II. âi
— Mon cher Balandiy, dit après s'être aussi commodément installé que possible le comte de Saint-Germain, vous n'avez pas honte, vous, homme à la mode, de vous montrer à Paris dans une promenade publique, au milieu de l'été, et parcelle chaleur élouÛ'ante ?
Si fait vraiment, j'en éprouve une vé-
ritable stupéfaction, répondit le comte de Balandiy ; il a fallu tout le désir que j'avais de vous rencontrer , mon cher comte de Saint-Germain, pour me faire franchir le seuil de ce jardin; je sors de chez vous, votre valet de chambre m'a dit que vous vous acheminiez vers les Tuileries, je me suis lancé à votre poursuite , et me voilà.
— Quel motif, mon cher enfant, vous rendait si impatient de me voir? Seriez-vous par hasard devenu raisonnable, et veniez-vous mi'en faire part?
— Non , non , vous ne recevrez point de billet d'enterrement de la part de la folie , ma veuve inconsolable. Je viens , par un pur motif d'obligeance , vous demander voscom missions pour Baden.
— Pour Baden, et (jueciue vous vouhz
LA DUCHESSE. ÈÛH
que j'aie à faire dire à Baden , à tous vos écervelés preneurs d'eaux ?
— Mais je supposais , dit en souriant d'un air tant soit peu fat le comte de Balandry, je supposais que peut-être auriez-vous une lettre à envoyer à votre cousine la duchesse de Givry, que je vais y retrouver.
— Madame de Givry aux eaux de Baden, et vous allez l'y retrouver ! Méchant garnement , vous pensez donc toujours à cette pauvre duchesse, vous ne respectez pas même son deuil?
— J'y pense toujours, et je respecte peu son deuil.
— Et le vicomte de Cintrac est-il aussi du voyage? riposta d'un air goguenard le comte de Saint-Gormain.
— Le Cintrac est mort et enterré. A l'heure qu'il est, le Cintrac doit lire son congé définitif, écrit sur charmant papier satiné, de la jolie main de madame de Givry.
Comment vouliez-vous qu'un Cintrac de Toulouse pût soutenir longtemps la guerre que ma fidèle amie la duchesse de Roy eux et moi avions entreprise contre lui ?
Mon cher Saint-Germain, le Cintrac est détrôné , Balandry premier va s'emparer de sa succession; demain à huit heures du matin je prends la route de Strasbourg.
— Je croyais, je vous l'avoue, que le règne de M. de Cintrac serait plus long.
— Qu'avez-vous donc fait de votre jugement habituel, de votre perspicacité ordi-
nairePLe Cintrac pouvait être une assez jolie distraction de quelques instants , mais c'est provincial en diable , ça veut du sentiment, de l'amour à la Pétrarque: nous nous sommes amusé quelque temps du Toulousain et de son bagage romanesque, puis nous l'avons mis à la porte avec un certificat de bonne conduite , voilà tout.
— Et M. de Cintrac , archi-fou que vous êtes, est parti sans murmures , sans éclat.
— Que vouliez- vous qu'il fit contre trois ?
la duchesse de Givry, la duchesse de Roy eux et votre très-humble serviteur.
Oui , mon excellent Saint-Germain , le Cintrac est parti ou va partir : on lui a bien doré la pilule; on lui aura parlé d'impérieuse et cruelle nécessité. Enfin trahi , mais cou-
tent , vous apprendrez avant peu qu'il plante S3S choux fort tranquillement sur les bords de la Garonne.
-—Et vous, vous partez pour Baden, vilain garçon que vous êtes ? Vous allez compromettre la veuve avant la fin de son année de deuil. Savez-vous bien que c'est abominable ? Dans un an je vois qu'il faudra vous composer un épithalame.
— Un épithalame ! interrompit M. de Balandry; mais décidément vous tombez en enfance, un épithalame!.... Je n'épouse pas , mon cher; je ne veux nullement ôter à votre cousine son titre de duchesse. Le Gintrac, lui , s'est perdu en parlant de mariage;
épouser Vous ne savez donc pas que ce
que j'adore en madame de Givry, c'est la duchesse de Givry. Allons, venez avec moi ; nous allons dîner ensemble dans quelque
cabaret, et nous causerons de tout cela. Je tiens à redresser vos idées sur mon compte : vous me faites tort, mon cher ami , vous me prenez , ma parole d'honneur, pour un second Cintrac.
En finissant ces mots, le comte de Balaudry se leva, et, s'emparant du bras de M. de Saint-Germain , il l'entraîna vers les boulevarts, en suivant la rue de la Paix.
Au moment où ils disparaissaient dans la foule des promeneurs , un homme quitta sa chaise placée derrière le gros arbre prés duquel venait d'avoir lieu la conversation précédente , il tourna , vers le chemin qu'ils avaient suivi, un regard d'une colère dédaigneuse; quoiqu'il affectât le plus grand calme, ses lèvres, pâles et tremblantes , indiquaient une profonde et violente émotion.
Il demeura quelque temps immobile, puis il sortit des Tuileries par la rue de Rivoli , où , se jetant dans un cabriolet , il dit au cocher d'une voix brève :
— A la poste aux chevaux !