‹ Madame la marquise de PompadourChapitre 18 sur 22 · IU · texte numérisé non relu

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Louis en diligence Fut trouver Pompadour.

Allons voir cet enfant, lui dit-il^ ma mignonne. Non, dit la marquise au Roi, Qu'on rapporte chez moi, Je ne vais voir personne (i).

Celle puissance^ madiime de Pompailour Tavail acquise par ce tact infini qui lui faisait abréger les questions, pour les soumellre au Roi d'une façon attrayante sans fatiguer Tespril. Louis XV, éminemment spirituel, se décidait souvent par ses sympathies et ses antipathies. Madame de Pompadour savait les saisir, et sa puissance venait surtout de ce qu'elle intervenait pour atténuer ce que ces sentiments personnels avaient de trop vif, de trop tranché. La vie intime de Louis XV chez la marquise dePompadour nous a été révélée parle témoignage le plus simple, le plus discret, par le récit naïf et presque incorrect de madame d'Hausset, la première femmede chambre de madame la marquise. Il ne faut pas prendre ce titre de femme de chambre dans sa signification purement domestique. Le crédit auquel s'était élevée madame de Pompapour , les honneurs de cour justifiaient le service des familles titrées auprès de la marquise. Ainsi le prince d'Hénin,de la race desCroï d'Havre était son chevalier d'honneur, comme auprès

(1) Recueil Maurepas, année 1761.

(rnno princesse du sang royal, eL perlait son éventail, son livre d'heures auprès de sa chaise à l'église (1).

Madame d'Hausset, de famille noble, put donc accepter le litre et la fonction de première femme de la marquise. Toujours honorée de la confiance la plus intime de la marquise, elle a écrit ses sensations jour par jour. Le Roi et Madame parlaient haut devant elle ; ils ne se gênaient pas plus, selon ses expressions , ^< que si elle avait été un chien ou un chat couché sur les chenets. » Quelquefois seulement, quand il s'agissait de secret d'État, le Roi^ la marquise et les ministres passaient dans un cabinet particulier dont les portes étaient fermées à clef. Louis XV, selon madame d'Hausset, était d'une incontestable beauté que relevait un sourire charmant. Il parlait avec une extrême politesse à tous , et généralement d'une façon triste et ennuyée : madame de Pompadour ne respirait que pour le distraire, l'amuser, et le Roi lui disait sans cesse (il faut s'en rapporter aux femmes dans ces sortes d'appréciations) : « Que vous êtes bonne, excellente !» et à ces pa-

(l) Journal d'une femme de ckamh^ede la marquise de Pompadour^ publié pour la première fois par M. Grawfort. Le manuscrit venait de M. Senac de Meiihan, ami du marquis de Mariguy.

rôles répétées, la marquise répondait en portant sa main sur le cœur du prince : a (/est à cela que je veux parler. » Il n'était sorte de commissions dont elle ne se chargeât volontiers, avec une grâce parfaite, et Thistoire scandaleuse, celle qui s'écrivait avec la haine et les passions des réfugiés, raconte une chose honteuse (1) que les écrivains sérieux ont ensuite répétée, c'est que la faveur delà marquise de Pompadour tenait surtout aux complaisances extrêmes qu'elle avait pour les amours sensuelles du Roi, et pour nous servir de rignoble expression même des historiens qui se disent graves , elle fut la pourvoyeuse du Parc aux Cerfs, quand la satiété vint énerver le cœur de Louis XV. Les aventures du Parc aux Cerfs se sont multipliées et agrandies sous la plume des romanciers, des pamphlétaires anglais, hollandais, aidés par les révélations haineuses des réfugiés politiques. Cettelégende aété depuis acceptée, jele répète, par les historiens du xviii^ siècle, à peu près

(Ij II est curieux et triste de voir dans quelle source impure ont puisé les biographes de la marquise de Pompadour ; la première source est un pamphlet intitulé : Vie de la marquise de Pompadour. écrite en français, en Angleterre, par , une religieuse qui avait épousé un officier prussien^ mademoiselle Fauque. Cette histoire fat traduite en anglais. La seconde est l'histoire delà marquise de Pompadour, imprimée aux dépens du réfugié le sieur Hoper. Lu llaye^ iZ^? ^^^^^ ^^' tits in-18 et in-16.

comme celle du balcon du Louvre, d'où Charles IX lirait des arquebusades après la journée de la Saint-Bartbélemy, et qui nV.xislailpas à cette époque (1).

L'auteur du présent livre a dû rechercher avec sa patience d'érudition ordinaire, ce qu'il pouvait y avoir de vrai et de faux dans celte tradition scandaleuse. Il va donner le résultat de cette enquête : Existait-il d'abord un Parc aux Cerfs, avec la honteuse destination qu'on lui donne? Le nom de Pare aux Cer/6* n'était pas spécial au xviii^ siècle et créé tout exprès pour Versailles; dans chaque forêt royale il y avait un parc aux cerfs, comme il y avait la garenne, le chenil, la faisanderie : à Versailles, le Parc aux Cerfs était situé du côté de Satory, au delà de l'Orangerie, ainsi qu'il est tracé sur un plan authentique de Versailles au xviii^ siècle (2). Les Mémoires qui le placent du côté du Petit Trianon se trompent sur la topographie du jardin. Madame de Pompadour avait, en effet, une élégante habitation dans cette partie du parc de Versailles, qu'elle vendit au Roi; elle avait en outre son hôtel des Réservoirs; mais il n'y eut jamais d'autre Parc aux Cerfs à Versailles que cette belle et vaste plaine qui s'étendait de

(1) Voye/> ma Catherine de Médicis»

(2) Collection des gravures (Bibliothèque Impériale).

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rOiangerie jusqu'au pied du bois de Satory, sur la roule de Versailles à Sceaux. Or, il résulte des archives de la ville de Versailles, que le terrain appelé le Parc aux Cerfs, fut délaclié du parc général du château, et vendu pour bâtir, par des actes de 1725 à 1735, c'est-à-dire, bien antérieurement aux scandaleuses aventures qui, diton, se passèrent dans le Parc aux Cerfs. Ces terrains ont depuis formé les rues Saint-Antoine, Saint-Médéric, d'Anjou-Royale, Saint-Louis, le Marché- Neuf, à Versailles. J'ai parcouru ces rues vastes et solitaires , pour rechercher les traces du Parc aux Cerfs, il n'en existe plus aucune : de vieux hôtels, de grands jardins forment tout un quartier qui fait partie de la cité depuis le milieu du xviii^ siècle.

Que devient la légende des scandales royaux du Parc aux Cerfs depuis 17/19 jusqu'en 1770 ? A cette époque il n'existait pas de Parc aux Cerfs, et les terrains avaient été vendus et dépecés pour former un quartier nouveau. Aussi le bibliothécaire de Versailles, qui ne s'est pas épargné les jugements passionnés sur Louis XV, est-il obligé d'avouer qu'il n'en existe ni preuves, ni traces. Il pense avoir trouvé pourtant dans une petite maison de la rue Saint- 3îédéric, le fameux Parc aux Cerfs des chroniques scandaleuses. J'ai

visite les vesliges, les jardins; nulle Irace, nul souvenir. J'ai consulté cette génération de vieillards aux nobles têtes qui, la croix de Saint- Louis sur la poitrine, ont écouté les légendes de leurs pères, génération belle encore à Versailles, et qui disparaît chaque jour sous la faux du temps: nul renseignement. Les histoires, les Guides ont quelques phrases stéréotypées sur les scandales du Parc aux Cerf : « Cette maison de la rue Saint-Médéric, dit le bibliothécaire, fut vendue par le roi Louis XV quarante mille livres au sieur Sevin, premier commis de la guerre, et le Roi en toucha le prix en or dans son cabinet. (1) » Voilà une preuve! D'abord cette maison s'appelait-elle le Parc aux Cerfs? Tacte ne le dit pas I Est-ce parce que le Roi en reçut le prix en or et en particulier? mais Térudit bibliothécaire a trop bien étudié Louis XV, pour ignorer que telle était l'habitude du Roi, de traiter, de vendre par luimême comme l'aurait fait un simple bourgeois de Paris. Il existe plus de vingt actes de ventes et d'achats, faits au nom personnel de Louis XV, et l'on ne peut rien en conclure de particulier pour l'existence d'un Parcaux Cerfs, destiné à d'ignoblesplai-

(1) Cette citation a été répétée dans tous les Guides de Versaiiles, avec les plus odieuses épithètes contre Louis XV et madame de Pompadour.

sirs. Qu'on ne s'imagine pas que l'hisloire complaisante doive cacher les passions secrètes et les vices élégants de Louis XV; le Roi eut des maîtresses publiques, selon les mœurs de ce hardi xviii^ siècle, mais l'histoire d'un Parc aux Cerfs, toléré, favorisé par la marquise de Pompadour, fut une de ces inventions des pamphlétaires vendus aux ennemis de la France, de ces réfugiés en Hollande, en Angleterre, en Prusse, qui se plaisaient à dénigrer leur patrie, à publier des livres aux gravures obscènes (1).

Louis XV, le premier des Rois de France, dans la seconde période de sa vie, dédaigna les maitresses de grande maison, et c'est ce que sa cour si facile de mœurs lui pardonna le moins. Le Roi, je l'ai dit, avait vu les dangers de cette longue lignée des bâtards de Henri IV et de Louis XIV, depuis le duc de Beaufort (le roi des halles), jusqu'au duc du Maine (le prince des intrigues); il avait connu, compté les immenses dépenses en apanages, en domaines, en argent, que les bâ-

(1) Oa a justemeut placé dans la réserve défendue au public, à la Bibliothèque Impériale, deux ou trois pamphlets sur le Parc aux Cerfs, pleins de gravures obscènes. Ils sont imprimés en Angleterre ou en Hollande. Je dois cette justice à Tesprit distingué de M, Magnien, conservateur delà Bibliothèque Impériale, qu'il a ce même mépris pour les pamphlets publiés à l'occasion du Parc aux Cerfs.

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tards avaient coûtés au trésor royal (1). Son cœur ne pouvant donc s'aiïrancliir des passions ardentes de la race des Bourbons pour les femmes, le Roi préféra des amours, en dehors des intrigues, couvertes d'un secret qui le mettait à Tabri des demandes répétées de places, de cordons et d'honneurs en faveur des parents et des amis de la favorite; il n'aurait pas tout à donner aux Mortemart, à cause de madame de Montespan ou aux Noailles à la sollicitation de madame de Maintenon, le Roi accordait une pension à la jeune fille si elle devenait mère, un bénéfice ecclésiastique, le petit collet à un fils reçu dans la famille, car plus d'un de ces enfants marqués à Teffigie du Roi était adoré par Mesdames^ si bonnes, si indulgentes parce qu'elles étaient pures et saintes.

Quelle fut la part que madame de Pompadour prit à ces passagères intrigues du Roi ? J'ai honte de poser cette question ! L'influence que conti-

(i) L'aventure de mademoiselle de Romans prouve combien le Roi tenait à ne point avoir de fils légitimés. Le Roi aimait passionnément cette jeune personne ; mais dès qu'elle fit traiter le fils né du Roi en prince, en lui cédant même le pas, Louis XV ordonna que l'enfant serait élevé à part dans l'ignorance de son origine, et néanmoins avec toute la fortMic et l'aisance nécessaires. Madame de Pompadour dirigea toujours le Roi dans cette idée.

niiait (l*exercerla marquise tenait à son esprit supérieur et lucide qui cvilait au Roi tout travail pénible et fastidieux. Il faut peu connaître le temps, les mœurs, les documents même de celte époque pour supposer que la marquise avait besoin de recourir à un rôle indigne d'elle pour conserver son crédit. De toutes parts on s'offrait au valet de chambre de quartier, à Bontems, à Lebel. La preuve honteuse en existe écrite en triste témoignage (1) ! qu'avait besoin d'intervenir en tout ceci la marquise de Pompadour? C'était !un rôle de valet de chambre, et voilà tout ; le Roi même y mettait un certain mystère auprès de la marquise, et la preuve se trouve encore dans les Mémoires de madame d'Hatisset. Le Roi s'ouvrit un jour à madame de Pompadour avec un certain embarras sur une jeune fille prête à devenir mère, et auprès delaquelle il voulait quePon veillât avec une grande sollicitude. La marquise en chargea madame d'Hausset elle-même : on lui remit 12,000 livres pour prendre soin de l'enfant et delà mère; on dut lui parler du voyage d'un comte polonais père du fils qui naquit heureusement. Madame d'Hausset s'acquitta de sa mission avec un grand zèle dont elle fut délicatement récompensée.

(1) Les lettres autographes existent aux archives.

Louis XV ne cessait de dire à la marquise : <r Vraiment que vous êtes bonne ! que de gratitude pour vous en vous chargeant d'une pareille mission (l).»

Il est évident que si madame de Pompadour eût été l'intermédiaire habituelle de ces sortes d'amours secrètes du Roi, madame d'Hausset n'en eût pas fait la remarque plutôt cette fois qu'une autre. L'expression de la reconnaissance timide du Roi n'eût pas été si vive pour un service accoutumé! Oui, le Roi put avoir de ces amours passagères et de ces galanteries passionnées. « Quel est le bourgeois, comme le fait très-bien remarquer l'avocat Barbier (2), qui n'ait cette sorte de faiblesse? » Ce qu'on doit nier, c'est l'existence de ce honteux sérail qui fut appelé le Farc aux Cerfs. Lerôle^ la mission des partis hostiles, est de rendre odieux les pouvoirs qu'ils veulent renverser : c'est leur droit de guerre et leur élément de triomphe. Une fois le pouvoir à terre, tout est justifié, et l'on considère comme une vérité historique ce qui a été inventé pour les besoins d'une cause.

On a parlé aussi des orgies royales chez la

(1) Mémoires de madame d^Hausset^ page 175.

(2) Mémoires, t, VII,

marquise de Pompadour; on a transformé en fêtes de Néron, en banquets de la décadence, ces cliarmants soupers où régnaient les grâces de l'artiste, Tesprit d'une compagnie excellente, ces figurines en poudre, en diamants, en belles robes à ramage. Les fils des Porcherons qui souvent ont écrit les chroniques du xviii^ siècle ont confondu Tantichambre avec le salon.

Je me suis arrêté avec le plus grand détail sur trois points historiques, importants à constater : 1° qu'il n'exista jamais un Parc aux Cerfs, destiné aux plaisirs secrets du Roi, une espèce de sérail ottoman; 2"^ que jamais le crédit de la marquise de Pompadour ne se fonda sur de tristes complaisances, car pour ce honteux trafic, Louis XV avait ses valets de chambre, ses officiers particuliers. Ainsi, malheureusement, étaient faites les mœurs, qu'il y avait bien plus d'offres que de places vacantes, et que les valets avaient une faculté de choix dans les pétitions ignobles qui se multipliaient de- tous les points du royaume; 3<> enfin qu'il n'y eut dans les soupers de la marquise, ni orgies, ni grossières débauches. L'esprit, les grâces présidaient à ces charmants tête-àtête ; on médisait, on raillait, on chantait un petit air, les noëls, les satires à la mode : on y jouait sous les milles bougies; on y représentait la co-

médic, les petits opéras : souvent on parlait des affaires du temps, des questions fort sérieuses. C'est aux soupers de Louis XV que fut prise plus d'une résolution digne des gentilshommes : on y parlait des hauts faits de guerre avec une grande liberté. Quelques tableaux restent encore, qui nous reproduisent ces beaux soupers de Choisy oii président les femmes gracieuses, comme perdues sous les dentelles, les diamanls, les éventails, au milieu de ces salons tout éblouissants de cristaux, de lustres, tout bordés de paravents, de belles tapisseries, de meubles inimitables, de jaspe, de porcelaines, de tableaux et de dessus de portes de Watteau, de Boucher et du premier des Vernet.

LES MALHEUliS DE LA GUERRE, — EMBELLISSEMENT DE PARIS. — LE SALON. — LES ARTISTES.

La guerre s'était poursuivie avec vigueur et succès jusqu'à la convention de Closter-Seven, si odieusement violée par les Anglais. Ce manquement à la parole donnée avait changé les combinaisons de la campagne : Thésitation des cercles allemands, la défection de Tarmée saxonne, avaient amené la triste bataille de Rosbach, où le prince de Soubise, trahi par les Cercles , s'était couvert de gloire : néanmoins la bataille était perdue; il y avait eu un mouvement de concentration exagéré par les journalistes de Paris parlementaires et jansénistes (1). Le conseil rappelait le

(1) Voir mon Lovis XV et le Maréchal de Richelieu, Barbier prend plaisir à exagérer les défaites et les pertes des divers corps de l'armée française, années 1760-176'J. A

maréchal do Richelieu, autant pour avoir signé la convention de Closter-Seven, que parce que rAlleniagne se plaignait de la manière dont le maréchal faisait vivre ses troupes sur le sol conquis, presque à discrétion. On avait alors besoin de ménager TAUemagne, travaillée par les subsides de l'Anglelerre. Comme dans toutes les guerres avec la France, le ministère anglais, craintif devant une invasion, semait Tor à pleines mains sur le continent pour s'attirer les cabinets et les peuples. Les wighs faisaient toutes sortes de sacrifices; ils intriguaient à Vienne, à Pétersbourg, à Munich, à Dresde, afin de compromettre la glorieuse campagne des Français, en les isolant dans un pays ennemi.

A Paris, l'opposition des parlements et desjansénistes servait admirablement les ennemis du pays; on chansonnait les généraux, spécialement ceux que protégeait la marquise de Pompadour. Le prince de Soubise surtout, qui s'était si vaillamment relevé de Rosbach par deux faits d'ar-

tous ces grands censeurs, je préfère l'aimable Favart, toujours aux aguets pour chanter nos gloires :

Cumberland sur son belvéder Nous voyant passer le Weser, Se fit apporter sa cuirasse, Son grand sabre et son catogan ; Et puis il dit, d'un ton d'audace :

Courage, amis, fichons le camp,

mes victorieux (spécialement la bataille de Lulzelberg); on le raillait par de vives moqueries :

A Rosbach^ le Prussien si fier Pouvait-il jamais espérer Me vaincre en bataille rangée, IVIoi qui ne m'y rang( ai jamais?

Je m'en épargne tous les frais.

L'éclair dissipa mon armée, Battez chaud, j'ai bon dos.

' Poisson soutient Soubise

La France paye ma sottise Cl).

Ainsi Poisson, c'est-à-dire madame de Pompadour, était signalée comme la cause des défaites publiques. On Taccusait aussi de la disgrâce du maréchal de Broglie, brave sans doute, mais d'un caractère maussade, entier, insubordonné; Victor de Broglie, coryphée du parti janséniste, était Tespérance de tous les parlementaires. Lors de sa disgrâce, on le salua de mille applaudissements sur les théâtres, et Mlle Clairon, dans Tancrède, dit avec un ton pénétré :

On exile Tancrède, on l'insulte, on l'outrage.

et tous les yeux se tournèrent vers le maréchal. Lors de la glorieuse victoire de Lutzelberg, gagnée par le prince de Soubise, il fut encore fait des couplets sur le prince, élevé par le Roi à la dignité de maréchal.

(1) Recueil Maiirepas* Manuscrits Bibliothèque Impériale.

Ji3 suis un pauvre maréchal Et je redeviens général Depuis que Hroglie en son village Est renvoyé par Pompadour (1).

Ces excilulions de Topinion publique énervaient singulièrement les opérations du conseil. Tandis que les armées se couvraient de gloire, les mécontentements des parlementaires, avocats, marchands, éclataient en murmures. On appelait la paix de toutes les forces, et madame de Pompadour elle-même fut d'avis de sonder le terrain, pour obtenir une pacification de TEurope. M. de Bussy, fort habile négociateur, fut envoyé à Londres : le duc de Choiseul fit pressentir par les états-généraux de La Haye quelles seraient les conditions possibles. Celles qu'imposa TAngleterre par Torgane de M. Pitt étaient si dures, si inflexibles, que le conseil du roi, unanimement, décida que la guerre serait continuée. On put remarquer à celte époque un fait bien triste encore pour notre histoire, c'est que les plus vigoureux, les plus intrigants des adversaires de la paix avec la France, ce furent les réfugiés protestants et jansénistes, alors à La Haye, à Londres et à Berlin. Leur haine se montra inflexible^ implacable

(1) Recueil Maurepas, Fort curieux depuis l'année 1761 à 1763 sur madame de Pompadour.

pour le drapeau de leur vieille patrie. Leurs intrigues secondèrent les oppositions insensées, coupables des parlements qui suspendaient la juslice dans le royaume, avec un grand éclat, comme pour profiter des embarras nouveaux du royaume. Le Roi en était irrité profondément; lorsque la marquise de Pompadour conseillait la modération le calme, Louis XV s'écriait en plein conseil :« Il y a trop longtemps que cela dure; je ne suis plus jeune, il faut en finir (1). » La marquise croyait encore possible un arrangement qui pourrait donner au roi la force, l'appui des parlements dans la crise de guerre.

Le roi Louis XV, à cette époque, grandit en énergie, en activité; il passait les revues des gardes suisses et de sa maison militaire, qui partit pour la campagne avec un zèle et une ardeur incomparables. Les gravures conlemporaines, si parfaitement réussies, ont gardé le souvenir et retracé les moindres détails de ces revues au Trou d'Enfer, près de Marly, ou bien à la plaine des Sablons, passées par le Roi en personne (2) avec toute sa famille. Quelle belle armée! que de grâces sous ces uniformes toul brillants, et si glorieusement portés : mousquetaires, gendarmes,

(1) Voir mon Louis XV,

(2) Bibiiothè^ae Impériale. Collection dets estampes, 1760.

clicvau- légers, grenadiers à cheval I Après ces revues royales, les troupes partaient pleines d'ardeur pour la Flandre ou rAllemagne. La marquise assistait assidûment à ces belles fêtes militaires : il y avait tant de curieux en carrosses que la tête des voitures était déjà vers la porte Saint- Honoré, que la queue se développait encore à Versailles, Les gentilshommes ne faisaient pas défection à la cause de la France : ils couraient se sacrifier pour elle, sans observations ni remontrances. Cette gaieté, cet entrain des gentilshommes passa aux soldats^, et c'est pour exprimer ce joyeux entrain, que Favart composa sa jolie chanson de Relan tan plan, tambour battant.

Braves garçons que l'Amour mène^ Prenez parti dans Orléans, Notre coronel, grand capitaine, Est le patron des bons enfants.

Dame ! il fallait le voir en plaine Où le danger est le plus grand,

Et le r'ii, et r'ian, Lui seul en vaut une douzaine, Relan tan plan, tambour battant.

Un officier dans la bataille Est pêle-mêle avec nous tous, Il n'en est point qui ne nous vaille Et les premiers ils sont aux coups.

Un général fût-il un prince, Des grenadiers se met aux rangs,

Et r'ii, et r'ian, Fond sur les ennemis et vous les rince, Relan tau plan, tambour battant.

Quand le Uni n'clail pas occupé à ses devoirs de guerre elde conseil, sa plus grande distraction, c'était la chasse. Celte agitation qu'elle imprime au corps et les loisirs qu'elle laisse à Tesprit convenaient parfaitement au caractère du Roi, profondément affecté de Tétat du royaume. Il passait rapidement de Compiègne h Fontainebleau, puis de la forêt de Sénart à Rambouillet. Presque partout, au milieu de ces vastes forêts, il faisait élever ou embellir des rendez-vous de chasse, vastes pavillons où il soupait et couchait souvent (4). Dans ces pavillons, au milieu des grands bois, se tenait le conseil. La solitude inspirait les esprits, comme dans l'antiquité les forêts peuplées de Nymphes murmuraient les oracles ; autour d'un feu pétillant, sous les sifflements des vents d'automne, le Roi aimait à écouter les avis, les histoires belliqueuses de la campagne, comme au moyen-âge le seigneur a oyait les grands dire des batailles et les faits et gestes de chasse. »

Ce fut une époque très-difficile pour le crédit de madame de Pompadour. Elle déplova une capacité infinie. Le Roi ne s'était pas mis à la tête de ses armées comme en 1745. Il fallait incessamment le distraire et secouer cette tristesse ma-

(J) Comme le Saint-Hubert de Compiègne, et le pavillon de la Muette. Voyez le Livre des chasses de Louis XV»

Jadivc (|iii dévorait sa joie, ses plaisirs. La riiaiqiiisc comprit la nécessité de créer des occupations attrayantes. Le Roi aimait à bâtir, à féconder par ses encouragements les voyages, les découvertes des sciences. La marquise y joignit Tamour infini des arls. Madame de Pompadour, dans cette voie, fut parfaitement secondée par son frère, le jeune marquis de Marigny, intendant des bâtiments de la Couronne. Le Roi avait une tendre affection pour ce jeune homme si modeste, et qui d'abord créé marquis de Vandière et cordon bleu (1), obtenait la confiance du Roi par son activité à construire, à déblayer la ville de Paris. Chaque fois qu'il y a crise publique, suspension de la vie industrielle, il faut que TÉtat occupe la multitude. De là les gigantesques monuments des cités pour lesquels le concours des masses d'ouvriers est indispensable : Rome ne fut jamais si embellie que sous les empereurs qui avaient conconcentré en eux la vie de l'Élat et la liberté. Les Césars firent bâlir une nouvelle Rome, pour occuper l'oisiveté des multitudes. La guerre de sept ans fut l'époque des grands travaux à Paris, parce que le peuple était privé de toute in-

(J) Cette promotion d'ua roturier au cordon bleu souleva de grandes oppositions, et l'on tit des t^pigrammes sur le Poisson^ TiOm du marquis de Marigny^ qu'on passait au bieu.

diislrie par la suspension du commerce au dehors.

Les plans de la marquise de Pompadour et de son frère le marquis de Marigny pour les embellissements de Paris subsistent encore; il en reste même encore un témoignage dans les splendides bâtiments du garde-meuble, la place Louis XV, le pont, les dessins du palais Bourbon et de la Madeleine; le Louvre achevé devait se réunir aux. Tuileries. On voit dans une gravure contemporaine, le marquis de Marigny lui-même présider aux travaux avec un zèle attentif (i). Les architectes de prédilection de la marquise étaient Soufflot, Gabriel et Servandoni, admirables artistes, qui nous ont laissé de beaux monuments : le Panthéon, la place Louis XV, les hôtels des Champs- Elysées, Saint-Sulpice. Les souvenirs de la Grèce et de Rome se mêlaient aux goûts élégants et commodes du xviii^ siècle, les colonnades sévères aux fantaisies chiffonnées.

De grandes voies ornées d'hôtels avec jardins, comme les rues de Bourbon, de l'Université et Grenelle, devaient couper Paris dépouillé de ses remparts, qu'on transformait en boulevards : la Grange-Batelière se peuplait de beaux hôtels de financiers avec des jardins qui s'étendaient jus-

(1) Bibliothèque Impériale (Collection des estampes).

qu'à la biitle Montmartre. Les boulevards furent l'œuvre la plus favorisée par la marquise de Ponipadour. Elle les (it planter jusqu'à la porte Saint- Martin ; on lui dut la plupart des hôtels de la rue Bergère, si parfaits, si gracieux (1). Mais son plan le plus vaste après le Panthéon, Sainl-Sulpice et la Madeleine (2) dut s'étendre à cette partie de la ville de Paris qu'on appelle la Cité. Tout le vieux Paris devait être vendu à une compagnie financière qui s'engageait à sa transformation. Toute l'île de la Cité devenait une ville nouvelle avec Notre-Dame sur un point et le Palais-de-Justicc (3) sur Tautre. Pour lier les deux rives de la Seine, on construirait des galeries couvertes sur les ponts, avec des arbustes en fleurs et des peintures murales, sortes de jardins suspendus.

Le Palais-Royal devait ainsi s'unir au Luxembourg par cette galerie d'hiver, où les passants seraient abrités contre le vent^ le soleil et la pluie. Au centre de Paris, les boulevards se développeraient successivement jusqu'à la porte Saint-Honoré par d'élégants hôtels, dont le pavillon de

(1) La plupart de ces hôtels ont été gâtés par des constructions modernes.

(2) La Madeleine et le palais Bourbon ne furent commencés qu'un peu plus tard, mais ils sont sur le plan.

(3) Le révolutionnaire Soulavie donne quelques-uns des plans de madame de Pompadour.

Hanovre était comme le modèle. Les financiers quiltaienl un peu la place Vendôme, la place des Victoires, pour les belles et nouvelles constructions de la Grange-Batelière et de la rue Bergère. Chaque liôtel était alors un objet d'art; peintres, sculpteurs, travaillaient des années sur les plafonds, les dessus de portes, les ornements des salons et des riches galeries : ainsi Vernet avait peint ses tableaux du matin, du midi et du soir, comme dessus de portes pour Choisy.

C'est à madame de Pompadour et au marquis de Marigny, son petit frère, que Ton doit le développement de récole de Rome et l'institution des grands prix de peinture et d'architecture. Le cardinal de Bernis obtint les privilèges de l'école et les immunités dont les élèves jouissaient comme s'ils avaient été sur la terre de France même. On dut aussi à la marquise la première exposition des tableaux dans le Louvre, qui se reporte à Tannée 1758, époque de la toute-puissance de madame de Pompadour : ce fut une grande fête artistique, où brillèrent les œuvres de Vanloo, Boucher, Greuze, Vernet et Vien (1). Le compterendu de ce salon fut fait par tous les critiques, spécialement par Diderot. Brillante lignée d'ar-

(1) On trouve le salon en miniature danf^ les collections de gravures. Bibliothèque Impériale,

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listes que les Vanloo, qui unissaient à une origine flamande une éducation méridionale; ils avaient vécu à Nice, à Aix en Provence, où leur famille s'élait établie. Jean-Baptiste Vanloo s'était fait remarquer par une succession de portraits : Louis XV enfant, Marie Leczinska, celui de madame de Sabran (Provençale comme lui) et de madame de Prie. Le frère de Jean-Baptiste, Tami du duc de Bourbon, Charles- André Vanloo, s'était aussi fait connaître par une remarquable peinture, Apollon qui écorche le satyre Marsyas, œuvre de maître qui révèle Tétude des camées antiques, si protégée par la marquise. Ses deux charmants tableaux d'Un concert dHnstruments et de La conversation espagnole^ œuvre moitié flamande et moitié castillane, l'avaient vivement recommandé à la marquise de Pompadour, qui le chargea du portrait de Louis XV (depuis exposé au salon de \ 763.) Vanloo, logé au Louvre avec une pension de 6,000 livres, resta le peintre en faveur auprès de la marquise jusqu'à l'exposition de ses Trois Grâces enchaînées par r Amour. Madame de Pompadour jugea très-sévèrement (1) cette œuvre aux chairs rebondies et flamandes. L'idéal que la marquise se faisait des Grâces, de la beauté, était

(1) « Cela des Grâces î » L'artiste en conçut un profond chagrin.

quelque chose de suave, de svelle, d'élancé comme les Grâces antiques. Elle ne put s'empêcher de pousser une exclamation peu favorable au peintre qui avait trop étudié Rubens.

François Boucher, l'artiste de prédilection de madame de Pompadour, méritait celte faveur par la grâce facile de ses dessins et de ses chairs un peu trop nourries de roses. Expression de cette société du xviii^ siècle, toute riante et sensualiste, Boucher fut le vrai peintre de cette manière charmante, digne de reproduire les marquises, race perdue et remplacée aujourd'hui par ces figures de bourgeoisie emblasonnée, avec cette spécialité de nez épatés des origines sémiliques. Boucher travailla beaucoup et conquit une grande fortune, ne dédaignant ni la peinture des enseignes, ni les estampes des rues ou les enluminures d'éventails, le plus gracieux ornement des femmes, et alors d'un prix inestimable : les paravents, les chaises à porteurs, les porcelaines des voitures, tout était enluminé de belles peintures de la main du grand maîlre. Les plus gracieuses productions de Boucher furent peintes pour l'ornement des châteaux de Crécy et de Bellevue, résidences privilégiées de madame de Pompadour.

Les salons de 1758 à f7G3, je le répète, furent décrits par Diderot, ce matérialiste ordurier, porc

d'Épicurc dans la coterie des encyclopédistes. Le premier salon de 1758 fit événement parce que répoque élait aux arts, à la vie facile ; Tartiste du xvm^ siècle élait honoré, reçu, fêté partout. Madame de Pompadour n'était-elle pas une artiste elle-même? Ses plus doux moments n'élaient-ils pas consacrés à Tart? Le marquis de Marigny n'était pas seulement le protecteur des choses de Tesprit, il était artiste travailleur : ses traits ont été reproduits à la fois par Greuze, Vernet et Vien ; il n'avait rien d'élégant et de svelte comme sa sœur la marquise, mais ses yeux étaient spirituels et vifs, son front était haut; il corrigeait la lourdeur d'un ventre un peu proéminent (origine financière) par une certaine légèreté de pose, et son justaucorps de velours noir annincissait sa taille : on peut le voir en pied dans la gravure qui le représente assistant à la reprise des travaux du Louvre. Le marquis de Marigny porte le cordon bleu sur la poitrine; le Roi avait ainsi voulu honorer le protecteur des artistes : ceux-ci ont gardé un long souvenir du marquis de Marigny. Les marines de Vernet lui furent dédiées; un des ronds-points de la vaste promenade du vieux Coursla-Reine, ces Champs-Elysées, œuvre de madame de Pompadour, a pris le nom de carré de Marigny, en mémoire de celui qui avait si bien exé-

cuté les vues de sa sœur. Hélas ! il n'existe pas un seul monumenl dans ce Paris ingrat pour la marquise dePompadourI ABellevue, à Versailles, à Meudon, à Étioles, nous foulons les gazons qu'elle dessina, nous parcourons les allées qu'elle fit planter, nous admirons ses jaspes, ses porcelaines, ses meubles, ses salons, les belles soies de ses robes de damas; ensuite quelques grossiers historiens de nos annales l'appellent la Pompadowr, à la façon des courtisanes, comme jugement définitif et pédant sur les grâces et Tesprit.

ALLIANCE DE M'"» DE POMPADOLR AVEC LES PARLEMENTAIRES, — EXPULSION DES JÉSUITES.

Le désir, le besoin de popularité est une des causes les plus vives de la chute des pouvoirs, et souvent le mobile des plus déplorables injustices. On était en pleine guerre, au milieu des sacrifices de toute espèce; le conseil du Roi, dirigé par la marquise de Pompadour, s'était déjà sur plusieurs points rapproché du parti encyclopédique. Une nouvelle et immense concession fut faite cette fois, non-seulement au parti encyclopédique, mais encore aux parlementaires , aux jansénistes , si parfaitement unis entre eux ; je veux parler de l'abolition de Tordre des jésuites, à laquelle contribua la marquise de Pompadour.

On était à cette époque de pénurie et d'embarras financiers qui faisait songer à tous les expédients, et il y avait longues années que celte question était examinée dans les livres : l'État n'a-t-ii

pas le droit de supprimer les ordres monastiques, et par suite de s'emparer de leurs biens pour s'en faire une ressource ? Ces idées subversives avaient été favorisées par le ministère de M. d'Argenson, fort avant dans le parti philosophique; elles venaient des gouvernements luthériens et calvinistes, de l'Angleterre et de la Prusse, qui avaient largement profité des confiscations injustes, abominables sur les ordres religieux. Voltaire, envoyé secret à Berlin en 1743, rapporta ainsi une conversation qu'il eut avec le roi Frédéric (1) : u Dans un dernier entretien que j'eus dernièrement avec Sa Majesté Prussienne, je lui parhiis d'un imprimé qui courait il y a six semaines en Hollande, dans lequel on proposait de pacifier l'empire en sécularisant les principautés ecclésiastiques en faveur de l'Empereur et de la reine de Hongrie; je lui dis que je voudrais de tout mon cœur le succès d'un tel projet, et que c'était rendre à César ce qui appartenait à César; que TEglise ne devait que prier Dieu et les princes; que les religieux n'avaient pas été institués pour être souverains, et que cette opinion m'avait fait beaucoup d'ennemis dans le clergé. »

Ce projet de détruire les ordres monastiques

(1) CorrespoiidaiiCe générale de Voltaire, 8 octobre 17^3.

apparaissait tout à l'ait dans les idées du roi de Prusse, comme un des grands mobiles du progrès pliilosophique contre la religion : « J*ai remarqué, et d'autres comme moi, que les pays où il y a plus de moines, sont ceux où le peuple est le plus aveuglément attaché à la superstition. Il n'est pas douteux que si Ton parvient à détruire ces asiles du fanatisme, les peuples s'éclaireront. Il s'agirait de détruire les cloîtres, ou au moins d'en diminuer le nombre. Ce moment est venu, parce que les gouvernements de France et d'Autriche sont accablés de dettes, qu'ils ont épuisé les ressources de l'industrie sans pouvoir parvenir à les éteindre; Tappât des riches abbayes et des couvents très-rentes est tentant. En ce cas, que ferat-on des évêques? Je réponds qu'il n'est pas encore temps d'y toucher. Il faut commencer par détruire ceux qui soufflent l'embrasement du fanatisme au cœur du peuple. Dès que les peuples seront refroidis, les évêques deviendront de petits garçons, dont les souverains disposeront par la suite des temps comme ils voudront (1). »

Les ordres religieux, voilà ce que Frédéric espère briser. Il est triste de voir le souverain d'un grand État s'exprimer de la sorte, contre Tinsti-

(i) Correspondance du roi de Prusse, 1763.

lution religieuse, qui seule légitime la puissance. Mais ce que Ton doit remarquer surtout, c*est le sentiment intime qui (ait considérer les ordres religieux comme Tobstacle populaire au développement des doctrines philosophiques : les moines étaient la démocratie dans TÉglise. Mêlés au peuple, les capucins surtout formaient la milice aimée; les ordres mendiants de Saint-Antoine, de Saint- François, étaient à la tête de tous les secours ; on s'affiliait à leurs œuvres, et Voltaire n'avait pas dédaigné d'accepter le titre de Père temporel des capucins de Gex. On lisait chez le duc de Choiseul et la marquise de Pompadour ces vers railleurs :

Il est vrai, je suis capucin,

C'est sur quoi mon salut se fonde;

Je ne veux point dans mon déclin

Finir comme les gens du monde.

Mon malheur est de n'avoir plus

Dans mes nuits ces bonnes fortunes,

Ces nobles grâces des élus,

Chez mes confrères, si coumiunes (1).

Les économistes de la nouvelle école établissaient en droit que dans les besoins de la patrie, l'État avait la faculté légitime de s'emparer des biens du clergé. A cette époque de la guerre les besoins étaient considérables, et M. de Machault proposait de vendre une certaine masse de ces

(1) Voltaire, poésies diverses et correspondance, 1760.

pr(![)riclcs les mieux cultivées du royaume, ou de laiie un eiuprunt li)j)olliéqué sur les revenus. Madame de Pompadour n'était pas éloignée de cette mesure qui mettait tant de ressources aux mains de TEtat. Il fallait commencer par une large brèche, et ce fut alors que devant madame la marquise il fut parlé des jésuites, question fort complexe et déjà fort avancée. Le parti janséniste n'était pas sans doute la majorité, mais il formait une de ces minorités actives, puissantes, qui tôt ou tard arrivent à leur but, sinon par la force, au moins par l'intrigue; le parlement était janséniste de formes et de principes, et dans la question du refus des sacrements il s'était vivement prononcé pour les opinions sévères et opiniâtres de la Sorbonne et de l'Université. Il y avait même dans le parlement de Paris des exaltés, des fous anti-jésuites, tels que les abbés Pucelleet Chauvelin (1), vilaine âme dans le plus vilain corps. Rien de plus laid que le bossu Chauvelin, acariâtre, maussade, peu aimé de ses confrères; il s'était passionné contre les jésuites. Chauvelin et Pucelle, fort populaires dans la bourgeoisie de Paris, presque toute janséniste, épiaient une occasion pour se

(1 j Henri-Philippe Chauvelin, abbé de Moutier Baincy, chanoine de Notre-Dame, conseiller au parlement de Parls^ frère du gracieux marquis de Chauvelin, si aimé de Louis XV.

prononcer avec succès contre les jésuites. Ils savaient que dans la vie des grandes corporations, il y a toujours des fautes commises^ des accidents favorables à leurs ennemis, qui servent de prétexte à leur destruction.

Les jésuites avaient d'éminenles facultés qui tenaient à leur institution ; mais ils avaient aussi les défauts et les faiblesses de leurs qualités : leur condition supérieure, c'était Tesprit de gouvernement et de hiérarchie; leurs défauts une extrême hardiesse de vues et de projets, un avancement dans les conceptions qui leur faisaient dépasser le siècle. Ainsi, dans les colonies, en Espagne, en Portugal et même en France, les jésuites étaient à la tête de toutes les grandes entreprises d'intelligence, d'industrie, de commerce et d'éducation publique. Dans les Indes et les deux Amériques, leur vaste et actif génie s'était déployé d'une façon brillante et quelquefois aventureuse. Il en élait résulté des fautes, des échecs comme des succès; et l'affaire du père Lavalette, sorte de faillite commerciale, après la plus habile conception de capitaux et d'échange, avait donné un juste motif d'accusation (1)

Les ennemis des Jésuites s'en saisirent avec une

(1) Voir pour les détails de l'affaire Lavalette, mon Louis XV.

joie indicible. Los parleineiiLs et l'Université les dénoncèrent à la fois : à Paris^ en Bretagne, en Provence; une condition de la j3opularité ce fut d'attaquer les jésuites. On fit des réquisitoires qui eurent le retentissemant des œuvres philosophiques. L'abbé de Chauvelin fut le rapporteur au parlement de Paris; La Chalotais en Bretagne, de Monclar en Provence. Tout le parti encyclopédique tressaillit de joie, non pas qu'il eût une haine particulière pour les jésuites, mais parce que c'était le commencement du vaste projet de destruction des ordres monastiques, ce qu'avaient tant souhaité Frédéric de Prusse et ses convives aux soupers de Postdam et de Sans-Souci. Les parlements profitèrent de l'effet produit par la sauvage condamnation des jésuites à Lisbonne pour prononcer l'examen des statuts, puis l'abolition de Tordre tout entier. L'abbé de Chauvelin devint l'esprit populaire par excellence. On reproduisit ses traits dans mille estampes et gravures (1). Ils étaient fort laids, les artistes surent les embellir : « Un bossu eut la gloire d'avoir détruit cette société perverse, qu'un boiteux avait fondée (2). »

(1) Cabinet des estampes, (Bibliothèque Impériale.)

(2) Que fragile est ton sort, société perverse !

Un boiteux (*) t'a fondée, un bossu (**) te renverse.

(*) Saint-Iguace.

(**) L'abbé de Chauvelin.

Les acchunalions des jansénistes saluèrent les arrêts des parlements qui recurent un commencement d'exécution.

En présence de cette résolution prise par la magistrature, il était fort difficile à la marquise de Pompadouret au duc de Choiseul de conseiller au Roi une résistance, qui d'ailleurs n'était pas dans leur conviction. Le duc et la marquise liés au parti philosophique avaient un secret penchant pour la destruction ou la réforme des ordres religieux. Dans la situation où se trouvaient les affaire, une lutte avec le parlement eût été une imprudence : le parti janséniste promettait un concours sérieux, efficace, dans les votes d'argent, si on lui accordait en échange l'expulsion des jésuites et la direction de l'Université. Cette transaction acceptée par la marquise de Pompadour et le duc de Choiseul, il intervint l'édit fameux qui expulsait les jésuites de France (1), en les expropriant de leur collège, de leurs églises : édit rendu malgré l'opinion des évêqueset leur avis favorable à la société de Jésus. Le parlement désormais se montra facile pour l'enregislrement des édits : concédez beaucoup aux opinions, elles font bon marché de l'argent.

(Ij (3 août 1762.

Dès ce inonienl la marquise de Ponipadour devint très-populaire : il n*estpasde meilleur moyen pour se grandir que de faire ce que les partis imposent, serait-ce le mal ; on oublie la condition plus ou moins morale de la main qui s'ouvre aux révolutions et les partis font des héros de ceux qui les servent. Si la marquise de Pompadour avait donné une province à la France, elle aurait été moins louée, moins adulée, qu'à Toccasion de redit qui proscrivait une société dévouée aux intérêts catholiques, et on osa la comparer à Théroïne qui sauva la France.

Au livre des destins, chapitre des grands Rois,

On lit ces paroles écrites :

De France Agnès chassera les Anglois, Et Pompadour chassera les jésuites fi j.

Ainsi madame de Pompadour était comparée à Agnès Sorel, parce qu'elle servait le ressentiment d'un parti, et le duc de Choiseul partageait cette indigne popularité. On avait fait sur l'air du menuet à'Exaudet, alors à la mode, des couplets en l'honneur du premier ministre, l'homme universel depuis qu'il avait expulsé les jésuites.

Quand Choiseul D'un coup d'œil

Considère Le plan entier de l'État,

(I) Centurie sur madame de Pompadour,

Et seul comme un sénat Agit et délibère;

Quand je vois

Qu'à la fois

Il arrange Le dedans et le dehors, Je soupçonne en son corps

Un ange.

A l'amour Tour à tour, A la table f 1), Quand il trouve des loisirs Fit qu'il se livre aux plaisirs, Il est inconcevable.

Du travail Au sérail Vif, aimable, A tout il est toujours prêt, Pour moi, je crois que c'est Un diable.

De cette assez plate manière, les poëtes et les philosophes réunis dans les salons du duc de Choîseul le louaient pour toutes ses actions; il y avait entre lui et la marquise de Pompadour, une grande similitude d'idées, une conformité de desseins. Le travail du duc de Choiseul élail facile, gracieux, aimable; il plaisantait de tout, des choses les plus graves; il avait beaucoup applaudi aux vers que madame de Pompadour avait improvisés à la suite de la réforme de l'armée, qu'elle avait comparée à celle des jésuites.

(i) Recueil Mauvepas.

Brave olticier, bon iiiililairi;, La réforme le désespère; Que cela ne t'attriste pas, Je veux que tu t'en glorifie :

Jésus est dans le môme cas, On réforme sa compagnie.

Ces gracieuses impiétés étaient du goût de l'époque, et madame de Pompadour enivrée d'éloges, ne voyait pas le vide immense qu'allait laisser dans Téducalion publique, la destruction des Jésuites. Cette éducation passait aux mains des oratoriens, savants austères sans doute^ esprits instruits, mais tous nourris des anciens, plus Spartiates, Lacédémoniens et Romains que Français et monarchiques. Madame de Pompadour ne soupçonnait pas que dans ces écoles d'oratoriens , allait se former cette génération énergique, toute pleine des forces de la démocratie, les veines gonflées de république, qui allait en finir avec la monarchie des Bourbons.

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