SOUFFRANCES, MALADIE, TESTAMENT ET MORT DE LA MARQUISE DE POMPADOUR
Ce qu'il avait fallu de peines, de soucis el de douleurs à madame de Pompadour pour conserver sa haute situation, était indicible : elle y avait usé sa santé et sa vie; jeune femme, elle était déjà languissante, menacée d'épuisement, etles cruelles épigrammes d'un ministre persifleur avaient signalé les ravages d'un affaiblissement que la marquise combattait en vain (1). Elle éprouva bientôt la plus grande douleur de sa vie. Cette gracieuse fille du nom d'Alexandrine, qu'elle avait eue de M. d'Étiolés, mourut subitement à sa onzième année, au couvent de l'Assomption, oùonl'élevait avec le plus grand soin.
Les plus hautes destinées étaient réservées à
(1) Vilains vers de M. de Manrepas qu'on ne peut rapporter. Les légèretés de cet esprit portèrent les plus grands préjudices à la monarchie, surtout sous Louis XVL
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celte jeune fille. Le niaréclial de Richelieu avait bien pu dire, avec sa fatuité accoutumée, qu'il avait refusé, éludé la sollicitation de madame de Pompadour, qui lui demandait le duc de Fronsac pour sa fille; c'était peu vraisemblable, car mademoiselle Alexandrine était promise au jeune duc de Pecquigny, fils du duc de Chaulnes (de la famille de Luynes), Le mariage de mademoiselle d'Etiolés, qui avait été comblée des faveurs du Roi, devait se faire dans un an et demi (1), lorsque la mort vint surprendre la jeune fille; sa mère inconsolable la fit ensevelir au couvent des capucins, ordre pour lequel la marquise avait une profonde vénération : celte femme si élégante avait un indicible respect pour ces religieux, modèles d'abnégation et de misère. Cet ordre, entièrement créé pour le peuple, d'une si sublime démocratie qu'il n'avait aucune idée de propriété, était l'objet de ses soins; elle avait agrandi ses petits jardinets de carottes et de haricots, derrière le château de Bellevue, si plein de merveilles (2) ; elle allait souvent visiter leurs cellules et leurs tombes; elle-même avait choisi sa sépulture dans l'église des capucins, elle voyait avancer ses jours, l'œil
Cl) Elle mourut le 5 juia 175/i.
(2) Les décorations du château de Bellevoe avaient coûté 2,983,9/i7 livres en deux années.
lixé sur celte croix des sépulcres couronnée de la ileur virginale de sa lille dans le caveau des capucins.
L'alliance de mademoiselle d'Élioles avec le duc de Pecquigny avait ceci d'important, qu'elle rapprochait madame de Pompadour de la Picine, dont la duchesse de Lu} nés était dame d'honneur et d'atours. C'était par elle que se traitaient toutes les petites négociations entre la Reine et la marquise. Je trouve deux autographes très-curieux; madame de Luynes écrivait à la marquise de Pompadour en termes affectueux et tendres :
« Madame, la Reine me charge de vous dire qu'elle n'a rien contre vous et qu'elle est bien sensible à l'attention que vous avez de lui plaire en toute occasion; elle a même désiré que je vous le mandasse, et je m'en suis chargée avec plaisir, Madame, connaissant vos sentiments et aimant votre personne, et vous me permettrez de vous le
dire.
« Duchesse de Luynes. »
Madame de Pompadour se hâta de répondre à cette bonne et gracieuse lettre :
« Vous me rendez la vie, Madame, car depuis trois jours, je suis dans une douleur sans égale;
un iii*a l'ail des noirceurs exécrables auprès de M. le Dauphin et de madame la Dauphine ; ils ont assez de bonté pour moi pour me permettre de prouver la fausseté. On m'a dit qu'on avait aussi indisposé la Reine contre moi. Jugez de mon désespoir, moi qui donnerais ma vie pour elle; il est certain que plus elle a de bontés pour moi, plus la jalousie sera occupée à me faire mille noirceurs. Croyez, Madame, à tous mes sentiments.
« Marquise de Pompadour. »
Quelque temps après la mort de sa fille, encore dans la plénitude de sa beauté et de la vie, la marquise de Pompadour fit son premier testament. Cet acte supposait, sinon une force d'âme exceptionnelle chez une jeuro femme, au moins des pensées graves, calmes, et ce testament fait contraste aux plaisirs, aux fêtes, aux comédies de Choisy. La même main qui tressait des fleurs et pomponnait des rubans écrivit l'acte solennel de ses dernières dispositions.
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit : Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, épouse séparée de biens de Charles Lenormand d'Étiolés, ai fait et écrit mon testament. Je recommande mon âme à Dieu, et le prie d'avoir pitié de moi et de me pardonner mes péchés, espérant apaiser
sa justice par les mérites du corps el du sang de Notre-Seigneur.
« Je désire que mon corps soit enterré aux capucins de la place Vendôme à Paris, dans le tombeau que je me suis choisi, et cet ensevelissement se fera sans pompe, sans cérémonie (1).
« Je supplie le Roi d'accepler le don que je lui fais de mon hôtel à Paris; je désirerais qu'il fût destiné à M. le comte de Provence. Je prie encore Sa Majesté d'accepter mes pierres gravées par Leguay, sept bracelets, bagues, cachets, pour augmenter son cabinet de pierres fines gravées. Je constitue pour héritier universel, mon frère le marquis de Marigny.
« Je nomme pour mon exécuteur testamentaire le prince de Soubise; quelque affligeante que soit pour lui cette commission , il doit la regarder comme une preuve certaine de la confiance que sa probité m'inspire : pour lui je le prie d'accepter deux bagues. Tune de mon gros diamant, couleur d'algue marine, l'autre d'une émeraude gravée par Leguay, représentant l'Amitié; j'ose espérer qu'il ne s'en défera jamais ; elle lui rappellera la personne au monde qui a eu pour lui la plus pro-
(1) Autographe. (Pièces authentiques de madame de Pompadour J
l'oiule estime et la plus vive amitié. Fait à Clioisy, 17 novembre 1757. »
Quand la marquise de Pompadour traçait de sa main ces lignes graves et touchantes, elle n'avait pas, je le répète, encore 35 ans. Le prince de Soubise se plaisait à raconter que la marquise lui remit ce premier testament le soir^ après un de ces soupers du Roi, dans lequel son esprit avait brillé de tout son éclat; jamais madame de Pompadour ne se sépara un seul jour de ses préoccupations sérieuses. A mesure même qu'elle avançait dans la vie, elle dut mettre plus de soins à ses atours pour cacher les ravages du temps : elle inventa ces riens d'un goût si parfait dans les ajustements, cette toilette si pleine de futilités charmantes qui justement a retenu son nom. Meubles, glaces^ trumeaux, tentures, tout fut fait à la Pompadour. Artiste éminente, elle passait ses heures à voir, à recueillir les plus belles productions de toutes les écoles; elle savait bien ajuster sur un tout, même frivole, ce qui est la première qualité de l'artiste.
Autour d'elle et de son frère le marquis de Marigny se groupaient toujours les artistes jeunes et vieux. Elle commandait à Vernet les belles marines que le peintre dédiait ensuite au marquis de Marigny, Après avoir aimé Boucher, elle tendit la
main à Vien, Tartisle aux lignes droites et pures, telles que les comprenaient les anciens, ces groupes ou chœurs des Muses, ces bacchanales si parfaites, au milieu des pampres et des lierres des villas romaines. L'artiste de prédilection des derniers temps de madame de Pompadour, ce fut Pigalle (1), le statuaire qui dut sa vie artistique à la marquise; pauvre fils d'un menuisier, il avait été placé sous le nom de Jean-Baptiste chez le sculpteur Lorrain, qui le renvoya comme incapable de toute correction dans le dessin. Heureusement que le père de Jean-Baptiste avait fait les splendides menuiseries de Choisy, et madame de Pompadour prit en amitié son fils, qui voyagea en Italie aux frais de sa noble protectrice. A son retour, il exécuta pour la marquise son Mercure et la Vierge des Invalides, et enfin pour Bellevue le groupe de r Amour et l'Amitié el la belle statue en pied de madame de Pompadour. Ses chefs-d'œuvre. Mercure et Vénus, furent destinés par le roi Louis XV à Frédéric de Prusse après la paix de
Pigalle travailla vingt ans pour le tombeau du maréchal de Saxe commandé par le Roi (2), morceau d'une belle invention, mais exécuté avec
(1) Pigalle était né en illli.
{'2) Il fut commencé en 1758.
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celle froideur qui se ressent de la religion du maréchal. Le marbre pour s'animer, a besoin de Tidée catholique ou païenne ; les huguenots n'inspirent rien en dehors des psaumes et du prêche. A la mort de Bouchardon, Pigalle reçu le cordon de Saint-Michel avec le legs d'achever dans les beaux ateliers du Roule, la statue équestre de Louis XV, que les échevins de Paris destinaient à place de ce nom, au milieu des récentes merveilles ordonnées par la marquise. La statue élevée sur un groupe admirable fut saluée de mille acclamations : madame de Pompadour fut heureuse de ce que Pigalle avait donné à la figure du Roi le sentiment de la bonté et de la clémence. Tandis que d'odieux pamphlétaires jetaient dans de tristes vers, la calomnie sur le prince qui honorait et élevait la France (1), les artistes reconaissants saluaient l'œuvre de Pigalle. Les écrivains de pamphlets insultent tout ce qui représente l'autorité. Toutes les époques sont ainsi faites, et le xviii^ siècle n'a pas dit son dernier mot sur la calomnie.
C'est à cette dernière époque de sa vie que ma-
(i) Ces vers odieux, je les ai déjà rapportés dans mon
Louis XV,
Grotesque monument, infâme piédestal; Les Vertus sont à pied, le Vice est à che\al.
dame de Pompadoiir réunit et collectionna les objets d'art de sa bibliothèque et de son cabinet. Elle avait déjà les plus belles pierres gravées antiques et modernes. Elle-même fit imprimer les œuvres de quelques poètes avec de magnifiques caractères splendidement reliés et si rares aujourd'hui. Ces belles impressions encadrées d'ornements, parsemées de fleurons, de culs de lampe, de lettres ornées et de gravures fines, entretenu le nom d'édition Pompadour (1) ; à cette dernière époque la marquise avait pris le goût des monuments de l'antiquité, des manuscrits grecs, des papyrus d'Egypte. Elle fonda les chaires orientales à la Bibliothèque du Roi; elle fit compléter les Mille et une nuits, tandis que par ses ordres Anquetil du Perron commençait l'impression du Zend'Avesta, livre sacré des Perses. Chaque mercredi, les gardes des manuscris de la Bibliothèque royale étaient reçus par la marquise à Choisy avec une distinction particulière, pour lui faire connaître les acquisitions qu'on pourrait faire dans l'intérêt de la science.
La marquise de Pompadour devenait plus souffrante et cachait toutes ses douleurs au Roi. Elle avait cet héroïsme qui sait dérober à la personne
(1) On les a payéis jusqu'à J50 francs le volume. La collection complète est introuvable.
aiméo toulcequi pourrait ratlrister, rinquiéter. Au mois (le mars 176/i, son étal devint alarmant; elle s'en ouvrit à son plus noble ami, le prince de Soubise^ et fit venir près d'elle le curé de sa paroisse. Le 13 avril, elle eut à peine la force de dicter un codicile pour ajouter à son premier teslanient, comme la dernière pensée qu'elle jetait au monde.
(( Ma volonté est de donner aux personnes cidesous, comme pour les faire souvenir de moi qui les ai aimés : à madame du Roure, le portrait de ma pauvre fille morte; à madame de Mirepoix, ma montre garnie de diamants et une boîte avec portraits du Roi; à madame de Gramont une boîte avec papillon de diamants; à M. de Choiseul une bague en diamants ; à M. de Soubise une bague avec une pierre gravée réprésentant TAmitié : depuis vingt ans que je le connais, c'est son portrait et le mien. Ce codicile, je le fais écrire par Colet et n'ai pas même la force de le signer (1). » Pas un seul jour la marquise n'oublia le noble prince de Soubise.
La voilà donc au lit de mort, cette femme naguère si ravissante, la belle chasseresse de la forêt de Sénart, la souveraine des artistes; la voilà où
(i) Autographe.
nous allons tous : à la tombe. Calme et sereine dans ses souffrances, elle se laisse dominer par un seul sentiment, Tamitié. Oui, c'est ce sentiment qu'elle a eu pour le roi louis XV, et qu'elle a voulu lui inspirer. Elle le conserve dans sa nature épurée, même à ses derniers instants. La veille de sa mort elle fil appeler le curé de la paroise de son hôtel à Paris (cette paroisse s'appelait déjà la Madeleine), et madame de Pompadour avait fait dessiner elle-même celte belle façade comme elle avait commandé à Soufilot Téglise de Sainte-Geneviève. Le curé de la Madeleine prenait congé d'elle, lorsqu'elle lui adressa ces paroles : « Attendez un moment, monsieur le curé, nous nous en irons ensemble. )> Et peu après avoir prononcé ces paroles si calmes, elle expira (1 5 avril 1764) ; elle avait alors 42 ans et avait passé vingt années auprès du Roi, à Versailles ou dans ses voyages. Il a été dit, pour calomnier le le cœur du Roi, que Louis XV montra une grande indifférence à la mort de son amie, car le corps de la marquise fui transporté sans pompe à son hôtel de Paris, sans que le Roi profondément égoïste vînt la voir ou l'accompagner de deuil ou de pleurs.
D'abord, la marquise de Pompadour elle-même, dans son testament, avait formellement demandé
d'êlre enterrée sans pompe avec le convoi du pauvre, c'est-à-dire portée par les capucins; avant sa mort, elle s'était fait revêtir de l'habit du tiersordre, tout de bure, avec le gros chapelet de Tordre de Saint-François sur sa ceinture, une croix de bois sur sa poitrine; et c'est ainsi qu'elle fut enterrée, selon sa volonté, dans un caveau du couvent des capucins de la place Vendôme. Qui a pénétré jusqu'au cœur du Roi, pour dire qu'il la vit passer avec indifférence, qui le certifie? Louis XV (1) n'avait pas sur la mort des idées vulgaires; philosophe chrétien, il la contemplait sans pâlir; cœur blasé sur la vie, il se complaisait avec de sombres images; catholique fervent, il croyait à la résurrection de la chair, à la vie éternelle, et ces convictions ne font pas de la mort la même cruelle image que pour l'impie. A présent que les temps s'éloignent, il sera plus facile de porter un jugement impartial. Telle fut la marquise de Pompadour, cette artiste éminente qui a laissé après elle des témoignages splendides de son amour pour tout ce qui élevait rintelligence. Elle eut un véritable enthousiasme pour les études sérieuses^ une force considérable de jugement même pour les affaires. A son mer-
(i) Voyez mon travail sur Loms XV,