M. DE CHOISEUL
Ce fut l'époque des plus vifs et des plus ardents pamphlets jetés contre la marquise dePompadour et qui ont servi de documents habituels pour retracer sa vie. Ces pamphlets furent écrits en Angleterre, en Hollande, en Prusse (1), et cet acharnement s'explique par l'attitude prise par la marquise elle-même, dans celle question delà guerre générale : n'était-ce pas madame de Pompadour qui avait donné l'impulsion et la vie à l'esprit gentilhomme, glorieux sur tant de champs de bataille? Les écrivains réfugiés s'acharnèrent contre la marquise, ils avaient au cœur tant de haines! ils obéissaient en cela aux insinuations de Frédéric II, le plus implacable des ennemis de l'alliance de 1756. Aussi les admirateurs de ma-
(i) Vie de la marquise de Pornpadour, 2 vol. in-16, Londres 1757, en anglais, traduit parLaplace. L'original était au pouvoir de M, de Marigny.
dame de Pompadour la vengeaienUils de Frédéric II par de dures épigramnies contre le Roi (1) :
Le monstre profana mille talents divers; Les humains l'admiraient, ils furent ses victimes. Barbare en action, philosophe en vers, Il chanta les vertus et commit tous les crimes. Ennemi de Vénus, cher au dieu des combats, De larmes et de sang son âme fut nourrie; Cent mille hommes par lui reçurent le trépas, Et pas un n'en reçut la vie.
Jamais le portrait du grand Frédéric n'avait été reproduit avec plus de passion et de ressemblance.
La vive opposition qui s'élevait contre la marquise de Pompadour indiquait assez qu'elle résumait en elle-même la pensée et la main du pouvoir. Les ministres secrétaires d'État avaient reconnu la nécessité de lui soumettre préalablement toutes les affaires avant de les porter au conseil du Roi. La supériorité de la marquise était dans une admirable clarté d'esprit, un art parfait de résumer les affaires; ce qui convenait au Roi. Jamais le pédantisme des formes n'est nécessaire à l'examen droit et sérieux des grandes questions de politique. Le charme ne nuit jamais.
Il s'agissait d'un grand coup de guerre et du concours de toutes les forces du pays vers un but
(1) Ces vers sont de Grébilion. C'est mal à propos qu'on les attribue à Turgot, qui fit peu de vers dan.^ sa vie.
unique : il fallait avoir des instruments dociles sous la main, car le roi de Prusse avait quelques partisans dans le conseil, el l'alliance autrichienne aurait été sacrifiée ou au moins atténuée. Telle n'était pas la pensée du Roi et de ses plus fermes conseillers. L'Autriche s'était jetée dans la guerre; des généraux d'un génie supérieur s'étaient révélés, le maréchal Dawn spécialement, avait battu le roi de Prusse (1) ; les Russes et les Suédois arrivaient à marches forcées : jamais occasion plus belle pour arracher tout à fait le continent à la suprématie anglaise. Dans ces circonstances capitales il fut décidé que loin d'abandonner ou d'atténuer l'alliance austro-russe on lui donnerait un développement considérable avec la perspective d'une indemnité qui consisterait en la réunion à la France, des Pays-Bas sur les frontières nord et de la rive gauche du Rhin à l'est.
Dans ces fermes idées, il fallait marcher avec énergie et netteté. La marquise aimait l'abbé de Bernis , nouveau secrétaire d'État des affaires étrangères ; mais Bernis trop faible encore, trop timide pour entrer en plein dans les voies d'une guerre européenne, ne convenait donc plus à la situation vigoureuse du conseil. La marquise qui
(1) Le maréchal comte de Dawn était né à Vienne en 1705.
ne rabaiuloiiiiail pas^ sollicila pour lui à Piunic la robe rouge du cardinalat; il reçut la barrelle des mains de Louis XV, avec deux riches abbayes en échange du portefeuille des allaires étrangères (10 novembre 1758) (1).
Le Roi confia ce déparlemenl au duc de Clioiseul, dont j'ai parlé déjà, adversaire de la politique anglaise, principal signataire des traités d'alliance avec l'Autriche, et très-décidé à faire triompher les principes et les intérêts de cette alliance; caractère ferme, vaniteux et têlu, mais parfaitement d'accord avec la marquise sur les questions de la politique extérieure. Le duc de Choiseul se réservant de désigner le secrétaire d'Etat du département de la guerre, et laissa la haute direction de ce département au maréchal deBelle- Isle, qui en connaissait toutes les ressources. Le duc de Choiseul se mit parfaitement d'accord avec la marquise de Pompadour sur ce point capital, que la guerre une fois commencée devait aboutir à son résultat définitif d'influence, de conquête et de réunion de territoire. Nul sacrifice ne devait coûter. La plus grande difficulté de la situation était dans les finances; et ici se déployèrent les
(1) L2i Gazette de France^ H novembre 1758, donne des raisons de santé pour motif à la d«jmission de Tablée de Bernis qui n'avait que ^5 ans.
facultés éminenles et toute la science pratique de la marquise de Pompadour. Elle choisit pour le ministère un esprit fin, habile, décidé aux inesurcs hardies, Etienne de Silhouette, qui appartenait tout à la fois aux fermes-générales (1) et aux intendances. Dans des conférences pleines de charme, de verve et d'esprit, la marquise détermina Tacceptation de M. de Silhouette, qui d'abord avait refusé par une lettre fort respectueuse adressée au Roi. Madame de Pompadour connaissait depuis longtemps M. de Silhouette, son esprit, sa capacité. Avec lui elle concerta le nouveau plan financier. On devait partir de ce fait : la résistance des parlements, car leur opposition avait grandi; plus que jamais ils se montraient dessinés contre la guerre et la prérogative du roi, en matière d'impôts. Il fallait donc trouver dans le concours des financiers les ressources suffisantes pour parer à la situation.
Le plan de finances concerté entre M. de SiL houette et madame de Pompadour se résumait par les résultats suivants: 1^ maintien du bail des fermes qui avait encore trois ans de durée, mais abolition des croupiers souvent imposés par les exigences de la cour; 2° partage des bénéfices des
(1) Voyez mon livre sur les Fermier s-ginér aux»
fermes-générales, après le prélèvement de tous frais, de tout intérêt (bénéfices qu'on évaluait à environ 4 millions). Capitalisant ensuite ce revenu de !i millions, le contrôleur général créait 70,000 actions de 1,000 francs chacune, qui auraient droit à la fois à un intérêt de 5 p. 0/0 et au partage des bénéfices de la ferme, ce qui créait un capital immédiat d'emprunt de 70 millions destinés aux frais de la guerre (1). Il fut également décidé que toutes les exemptions de tailles au profit des gens de cour, gentilshommes ou autres privilégiés , seraient suspendues pendant dix ans. Il serait fait en conséquence un état exact de toutes les terres du royaume pour établir l'égalité de Timpôt: l'idée capitale et dominante de la marquise de Pompadour et des fermiers-généraux.
Ce plan de finance largement conçu devait trouver son principal obstacle dans le parlement composé de riches discoureurs, avare de leur huche et qui repoussaient tout impôt sur leurs terres privilégiées, m»ême au milieu des périls de la guerre. Rien n'était comparable au caractère égoïste des parlements qui s'agitaient en de vaines oppositions, lorsque les Anglais débarquaient en
(1) On réalisait immédiatement le capital par l'émission de billets de confiance, — Voyez mon histoire des Grandes opérations financières.
Bretagne el en Normandie. M. de Silliouclle recourut ensuite à un système d'emprunt auquel seraient spécialement affectes les revenus de nouveaux impôts sur le cuir, le papier, les mousselines, les indiennes, revenus absorbés, dépopularisés avant que les édi(s fussent publiés, par la constante opposition des parlements.
Il se fit des emprunts en rente viagère (1) sur l'Hôtel-de-Ville avec une destination spéciale, celle des armements de bateaux plats pour opérer une descente en Angleterre. Madame de Pompadour avait appuyé le projet hardi de M. de Belle-Isle : dix sept cents petites canonnières devaient porter en Angleterre une armée de débarquement de soixante mille hommes ; on essaya même à Choisy des canons qui tiraient sept coups par minute, afin d'étonner la flotte anglaise et de foudroyer ses côtes. Mais l'argent manquait toujours, et les parlements continuaient leur opposition , à ce point qu'il fallut qu'un édit de surséance vînt déclarer la suspension des billets de caisse et de fermes en numéraire pendant un an ; on payerait jusque-là aux porteurs un intérêt de 5 p. 0/0. La crise ne porta que sur les hauts financiers qui con-
(1 j « La rente viagère est un amortissement facile, naturel pour l'État. )) (Rapport de Silhouette au conseil.)
sentirent eux-mêmes à cette transformation de la dette (1).
Pour parer aux nécessités d'une guerre nationale, madame de Pompadour inspira une généreuse résolution au Roi, et en donna elle-même Texemplc. Ce fut d'envoyer toute sa vaisselle d'or et d'argent à la Monnaie, comme cela s'était fait sous Louis XIV, dans les périls de la monarchie. Louis XV renouvelait cet exemple, car il fallait tenter un suprême effort. L'édit n'en faisait pas une obligation (2), nul n'était tenu de porter sa vaisselle plate à la Monnaie, mais le Roi y invitait tous ses sujets; en échange on recevait des billets de monnaie hypothéqués sur les fermes : les objets d'art précieux étaient exceptés de la fonle. Il se fit un mouvement fort généreux dans tout le royaume; il s'agissait d'une guerre nationale contre les Anglais, et les gentilshommes, les bourgeois même agirent avec un noble désintéressement (3).
Cette fonte de la vaisselle d'or et d'argent, madame de Pompadour, avec un tacl merveilleux, la rendit très-favorable à l'art en donnant un Q;rand prix à des objets de fantaisie, porcelaines, faïences,
(1) Édit du 10 octobre 1759.
(2) Édit du 9 novembre 1759.
(3) Voyez mon travail sur Louis XV,
cristaux, dentelles, pierres précieuses; avec cet esprit séduisant si naturel à ses causeries, la marquise soutint que rien n'était plus ladre, nnoins élégant que la possession des objets d'or et d'argent qui ne s'usaient pas: que la véritable élégance était dans l'art et jamais dans la matière; qu'une belle porcelaine, une étoffe merveilleusement travaillée, un tableau de maître, un produit de l'imagination (1) étaient plus précieux que l'or et l'argent. C'est de cette époque de pénurie (1759-1762) que datent les hautes fantaisies des salons qui ont retenu le nom de madame de Pompadour: la richesse des trumeaux, paravents et meubles incrustés, dessus de portes, tapisseries. On mit plus de prix à une œuvre de Watteau, de Boucher, de Miéris, qu'à des buffets pleins d'argenterie et à des plats d'or et de vermeil. Louis XV donna l'exemple de ce bon goût, toute la cour alla s'approvisionner de porcelaine à la manafacture de Sèvres, on acheta des fantaisies, vases en porphyre et en marbre. La marquise se mit résolument à la tête de cette révolution artistique qui créa les merveilles et le goût du xviii' siècle (2).
(i) Madame de Pompadour, le maréchal de Belle-Isle, etle duc de Choiseul envoyèrent pour 600,000 livres de vaisselle.
(2) C'est à madame de Pompadour que Ton doit également la petite poste de Paris, au prix de dO centimes, (iidit de novembre 1759.}
MADAME DE POMPADOUR ET LES ENXYrXOPEDîSTFS
La silnalion délicate, difficile, dans laquelle une guerre longue, sanglante, toute pleine de sacrifices plaçait la marquise de Pompadour, ne lui laissait pas toute liberté de sympathie et d'affection. Et par la force des choses, elle devait chercher la popularité à tout prix pour se créer une certaine force d'opinion. Toute jeune fille déjà, dans les salons financiers de M. Lenormand d'Étiolés, elle s'était fort liée avec le parti philosophique. Il n'y avait pas souci parmi les gens de finance sur les graves questions de la vie et de la conscience religieuse; Helvétiusen était l'exemple et le modèle ; cette génération de finance passait de la spéculation et des emprunts aux plaisirs faciles, à la petite maison, à l'Opéra. On vivait et on mourait entreles billets de caisse et la couronne
de roses d'une danseuse. Madame de Pompadour,
depuis rallachée à TÉglise par le père de Sacy, n'avait pourtant point oublié cette éducation première, et elle fut donc naturellement entraînée vers la protection de ces doctrines philosophiques qui devaient perdre la monarchie et compromettre même la société.
Dans le beau pastel de la marquise de Pompadour par Latour, encore aujourd'hui au Louvre (1), on remarque sur la console (joli meuble qui sert d'ornement au salon), un gros volume avec ce titre V Encyclopédie. Latour qui appartenait au parti philosophique plaçait parmi les titres de gloire de la marquise, la protection qu'elle avait accordée à V Encyclopédie (2), fastidieux et médiocre recueil prôné, loué par tout un siècle qui comme toutes les époques matérialistes, prétendait à l'universalité et à la perfectibilité absolue. Ce fut une des grandes fautes de madame de Pompadour que cet encouragement donné à toute une coterie qui ébranlait si profondément le principe d'autorité. A ce point de vue, le duc de Choiseul et la marquise dePompadour méritèrent de justes reproches ; le besoin de popularité, leur éducation première, les oublis de la morale et des lois éter-
(1) Il est beaucoup préférable au portrait peint par Boucher, qui est à Versailles.
(2) Le projet de l'Encyclopédie remonte à 1758.
nelles de Dieu les entraînèrent vers le parti philosophique et le septicisme.
Trois hommes s'étaient rencontrés, mus par la même idée, entraînés par le même sentiment : la haine de la révélation chrétienne : Voltaire, Diderot, d'Alembert. Voltaire, éminemment spirituel et railleur; d'Alembert, froid, haineux, réservé à cause de ses positions et de ses places; Diderot, esprit dépravé, aux ignobles pensées. Au-dessus d'eux tous, Frédéric, roi de Prusse, cherchant la force, l'excuse de son despotisme et de son ambition militaire dans les applaudissements des écrivains philosophiques. d'Alembert et Diderot surtout conçurent le projet d'un dictionnaire « qui devait être le trésor \e plus complet de toutes les connaissances humaines : religion, philosophie, histoire, géographie, commerce, objets d'art et de science, poésie , éloquence , grammaire ; on appellerait dans ce but tous les hommes choisis parmi ceux dont la France s'enorgueillissait dans toutes les branches de la science (1). »
Tel était le but avoué de V Encyclopédie ; l'objet secret était de grouper autour de cette idée une coterie habile, serrée dans ses rangs, qui dut s'emparer de tous les organes de la publicité et cacher
(1) Vvéhc^diQVEncycloj^édie,
sous (le souples précau lions, un projet de renversemcnl de toute religion révélée, de toute autorité reconnue : « Qui ne sait que dans ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont du style de notaire et ne servent que de passeport aux vérités qu'on veut établir; personne au moins n*y est trompé... Le genre humain n'est au fond si éclairé que parce qu'on a eu la précaution de ne réclairer que peu à peu (1). »
Ainsi s'exprimait d'Alembert, dans sa correspondance avec "Voltaire, qui lui répond : « Soyez en paix; pendant la guerre des parlements et des évêques, les philosophes auront beau jeu. Vous aurez le loisir de farcir l'Encyclopédie de toutes les vérités qu'on n'aurait pas pu dire il y a vingt ans; je voudrais un bon livre qui écrasât ï Infâme à tout jamais (2). );
Tel fut Tesprit de ce nouveau dictionnaire, qui porta le nom ambitieux d'Encyclopédie ; il ne pouvait être publié, selon la législation d'alors^ qu'avec un privilège, et la marquise de Pompadour malheureusement contribua plus que toute autre à le faire obtenir du Roi. Il transpirait chez
(i) Lettre de d'Alembert (15 novembre 1756).
(2) On sait que par ce mot d'argot philosophique on désignait la religion chrétienne parmi les adeptes. (Lettre de Voltaire, 1759.)
la marquise un tel amour des arts, des lettres, qu'elle oubliait le but et le dessein des encyclopédistes, pour ne plus penser qu'à la gloire attachée à une grande œuvre. « Engagez tous les frères à poursuivre V Infâme de vive voix et partout, sans lui donner un moment de rekiche... » (écrivait Voltaire). « Ce qu'on appelle esprit ou âme, ajoute HeUétius, n'a pas plus de réalité que les fantômes, les chimères, les sphinx. On a tort de l'aire de rame un être spirituel. Rien ne serait plus absurde qu'une telle âme ; elle n'est pas distincte du corps (1). »
Ainsi parlait Helvétius, fermier-général, fort lié avec la marquise, dans son livre de YEsprit. Le manuscrit remis par la marquise au duc de Choiseul fut confié à un censeur, M. Tercier, premier commis des affaires étrangères, facile dans la vie et dans les opinions; Tercier lut le manuscrit comme censeur, et, avec beaucoup de légèreté l'approuva. Quand le livre parut, il produisit une impression vive et profonde, car on y trouvait des phrases étranges: (( L'immortalité de l'âme n'est qu'un dogme barbare, funeste, contraire à toute législation... La vertu, la probité par rapport au particulier, n'est que l'habitude des actions per-
(i) De l'Esprit de l'horinne^ u^** Ix et 5.
sonnellemenl utiles. Les remords ne sont que la prévoyance des peines physiques auxquelles le crime nous expose; si bien qu'un homme au-dessus des lois commettrait sans repentir Faction malhonnête qui lui serait utile. — La pudeur n'est qu'une invention de la volupté raffinée. La crainte de Dieu, loin d'être le commencement de la sagesse, est plutôt le commencement de la folie (1). »
Voilà ce que la facile indulgence de la marquise de Pompadour laissait imprimer, et ce que le censeur M. Tercier autorisait avec privilège, et cela sans s'en douter, par un mouvement simple et naturel de son esprit. Il est des temps si asassouplis, tellement façonnés aux idées, que les doctrines les plus étranges ne produisent aucune répulsion , aucune surprise; elles sont accueillies comme une chose simple, ordinaire, qui ne peut ni arrêter, ni troubler les contemporains.
Le parlement néanmoins se montra inquiet, alarmé ; il y avait ce beau côté de la magistrature, que si elle était maussade, résistante à l'autorité royale, elle restait toujours fort dessinée contrôles mauvais écrits qui ébranlaient la religion et la société. Il y eut donc un bel et noble arrêt du par-
(1) Helvétius, De L'esprit de l'homme^ n*** 2 à 5.
IcineiU de Paris, conçu en ces lermcs : « La cour, vu le livre de VEsprit, 1758, V Encyclopédie ou Dictionnaire des sciences, en sept volumes, la Philosophie du bon sens ^ le Pyrrhonisme du sage, \?i Religion naturelle, Lettres semi-philosophiques, les Etrennes des esprits forts, Lettres au père Berthé sur le matérialisme , ordonne que tous ces livres seront lacérés et brûlés par les mains de Texécuteur des hautes justices. Fait défense à toute personne de composer , approuver, imprimer, distribuer aucun livre contraire à la religion, l'État et les bonnes mœurs; à peine d'être puni selon la rigueur des ordonnances (1), ))
Cet arrêt d'une admirable fermeté proscrivait justement les livres subversifs de tout état politique, de toute autorité morale, de toute religion établie. Le parlement confiait au bourreau le châtiment et les flétrissures ; jurisprudence équitable, car il y avait une immense complicité 'entre les mauvais écrits et les mauvaises actions : les livres ont fait plus de mal à la société que les hommes; le grand crime des écrivains du xviii^ siècle, ce fut d'enlever la croyance au cœur de l'homme, de semer l'esprit de doute, d'arracher à
(1) Novembre 1761.
la loi, la génération nouvelle, de la priverde cette religion qui donne une solution élevée au grand problème de la vie future. Malédiction pour ceux qui ont jeté riiumanité dans ces doutes et ces épuisements I
Le parlement agissait avec cette juste sévérité en dehors de madame de Pompadour et du duc de Choiseul, et peut-être un peu contre Tindulgente protection que tous deux accordaient au parti encyclopédique. Dans cette grande mesure, il n'osa point également proscrire YEsprit des lois, que le peintre Latour avait placé à côté de TEncyclopédie dans le portrait de madame de Pompadour fort liée avec le président de Montesquieu. Montesquieu, Thomme le moins grave du monde, s'était introduit dans le salon de madame d'Étiolés par la popularité de ses Lettres persanés et son petit livre erotique du Temple de Guide. Il plaçait sous la protection de la marquise V Esprit des lois^ spirituellement raillé par les journalistes de Trévoux , qui avaient constaté 4 67 citations fausses au tronquées (1). C'étaient des critiques très-érudils que ces journalistes de Trévoux, et Montesquieu fort au désespoir s'adressa au duc de Choiseul et à madame de Pom-
(1) Années 17Gi à 1763,