‹ Madame la marquise de PompadourChapitre 21 sur 22 · GD · texte numérisé non relu

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veilleux cabinet de tableaux et de pierres gravées, elle joignit une magnifique bibliothèque, qui passa par legs au marquis de Marigny (créé depuis marquis de Ménars).

Indépendamment de son portrait au pastel, par Latour (1), tendre et un peu incertain de couleur, comme tous les pastels, il existe plusieurs autres portraits de la marquise. Un des remarquables est un médaillon de Leguay, entouré de roses pompons que des Amours soutiennent comme les gracieux supports d'un blason. Le portrait de la marquise, peint en 1760 par Boucher (2), n'est pas bien réussi, et le burin de Cochin, un peu trop sérieux, n'a pu effiler des trais un peu vulgaires. Au bas de ce portrait, Marmontel avait écrit ce charmant quatrain :

A voir des traits si doux T Amour en la formant Lui fit un cœur si vrai, si tendre, si fidèle,

Que l'Amitié crut bonnement

Qu'il la faisait exprès pour elle (3),

En effet, un caractère de bonté particulier, une constance infinie dans les amitiés, telles étaient les qualités auxquelles aspirait spécialement la marquise de Pompadour et qui avaient captivé le

(Ij Ce portrait est au musée du Louvre.

(2) Musée de Versailles.

(3j Collection des gravures. (Bibliothèque Impériale.)

cœur (lu Roi : Carie Vanloo avait voulu la reproduire sous les traits de la belle jardinièje, peinture destinée au château de Bellevue ; la figure est grosse, ridiculement ornée. Il y a bien plus de grâce dans le médaillon dessiné par (Jueverdo et peint par Nattier un peu après la mort de la marquise de Pompadour. La tête est entourée de cyprès; les Amours et les Grâces éteignent leurs flambeaux, comme pour pleurer la femme de cœur et d'esprit que le tombeau vient d'engloutir.

Une beauté non loin des noirs cyprès, Et le flambeau qu'hélas! on voit s'éteindre. D'aimables fleurs se flétrissant auprès, Disent assez qui l'on a voulu peindre (1).

A côté de ces éloges (de ces flatteries peut-être) qui survivaient à la mort, se firent également entendre des calomnies atroces, et je ne rapporterai pas les infâmes comparaisons, les sales jeux de mots, les résumés orduriers de la vie de la marquise (2), tels que les a conservés le recueil Maurepas, résumé des noëls et des pamphlets du temps. A cette époque d'oisiveté et de médisance, on vivait un peu de gros mots, d'épigrammes. On se vengeait par un couplet de l'autorité du fort,

(t) Bibliothèque Impériale. (Collection des gravures.) (2) Je les ai donnés dans mon Maréchal de Richelieu^ auquel on les attribue.

el loin que la mort amoindrît les haines, souvent elle les mettait à Taise en les délivrant des craintes que la puissance vivante inspirait. Dans la marche des temps, Phistoire vulgaire a accepté comme la vérité les jugements atroces portés par des ennemis, et c'est ce qui a justifié, autorisé cette épithète de la Pompadour, jetée à une femme d'un caractère si élevé, comme s'il s'agissait d'une courtisane.

Une artiste si éminente, une personne si mêlée aux affaires publiques de son temps, aurait dû laisser, ce me semble, beaucoup de lettres, et cependant rien de plus rare que les vrais autographes de la marquise de Pompadour. Il en existe quelques-uns dans les recueils de Noailles, de Maurepas, déposés aux bibliothèques publiques; ils sont en général peu intéressants et d'un style embarrassé. Madame de Pompadour n'avait pas le grand aït d'écrire, ses phrases se répètent. Comme la marquise sent beaucoup, elle craint que les autres ne sentent pas aussi profondément qu'elle, et de là des idées et des mots qui reviennent les mêmes sous sa plune, comme si elle voulait les graver dans la pensée par le burin. Il a été publié plusieurs recueils pseudonymes qui portent pour titre: Les lettres delamarquise de Pompadour^ recueils deux fois réimprimés à Londres et à Pa-

ris (1). On avail d'abord attribué ces lettres ingénieusement fausses à la plume facile de Crébillon 'fils, l'ami, le commensal de Choisy. Depuis elles ont été rendues à son véritable auteur, le marquis de Marbois, alors attaché à l'ambassade de Londres, depuis nommé gouverneur à Saint-Domingue, et qui après avoir traversé la révolution est parvenu jusqu'à nous.

Étrange destinée des choses et des hommes, nous l'avons tous connu grave vieillard, président de la cour des comptes^ le marquis de Marbois, à la figure austère, l'ami du marquis de Barthélémy, également débris avec le comte d'Hauterive, de la société du duc de Choiseul. A l'aspect de ce vieillard, qui aurait jamais cru qu'il était l'auteur des lettres de la marquise? lettres légères et spirituelles, toutes dans le caractère et les sentiments de madame de Pompadour, enthousiaste de nos victoires, triste de nos défaites; elle se montre loyale et sincère envers tout ce qui fut grand et noble. Ces lettres constatent que nul ne doutait de la bonté delà marquise et même de ses sentiments. M. de Marbois en a rendu le meilleur témoignage, car c'est après la mort de madame de Pompadour qu'il a publié ces lettres. Il n'a donc pas fait acte

(1) Londres, 1765. — Paris, 1767.

de courtisan. La marquise n'élail pas un bel esprit, une de ces femmes de littérature qui ne vivent que dan? leurs petits billets, elle les écrivait même fort mal, un peu alarabiquésetsans minauderie. M. de Marbois, jeune h:'mnie alors de 26 ans, lon^.-.;ips secrétaire le M. de Castries et précepteur de ses enfants, a pu cnnaîlre l'esprit et les émotions de madame de Pompadour, mais il n^a pas publié ses lettres, je le répèle, presque toutes insignilîantes et en très-petit nombre. La marqui- . fut qu'artiste ;

elle aima la H.. ure, la protégea souvent, mais

elle n'eut aucune des conditions de la femme de lettres. Si elle se forma uneadmirable bibliothèque, ce fut par ce goût de cUectionner qu'elle apportait en toutes ch:ses. Après sa mort, arrivée en Tannée 170i. les frères d'Hérissant (1), i; ;rdu

c .. . ivi, publièrent un volume sous ce

titre : ^ ' '^ juedes litres dt 't bibliothèque de Ia7nnr,j,j:<p .'p P dour^ dame

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trême, li ^c i:..ùup..^c .r -jr'^u articles. La théologie et la phik-\\:; -v :"::.::t:J un f:rt large ravon : les scolasti >. — lériir.es, les mvstiques y Si*nî placés à lvl. uc^ méthaphysistes; la

(I) On fait z::.:.i cas parmi les bibUographes des catalogues des fr- — Hrnssant, les dignes émnte de Débarew

marquise s'était toujours fort occupée des affaires (le l'Église. La question des sacrements était à Tordre du jour, et la bulle Unigenitus occupait tous les esprits. On y aperçoit également un goût pour l'économie politique, le commerce, la richesse des nations ; plus de 150 articles y sont consacrés dans ce Catalogue.

Toutefois, Tesprit de la femme avide de lectures attrayantes se montre presque aussitôt, et le Catatogue de la bibliothèque de madame de Pompadour olfrait le plus curieux recueil de pièces du théâtre Français pour servir à son histoire depuis la première période des frères de la confrérie de la Passion jusqu'à Jodelle. La seconde période comprenait jusqu'à Garnier. La troisième jusqu'à Hardi et de celui-ci jusqu'au grand Corneille. Collection complète d'une richesse, d'une abondance incomparable. A la suite des pièces étaient les opéras et les ballets rangés par ordre jusqu'à Louis XV (1).

Indépendamment des grandes collections sur l'histoire de France; Duchesne, la Gallia Chris" tiana, madame de Pompadour possédait 150 volumes de pièces détachées et une belle collection alors

(4) La vente de la bibliothèque et du cabinet de madame de Pompadour fut presque un événement dans le m.onde ar^ tistiquf*.

fort rare des épopées clievaleresque snrCharlemagne et Roncevaux, sur la Table Ronde, ses lectures favorites : elle aimait et recevait à Choisy MM. Lacurne de Ste-Palaye, Foncemagne; elle avait pris sous sa protection spéciale un tout jeune homme que M. de Choiseul lui avait présenté : c'était Dacier, secrétaire de M. de Foncemagne, jeune érudil, fort élégant de formes, un des débris encore de la société Choiseul.

La vente de la bibliothèque de madame de Pompadour dura plus de six mois, et cette riche collection fut dispersée entre les particuliers curieux de si beaux livres et les dépôts des monastères de Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés et l'Auxerrois. Quelques-uns avec les objets d'art passèrent au marquis de Marigny et de Ménars*

M. de Marigny mourut en 17(81 ; il fut fait une vente publique des objets de ce cabinet : le catalogue de la vente est rare (1) d'érudition, comme celui de la bibliothèque de la marquise. Les vrais exemplaires sont précédés du portrait de M. de Ménars; le catalogue contient 146 tableaux de grands maîtres des écoles Flamande, Vénitienne,

(1) Voici le titre du catalogue : e Catalogue de divers objets de curiosité dans les arls, qui composent le cabinet do feu M. le marquis de Mtnars, dont la vente se fera vers la fm de février 1 ^82. p ar Bazan et Tulon. b

Française, Espagnole, 125 morceaux de sculpture, 57 articles bronze, 126 dessins de maîtres, 26 gravures du premier ordre sans comprendre les 60 planches gravées par madame de Pompadour.

C'est par Tétude de tous ces côtés divers de la vie de la marquise de Pompadour, que j'ai cherché à reproduire cette gracieuse physionomie historique qui se rattache à vingt années du règne de Louis XV; on Tavàit jugée jusqu'ici par les pamphlets, les artistes au cœur d'or seuls par instinct, Tavaient comprise, aimée et respectée; mais nous, gens de lettres, armés de nos vertus sévères, nous Tavions foudrovée du haut de nos dédains. Ceux qui admirent parfaitement la Révolution française dévorant sept milliards d'assignats, et pourquoi? ne peuvent pardonner à la marquise de Pompadour d'avoir dépensé quelques millions en objets d'art, en générosité envers les artistes, d'avoir créé à elle seule, un genre d'élégance qui a retenu son nom.

Comment ne pas baisser la tête devant les si grands historiens qui ont détrôné la Pompadour? Les uns jugent les Empereurs, les Rois et les Nations, les font comparaître à leur terrible tribunal, pour les foudroyer du haut de leur petite croisée dans quelques jardinets des faubourgs de

Paris; les autres tracent des plans de campcigne, et montés sur leur cheval caparaçonne, une [)luine au chapeau, rectifient les victoires el les plus belles campagnes, d'autres encore ont des tendresses philosophiques et humanitaires si fécondes qu'elles mènent les peuples aux ateliers nationaux ; les autres encore gardent des petites rancunes universitaires et jansénistes et ils écrasent du haut des lumières de la civilisation des temps qui avaient le malheur d'aimer Dieu, de croire dans le pouvoir et de respecter l'autorité autrement que par la crainte, ^os vieilles époques eurent leur gloire. Elles ont encore leur charme, comme un noël qu'on écoute, comme un beau groupe de Nymphes par Coustou qu"on admire, bien plus que ces noires statues d'esclaves révoltés qui, le glaive à la main, semblent menacer le patriciat de Rome et un peu ceux-là mêmes qui les caressent et les exaltent dans leurs écrits (1).

(i) A la page 208, quand je parle du savant et impartial Barbier, il ne s'agit pas de l'auteur du journal, mais du bibliothécaire si profondément érudit.

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