BOURDALOUE
Deux voitures de poste qui se suivaient arrivèrent presque en même temps le lendemain matin , vers dix heures , à quelques lieues de Paris, sur la route de Strasbourg. De la seconde de ces deux voitures il descendit un voyageur qui , s'approchant de la première voiture, salua d'un air froidement poli le voyageur qu'elle contenait.
— Monsieur le comte de Balandiy, lui dit-il , le Cintrac est désolé de retarder quelques instants votre voyage, mais, avant d'aller planter ses choux sur les bords de la Garonne , il serait ravi d'avoir votre opinion sur une fort belle paire d'épées de combat dont il vient de faire l'acquisition.
Le comte de Balandry, sans rien perdre de son sang-froid, mais avec une légère teinte d'ironie, répondit:
— Parole d'honneur! monsieur de Cintrac , ce léger retard me contrarie beaucoup, car on m attend à Baden , comme vous le savez sans doute , puisque vous avez entendu ma conversation d hier avec cet original de Saint-Germain ; mais cependant , pour vous obliger, uniquement pour vous obliger, je suis prêt à vous donner mon avis sur la beauté et la ]x)nté de vos épées de combat.
Je pense qu'il nous serait nécessaire de trouver deux autres connaisseurs qui pussent nous aider dans notre opération ; si j'osais je vous proposerais nos deux postillons, car sur une grande route je doute fort que nous trouvions mieux.
— Soit, répondit M. de Cintrac, prenons nos deux postillons.
A l'instant même M. de Balandry les appela, et leur expliqua ce dont il s'agissait , tandis que M. de Cintrac allait chercher deux fortes épées qu'il avait apportées dans sa voiture.
Les calèches des deux voyageurs furent laissées sur le bas côté de la route , h la garde de leurs domestiques.
M. de Balandry, M. de Cintrac et les
postillons s'acheminèrent vers un petit bouquet d'arbres, qui se voyait à quelques toises.
Quand ils furent arrivés sur le terrain, M. de Cintrac tirant de sa poclie une enve^ loppe cachetée, la remit à M. de Balandry.
— Je vous demande, lui dit-il, si vous allez à Baden , de remettre ce paquet , qui fait partie de ma succession , à madame de Givry ; puis-je compter sur votre obligeance?
Cette enveloppe cachetée contenait les deux seules lettres écrites par la duchesse de Givry à M. de Cintrac , et la longue boucle de cheveux , gage d'un inconstant amour; pas un mot n'accompagnait cette restitution.
— Vous pouvez être sûr, monsi(;ur, qu«?
si je vais à Baden , votre fidei cominis sera remis à son adresse.
Alors M. de Cintrac et M, de Balandrv quittèrent leurs habits, et le duel commença.
Après quelques attaques et quelques ripostes, le comte de Baîandry fut atteint au bras droit, d'un coup qui traversa le poignet, de telle sorte que l'épée tomba de sa main.
— Monsieur, dit-il, en mettant son mouchoir autour de sa blessure , je puis vous assurer que vos épées sont fort bonnes.
Je suppose que vous n'avez pas d'autre service à me demander.
Le vicomte de Cintrac s'inclina et réjx)ndit : Non , monsieur.
— - Alors , reprit M. de Balandry , je vais rejoindre ma voiture , et regagner le temps perdu ; je désirerais arriver promptement à Baden pour me faire panser.
Quant au paquet que vous me confiez, je vous promets de le remettre moi-même.
Et maintenant, monsieur, permettez-moi, en vous disant adieu, de vous remercier sincèrement. J'allais être obligé de me présenter devant madame de Givry en simple et commun voyageur, débarquant tout stupidement d'une voiture de poste. Vous avez la Ijonté de me transformer en héros de ro-
man.
Encore une fois, merci et adieu.
Le vicomte de Gintrac, toujours calme et lV«)i(l , up répondit pas lui mol; il se cou
tenta, en quittant M. de Balandry, de le saluer avec une politesse glaciale.
Puis les deux voitures se séparèrent : l'une continua son chemin vers Strasbourg , l'autre regagna Paris.