Madame la duchesse
Ce jour-là, vers six heures , le duc de Givry présenta à la duchesse de Givry le vicomte de Cintrac, qu'il honorait du titre de cousin, parce que des alliances avaient eu lieu entre leurs deux famille, il y avait quatre ou cinq générations. La duchesse de Gi-
vry fut d'abord surprise, en voyant le vicomte de Cintrac , qu'un cousin de M. de Givry, accourant du fond de sa province, eût d'aussi bonnes manières qu'elle lui en trouva, fût réellement aussi bien de tournure et d'ensemble.
Pendant le dîner il causa avec esprit , avec grâce, il ejQfleura, avec cette légèreté que madame de Givry croyait inhérente aux seuls naturels du faubourg Saint-Germain , vingt sujets différents , qu'elle s'amusa , comme épreuve , à mettre sur le tapis. Enfin , il fut aimable et causeur, mais avec une réserve observatrice que lui prêta le cliarme d'une timidité bienséante.
Le vicomte de Cintrac, à peine ûgé de trente ans , était grand, bien fliil , avait de beaux traits expressifs, ses \<'u\ grands et bleus se montraient comme recouverts par
des sourcils épais sans dureté, son front développait une noble et belle surface sous des cheveux noirs bouclant naturellement; sa lèvre, recouverte d'une moustache fine et déliée, annonçait, par ses lignes purement dessinées et correctement arrêtées , une sorte de résolution pleine de bonté.
Le vicomte de Cintrac était ce que l'on peut appeler un homme agréable , mais ce n'était pas un de ces beaux qui se répandent en grâces coquettes , en études d'élégance , véritables femmes en habits d'hommes.
Loin delà, il se livrait diflicilcment, à moins que, surpris un moment, la conversation ne l'emportât par l'intérêt de son sujet , et cela arrivait rarement ; il aimait les causeries graves, celles qui avaient un attrait plus réel que celui d'un bavardage inutile.
Madame de Givry le trouva d'abord mieux qu'elle ne s'était attendue à le trouver; puis elle le trouva un homme agréable, et qu'il serait bon d'attacher à son salon ; alors, du moment où elle eut reconnu sa capacité, elle se montra envers lui gracieuse , prévenante , elle se revêtit de toutes ses séductions de grande dame du noble faubourg , qu'elle n'avait pas pensé devoir prodiguer à un provincial.
Le duc de Givry paraissait heureux et fier du succès de son cousin ; il eût semblé, à voir sa figure épanouie, qu'il en dût prendre sa part comme associé ; le vicomte de Cintrac était de sa famille, il venait de sa province ; le duc de Givry oublia sou wisth.
Vers neuf heures un domestique annonça M. de Balandry. A ce moment |a duchesse de Givry, établir à son piano,
chantait une de ces délicieuses mélodies de Schubert, que M. de Balandry avait entendu une fois. Le vicomte de Cintrac, assis dans un fauteuil près du piano, regardait sa cousine avec une sorte d'admiration; le timbre si pur de sa voix, l'organisme de aa prononciation, l'accent qu'elle prétait aux paroles de son chant, le tenaient attentif et charmé ; il s'occupa peu de l'entrée de M. de Balandry.
Madame de Givry se sentit rougir ; étaitce qu'elle se trouvait surprise en flagrant déht de coquetterie avec un homme que le matin encore elle nommait un ennuyeux provincial? était-ce tout autre sentiment, qui le sait , qui pourrait le dire , qui comprend le cœur d'une femme !
De tous les sphinx créés , le cœur d'une femme est le seul qui n'ait jamais laissé sur-
prendre son secret , le seul qu'aucune expérience ne puisse faire connaître.
M. de Balandry s'arrêta presque sur le seuil du salon , s'inclinant silencieusement devant le duc, pour ne point interrompre le chant de madame de Givry, puis il se jeta sur les vastes coussins d'une bergère. De là il put à son aise observer le vicomte de Cintrac et la duchesse de Givry. Le provincial, qu'il avait méprisé le matin, lui parut un adversaire futur redoutable, il comprit qu'il lui faudrait dorénavant jouer son jeu prompt et serré; il ne pensa plus à la léception do la duchesse de Royeux, personne n'y pensa ; cette soirée devait se passer de part et d'autre en observations.
Commeavertispar un instinct secret, M . de Balandry etle vicomte de Cintrac se devinèrent, ils eurent tous deux le pressentiment
qu'ils se rencontreraient en ennemis sur une des routes de leur existence ; un certain sentiment de répulsion se déclara entre leurs natures pour ainsi dire à la première vue.
Combien de fois en est -il ainsi, qu'un instinct secret vous avertisse d'une rivalité future , alors même que l'amour , qui doit amener cette rivalité , n'existe pas encore.
Instincts , pressentiments , songes révélateurs , vous êtes des avertissements de Dieu, vous êtes les oiseaux de joie ou de malheur qu'il nous envoie sur notre route , fatales ou heureux messagers.
Qui dans sa vie n'a eu à sou heure une révélation de quelque partie de son avenir?
11 est des instants où la nature de l'homme s'agrandit, se concentre en ses plus hautes
facultés , participe d'une essence meilleure ; alors arrivent ces moments que l'on pourrait presque nommer des moments de folie , on entrouvre les portes du futur, on entrevoit ce qui sera. Un frisson glacial s'empare de vous à l'approche d'un ennemi encore inconnu , vous entendez retentir le pas de la femme que vous devez aimer , votre cœur s'agite dans votre poitrine, le sang bat plus fort dans vos artères , et , lorsqu'elle vient à paraître , dès l'abord vous dites : La voilà.
Instincts , pressentiments , songes révélateurs , insensé celui qui vous méprise , celui qui ne croit point aux chants joyeux que vous faites bruïr autour de lui , aux glas funèbres , dont vous jetez les bourdonnants tintements dans ses oreilles.
M. de Balandry se résolut à prendre pour quelque temps le rôle d'observateur , à sui-
vre pas à pas les progrès de la liaison qu'il prévoyait devoir s'établir entre la duchesse de Givrj et le vicomte de Cintrac , ce ne fut point comme amant, mais simplement comme ami qu'il se disposa à combattre l'obstacle qu'il devait rencontrer sur son chemin d'amant.
S'il eût interrogé la duchesse de Givry, elle se serait révoltée à l'idée qu'il eiat émise la possibilité d'une liaison entre elle et le vicomte de Cintrac ; elle se serait soulevée d'indignation à ce soupçon , que d'ailleurs rien encore ne lui donnait le droit d'énoncer.
En effet , cette première rencontre n'avait point suscité d'amour ni chez madame de Givry ni chez M. de Cintrac , mais tous deux réciproquement s'étaient examinés et observés avec attention ; tous deux , prévenus défavorablement, s'étaient trouvés mieux
qu'ils ne vs'y attendaient. Ce commencement d'intérêt , M. de Balandry sut le saisir et son habileté scrutatrice lui fit découvrir, sous ce symptôme léger en apparence , les avantcoureurs d'une liaison plus intime.
Se poser comme rival , devancer les séductions de l'homme qu'il craint , ces moyens lui parurent communs et mauvais , en cela surtout qu'ils pouvaient, suivant la disposition d'esprit où se trouverait madame de Givry, accroître près d'elle l'importance de M. de Cintrac, donner à l'intérêt qu'elle éprouvait pour lui toute la force qui lui manquait encore pour le changer en un sentiment plus prononcé.
H fallait occuper l'esprit de madame de Givry, trouver un ahment à son exaltation , employer la vigueur de son imagination pour l'empêcher de disposer par elle-même des facultés aimantes de son i^me.
l.A DUCHESSE. 13
Ainsi donc la tâche que s'Imposait M. de Balandry était, de toutes celles qu'un homme puisse se trouver forcé de remplir près d'une jeune femme , la plus difficile , celle qui devait demander le plus de ruse, le plus de suite, et tout à la fois le plus de diplomatie.
Il fallait combattre ou plutôt prévenir une chose dont les symptômes précis n'existaient pas encore , s'attaquer à un ennemi non déclaré, sans avoir l'air de le compter comme ennemi ; il fallait , en résumé, tuer ce qui n'était pas né, s'opposer il l'avenir probable.
Hélas ! avec presque toutes les femmes il est de nécessité d'en agir ainsi ; l'homme le plus tendrement aimé doit toujours être armé , non pas contre ce qui existe , non pas contre ce qui s'élève à l'horizon de son
bonheur pour le détruire, car alors il n'est plus temps de s'opposer à l'envahissement du trésor que l'on garde d'un cœur et d'un œil vigilants; mais l'homme le mieux aimé doit savoir combattre la pensée prête à poindre , il doit savoir reconnaître un ennemi redoutable dans l'atome presque inaperçu , qui obscurcit d'une manière même insensible au simple regard le soleil de ses jours.
La pensée , le rêve d'une infidélité dans l'amour ou dans l'amitié d'une femme , est semblable à ces taches que les plus petites gouttes d'huile peuvent imprimer sur l'étoile la plus belle; invisibles d'abord , elles s'agrandissent , bientôt s'élargissent , puis envahissent tout le champ sur lequel elles se sont posées, elles en ternissent l'éclat, eu ultèn?nt la pureté, et le rendent entin méconnaissable.
M. de Balandry n'avait point d'amour pour madame de Givry, mais il convoitait son amour, mais il s'était dit : Cette femme m'appartiendra, parce qu'à la possession de cette femme est attachée la position que j'ambitionne, parce qu'à la possession de cette femme tous mes rêves d'avenir sont cloués d'une manière invincible.
La soirée se passa dans une escarmouche polie d'observations mutuelles; M. de Cmtrac, lui aussi, sans se rendre compte des motifs qui l'y portaient , se fit comme l'espion de sa cousine et de M. de Balandry, il crut démêler dans les manières de ce dernier une habitude d'intimité dont il se sentit froissé , et il se prit à le haïr, non qu'il se sentît de l'amour pour madame de Givry, non qu'il ambitionnât même cette intimité, qui excitait enlui un instinct jaloux, indéfinissable ; mais il prit de la haine pour
MADAME M. de Balandrj, parce que ses préleations , lui semblait-il, choquaient la délicatesse, détruisaient l'impression favorable qu'il avait reçue de ses premières relations avec madame de Givry.
Alors donc tout un drame se liait, sans que la temme qui devait en être l'héroïne en eût encore le moindre soupçon, car M. de Balandry ne s'était jamais offert à sa pensée comme amant, et M. de Cintrac, qui lui était à peine connu de nom, apparaissait devant elle pour la première fois.
La conversation, tour à tour brillante ou sérieuse, changea vingt fois de sujets, de ton, de direction, elle alla sautillante, capiicicuse, frivole, coquette, habilement dirigée par M. de I3alaiidry, qui cherchait vainement le côté faible de l'esprit de son ennemi; il y eut comme uu premier assaut,
comme une première passe d'armes , entre l'homme de la bonne compagnie parisienne et le gentilhomme provincial.
Tous deux y luttèrent avec avantage, sans se céder un pied de terrain, sans éprouver d'infériorité marquée.
M. de Cintrac avait des manières de s'exprimer, une contenance et des pensées plus nobles et plus graves que les manières , la contenance et les pensées de M. de Balandry ; mais ce dernier l'emportait sur son adversaire par cette nuance indéfinissable que l'on nomme le bon goût, par une certanie coquetterie d'esprit attrayante et fine, et plus que tout cela encore, par la ruse vraiment diplomatique de ses conceptions.
Pour lui, parvenir au but quil s'était proposé, était tout, et, pour parvenir, nul
moyen ne lui paraissait à négliger. Il avait de ces consciences qui ne se confessent qu'du succès , certaines, dans leur orgueilleuse humilité , d'une absolution qu'elles ne réclament que pour la forme.
M. de Balandry avait vu jusqu'alors ses efforts couronnés de réussite. Par ses soins le salon de madame de Givry s'était entièrement recomposé ; il comptait parmi les salons de Paris ; les nouvelles qui en découlaient acquéraient même une sorte d'importance.
La duchesse de Royeux , qui n'allait nulle part, y avait paru deux ou trois fois; la voiture du prince de Santans, l'homme, événement du siècle, avait été aperçue une ou deux fois, le matin, dans la cour de l'hôtel, et ces jours-là la diicliesse (I(î Givry s'était cloîtrée (lai)s ses petits appartements, où nV
vaiefit été admises que les puissances sociales les plus influentes.
Lorsque des défections eurent lieu dans la société du faubourg Saint-Germain, lorsque l'attrait du pouvoir, la glu courtisanesque eurent attiré vers les Tuileries quelques femmes désireuses de bals et de fêtes , quelques hommes impatients de se rattacher un conciliabule, une réunion, une délibération s'établit chez madame de Givry : la question d'apostasie y fut vivement débattue. Il fut question de lancer une sorte d'mterdit sur les familles convaincues de ce nouveau protestantisme : M. de Balandry , promoteur de cette assemblée , à laquelle il avait donné pour présidente madame de Givry, comprit l'importance qu'il y aurait pour elle, après avoir conquis une sorte de suprématie sur toute la société en la rassemblant sous sa direction pour une délibération de cettQ
gravité, k pacitier par un mot qui resterait , qui lui serait compté dans la récapitulation de son importance personnelle , cette insurrection aristocratique.
— Ésaii vendit son droit d'ainesse pour un plat de lentilles; laissons donc nos transfuges manger leurs lentilles à la cour citoyenne , mais laissons-leur aussi rapporter leur plat vide et leur orgueil déshérité dans nos salons.
Cette plaisanterie, racontée par M. de Balandry, sousle nom de madame de Givry, à loreille de cliacun, eut un grand succès; la délibération fut interrompue ; il ne subsista, des travaux de cette grave réunion, qu'iuio lépulatioii d'esprit mordant et satirique, (jiie Ion accorda à la présitlente, connue l'inoluiiiciil. de s;i di^uile.
Ainsi donc, jusqu'à ce jour , la mer, qui portait la barque ambitieuse de madame de Givry, avait constamment été maintenue belle et calme , par les soins , les efforts , les travaux de iNI. de Balandry , sans qu'aucune récompense eût encore été sollicitée par lui , sans qu'aucun profit lui eût encore été adjugé comme indemnité de ses travaux ; jusqu'à ce jour il avait attendu de l'avenir le payement de son labeur , le préparant habilement , enflant son mémoire , et laissant accumuler , comme capital , tous les intérêts qu'il aurait dû percevoir. Mais ce qu'il n'avait pas prévu , ou plutôt ce qu'il croyait avoir détourné , se présente à lui tout à coup comme obstacle , vient dresser sa tente devant la sienne, et le force à deux guerres également difliciles , Tune offensive , l'autre défensive.
Alors, il se résolut à rapprocher de ma-
â2 MADAME
dame de Givry ces quelques adorateurs, dont jusque-là il avait toujours tenu la meute en laisse; il découpla le premier pour suivre la piste qu'il avait reconnue. Le marquis de Bellerive, cet adorateur à la suite, amoureux de seconde main, dont il voulait étourdir et ennuyer, poursuivre et lasser la proie, à laquelle il espérait ouvrir ses bras comme un lieu de refuge.
Oh ! murmurait-il , en sortant vers une heure du matin de l'hôtel de Givry, vous me payerez quelques jours , madame la duchesse, les inquiétudes et les peines, les soucis et les embarras dont vous m'accablez. Je ne serai pas toute ma vie k vos pieds , je ne ramperai pas toujours sous vos volontés. Pour monter il faut des marches, vous êtes mon échelon à moi.
En avant, madame de Roycuv, en avant,
ma sublime amie, en avant, marquis de Bellerive pressons la chasse , car l'heure du hallali s'avance.