Madame Lambelle
La cuisinière cessa de remuer le contenu d’une casserole de cuivre posée sur le feu pour croiser les mains avec stupeur.
Au-dessus des fourneaux, régulièrement encadrés de faïence bleue et blanche, tout contre le tuyau de tôle de la cheminée, une petite fenêtre ronde, venant à mi-hauteur du mur, ouvrait sur la rue un œil garni de barreaux de fer. Dans cette ouverture s’encastrait pour le moment une figure tannée, dont les yeux clairs, les coins de bouche et les pommettes saillantes étaient tirés, convulsés et mis en mouvement par un bon rire naïf. Le reflet des braises rouges jetait des luisants sur le front ombragé d’une chevelure mculte et rebelle, sur le méplat carré du nez un peu long, sur le menton, où se hérissait drue et rude une barbe de huit jours.
« Alors, père Jean, la demie est sonnée ; vous ne vous trompez pas ?
— Elle sonnait comme je faisais ma dernière tournée dans le cimetière, et puis je vois ça au soleil, il est tout bas, dans les bois de Verrières.
— Et Monsieur qui n’est pas encore rentré.
— Bien sûr qu’il se sera encore attardé à quelque bonne œuvre, comme toujours. En voilà un homme qui peut se vanter d’avoir fait du bien dans le pays depuis trois ans qu’il y est ! Ah ! bon Dieu, il ne faudrait pas me dire le contraire, à moi ! »
Un gros poing osseux vint heurter les barreaux de l’œil-de-bœuf, puis disparut après cette démonstration menaçante, pour faire place de nouveau à la face souriante, à la bouche grande ouverte et aux yeux heureux de Jean Faucheux.
« Dame ! s’il était riche, on en verrait bien d’autres dans le village ! Il n’y aurait ni un malade, ni un pauvre ici, » reprit Claudine, qui remuait une sauce avec la mouvette de bois, rajoutant un filet de vinaigre, une pincée de sel ou de poivre, quelques échalotes, tout en continuant d’écouter son interlocuteur.
Elle pinçait les lèvres, sérieuse et convaincue, secouant la tête d’un air étendu. A elle non plus il n’eût pas fallu dire le contraire ; elle aurait vigoureusement riposté, je vous assure, car c’était une gaillarde avec laquelle il fallait compter, une solide montagnarde, plus forte qu’un homme et plus dévouée qu’un chien.
Elle avait trente-cinq ans environ. Grande, les épaules larges, les pieds et les mains énormes, elle trahissait par sa carrure, par ses traits massifs, ses joues pleines et colorées, aussi bien que par ses cheveux noirs plantés bas sur le front, son origine savoyarde.
Jean Faucheux, toujours plus riant, la contemplait avec plaisir, joyeux de la voir abonder dans son sens :
« Et sans indiscrétion, y a-t-il longtemps que vous êtes chez M. Lambelle ?
— S’il y a longtemps ? Des années, peut-être cinq ou six, je ne sais plus ; mais c’est comme si je l’avais vu naître. Je servais chez les parents de Monsieur avant son mariage; je les ai quittés pour le suivre, car (je ne me flatte pas) voyez- vous, je l’avais deviné :un jeune homme poli et doux, studieux, travailleur, ne pensant qu’à pouvoir se tirer d’affaire tout seul. Ah ! il a trimé dur ! Et vous le trouvez ici, médecin de campagne, quand bien des médecins de Paris ne le valent pas. Que voulez- vous, c’est la modestie incarnée ! Pourtant sa lampe reste allumée bien avant dans la nuit ; il écrit,
il lit, toujours à l’étude, le nez dans un tas de bouquins et de paperasses à en donner mal à la tête rien que de le voir. Il ne restera pas ici, croyez-le : sa place est plus haut.
— Tant pis pour les malheureux du village : tout L’Hay le regrettera.
— Et son intérêt, vous n’y songez guère : il a femme et enfant, le cher homme, une femme douce et bonne, un enfant, un vrai bijou. Tout cela ne peut rester enterré dans un coin des environs de Paris. »
Claudine parlait avec force, comme si elle eût été chargée de défendre les intérêts de ses maîtres.
« Cela me fait plaisir de vous voir aussi dévouée, Mams’elle, il y a tant de domestiques qui disent du mal de leurs patrons.
— Trouvez-en comme cela, comme le docteur Lambelle ! »
Elle eût défié l’univers, avec son sourire puissant, la conscience
de sa force, et, entraînée à des révélations, elle continua :
« C’est bien le meilleur de tous. Il a de la famille plus riche, sans doute, mais personne ne le vaut.
— Que dites- vous là ? » interrogea le fossoyeur, dont la curiosité flâneuse s’avivait, tandis que les odeurs de la cuisine irritaient ses narines.
La Savoyarde, sans abandonner la confection de sa sauce, se laissait aller à son penchant pour le bavardage, excitée encore davantage par l’attention que lui prêtait le paysan.
« Il a une sœur. Tenez, père J ean, si tout le monde était comme elle, ce serait a renier les siens. Une grande dame, avec voitures, diamants, tout le tra la la, des robes de soie qui traînent et font tapage, des appartements dorés. J’ai vu tout cela avant le mariage de Monsieur. C’est la femme d’un banquier. »
Les yeux de Jean Faucheux pétillaient :
« Elle n’est jamais venue ici ?
— Elle ! venir à L’Hay! Et puis ce ne serait pas à faire; ils sont brouillés à mort. De mauvais riches qui détestent Monsieur et Madame ! Enfin, il y a de méchantes gens dans toutes les familles, c’est connu !
— Nous ne sommes pas à plaindre, nous avons les bons. »
Tous deux se mirent à rire, égayés par cette réflexion consolante du fossoyeur qui reprit :
« Pour sûr, mam’selle Claudine. Je ne connais pas votre dame...
— Ah ! encore une sainte créature celle-là, croyez-moi ! Que le malheur vienne (je ne le souhaite pas), mais on verra Madame à l’œuvre.
— Alors c’est la digne femme de votre Monsieur. »
Les deux poings calleux se montrèrent encore au niveau du visage dans l’ouverture de l’œil-de-bœuf :
« Vous voyez ces mains-là, eh bien ! c’est à lui, ma vie s’il la veut, tout, quoi ! Foi de Jean Faucheux, je lui dois tout et je lui appartiens depuis le jour où il a sauvé mon petit, vous savez Jacques ? »
D’un mouvement de tête la domestique l’approuvait, comprenant cet enthousiasme jailli du cœur
« Ah ! je défends bien de trouver son pareil ! Celui-là n’existe nulle part. Croyez- vous qu’il y en ait beaucoup capables de faire ce qu’il a fait lors de la grosse fièvre qui a failli m’enlever mon petit ? Tenez, Mam’selle, je ne peux m’empêcher de raconter cela à tout le monde. Pauvre p3tiot ! déjà les voisins lui jetaient le drap sur la figure, déjà je me voyais forcé d’ouvrir un coin de terre pour y déposer la chère créature. Ah ! les larmes m’en piquent les yeux quand j’y pense : j’étais là, assommé, idiot, à force de douleur. Ma femme se roulait, folle, auprès du berceau où il dormait blanc comme une cire. M. Lambelle arriva, fit retirer les voisines qui nous assourdissaient de leurs plaintes et de leurs consolations bruyantes, ouvrit toutes les fenêtres et donna lui-même une potion au malade. Pendant huit jours, malgré ses occupations, malgré ses voyages à Paris, il vint matin et soir chez moi, le fossoyeur, chez un paysan qu’il savait ne pas pouvoir payer ses visites. Au bout de ce temps mon enfant était sauvé : c’est le plus solide des gars du pays. Voilà un homme ! »
Claudine souriait, fière de son maître, resplendissant d’une joie contenue qui montait peu à peu de partout, à mesure que Jean parlait, et venait s’étaler sur sa large face embrasée par les feux de ses fourneaux. Elle dut abandonner un instant la queue de la casserole pour porter son tablier à sa figure, s’attendrissant.
Les yeux bleu clair, dans le visage tanné, clignotaient avec de petits battements de paupière comme si une lueur trop vive les eût gênés ou qu’un picotement soudain les eût touchés. L’émotion des bons souvenirs se communiquait en même temps aux deux causeurs. Puis une main passa sur les traits émus comme pour y
ramener le calme : l’œil-de-bœuf n’encadra plus que le même sourire énorme, bon enfant :
« Ah ! Mam’selle, je m’attarde là quand on m’attend à la maison ; mais, lorsque j’arrive du cimetière, où j’ai travaillé pendant toute la journée et que je passe devant votre maison, c’est plus fort [que moi, il faut que je vienne vous souhaiter le bonsoir. Après la tristesse de là-bas, ma vue est réjouie comme par une illumination. Parole d’honneur, le spectacle de vos casseroles, de vos cuivres, m’égaye le cœur, et je rentre chez moi plus content. La femme et l’enfant en profitent ! »
La cuisinière ne restait jamais insensible à cette flatterie ; elle ne put s’empêcher de se retourner à demi-tour pour jeter un coup d’œil satisfait sur l’intérieur de sa cuisine ; ses traits eurent un sourire débordant.
Chaque chose se trouvait à sa place, sur la planche ou à son clou, de telle sorte qu’elle prenait, les yeux fermés, ce dont elle avait besoin. Une ménagère hollandaise eût été jalouse de cet ordre et de cette propreté.
Les casseroles de cuivre, sans une tache, sans une buée, s’alignaient par rang de taille avec leurs brillants couvercles rouges ; ensuite venaient les ustensiles de fer battu, les grils, les écumoires, les passoires, les plats émaillés pour faire cuire les œufs, les poêles à frire d’un noir mat, les couvercles de tôle à rebord, les brochettes, et lardoires. On n’aurait pas trouvé un grain de poussière sur la cafetière à filtre, la daubière, le moule à charlottes, non plus que sur la coquille à rôtir.
« On pourrait s’y faire la barbe, » dit Jean avec complaisance.
Alors la Savoyarde, séduite, lui montra tout, la marmite de fonte, la fontaine de grès, dont les robinets d’étain luisaient dans l’ombre, au-dessus du petit bac ovale ; elle prenait plaisir à faire défiler devant l’œil-de-bœuf les pilons de bois blanc, les hachoirs à manche de bois, le moulin à café, et elle termina en donnant à ses fourneaux de petits coups réguliers avec le plumeau en vautour, chassant d’invisibles parcelles de braise.
« Allez, disait-elle, haussant légèrement les épaules, c’est bien difficile de tenir tout cela propre ! »
Elle s’oubliait dans son admiration ; tout à coup une odeur forte emplit la pièce. Jean ouvrit les narines :
« Sapristi ! ça sent bon : vous le soignez votre maître ! b
Claudine eut un soubresaut :
« Allons, bon ! voilà ma sauce qui gratine. C’est vrai aussi, je suis là, je jase, je jase, et le feu va toujours : je vais tout manquer.
— C’est moi qui en suis la cause ! s’écria Jean avec un désespoir comique. Adieu ! adieu !
— Vous partez déjà !
— Puisque je ne fais que des malheurs, ça vaudra mieux.
— Bah ! c’est déjà réparé.
— Et puis vous savez, Mam’selle, on est mauvaise langue dans les petits pays : on pourrait trouver drôle de voir si souvent le fossoyeur bavarder avec la cuisinière du médecin. Hé ! hé ! hé ! »
Son gros rire sonna avec des intonations creuses pendant que sa bouche se fendait jusqu’aux oreilles, Il était heureux de répéter une plaisanterie qu’il avait entendu faire au docteur Lambelle par un visiteur, pendant que lui, Jean Faucheux, remuait un carré de terre pour planter du gazon. 11 avait retenu les mots : « Ne faites pas trop travailler le fossoyeur, Charles : le pays y trouverait à redire. » Le rire des deux amis était encore dans ses oreilles.
Mais Claudine fronça les sourcils et frappa le bord de sa casserole de sa cuiller de bois :
« Il ne faut pas rire de ces choses-là, père Jean, c’est mal.
— C’est en manière de drôlerie et sans méchante pensée ; j’ai besoin parfois de me dérider dans ma partie, et vous me connaissez trop bien pour croire que j’aie mal pensé de votre bon maître.
— Ces hommes ! ça rit de tout. »
Elle secoua les épaules.
« Sans rancune. Bien le bonsoir, mam’selle Claudine, et soignez-le, M. Lambelle, il le mérite bien.
— Bonne nuit, père Jean; embrassez votre petit pour moi. »
Le bruit des sabots s’éloigna, heurtant les cailloux qui roulaient
dans les ornières du chemin, écrasant la terre sous un pas pesant de tout le travail d’une laborieuse journée : car, en dehors de ses fonctions communales le fossoyeur Jean Faucheux était employé à des travaux de terrassement, comme jardinier et comme manœuvre, par les propriétaires de L’Hay. C’est même de cette manière qu’il connut le médecin, en cultivant son jardin.
Bien que Jean Faucheux n’eût point encore dépassé la quarantaine, dans tout le village on ne l’appelait pas autrement que père Jean. Cela venait surtout de ce que sa haute taille était déjà sensi-
blement courbée, de ce que son large dos se voûtait dans un mouvement sinistre et singulier qui projetait vers la terre ses longs bras osseux de sorte qu’on ne pouvait le voir sans se le figurer tel qu’il était là, dans l’enclos funèbre, la bêche ou la pioche en main, creusant une fosse de six pieds dans les terres glaises et les sables du cimetière.
Certainement il y avait de cela : une cassure héréditaire le ployait ainsi dans le geste de sa besogne habituelle. Depuis l’enfance, il travaillait à enterrer les autres, ayant succédé à son père sans répugnance pour un métier dont il n’avait jamais eu le temps de comprendre le côté lugubre, sans frissons de ce contact continuel avec les morts, de cette existence passée au milieu des cadavres, des croix et des tombes.
La solitude en avait fait un philosophe, et n’empêchait pas sa figure de s’épanouir en un large rire bien franc, sonore ou silencieux, suivant qu’il devait étouffer les éclats de son contentement ou leur donner un libre cours.
Son métier ne l’avait pas empêché de se marier, d’avoir un fils à son tour. Il se prit de passion pour cet enfant, appelé à le remplacer, à l’enterrer, comme lui-même avait remplacé et enterré son père. Un jour, comme il le répétait à Claudine, cet enfant fut en danger de mort, presque perdu ; tous le disaient autour de lui : Charles Lambelle le sauva. De là une affection profonde, un humble dévouement pour le docteur, et, cette tendresse du fossoyeur enveloppant toute la maison de celui qui lui avait rendu son fils, il n’avait pas de joie plus vive que de venir causer avec Claudine, cette autre dévouée au médecin et à sa famille.
Quand ils entamaient le chapitre des louanges de M. Lambelle, ils se racontaient de nouveau, sans lassitude, sans ennui, toutes les belles actions de celui qu’ils étaient fiers et heureux d’aimer, de vanter partout.
Par la seule communion de cette affection semblable pour le même homme, ces deux natures grossières et excellentes s’étaient senties rapprochées. Maintenant le fossoyeur ne pouvait plus passer devant l’œil-de-bœuf sans saluer Claudine ; cela lui eût manqué s’il ne l’avait pas fait.
Aussi regagnait-il son logis le dos rond, le visage illuminé, content une fois de plus d’avoir terminé sa journée par quelques instants de causerie à cœur ouvert ; il regardait d’un air attendri et béat
sa maisonnette, plantée au bord du prolongement de la rue du Val, la dernière de L’Hay, tout proche des grands arbres qui couronnent la hauteur et du chemin conduisant à Villejuif et à Vitry, en plein champ.
Une fumée montait du toit ; une fenêtre ouverte rougissait, laissant voir la flamblée de l’âtre. Déjà il distinguait deux silhouettes^ une grande, une petite courbée sur le feu où chauffait la soupe ; sa femme, son enfant. Quel jour heureux! Il aurait voulu en graver la date sur sa cheminée pour conserver ce souvenir, et de loin il tendait les bras aux siens.
Claudine bougonnait, marmottant des paroles hachées entre ses dents, se démenant d’un bout à l’autre de la cuisine.
Elle enlevait l’une après l’autre ses casseroles, diminuait l’ardeur de ses fourneaux avec un grand tapage de pincettes sur les braises pleines d’étincelles pétillantes, un bruit heurté de vaisselle et de cuivre.
Ah dame ! l’heure marchait et le docteur ne revenait pas. Tout allait être gâté, perdu ; un si bon dîner ! Et ce père Jean qui l’avait fait bavarder pendant que sa sauce attachait au fond de la casserole ! Que d’arias !
Mais ce qui l’inquiétait par-dessus tout, c’était le filet de bœuf embroché devant un feu vif pour bien le saisir. Elle y avait pourtant mis tous ses soins, le lardant pas trop fin pour que les lardons pussent résister à la cuisson, l’ayant fait mariner pendant douze heures avec de la bonne huile, du poivre, du sel, du persil, du laurier et des oignons !
De temps en temps elle soulevait un coin du papier beurré dont elle l’avait enveloppée, étudiant les progrès de la cuisson. Il serait trop cuit, et le docteur l’aimait saignant !
De grosses gouttes de sueur roulaient sur le front de la cuisinière ; ses joues semblaient des braises ardentes, et ses bras, nus jusqu’au coude, avec le bourrelet d'étoffe roulé en corde au-dessus de la jointure, allaient et venaient infatiguables
Une sonnette retentit à la grille d’entrée.
« Enfin, voilà Monsieur ! »
Toute sa gronderie s’envola soudain, doucie par un contentement profond qui éteignit peu à peu les brûlures de son visage, tandis que par la porte vitrée elle lançait un coup d’œil à la pendule de la salle à manger.
« Huit heures dans quelques instants ! Dîner à pareille heure ! Monsieur se tuera l'estomac. »
Dans le jardin un pas pressé broyait le sable de l’allée, se mêlant au piétinement d’un enfant, et une petite voix joyeuse criait à tue-tête, sur un air inconnu :
« Papa ! papa ! »
l’hay
Immédiatement au sortir de la petite gare de Bourg-la-Reine, en regardant en face de soi, le dos tourné à la voie ferrée, on aperçoit une hauteur boisée, le long de laquelle court un immense mur blanc qui va rejoindre un groupe de quelques maisons surmonté d’un clocher pointu.
C’est le village de L’Hay, de l’autre côté de la vallée de la Bièvre, faisant partie de la chaîne de coteaux qui encaisse la rive droite de la rivière. Ce coquet assemblage de maisonnettes enveloppées par de superbes propriétés bourgeoises renferme à peu près six cents habitants, et se trouve dans le voisinage de Chevilly, de Villejuif, d’Arcueil, de Cachan.
Deux routes se dirigent de Bourg-la-Reine sur L’Hay.
D’abord l’officielle, la route départementale 67, qui, partant de la gare, conduit directement au village, sous le nom de la rue de L’Hay. Les premières maisons rencontrées sont, sur la Bièvre, des moulins à l’anglaise à trois tournants. Après le pont, le chemin monte la côte, lance à droite une artère vers Chevilly, longe le mur blanc encadrant un parc magnifique, et entre dans le village sous le nom de la rue du Val. Ce nom lui reste à sa sortie du côté du cimetière.
L’autre route, allant de l’extrémité de Bourg-la-Reine, à l’endroit où la route d’Orléans venant de Paris atteint cette localité, file à travers champs entre deux rangées d’arbres et de vastes prairies en contrebas, enjambe la Bièvre, déjà noire et infecte, et, se terminant en raidillon, s’introduit dans l’Hay par la ruelle aux Vignes-Saint-Pierre. Ce sentier, enfermé entre les murs de plusieurs
propriétés importantes, forme un zigzag avant de déboucher en plein cœur du village, l’intersection des rues Bronzac et du Val, à côté de la fontaine donnée en 1832 par le maire, M. Bronzac, aux habitants de la commune, suivant l’inscription commémorative.
En 1852, L’Hay n’avait pas de médecin; il fallait courir à Bourgla- Reine pour en trouver un. Si celui-là faisait défaut, on devait appeler un de ceux de Sceaux ou celui d’Arcueil.
Charles Lambelle, marié depuis près de quatre ans, apprit cette particularité, quitta Paris, où il n’espérait pas se former assez rapidement une clientèle, et vint s’enterrer dans ce petit village presque inconnu.
D’autres considérations le poussaient à agir ainsi : d’abord le besoin de fuir l’activité dévorante de la capitale pour travailler plus à l’aise, sans être dérangé ni importuné ; ensuite la santé de sa femme et de son enfant, un garçon de trois ans.
Charles Lambelle n’était pas le premier venu; c’était un chercheur et un oseur. Quelques confrères le traitaient d’ambitieux, sans vouloir comprendre ou reconnaître ce que l’ambition de ce médecin de trente-cinq ans avait de noble et de grand.
Certes, oui, il était désireux d’arriver à soulager plus efficacement ceux qui souffraient, jaloux de mieux vaincre la maladie, de la poursuivre partout sans hésitation, de la combattre sous toutes ses formes, sans ménagement pour lui, sans peur, mais sans timidité.
Il l’avait bien prouvé pendant plusieurs épidémies de choléra ou de variole, qui lui valurent alors qu’il n’était encore qu’étudiant des récompenses honorifiques. Quelles médailles peuvent payer ce courage si beau, si plein de réelle abnégation et de désintéressement, de l’homme vivant volontairement dans un milieu infecté, touchant à toute heure des plaies contagieuses, n’hésitant pas à respirer, par amour de la science, par désir de sauver ses semblables, un air qui donne la mort !
De sottes et mesquines jalousies achevèrent de le décider à quitter Paris pendant quelque temps pour se faire oublier. Isolé au milieu de la campagne, il pourrait tranquillement étudier, mettre à exécution les projets de livres, les travaux scientifiques que son cerveau contenait. Rien ne viendrait le déranger entre sa femme et son enfant, tandis que par la même occasion, il donnerait ses soins aux habitants du village, et qu’il irait incognito prendre à Paris tous les renseignements dont il aurait besoin.
Peu à peu on s’habituerait à ne plus le voir ; on le laisserait de côté, on l’oublierait, jusqu’au jour où il reviendrait puissant, avec sa gloire assurée, appuyée d’une manière inébranlable sur des livres renfermant des aperçus neufs, des doctrines envisagées largement.
Il se sentait le front gonflé de magnifiques projets ; il serait vengé de l’oubli et de ceux qui l’avaient méconnu
Quand ces idées de retraite lui vinrent, il se souvint de ce village délicieusement situé. Etant jeune homme, le hasard d’une promenade l’avait conduit de ce côté, et il en gardait la vision ravissante.
Sans être trop éloigné de Paris, à dix kilomètres seulement, il trouverait là cette solitude désirée. Il fallait vingt minutes environ pour venir de la station du chemin de fer de Bourg-la-Reine, ce qui, éloignant les importuns, ne laissait arriver que les véritables amis. On y était donc seul à peu près à volonté.
S’il découvrait une maison convenable, le jeune docteur était décidé non pas seulement à la louer, mais à l’acheter. Plus tard il ne serait certainement pas fâché d’avoir ce coin de repos à la campagne, ce refuge toujours prêt, même en demeurant définitivement à Paris.
Pour faire cette excursion, il choisit donc une belle journée d’hiver, une époque où personne ne songeait à chercher des habitations à la campagne, et fouilla le petit village.
Après avoir vu plusieurs maisons bourgeoises, dont aucune ne lui convenait, on lui en indiqua une dernière avec jardin, difficile à vendre, à cause du voisinage immédiat du cimetière : une ruelle étroite séparait seule les deux murs. Le médecin, n’ayant pas de ces préjugés grossiers, et comprenant, d’après une description sommaire, que la salubrité n’en pouvait pas souffrir, se la fit indiquer.
C’était tout à fait dans le haut du pays, après le champ de repos, encadré de ses murs blancs. Des mansardes le regard devait pouvoir plonger sur les tombes. Au delà, la campagne à perte de vue, le plein air, les grands arbres bordant la continuation de la rue du Val, et au milieu des champs, une maisonnette basse, habitée par le fossoyeur.
Peu lui importait. La maison lui convint, avec ses deux étages, son rez-de-chaussée parfaitement distribué, son jardin planté d’arbres et terminé par une large terrasse ombragée, d’où l’on avait
la vue la plus merveilleuse sur tout le pays environnant, la vallée de la Bièvre, les villages qui couronnent les hauteurs, et enfin sur Paris, dont on apercevait dans l’éloignement les monuments les plus élevés.
Sans contredit, il n’y avait pas dans le pays de position mieux choisie, de panorama plus étendu et plus varié.
Charles Lambelle l’acheta séance tenante, et y fie mettre les ouvriers pour l’approprier et la rendre habitable.
Cela causa quelques rumeurs dans le village. Un médecin allait venir s’établir à L’Hay : quelle nouvelle! quel événement! Le fait est qu’il y avait quelque chose de bizarre, de naïf même pour un docteur, à vouloir gagner sa vie en exerçant son métier dans une si petite localité, à moins de courir à droite, à gauche, et de desservir les commîmes environnantes, Chevilly, Thiais et d’autres. Mais en hiver, assurément, il aurait du mal. Les avis se partageaient pour le plaindre et pour le blâmer.
Vers la fin de mars 1852, tout étant prêt dans la maison de la rue du Val, Charles Lambelle arriva, par une après-midi ensoleillée, avec sa femme, son fils et une domestique. La veille, les meubles avaient été placés, toutes les tentures posées ; les nouveaux habitants de L’Hay n’eurent plus qu'à défaire leurs malles et à emplir armoires, tiroirs et placards.
Alors ce coin de terre, mort depuis de longues années* avec le voisinage assombrissant du cimetière, sembla secouer sa léthargie ; ce grand Jardin muet devint le berceau d’une félicité parfaite ; cette maison blanche et morne, égayée subitement, jeta autour d’elle comme un nouveau rayonnement. Les fleurs recouvrèrent leurs couleurs et leurs parfums; la petite pièce d’eau murmura, secouée par des bandes de poissons, envahie par des canards turbulents ; les lilas et les faux ébéniers unirent leurs grappes ^odorantes en travers des allées pour orner un dôme au-dessus de ces époux si unis, de cet enfant qui grandissait gai comme un oiseau, de cette servante dévouée et fidèle, pour laquelle personne n’était meilleur que le médecin, plus affectueux que Mme Lambelle, ni plus beau que le petit Gaston.
Claudine Varraz sortait complètement du commun des domestiques, et même du commun de l'humanité.
Comme elle avait vu naître Gaston, elle avait aidé la gardemalade et le médecin à l’envelopper dans ses premières couches, à
épingler ses premiers langes, à nouer le# cordons de son premier bonnet, trop grand pour la tête du nouveau-né ; comme elle l’avait bercé et endormi avec une chanson savoyarde, avant la véritable mère, encore toute alanguie sur son lit de douleur, pâle d'épuisement et de bonheur à la fois, Claudine se croyait un peu sa mère.
Aussi Fadorait-elle avec cette frénésie de fille vieillissante, qui ne se mariera jamais, et qui a besoin de reverser sur un être quelconque les trésors d’affection, les tendresses énormes dont la nature a empli son sein de femme.
Folle du petit, elle le gâtait, le mangeait de baisers, le consolait quand il souffrait. Parfois, mieux que la mère, elle savait le faire rire et jouer. Celle-ci, dans les commencements, en avait ressenti de vagues jalousies, bientôt disparues en présence du bon rire de l’enfant et de la figure épanouie de la servante. Tout ce qu’il faisait était bien, tout ce qu'il disait merveilleux.
Des extases attendries la jetaient à deux genoux, les mains jointes, les yeux agrandis devant le baby faisant ses premiers pas, roulant à travers la chambre dans une exubérance de vie joyeuse., et criant à pleine gorge des syllabes incompréhensibles.
Quand Gaston bégaya ses premiers mots, elle eut de bruyants enthousiasmes. Il fallait entendre l'excellente fille crier, comme s’il y avait eu le feu :
« Madame ! Madame. ! si vous saviez ! » '
Jeanne Lambelle accourait à moitié effrayée, à moitié souriante, craignant un accident et se doutant un peu de la raison de ces grandes exclamations. En effet, Gaston en était toujours la cause.
« Madame ! il dit : a Bonjour Claudine 1 » Âh ! le cher ange i »
Elle l’enlevait de ses bras puissants qui se refermaient sur lui avec une brusquerie affectueuse, sans froisser les membres potelés et roses de l’enfant.
Chaque jour, à chaque heure, l’intelligence de Gaston, s’éveillant, , renouvelait ces scènes de folle tendresse.
Claudine n’eût quitté la maison du docteur Lambelle sous aucun: prétexte, pour aucune raison ; sa vie y était liée.
Dans le jardin aux allées bordées de massifs épais, aux parterres de roses de toute espèce, au fin sable de rivière, mêlé de petites coquilles, qui dessinait de blancs sentiers entre les bordures de buis et le velours vert des pelouses, la silhouette adorable de l’enfant fut la lumière nouvelle de ce 'bout de terre, qui sembla béni.
MADAME tAMBBLLH
Pendant toute la journée on entendait les cris joyeux du petit homme, ivre de soleil et de grand air, courant, les joues enluminées, les yeux brillants, et se roulant sur l’herbe. Tout le charmaii et l’attirait ; il s’arrêtait en extase devant quelque insecte doré ou suivait d’un regard ravi un vol de papillons se lutinant au-dessus des fleurs.
Par les tièdes soirées d’été, tandis que l’enfant dormait, veillé par Claudine, Jeanne et son mari se promenaient tous deux, les bras liés, attendris, à travers le jardin noyé d’ombre. Ils allaient ensemble tout au fond, sur la terrasse, d’où l’on devinait le paysage bleuâtre, la vallée de la Bièvre emplie de brumes chaudes impénétrables. Les hauteurs noires et compactes de Châtillon, de Fontenay-aux-Roses, piquées de pointes de feu, les masses épaisses du parc de Sceaux, et plus loin les bcis de Verrières, bornaient l’horizon au couchant.
Puis Charles Lambelle, se retournant vers le nord, contemplait, silencieux, au delà de la grande nuit envahissant les campagnes, une lueur claire, pleine de brouillards rougeâtres, qui formait tout au loin un immense halo. C’était Paris s’embrasant peu à peu, montant dans les deux comme un météore gigantesque.
Le médecin s’accoudait à la terrasse, embrassant d’un regard puissant, d’un regard de maître, la ville énorme, d'où il s’était volontairement exilé pour y rentrer plus fort, plus savant, mieux armé contre les mille maladies rongeant ce grand corps perdu de plaisirs et de fêtes.
Jeanne ne voyait pas sans un secret effroi cette contemplation se prolonger. Elle s’approchait doucement de son mari, l’éveillait par un baiser, et Charles, souriant, passait la main sur ses yeux pour en chasser l'hallucination.
a Que nous sommes heureux ! » disait-il.
La journée était finie. Le médecin rentrait ; auprès de sa femme travaillant à quelque ouvrage d’aiguille, de son enfant endormi, il ouvrait ses livres, entassa# notes sur notes, sans soucis, sans préoccupations,
ENTRE LA COUPE ET LES LÈVRE g
« Madame est servie ! >
La figure rouge et réjouie de Claudine s'encadrait dans l'ouverture de la porte du salon cinq minutes après la rentrée du médecin.
Jamais Charles Lambelle ne s’était senti de plus joyeuse humeur que ce jour-là ; il riait à son enfant, à sa femme, à Claudine même, dont le visage essayait vainement de se renfrogner pendant qu'elle faisait remarquer l’heure. Jamais monsieur n’était rentré si tard !
« Bah ! bah ! Claudine, un peu d’indulgence ; J 'ait fait de bonne besogne à Paris aujourd’hui. »
Il se frottait les mains, se félicitant tout bas; il ajouta en manière de péroraison :
« J’ai mérité de bien dîner et de bien me reposer.
— Pour bien vous reposer, peut-être ; mais pour bien dîner il fallait rentrer de meilleure heure.
— Allons ! allons ! Claudine, ne te fâche pas ; je suis sûr que ton dîner sera bon, malgré moi et en dépit de mon retard. »
Riant, heureux, le médecin, d’un mouvement coquet, offrit cérémonieusement le bras gauche à Jeanne, enferma dans sa main droite la menotte de son fils et entra dans la salle à manger.
Les serviettes dépliées, Mme Lambelle, debout, enleva le couvercle de la soupière, d’où s'échappèrent des nuages de vapeur qui embaumèrent la pièce et enveloppèrent la jeune femme de leur buée transparente. Pendant quelques instants, on n’entendit que le tapage contenu des cuillers dans les assiettes.
Gaston mangeait gravement, pour devenir grand comme papa, et Jeanne, contente, souriait à ce cher tableau de famille qui enfermait dans un cadre étroit toutes ses joies.
Le médecin éprouvait un bien-être profond, communicatif ; la grosse faim un peu calmée, l’expansion venait, et ses premières paroles furent :
« Qu’il fait donc bon d’être chez soi ! »
Alors il entama le récit de sa journée, commençant par les visites qu’il avait faites dans les environs, parlant de la maladie du père un tel, de l’état de madame une telle, et enfin de sa course à Paris.
Il y avait été pour traiter une affaire importante avec un éditeur de livres de médecine ; les conditions étaient excellentes, le succès assuré. Cela avancerait beaucoup son œuvre. Aussi sa joie de se retrouver auprès des siens se doublait-elle de la satisfaction donnée au travailleur et de la perspective d’une bonne affaire.
Jeanne, à son tour, raconta sa journée, bien simple, bien peu compliquée et ressemblant à toutes les précédentes. Elle s’était occupée de son fils, lui avait fait faire ses devoirs, avait soigné les roses et les plantes des parterres, porté quelques secours aux pauvres du village. C’était tout.
Ce qu’elle ne disait pas, ce qui rayonnait sur toute sa personne, illuminant ses yeux veloutés, jetant dans tous ses traits une flamme vivante, c’était le bonheur de voir son mari de retour, de l’avoir à ses côtés, de pouvoir serrer tendrement cette main dans laquelle elle avait posé la sienne sept ans auparavant avec la confiance de l’avenir, l’espoir et la foi en celui qu’elle choisissait de cœur et d’âme.
Il suffisait de la voir regarder Charles pour deviner l'affection profonde qui l'unissait à cet homme, pour comprendre que sa vie était liée à celle du médecin, que ses joies et ses douleurs ne pouvaient se séparer de celles de son mari. Comme il était joyeux, une Joie pure éclairait le visage de la femme et faisait resplendir son front.
Ce repas intime, tout ordinaire et tout simple, s’égayait de la seule présence, de la seule réunion de ces trois êtres, ne cherchant pas de félicité en dehors d’eux-mêmes et de leur charmant intérieur. Un étranger, Jetant un regard curieux dans cette salle à manger
MAÜâMM LâMBÏÏM 1
bien close, éclairée par la lampe pendue au plafond, se fût dit : « Certes, voilà le vrai bonheur ! b ,
La cuisinière déposa sur la table un plat long, sur lequel était artistement dressé un morceau de viande aux belles teintes dorées. « Âh ! voilà un magnifique rôti, Claudine. Bravo î »
La servante eut une moue dubitative, ayant l’air de dire que ce n'était pas de sa faute. Le menton dédaigneux, avec un regard de côté, elle commença par ruminer une quantité de réflexions intérieures sur les personnes qui arrivent en retard et risquent de perdre par leur inexactitude les meilleurs dîners.
Peu à peu, s’intéressant malgré elle, elle se rapprochait de la table et elle finit par se planter derrière son maître.
Celui-ci, armé du couteau à découper et de la fourchette à trois dents, entamait le morceau, tout en continuant ses interjections admiratives, ses compliments :
« Parfait ! parfait ! »
La lame disparut dans les chairs, d’où Jaillirent un Jus rose et de petites bouffées d’une buée légère.
Claudine examinait , anxieuse maintenant, car sa cuisine était tout son orgueil :
« Brûlé, n’est-ce pas ? »
Elle interrogeait, déjà rassurée, ne voulant pas le laisser paraître, mais avec un petit reste de rancune ; un balancement involontaire des hanches trahissait sa satisfaction.
« Claudine ! Je te ferai donner un cordon bleu large comme les deux mains : tu seras grand-croix de l’ordre ! » exclama le docteur. Il retourna vers elle sa figure riante, forçant la cuisinière à reprendre sa bonne humeur :
« Te voilà satisfaite, hein î — On sait bien que tout vous réussit. *
Au moment où elle ouvrait la porte de la salle à manger pour retourner à la cuisine, un violent coup de sonnette retentit à la porte du jardin.
Jeanne tressauta sur sa chaise, 'pendant que son mari restait sur» pris, le couteau levé, demandant :
« Qui diable peut venir à cette heure ? n L’enfant lui-même parut inquiet.
Jamais personne ne leur rendait visite dans la moirée. Et&iè-o* donc %m aoddent, un importe* ?
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On entendit une sorte de pourparler dans le jardin ; puis la grille grinça sur ses gonds, et un pas précipité se rapprocha de la maison. Claudine seule entra ; sa figure semblait bouleversée :
« On demande monsieur. »
Le médecin se sentit retenu par la manche de son paletot ; Gaston tremblait:
« Petit père, n’y va pas, j’ai peur ! »
Jeanne, vaguement inquiète, murmurait :
« Mon ami ! »
Elle allait peut-être dire la même chose que son fils ; elle n’osa pas .
« Bah ! je ne me dérange pas, s’écria le docteur ; fais entrer, Claudine ! »
Après une seconde d’hésitation, la servante, ayant vainement cherché à prévenir son maître par un coup d’œil, à le préparer par un signe, rouvrit la porte.
Un domestique, la casquette galonnée à la main, parut sur le seuil de la salle à manger :
« Monsieur, la fille de Mme Demoissec se meurt î C’est madame qui m’envoie. On croit que c’est le croup ! »
Une expression grave glaça soudain le visage joyeux du médecin. Bouchonnant sa serviette d’un mouvement nerveux, il la rejeta sur la table, repoussa sa chaise et demanda :
« Claudine, mon chapeau. Il faut que je parte.
— Monsieur, la voiture est là à la porte du jardin.
— C’est bon, j’y vais.
— Tu ne vas pas dîner, Charles ?
— Ma pauvre amie, je n’ai pas une minute à perdre : tu as entendu, c’est le croup. »
Jeanne devint toute pâle et regarda d’un air épouvanté Gaston, qui, rassuré, jouait avec sa fourchette.
a Allons, adieu ! »
La jeune femme se leva, jetant les deux bras au cou de son mari :
a Au revoir !
— Je ne serai pas longtemps, je te le promets; mais je ne puis refuser mes services. Le devoir î le devoir professionnel ! Au revoir, mes chéris, à bientôt, mes adorés î »
Ce fut une dernière étreinte. Il embrassa fortement sa femme. mn enfant, et sortit calme, tout au devoir qu’on rédamait de lui.
MADAME LAMBKLLB
La grille roula de nouveau avec un grincement aigu, puis se referma avec un fracas de ferrures secouées, un tapage qui parut formidable à la pauvre femme restée seule.
Depuis le moment où elle était retombée sur sa chaise dans une sorte d’anéantissement nerveux, elle n’avait pas fait un mouvement, pas un geste, écoutant Jusqu’à la dernière seconde les bruits qui laissaient pour ainsi dire, encore un peu de son mari près d’elle, Un roulement de voiture ébranla les vitres, traversant le village ; le cahotement sur le pavé inégal se prolongea, s’éteignit : Charles Lambelle roulait vers Paris.
Alors seulement elle s’arracha à sa prostration, mais pour se trouver envahie par les plus désolantes pensées. Qu’y avait-il cependant d’extraordinaire à cette visite ? Les médecins sont exposés à toute heure du jour ou de la nuit à de semblables réquisitions : c’est leur métier, leur devoir.
Tout raisonnement sage avait fui son cerveau, comme un vase trop brutalement frappé laisse échapper le plus précieux liquide. Elle regardait autour d’elle avec le désespoir impuissant du cauchemar où les mains sont liées, les paroles clouées dans la gorge, la langue paralysée.
La table encore mise, la serviette en tampon Jetée sur la nappe, l’assiette repoussée sans avoir servi, la chaise de travers, toutes ces marques d’un départ précipité la fascinaient. Elle s’absorbait, muette, oubliant de manger, tandis que l’enfant., interdit, l’appelait à voix basse d’abord, ensuite avec insistance :
« Mère ! petite mère ! pourquoi ne dis-tu rien ? Est-ce que nous ne dînons pas ? J’ai faim, moi. Pourquoi pleures-tu ? »
Elle pleurait, en effet, inconsciente.
De grosses larmes roulaient de ses yeux et tombaient dans son assiette ; un poids écrasant sa poitrine. Elle ne sut que murmurer : a Je n’ai pas faim ! »
Pleine de pressentiments sinistres, elle conservait dans son esprit, dans son coeur, dans ses oreilles, l’épouvantement de cette voix criant à son mari :
« On croit que c’est le croup ! »
Elle revoyait l’air soudainement glacé du docteur ; elle entendait son intonation sérieuse répétant : * C’est le croup ! », avec la froideur calme du soldat éprouvé, disant : « C’est l'ennemi !» et se préparant à combatte*?
MADAME LAMBELLB
Le croup, cette immense terreur des mères, ce malheur lâche, ce brutal féroce qui saisit traîtreusement les petits à la gorge comme avec des doigts d’assassin.
Un frisson convulsif la secouait de la tête aux pieds sans qu’elle pût le vaincre, car ce n’était pas tout.
Elle, la femme du médecin, savait le danger des dévouements obscurs ; elle connaissait les noms de ces héroïques sauveurs morts en rendant la vie à des enfants, en s’attaquant au croup, qui se retournait alors contre eux, toujours mortel. Mais pourquoi tremblait-elle ? les cas étaient rares. Il fallait une imprudence, un hasard malheureux, et son mari se rappellerait qu’il avait une femme et un fils, que sa vie ne lui appartenait pas à lui tout seul et qu’il ne pouvait en disposer.
Toutes ces réflexions lui fatiguaient le cerveau sans la rassurer ; elle eût voulu voir Charles revenu, caché chez elle, loin de ces dangers, loin du croup et de l’angine implacables.
Gaston s’impatienta de cette douleur silencieuse qu’il ne pouvait comprendre ; il tendit son assiette, le cœur gros, près de pleurer :
« Petite mère, j’ai bien faim.
— Ah ! pauvre enfant, ne m’en veux pas. »
Elle lui prit la tête à deux mains, le couvrant de baisers auxquels se mêlaient quelques larmes trop lourdes, puis elle se hâta de le servir. Mais efle essaya vainement de manger : il lui fut impossible d’avaler la plus mince bouchée. Sa gorge était serrée comme son cœur.
Les pensées douloureuses l’assaillaient sans relâche. Après l’idée terrifiante de cette maladie affreuse pour laquelle on était venu chercher son mari de si loin, une autre réflexion la blessait.
Madame Demoissec !
Ce nom avait sonné d’une manière presque lugubre dans le cerveau de Jeanne. Loin d’être une inconnue, c’était sa propre bellesœur, la sœur de son mari, mais une sœur haineuse, jalouse, complètement brouillée avec scn frère depuis le mariage de celui-ci. Jamais elle n’avait mis les pieds dans la maison du médecin, après avoir refusé d’assister à son mariage et de faire connaissance avec la jeune fille qu’il épousait.
Elle avait pris en exécration cette nouvelle venue dans la famille, plus jeune, plus jolie qu’elle, et s’était hautement déclarée son
ennemie.
MADAME LAMBELLB
Jeanne l'avait aperçue une fois ç quant au mari, M. Demoissee. un financier hardi, elle ne le connaissait même pas.
Et voilà que confiante dans le grand cœur de son frère, cette mauvaise sœur n/avait pas hésité à l’arracher à sa femme, à l'ap peler au secours, quitte À le renier une fois sa fille guérie et à le détester davantage pour toute cette reconnaissance qu’elle allait lui devoir.
Madame Demoissee ! Oh ! ce nom résonnait sinistrement dans le cœur de la pauvre Jeanne, sans qu’elle fît rien pour se soustraire à cette souffrance, sans que son esprit pût se faire à cette idée du frère obligé d’aller chez sa sœur.
Est-ce que Mme Demoissee pensait à son frère dans les autres circonstances de sa vie , au milieu de ses plaisirs et de son luxe ? N’aurait-elle pu se dispenser de l’envoyer chercher à deux lieues et demie de chez elle, quand elle avait à deux pas les meilleurs médecins ? Jeanne avait peur en sachant son mari chez cette femme qui ne lui avait jamais montré que le mépris le plus insolent, de la haine.
Claudine continuait de servir le dîner, changeait les plats, remuait les verres et les assiettes, s’occupait de Gaston, qui mangeait de bon appétit avec des cris joyeux, des recommandations pour en laisser un peu à son petit père et des regards étonnés à l’adresse de sa mère.
La jeune femme ne s’aperçut de rien, vivant comme dans un état de somnambulisme, répondant machinalement à son fils et à la cuisinière, sans se rendre compte de ce qu’elle disait : son âme était ailleurs ; sa pensée ne quittait pas son mari. Jamais elle n’avait éprouvé une pareille inquiétude.
Claudine finit par s’effrayer de cette disposition d’esprit, et essaya de distraire sa maîtresse en la rassurant, en la grondant même amicalement.
Une fois Gaston couché et endormi, elle revint trouver Jeanne dans sa chambre pour régler la dépense de la journée, selon son habitude, apportant son carnet, les notes des fournisseurs. On refaisait deux ou trois fois les additions ; il y avait des explications interminables à propos d’un mot mal écrit que la Savoyarde ne parvenait plus à relire.
Mm© Lainbelle voulut remettre les comptes au lendemain. Alors
la cuisinière se révolta ::
* Â quoi ça vous avancerai t-ii, Madame, de vous ronger ainsi ? Eh bien ! quoi ? Oui, Monsieur est à Paris, ce qui lui est arrivé bien souvent depuis votre mariage. Un médecin î c'est son métier, à cet homme. Il ne faut pas vous inquiéter comme cela. Vous vous rendrez malade. »
Jeanne protestait mollement, secouée par cette parole rude et bienveillante.
« Ta, ta, ta î Je vois bien de quoi il retourne î Ce qui vous chagrine, c'est de voir Monsieur chez sa sœur, une méchante créature.
— Chut ! Claudine, ne parlez pas ainsi de ma belle-sœur.
— Àh ! ce serait trop fort ! une femme qui vous déteste. Mais, vous le voyez bien, elle connaît son frère ; elle Fa fait venir dès qu'elle en a eu besoin. Tant mieux ! ça raccommodera la brouille. »
La jeune femme écoutait, secouant la tête.
s Croyez-moi, à quoi sert de vous désoler, de pleurer ? Monsieur va revenir. Couchez-vous et dormez : c'est le meilleur moyen de ne pas faire de peine à Monsieur. Il me gronderait s'il apprenait que je vous ai laissée veiller et pleurer. »
Jeanne eut un sourire triste :
«c Merci, ma bonne Claudine ; allez vous coucher, je vais me mettre au îit. »
Elle commença en effet de se déshabiller.
La servante, un peu plus tranquille et croyant à l'effet de ses paroles, monta dans sa chambre.
Mais, au lieu d'achever d’enlever ses vêtements, Jeanne s’enveloppa d'une robe de flanelle, et, s'asseyant auprès du petit lit de Gaston, la tête dans ses mains, donna un libre cours à ses larmes.
Sans qu'elle sût pourquoi, pour la première fois, cette longue absence de son mari l'épouvantait. Sans doute, Charles ne rentrerait pas même le lendemain matin.
Las heures s’écoulaient lentement, pesamment, prolongeant sa souffrance.
Le petit Jour la surprit dans la même posture écrasée, contemplant vaguement Fenfant qui dormait la bouche ouverte, les lèvres et les joues roses, baigné d'une lueur douce, pâlissante, qui commençait à filtrer à travers les rideaux.
Se redressant alors, elle vint appuyer son front brûlant aux carreaux de la fenêtre, prenant plaisir à cette fraîcheur du verre,
MADAME LAMBELLB
reposant la brûlure de ses yeux dans cette naissance de Taube.
Sur la droite de Paris, très loin, le bleu du ciel se dégradait, nuancé de teintes claires avec des douceurs de rose thé. Toute la campagne blanchissait sur les coteaux, tandis que la vallée de la Bièvre conservait encore des crépuscules mystérieux, d’insondables brumes filant le long des peupliers et glissant à la surface des prairies sans courber les hautes herbes. Le réveil commençait pour les champs, des oiseaux traversaient les massifs.
Mais, en se retournant, du coin de l’œil elle aperçut tout à coup la crête d’un long mur blanc d’où sortaient des pointes sombres, la tête des cyprès noirs : le cimetière.
Un frisson plus violent fit trembler ses Joues et claquer ses dents, coulant ses glaces au plus profond de son cœur. Elle laissa retomber le rideau, joignant les mains, saisie au milieu de sa contemplation printanière. Subitement dressé au milieu de ses pensées, ce mur livide, venant se Joindre au souvenir de son mari, la terrifia