L\ PAIX EUROPÉENNE. — LES PROJETS DIPLOMATIQUES
Les propositions de paix faites par le cabinet de Versailles, quelque modérées et larges qu'elles pussent être, avaient été rejetées par M. Pitt, Tiniplacable ennemi du système de grandeur et de prépondérance française, conçu par Louis XIV. J'ai dit la triste part qu'avaient prise les réfugiés calvinistes à ce refus. Il donna lieu à un bel élan de patriotisme au sein de la nation : le Roi, le conseil, madame de Pompadour firent des sacrifices de toute espèce ; les corporations marchandes, les villes, les magistrats, tous volèrent des fonds pour Tarmement des navires, pour l'équipement des troupes nouvelles. Il s'agissait de défendre rhonneur du drapeau (1).
La force du conseil résultait de l'union intime
(i) Les sept corps de marchands de Paris dounèreut un vaisseau de ligne de Ik canons.
de M. de Clioiseul et de madame de Pompadour, et cette identité de vues et de sentiments permettait le développement simple et naturel d'un grand système : un des résultats qui fixa alors l'attention de toute TEurope comme complément de Talliance de 1756 avec l'Autriche, ce fut le traité capital connu sous la dénomination de pacte de famille, signé entre tous les membres de la maison de Bourbon (1). Louis XV devenait ainsi la tête et le centre d'une intime alliance à Textérieur qui comprenait la France^ l'Espagne, Naples et Parme; nul traité ne produisit une impression plus profonde en Europe^ et spécialement en Angleterre, qui en avait compris toute la portée; les deux grandes marines de France et d'Espagne pouvaient s'unir pour la réalisation d'un plan sur les Indes et l'Amérique : depuis Dunkerque jusqu'à Naples, il y avait sept cents lieues de côtes. Il paraissait à peu près certain que de grandes cessions matérielles seraient imposées par l'Angleterre à la France, dans l'Inde, dans l'Amérique; mais dans la pensée de M. de Choiseul, ces concessions ne seraient rien, si l'on menait à bonne fin un projet très-élaboré par un jeune homme, originaire de Provence, fort aventureux
(!) Il fut signé le 15 août 1701* Voyez mon Louis XV.
et très-prolégé par niadame do Pompadour. Il se nommait Dumouriez, déjà chevalier de Saint- Louis à vingt ansi(l) ; admis auprès du maréchal de Belle-Isle, il avait hautement déclaré qu'il se faisait fort de soulever l'Inde contre les Anglais au moyen de la race musulmane, la seule un peu énergique ; et que pour les colonies du nord de l'Amérique, elles tendraient elles-mêmes à leur émancipation. Le projet des jésuites dans le Paraguay, qui voulaient organiser une république séparée de la mère-pairie, devait être réalisé pour Tensemble des colonies anglaises, si vastes et si productives (2).
Avec ce projet sur l'Amérique et sur Tlnde, il en était un autre qui devait assurer la prépondérance du pavillon français sur la Méditerranée. Il paraissait impossible que dans un traité de paix difinitif Id France gardât dans ses mains Tîle Minorque ; elle devait essentiellement la restituer à l'Espagne : le cabinet de Versailles avait donc jeté les yeux sur l'île de Corse, que la république de Gênes lui avait cédée en compensation des secours que la France lui avait prêtés. L'île de Corse, agitée par les factions, était en partie occupée par
(1) Dumouriez était né à Aix en Provence, en 1732.
(2) Ce qu'on appelait les missions dans l'Amérique était une organisation démocraliquc absolue.
les troupes royales d'abord aux ordres de M. de Chauvelin^ puis de M. de Marbeuf, jeune officier d'une famille de finance fort liée à inadanrie de Pompadour. La mère de M. de Marbeuf (1) possédait tous les vastes jardins du Roule dans le voisinage des beaux hôtel de M. de Beaujon, jardins qui s'étendaient jusqu'au carré Marigny (2). M. de Marbeuf, comme toute l'école de madame de Pompadour, possédait une grande élégance de formes qui devait achever la conquête morale de la Corse, par le concours de toutes les familles italiecnes, florentines et génoises établies à Ajaccio. M. de Marbeuf dit dans sa correspondance avec madame de Pompadour, toute l'amitié qui le liait à un brave et jeune gentilhomme, Charles de Buonaparte, qu'il recommande spécialement au roi de France. La Corse qui avait essayé de l'absurde constitution préparée par le philosophe Jean-Jacques Rousseau (3), serait trop heureuse de se confier au sceptre de Louis XV et d'assurer ainsi la prépondérance du pavillon français dans la Méditerranée.
(1) Les Marbeuf étaient d'origine Bretonne, et portaient deux épées d'argent brodées d'or sur fond d'azur.
(2) Madame de Marbeuf fut condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire, en avril 179/i, et sesjardins confisqués devinrent propriété nationale.
(3j Rousseau fit des constitutions sur le papier parfaitement btupides pour la Pologne et la Corse.
Sur rOcéan et la Manche on avait depuis longtemps remarqué le préjudice causé à la marine par l'absence d'une rade abritée qui fiU à la fois point de départ et porl de refuge. La bataille de La Hogue sous Louis XIV avait été perdue par cette cause ; et les immenses préparatifs d'une Ilottille de débarquement préparée par le maréchal de Belle-Isle avaient été rendus inutiles parce qu'on n'avait ni abri contre la tempête ni port fortifié pour repousser les escadres ennemies. Ce fut le conseil de Louis XV qui délibéra l'établissement du port de Cherbourg, et le jeune officier protégé de madame de Pompadour, Dumouriez, dut dresser les plans et les soumettre à la marquise; le général Dumouriez en gardait un grand souvenir. Tous les hommes d'intelligence qui eurent des rapports d'affaires ou de salons avec madame de Pompadour rendent d'elle le même témoignage, je dirais presque d'admiration pour sa sagacité et le patriotisme de ses projets.
Les causes qui préparèrent la guerre de sept ans, pas plus que les nécessités delà paix de 1763 ne peuvent être attribuées à la marquise de Pompadour. Les hostilités commencèrent sans prétexte par les Anglais sur mer, et par le roi Frédéric en Allemagne; la France devait se défendre; elle le fit par des armements et des alliances. La guerre
se lit bien, et comme loules les guerres, avec des chances de succès el des revers; les alliances furent belles, bien concertées, parfaitement entendues avec l'AutricliC, la Russie, la Suède et les cercles allemands. La guerre de sept ans fut couronnée par le pacte de famille, une des grandes idées de xviu^ siècle contre la prépondérance anglaise, el que celle-ci attaqua sous toutes les formes, jusque dans les traités de 1815.
La paix de 1763 vint des causes générales que j'ai indiquées : iMa prodigalité des subsides anglais détachant successivement de la France, la Russie, les cercles allemands et presque la Suède; 21° l'opposition des parlements de France, qui ne permit jamais des votes d'argent assez considérables pour développer la guerre au milieu des finances épuisées; 3° les calomnies de Tesprit philosophique tout dévoué à Frédéric de Prusse; le cabinet de Berlin avait un grand parti dans l'armée, les parlements, les philosophes; on attaqua l'alliance de 1756 qui seule permettait de contenir l'Angleterre; on jeta les plus odieuses calomnies contre le roi Louis XV; les réfugiés publièrent des pamphlets; on accusait madame de Pompadour d'enlever les petits enfants, de préparer la famine du peuple par l'accaparement des farines et de s'être vendue à l'Impé-
ratrice pour quelques flallories jetées dans ses lellres intimes et familières (1).
Après l'Angleterre, le plus grand ennemi de la marquise de Pompadour, ce fut Frédéric, roi de Prusse : ces souverains si durs sur les champs de batailles, ces vautours de conquêtes qui ne voient que les résultats sans examiner les moyens, prêtent peu d'attention aux femmes, si ce n'est pour assouvir quelques caprices à la façon des Barbares. Il n'est pas étonnant que le roi de Prusse n'ait pas compris les élégances do formes, ces glaces parfaites de la marquise. Ensuile c'était sous l'influence de madame de Pompadour que la France avait modifié le svslème de ses alliances. Et ici était le grand reproche qu'on faisait à la guerre de sept ans. Dans quel but, disait-on, étaitelle entrepi'ise, était-ce pour détruire l'œuvre de Richelieu qui avait tendu la main à la Prusse
(1) Les historiens qui ont rapporté les expressions caressantes de Marie-Thérèse dans ses lettres à madame de Pompadour, n'ont jamais publié une «leule de ces lettres ; et en tous les cas ils auraient dû savoir que le titre de ma cousine^ dans les protocoles, était parfaitement conforme à l'étiquette. Par lettre patente du r janvier 1753, la marquise de Pompadour avait reçu les droits et les prérogatives de duchesse avec tabouret à la cour; or, les souverains, les rois de France euxmêmes donnaient aux duchesses le titre de ccusine : Tlmpératrice-Reine ne faisait que se conformer à IVtiquette. Et voilà pourtant ce qu'ignorent des historiens graves !
dans le but d'abaisser la maison d'Autriche. Ceux qui adressaient ces reproches ne connaissaient pas cet axiome de diplomatie : qu'il n y a pas d'alliances permanentes, et que le temps qui modifie toutes les situations (1), change les alliances elles-mêmes. A la rivalité des deux maisons d'Autriche et de Bourbon avait succédé l'union la plus grande, parce que la véritable puissance absorbante, la plus redoutable pour la France en ce moment, c'était PAnglelerre qui s'était elle-même rapprochée de la Prusse. On complétait ce système par des alliances avec la Russie et la Suède ; on prenait pied en Allemagne. D'ailleurs, si madame de Pompadour avait soutenu le système. M, de Choiseul l'avait posé lui-même dans le conseil ; d'où vient que les reproches s'adressent à madame de PoQipadouret non pas au chef du cabinet, le véritable auteur de l'alliance de 1756(2)? C'est que M. de Choiseul s'était fait l'instrument du parti philosophique, et qu'en cette qualité on le respectait, on l'adulait. Le ministre qui faisait mettre au fort Lévêque, Fréron pour quelque article de cri-
Ci) Voyez le remarquable ouvrage de M. de Garden sur VHistoire des Traités de Paix.
(2) A Toccasion de ce traité et du pacte de famille, M, de Choiseul avait reçu la Toison-d'Or et Tordre du Saint-Esprit, 1702.
tique sur l'Encyclopédie^ méritait d'être ménagé lui-même par les chefs du parti philosophique.
Le traité de 1763 signé entre la France et l'Angleterre par les ducs de Nivernais et de Bedford(l), ne fut dans tous les sens qu'une trêve qui devait aboutir à une reprise d'armes. Dans ce traité était le germe de l'émancipation des colonies anglaises et de la guerre de 1778 : le duc de Choiseul ne s'occupa plus désormais que d'agrandir les armements de la marine française, d'organiser la Corse, de fonder la Guyane française. Il fallait donc une énergie nouvelle à notre système colonial : de là ces procès intentés aux fonctionnaires du Canada^ qui s'étaient laissé corrompre, et avaient odieusement spéculé sur la France. Ce procès aboutit à des restitutions considérables qui s'élevèrent à plus del7 millions. De là ce procès criminel intenté contre le comte de Lally. Il y eut cette circonstance remarquable dans cette période, que madame de Pompadour insista fortement pour que le comte de Lally ne fût pas livré au parlement, sourtout à la suite d'une procédure capitale; la marquise n'était pas pour les mesures violentes. Tant qu'elle vécut, elle eut cette ferme résolution ; elle craignait que
(i) 23 février 1763.
les parlements ne prissent trop d'autorité à la suite de ces sortes de procès criminels qui toujours grandissent les corps politiques. Les parlements de France à l'imitation du parlement d'Angleterre qui avait fait poursuivre l'amiral Byng, voulaient constituer leur autorité sur une procédure capitale; madame de Pompadour s'opposa constamment à tout procès politique (1).
L'opinion publique ne fut pas plus satisfaite en Angleterre qu'en France à la suite du traité de 1763. Le comte de Bute fut attaqué dans le parlement, et l'opposition considéra les clauses de ce traité comme une trahison; en France, malgré la fatigue des esprits et le besoin qu'on avait de la paix, on fut un peu blessé de quelques clauses offensantes que l'orgueil de l'Angleterre avait imposées (2). Les pamphlets en accusèrent madame de Pompadour, tout en ménageant M. le duc de Nivernais et le duc de Choiseul, tous deux chers aux philosophes. Les envoyés de France à Londres, à La Haye, à Berlin eurent mission d'acheter ou de faire détruire ces pamphlets. Il se fit alors un grand commerce de calomnies : quand un réfugié était sans ressources^ il n'avait qu'à préparer
C'I) Voyez sur ce fait curieux le livre un peu pamphlet intitulé : Vie privée de Louis XV,
(2) Sur les fortifications de Dunkerque, par exemple.
un livre scandaleux, une brochure pleine de fiel et de mensonges. En même lemps, il faisait proposer de la vendre aux ambassades moyennant une somme d'argent, une pension ; le marché conclu, le livre était supprimé. Et c'est pourtant sur ces sortes de livres qu'on a jugé la plupart des événements et des hommes du xviii® siècle ! Ainsi a été écrite l'histoire qu'on enseigne aux générations nouvelles.
LES DISTRACTIONS DE LA MARQUISE DE POMPADOUR. — LA PETITE COUR DE LOUIS XV.
Au milieu des péripéties de la guerre, de ses hasards, de ses soucis et de ses revers, une des grandes préoccupations de madame de Pompadour, c'était de distraire le Roi, de Tenlever au poids même de ses propres pensées, à la monotonie de son esprit ennuyé.
La marquise avec Sa Majesté visitait ses diverses maisons de plaisance, Bellevue, les Réservoirs, le château de Bel-Air, le marquisat de Ménars, la terre de Crécy-en-Brie (l). Ce fut Tépoque de sa plus grande élégance ; son âge lui demandait des coquetteries étudiées, des jours faits exprès, des salons ornés d'une certaine manière, du rouge, du blanc, beaucoup d'éclat autour d'elle, et des
(1) L'ameublement en était admirable, le seul linge de table coûtait 60,000 livres.
couleurs sailkuilcs alin de mieux encadrer ses traits. Cette élégance était portée à ce point que dans Tétat de ses dépenses ses seuls colifichets sont évalués à 394,000 livres, sa garde-robe à 3^i0,000 livres, son vieux laque de Chine à 111,9/i5 livres, et sa porcelaine ancienne, non compris celle de Sèvres, à 150,000 livres. C'était donc un beau luxe artistique que celui de madame de Pompadour (1): Tel était le goût infini des arts, sa générosité pour les artistes, qu'à l'ornement de sa seule maison de Bellevue elle avait dépensé près de 3,000,000. On se récriera sur la prodigalité de la marquise; mais ces dépenses n'allaientelles pas se féconder dans la main des peintres, des sculpteurs? il y avait une si haute magnificence dans celte manière si douce de distribuer de nobles subsides à cette grande famille d'artistes qui l'environnait!
Dans chacune de ces maisons de plaisance ou rendez-vous de chasse, la marquise avait sa cour; à Choisy, sa résidence de prédilection, le Roi recevait ses amis, les savants pour lesquels il avait une prédilection marquée. Il avait fallu tout l'ascendant de la marquise pour faire bien accueillir par le Roi les philosophes encyclopédistes; mais
(1) État aes dépenses de la marquise de Pompadour.
il n'en é(ait pas ainsi des voyageurs naluralisles, explorateurs des sciences, chimistes^ mathématiciens : madame de Pompadour, qui savait pour eux la tendance du Roi, les recevait avec une distinction particulière, et ce fut à elle que le naturalisle Georges-Louis Leclerc (1) dut son titre de comte de BulFon, avec son magnifique logement au Jardin des Plantes, et l'impression de son Histoire naturelle (2). Madame de Pompadour avait choisi son médecin parmi Tun des penseurs de la nouvelle école, Quesnay, qui eut toute sa confiance et celle du roi Louis XV pendant la faveur de la marquise. Il y avait chez Quesnay du savant sérieux et du charlatan; le savant sérieux avait parfaitement étudié la médecine spéculative et pratique; il connaissait le tempérament du Roi, celui de la marquise, et quelles étaient les petites infirmités de ces deux existences : madame de Pompadour lui confiait bien des secrets, bien des mystères, et la puissance de Quesnay (3) était grande surtout à sa maison de Choisy : il en profilait pour propager ses idées et populariser ses amis,
(1) Son père était Benjamin Leclerc, conseiller au parlement de Dijon.
(2) La publication de V Histoire naturelle s'accomplit sous la puissance de madame de Pompadour, 17/i9 à MO'u
(3) Quesuciy, né en 169/1, avait suivi le Roi d^ans toutes ses campagnes, spécialement daus celle de 11 u5*
le comte de .Mirabeau (rami des liorniiies), Iloubaud, Gournay, récrivain prolixe eL discoureur. L'école économiste, toujours pleine de charlatanisme, avait pris le Roi par son côté faible, le bien-être du peuple et l'amour de la campagne; elle ne discourait que sur les moyens d'améliorer la classe des laboureurs; elle exploitait ces gros mensonges de statistiques sur les produits de chaque champ, des œufs et des grains de blé. Elle publiait les premières Maisons rustiques, des feuilles, des journaux, et par tous ces moyens, elle arrivait jusqu'au Roi et à madame de Pompadour pour se donner une situation magnifique. Ainsi, par exemple, un jeune homme fort protégé de Quesnay et de madame de Pompadour, grand parleur d'améliorations, fort maussade et entier, au reste, dans ses opinions, du nom de Turgot, après avoir engagé des milliers de travailleurs à aller mourir dans les marais de la Guvane française, toucha pendant vingt-huit mois à Paris cent mille livres par an, comme gouverneur de la colonie, qu'il n'avait pas même visitée (1). Ce jeune économiste, lié avec d'Holbach, Voltaire et d'Âlembert, était devenu populaire par ses théories.
(l) Turgot était alors intendaut du Limousin, de 1760 à 176i. Il fut un des giaud.i exploitatears de popularité, un charlatan spirituel.
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Au reste, (Jucsnay clait un honnête homme, très-savant, un analyste distingué, et madame de Pompadour avait dessiné ses armoiries comme elle Tavait fait pour le comte de Bufibn (1) ; mais ainsi qu'il arrive toujours dans la vie , les honnêtes hommes de parti servent de couverture à une multitude d'actifs intrigants qui les entourent et les saisissent par les flatteries adressées à leur orgueil : Quesnay servait de patron à une foule de discoureurs sur la valeur relative de Tor et de Targent, sur le libre échange, sur Tégalité des conditions, gens de bruit qui cherchent un point d'appui et une situation. Quesnay servait encore de lien entre le Roi et le parti philosophique, et dans cette voie il aidait madame de Pompadour : Diderot, d'Alembert étaient parvenus à se faire recevoir à Choisy (2) malgré les répugnances personnelles du Roi. Ennuyeux et pédants, ces philosophes étaient déplacés au milieu de cette exquise compagnie.
(1) Les armoiries consistaient en trois fleurs de pensée avec cette devise : Propter cogitationem mentis,
(2) Helvétius y veriait comme fils du médecin du Ro]\ bien que son livre De C Esprit eût été flétri par un arrêt solennel du parlement : « La cour, vu le livre De L'Esprit de 1758, V Encyclopédie ou Science naturelle (1751), le Pyrrlionisme du Sage (i75/tj, la Philosophie du bon sens (1755), la ileiigion 7iatureUc^ etc., ordonne que tous ces livres seront déchirés et lacérés par la main de Texécuteur de la haute justice. »
C'est par son Devin de villaije que Rousseau était parvenu jusqu'au Roi. Ce charmant opéra avait été représenté à Fontainebleau, et Louis XV, avec la voix la plus fausse du monde, chantait les jolis airs, i\'on, Colette n est point trompeuse et le final, Cest un enfant. J.-J. Rousseau, fort abaissé devant madame de Pompadour, ne refusa pas ses bienfaits avec fierté, comme on Ta dit; il existe même de lui une lettre curieuse adressée à la marquise de Pompadour, qui lui avait envoyé 50 louis de la part du Roi.
(( Paris, 7 mars 1763. Madame, en acceptant le présent qui m'a été remis de votre part, je crois avoir témoigné mon respect pour la main dont il me vient, et j'ose ajouter pour l'honneur que vous avez fait à mon ouvrage, que des deux épreuves où vous mettez ma modestie, l'intérêt n'est pas la plus dangereuse. Je suis avec respect votre humble serviteur, J.-J. Rousseau. » Ainsi toutes les légendes écrites sur le dédain de J.-J. Rousseau pour les bienfaits de madame de Pompadour tombent et s'eftacent devant les réalités des autographes. Rousseau n'avait rien perdu de cet esprit de domesticité qui avait dominé son existence à Venise, lorsqu'il était à la suite de l'ambassade avec un litre équivoque. Bientôt madame de Pompa^ dour eut à lui rendre un plus grand service.
Les corps polili({ucs ne savent pas loujours la mesure exacte de leurs actes, et c'est par là qu'ils compromettent le pouvoir et la société qui leur est confiée. Ainsi les parlements, en concourant d'une manière si active, si passionnée à la destruction des jésuites, n'avaient pas aperçu le vide que leur absence allait produire dans le système de l'éducation publique : le champ libre restait aux théories au-dessus desquelles triomphait le système de l'enseignement laïque, dernier coup porté à la religion. L'avocat général La Chalotais, cet ennemi aveugle de l'institution de saint Ignace, avait publié une théorie tout entière sur l'éducation^ avec des idées très-avancées et presque sans Dieu. Cet écrit fut bien dislancé par le maussade portrait de l'enfant de la nature, de celte espèce de brute que J.-J. Rousseau nommait Emile, qui grimpait sur les arbres au bruit monotone de quelques phrases vulgaires (1).
A la lecture de VÉmile les parlements justement s'indignèrent : sans reconnaître la faute immense qu'ils avaient commise, ils se hâtèrent de donner des témoignages de leur foi religieuse et de leur respect envers les traditions, témoigna-
(1) La promièré édition de VEmllc ou de l'Education^ est en 4 volumes lu- 8".
ges venus trop tard. Un arrôl du parlement de Paris condamna V Emile à elie fléii i par la main du bourreau, et un décret de pri.-e de corps fut lancé (1) contre Jean-Jacques Rousseau; prévenu par la marquise de Pompadour, Tauleur fut protégé contre les poursuites de la justice ; elle-même lui ménagea une retraite sûre (2). La marquise dit au Roi, avec sa grâce accoutumée, qu'il était impossible de ne pas sauver de la prison Tauteur du Devin de village qui avait charmé si souvent les loisirs du prince : madame de Pompadour n^avait-elle pas été la pauvre Colette u qui avait perdu son serviteur? »
Madame de Pompadour fut moins heureuse dans ses démarches pour Voltaire, bien que le duc de Choiseul se fût joint à elle dans les mêmes sollicitations. Il s'agissait de faire cesser Tespèce d'exil qui causait tant d'ennui au philosophe de Ferney, et surtout à cette grosse et vulgaire madame Denis, fort peu éprise des montagnes de la Suisse. Voltaire écrivait en vers et en prose d'humbles requêtes, de flatteuses épîtres au duc de Choiseul, à la marquise, au duc de Pvichelieu (3). Le
(1) Arrêt du 11 juin 1762.
(2) Rousseau se cacha à l'hôtel de la maréchale de Luxembourg, fort liée avec la marquise de Pompadour.
(oj Tel fut le but de Tépître qui Huit ainsi : a Rendez Ovide à sa patrie, » (Ovide, c'était lui, Voltaire.
lloi se mollirait inflexible, soil parce que les attaques de Voltaire contre les choses religieuses étaient trop profondes et trop répétées, soit parce que le poëte avait abdiqué sa qualité et sa dignité de Français en se plaçant au service du roi de Prusse, durant la guerre de sept ans. Les plus remarquables pamphlets de Frédéric II contre la France et ses alliés avaient été retouchés par Voltaise. Louis XV, avec sa raison accoutumée, disait à la marquise : (( Que vos poètes restent poëtes, sans se mêler des affaires d'État : est-ce que Crébillon, Gentil-Bernard, Collardeau et même votre petit Marmontel ne sont pas charmants dans leurs contes, chansons et pièces de théâtre ? »
Le Roi aimait surtout les sociétés intimes; Choisy ne voyait qu'un petit nombre d^amis de madame la marquise et de Louis XV : le prince de Soubise, le marquis de Chauvelin , le duc de Richelieu, d'Ayen et les dames titrées dont j'ai parlé (1), quelques étrangers conteurs et amusants, et la marquise avait spécialement remarqué Tun d'entre eux, le fameux comte de Saint-(iermain. Ce n'était pas ce ministre fantasque et novateur, qui sous Louis XVI bouleversa la disci-
(l) C'étaient la marquise du Rourc, les duchesses de Mirepoix, de Grammont, de Luxembourg.
pline et les habitudes de l'armée française (1), mais ce mystique profondément érudit, qui, l'esprit rempli du passé, des générations mortes, et les résumant en lui seul, prétendait avoir vécu dans tous les siècles et avec tous les personnages célèbres. A toutes les époques de fatigue et de scepticisme, une crédulité particulière se rattache à la parole et aux actions de certains personnages hardis qui prophétisent sur les événements et tirent les horoscopes. Il n'y a jamais dans la société une absence absolue du supernaturalisme ; on croit malgré soi au monde des esprits, aux anges ou démons, puissances intermédiaires entre l'homme et Dieu.
L'origine du comte de Saint-Germain était un mystère, il le fallait bien pour donner plus de grandeur, plus de poids à ses paroles. On le disait fils d'un juif portugais, qui, au service d'une grande puissance, avait parcouru les deux Indes, le Mogol (2). Quelques-uns entrevoyaient en lui l'agent des sociétés secrètes et mystiques de TAllemagne. Les plus exaltés disaient encore que le comte de Saint-Germain avait trouvé la pierre philosophale du moyen-âge, le secret de faire de
(i) Voir mon Louis XVL
(2j Voir le Loncion Cronkle da 3 juin 17G0 : on le faisait naître n 1710.
l'or, (le-; (liamanls, des rubis, des topazes, des émeraiidcs avec de la cendre el de la poussière. Quoi qu'il en soil, nul ne pouvait nier rétincelanle causerie du comle de Saint-Germain, le- prestige qu'il exerçait sur toutes les imaginations et les étonnanles richesses qu'il étalait (1) aux yeux éblouis dans de ravissants coffrets et de petites boîtes en agate, en écaille; le comle de Saint- Germain avait la plus belle collection de pierres gravées et de tableaux de l'école Flamande, ce qui le rendait très-intéressant pour la marquise de "Pompadour, l'artiste éminente à laquelle il avait été présenté par le maréchal de Belle-Isle, issu de cette race des Fouquet, elle-même si hardie, si aventureuse; un esprit mystique plaît toujours aux femmes, parce qu'elles ont de plus vives impressions au récit des légendes et qu'elles espèrent ou craignent davantage : telle était la marquise de Pompadour, toujours inquiète sur les sentiments du Roi, sur la somme de tendresse qu'il lui accordait. Elle consultait le comle de Saint-Germain, sinon comme un magicien à la baguette enchantée, au moins comme une de ces intelligences supérieures qui, par l'étude des hommes et des si-
(i) Le comte de Gleichen raconte dans ses M(^moîres qu'il rencontra plusieurs fois le comJe de Saint-Germain chez le duc deCLo'scul.
tuations,pressenlentravenirdesrirnes.Lamarquise présenta le comte de Saint-Germain au Roi avec sa grâce accoutumée (1).
Louis XV était trop profondément religieux pour jamais accepter ces fantaisies de croyance en dehors du catéchisme. S'il admit le comte de Saint- Germain dans les grandes intimités de la marquise à Choisy, c'est que la causerie étincelante de Taventurier lui plaisait^ le distrayait. Le Roi écoutait avec un visible intérêt les voyages à travers TAsie et l'Afrique, les anecdotes pleines de charmes sur les cours de Russie, d'Autriche, les sultans, que M. de Saint-Germain racontait avec esprit. Le comte paraissait mieux informé sur les intimités de chaque cour que les ambassadeurs et les chargés d'affaires du Roi. Habile explorateur à l'étranger, il s'exprimait d'une façon pittoresque, libre et imposante à la fois. « Pour avoir quelque estime des hommes, Sire, disait-il un jour, il faut n'être ni confesseur, ni ministre^ ni lieutenant de police... — Comte, reprit Louis XV en l'interrompant, dites encore, ni Roi (2)... — Savez-vous pourquoi. Sire? Votre Majesté a-t-elle vu l'épais
(1) Voltaire le présente comme un agent de MM, de Kaunitz et de Choiseul. (Lettre au roi de Prusse, 15 avril 1758.)
(2) Cette conversation est rapportée par madame d'Hausset, Manuscrit sur autographe publié par Crawfard.
l>rf)nillar(1 qui rognait hier sur Paris? Eh bien! le brouillard que les faux amis, les ministres jettent auloiir (lu Roi est encore plus épais. »
A celte époque le comte de Saint-Germain réunit la plus belle collection de tableaux de Técole Espagnole; le premier il en fit connaître la beauté et la valeur. 11 donna au cabinet du Roi des toiles de Velasquez et de Murillo d'une admirable couleur. A Choisy, souvent il apportait chez la marquise des boîtes toutes remplies de pierres brillantes et de mille couleurs artistement travaillées. Madame d'Hausset rapporte qu'il les distribuait avec une libéralité fort large, et qu'elle-même reçut une boîte de grand prix des mains du comte. La marquise de Pompadour et le Roi s'amusaient au souper en écoutant les récits merveilleux du comte de Saint-Germain, qu'accompagnait souvent M. de Silhouette^ qui n'était pas seulement un financier hardi, mais encore un esprit voué au merveilleux. Au xviii® siècle, tous les repas de la journée étaient sacrifiés au souper, charmante réunion aux bougies; la grossièreté des menus conservés dans les archives royales (1), nous montre
(1) C'est donc à tort qi'.'on a publié dans les pièces justificatives du journal de Barbier un menu de la table de Louis XV. Cette pièce est simplement un mémoire de cuisine pour les fournisseurs.
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que ces menus n'étaient destinés qu'aux offices et non au Roi et à ses amis. D'après les comptes de la marquise de Pompadour, elle dépensait 500,000 (1) livres par an pour sa table, ce qui suppose qu'elle y comprenait le souper du Roi et des invités de la cour; soupers d'un choix exquis, où, à travers quelques plats pleins de nouveautés et d'initiative, tels que croquettes de faisans aux truffes, quenelles de saumon aux crevettes, se trouvaient les excellentes et traditionnelles poulardes du Mans farcies à la Périgord, les carpes cuites au vin du Rhin et les jambons trempés de Madère. Jamais qu'un seul vin n'était servi pour le Roi, le Champagne frappé et glacé, cet agréable excitant; et pour les estomacs froids et maladifs, les vins de Volnay et de Clos-Vougeot; le Bordeaux, mis à la mode par le maréchal de Richelieu, était exclu des soupers du Roi, comme nauséabond et indigeste, selon l'avis de Quesnay. Joignez ensuite à la distraction des mets, Télégance brillante du service, parsemé de riche Sèvres, légers comme la corolle des fleurs, transparents comme le cristal de roche, les lustres, les candé-
(i) Ce que madame de Pompadour dépensa pour ce qu'on appelait la bouche est porté dans la dépense générale de son règne à 3,504,500 livres.
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labres, les surtouts pciiplés de stalueltes (1), les fleurs, les vases, les paiiïinis, les l)uugies roses et (le mille autres couleurs, les paravents, les girandoles, les cassolettes, les fauteuils, les dessus de portes, les canapés, les tapis, les tentures, les cages, les volières aux brillantes couleurs, tout était d'un fini parfait. Enfin, ce qui est tout à fait perdu, la causerie d'hommes de loisir, qui n'ont à penser, après les batailles et la gloire, qu'à aimer, à plaire, en laissant à travers la vie une longue traînée de fleurs, de joie et de plaisirs.
Ces hommes savaient servir la patrie, mourir pour elle, l'agrandir par la conquête de provinces nouvelles, la féconder par l'invention, la placer toujours au cœur de leur pensée; polis, galants pour les femmes, ils ne formaient pas, comme au temps moderne, cette collection d'agioteurs, débarbouillés dans la fortune, montrant leurs breloques d'or, leur montre d'or, leur hôtel d'or, sans repos ni trêve; Juifs-Errants à travers les hommes d'affaires ou d'entreprises, toujours aux inquiétudes, au travail, aux soucis de leur coffre-fort, esclaves aff'aissés sous le poids de leur richesse.
(1) Le linge seul de la maison de Crécy est porté pour 60,242 livres.