‹ Madame Laetitia Bonaparte [microforme]Chapitre 2 sur 3 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Toute existence humaine renferme les éléments d’une leçon de vie que la réflexion peut dégager -- gemme précieuse dépouillée de sa gangue, — de l'enveloppe éclatante ou vile qui les recouvre.

Humble, ignorée de soi-même et des autres, elle n’en porte pas moins son enseignement, tout comme elle impose sa nécessité. Mais de même que cette nécessité n'apparaît pas, dérovée par l’enchevêtrement profond des destinées communes, aussi son enseignement demeure pour l'ordinaire obscur et latent, personne ne s’attachant à le recueillir et le mettre en valeur.

Des destins prodigieux qui bouleversent le monde et émeuvent l’histoire,

la nécessité est manifestement plus impérieuse ; mais la leçon est-elle plus claire, plus intelligible, plus efficace? Complexes jusqu’à la contradiction, ne semblent-ils pas se refuser à la synthèse, base de tout enseignement?.

La preuve en serait dans la diversité des jugements portés sur l’un de ces destins, celui de Napoléon Bonaparte, par exemple. La leçon d’une telle vie est sans portée immédiate pour nos existences médiocres: peut-être, observée dans sa totalité, ne va-t-elle qu’à justifier l’un de ces axiomes dont la généralité se soustrait à notre pratique quotidienne :

Dieu seul est grand! .….

Ce serait donc à mi-hauteur, entre les incommensurables sommets et la monotonie des plaines, qu'il faudrait chercher les voies de notre vie; assez élevées encore pour se dérouler dans la lumière, point trop cependant pour ne point rebuter nos efforts : assez unies pour être mesurées d’un coup

MADAME LAETITIA BONAPAPTE

d'œil, assez variées pour ménager l'imprévu de leurs détours, assez agréables pour inviter à les parcourir.

De fait — pour parler sans image — c’est dans cette région moyenne que nous cherchons nos compagnons et nos modèles. Nous aimons à retrouver dans l'existence de nos héros — et pourtant baignés des clartés de l’histoire... — les événements, les conjonctures, et jusqu'aux menus faits dont la nôtre se tisse; et au-delà de ces épisodes journaliers, par quoi elle se rattache, et pour ainsi dire s'emmaille à notre vie coutumière, nous nous plaisons à voir ces coups du sort, inopinés et merveilleux qui la dégagent de la destinée commune: comme s’il devait, de la baguette de la Providence, jaillir aussi et monter à notre horizon quelque semblable étoile imprévue…

La vie de Maria-Letizia Ramolino, épouse de Charles Bonaparte, mère de Napoléon I et de quatre rois, est une

de ces existences mélangées de banalité courante et de déconcertante grandeur.

À part sa beauté, d’une gravité antique, cette femme n'avait rien qui la distinguât des femmes de sa race obstinée et de son temps, qui fut pour l’île de Corse, sa patrie, une période de guerre intestine et d’invasion étrangère. Son instruction n'était que médiocre, et si elle se montra supérieure à la nouvelle noblesse des parvenus de la Révolution, et l’égale peut-être des patriciennes de l'Ancien Régime, elle ne le dut qu’à la finesse spontanée et à la droiture de son jugement.

Née le 24 août 1750, mariée à dixsept ans à Charles Bonaparte, notable d’Ajaccio, à qui elle donna ireize enfants, elle aurait sans doute suivi la voie paisible qui semblait tracée devant elle, si les Français n'avaient, en 1768, envahi la Corse, que Gênes venait de leur céder. Cet événement modifia profondément sa destinée, et devait bouleverser le monde.

Son mari avait embrassé la cause de l'indépendance nationale. 11 fut le bras droit du général Paoli, qui organisa la résistance aux envahisseurs.

Sa jeune femme l’accompagna, partageant ses fatigues et ses périls avec une énergie au-dessus de son sexe, de son âge et de sa position, car elle devait donner le jour à son deuxième enfant, le futur conquérant de l’Europe, le 15 août 1769, deux mois après la fin des hostilités.

Le parti national vaincu, Charles Bonaparte se rallia au nouveau gouvernement. Il en reçut d'assez grandes faveurs, notaiiment en 1777, l’admission de son second fils à l'Ecole militaire de Brienne.

Après quinze ans environ d’une existence honorée et paisible aux côtés de son époux, Letizia connut de nouveau les angoisses. Devenue veuveen 1785, chassée de la Corse en 1793 par une invasion anglaise, réfugiée à Mar-

seille avec son fils Lucien et ses trois filles, réduite à la gêne, elle se montra, par son admirable courage dans l’épreuve, digne des grandeurs qui l’attendaient. Bientôt en effet, commençait la prodigieuse épopée. Général en chef de l’armée d'Italie, premier consul, empereur, maître du monde, son fils entraînait dans son orbite sa mère dont il faisait l’égale des souveraines, ses frères et ses sœurs à qui il distribuait des trônes et partageait des nations.

Madame Bonaparte, ‘Madame Mère” ne se laissa pas éblouir par le faste dont son fils l’entoura avec plus d’affectation peut-être que d'affection.

Son rare bon sens, affiné encore par les variations de :a carrière, lui fit craindre au faîte des grandeurs ur2 inévitable chute: 1814 ne la surprit pas. Elle se retira à Rome, seule ville sans doute où l’en voulut l’accueillir.

Elle y vécut d’une existence réservée, pleurant sur ses enfants, pleurant sur-

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tout sur la destinée tragique de celui dont elle avait toujours blâmé l’insatiable ambition, mais auquel le malheur faisait tout pardonner. Sa mort dans l’odieuse captivité de Sainte-Hélène, vint en 1821 mettre le sceau aux douleurs de sa mère. Madame Bonaparte ne mourut pourtant qu’en 1836, le 2 février, à l’âge de 85 ans, ayant éprouvé toutes les vicissitudes et tous les contrastes de la vie. Humble et craintive dans la haute fortune, grande et noble dans l’adversité, elle avait moins joui des grandeurs que souffert l’amertume des désastres.

Sa vie mérite u’être connue et méditée. Elle découvre plus qu'aucune autre peut-être l'intervention directe de Dieu dans le cours d’une existence humaine et la suprême indépendance de sa Bonté dans la disposition des événements qui forment la trame de notre vie. Nulle cause en effet ne saurait expliquer l'étrange destinée de cette femme, que par ces paroles

d'Anne, mère du Prophète Samuel, dont elle semble le commentaire :

C'est le Seigneur qui fait mourir et qui fait vivre, Qui plonge dans l’abîme et en fait remonter,

Il appauvrit et il enrichit,

Il élève et il abaisse,

De la poussière il retire le pauvre,

De sa misère il relève l'indigent,

Pour les faire asseoir avec les princes,

Et leur donner en partage un trône de gloire.

Fr. Valentin-M. BRETON, O.F.M.

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Madame la présidente, Très-chères Sœurs,

Mesdames,

Il a soufflé sur nos continents, ces dernières années, une brise napoléonnienne qui a fait revivre le grand homme plus grand peut-être qu'aux plus grands de ses jours. |

On a écrit beaucoup, on a parlé de même ; — il semblerait qu’il n’y eût plus rien à dire, rien à apprendre sur celui qui,

en une heure géniale, fit trembler toute

l’Europe et fixa l’attention du monde entier.

De quelle épithète, mesdames, qualifie-

rez-vous la hardiesse que je prends à avan-

cer qu’il y a encore beaucoup à dire, beau-

coup à entendre, sur cet empereur des Français que fut Napoléon I : — rarement, ou à peu près jamais, on n’a parlé de sa mère.

Or, vous le savez, mesdames : la mère, c’est la main d’artiste qui façonne le cœur de l’enfant. C’st elle qui y met le germe de tous les nobles sentiments que la vocation développera, étalera au grand jour.

Et ce qui est vrai, dans la généralité des familles, l’est surtout chez Napoléon Bonaparte : c’est lui-même qui va nous l’affir-

mer :

dires ot : Bonapatte

“Je ne fus qu’un enfant obetiné et curieux, — racontait-il un jour. Rien ne m'imposait, rien ne me déconcertait. J'étais querelleur, lutin ; je ne craignais personne, Je battais l’un, j'égratignais l’autre ; je me rendais redoutable à tous, Mon frère Joseph (l'aîné) était battu, mordu, ct j'avais porté plainte contre lui quand il cofnmençait à peine à se reconnaître, Bien m’en prenait d'être alerte ; maman Laetitia eut réprimé mon humeur belliqueuse ; elle n’eut pas souffert mes algarades. Sa tendresse était sévère... Mon père, homme éclairé, mais trop ami des plaisirs pour s'occuper de notre enfance, cherchait quelquefois à excuser nos autes. “ Laissez, lui disait-elle, ce n’est pas votre affaire ; c’est moi qui dois veiller sur eux. ” — Elle y veillait, en effet, avec une sollicitude qui n’a point d’exemple. . . Elle ne nous passait rien... C’est à ma mère, à ses bons exemples, que je dois ma fortune et tout ce que j’ai fait de bien. Je n’hésite pas à dire que l’avenir d’un enfant dépend de sa mère. ”

C’est donc de madame Laetitia Bona-

parte que je vous entretiendrai, mes-

dames, dans une suite de notes recueillies £ 15

un peu partout. Et si vous me le permet-

tez, nous diviserons ce sujet en trois points

principaux. Nous verrons madame Bona-

parte :

Dans son énergie et son dévouement, Dans sa foi, Dans son profond amour pour ses en-

'nts.

“ Si l’on poussait l’idée à fond, — disent Gidel & Loliée, dans leur Dictionnaire des Ecrivains et des Littérateurs, — si l’on poussait l’idée à fond, on pourrait dire que, dans les productions les plus personnelles, il y a toujours une large part donnée à la collaboration ; on ne crée jamais rien tout

seul. ”

Cette remarque est juste, mesdames, et surtout s’il s’agit d’une biographie ; à plus forte raison s’applique-t-elle à la biographie d’une personne qui a vécu avant nous, qui n’a laissé aucune œuvre écrite et qu’il faut juger d’après les auteurs qui ont été le plus rapprochés de cette époque. Toute-

fois, cette collaboration, si précieuse en

soi-même, ne laisse pas d'être fort embarrassante, en ce qu’elle nous fait heurter à

la contradiction.

Ainsi, on lit dans Les Contemporains :

“Malheureusement, madame Bonaparte n'était pas une grande chrétienne et n’exigeait de ses enfants que l’accomplissement extérieur des devoirs de piété religieux, sans les nourrir suffisamment du lait sacré de la piété maternelle, premier et précieux

aliment des jeunes âmes... ”

Cependant, l’auteur de l’Héroïsme Maternel n’hésite pas à placer cette même Laetitia Ramolino en tête des mères chré-

tiennes de nos hommes illustres et, ce, en

compagnie de la princesse de Galitzin, de la reine Marie-Amélie, de Mesdames de

Chateaubriand, Nizard, Ozanam, Pellico,

Moore, Washington et autres.

Madame la duchesse d’Abrantès écrit :

“De toutes les biographies qui ont été

faites sur les princesses de la famille de l'Empereur, aucune peut-être n’est plus ridiculem it menteuse que celle de Madame-Mère. C’est une des figures importantes entourant le portrait de l’Empereur ; sa mère doit être connue pour ce qu’elle est, et il faut regarder cette tâche

comme un devoir, ”

Comment donc, mesdames, oserai-je l’en-

treprendre ?

Marie-Laetitia Ramolino, née à Ajaccio en 1750, épousa Charles-Marie Bonaparte

issu d'une famille originaire d'Italie et établie plus tard en Corse, — Il serait curieux d’ouvrir ici une parenthèse et d'écrire que l’origine de la famille Bonaparte est très-probablement grecque, — mais je n’en ferai rien.

Du mariage de Marie-Laetitia Ramolino à Charles-Marie Bonaparte vécurent huit enfants qui ont à peu près tous joué un rôle dans l’histoire, et dont les figures et les noms sont familiers à ceux qui se sont enthousiasmés aux faits et gestes du grand Empereur,

JosEPr, mé en 1768, devint roi de Naples, roi d'Espagne et se retira aux Etats-Unis après Waterloo. Il revint plus tard en Europe et mourut à Florence en 1844.

NAPOLÉON, né en 1769, mort en 1821, —

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dont il est impossible de noter la carrière en quelques lignes.

LUCIEN, né en 1775, devint président du conseil des Cinq-Cents et prince de Canino; il mourut en 1840.

MARIE-ANNEB-ELISA, née en 1777, épousa Félix Bacciochi, qui devint prince de Lucques et de Piombino ; elle mourut en 1820.

Louis, né en 1778, époux d’Hortense de Beauharnais et père de Napoléon IIT ; il fut roi de Hollande et mourut en 1846.

MARIE- PAULINE, née en 1780 ; elle épousa le général Leclerc. Devenue veuve, elle s’unit au prince Camille Borghèse et devint duchesse de Guastella ; elle mourut en 1825.

CAROLINE - MARIE - ANNONCIADE, née en 1782, mariée à Joachim Murat, devint

grande duchesse de Berg’ le Clèves, puis

reine de Naples ; elle mourut en 1839.

JÉROME, né en 1784, roi de Westphalie, Souverneur des Invalides et maréchal de France. Il épousa en secondes noces la princesse Catherine de Wurtemberg et mourut en 1860.

Vers la fin du XVIIIe, la Curse, soumise à la France, voulut, à maintes reprises, re- Couvrer son indépendance. Elle est noble toujours cette lutte d’un petit peuple se

révoltant sous l'oppression puissante qui l'écrase.

Napoléon écrivait en 1792, — alors qu’il venait d’être nommé capitaine en second :

“Mes compatriotes, chargés de chaînes,

embrassent en tremblant la main qui les opprime...”

Cette île (la Corse) était restée la patrie

bien-aimée de l'Empereur, bien qu’elle lui

eût valu les railleries les plus acerhes de

ses camarades de Brienne.

Un jour, l’enfant, rendu furieux, avait dit à Bourienne : “ Je ferai à tes Français

tout le mal que je pourrai ! ”

A:t-il tenu parole lorsqu’après les succès du 13 vendémiaire, an IV, il accepta le commandement en chef de l’armée d’Ita-

lie ?...

Plus tard, à Sainte - Hélène, Napoléon écrivit une histoire de la Corse :

“Tout y était meilleur ; il n’était pas jusqu’à l’odeur du sol même ; elle lui eut suffi pour le deviner les Jeux fermés; il ne l'avait retrouvée nulle part. ”

MADAME LAETITIA BONAPAXTE

Et M. Guizot, dans son Histoire de France

racontée à ses petits-enfants, consacre une de

ses belles pages à cette vaillante nation :

“Les Gênois, las de lutter sans succès contre l’opiniâtreté des Corses, incapables de s'acquitter des dettes qu’ils avaient contractées naguère envers le roi Louis XV, avaient proposé à M. de Choiseul de céder à la France leurs anciens droits sur la Corse, en nantissement de leurs créances. Un traité signé à Versailles le 15 mai 1768, autorisait le roi à accomplir tous les actes de souveraineté dans les -laces ot ports de la Corse ; un article séparé accordait à Gênes une indemnité de deux millions.

Un cri s’éleva en Corse. Pascal Paoli résolut de défendre l'indépendance de sa patrie contre la France comme il l’avait défendue contre Gênes...

“La nation corse ne se laisse pas vendre et acheter comme un troupeau de moutons envoyés au marché, ” protesta le conseil suprême de la république. . . ”

L’Angleterre avait foumi à Paoli des muni-

tions et des armes ; il avait espéré davantage des promesses du gouvernement et de la jalousie nationale contre la France, — “ Le ministère est trop faible et la nation trop sage pour faire la guerre à propos de la Corse, ” dit un illustre magistrat, lord Mansfield.

En vain, Burke s’écriait : La Corse, province de la France, est pour moi un sujet d’effroi ! — “la chambre des communes approuva la conduite du gouvernement, et l'Angleterre se contenta d'offrir à Paoli vaincu une sympathique hospitalité. ”

C'est dans cette lutte difficile que Madame Bonaparte se précipita avec son mari, affrontant tous les obstacles, persévérant encore dans ses résolutions, même après que la mort lui eût ravi celui sur lequel elle devait s'appuyer. “ Et Madame

Bonaparte, — affirme un excellent auteur,

— fut le type accompli de la femme forte ;

en plusieurs circonstances, l'énergie dont

elle ‘était douée, séleva jusqu'à l’héroïsme, ”

Elle avait embrassé le parti français, et,

forcée plus d’une fois de quitter sa maison,

se Sauvant à travers les rochers et les défilés, traquée par ses adversaires, elle n’en persista pas moins à pousser le cri : Vive la

France !

Prévoyait-elle, cette femme, que la Corse, “ ballottée à travers les révolutions, de l’Angleterre à la France et de la France à l'Angleterre, un jour, fière d’avoir donné un Meître à la France et à la Révolution, deviendrait définitivement française avec Napoléon I ? ”

“Femme d’une nature indomptable, audessus de son sexe, on voyait madame Bo-

naparte faire à pied ou à cheval de longues courses, gravir les flancs escarpés des montagnes, bivouaquer et coucher sur le sol

nu, quitter même les retraites les plus

sûres pour s’avancer sur le champ de bap

taille, au milieu des boulets et des balles.”

Cependant, le calme est quelque peu rendu à la Corse, — Je reviens sur mes pas, mesdames, — “ Le héros de l'indépendance corse, Pascal Paoli, secrètement soutenu par l'Angleterre, réussit plusieurs années, non-seulement à défendre la liberté de sa patrie, mais encore à la gouverner en la

civilisant... ” Puis, c’est l'agitation.

Napoléon, grand partisan des idées révo-

lutionnaires, est chassé de la Corse par

son ami Paoli ; il devient chef du parti français ; la guerre civile éclate ; ordre est donné d'arrêter la famille Bonaparte.

“ En apprenant cette nouvelle, Laetitia Ramolino se décida à la résistance, et elle

résolut de périr sous les ruines de sa mai-

son plutôt que d’ouvrir les portes. On lui

conseille de céder, de quitter sa demeure.

Elle s’y refuse et attend ses ennemis en compagnie de quelques Corses qui jurent de succomber avec elle, Elle donne même un bel exemple de générosité, On lui propose de surprendre ceux qui veulent sa perte, de faire main basse sur leurs biens.

— “ Non, dit-elle, combattons avec honneur et, s’il le faut, mourons, mais sans

honte et sans remords: ”

Enfin, vaincue par les supplications de

son entourage qui lui représente qu'elle expose ses enfants à la mort, en cherchant à se défendre, elle abandonne ses foyers ; elle cède à cette considération que, si l'assaut est donné, toute sa famille périra, et que son fils Napoléon, absent dans ces circonstances critiques, sera réduit au désespoir. Elle renonce à la vengeance pour songer au £alut de ceux qui lui sont chers.

Elle fuit, mais quelle fuite ! On a dit que c'était une retraite militaire. Les jeunes gens ouvrent la marche ; quelques fidèles sont à l’arrière-garde. Au milieu de la troupe, tenant ses enfants par la main, se trouve Laetitia Bonaparte donnant à tous l'exemple du courage et de la patience. On part de nuit par des chemins tortueux et

impraticables ; il faut franchir des ravins et des défilés.

On ne peut allumer de feu pour sécher les vêtements, de peur d’être surpris par l'ennemi ; on bivouaque au m'lieu de la nuit et on couche sur la dure ; le sommeil est interrompu par le bruit des bandes armées qui cherchent les fugitifs. Les vêtements sont en lambeaux, les contusions, les meurtrissures font souffrir. Et tant de souffrances, tant de privations sont supportées d’une façon héroïque par une femme ! I1 lui faut passer par de continuelles alternatives de crainte et d’espérance, de joie et de douleurs, de succès et

de revers. ”

De revers? — oui, mesdames ; la famille Bonaparte a connu la pauvreté — “ la pauvreté, cette mère des forts. ?”

Déjà en 1787, le jeune lieutenant logeait

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dans une pauvre chambre. Pour décharger sa mère, il avait pris avec lv. son jeune frère Louis, le futur roi de ‘ioltande et

père de Napoléon III.

La maigre solde de l’aîné devuii presque

seule fournir à l'entretien des deux frères.

“Dieu sait au prix de quelles privations ! — dira plus tard Napoléon. — Savez-vous comment j'y parvenais ? C'était en ne mettant jamais le pied dans un café ni dans le monde ; c'était en mangeant du pain sec, en brossant mes habits moimême, afin qu'ils durassent plus long-

temps propres. ”

En mère chrétienne, énergique et dévouée, Madame Bonaparte sut être digne dans la nécessité, comme elle le sera plus

tard au sein de la grandeur et de la prospérité.

Lorsque son fils fut monté sur le trône, qu'il distribua des couronnes à ses frères et à ses sœurs, qu’il parla en maître à toute l’Europe, elle garda l’austère simplicité de sa vie, à cette cour de l’Empereur-

Je me permettrai, mesdames, de sortir du cadre que je vous ai tracé, pour faire remarquer que plus d’un courtisan, plus d'une dame de la cour, Napoléon lui-même, reprochaient à Madame-Mère son économie excessive au milieu des splendeurs du nouveau règne. Et elle prononçait alors ces paroles, si justifiées par es événements : “ Qui sait si je ne serai pas obligée

un jour de donner du pain à tous ces rois?”

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Napoléon, dans son exil, disait à son entourage : “ Madame-Mère, à Paris se montrait comme partout trop parcimoaieuse ; mais elle avait connu autrefois le besoin, et ces terribles moments ne sortaient pas de sa pensée, Du reste, cette même femme, à laquelle on eût si difficilement arraché un écu, eût tout donné pour prép. 27 mon retour de l’île d’Elbe, et après Waterloo, elle m'aurait remis entre les mains, tout ce qu’elle possédait pour m'aider à rétablir mes affaires. Elle me l’a offert, elle se fut

condamnée au pain noir sans murmurer. ”?

Et la comtesse de Cc ::‘ ::"issac, dans son Journal, faisant le réc:: ue l’une de ses visites à Madame Bonaparte nous peint fortement cet esprit d’avarice, que l’histoire reconnaît à la mère du grand Conquérant.

“ Je l’ai trouvée, raconte cette dame, assise près d’une table énorme où étaient placés plus de trente petits paniers et plusieurs ouvrages en perles. — ‘“ Savez-vous faire de ces sortes d'ouvrages? — Non, madame. — Eh bien, moi non plus ; je les achète d’une de ces pauvres veuves d'officiers, comme il y en a tant, quoique mor fils leur ait fièrement donné. Elle est adroite comme une fée. Je rends service à cette pauvre femme, car toutes nos dames m'en prennent, croiriez-vous- — Je le crois aisément ; un don de Madame-Mère est chose trop flatteuse...— Un don! un don!

dites-vous ? Où avez-vous la tête ? Je les paye et je les leur fais payer. Oh! oh! ma chère, je vois bien que vous ne deviendrez

jamais riche. ”

DR ne it en dec

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