UN RAOUT
Qu'en cet autre on a uiis sa joie et sa tendresse ,
àAl.>TE-BEUVE.
Quelques jours après cette soirée d'intimité , qui devait avoir tant de résultats dans l'avenir de madame de Givry, une grande réunion, un raoût, rassembla dans les salons de son hôtel la partie la plus brillante et la ip\us pure du faubourg Saint-Germain ; une connaissance plus approfondie avait lié le vicomte de Cintrac et son aimable cousine,
ils se voyaient tous les jours, car le duc de Givry logeait chez lui son parent, dont il goûtait fort la société.
Déjà quelques petites discussions amicales, soutenues de part et d'autre avec autant d'esprit que de bonne façon , avaient permis à la duchesse et au vicomte de lire mutuellement dans quelques-unes de leurs pensées.
M. de Cintrac, vivement intéressé par la position délicate de madame de Givry, par son esprit brillant et par toutes les qualités que l'entraînement du monde n'avait point entièrement étoufiées en elle , reconnut combien était puissante sur ses volontés et sur les afi'ections les plus simples de la nature primitive, cette convention despotique du monde dans lequel elle vivait; combien déjà étaient graves les corruptions
qu'elles lui avaient amenées au cœur. Son intérêt en redoubla, en même temps que dans son àme généreuse s éleva une noble pitié pour une chute prochaine, qu'il ne pouvait s'empêcher de craindre.
Le vicomte de Cintrac avait vécu quelque temps à Paris, pendant les belles années de la restauration; il connaissait le monde, il savait l'apprécier, il savait ce que son nifiuence délétère peut introduire de corruption dans les ireles organisations des femmes les plus saintement vertueuses ; il trembla pour madame de Givry, surtout en reconnaissantla voie déjà tracée par Vhabitude, l'exemple et le vice, poli fardé et musqué, contre lesquels aucune tutelle bienveillante ne l'avait mise en garde. Doué d'un esprit observateur et juste, il sut lire dans cet intérieur du duc et de la duchesse de Givry, et ses découvertes lui prouvèrent toute fim-
se MADAME
puissance morale de Thomnie que le mariage avait donné pour guide , à la jeune femme qui luttait seule devant ses yeux contre l'entraînante séduction d'une société dangereuse ; alors il voulut remplacer cette protection qui lui manquait, alors il sentit s'éveiller en lui cette douleur honorable d'une âme honnête qui assiste à la décadence , à la chute, d'une autre âme dans l'abîme enfouisseur ; son regard , plongeant avidement autour de la duchesse de Givry , aperçut dans M. de Balandry l'habile tentateur auquel tout ce mal était dû; sa méfiance et sa haine contre lui s'en accrurent , sans s'aveugler il comprit de primeabord quelle haute et dillicile lutte il aurait à soutenir contre un tel adversaire, appuyé par tout un entourage complice et spectateur intéressé; il comprit aussi que les armes de la raison et de la sagesse n'étaient pas les seules dont il dût se munir dans lat,
guerre qu'il méditait d'entreprendre, qu'il lui faudrait autant parler à l'imagination et aux coquetteries de la femme qu'à son cœur, pour la détourner des dangers dont elle était environnée.
Que non-seulement il lui faudrait vaincre par l'argumentation, mais aussi, et peut-être plus encore , par la puissance extérieure matérielle , par la coquetterie de cette argumentation, qu'il lui faudrait conquérir, pour s'assurer un empire quelconque, les avantages difficiles et surperficiels de l'homme à la mode , se composer une clientelle , lever un drapeau, arriver enfin , par des moyens souvent détournés , vers son but ; qu'avant de convaincre le cœur il serait nécessaire d'asservir la femme, de s'en faire aimer, pour ne s'en faire pas craindre. Ce fut ainsi que se colora dans le cœur du comte de Gintrac l'amour naissant qu'il sentit s'y élever et
peut-être en eflfet cet amour eut-il pour aliment l'intérêt pur et amical.
Car bien souvent une passion ne 'se fraie passage à travers tous les obstacles honnêtes dont le cœur cherche à entraver sa route, qu'à la faveur d'un prétexte que lui fournit toujours une occasion tentatrice ; car, pour vaincre les résistances morales les mieux enracinées , Vamour sait se déguiser sous les masques les plus fallacieux , il sait prendre de ces routes détournées , qui , pour n'arriver à leur but que par des circonvallations en apparence peu directes, n'en sont pas moins certaines , en ce qu'elles établissent un blocus impossible à franchir.
Quant àli» (liiclicssc de (iivry, son instinct de coquetterie lui apprit sur-le-champ l'empire qu'elle pourrait exercer sur M. de Ciutvac; elle ne calcula pas si le^ jeu quelle
s'apprêtait, à jouer, pouvait être ou non dangereux , elle ne sonda pas les dispositions de son cœur, les faiblesses de sa nature , elle ne vit qu'une distraction à la monotonie de son existence ; dans ce nouvel aliment offert à son envie de domination , et pleine de confiance en sa force, elle se livra tout entière au bonheur de soumettre une indépendance de plus à sa royauté féminine.
Elle ^voulut , par un motif de curiosité commun à presque toutes les femmes , connaître et son degré de puissance et la partie vulnérable d'une âme qui ne devait pas succomber sans résistance.
Elle se crut assurée d'arrêter à sa volonté des passions qu'elle aurait excitées; puis, faut-il l'avouer, comme toutes les femmes encore, elle fut entraînée par le décevant attrait, par l'envie de respirer ce premier
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contraignante torture, pou. rhum>l,at,on ';:;>. avait fait subir, elle aura, vota se Lner à ses yenx les apparences d un to,t T-veJr de rabaissement dans lequel
elle sciait prosternée devant bn.
lillcncsongeait pointa un amant, mais
à l'exercice d'une vengeance innocente par ses fins ; elle eût été Lien aise de soulever une jalousie sans motifs réels, de reconquérir une force qui lui était échappée, eu pouvant dédaigner une colère qui chercherait en vain une arme facile, pensait-elle, à détourner.
Ainsi trompée par sa propre inexpérience, elle prépara toutes ses séductions.
Tandis que de son côté, abusé par une généreuse compassion , le vicomte de Gintrac allait tomber dans un piège, que luimême tendait sans s'en apercevoir.
Vers onze heures le salon de la duchesse de Givrj ne présentait plus qu'une sorte de cohue , dont les mille conversations, mêlées, entrechoquées , formaient un bruissement assourdissant et indistinct , véritable confusion des langues, plus véritable confusion en-
core d'inutilités débitées, criées, par glapissements détonnants. Tantôt une seule voix stridente traversait tout l'espace et dominait l'harmonie bourdonnante de tous les autres bavardages.
— Je reconnais ce timbre enchanteur, c'est la voix romantique delà ci-devant jeune Amélie de Balaam, disait le comte de Jumiéges à la duchesse de Chalux , de son ton narquois et satirique , je parierais cent contre un, si je n'étais trop honnête homme pour parier à coup sûr , qu'il est question de quelque nouveau rhinocéros arrivé dans les grandes ménageries parisiennes.
— Et que voulez-vous qu'elle ait à débiter sur lies animaux l'éioces de cette espèce? rép(jnd)t avec le plus grand sang-lVoid la duchesse de Chalux.
LA DUCHEbSE 37
— Ce que je veux qu'elle ait à débiter, madame la duchesse , mais pas autre chose que des billets pour avoir riionneur d'assister à leurs repas.
La duchesse de Ghalux se prit à sourire , et la conversation continua à voix basse entre ces deux puissances railleuses, redoutées de tout le faubourg Saint-Germain.
Pendant cette soirée , M. de Balandry put se convaincre des progrès qu'avait faits le vicomte de Cintrac; dix fois il surprit la duchesse de Givry engagée dans une vive causerie avec lui ; elle lui parut plus animée qu'à l'ordinaire, plus séduisante de coquetterie , et il lui parut aussi que le vicomte de Cintrac se laissait entraîner à tout le charme de ce manège séducteur.
Vainement IM. de Balandrv làcha-t-il ce
qu'il nommait sa grande meute , pour mettre un terme à ces continuels a parte , dont s'alarmaient son ambition et ses conceptions machiavéliques. Son insipide limier de marquis fut repoussé avec perte , toutes ses ruses lurent déjouées.
— Il faut pourtant trouver un moyen pour l'empêclier de se perdre elle et moi , murmura M. de Balandry, évidemment contrarié.
A cet instant une voiture roula tous le péristyle, et la duchesse de Royeux fut introduite.
— Quelle foule, ma belle duchesse, dit-elle en entrant à madame de Givry; vraiment ce n'est que chez vous que l'on peut trouver réiuîi tout notre vénérable faubounj;; vous
êtes une vraie Gircé, vos enchantements ont seuls le pouvoir de secouer sa léthargie.
Voyons , qu'avez-vous ici, la duchesse de Chalux, le comte de Jumiéges, le spirituel Balandry ; mais vraiment, c'est plus qu'il n'en faut pour, assurer à votre salon une suprématie incontestable sur tous les autres salons
de Paris.
— Vous vous moquez , madame , réphqua en souriant madame de Givry ; du haut des richesses que vous rassemblez en dominatrices, vous insultez à la misère de mes essais, je glane avec peine dans les champs où vous moissonnez à foison. Mon salon cède humblement le pas au vôtre , sans prétendre lui disputer aucunement la prééminence.
— Qu'appelez- vous glaner? voici là-bas, près de la charmante madame de INlenes-
court , toute l'ambassade d'Autriche ; et la Russie attend que notre conversation soit finie pour vous saluer ; on sait vos causeries du matin avec le prince de Sentans ; ne vous en défendez pas , je ne suis point jalouse de vous , je vous le confie avec assurance , et ne lui en veux nullement des éloges qu'il répète à qui veut les entendre sur votre grâce et votre esprit.
En disant ces paroles , la duchesse de Royeux caressait d'une main flatteuse et protectrice les belles épaules de madame de Givrv et jouait avec l'or d'une chaîne qui se rattachait à sa ceinture.
— Mais à propos , quel est te nouveau débarqué , ce tard venu , que japercois pour la première lois , et qui vous regarde si allentivemeul? Est-ce une conquêLe , un soupirant?
— Qui , madame? répondit en rougissant légèrement madame de Givry.
— Mais ce beau ténébreux , qui se tient sans bouger dans l'embrasure de la fenêtre.
Ce beau ténébreux est tout bonnement un cousin de M. de Givry.
— Vous le nommez?
— Le vicomte de Cfntrac ; je suis certaine qu'il a le plus grand désir de vous être présenté , me permettez-vous de vous Vamener ?
— Le vicomte de Cintrac , n'est-il pas de Toulouse?
— Précisément.
— N'a-t-il pas paru quelques instants à Paris du temps de M. de Villèle , son illustre compatriote ?
— C'est cela même.
■ — ■ Mais, ma chère, votre vicomte de Gintrac a eu à Paris les histoires les plus ridicules 5 je me le rappelle parfaitement maintenant. *
— Lui , madame , et quelles histoires donc? La figure de la duchesse de Givry revêtit une expression inquiète et curieuse.
— Ce sont des histoires , ma belle Circé, qu'une vieille femme comme moi peut entendre , mais qu'elle ne doit pas raconter à uncjeunr; lênimc comm(" vous; sachez seulement qu'avec son air sage et réservé le vicomte de Cintraccst un très-mauvais sujet.
Et comme elle finissait ces mots , la duchesse de Royeux quitta madame de Givry , qu'elle laissa interdite et rêveuse.
M. de Balandry avait entendu toute cette conversation , convenue d'avance entre la duchesse de Royeux et lui , et en avait calculé tout l'effet ; aussi ne fit-il pas la maladresse de s'approcher en cet instant de madame de Givry, il comprit qu'il fallait laisser, au trait parti de l'arc d'une habile calomnie , le temps de s'enfoncer profondément , qu'il fallait laisser à cette épithète de ridicule, appliquée à une partie de la vie de M. de Cintrac , le loisir de produire son effet.
— Si nous n'avions accusé , pensait-il , M. de Cintrac que d'une excessive légèreté dans ses mœurs, bien loin de lui nuire, cette attaque lui eût peut-être sei'vi ; les femmes sont si extraordinaires !
— Mais nous avons avancé qu'il se trouvait compromis dans des histoires ridicules.
Bien ! qu'il se tire de là.
On peut dire d'un homme qu'il est un fripon, cela peut-être ne l'empêchera pas d'avoir des succès. Dites que c'est un homme ridicule , qu'il a eu des histoires ridicules , du diable ! s'il se relève de ce coup de massue ; n'expliquez rien surtout , ne précisez rien ; votre botte secrète sera infaillible.
— Parez celle-là , vicomte de Gintrac.
Madame de Givry fut sérieuse et réfléchie tout le reste de la soirée , elle chercha en son esprit quelles pouvaient être les histoires ridicules auxquelles le nom du vicomte de Gintrac eût été accolé ; cependant elle avait peine à se persuader, malgré l'assertion de la duchesse de Royaux , qu'il eût jamais (''t('' 1(' Ik'kjs I)()IiI1oii (le (es aventiiies doiii
on lui faisait un mystère, elle lui trouvait une supériorité et une telle distinction , qu'elle se prit à clouter, et dès lors , par tous les moyens, elle voulut éclaircir son doute.
Sa coquetterie se changea en une sorte d'intérêt véritable , intérêt de curiosité , il est vrai jusque-là ; mais qui pouvait répondre de l'avenir avec un tel commencement 1
Une fois sa résolution bien arrêtée de pénétrer les mystères de la vie passée du vicomte de Cintrac, elle s'attacha à le mettre en relief au milieu de cette société qui lui était pour ainsi dire inconnue , elle le força à poser, devant ce tribunal redoutablement critique , pour que non-seulement elle pût s'étabHr son juge, mais encore afin que l'élite du faubourg Saint-Germain Ixit h même de prononcer sur lui en connaissance de cause.
Il ne lui vint pas un seul instant en la pensée que la duchesse de Royeux l'eût calomnié, mais elle espéra que le vicomte était en cette circonstance victime d'une erreur, et elle se promit de la redresser par l'évidence même de l'impossibilité du ridicule qui, pensait-elle, ne pouvait s'attacher à aucune de ses actions.
Plus elle examinait le vicomte de Gintrac, plus elle remettait en sa mémoire la conversation qu'elle avait eue avec lui, plus la duchesse de Givry se pénétra de l'idée qu'un malentendu abusait la duchesse de Royeux , et elle tint à honneur de détruire ce malentendu , car sa coquetterie n'y était plus seule intéressée, son amour-propre soulhaitdc l'attaque lancée contre un homme dont elle avait résolu de s'occuper; elle épousa sa cause, et lut impatiente de mettnî en relief l'esprit et les qualités au moyen
desquelles elle était sûre que M. cle Cintrac saurait conquérir une place h part dans la société qui le recevrait.
La soirée presque entière s'écoula dans cette attente et cette perplexité ; tout le monde remarqua la préoccupation de la duchesse de Givry ; mais , excepté la duchesse de Royeux et M. de Balandry, personne n'en soupçonna le véritable motif.
Aussi longtemps qu'il y eut foule dans les salons, les conversations fractionnées, morcelées , dénuées d'intérêt , ne donnèrent point h madame de Givry l'occasion de produire l'homme qu'elle voulait faire juger, qu'elle espérait faire briller; mais, vers une heure du matin , il ne resta plus que quelques connaissances assez intimes, et la conversation devint générale.
Tour à tour on passa de la plus liaute métaphysique aux discussions littéraires les plus frivoles ; puis on aborda les grandes questions de politique intérieure , extérieure, civilisatrice, destructive, conservatrice; enfin, on se lança dans ce que l'on est convenu d'appeler les réflexions les plus palpitantes d'actualité, et chacun exposa sa théorie, la développa, en démontra les avantages, et tâcha de ruiner les systèmes opposés.
Pendant ces feux croisés de raisons et de divagations plus ou moins spirituellement exprimés, le vicomte de Gintrac s'était tenu muet, souriant quelquefois, hermétiquement enfermé dans son rôle d'observateur : il l'eût peut-être conservé jusqu'à la fin de cette soirée , mais la duchesse de Givry avait d'autres projets, elle l'interpela de façon à ne plus lui permettre de garder son silence prudent, elle savait quelle corde il fallait tou-
cher pour faire vibrer tout l'instrument , et elle profita de cette science que sa finesse féminine lui avait fait acquérir.
M. de Sallery, sorte de pédant reçu dans la bonne compagnie , ambitieux personnage, qui, affirmait M. de Jumiéges , voulait se pousser dans le monde en se donnant des coups de talon dans le derrière. M. de Sallery, le plus ennuyeux de tous les gens d'esprit , le plus prétentieusement pommadé de tous les rêves-creux de l'époque , papillon somnifère , argumentateur à faux , solennel comme une cloche , et monotone comme elle , s'extasiait depuis dix minutes sur les avantages de tout genre que la France entière , l'Europe même retiraient de cette espèce de constitution sociale , de cette centralisation heureuse , qui faisait de Paris un centre lumineux, un soleil civilisateur,
dont les rayons fécondaient l'humanité.
— Hors Paris point de salut, s'ëcria M; diê Jumiéges d'un ton plaisamment solennel.
On ne vit qu'à Paris et l'on végète ailleurs.
Un long fuseau chargé de chanvre, que loti nommaitle comte de Loigny, entr'ouvrit ses lèvres piilcées pour demander s'il était possible de rencontrer autre part qu'à Paris la bonne compagnie,
— Qu'est-ce que la bonne compagnie ? Il serait bon d'en donner une détinition , dit la duchesse de Royeux.
— INlais il me semble que la bonne compagnie, répondit la duchesse de Cinalux d'un air sardoniquement sérieux , c^t au reste du montle ce qu'un l'romage \\ la Clianlilly est à une pinte de lait.
Ceux qui n'avaient pas cottipris sDurireiit d'une mailièle approbative.
Ce fut à ce moment que madame de Givry , voulant introduire son nouvel acteur dans cette causerie , interpela directeinetlt le vicomte de Cintrac.
— Monsieur de Cintrac, lui dit-elle, que pensez-vous de l'influence et du mérite de notre bonne compagnie ; je serais curieuse d'avoir votre o|)inion sur nous , qui prétendons exclusivement nous poser comme l'élément indispensable , civilisateur, modèle dans notre nouvelle société.
Le vicomte de Cintrac voulut se défendre d'émettre une opinion sur une question aussi délicate et aussi dillicilc.
— Permettez-moi, madame , de garder le
silence eu cette occasion ; nous autres gentilshommesde province, nous vous jugeons peutêtre avec une partialité un peu amère ; ayez la générosité de ne pas nie provoquer à cette discussion , je ne me sens point de force à lutter seul contre tant et d'aussi habiles adversaires.
— Avez-vous peur de nous ?^ répliqua la duchesse de Givry en accompagnant ces mots d'une expression de [coquette agacerie.
— Nous serons de courtois et généreux ennemis, dit M. de Balandry enchanté de voir son rival s'engager dans une conversation qu'il espérait être au-dessus de ses forces, et dans laquelle il se flattait de le voir complètement battu. Il ignore, pensait-il, ces mille délicatesses de langage , ces finesses inexplicables, ces fadeurs de politesse dont
doivent être enimaillottées les meilleures vérités, comme d'un passe-port qui les fasse admettre. Il va nous sortir de son vieux puits une vérité bien indécemment nue ; on criera au scandale; le héros toulousain, sans avoir passé par le Gapitole , se balance sur le sommet de la roche Tarpeïenne.
Et pour toutes ces raisons il fut un des plus ardents à solliciter fopinion du vicomte de Gin trac sur la question qui lui avait été posée.
— Monsieur de Cintrac craindrait-il, ajouta la duchesse de Royeux, de nous trouver tellement habitués à l'adulation qu'il ne nous soit plus possible de supporter une contradiction ?
— Non , madame, répondit en s'inclinant M. de CiiiUac, je connais la courtoisie de
^ >IAX)AIV1E
mes ennemis, je voulais dire de mes adversaires : je ne doute nullement ni de leur générosité ni de leur savoir-vivre ; je crains d'entamer une controverse trop grave pour une conversation d'après minuit.
— Ne craignez rien, nous sommes tous trèsgraves, dit railleusement la duchesse de Givry , et je tiens beaucoup à savoir votre opinion sur la question que je vous ai présentée ; je vais la répéter.
— Vous ferez parfaitement, car sans cela le substantif se trouverait un peu loin du verbe qu'il est appelé à gouverner; et M. de Sallery, après cet effort d'esprit, se rengorgea dans sa cravate, adonisa d'une main qui voulait être coquette la seule et monstrueuse boucle de sa chevelure , puis il arriva peu à peu au silence, après avoir ricane'* tout s(;ul d(î son soi-disant bon mot.
— La duchesse de Givry reprit comme si elle n'avait point été interrompue; je répète ma question :
— Que pensez-vous, monsieur de Cintrac, de l'influence et du mérite de notre bonne compagnie , et de sa prétention à être l'élément civilisateur modèle dans notre nouvelle société ?
— Nul président ne pose mieux une question ; vous êtes sur la sellette , monsieur de Cintrac, permettez-moi de vous avancer un siège ; et M. de Jumiéges avança un fauteuil au vicomte.
A ce moment , Brevier , le célèbre orateur de la chambre des députés, entra sans se faire annoncer, et se glissa au milieu du petit cercle, près de madame de Givry.
Cette jeune femme , si intéressée à ce qui allait se passer, lui apprit en peu de mots quelle était la lutte qui se préparait; nous allons entendre le réquisitoire de la province contre la capitale ; IM. de Cintrac a la parole , comme vous dites à la chambre de votre palais , ou au palais de votre chambre.
— Nul mieux que M. de Cintrac ne saurait accomplir une pareille mission; madame la duchesse , vous allez avoir affaire à un rude adversaire.
M. Brevier et M. de Cintrac se saluèrent d'un air de connaissance.
— Ces provinciaux connaissent tout le monde, murmura M. de Balandry, évidemment contraiié ; vous verrez, ajouta-t-il encore plus bas en .^c p<iu haut vers la duchesse d<'
Royeiix , que notre enragé Gascon trouvera moyen de sortir à son honneur de la position difficile où nous l'avons mis. Ces Méridionaux sont de véritables cliats, jetez- les par la fenêtre , ils tomberont toujours sur leurs pattes.