‹ Madame la marquise de PompadourChapitre 3 sur 22 · LOUIS XV APRÈS FONTENOY. — LES FÊTES DE L'HOTEL-DE-YILLE · texte numérisé non relu

LOUIS XV APRÈS FONTENOY. — LES FÊTES DE L'HOTEL-DE-YILLE

La campagne des Flandres, couronnée par la bataille de Fontenoy, fut l'époque brillante du règne de Louis XV : le Roi avait alors quarante ans ; il venait de se couvrir de gloire à la tête de sa maison militaire : mousquetaires noirs et gris, chevaux-légers, grenadiers de France, gardes-françaises et suisses ; partout il avait montré le courage du digne chef des gentilshommes, au milieu du feu le plus terrible de la colonne anglaise (1). Entouré d'une noblesse dévouée, tout rayonnant

(1) Voir moD ï.ouis .VI'.

enrorc de jeunesse et (le force^ le Roi avait vécu (le Texistence des camps ; il avait assisté aux batailles et aux sièges, avec la même gaieté, la même élégance qu'aux fêles et aux soupers de Versailles, du divin Marly et de Choisy, résidence fleurie des bords de la Seine, douce retraite de la grande Mademoiselle après sa vie agitée.

Je considère le règne de Louis XV comme le dernier et le plus ravissant reflet de l'esprit gentilhomme, esprit perdu, enseveli sous les plis de l'antique cornette blanche.

Sous Louis XV, la noblesse fut à la fois brave, chevaleresque, ravissante, comme nous la reproduisent les pastels de Latour, les toiles de Boucher, les champs de bataille dessinés par Charles Parrocel : le Roi au milieu de ses troupes aux gracieux uniformes, blanc, bleu, jonquille, le chapeau coquettement placé sur l'oreille, la ganse blanche, Taiguillette sur Phabit, donnait luimême l'impulsion aux gais propos, aux belles histoires de galanterie : le gentilhomme allait au feu en manchettes, poudré à la maréchale, les eaux de senteur sur son mouchoir en point d'Angleterre : l'élégance n'a jamais fait tort au courage, et la politesse s'allie noblement à la bravoure.

Louis XV fut le roi qui eut le plus d'amis et

sut inspirer les plus tendres attachements. A une délicieuse figure, toujours belle à tous les uges de la vie, il joignait une dignité, une noblesse parfaite, un sourire gracieux un peu mélancolique et railleur, avec un manifeste dédain pourlesdoctrines philosophiques, et pour ces hâbleurs de principes qui détruisaient les croyances de la société; il aimait sa maison militaire et les chefs qui la menaient au feu : Richelieu, Soubise, Grammont, d'Ayen, Chauvelin, Tami de son enfance. Le Roi se tenait si bien à cheval qu'il s'y montrait supérieur même au maréchal de Saxe, deTavis de tous, le meilleur cavalier de Tarmée, Le tableau de Charles Parrocel qui représente la revue de la maison militaire, au Trou d'enfer, reproduit le Roi (1) à cheval, saluant avec un orgueil de gloire, les drapeaux, cravattes et cornettes de ces beaux régiments de sa maison.

Je n'ai rien à flatter et je n'ai rien à taire,

Je dois raconter simplement Les grandes actions ainsi qu'il sait les faire.

Je dirai qu'il porte ses pas, Des feux de la tranchée et des sièges aux combats ; Que si Louis le Grand renversa des murailles,

Le ciel réservait à son fils

L'honneur de gagner des batailles, Et de mettre le comble à la gloire des lis.

(i) La tête est de Vanloo.

Grand Roi, Londres gémit, Vienne pleure et t'admire,

Ton bras va décider du destin de l'Empire;

La Sardaigne balance et Munich se repent.

Le Batave indécis au remords est en proie,

Et la France s'écrie au milieu de sa joie :

Le plus aimé des Hois est aussi le plus grand (1).

Ainsi Voltaire louait le roi Louis XV après la campagne des Flandres, chevaleresque par tous ses héros : le maréchal de Saxe, Richelieu, Boufflers, Luxembourg, Duras, d'Harcourt, Biron, Soubise, Lowendhal, d'Havre; et cetle merveilleuse noblesse marchait au combat pleine de gaieté, suivie d'une charmante ambulance, le théâtre de madame Favart, « que le maréchal de Saxe portail dans ses bagages, » disait Tabbé de Voisenon, le spirituel vaudevilliste, A Tongres, la veille de la bataille de Rocoux, le maréchal de Saxe donna ordre à M. Favart, directeur de la Comédie, de faire un couplet de chanson, pour annoncer la bataille, comme un incident dont le succès n'était pas même douteux. Ce couplet fut fait tout de suite entre les deux pièces et chanté par une actrice fort aimable sur l'air de Tous les capucins du monde :

Demain nous donnerons relâche Quoique le directeur s'en fâche; Vous voir comblerait ses désirs ; On doit céder tout à la gloire.

(ij Épîtres, 1746.

Nous ne songeons qu'à vos plaisirs, Vous ne songez qu'à la victoire.

Ensuite on annonça pour le surlendemain une pièce, le Prix de Cythère et les Amours grivois, qu'on représenta eiTeclivement (1), car la trompette viclorieuse avait retenti à Rocoux. C'est à Toccasion de cette bataille que la veille fut composé le premier thème de la populaire et soldatesque chanson c\e?> Adieux de La Tulipe, restée comme une tradition dans l'armée toujours si pleine de gaieté et de bravoure :

Malgré la bataille Qu'on livre demain, Cà, faisons ripaille, Charmante Gatin ; Attendant la gloire.

Prenons le plaisir Sans lire au grimoii'C Du sombre avenir.

Tiens, serre ma pipe, Garde mon briquet.

Et si La Tulipe Fait le noir trajet, Que tu sois la seule Dans le régiment Qu'ait le brûle-gueule De ton cher amant (-2).

Tel était l'esprit de cette armée que le roi

(i) Mémoire pour servir au règne de Louis XV, il 1x6, (2) Les paroles sont de Mangenot, 1766, un des plus spirituels vaudevillistes et chansonniers.

Louis XV aimait avec prédilection, et qui à son tour adorail le roi de France. Ce prince avait moins de courtisans que de loyaux et sincères amis. Il traitait les gentilshommes avec cette politesse gracieuse et digne qui s'honorait en élevant les autres. Les femmes le chérissaient, tant à cause de sa charmante figare que pour la galanterie exquise de ses paroles et de ses spirituels propos. Un des traits dominants et je dirai le défaut capital du caractère du Roi, c'était de trop laisser apercevoir Tennui immense qui le dévorait : ses traits n'avaient que cette expression. Louis XV subissait le teriible châtiment qu'impose la satiété, cette froide flétrissure du cœur et de l'âme , il éprouvait le vide et l'impuissance du sensualisme. Et puis il avait vu tant de bassesses, tant de fausses idées, qu'il avait contracté une certaine nonchalance pour accomplir le bien; comme dit le poëte italien : a il laissait marcher le monde tel qu'il était. » Le Roi croyait peu à la probité humaine parce qu'il l'avait rarement rencontrée; il aimait les gens honnêtes, et pourtant il n'osait pas les appuyer et même s'en servir. Avec l'esprit le plus droit du monde et la volonté la plus franche, il n'eut jamais de système tranché qu'à la fin de sa vie, lorsque les parlements aveuglés marchaient à une révolution.

Une des négociations les plus considérables qui accompagna cette glorieuse campagne des Flandres contre l'Angleterre et l'Autriche, avait été le mariage de monseigneur le Dauphin de France avec rinfante d'Espagne. Louis-Auguste, Dauphin de France, tout jeune homme encore, avait suivi le Roi dans la campagne des Flandres. A ses côtés il assistait aux batailles et aux sièges : il y montra un haut courage et une sensibilité extrême, expression de son cœur et de son éducation, que l'intrigue essaya plus d'une fois d'exploiter.

Le roi Louis XV ordonna que les fiançailles fussent célébrées avec une grande solennité afin de distraire la cour et de s'étourdir lui-même, car il était profondément affecté de la mort récente de la duchesse de Châteauroux, son amie la plus tendre, la plus dévouée. C'était dans la famille si illustre de ]\esle que jusqu'ici le Roi avait choisi ses affections intimes : mesdames de Mailly, de Flavencourt, comtesse de Tournelle, créée duchesse de Châteauroux, maîtresses de caractères" si divers et néanmoins dominantes. Le roi Louis XV avait suivi les traditions de Louis XIV, accoutumé à prendre ses maîtresses parmi les familles de haute noblesse. Les Nesle valaient les Mortemart et mieux que les d'Aubigné-Maintenon. Autour de la duchesse de Châteauroux, vaillante, glorieuse.

adorée de lous, il s'élait fait un grand bruit, une liaute intrigue lors de la maladie du Roi à Metz. La duchesse fut renvoyée, chassée avec éclat, et n'avait trouvé d'autre ami fidèle que le duc de Richelieu qui la préserva de mille insultes en l'emmenant dans son propre carrosse. La faveur de la duchesse était revenue; niais la mort avait saisi sa proie au moment de son retour. Madame de Châteauroux^ belle, et toute parée comme pour un triomphe au milieu de la cour, fut frappée d'un mal étrange et sinistre qui l'enleva en quelques jours à la tendresse de Louis XV. Le Roi en fut profondément affecté (1), car elle était aimée avec orgueil comme un beau fleuron de la couronne, éclatante comme la gloire.

Il courut diverses légendes sur la mort de la duchesse de Châteauroux. On parla même du poison que l'on jeta dans la coupe d'un souper; comme si le poison le plus ardent, le plus subtil, n^était pas cette vive secousse de l'âme dans le passage rapide de la félicité aux douleurs, de la tristesse à la joie : l'imagination et le cœur sont les plus grands ennemis de la vie, ils nous tuent

(1) Il faut se défier delà correspondance autographe attribuée à la duchesse de Châteauroux. Il y a beaucoup de lettres faussés ou supposées, même parmi celles qu'elle adressait au duc de Richf'îieu.

bien pins srircnicnt que ia maladie. Madame de Châteanroux mourut le 8 décembre 17/ii, dans son bôlel de la rue du Bac. Le Roi en éprouva une vive douleur, je le j'épèle. M. d'Argenson écrivait au duc de Richelieu : a Notre pauvre maître a un visage à faire trembler pour sa vie. » Le Roi se fit peu à peu à Tidée de la mort qui fauchait rudement autour de lui. Il devint ferme, stoïque devant cette image de la mort, ju-qu'à faire croire qu'il était insensible et profondément égoïste.

Ce fut pour faire distraction à cette réelle douleur que la cour mit un grand éclat aux fêtes préparées pour le mariage de M. le Dauphin et de rinfante d'Espagne. A Versailles des pompes magnifiques, au château, dans les jardins, sur le canal ou pièce d'eau ; il y eut des voyages, des chasses à Compiègne, à Fontainebleau, des illuminations, des pêches aux flambeaux. Nul ne peut se faire une idée de Versailles à ce temps de haute noblesse. Nous autres enfants d'une maussade et sanglante révolution, nous voyons ces galeries de glace et d'or inondées d'un peuple aux vêtements épais, aux souliers ferrés et retentissant sur ces riches parquets comme un torrent limoneux sur de riches plates-bandes de tubéreuses et de roses panachées. Versailles aujourd'hui est comme une vieille et noble figure de marquise foulée et déchi-

l'éo aux pieds par les enfants des clubs; c'est la Mempliis du vieux régime, et pour notre génération^ les mœurs des gentilshommes sont plus étrangères que les habitudes des Romains de la décadence. Sous Louis XV, les fêtes gardaient encore un caractère de splendeur et de royauté : toute cette grande noblesse avait une haute manière de vivre, de servir et d'aimer le Roi et la monarchie. Le velours des habits se mariait bien aux tapisseries, aux glaces de Venise ; les dentelles allaient merveilleusement à ces vieilles porcelaines de Sèvres^ à ces vases d'agate ornés de topazes, d'émeraudes. L'infante Dauphine brilla dans toutes ces fêtes aux yeux de tous (1) et de monseigneur le Dauphin, profondément épris de sa femme; il était impossible d'avoir un amour plus vrai, plus ardent que celui de Louis-Auguste Dauphin de France pour l'infante Dauphine : elle n'était pas jolie, mais tel est le privilège donné aux filles d'Espagne , d'exciter des passions vives comme le soleil. qui les éclaire (elle mourut en donnnant le jour à une princesse, et Dieu sait combien elle fut pleurée). Jamais monseigneur le Dauphin ne put se consoler de cette terrible mort.

(1) Février, 17/i5.

La ville de Paris alors associée à toutes les joies, à toutes les douleurs de la famille royale, voulut dignement célébrer le mariage. Les fêtes furent riches. Le prévôt des marchands d'après les avis des échevins fit conslruire douze belles salles de verdure, au milieu de Paris, mode renouvelée des antiques fêtes de Charles VII (1). On était en plein hiver, le temps était dur, les arbres secoués par les grands vents, la pluie battante ; ces salles de verdure furent si chaudes^ si ingénieusement abritées, que parmi ces fleurs et ces arbustes on se serait cru dans un tiède et doux printemps (2). L'art de donner des fêtes municipales s'est un peu perdu, avec les traditions des métiers et de la bourgeoisie, noblesse du travail. Les arts de loisir ont fait place à Tindustrialisme, à Tentreprise, aux machines; le grand livre de la chevalerie et du blason est efTacé pour les artistes comme celui des gentilshommes, et le pêle-mêle a succédé à la distinction. La plus belle de ces fêtes fut donnée à PHôtel-de-Ville, le palaisde la bourgeoisie. HM. les échevins délibérèrent sur le genre de divertissement qui serait le plus agréable à la cour, et

(1) Gravures du cabinet de la Bibliothèque Impériale.

(2) On y distribuait toute sorte de rafraîchissements au peuple, et l'on y dansait avec grande joie. La Gazette de France en donne la description, 25 février I7=i5.

Ton jugea qu'un bal masqué ou déguisé pourrait mieux divertir le Roi. Il fut résolu que le bal aurait le caractère d'un grand concours de nations, de divinités mythologiques, et que les plus jolies femmes de la Bourgeoisie (1) se placeraient sur une estrade de velours, de soie et d'or, simples et élégamment parées, pour saluer Louis XV. Les courtisans pourraient admirer cette fraîche corbeille de jolis visages dont la bonne ville de Paris était fière à plus juste titre que la cour, car ces jeunes filles n'avaient ni rouge ni blanc, et pas de parures artificielles.

Parmi cette foule immense, pressée, gracieuse qui entourait la cour, le Roi put distinguer une jeune femme de vingt-un ans à peine, blonde, aux cheveux flottants, déguisée en Diane chasseresse; elle avait un costume de Nymphe, le carquois sur l'épaule, l'arc en main, et faisant mine de décocher une flèche au Roi. Le prince, toujours galant, s'approcha de la belle Diane et lui dit d'un air tout gracieux : « Belle chasseresse, les traits que vous décochez sont mortels. )> Après avoir jeté une spirituelle et tendre réponse, la Nymphe disparut parmi la foule pressée, laissant le Roi dans un doux ravissement. Il la retrouva quelques

(1) Voyez mon livre sur le maréchal de Richelieu»

instants après, reprit une conversation pleine d'esprit et (Vattrails, et à travers les épisodes d'une brillante causerie, le Roi crut reconnaître une jeune femme qui chaque fois que la grande chasse se dirigeait du côté de la forêt de Sénari, la suivait à cheval ou dans une conque élégante de cristal de roche, attelée de deux alezans. Louis XV, pour reconnaître cette aimable persévérance, lui envoyait quelques souvenirs de ses chasses, les nobles insignes des bêtes abattues : les cornes du cerf, la hure du sanglier, la tête du loup, la queue du renard, avec quelques faisans royaux et le coq de bruyère. Le château d'Eiioles qu'habitait la belle chasseresse était fort connu du Roi qui jusque-là, tout absorbé par madame de Châteauroux, ne prêtait que peu d'attention à la chasseresse de la forêt de Sénart; et celle-ci mettait une discrétion, une coquetterie extrême dans ses recherches pour ces distinctions royales, espérant le cœur entier et non point un vulgaire et passager caprice.

Page 1