa faveur, et cette occasion , il cherchait à la faire naître ; cette circonstance, il appliquait tout son esprit à la provoquer.

Dans le monde, personne n'aurait pu lutter contre lui, de grâce, d'élégance, et de cet esprit fin et délié , monnaie courante , parure de chaque instant, caméléonienne coquetterie , puissante par sa légèreté même , qui procède d'une instruction plus variée que profonde , d'une manière de voir et de ssentir dénuée de fonds, et pour ainsi dire de cœur.

Peu de femmes se laissent séduire par un

homme d'un esprit supérieur, d'une àme grande et entière ; peu de femmes consentent à subir la supériorité d'une intelligence qui ne sait ni se plier à des caprices ni s'amoindrir sous l'empire d'un despotisme de faiblesse : il n'y aura pour elles ni bonheur ni plaisir dans ce contact, dans cette association de leurs passions souyent mesquines par plus d'un côté, avec les passions fortes et plus larges d'un amour impérieux dans sa soumission, immuable dans ses volontés.

Ce qu'il faut, à toutes ces femmes qui souffrent , disent-elles , incomprises au milieu des salons du monde , c'est la rencontre d'un roman que leur intarissable curiosité les porte à parcourir dans tous ses épisodes , depuis les joies de l'aveu jusqu'aux douleurs de la rupt^^re ; c'est un amant qui comprenne sa valeur numérique dans leur vie, qui leur aide

à jouer les quelques années qu'elles veulent abandonner aux tourmentes de leurs passions abâtardies. Ce qu'il leur faut, c'est un amant qui se laisse tromper comme elles par des exaltations passagères , ou qui , calculant l'inconstante légèreté de leurs vouloirs les plus énergiques , ait assez peu de cœur pour prévoir sans de profonds déchirements la fin de ce qui devait être éternel.

L'amant d'une femme du monde n'appartient jamais à ces hautes intelligences, à ces esprits vifs et pénétrants qui ne peuvent se contenter d'une portion de conquête. A ceuxlà il faudrait la possession complète de leur maîtresse ; possession du présent , possession de l'avenir, possession plus immatérielle encore que matérielle; car la possession matéricllc ne sera que l'expression physique pAle '•1 (l(rolMi("(' (riiiic possession iMUii;i((''ri('ll<'

qu'ils conçoivent si immense , qu'ils voudront être dans le cœur de la femme qu'ils aimeront, une religion plus puissante que toutes les religions humaines , aussi puissante peut-être que la religion divine à laquelle ils s'associeront , avec laquelle ils se confondront.

La femme , suivant leur cœur, sera celle qui , dans la naïveté de son âme , leur fera entendre ces paroles :

« Me voilà , mon bien-aimé , je suis fes- )) clave de ton amour; prends-moi tout en- » tière comme une pauvre idolâtre qui ne sait » rien de ce qu'elle doit croire. Avant ta ve- )) nue je connaissais un Dieu, j'avais une w croyance; tu as tout chassé de mon cœur » que tu emplis ; tu es mon prophète et ma » loi; instruis, mon bien-aimc, celle qui at- » tend et veut écouter ta parole. Damne-moi

» dans ta damnation , ou sauve-moi dans ta » béatitude : me voilà , je tç i^t^^vrai comme » ma seule lumière. «

La femme qui pensera ainsi , qui parlera ainsi , tremblante et les yeux pleins de larmes , sera la compagne de leur vie , et leur amour la conduira pardonnée vers l'amour divin.

iNIalheureusement madame de Givry n'appartenait point à ces femmes si fortes et si énergiques dans leur faiblesse , à ces femmes qui se relèvent couronnées de leur défaite. Le monde avait corrompu la primitive nature de son cœur; il lui fallait la flatterie de l'amour, et non la sévérité grandiose de sa passion.

Aussi ^. deBalandry, qui avait compris les faiblesses de ce cœur déjà éprouvé, devait-il

espérer le soumettre en l'enivrant d'un encens adroit, en assurant sa puissance par une soumission habilement ménagée, en se résignant à marcher pas à pas vers un but qu'il ne prévoyait pas pouvoir lui échapper.

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