‹ Madame la marquise de PompadourChapitre 4 sur 22 · LKS RÉSIDENCES ROYALES. — LES ORIGINES DE MADAME D'ETIOLES · texte numérisé non relu

LKS RÉSIDENCES ROYALES. — LES ORIGINES DE MADAME D'ETIOLES

Les environs de Paris au xviii^ siècle étaient couverts de vastes parcs taillésdans des forêts profondes : le territoire n'était pas découpé, déchiqueté en mille parcelles, planté de petites maisonnettes, mauvais décors de théâtre. Les splendides résidences de Louis XIII, Louis XIV et Louis XV étaient entourées, comme le Roi de ses pairs, de vieux ou d'élégants châteaux, propriétés des princes du sang^ ducs, marquis, vicomtes, présidents et conseillers de cours souveraines, et de ces riches habitations de financiers avec leurs beaux pars, leurs admirables salons, décorés des chefsd'œuvre de Watteau, Parrocel, Lemoine, Boucher et Latour. On ne sait plus aujourd'hui planter les forêts ni dessiner les grands parcs. Le culte des bois est perdu, et la cognée sans respect abat les arbres séculaires comme les guerriers du Tasse

— lo —

dans la foret enchantce frappaient sans pitié les ormes et les cèdres.

La vie de la noblesse était dans les châteaux, son culte, sa richesse héréditaire. Pour elle, les villes étaient des séjours chaque année pour quelques mois. Les gentilshommes y vivaient entre Topera, la comédie, dans leur hôtel du faubourg Saint-Germain, aux boulevards ou au Marais. Rien n'attirait le paysan, Touvrier de la terre dans la ville. Il vivait autour du château où étaient le repos et le travail, la pharmacie, les secours à la vieillesse. Nulle contrée au monde ne présentait une masse plus imposante de forêts et de grands bois que Tlle de France. Au nord, depuis Enghien, Montmorency, l'île Adam, jusqu'à l'admirable forêt de Compiègne, théâtre des grandes luttes de la première race. A l'ouest, les bois de Meudon, de Satorv et de Saint-Germain jusqu'à Rambouillet. Au midi, Fontainebleau avec sa forêt si épaisse jetée là parla création, forêt profonde et inculte oii le roi Philippe-Auguste s'égara. Rambouillet avec ses beaux taillis, ses grands étangs et la plus riche garenne du monde (1). Rambouillet, quoique le domaine apa-

(IJ C'est même de Rambouillère Cnom de vénerie pourdé^ signer une vaste garenne), que Rambouillet a pris son noiiii En anglais^ rabbit, signifie encore lapin.

nage du (hic du IVMilliiùvi'e^ avail souveril la visite (]n roi Louis XV. Le noble duc y fit bâtir d'abord de vastes communs à l'usage des chasses royales, el plus tard Louis XV lui-même fit élever le riche pavillon de Saint-Hubert qui se mirait dans le grand étang : Saint-Hubert, belle et antique légende du moyen-âge, si favorable aux chasseurs. Il y avait chasse partout, môme dans les taillis du bois de Boulogne, où le Roi faisait embellir le grand pavillon de la Muette, à côté du monastère royal de Longchamps et de la vieille église du xiii^ siècle. Le bois de Boulogne était une sorte de dépendance des bois étages de Saint-Cloud et de Meudon, peuplés de loups, sangliers et louveteaux, à l'époque des chasses de Monsieur, duc d'Orléans, frère du roi Louis XIV, le chef et protecteur des capitaines de louveterie en France.

Le lieu favori des chasses de Louis XV, depuis son enfance, avait toujours été la forêt de Sénart, enclavée entre deux rivières, baignée en son centre par l'Yère, merveilleusement placée pour la grosse et petite vénerie. Le roi pouvait s'y rendre de Versailles et de Marly par la magnifique chaussée qui du bois de Satory suivait Verrières , Châtenay, Sceaux et la Croix~de-Berny, pays splendide, accidenté, d'où le roi se rendait à sa résidence de prédilection, le château de Choisy.

Sur le charmant coleau qui descend de Tliiais jusqu'à la Seine, la grande Mademoiselle avait l'ail construire après la Fronde un ravissant château. Mademoiselle aimait celle roule d'Elampes, de Corbeil et d'Orléans, ihérure de ses chevaleresques exploits aux jours agités de la guerre civile. Mansard avait construit les bâtimenls, qui se composaient d'un vaste pavillon au centre et de deux ailes élégantes à fer à cheval fermées par une grille de bronze ouvragé ; le parterre dessiné par Le Nôtre descendait en espaliers jusque sur les bords de la Seine (1), serpentant au milieu des prairies émaillées de fleurs. Ce n'était pas sans motif que le nom de Choisy avait été donné à ce beau coteau; madame Deshoulières avait chanté ces vertes prairies :

Sur ces bords fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis.

Les jardins de Choisy étaient renommés par leurs espaliers tout de fleurs, par leurs rosiers et leurs jasmins aussi beaux que ceux de Sceaux- Penthièvre, où l'on vovait de vastes labyrinthés, des murailles de verdure peuplées de statues

fi) 1669.

niytliologiques, la naissance de Vénus, Diane chasseresse, Pan et les Satyres lascifs poursuivant les Nymphes éperdues : la grande Mademoiselle, comme mademoiselle de Scudéry, aimait la riante mythologie aussi bien que les romans de chevalerie du moyen-âge.

Louis XIV qui avait acheté Choisy (1) pour avoir une maison de campagne, venait rarement l'habiter. Mais Louis XV en avait fait son séjour de prédilection, ou comme on le disait alors, sa petite maison, rendez-vous de chasse, repos de vénerie, pour souper après le courre. Madame de Châteauroux adorait Choisy, petite bergerie si on la comparait aux grandeurs de Versailles et de Marly. Durant toute la campagne des Flandres, Louis XV avait toujours occupé le château de Choisy; de là ce nom de douce familiarité donné par le peuple : Choisy-le-Roi, village créé par Louis XV. Le peuple depuis a dévoré le manoir de son fondateur (2) : la vie est une grande ingratitude des générations nouvelles pour les générations mortes.

A deux petites lieues de Choisy commençait la forêt de Sénart, où Louis XV avait fait construire

(2) Il ne reste plus trace de ce château. — Voyez mon Louis XV,

un pavillon foit commoile à la Cioix-dii-Centre, vaste rcnJcz-vous de chasse comme on savait les faire alors, création dont la trace est perdue. Le chenil de la forêt de Sénart élait réputé entre tous par le bel accouplement des meutes et l'éducation des limiers; la forêt s'étendait presque sur une étendue de huit lieues avec un choix de terrain, semis et essence de bois. 11 v avait alors de si habiles veneurs qu'ils savaient les préférences du gibier pour chaque arbre, arbuste, genêts, fleurs, et la forêt était disposée pour attirer à la fois dans chaque partie du parc le cerf, le sanglier, le chevreuil, le faisan et jusqu'à la grive amoureuse du genièvre. Les livres de chassoi du roi indiquent les coups merveilleux de Sa 3Iajesté, un des meilleurs et des plus habiles tireurs de France (1). Jamais il n'avait été désarçonné, ni atteint par le sanglier et le cerf même en rut. Dieu sait si le Roi s'exposait dans ses courses hardies à travers la forêt. Il valait alors la peine de courir les bois dans les grands taillis, car lâchasse se faisait par mille pièces de gibier. Le livre si précis des chasses royales porte à 99 le nombre des cerfs forcés par le Roi en l'année 1743; 87 en 17/i4; 70 en 17i5 (époque de guerre) , dans les forêts de

(1; Bibliothèque Impériale. Il abattait jusqu'à trois cents pièces dans une journée.

Rambouillet et Compiègne, Sénarl et Fontainebleau ; plus tard le nombre en futdoublc (1). Chacune) de ces chasses avait son histoire dans cette espèce de livre d*or de la vénerie. qu*on ne sait plus tenir.

Les chasses du Roi était la vie de toute la canipngne à dix lieues tout autour des grands bois. On s'est complu à dire que le paysan était alors malheureux, sans ressource, serf immonde; et pourtant s'il en était ainsi, et en faisant la part de la poésie ou de l'imagination, d'où vient que Watteau, Boucher, Lancret ont presque toujours choisi leurs types dans les bergeries? D'où vient que Collé, Maimontel et le maussade Rousseau lui-même, ont fait de leur Lubin ou de leur Colin et de leur Annette le type de la fraîcheur et de la grâce? D'où venaient ces ravissants costumes que les marquises cherchaient à imiter? Etait-ce purement de l'idéalisme, et si le type n'avait pas existé, au moins un à peu près, les aurait-on osés en peinture ou sur la scène ?

A l'extrémité de la forêt de Sénart , après les Melliotes et Soisy , au point où la Seine belle et large s'étend jusqu'aux premières maisons de Corbeil, s'élevait le joli châleau d'Etiolés, un peu au

(1) Le nombre des cerfs forcés fat do ib\ en 1760

delà et à gauche du pont d'Évri, dans une situalion ravissante (I), véritable création de fée, avec tout le luxe et le goût des arts (|ui caractérisait le xvm^ siècle. Les vastes taillis qui s'étendaient depuis Montgeron, Brunoy, jusqu'à Étioles, semblaient être choisis de prédilection par les riches financiers : les frères Paris les avaient mis à la mode, et Ton ne peut dire toutes les folies de goût et de dépenses que le marquis de Brunoy (2) avait faites à son château princier. C'est dans la forêt de Sénart que Bourret, le fermier-général, avait construit le pavillon que Louis XV avait promis de visiter, et qu'il appela même la Croix-Fontaine, du nom du petit village près duquel il était bâti. Tout est aujourd'hui détruit à Croix-Fontaine, excepté ces beaux caveaux de marbre, ruines déjà auxquelles se rattachent des légendes. Le pavillon, de Bourret (3) était surtout remarquable par ces gracieux objets d'art inimitables, ces cabinets en porcelaine de Chine et du Japon, ces escaliers en biscuit de Sèvres avec des rampes de cristal de roche, liées de hligranes d'or et d'ar-

(1 j J'écris ces lignes en face du château d'Étiolés, gâté par une élégance bourgeoise.

(2) Fils de Paris de ÎMontmartel, banquier de la cour; il avait acheté le marquisat de Brunoy.

(3) Sur l'origine de Bourret, voyez mon livre sur les Fermiers-genéraux.

gent, (|iic foulait de ses pieds mademoiselle Gaussin, la divinilc du lieu : celle gracieuse Zaïre à qui Voltaire avait adresse ces jolis vers :

Jeune Gaussin, reçois moa tendre hommage,

Le château d'Élioles, depuis érigé en marquisat, était la propriété en fier de Jean-Baptiste Lenormand (qui prit le nom d'Étiolés) et neveu du riche Lenormand de Turneheim, fermier en titre, syndic de la compagnie, et Thomme le plus considérable des fermes^ générales, amateur distingué de tableaux et de sculptures, l'ami des artistes, MM. de Turneheim et d'Étiolés recevaient dans leur château les poètes et les beaux esprits : Voltaire, Maupertuis, Cahusac, Montesquieu et le gracieux abbé de Bernis (1), gros poupard fort spirituel , tous commensaux du château d'Étiolés, comme aussi des salons des fermiers -généraux, d'Helvétius et de M. de la Popelinière, société de gens d'esprit, charmante, flatteuse, médisante souvent et qui n'a pas épargné ses généreux Mécènes.

Le 17 janvier 1739, M. Lenormand d'Étiolés avait épousé mademoiselle Jeanne- Antoinette

(1) Dans son portrait aux galeries de Versailles, il est fort coloré et porte trois mentons avec une certaine grâce.

Poisson, lillc d'Anloinc Poisson, premier commis dans les bureaux des frères Paris, ces habiles (inanciers, et qui devint lui-même un des fournisseurs de vivres et viandes aux Invalides. (C'est ce qui a fait dire à Voltaire qu'il avait été boucher des Invalides). Il est essentiel de bien connaître à cette époque la situation des grands financiers afin de s'expliquer la vie un peu agitée d'Antoine Poisson. Dans les dernières années du règne de Louis XIV, les financiers avaient rendu de grands services à TÉtat. Chamillard , le plus habile des contrôleurs-généraux, s'était adressé à eux avec confiance; Chamillard, que le désœuvré et mauvais diseur Saint-Simon n'a peint que comme un joueur de billard, était un de ces esprits justes et hardis à la fois qui comprennent et dominent les situations délicates. Il eut à lutter contre les railleries des gens de haute naissance qui ne lui pardonnaient pas sa petite origine, et contre la routine des emprunts usuraires à Gênes, Venise, Amsterdam. Louis XIV avait à combattre TEurope coalisée; le trésor était vide; si les égoïstes tels que Saint-Simon et Noailles refusaient leur argenterie, le Roi envoyait la sienne à la Monnaie ; Chamillard (1) et après lui Desmarets eurent re-

(1) Voir mon Louis A7T'.

cours aux financiers, à Crozat, Samuel Bernard, aux (ils (lu riche Rambouillet (1); ils purent réunir environ 50 millions de livres qui aidèrent singulièrement Villars dans sa glorieuse campagne.

A la mort de Louis XIV, le danger de Tinvasion passé et la paix signée, il se fit une réaction contre les banquiers, tous dénoncés à la vengeance des multitudes sous le nom de maltôtiers. Le Régent, pour se procurer des ressources et conquérir la popularité inhérente à toute réaction, forma une chambre ardente d'examen et de restitution, et tous les financiers furent arbitrairement taxés et rançonnés sans merci.

Beaucoup de beaux châteaux situés hors de Paris : La Malmaison, Baville, Villiers, Maisons, Gros-Bois, Angevilliers, Angerville, furent bâtis ou agrandis à la suile des bonnes épices gagnées par les membres de la cour de justice, dans la liquidation pour M. le Régent. Les confiscations sur les gens de finances furent au reste très-populaires, et il n'y a pas de meilleure mesure que celle qui vous enrichit aux applaudissements de tous. On chantait donc aux halles de Paris :

Pleurez, gens de finance, Vos beaux jours sont passés,

(1) Du faubourg Saint-Antoine. Il a donné son nom à la rue qui s'abrite encore à l'ombre de ses jardin?.

Le Régent veut que d'importance Vous soyez tous étrillés.

Que Desmarets soit écorcbé Et par menus morceaux haché, Personne n'en sera fâché.

Ainsi sont toutes les réactions. On raille les gens que Ton dépouille et quelquefois même que Ton tue pour s'épargner une restitution dans Tavenir.

Jean-Baptiste Poisson avait été compris dans ces condamnations delà chambre ardente comme fournisseur de l'armée de Villars pour les blés et la viande, et comme il ne put satisfaire les gens de justice, il fut obligé de s'enfuir. Le système de LaAv tombé, il fallut comme toujours* recourir aux banquiers et fermiers-généraux. A l'agiotage il fallut substituer les opérations sérieuses du crédit, et la liquidation du système de Law fut confiée au trois frères Paris. Dans cette nouvelle période de l'histoire des financiers, ceux-ci conquirent une grande imporiance, et l'on peut en prendre un exemple dans Samuel Bernard. A celte époque il était d'usage que les riches financiers en achetant une terre, marquisat, comté, baronnie, en prissent le nom. Le titre était attaché au fief, usage véritablement conservateur. La terre était tout dans la hiérarchie (1) : le vieux Samuel

(1) Le nom primitif s'effaçait, on ne connaissait plus que les comtes de Rieux, de Bellisle, marquis de Brunoy, d'Étiolés.

Bernard olait donc devenu comle de Rieux. Il avait marié ses filles et sa petilc-fille aux Lamoignon, aux Mirepoix , avec chacune un million de dot. La dernière de ses filles épousait le président à mortier Mole avec douze cent mille livres de dot (1) ; il venait de payer pour cinq millions de dettes à ses fils, et lui encore riche de plus de 50 millions avait un faste immense en ses trois hôtels de la place, des Victoires. Sa seule table coûtait cent cinquante mille livres et ses terres fourmillaient de gibier, ses rivières et ses étangs des poissons les plus délicats. Jean-Baptiste Poisson, rentré dans les bureaux des frères Paris, aida leur travail difficile et trop arbitraire pour rester dans les conditions de la justice et du possible. Sa femme, d'un grand esprit, fille de financier, fort liée avec tout le parti philosophique, recevait dans son salon tous les gens de la ferme et donnait à sa fille, charmante enfant, Jeanne-Antoinette, la plus brillante éducation (2). Douée d'une imagi-

(d j Ces mariages étaient fort critiqués :

0 temps! ô mœurs! ô siècle déréglé !

où l'on vit déroger les plus nobles familles ;

Lamoigûon, Mirepoix, Mole,

De Bernard épouser les filles ; Ils sont les receleurs du bien qu'il a volé.

(2) Née en 1723, sous le ministère de M. le Dac. Voir mon Louis XV,

nalion vive, ardcnlc, avant quinze ans elle dessinait et gravait à ravir. Elle jouait du luth, de la basse, instrument alors à la mode et qui faisait si gracieusement ressortir tous les contours suaves de la femme, ainsi qu'on le voit dans les toiles de Miéris.

Jeanne-Antoinette Poisson avait quinze ans lorsqu'elle épousa le sous-fermier-général Lenormand, seigneur d'Étiolés, le neveu de M. Lenormand de Turnelieim, un des syndics de la fermegénérale. De l'aveu de tous, mademoiselle Poisson était ravissante et riche. Ce mariage dans la haute finance n'avait rien d'étrange et d'inégal ; la fille d'un fournisseur d'armée, jolie, admirablement élevée, épousait un sous-fermier. Voltaire, avec sa médisance accoutumée, ne manque pas de dire que madame Poisson (.1) élait la maîtresse de M. de Turneheim et qu'elle avait spéculé sur les charmes de sa fille (2). Voltaire se complaît à ces scandales des chroniques : la vie privée n'a jamais de mystère à ses yeux, et il lève tous les voiles pour plaire à une génération si facile de mœurs.

Ce mariage donna un éclat nouveau à la so-

(1) Elle était elle-même fille d'un riche financier, Jean- Baptiste de la Motlie, fournisseur de vivres de l'armée.

(2) Mémoires de Voltaire, n*^ 5, livre plein de haine et de rancune.

ciclé d'Elioles et au salon de M. de Turneheini. Il n'existe pas de portrait original de madame d'Étioles à quinze ans. Tous les contemporains disent qu'elle était éclatante de grâceet d'esprit, et qu'elle se fit une petite cour à elle, cour gracieuse d'artiste et de gens de lettres qu'elle étonnait et enivrait par tous les prestiges de sa voix, de sa conversation et de ses talents ; elle montait hardiment à cheval, ou bien elle conduisait elle-même un phaéton dans les allées les plus sinueuses de la forêt de Sénart, partout où le Roi menait sa chasse; vêtue d'une façon souvent étrange et toujours coquette, elle attirait les veux de tous. On ne parlait à Ghoisy que de la nymphe du bois de Sénart, qui souvent se montrait un faucon sur le poing, comme une châtelaine du moyen-âge : bel art perdu que celui de la fauconnerie, et quels beaux oiseaux que les faucons ou les émérillons ! Et cependant aimée de son mari, madame Étioles avait peu donné lieu à la médisance. Elle eut de M. Lenormand, une petite et charmante fille qui reçut en baptême le nom d'Alexandrine (1). A Etioles la vie de la jeune châtelaine se partageait

(l) C'est cette enfant pour laquelle madame de Pompadour rêvait les plus hautes destinées. Le maréchal de Richelieu se vante d'avoir refusé les fiançailles avec le duc de Frorisac.

entre les beaux-arts, les causeries d'esprit, cl les soins donnés à la petite Alexandiine. Le séjour au château absorbait huit mois de Tannée, comme c'était Thabitude des grandes maisons; on en passait quatre à Paris dans l'hôtel de M. de Turneheim, rue Croix-des-Pelits-Champs. Toutes les rues qui s'étendaient de la place Vendôme à la place des Victoires venaient de se construire pour la haute finance autour de l'hôtel des fermes. La place des Victoires où était l'hôtel de Samuel Bernard venait se rattacher à la place Vendôme par la rue des Petits-Champs peuplée de gros financiers.

LA lAYELR DE MADAME DE rOMPADOlR.

Il faudrait profondément creuser les mystères du cœur de Louis XV, pour rechercher la cause première de ces attachements publics et adultères de la dernière partie de son règne. Comment se fait-il qu'un Roi si sage d'abord, si attaché à la reine Marie Leczinska, à ce point de ne pas trouver de femme plus belle, plus désirée, se jeta tout d'un coup dans les bras de maîtresses publiques? Comment cette innocence se transforma-t-elle en un libertinage ennuyé? Est-ce parce que la société si corrompue de la Régence agit sur lui d'une façon désordonnée et provocante? Ou bien, la reine Marie Leczinska avec ses froideurs, ses scrupules (1), ses clôtures, ses verrous, fut-elle

(1) Le Roi s'en plaignait publiquement et en particulier au duc de Richelieu, Voyez mon travail sur le Maréchal de Ri-^ chelieu»

un peu la cause innocente de cel abanilon d'un Roi ardent comme le pelil-fils de Henri IV pour la galanterie et Tamour?

La conduite de la reine Marie Leczinska à Tcgard de Louis XV fut plutôt Texpression d'un devoir accompli, que d'un amour tendre et passionné. La Reine était comme une statue de la Junon du Nord, taillée dans les marbres de la Baltique, sorte de Vénus froide comme la Freya des Scandinaves : son portrait que Pon voit encore à Versailles et qui la reproduit à tous les âges de la vie, nous représente des traits d'origine slave sans animation (1), même sans jeunesse, sans passion et marqués d'une résignation trop pieuse aux décrets de la Providence, ce qui énerve tous les actes de la vie et ne laisse plus de libre et vif arbitre pour !a volonté.

Une remarque historique à faire est encore celle-ci : tant que le Roi s'adressa aux dames de nobles maisons, pour y chercher des distractions adultères, la cour ne s'en plaignit ni ne s'en étonna autour de lui. S'il fut, en effet, une suile de liaisons scandaleuses et immorales, c'est Tamour étrange du Roi pour les quatre filles de l'illustre maison de Nesle ; et pourtant nul ne s'en étonne.

(1) Galerie des portraits. Il existe six portraits de la ReinCé Boucher même n'a pu l'animer.

On loue même la douceur pieuse de madame de Mailly, la grâce éléganle et un peu. hardie de madame (leFlavencourt, et surtout le courage et l'orgueil tout français de la duchesse de Châteauroux au milieu des guerres. Grandeur d'âme, héroïsme, désintéressement, on lui accorde tout : nouvelle Agnès Sorel, on dirait qu'elle conduit le Roi à la victoire. Mais tout change dès que Louis XV ne choisit plus ses amours dans la haute noblesse, parmi les dames titrées; alors on l'accuse de mœurs dissolues, de passions vulgaires;

C'est une petite bourgeoise Élevée à la grivoise (1)

qui préoccupe raltention du Roi, et la haute noblesse, ni ne le comprend^ ni ne le pardonne. Presque toutes les passions du Roi pour mesdames de Nesle se rattachaient à une intrigue, à un système, à des ambitions politiques, et Louis XV ne voulait plus qu'une coterie de cour dominât par son cœur. Ces sortes de liaisons élevées avaient des conséquences fort sérieuses au point de vue de la famille. Quand le roi avait des enfants de ses maîtresses de grande naissance, il était pressé, entouré pour les reconnaître, pour les légitimer et

(\) Noël de cour, avril 1751.

alors il fallait des apanages, des dolalions considérables, des propriétés de la couronne. Combien n'avaient pas coulés à Henri IV les ducs de Vendôme et môme Beaufort? Et à Louis XIV celte longue suite de légitimés qui avait abouti aux intrigues du duc de Maine sous la régence? Les bâtards, reconnus, légitimés, apanages, étaient un embarras quand ils ne devenaient pas un danger pour la monarchie.

Louis XV eut des enfants naturels, ressemblant à sa belle figure, traits pour traits. Ne serait-ce que ce joli abbé de Luc, qu'on appelait le demi Louis, à causedelasimilitude(l]; le Roi fit un sort à chacun de ses enfants, des dots aux. filles, modestes et honorables, qu'il maria à des gentilshommes ; il n'éleva jamais ses bâtards jusqu'à l'égalité de ses parents et des princes de sa lignée, et en cela le Roi rendit hommage à l'esprit de famille. Le roi habila Choisy durant les quartiers d'hiver de 17/iù, toujours préoccupé de sa jolie Diane de rHôtel-de-Ville. Je me hâte de passer à travers les détails d'une intrigue de bal. Car bientôt il fut question d'un attachement sérieux. Au châleau d'Etiolés, indépend im ment des convives or-

(1) Le petit abbé de Luc était adoré par ses sœurs, Mesdames, filles de LouisXV, si gracieuses et si bonnes pour les enfants de leur père.

(Jinaires, Voltaire, llclvélius, Montesquieu, Bernis(1), Fontenelle (qui avaient vu renfance de madame trÉtioles), venaient liabiluellement, le duc de Richelieu, le prince de Soubise^ le comte de Chauvelin, les amis de Louis XV. L'objet constant de la causerie était toujours le Roi; ses chasses hardies, la beauté de ses traits^ les grâces parfaites de ses manières. Tant que la duchesse de Châteauroux avait vécu, madame d'Étiolés n'espérait pas la remplacer, et trop habile pour accepter un rôle secondaire et de passage, elle attendait avec coquetterie que le temps vînt. Toujours trèsempressée aux chasses du Roi dans la forêt de Sénart^ son apparition au bal de l'Hôtel-de-Ville^ avait été comme le couronnement de sa pensée ambitieuse. Madame de Châteauroux n'existait plus, le poste était vacant à Versailles.

La jeune d'Étiolés suivait, disait-on, les conseils du duc de Richelieu très-fidèle jusqu'à sa mort à la duchesse de Châteauroux. Une justice à rendre aux Richelieu, c'est que jamais aucune femme dans leur famille n'avait aspiré au titre toujours avili de maîtresse du Roi, différant ainsi des Noailles, des Mortemart, qui devaient une partie de leur éclat, de leur richesse et de leur grandeur aux favori-

(1) L'abbé de Bernis avait son logement au château. Les poètes y habitaient constamment.

les(l). Le duc de Richelieu était l'ami, le cunseillardes maîtresses de Louis XV, mais il n'aurait jamais souffert que sa femme (une Guise) ou sa sœur, ou sa fille, depuis comtesse d'Egmont, devînt la favorite même du Roi de France. Les Richelieu à travers la légèreté apparente de leur caractère, gardaient quelque chose de l'empreinte superbe du grand Cardinal en tout ce qui touchait la pureté de leur blason.

Le triomphe de madame d'Étiolés fut une négociation plus sérieuse qu'on ne Ta écrit. Louis XV déjà fortement ébranlé durant sa maladie à Metz par les pensées de concessions, pouvait accepter les conditions du parti du Dauphin et faire un ministre de son choix. Après la m3rt de la duchesse de Châteauroux (triste épisode qui avait profondément secoué le cceur et Tâme du Roi) il fallait lui donner une amie qui se prononçât contre le système trop sentimental de Monseigneur. C'est dans ce but que le duc de Richelieu et les amis du Roi, Soubise, Chauvelin, d'Ayen, portèrent les yeux sur madame d'Étiolés. Par ses liaisons elle appartenait à l'école philosophique, dessinée dans l'esprit du xviii® siècle. Madame d'Etiolés devenue favorite sans avoir, par sa fa-

(1) Mesdames de Montespaa et de Maiatenon.

mille, rimportance nobiliaire de madame de Cliâeaiircux, maintiendrait le parti fier et glorieux de rhonneur national, en secouant la sensibilité extrême et la tendance pacifique du Dauphin. Liée avec les fi nanciers comme la marquise de Prie, elle pourrait facilement trouver des emprunts, des liquidations, des ressources pour répondre à la situation difficile des finances au milieu des sacrifices de la guerre. Enfin, elle ferait goûter au Koi des distractions que jusqu'ici il avait un peu trop dédaignées : les jouissances deTesprit, des beauxarts et de la littérature. Madame d'Éiioles, peintre, graveur, musicienne, donnerait au Roi les plaisirs d'un salon; douée des charmes infinis d'une causerie brillante et ornée, elle entraînerait Louis XV par un mot, par une juste considération, car elle était à la fois femme d'esprit et d'affaires.

D'après la chronique scandaleuse, la première entrevue fut préparée (1) dans l'hôtel de M. Lenormand de Turneheim, rue des Petits-Champs, hôtel qui s'étendait avec les jardins, rue du Bouloi, près de l'hôtel des fermiers-généraux dont M. de Turneheim était syndic. Ces petits détails de boudoir ont peu d'importance : le Roi s'y rendit plusieurs fois dans le plus grand incognito et trouva

(i) Janvier 17Zi5.

un charme particulier à la causerie de madame d'Etiolés. Il n'existe, je le répète, aucun portrait qui se rattache à cette première période de jeunesse et de grâce de madame d'Étiolés. Le pastel de Latour, le portrait, œuvre si finie de Boucher (1 ), se reportent à des périodes de la vie plus avancées : dans tous ses portraits, la marquise a de beaux yeux, le front haut, le nez un peu fort, la bouche grande, mais ce que le pastel et la peinture ne pouvaient rendre, c'est l'extieme vivacité du regard, le jeu charmant de sa physionomie, l'esprit infini d'une causerie inépuisable; puis une raison pénétrante qui allait à la solution immédiate des affaires. Enfin mille talents réunis de l'artiste qui peignait et gravait à ravir et par-dessus tout, une sensibilité extrême qui s'associait à toutes les gloires, à toutes les joies, à toutes les inquiétudes du Roi pour les apaiser et les distraire; une toilette toujours choisie et pleine d'invention , des fantaisies de meubles, des objets d'art et de tapisseries se succédant avec rapidité dans les mille riens d'une vie élégante ; la passion des bâtiments, des jardins, des points de vue, ces féeries que la puissance du goût et de la fortune peuvent créer; une variété incessante de distrac-

(1) Madame de Pompadoiir servit aussi de modèle à Boucher pour son tableau de Vihius enchaînée par l'Amour.

lions, voyage^ chasse, comédie, beaux-arts : c'était toujours Armidc et ses enchantements consacrés au plaisir du Roi. Tout se passait jusque-là dans le plus grand mystère. Madame d'Ëtioles suivit secrètement le Roi dans celte campagne de 17/i5, couronnée par Fonlenoy : il n'y eut ni publicité, ni scandale au milieu de l'armée. Le maréchal de Saxe se faisait suivre par le théâtre de madame Favart; les dames de la cour s'attachaient aussi à quelques gentilshommes. Madame d'Étiolés voulut avec hardiesse suivre le camp et partager les fatigues du Roi; elle y montra de la fermeté, du dévouement , du courage, elle y parut vêtue en jeune mousquetaire, et le duc de Richelieu la prit sous son aile, dans ce qu'il appelait son bagage élégant. Il n'était pas rare alors de voir des dames sous les tentes des chevaliers, beau souvenir du moyen-âge.

La faveur de la jeune et belle madame d'Étiolés devait être le triomphe de la coterie des gens de lettres, des philosophes, et c'était une tâche difficile, un résultat immense à obtenir auprès de Louis XV qui ne les ainjait pas . mais l'attitude un peu trop sévère et maladroiie qu'avaient prise les amis du Dauphin durant la dernière maladie de Sa Majesté, les conseils persévérants du duc de Richelieu , les charmes spirituels de madame

d'Ëlioles déterminèrent le Roi à une publicité que pendant six mois il avait évitée avec un grand soin afin de ne point blesser la Reine.

La première condition d'une vie commune à Versailles, à Choisy, fut la séparation de corps et de biens de madame d'Étiolés avec son mari, séparation qui fut judiciairement prononcée par le Châtelel (1). M. Lenormand d'Étiolés avec beaucoup de dignité s'éloigna^de Paris, en acceptant une haute inspection dans les fermes-générales, avec la survivance de la charge de son oncle (2) ; il ne demanda rien au Roi ; la petite Alexandrine sa fille resta aux soins de madame d'Étiolés qui la mit au couvent pour son éducation.

Il fut ensuite convenu que madame d'Étiolés changerait son nom avec son titre pour effacer toute trace du passé ; et Ton trouva que le titre et le marquisat de Pompadour avaient fait retour au domaine (3). C'était un nom illustre de la province du Limousin, la plus riche en fortes genlil-

(i ) Tout ce qu'on a dit d'un accommodement de M. d'Étiolés avec la marquise de Pompadour, est pure médisance des faiseurs de Mémoires. M. Lenormand d'Étiolés partit pour la province avec une commission de la compagnie des fermiersgénéraux.

(2J Février 17/15.

(3) Il avait été concédé au prince de Conti : Louis XV le racheta.

hommeries; c'est pourquoi Louis XIV qui n'aimait pas la noblesse indépendante et provinciale, l'avait fait ridiculiser en M. de Pourceaugnac de la province du Limousin par son pamphlétaire et spirituel tapissier Pocquelin de Molière (1). Le Roi donna donc le litre de marquise de Pompadour à madame d'Étiolés avec un revenu suffisant pour tenir son salon (2). De cette manière madame d'Étiolés ne compromettait plus le nom de son mari dont elle était légalement séparée : ce nom de finance fut entièrement oublié, et l'on ne connut plus que celui de la marquise de Pompadour. Comme il fallait également assurer un revenu à la nouvelle marquise, et que la terre de Pompadour était un titre seulement avec moins de 4,000 livres de rente, le Roi acheta pour madame^ le marquisat de Crécy en Brie de 25,000 livres de revenu.

Comme dame titrée, la nouvelle marquise dut être présentée au Roi, à la Reine, aux princes et aux princesses delà famille. Elle accomplit ce devoir avec une convenance, une dignité parfaites, conduite par la princesse de Conti que le roi en chargea : les révérences furent élégantes: la Reine

(1) Voir mon livre sur Mademoiselle de La Vallière,

(2) Le dernier des Pompadour avait été compromis dans la conspiration de Cellamare.

adressa quelques paroles bienveillantes à la marquise; elle lui lit même des questions fort gracieuses sur plusieurs des dames qu'elle avait connues (1). La marquise en saluant la Reine avec un respect particulier lui répondit : « Madame, je désire passionnément accomplir tout ce que Votre Majesté m'ordonnera pour son service.)^ Au reste, la marquise de Pompadour n'eut encore à celte période aucune fonction auprès de la Reine. Son séjour habituel fut Choisy, petite maison du Roi qu'elle préférait à toutes les autres. Ce fut elle qui confirma au château et au bourg le nom de Choisy-le-Roi qui lui est resté après la dévastation, les ruines et les tristes ravages de l'esprit 'industriel (2).

L'avènement de madame de Pompadour opéra un changement surtout dans le système financier. La marquise mit aux pieds du Roi tout le dévouement des fermiers-généraux que le contrôleur Orry avait blessés, et qu'elle fit remplacer par M. de Machault, lié aux intérêts de la ferme-générale, esprit très-avancé dans les théories de la

(1) Les premières amies de madame de Pompadour étaient la duchesse ^e Lauraguais, la marquise de Bellefonds et madame d'Estrades.

(2) Il ne reste pas trace du château royal de Choisy, pas même un buste à la maison commune pour rappeler le souvenir du Roi, son bienfaiteur.

nouvelle école (1). On élait en pleine guerre. La campagne qui allait s'ouvrir imposait des sacrifices d'argent et nécessilait des emprunts. M. de Machault, de concert avec la marquise, ne reculait devant aucun plan, devant aucune nouveauté : M. de Machault, économiste hardi, espérait obtenir du Roi par Tascendant de la marquise Taulorisation de faire servir une partie des biens du

clergé aux dettes de TEtat. Frédéric de Prusse conseillait fort cette spoliation à BL d'Argenson. La marquise, très-osée dans ces idées, avaitelle assez d'ascendant pour les faire accepter par le Roi? C'était difficile, car Louis XV était l'expression d'un respect profond pour l'Eglise.

Avec madame de Pompadour, le parti philosophique essaya d'entrer dans les affaires : Voltaire en tête recevait une mission et un poste au département des affaires étrangères. Il faut être juste envers lui : ses livres, à travers sa triste monomanie d'impiété, révèlent des idées pratiques et fer-

mes, le respect pour la hiérarchie d'Etat, les distinctions et l'aristocratie , le dédain pour les parlements et le mépris pour les classes infimes de la société. Voltaire était aristocrate par goût; il aimait les cours, et les coups d'autorité, il fut

(4) Machault d'Arnouville, ami du comte d'Argenson, Sa nomination est do décembre 17/i5.

loyal dans son attachement pour Louis XV. Ce prince, quoiqu'il n'aimât pas passionnément les gens de lettres, accueillit bien Vollaire qui désormais le loua sans mesure (1). 11 disait au Pioi dans son poëme de Fontenoy :

Quoi, du siècle passé le fameux satirique Aura fait retentir la trouipette héroïque, Aura chanté du Rhin les bords ensanglantés, Ses défenseurs mourants, ses flots épouvantés, Son dieu môme en fureur, effrayé du passage, Cédant à nos aïeux son onde et son rivage; Et vous, quand votre Roi, dans des pleines de sang Voit la mort devant lui voler de rang en rang, Tandis que de Tournay fondroyant les murailles, Il suspend les assauts pour courir aux batailles ; Quand des bras de l'hymen s'élançant au trépas, Son fils, son fils unique suit de si près ses pas ; Vous, heureux par ses lois et grands par sa vaillance, Français, vous garderiez un indigne silence. Venez le contempler aux champs de Fontenoi. 0 vous, gloire, vertu, déesses de mon Roi, Redoutable Bellone et Minerve chérie, Passions des grands cœurs, amour de la patrie, Pour couronner Louis prêtez-moi vos lauriers, Enflammez mon esprit du feu de nos guerriers (2).

Ces vers, au reste fort médiocres, étaient destinés au marquis d'Argenson, alors ministre aimé de la marquise, philosophe comme M. de Machault, et qui avait assuré à Voltaire une position

(i) Tout ce que Voltaire a écrit sur Louis XV esl précis, clair, imparfait, mais juste.

(2) Poëme sur la bataille de Fontenoy,

d'écrivain politique dans le département des affaires étrangères. Madame de Pompadour avait un secret penchant pour celte plume spirituelle, pour cette netteté de style qui rendait si bien les pensées les plus sérieuses ; et comme l'esprit chevaleresque de la marquise éprouvait de vives sympathies pour les entreprises du prince Edouard, de concert avec M. d'Argenson, elle chargea Voltaire de rédiger le manifeste du roi de France et celui du prince lui-même, lors de son débarquement en Angleterre (1). Les idées de gloire et de malheur allaient merveilleusement au caractère artistique et un peu exalté de la marquise.

Voltaire avait des côtés charmants dans son esprit qui devaient toujours plaire, la grâce de la pensée et la délicatesse élégante de ses éloges; courtisan spirituel et délicat, à plus de cinquante-six ans, déjà il avait vu et touché, comme le maréchal de Richelieu, le règne de Louis XIV, pour lequel le roi Louis XV gardait une profonde admiration. Voltaire, qui avait écrit la Henriade et Zaïre, se tenait avec une parfaite convenance dans un salon. Tout à fait aux ordres de madame de Pompadour, il caressait de ses plus jolis vers les couronnes de roses de la marquise, artiste ra-

(1) Je les ai donnés dans mon Louis XV,

vissante, avec le gdût infini du thcâlre. Ce fut par ses ordres qu'il composa à Toccasion du mariage du Dauphin un divertissement sous le titre de : La Princesse de Navarre, comédie-ballet en trois actes. «Le Roi, disait-il, a voulu donner un spectacle pour les yeux, tel que toutes les nations peuvent les donner, et qui passent avec Téclat qui les accompagne, ne laissant aucune trace après eux; il a commandé un spectacle qui pût servir à la fois d'amusement à la cour et d'encouragement aux beaux-arts, dont il sait que la culture contribue à la gloire de son règne (1). » Ainsi disait Voltaire dans celte langue élogieuse que parlait Boileau, s'adressant à Louis XIV pour les grandes fêtes de Versailles : à chaque acte de la pièce, des allusions au Roi, à sa gloire, à sa grandeur.

Par les mains d'an grand Roi, Le fier dieu de la guerre A vu les remparts écroulés Sous les coups redoublés De son nouveau tonnerre, Je dois triompher à mon tour ; Pour tout changer sur la terre, Un mot suffit à l'amour.

Ces derniers vers, d'un parfum si galant, s'a-

(1) Prifacc de La Princesse de Navarre*

(Ircssciicnl à madame de Pompadour, donl un mot suffisait pour tout changer sur la (erre. C'est encore à rintention de la marquise qu'il composa pour la fin de la campagne, une pièce féerique, plus médiocre encore que La Princesse de Navarre^ et sous ce titre de : Le Temple de la Gloire, une allégorie où paraissaient tour à tour TEnvie, Apollon, les neuf Muses, des bergers et des bergères, le grand-prêtre delà Gloire, Bacchus, Érigone, neuf Bacchantes, six Satyres, prêtres de Mars et de Vénus, Ploiine, Junie et Trajan. Dans ce vaste symbolisme, Louis XV était Trajan , et madame de Pompadour Plotine qui , s'adressant au maître du monde, lui disait :

Reviens, divin Trajan, vainqueur doux et terrible. Le monde est mon rival, tous les cœurs sont à toi ;

Mais est-il un cœur plus sensible

Qui t'adore plus que moi?

Grands dieux! vous habitez en cette âme si belle

Et je la partage avec vous.

Et le chœur reprenait après Plotine, comme dans les pièces antiques :

Toi que la victoire Couronne en ce jour, Ta plus belle gloire Vient du tendre amour.

Trajan s'adressait à ses soldats et au peuple romain assemblé :

Peuple de héros, qui m'aimez et que j'aime, Vous faites mes graudeurs, Je veux régner sur vos cœurs.

Et Tenipereur montrant Ploline comme une allusion à madame de Pompadour, s'écriait :

Sur tant d'appas et sur moi-môme (1).

Toutes ces pièces, d'ailleurs fort goûtées, étaient représentées à Choisy, à Versailles et à TOpéra. Voltaire faisait le dialogue^ M. de la Popelinière (le fermier-général si lettré) se réservait les vers, et Rameau la musique. La marquise avait mis à la mode les opéras à grands changements à vue : les palais, les bois, les jardins, car elle aimait les artistes. Elle se passionnait pour ce mélange de la musique, des vers, du dialogue et des décors dessinés par Watteau, Lanci^et et Boucher. Il y avait même des personnages dansants au premier acte : huit démons, sept héros, les neuf Muses groupés en ballet.

A la représentation solennelle du Temple de la Gloire, Voltaire, placé dans la loge du Roi, s'animant théâtralement d'un transport un peu ridicule, s'était jeté à ses pieds : « Trajan est-il content?» Louis XV, étonné, blessé même de

(\) Le Temple de la Gloire^ opéra en cinq actes. Novembre, Mlxj. La préface est toute mythologitiac.

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