‹ Madame LambelleChapitre 38 sur 51 · TOMBES MILITAIRES LOI DU 4 AVKIL · texte numérisé non relu

TOMBES MILITAIRES LOI DU 4 AVKIL

MADAME LAMRELLE

pour comprendre que là se trouvaient réunis les ossements des soldats tués dans les combats de 1870-1871, et retrouvés soit à L’Hay, soit aux abords du village. La petite tombe recouvrait des Prussiens, la grande les Français. On y a replanté les croix recueillies sur le champ de bataille, à l’endroit des fosses primitives ; d’abord une grande peinte en blanc, où se lisent ces mots, ainsi orthographiés : More pour la patri ; puis deux croix noires supportant des couronnes d’immortelles, où s’enlacent les salutations anonymes : A un ami, — A mon ami , d’une touchante simplicité. Ils dorment là ignorés, vainqueurs et vaincus, côte à côte, dans leur éternel repos.

Allongeant ses bras maigres par-dessus les grilles, l’homme arrachait çà et là une ronce, enlevait un bouquet d’orties, insensible aux morsures de la plante sauvage, aux aiguillons de l’arbuste parasite. Son grand corps se courbait en deux, et sous sa casquette de drap quelques mèches de cheveux blancs dépassaient. Parfois il s’arrêtait comme brisé, s’oubliant au-dessus des tombes militaires, et un soupir faisait trembler sa poitrine. Il murmurait plaintivement : « Mon fils ! mon fils ! » comme si son enfant eût reposé là parmi ces inconnus, obscures victimes du devoir, ces sacrifiés sur le sanglant autel de la patrie. Mais sa lamentation se perdait sans écho, sans trouver de consolation ni d’apaisement, et son regard cherchait vainement à travers l’épaisseur opaque des terrains, la couche ondoyante et serrée des herbes. Peu à peu, il relevait la tête, les mains toujours crispées aux barreaux de la balustrade; ses yeux se perdaient au loin, erraient au hasard et finissaient par chercher un point d’appui dans l’immensité pure du ciel bleu.

Sous le poids des mêmes angoisses qui l’avaient assaillie tout le long de la route, Mme Lambelle suivait un étroit sentier, bordé de tertres funèbres, sans même les regarder, toute à ses désolantes pensées. Elle n’avait plus qu’un désir, arriver le plus promptement possible à l’endroit où reposait son mari, s’y agenouiller et supplier la Providence de l’y endormir du sommeil éternel. Lasse, fatiguée, elle n’éprouvait plus que ce besoin : dormir, dormir toujours, et elle espérait s’engourdir dans ce rêve désespéré. Ce n’était pas qu’elle fût malheureuse : loin de là ; mais elle était lasse d’attendre depuis si longtemps le jour de cette réunion si ardemment désirée, rassasiée de vivre. Son fils marié et heureux, tous ceux qu’elle aimait bien portants, il lui semblait que son

œuvre était complètement terminée, et qu’on devait lui permettre de s'endormir enfin tranquille aux côtés de son mari. Ne se croyant plus nécessaire à personne, sa tâche étant achevée, elle s’absorbait dans cette douceur d’un repos sans fin. Elle était arrivée.

[ Appuyée à un épais rideau d’arbres verts, la croix se dressait, soigneusement entretenue, avec les lettres creusées et noircies composant l’épitaphe du médecin, Jeanne s’agenouilla sur le rebord de la pierre, les mains jointes, la tête courbée, rabattant son voile pour cacher ses larmes et s’isoler avec ses souvenirs.

Si le Ciel pouvait lui faire la grâce de l’engourdir là pour toujours, de ne plus lui permettre de se relever, comme elle se fût sentie heureuse et récompensée de toute sa vie de dévouement et d’obscur courage ! En effet, elle méritait bien de reposer, les bras à jamais croisés, les yeux clos, sous cette pierre, ayant les mêmes droits que son mari aux deux mots Devoir — Dévouement , gravés par les amis du défunt. Elle s’abîmait dans ses pensées, oubliant tout, disant adieu à tout pour se concentrer plus entièrement dans l’idée de la mort, dans l’ivresse de l’anéantissement suprême.

Machinalement ses yeux brouillés par les larmes se levaient vers ia croix, lorsqu’elle eut un étonnement subit.

Quelle main pieuse avait placé des couronnes neuves aux angles de la grille ? qui avait fleuri les bras de la croix ? La pierre tout entière était jonchée de bouquets encore baignés de la rosée du matin ; des feuilles de roses, des lilas, des camélias, étaient tombés en pluie embaumée sur la pierre nue !

Elle se redressa anxieuse, étonnée, oubliant pour un moment ses pensées lugubres.

« On a apporté ces fleurs hier, à la tombée du jour. »

Elle se retourna à cette voix qui répondait ainsi à ses secrètes interrogations.

Respectueux, la casquette à la main, appuyé sur sa bêche, Jean Faucheux se tenait à quelques pas, la contemplant d’un air à la fois affectueux et timide.

« Ah ! c'est vous, père Jean ? Vous étiez là ?

— Oui, madame. On est venu me demander la clef vers les trois heures de l’après-midi. »

Le fossoyeur semblait avoir plus de soixante-dix ans. Les catastrophes s’étaient jointes aux années pour peser d’une manière formidable sur lui, l’écrasant de plus en plus, terrassant ce colosse

maigre et osseux au point de le faire paraître plus petit de moitié. Sa haute taille s'était complètement effondrée, ses épaules rondes se brisant tout à fait. Les larmes avaient tracé dans le cuir épais et tanné de son visage deux profonds sillons, qui venaient rejoindre le pli amer partant des ailes du nez et couturant les coins de la bouche. Les yeux, clairs sous la broussaille grise des sourcils buissonneux, semblaient éteints, presque morts, dans les teintes rouge brique des joues et du front. Sous la caresse printanière de la brise, ses cheveux blancs, éclaircis sur ce crâne raviné, coupé de rides transversales, s’envolaient en désordre, hérissant la tête bienveillante du bonhomme, tandis que ses mains, posées Tune sur l’autre, présentaient un assemblage compliqué de veines énormes, soulevant la peau crevassée par le soleil et durcie par le maniement des outils grossiers.

D’un mouvement monotone, il hochait son front vieilli, comme pour appuyer ce qu’il disait.

Jeanne le contemplait, effrayée des ravages accomplis par la douleur sur cet homme qu’elle avait vu autrefois si robuste, si joyeux. Chaque fois qu’elle le revoyait, elle hésitait à le reconnaître.

C’était depuis la guerre de 1870, depuis l’année terrible qui lui avait enlevé sa femme par la maladie, son fils par les balles prussiennes. Ce qui avait ajouté à l’atrocité de son désespoir, c’est qu’il ignorait même où reposaient les ossements de son malheureux enfant. Cette pensée terrible l’arrêtait pendant des heures, désespéré, devant les tombes anonymes élevées par l’Etat dans le cimetière de L’Hay ; il les soignait comme si son fils y eût reposé, mêlé aux autres défenseurs du sol français. Son unique consolation était de penser que son pauvre enfant dormait aussi dans quelque cimetière inconnu, que ses ossements avaient été retrouvés et ensevelis sous la plaque noire : Tombes militaires.

Jeanne savait tout cela ; elle ne pouvait jamais voir Jean Faucheux sans y songer, sans le plaindre et serrer de ses doigts gantés la grosse main rude de cet infortuné resté seul au monde, r., Un attendrissement irrésistible traversa ses idées sombres, et elle s’adoucit sur elle-même en continuant d’interroger le brave homme :

« Alors, vous savez qui r

L’homme eut un sourire qui éclaira subitement ses traits fatigués, un air de dire : « Comment ne le saurais-} e pas ? »

« C/est M. Gaston.

— Tout seul? demanda-t-elle, très émue.

— Non pas : une charmante femme s’appuyait à son bras. Ils sont restés là une grande heure, ornant la tombe des fleurs et des couronnes qu'ils avaient apportées. La jeune femme a bien pleuré !

— Ah ! les chers enfants ! les chers enfants ! »

Toute amertume s’envola du cœur de la veuve. Il lui sembla que le Ciel s’ouvrait à ses yeux ; elle tomba à genoux, pleurant et priant, soulagée et comme apaisée par ces larmes... Elle était vaincue.

Elle avait pu oublier un moment qu’il lui restait encore des devoirs à accomplir sur la terre ; croire, sous l’impression d’un inexplicable sentiment d’angoisse et de lassitude, que le repos éternel lui était dû et devenait son seul refuge : elle demanda pardon avec des sanglots, de ce désespoir injuste. N’avait-elle pas encore à aimer, à veiller sur ses enfants, à leur rendre la vie heureuse et facile, à écarter de leur route tout ce qui pourrait les blesser ou les attrister ? Plus que jamais elle était mère, ayant deux enfants au lieu d’un.

Son visage rayonnait sous les larmes, une flamme brillait dans ses yeux, tandis qu’elle relisait une fois de plus les deux mots qui, depuis tant d’années lui dictaient toujours la marche à suivre. Chaque fois qu’elle avait eu besoin d’interroger cette tombe, elle les y avait retrouvés comme une réponse à tout. En ce moment un rayon de soleil, filant obliquement entre les roses et les camélias, faisait pleuvoir sa poussière d’or sur la surface de la pierre et embrasait les syllabes connues :

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