SOUS LES RIDEAUX ROSES
Tandis que le cocher, descendu de son siège, enlevait les harnais du cheval et remisait la voiture, Charles Lambelle montait l’escalier, précédé du domestique qui était venu le chercher à L’Hay.
Calme, la maison se dressait avec ses grandes fenêtres closes, pas une lumière ne s’y montrait. Lorsque le médecin, avant de gravir les marches du perron, leva la tête, cherchant, penchée à quelque balcon, une silhouette de femme éperdue, de mère affolée, ii ne vit rien que les vitres polies, derrière lesquelles les rideaux se rejoignaient correctement avec une majesté froide.
C’était au premier. Le domestique ouvrit, indiqua au docteur une porte dans un angle de l’antichambre et disparut, après avoir répété à mi-voix.
« Monsieur n’a qu’à traverser le salon, c’est la porte en face, toujours tout droit. »
Il se retrouva seul dans l’antichambre qu’éclairait une lampe posée sur une console sculptée. Par une porte entre-baillée, on entendait un grand bruit de voix. Charles prêta l’oreille, anxieux, troublé, craignant d’arriver trop tard, de tomber au milieu d’une scène de désolation.
Un tapage de verres heurtés se mêla à des éclats de rire ; sans doute les gens qui étaient là se tenaient les côtes, n’en pouvant plus, s’amusant follement. Cela venait de la cuisine.
Le médecin eut un instant d’hésitation : on s’était peut-être trompé. Puis il poussa le battant qui se trouvait en face de lui, traversa une grande pièce sur le tapis de laquelle ses pas ne s’entendaient point. Evitant quelques fauteuils, une table chargée de
MADAME LAMBBLM
livres et de bibelots, il se guidait sar nue mince ligne de lumière filtrant sous le bas d'une tenture.
Il souleva doucement une lourde portière de soie, avançant la tête pour se rendre compte avant d’entrer.
Un ronflement sourd et puissant montait régulièrement de l'angle le plus sombre de la petite chambre. La nourrice dormait, étalée toute vêtue sur un lit bas; les bras et les jambes abandonnés sous l’écrasement du sommeil, la tête renversée dans l'épaisseur de l’oreiller, elle ne montrait de sa figure qu’une bouche ouverte, faisant un trou noir entre les joues énormes, secouées par la force de la respiration. Les vigoureux poumons de la campagnarde suffisaient à remuer cette masse de chair robuste, qui paraissait fantastique dans l’indécision de la demi-teinte.
Tout n’était que dentelles et soieries dans la pièce.
Les portières retombant d’un jet mou le long des boiseries dorées, les rideaux épais et les stores, garnis de franges, cassaient, sous la lueur douce de la veilleuse accrochée au plafond, mille plis où frissonnaient toutes les nuances du rose.
Sous les pieds le tapis semait les boutons entrouverts, les églantines, les œillets panachés, avec une débauche de parterre, tandis qu’une large ruche de satin enveloppait la glace, où la même teinte tendre, répétée partout, se reflétait. Le plafond étendait au-dessus des têtes un ciel d’azur tout parsemé de petits nuages, pareils à des coquilles nacrées, tachées de garance et de laque.
Au centre de la chambre, sous la veilleuse, le berceau s’élevait, semblable à quelque autel richement décoré, disparaissant sous les bouillons de tuile brodé, les cascades de nœuds de satin, les dentelles précieuses : une merveille, un nid de fée, tout enguirlandé, tout fleuri, que baignait de tous côtés la même couleur printanière.
Mais là, au milieu de ces riches tentures, sous les soies pales et les satins roses, une pauvre petite figure, grosse comme le poing, se contractait, grimaçante, convulsée, tordue par une souffrance terrible.
Un souffle court, rapide, effrayant s’échappe avec de sinistres sifflements de cet amas d’étoffes gaies, dece fouillis coquet, et répond au majestueux ronflement de la nourrice.
Par moments, on croirait entendre un râle, c’est comme le déchirement douloureux d'une poitrine qu'on écraserait. L’enfant semble agoniser $ une anxiété, une angoisse inexprimables la saisissent,
MADAME LAMBELLB
pendant que le regard expressif traduit la terreur, demande grâce, La crise va toujours croissant ; des ondes rapides passent sur la mignonne petite face, chassant les teintes violacées qui ont envahi les joues, pâlissant l’épiderme ; les veines du cou se gonflent péniblement, les yeux s’injectent.
Comme elle doit souffrir, la malheureuse créature ! Et elle n’a pas encore un an.
Rien autre chose dans ce drame silencieux, pas un cri, pas un gémissement, mais toujours la respiration sifflante, étranglée, et deux petites mains qui se crispent, battent le vide, avec une expression de souffrance à faire pleurer.
La mère n’ose plus regarder dans le berceau, elle n’a plus la force de soulever le rideau brodé qui cachera tout à l'heure un pauvre petit cadavre d’une blancheur de cire.
Assise à l’autre extrémité de la chambre, sur un divan rose et pomponné comme les autres meubles, tout près de la porte conduisant au salon, elle se tamponne les yeux, mord son mouchoir et retient ses larmes.
Sa robe de chambre de satin jaune, lourde des guipure blanches qui la garnissent, s’étale autour d'elle. Par instants ses sourcils noirs se contractent et une lueur dure jaillit de ses yeux.
Les rideaux du berceau tremblent sur leur tringle dorée ; un nouvel accès s’abat sur la petite fille, et la mère se cache la figure, s’écriant avec désespoir :
« Encore 1 encore I »
Et cela ne finit pas : les minutes succèdent aux minutes, elle en compte cinq, dix, près d’un quart d'heure, sans que l’apaisement survienne. Puis la lutte se termine, les forces de l’enfant s’épuisent, sa respiration se ralentit. Berthe a peur de ne plus l’entendre : elle écoute, épouvantée.
Derrière elle la portière s’est soulevée sans que nul bruit ne soit venu l’arracher à sa terreur. Le médecin, après avoir un instant contemplé cette petite pièce, noyée de rose, laisse retomber l'épaisse
tenture.
Le froissement irritant du satin fait retourner la jeune femme.
« Qui est là ? fait-elle, surprise, presque troublée
— C’est moi. »
Elle se lève lentement :
® Ah ! tu m bien voulu venir f »
Mme Demoissec semble gênée par le regard fixe et franc, du médecin. Celui-ci, très calme, répond :
« Tu as eu raison de m'appeler ; mais il ne s'agit pas de nous... L'enfant ?
— Oui, ma fille ! *
Elle paraît heureuse de ne pas voir la conversation se prolonger sur un autre sujet, et marche vers le berceau, le désignant du doigt, n'osant pas toucher aux rideaux.
Charles Lambelle écarte les étoffes et les rejette avec une sorte d’impatience autour de la flèche qui les supporte.
« Tout cela est de trop, cette malheureuse n’a pas d'air», murmuret-il en hochant la tête.
La mère le regarde, tandis qu’il examine la malade, étudiant le voile du palais, la luette, déjà tachés de plaques blanches, envahis par les fausses membranes.
A mesure qu'il constate les progrès du mal, appliquant son oreille sur le trajet de la trachée pour mieux percevoir le sifflement laryngé, l’étonnement se peint plus visible, plus accentué, dans ses traits. Il se retourne vers sa sœur, dont une rougeur rapide empourpre le front et les joues :
« Ah ça ! depuis quand est-elle dans cet état ?
— Depuis hier, je crois.
— Vingt-quatre heures au moins !
— Peut-être ; je ne sais pas, moi ! dit-elle en parlant très vite pour cacher sa confusion.
— Tu ne sais pas ? ta fille !
— Écoute... Hier soir, j'avais un bal, une soirée à laquelle je ne pouvais me dispenser de paraître. Dans les affaires, on est forcé. »
Le regard de son frère eut une telle expression qu’elle baissa les yeux, confuse, se mordant les lèvres jusqu’au sang ; mais on n’embarrassait pas longtemps Berthe Demoissec. Elle rejeta en arrière ses lourds cheveux, d’un mouvement de tête révolté, et continua d’une voix plus sèche :
« Enfin, ce sont des obligations que tu ne peux comprendre. La femme d’un banquier appartient au monde, coûte que coûte : cela passe avant la famille ! »
Le médecin se radoucit. Il eut l’air de faire la même remarque en lui-même, mais ses lèvres n’en trahirent pas une syllabe. Ce n’est
pas d’aujourd’hui qu’il sait que pour sa sœur la famille n’est pas bien gênante.
« Alors tu ignores s’il y a eu des crises violentes.
— Je me suis levée à quatre heures de l’après-midi. Ce n’est pas trop quand on est rentrée à huit heures du matin. J’avais besoin de repos. »
Mentalement le docteur se demande si c’est cela que Mme Demoissec appelle « paraître à une soirée ! » Mais toutes récriminations seraient inutiles.
« Tu n'as pas vu ton enfant ce matin ?
— Naturellement, puisque je dormais. On a ordre de ne jamais entrer dans ma chambre sans que je sonne.
— Bien. »
Sa voix prend une inflexion plus amère; son visage reste froid, impassible, professionnel.
« Quand j’ai sonné, on m’a dit que la petite était souffrante. Je me suis habillée précipitamment, endossant le premier vêtement tombé sous ma main, et depuis je suis là, n’arrêtant pas de pleurer.
— - Ah ! »
Charles ne trouve rien à répondre. Berthe veut le persuader, le toucher, l’apitoyer sur elle-même :
« Je n’ai pas dîné.
— Moi non plus. »
Son petit pied bat le parquet : son frère a réponse à tout.
« Enfin, mon mari est au cercle, à ses affaires ; personne ne m’a aidée.
— Aucun médecin n’est venu ?
— Puisqu’on ne savait pas. De plus je me serais fait un scrupule d’en chercher un autre... On te dit si savant ! »
De la main le docteur fit un geste de protestation.
« Mais je t’assure : et puis tu es mon frère.
— Et si ta fille était morte ? »
Berthe appuie son mouchoir brodé sur ses yeux et sur sa bouche, essuyant une larme absente, étouffant le cri de colère qui allait lui échapper.
Certes Charles peut bien soigner sa fille, la sauver ; elle ne lui pardonnera jamais ce cuop de fouet : il a touché trop juste. L’enfant aurait pu mourir pendant que la mère dansait ou dormait,
MâBâMi MUmUM
c’est vrai 5 maïs elle ne veut pas qu’on lui jette de pareilles vérités à la figure, qu’on ait l’air de lui faire la leçon !
Le docteur ne s’occupe plus de sa sœur : elle ne lui serait d’aucune utilité ; il n’en peut tirer une parole sensée, un cri maternel. Attirant une chaise, il s’assied près du berceau et suit d’un œil exercé les changements qui s’opèrent dans la physionomie de la malade.
La deuxième période commençait : une petite toux sèche, presque étouffée, revenait par quintes plus ou moins rapprochées, et durant chaque intervalle, le sifflement continuait. Le pouls était fréquent, les lèvres se violaçaient.
« Ma présence est-elle nécessaire ? »
Raide, dans son peignoir brodé, Berthe se redresse fièrement. Charles ne se retourne même pas, absorbé dans la contemplation de sa nièce, écoutant cette toux rauque si caractéristique que l'on a comparée à l’aboiement du chien ou au cri du coq.
Alors la mère se retire, furieuse, déchirant son mouchoir :
« L’insolent ! Pourquoi l’ai-je fait venir ? »
Le médecin n’est pas là pour faire du sentiment ; il accomplit une mission, il remplit son devoir : le reste lui importe peu.
Tandis que la robe de satin glissait sur le tapis avec un cri soyeux, frôlant avec un sifflement aigu les rideaux et les portières, Charles, tirant sa trousse, se préparait à la lutte contre l’effroyable maladie.
Cependant, malgré la laideur crue de cette petite scène de famille, il n'eût pas fallu entièrement juger Demoissec sur un moment d’irritation folle, de colère orgueilleuse, un violent froissement d’amour-propre.
Ce n’était pas positivement qu’elle fût une mauvaise mère: elle n’avait pas le temps d’être mère, voilà tout. Ce sens lui manquait absolument.
Une femme du monde ne peut concilier les devoirs étroits, les adorables exigences de la maternité, avec les lois mondaines, si elle veut rester en même temps une femme à la mode, recevoir* donner des dîners,, courir les bals et les salles de théâtre. Il y a là, comme dirait un juriste, incompatibilité d’humeur.
Elle aimait beaucoup k sortir en voiture avec la nourrice et sa fille pomponnée* bichonné® comme une petite poupée, pour k plaisir de voir Im passants m mionmr et d’sftte&dr* dire ;
MMMMB LAMBELL1
« Quelle jolie enfant ! quelles belles guipures î »
Dans sa pensée, son enfant ne se séparait pas des fanfreluches et de la coquetterie : c’était une manière nouvelle de se montrer belle, d’étaler sa richesse et de faire envie.
Au milieu d’un certain monde peu sensible et tout extérieur, elle n’eût certes pa,s été un scandale. Pour Charles, cette manière de comprendre l’amour maternel et d’accomplir les devoirs de famille était odieuse.
Jamais il n’avait pu excuser la frivolité de sa sœur et c’est en partie pour le lui avoir fait parfois sentir un peu franchement, pour avoir essayé de l’en corriger, qu’il était arrivé à se faire une ennemie de cette jolie femme, à se voir renié par sa sœur.
D’autres questions avaient été en jeu, il est vrai, surtout le mariage du docteur.
A cette époque, M, Demoissec commençait à se lancer dans les affaires qui devaient lui donner sa fortune présente. Ayant un besoin constant d’argent, il ne refusait même pas les plus minces capitaux. Mme Demoissec, croyant que son frère ne se marierait pas, espérait qu’il lui ferait un don gracieux de la portion qui devait lui revenir dans l’héritage paternel ; elle y comptait si bien, elle considérait cet argent comme lui appartenant si sûrement, qu’elle ne se gênait pas avec son mari pour en disposer dans un avenir rapproché et le faire servir de base à de nouvelles spéculations» Leur position eût été immédiatement améliorée.
Charles, se mariant, gardait l'héritage ; il en avait besoin pour s’établir, pour faire vivre sa famille.
Berthe Demoissec, dans un moment de rage, se dit spoliée par ce mariage, et accusa nettement son frère de l’avoir dépouillée.
Avant la cérémonie il y eut une scène violente entre le frère et la sœur, le médecin essayant vainement de faire entendre raison à la femme du banquier, ne répondant à aucune insolence, ne relevant aucune insulte, pour essayer de conserver entre eux la bonne intelligence. Rien n’y fit : Berthe déclara qu’elle n’assisterait pas à la messe de mariage, refusant de voir et connaître sa belle-sœur.
Le banquier, très indifférent pour des parents sans fortune, ne s’occupa en aucune façon de cette petite querelle de famille : au contraire, cette brouille lui plaisait. Il n’avait jamais pu se faire à la loyauté, à la franchise gênante de son beau-frère. Le médecin qualifiait parfois sévèrement les moyens employés par M. Demoissec
pour gagner de l'argent. Celui-ci accepta facilement l’idée de ne plus voir qu’un étranger dans ce censeur austère.
Autrefois même, le banquier, novateur hardi, avait voulu faire de Charles un médecin à la mode, lui conseillant d’éblouir, de jeter de la poudre aux yeux et de ne pas se tuer sur les bouquins. Le docteur avait très sèchement refusé, annonçant son intention de travailler sérieusement, de ne tromper personne. De ce jour, Demoissec l’avait condamné, et il disait de lui à Berthe :
« Ton frère est un niais ; il mourra dans la peau d’un gueux ! » Vers trois heures du matin, M. Demoissec, de retour du cercle et de fort mauvaise humeur parce qu’il avait joué gros jeu et perdu, se préparait à se mettre au lit, quand la porte de communication entre sa chambre et celle de sa femme s’ouvrit pour laisser entrer Berthe.
Le banquier, très surpris de cette visite insolite, fronçait les sourcils. Sa femme s’avançait vivement vers lui :
« Sais- tu qui est ici, chez nous, en ce moment ? »
Avec sa longue figure blême, ses favoris blonds étalés en nageoires sur les épaules, son menton rasé de près et ses yeux bleus glacés, M. Demoissec exprima un tel ahurissement que la jeune femme comprima une terrible envie de rire. Le sentiment de la situation l’emporta, chassant cette velléité de moquerie :
« Charles est là, dans la chambre de notre fille. »
Le banquier ne comprit pas du premier coup :
« Charles ?
— Hé oui ! mon frère, fit-elle impatientée. La petite est malade | j’étais toute seule : j’ai eu peur.
— Tu as fait venir cet homme ici, chez moi ?
— - J’en ai eu assez de regret !
— L’enfant souffrait ?
— Elle a le croup. »
Elle frissonna sous son peignoir blanc, et d’une voix plus basse, étouffée :
« On dit que cela se gagne. *
Le mari eut un geste vague ; il y avait quatre énormes pièces entre lui et la chambre aux rideaux roses : la contagion l’effrayait peu.
* Puisqu’il est là, qu’il reste. Pas de scandale J Après tout.
■ K : ■ ' &W ii ttëêP’Aig K:
autant lui qu’un autre. Le monde trouvera cela très bien ; mais Je ne le verrai pas. Allons, j’ai sommeil... Bonne nuit.
— Cela peut durer un jour, deux.
— J’ai mes affaires : nous ne nous rencontrerons pas, appuya Demoissec d'un ton glacial. Quand il s’en ira, on le payera ; je ne veux rien lui devoir.
— Et s’il refuse ?
— Cela le regarde. Bonne nuit, Je suis fatigué. »
Berthe rentra chez elle. Décidément, le dévouement de son frère ne la gênerait pas ; il ne gênerait pas davantage son mari ; sa vie ne serait pas changée : elle n’avait rien à craindre. Très froidement, en homme pratique, habitué aux affaires, le banquier avait immédiatement envisagé et dominé la situation : on payerait le docteur Lambelle.
Pendant ce temps, Charles, qui avait réveillé la nourrice, ne perdait pas une minute, agissant vivement, combattant le mal pas à pas, et ne s’en remettant qu’à son expérience de l’exécution de ses ordonnances.
Le reste de la nuit se passa dans des transes continuelles.
Berthe vint plusieurs fois prendre des nouvelles, mais sans prolonger ses visites. Elle n’entrait qu’un mouchoir plein de vinaigre parfumé sur la bouche ou un flacon de sel sous le nez, prétextant une migraine, n’osant avouer sa frayeur.
Charles, stupéfait, se demandait si réellement la malheureuse enfant qu'il soignait était la fille de cette femme qui tremblait pour sa santé dans une de ces circonstances où les mères ont un courage si imprudent. Il rougissait des terreurs de sa sœur.
La journée tut pénible. Un incident vint la compliquer.
Sans doute le banquier avait fait de nouvelles réflexions, changé d’avis, car, vers deux heures de l’après-midi, un homme d’une quarantaine d’années, vêtu presque coquettement, très musqué, fut introduit dans la chambre rose.
— - Mon cher confrère, dit-il de sa voix souple, vous devez avoir besoin de repos ; mon client M. Demoissec m’a prié de venir vous remplacer, sachant que vous êtes marié et que...
— Pardon, monsieur ; mais je ne comprends pas ; vous avez voulu dire * aider », non pas « remplacer ».
Le médecin à la mode se sentait mal à l’aise sous le regard franc de Charles Lambelle 5 il balbutia :
MM) AMM LAmmm
« Mon cher confrère, j’ai peut-être mal interprété.
— Sans doute ! sans doute ! reprit Lambelie avec une fausse bonhomie. On m’a appelé le premier, je ne quitterai cette enfant, qui est ma nièce, que guérie. »
Le ton n’admettait pas de réplique. Charles invita son confrère à s’asseoir, lui exposa la méthode qu’il suivait, donna la liste des remèdes déjà employés. L’autre approuvait* très gêné ? puis ils examinèrent la malade.
Brusquement, avec une rapidité foudroyante, les symptômes devenaient très graves. Les quintes plus rares étaient plus pénibles ; l’enfant s’agitait davantage pour respirer, puis retombait dans un assoupissement de mauvais augure. Il fallait agir résolument? Charles se pencha vers son confrère et murmura le mot a opération ».
Le médecin élégant parut terrifié, arrondissant les yeux ; cette fois, il n’approuvait pas, oh ! mais pas du tout. Lambelie insista :
« Elle est indispensable.
— ■ Mais lisez les statistiques, mon cher confrère ; à cet âge on sauve un enfant sur trois.
— Si nous tardos encore, il ne sera, plus temps*
— Je m’y oppose, au nom de mon client, s
Charles haussa les épaules :
s je réponds de la sauver, s
Il obligea même son confrère à l’aider dans cette délicate opération ; celui-ci, subjugué, n’éleva plus d’objections. La trachéotomie fut pratiquée avec un plein succès.
A force de soins, de patience et de dévouement. Charles Lam« belle a Jt sauvé l’enfant j la convalescence allait suivre son cours naturel, le médecin de la famille n’aurait qu’à venir de temps en temps surveiller la marche de la guérison. Il fit prévenir sa sœur, annonçant en même temps son départ pour L’Hay ; mais il ue vit ni Mme Demoissec, alitée à la suite de toutes ces émotions, ni le banquier, toujours absent.
Au moment où il mettait son chapeau, après les dernières recommandations à la nourrice et une poignée de main à son confrère, complètement revenu sur son compte et rallié à sa méthode depuis son heureux résultat» un domestique l’aborda dans l’antichambre pour lui remettre une enveloppe cachetée,,
Charte* devint très pâte en trouvant mm m plï m Mite* rte
MADAMB &AMBBLLB
banque avec les mots : « Pour honoraires dus à M. le docteur Lambelle », et la signature du banquier.
Un sanglot lui serra la gorge.
« Elle a laissé faire cela î murmura-t-il, Oh ! c'est mal 1 Mau vaise mère, elle ne pouvait être que mauvaise sœur î »
Il tendit le papier soyeux au domestique : a Tenez, mon garçon ; voici pour vous et vos camarades Je vous remercie de vos services. »
Le valet de chambre rapporta cet incident à sa maîtresse, n’osant conserver le billet de banque.
« Ah ! il est parti ainsi 1 Tant mieux I Gardez ce qu’il vous a donné. »
Elle fit transmettre au cocher l’ordre de dételer :
« C’est un malotru ; j’avais bien tort de vouloir le faire recom duire. Il vaut mieux n’avoir pas de famille que des parents semblables. »
Dans la chambre rose, la petite fille commençait à sourire, remuant gentiment les bras et les jambes, heureuse de vivre* Elle seule montrait un peu de reconnaissance à celui qui Fâvalt sauvée*